Ad fam., II
famille de Pompée, était poussé par ses origines, par ses amitiés, par sa situation politique, dans les rangs des aristocrates.
De pareilles circonstances étaient particulièrement propres à rendre plus étroite l'amitié entre Cicéron et Ap. Claudius. Mais, d'autre part, P. Clodius avait été tué par Milon sur la voie Appienne, le 18 janvier 52. Milon avait été cité devant les juges par deux jeunes gens qui étaient les neveux de Publius et d'Appius. Et Cicéron l'avait défendu : il avait eu soin, il est vrai, de marquer dans son discours qu'il était l'ami d'Appius, et que PubUus avait été mauvais frère *. Mais si, depuis deux ans, Appius n'avait pas été, comme nous l'avons vu, en très bons rapports avec Publius, cela pouvait-il l'empêcher d'éprouver quelque éloignement pour l'homme qui se faisait le défenseur de son meurtrier, et que même quelques-uns désignaient tout bas comme le complice de Milon ^? Ces accusations n'étaient pas restées ignorées d'Appius : Cicéron, y faisant aflusion plus tard dans une lettre à ce personnage, en parle en termes vagues comme d'une chose que son correspondant connaît bien^.
Pourtant, nous ne { ossédons aucun renseignement positif sur la modification que ces événements purent apporter aux sentiments d'Appius envers Cicéron. Du moins avons-nous constaté que de la fin de 53 jusqu'au mois de mars 51, ils n'échangèrent point de lettres. Il n'est pas douteux que la lettre ad fam., III, 2, dont l'allure paraît un peu solennelle et guindée, ne rompe une période de silence embarrassé : sans doute, la timidité de Cicéron était bien naturelle, quand
1. ProMil., XXVII, 75 : qui Appium fratrem, homiricm mihi coniunctuni fîdissima gratia, absentent de possessione fundi deiecit.
2. Ibid., XVIII, 47. L'accusation portée à ce moment-là contre Cicéron, lut renouvelée sept ans plus tard par Antoine (cf. Philipp., II, 20, 49).
3. Ad fam., III, 10, 10. Quo studio prouidit (Pvmpeius) ne quae tue illiui temporis inuidia attingerct... Quibus quidem temporibus haec in eo grauitas, haec animi altiludo fuit, non modo ut Phrygi alicui aut Lycaoni, quod tu in legatis fecisti^ sed ne summorum quidem hominum maleuolis de me sermonibus crederet.
il se voyait obligé d'annoncerson remplacement à un homme qu'il devinait peu disposé à s'en aller de la province; mais cette timidité était singulièrement accrue par la nécessité où il se trouvait de faire appel à son amitié après s'être réjoui publiquement de la mort de son frère. Sans doute encore — et nous le verrons tout à l'heure — l'attitude peu aimable d'Appius envers Cicéron s'explique par les sentiments d'un gouverneur de province contre un successeur qui n'est point attendu. Mais le souvenir du rôle de Cicéron dans le procès de Milon donna à ces sentiments une aigreur particulière.
On pourrait s'étonner de ne trouver, dans les lettres où Cicéron se justifie de tout ce que lui reproche Appius, nulle justification de sa conduite pendant l'année 52. Une' seule fois, il est fait allusion au procès de Milon*; Cicéron veut montrer à Appius qu'il est invraisemblable qu'il ne soit pas animé à son égard des sentiments les plus amicaux : Pompée n'est-il pas le beau-père de la fille d'Appius? et ce même Pompée n'a-t-il pas toujours témoigné à Cicéron la plus vive amitié? en particulier ne l'a-t-il pas défendu des bruits calomnieux qui couraient sur son compte au moment de l'affaire Milon? Cicéron profite habilement de l'occasion qui lui est offerte pour faire entendre à Appius, par l'exemple de Pompée, quel cas il doit faire de certaines calomnies. Mais, d'autre part, il répugne à instituer un débat qui ne pourrait qu'être funeste à leur amitié : il y a entre eux un souvenir qu'il faut laisser au temps le soin d'effacer. Appius, sans doute, pensait de même : et c'est pourquoi il ne fut point question entre eux de cette affaire si délicate.
Cicéron quitta Rome dans les derniers jours d'avril ou les premiers jours de mail II voyagea sans hâte. Du 22 mai au
i.Adfam., III, dO, 10.
2 Schmidt, no 2 p. 72, donne la date du 1er ^ai. Schiche, Zu Ciceros Briefwechsel im Jahre 51, p. 4 et 5, soutient qu'il a quitté Rome quelques jours avant la fm d'avril. Il ne nous parait pas que la question soit définitivement résolue, m même qu'elle puisse l'être.
10 juin, il séjourna à Brindes, retenu par une légère maladie et aussi attendant son légat Pomptinus*. Il s'y entretint peut-être avec un des deux gendres d'Ap. Claudius, soit M. Brutus, soit Cn. Pompée. Mais le texte qui fait allusion à cet entretien n'est pas sûr"^..
Cicéron écrivit, de Bi'indes, deux lettres à Ap. Claudius^. La première nous le montre occupé des mêmes soins que révélait la lettre ad fam., III, 2. Il rappelle à Appius la demande qu'il lui a faite de lui faciliter son entrée en charge. Mais une nouvelle préoccupation est venue s'ajouter aux premières : Appius lui a fait dire par son légat Q. Fabius qu'il fallait pour la Cilicie des forces militaires assez importantes ; Cicéron n'a pu obtenir du Sénat un supplément de troupes ; du moins, prie-t-il Appius de ne pas renvoyer de soldats, comme il en avait eu un moment l'intention, et de garder ses effectifs au complet'*.
Cicéron était encore à Brindes, quand il reçut, le 4 juin, une lettre d'Appius en réponse à sa lettre du mois de mars. Cette lettre l'inquiéla. Nous en avons le témoignage par la réponse qu'il y fit, et où, d'un bout à l'autre, il proteste de la sincérité de ses sentiments"'. Il est probable qu'Appius l'avait mise en doute, et que, malgré l'amabilité d'une assurance d'ailleurs mensongère, — il affirmait qu'il ne resterait en Cilicie après l'expiration de sa charge que pour avoir le plaisir d'y rencontrer Cicéron — il laissait voir à Cicéron
1. C'est le même personnage pour le triomphe de qui nous avons vu Cicéron et Appius unir leurs eiïorts en 54 (cf. plus haut, p. 44).