LE SUD
— Oui , massa , dit Tom avec fermeté.
— Bien , je t'ôterai celte idée-là. Souviens-toi que tu m'appartiens. Je suis ton Eglise maintenant ; comprends-tu? Il faut que tu penses ce que je veux.
L'homme noir ne dit rien , mais quelque chose audedans de lui répondit : Non! Puis ces paroles divines? qu'Eva lui avait souvent lues, s'élevèrent dans son cœur comme répétées par une voix céleste :
« Ne crains point; car je t'ai racheté. Je t'ai appelé » par ton nom. Tu es à moi! »
Mais Simon Legrée n'entendit pas cette voix. Après avoir fixé un moment ses regards perçants sur l'humble figure de Tom , il s'éloigna emportant sur le gaillard d'avant la malle du pauvre esclave, dans laquelle se trouvait une assez bonne provision d'habits et de linge. Il fut bientôt entouré du personnel de l'équipage. Les divers articles furent promptement vendus, soit à l'un, soit à l'autre, tout cela accompagné de force moqueries aux dépens des nègres qui se déguisent en messieurs ; puis la malle fut elle-même mise en vente. Le regard plein de tristesse dont le pauvre Tom accompagnait les objets qui lui avaient appartenu et qui passaient maintenant en des mains étrangères, excita la gaieté générale et donna lieu à beaucoup de traits d'esprit.
Cette affaire une fois terminée, Simon retourna auprès de sa propriété.
— Maintenant, Tom, lui dit-il, je t'ai débarrassé de tout ce bagage , tu vois ; soigne bien les habits que tu portes, car il y en a pour longtemps avant que je les
renouvelle. Je sais rendre mes nègres soigneux ; il faut qu'un vêtement leur dure une année avec moi.
Le bateau, chargé de sa triste cargaison , remontait les eaux troubles et boueuses qui serpentent à travers les sinuosités de la rivière Rouge, et l'œil attristé se fatiguait de l'aspect monotone de ces hautes digues d'argile rougeâlre, au milieu desquelles coule la rivière. A la fin , le bateau s'arrêta près d'une petite ville , ou Legrée débarqua avec sa bande.
La terre est couverte de ténèbres épaisses et remplie de repaires de violence.
(Ps. LXXIV, 20.)
Se traînant avec peine derrière une mauvaise voiture, sur une route plus mauvaise encore , Tom et ses compagnons continuèrent leur voyage.
La voiture occupée par Simon Legrée et par les bagages se dirigeait vers la plantation de ce dernier, qui était située à une distance assez considérable. On passa par une route sauvage et déserte, traversant tantôt de tristes solitudes plantées de pins , dans les branches desquels gémissait le vent , tantôt d'interminables marécages où l'on avait formé des chaussées avec des troncs d'arbres. De ce terrain humide et spongieux s'élançaient de lugubres cyprès, chargés de funèbres mousses noirâtres. Çà et là on voyait le serpent mocasin enrouler de ses hideux replis les troncs brisés et les branches desséchées qui pourrissaient dans l'eau.
Cette route était affreuse, même pour le voyageur qui , en vue de ses affaires , la parcourait monté sur un
bon cheval et le gousset garni d'écus; combien ne devait-elle pas paraître plus sauvage et plus horrible encore, aux yeux de ces infortunés que chaque pas éloignait toujours plus des objets de leur affection !
Il était aisé de comprendre quels devaient être leurs sentiments , en voyant l'expression de souffrance et de tristesse qui était empreinte sur leurs traits, ainsi que l'air de découragement et de fatigue avec lequel ils considéraient la triste contrée qui se déroulait devant eux.
Simon seul semblait satisfait; de temps à autre, pour se réconforter, il tirait de sa poche un flacon d'eau-devie et en avalait quelques gorgées.
Enfin , on arriva en vue de la plantation. Ce domaine avait précédemment appartenu à uîi gentilhomme opulent et plein de goût qui s'était plu a l'orner et à l'embellir. Il mourut insolvable, et sa propriété fut achetée par Legrée, qui ne songea, comme il faisait de toutes choses, qu'à en tirer le plus d'argent possible. Aussi prit-elle bientôt cette apparence de délabrement et d'abandon qui résulte ordinairement de la négligence quand elle succède à des soins assidus.
A la place du gazon uni et riant qui s'étendait jadis devant la maison, parsemé d'arbustes d'agrément, on ne trouvait plus que des herbes incultes, entremêlées de tessons de bouteilles, de pots cassés, de débris de paille et de toutes sortes d'immondices. Au lieu d'arbres d'ornement, on ne voyait s'élever ça et là que quelques piquets destinés à attacher les chevaux. Un chèvrefeuille et un jasmin , dévorés d'insectes, laissaient pen-
dre leurs branches désolées sur des colonnes à demi renversées par les efforts des chevaux qu'on y attachait sans plus de façon. Le jardin, devenu la proie des mauvaises herbes , laissait encore apercevoir çà et là des restes de son ancienne splendeur : quelques plantes rares et exotiques élevaient leur cime solitaire au milieu de quantités sans nombre de végétaux inconnus. La serre n'avait plus de châssis ; et, sur quelques planches pourries, on voyait des vases oubliés, dans lesquels des débris de tiges desséchées montraient qu'il y avait eu là, autrefois , des plantes.
La voiture enfila une allée gravelée, couverte d'herbes sauvages, etombragée par une avenue d'arbres de Chine, dont la forme gracieuse et le feuillage toujours vert semblaient être les seuls objets que l'insouciance ne pouvait altérer ou anéantir : semblables à ces nobles natures qui ne peuvent qu'aimer et que pratiquer le bien au milieu de la dégradation de leurs semblables.
La maison conservait encore le souvenir de sa beauté et de sa grandeur. Elle était bâtie comme toutes les maisons du Sud : sur une large vérandah à double étage, qui entourait l'édifice, s'ouvraient toutes les chambres, l'étage inférieur étant supporté par des piliers en brique.
Mais cette demeure n'en avait pas moins l'air triste et abandonné. Quelques fenêtres étaient fermées avec des planches; à d'autres, il ne restait plus qu'un vitrage endommagé et des volets retenus par un seul gond : tout annonçait la négligence et la désolation. Le sol était jonché de débris de planches, de paille ?
de vieux tonneaux défoncés. Trois ou quatre chiens à la mine féroce , réveillés par le bruit des roues , accoururent, et se seraient jetés sur Tom el sur ses compagnons, sans l'arrivée de quelques serviteurs en guenilles , qui purent à grand'peine les contenir. Legrée les caressa avec une cruelle satisfaction.
— Vous voyez, dit-il à Tom et aux autres esclaves , vous voyez à qui vous aurez affaire , si l'envie vous prend de vous enfuir. Ces chiens ont été élevés à traquer les nègres , et ils vous avaleraient aussi facilement que leur souper. Ainsi, prenez garde!... Eh bien! Sambo, dit-il à un nègre mal accoutré, dont le chapeau n'avait plus de bord , et qui se montrait très-empressé auprès de lui ; comment sont allées les choses pendant mon absence?
— Le mieux possible , massa.
— Quimbo ! cria Legrée à un autre qui faisait de grandes démonstrations pour attirer l'attention de son maître; tu n'as pas oublié ce que je t'avais dit?
— Il n'y a pas de risque, massa.
C'étaient les deux principaux nègres de la plantation. Legrée leur avait donné des leçons de férocité aussi systématiquement qu'à ses bouledogues; par une longue pratique de l'endurcissement et de la cruauté, ils étaient parvenus à égaler ceux-ci.
L'homme ne peut vivre sans aucune espèce de société, et Legrée entretenait avec ses deux satellites noirs une grossière familiarité, — familiarité qui pouvait finir par être funeste à l'un d'eux; car à la moindre provocation, au moindre signe de mécontentement du maître , l'uq
était toujours prêt à devenir l'exécuteur de sa vengeance sur l'autre.
Quand ils étaient debout en face de Legrée, on voyait en eux la preuve évidente de cetle assertion, que l'homme abruti est encore plus dégradé que les animaux. Leurs traits grossiers, sombres et durs; leurs grands yeux qui s'épiaient, pleins d'envie; leurs voix barbares, gutturales et presque bestiales; les lambeaux de leurs vêtements flottant au gré des vents, tout en eux était en parfaite harmonie avec l'atmosphère lourde et malsaine qu'on respirait dans ce lieu.
— Ici , Sambo I dit Legrée. Prends avec toi ces garçons et emmène-les dans le quartier.
Le quartier était une espèce de petit hameau formé de grossières cases, situé dans une partie de la plantation, à quelque distance de l'habitation de Legrée. Ces cases présentaient un air d'abandon et de ruine qui serra péniblement le cœur de Tom. Il s'était complu dans l'espoir d'avoir pour gîte une maisonnette grossière, il est vrai , mais qu'il pourrait rendre propre et confortable, où il aurait une planche pour déposer sa Bible et où lui-même trouverait une douce solitude après les longs travaux du jour. Il en examina plusieurs : c'étaient d'ignobles loges, n'ayant pour tout meuble qu'une couche de paille d'une saleté dégoûtante, étendue sur la terre et durcie par les pieds innombrables qui l'avaient foulée.
— Laquelle de ces cases m'est destinée? demanda-t-il à Sambo d'un air soumis.
~~- Je n'en sais rien. Nous pouvons entrer ici, je sup-
pose , dit Sambo ; je crois qu'il y a encore une place làdedans. Nous avons déjà un fameux tas de nègres dans chacune de ces cases. Je ne sais vraiment comment faire pour y en fourrer d'autres.
La soirée était déjà avancée , lorsque les habitants du quartier rentrèrent dans leur gîte, harassés de fatigue. C'étaient des hommes et des femmes couverts de vêtements sales et déchirés , qui semblaient peu disposés à regarder de bon œil les nouveaux venus. Le petit village ne retentissait d'aucun son attrayant. On entendait des voix dures et rauques se disputer près des moulins à bras , où ces malheureux devaient encore moudre leur ration de maïs pour en faire des galettes, leur seul et unique aliment. Depuis l'aube du jour ils étaient aux champs , sollicités sans cesse au travail parle fouet impitoyable des surveillants; et, comme c'était le moment de la grande presse , on employait tous les moyens pour obtenir le plus de travail possible.
« En vérité, » dira négligemment quelque oisif, « cueillir du coton n'est pas un travail si pénible. » En effet , et ce n'est pas non plus bien effrayant de sentir une goutte d'eau tomber sur votre tête ; cependant , la plus cruelle torture qu'ait inventée l'Inquisition, c'est justement une goutte d'eau tombant sans cesse, chaque seconde, à la même place. De même un travail facile en lui-même finit par devenir quelque chose d'horrible, lorsqu'il se continue heure après heure, avec une uniformité sans relâche, sans qu'on ait seulement la conscience d'en avoir librement accepté l'ennui.
A mesure que la troupe d'esclaves passait devant lui, Tom cherchait en vain parmi eux une figure sympathique qui lui fit espérer un ami. Il ne vit que des hommes à l'air refrogné, abruti, des femmes débiles et découragées : — partout le fort accablant le faible.
A une heure fort avancée de la nuit, on entendait encore le bruit de la meule, car il n'y avait qu'un petit nombre de moulins pour ces centaines de créatures qui en attendaient leur subsistance. Celles qui étaient faibles et harassées, repoussées par les autres, ne pouvaient en faire usage que les dernières.
Tom , après son long voyage , se sentait presque défaillir de fatigue et de faim.
— Voilà pour toi, nègre! dit Quimbo en lui jetant un sac de grains; épargne-le, car c'est ta provision pour la semaine.
Tom attendit longtemps avant de trouver place au moulin ; et même alors , touché de l'extrême lassitude de deux femmes qui s'efforçaient de moudre leur grain, il offrit de leur aider, rapprocha les tisons à moitié éteints du feu où plusieurs autres avant lui avaient fait cuire leurs gâteaux , et ne s'occupa qu'après cela de son propre souper. C'était une chose étrange dans ce lieu qu'un pareil acte de charité; mais quelque léger qu'il fût , il éveilla la reconnaissance dans le cœur de ces pauvres femmes. Une expression de bonté se peignit sur leurs visages endurcis ; elles voulurent pétrir la farine de Tom et surveiller sa galette. Tom s'assit près du foyer et sortit sa Bible pour la lire à la clarté du feu. Il sentait le besoin d'être fortifié.
— Qu'est-ce que cela ? demanda une des femmes.
— C'est une Bible , dit Tom.
— Je n'en ai jamais vu depuis que j'ai quitté le Kentucky.
— Vous avez été élevée dans le Kentucky? lui demanda Tom avee intérêt.
— Oui , et même soigneusement élevée ; je ne me serais jamais attendue à venir ici , dit la femme en soupirant.
— Qu'est-ce donc que ce livre ? demanda à son tour l'autre femme.
— Mais c'est la Bible.
— La Bible? répîiqua-t-elle; qu'est-ce que cela?
— Ce que c'estl... Vous ne le savez donc pas ? dit la première femme. Dans le Kentucky, madame en faisait souvent la lecture ; mais maintenant nous n'entendons que des coups et des jurements.
— Lisez -nous quelque chose, dit l'autre avec curiosité, voyant que Tom avait les yeux sur son livre.
Et Tom lut :
« Venez à moi , vous tous qui êtes travaillés etchar- » gés , et je vous soulagerai (1). »
— Ce sont de bonnes paroles, observa la femme ; qui est-ce qui dit cela?
— C'est le Seigneur . répondit Tom.
— Si je savais où le trouver, j'irais à lui, dit la femme, et je lui raconterais mes peines.
(l)Matth.,XI,28.
— Il est ici, il est partout, dit Tom.
— Partout ? ce n'est pas possible ! Je sais bien que le Seigneur n'est pas ici. Mais à quoi sert de parler? Songeons à aller dormir.
Les femmes se retirèrent dans leurs cases, et Tom resta seul près du fou expirant, qui projetait une lueur rougeâtre sur sa figure.
La lune, au disque d'argent, se leva sur un ciel empourpré, et abaissa sur la terre ses rayons calmes et silencieux, comme le regard que Dieu laisse tomber sur des scènes de misère et d'oppression ; elle semblait contempler le pauvre nègre, assis dans la solitude, les bras croisés , sa Bible sur ses genoux.
Tom se leva le cœur serré, et se dirigea vers la case qu'on lui avait destinée. Le sol était jonché de dormeurs, et l'air malsain et nauséabond qu'on respirait dans ce lieu le repoussa d'abord; mais la rosée tombait froide et abondante; ses membres étaient brisés de fatigue; il s'enveloppa dans une couverture en lambeaux, s'étendit sur la paille et fut bientôt endormi.
Dans ses rêves, il crut entendre une douce voix. Assis sur le banc de mousse, dans le parterre , près du lac Pontchartrain , il voyait Eva à côté de lui. Le regard sérieux de la jeune fille était fixé sur les pages de sa Bibles Tom l'entendit lire ces paroles :
« Quand tu passeras à travers les eaux , je serai » avec toi, et quand tu passeras par les fleuves, ils ne te » noieront point ; quand tu marcheras par le feu, tu ne * seras point brûlé, et la flamme ne t'embrasera point ;
282 CHAPITRE XXL
» car je suis l'Eternel, ton Dieu , le Saint d'Israël, ton » Sauveur. »
Ces mots semblèrent se perdre au milieu d'une musique divine. L'enfant releva ses grands yeux avec une expression de douceur qui inonda Tom de consolation; puis, emportée au sein de l'harmonie céleste, elle s'éleva sur des ailes d'où tombaient des étincelles d'or, pareilles à des étoiles, et elle disparut...
Tom s'éveilla...
Il fallut peu de temps à notre pauvre ami pour comprendre ce qu'il avait à craindre ou à espérer dans sa nouvelle position. Il était intelligent et adroit dans tout ce qu'il entreprenait, et ses principes le rendaient à la fois fidèle et actif. D'un caractère paisible et soumis, il espérait, à force de zèle, éviter une partie des maux attachés à sa condition. Il voyait autour de lui assez de misères et de souffrances pour en avoir le cœur ulcéré; mais il se détermina à tout supporter avec une religieuse patience, « s'en remettant à Celui qui juge justement, » et conservant le secret espoir de sortir un jour de ce repaire affreux.
Legrée remarquaiten silence la bonne volonté de Tom ; il le considérait comme un travailleur de premier ordre ; mais en même temps il éprouvait pour lui une certaine antipathie, l'antipathie naturelle que le méchant éprouve pour le bon. Il voyait clairement que sa violence et sa cruauté, tombant sur des êtres abandonnés à sa merci, trouvaient dans Tom un censeur silencieux , toujours prêt à protéger le faible contre l'oppression du fort. Tom manifestait parfois des sentiments si tendres, une
compassion si étrange et si nouvelle pour ses compagnons de douleur, que Legrée , plein de défiance et de jalousie, résolut de saisir la première occasion pour faire tomber sur lui sa vengeance. Cette occasion se présenta bientôt.
Un soir qu'accablés de lassitude et d'abattement , les travailleurs, le panier sur la tête, se traînaient péniblement pour venir tour à tour faire peser leur travail de la journée, Legrée était présent. Une pauvre femme, plus faible que les autres, s'étant trouvée incapable de remplir sa tâche, Tom l'avait assistée. Le maître l'apprit, et résolut de les punir tous les deux; il appela Tom et lui commanda de fouetter la femme.
— Je demande pardon à massa , dit Tom ; j'espère que massa ne voudra pas réordonner pareille chose... Je n'ai pas été habitué à cela, et je ne saurais le faire...
— Eh bien ! tu apprendras joliment de choses que tu n'as jamais faites ! s'écria Legrée. — Et saisissant une lanière de cuir de vache , il fit tomber sur la joue de Tom une grêle de coups.
— Eh bien! dit-il en s'arrêtant pour respirer, me diras-tu maintenant que tu ne peux pas faire usage du fouet ?
— Oui, massa, répondit Tom en essuyant avec sa main le sang qui ruisselait de sa figure ; je travaillerai nuit et jour, je travaillerai tant que j'aurais un souffle de vie; mais pour faire ce qui est mal, je ne le ferai jamais, massa, jamais!
La voix remarquablement douce de Tom, et ses manières pleines de soumission et de respect, avaient fait
croire à Legrée qu'il avait à faire à un lâche et qu'il le subjuguerait facilement. A l'ouïe de ces dernières paroles, la surprise perça sur tous ses traits. La pauvre femme, cause de cette triste scène, joignit les mains, et tous les autres se regardèrent involontairement, retenant leur souffle dans la crainte de l'orage qui allait éclater. Legrée, un moment confondu et stupéfait, donna enfln un libre cours à sa colère :
— Ah ! tu ne penses pas que ce que je te commande soit;i*s/e? Et qu'as-tu à t'enquérir de pareille chose, je te le demande? Je saurai bien te dompter, va!... Qu'estce que tu t'imagines être? Vous croyez-vous un grand seigneur, M. Tom, pour apprendre à votre maître ce qui est bien ou ce qui ne l'est pas ?... Vous prétendez donc que c'est mal de fouetter cette femme?
— Je pense que oui, massa, dit Tom. La pauvre créature est malade : ce serait une cruauté. Je ne le ferai jamais. Si vous voulez me tuer, massa, tuez-moi; mais pour lever la main contre qui que ce soit, je ne m'y déciderai point... je mourrai plutôt !
Tom parlait avec douceur, mais en même temps avec une décision sur laquelle il était impossible de se méprendre. Legrée frémissait de rage ; ses yeux gris lançaient des éclairs; ses cheveux se hérissaient de colère; mais, comme la bête féroce qui joue avec sa victime avant de la dévorer, il réprima son courroux pour s'abandonner à une amère raillerie.
— Bien 1 dit-il, nous avons à la fin un chien dévot au milieu de nous autres, indignes pécheurs ! Pas moins qu'un saint , pour nous montrer nos péchés ! et quel
LIRUX SOMBRES. 285
saint encore !... Mais dis donc, Tom , toi qui crois être pieux , ne sais-tu pas ce que dit la Bible : « Serviteurs, obéissez à vos maîtres ? » Or ne suis-je pas ton maître? n'ai-je pas payé 1200 dollars pour tout ce que renferme ta vieille peau noire? N'es-tu pas à moi corps et âme? — Et en parlant ainsi, il donna un grand coup de pied à Tom : — Hein ? réponds-moi 1
Cette question fit naître soudain un éclair de joie et de triomphe dans l'âme de Tom, courbée sous le poids de la souffrance physique et d'une brutale oppression. Il se redressa tout à coup, et tournant vers le ciel un regard plein de confiance et de foi, tandis que les larmes et le sang coulaient ensemble sur sa figure , il s'écria :
—Non ! non ! non, massa 1 Mon âmen'est pas à vous 1... Vous ne l'avez pas achetée, vous ne pouvez pas l'acheter ! Elle a été achetée et payée au prix du sang de quelqu'un qui a la puissance de la garder... Quoi qu'il en soit, massa, vous ne pouvez me faire du mail
— Je ne puis pas ? dit Legrée en ricanant; nous verrons! nous verrons 1... Ici, Sambol Quimbol donnez à ce chien une telle volée de coups qu'il ne puisse s'en relever d'un mois.
Les deux nègres gigantesques qui s'étaient précipités sur Tom, animés d'une exaltation féroce, l'entraînèrent sans qu'il opposât la moindre résistance.
Il était tard dans la nuit. Tom , sanglant et gémissant, était couché dans une chambre abandonnée, au
milieu de machines brisées , de tas de coton avarié, et d'autres débris qui s'y trouvaient pêle-mêle.
La nuit était humide et froide, l'atmosphère fourmillait de myriades d'insectes , qui redoublaient la torture incessante de ses blessures, tandis qu'une soif dévorante, torture plus affreuse encore que toutes les autres, mettait le comble à la mesure de ses souffrances.
C'est dans cet état qu'il demeura pendant bien des jours et bien des nuits.
Grâces à Dieu qui nous a donné la victoire.
Longtemps avant la guérison de ses plaies, Tom dut se remettre au travail. Dès lors, il recommença chaque matin une journée de douleurs et de mauvais traitements, aggravés par toutes les injustices et toutes les indignités que pouvait inventer l'esprit d'un homme aussi vil que méchant.
Tom ne s'étonna pas longtemps de la mauvaise humeur habituelle de ses compagnons; car son caractère, jusqu'alors si paisible et si doux, commença à s'aigrir et à suivre le même courant. Il s'était flatté d'avoir le loisir de lire sa Bible, mais le loisir était inconnu dans ce lieu. Dans les temps de presse, Legrée n'hésitait pas à faire travailler ses esclaves le dimanche comme les autres jours. Et pourquoi ne l'aurait-il pas fait? 11 recueillait ainsi plus de coton, et s'il épuisait quelques-uns de ces nègres, il gagnait assez d'argent pour en acheter de meilleurs. Tom avait pris d'abord l'habitude de lire un ou deux versets de la Bible, le soir
à la clarté du foyer, quand il revenait de son pénible travail ; mais après le cruel traitement dont nous avons parlé, il rentrait k la maison si fatigué , que la tète lui tournait, et que ses yeux se refusant à lire, il s'étendait à côté des autres dans l'épuisement le plus complet.
Pendant de longues semaines et de longs mois, l'âme de Tomfut en proie aux ténèbres et au chagrin le plus sombre. Il pensait à la lettre que miss Ophélia avait écrite à ses amis du Kentucky, et il priait Dieu avec ferveur pour sa délivrance; puis, il attendait jour après jour, dans la vague espérance de voir venir quelqu'un pour le racheter... Et personne ne venait... et son âme se remplissait d'amertume... et il cherchait à réprimer l'amère pensée que c'était en vain qu'il servait Dieu et que Dieu l'avait abandonné.
Un soir, après être resté longtemps abattu et accroupi près du foyer éteint, il se leva, mit au feu quelques bûches de plus, s'efforça de ranimer la flamme et se rassit encore pour lire sa Bible. Comme nous l'avons déjà dit, elle était pleine de passages marqués qui, bien souvent, avaient fortifié son âme chancelante : paroles de patriarches et de prophètes; paroles de poètes et de sages qui, dans les temps anciens, ont annoncé la vérité avec tant de courage; voix de cette grande nuée de témoins qui nous environnent sans cesse 1... Cette Parole avait-elle donc perdu sa puis* sance , ou bien son œil défaillant, son cœur découragé, n'avaient-ils plus la force de répondre à cette puissante inspiration?... Il soupira profondément et remit le Livre saint dans sa poche. Un rire grossier le fit
tressaillir; il leva les yeux : Legrée était debout en face de lui.
— Eh bien ! pauvre vieux , dit-il , tu semblés trouver que ta religion ne va pas. Je savais bien que je t'en ferais venir là à la fin.
Cette raillerie fut plus cruelle pour Tom que le froid, que la faim, que la nudité. Il garda le silence.
— Quand je t'achetai, continua Legrée, j'avais l'intention de te bien traiter. Tu aurais pu être au-dessus de Sambo et même de Quimbo , et avoir du bon temps ; au lieu d'être battu et fouetté tous les jours ou à peu près , tu aurais toi-même commandé et battu les autres nègres. Eh bien! ne crois-tu pas que cela vaudrait mieux? Allons, sois raisonnable, et joins-toi à mon église.
— Non, massa , dit Tom ; je tiendrai ferme au Seigneur. Que le Seigneur m'assiste ou qu'il m'abandonne, je m'attacherai à lui, je croirai en lui jusqu'à la fin !
— Imbécile! dit Legrée en lui crachant au visage et en le repoussant du pied ; nous verrons bien! Je t'écraserai plutôt!...
Et il s'éloigna.
Quand l'âme succombe sous un poids horrible et qu'elle est arrivée au dernier degré de souffrance , il vient un moment où elle rassemble toute son énergie et fait un suprême effort pour rejeter loin d'elle son fardeau ; alors cette profonde angoisse peut faire place à un retour de courage et de paix. Il en fut ainsi pour Tom : il s'assit près du feu, comme frappé de stupeur.
Soudain , ce qui l'entourait sembla s'évanouir, et il eut une vision ; devant lui se dressa l'image du Fils de V homme couronné d'épines, outragé et sanglant.
Tom contemplait avec respect cette figure majestueuse, empreinte d'une ineffable patience; le regard profond et divin qu'elle jetait sur lui semblait percer jusqu'au secret de son cœur. Tom sentit aussitôt son âme se ranimer et se pénétrer de la plus vive émotion ; il tomba à genoux et tendit les mains vers la vision céleste. Mais peu à peu elle changea d'aspect : les rudes épines se transformèrent en rayons de gloire,, et ce même visage , ceint d'une splendeur sublime, se pencha vers lui avec amour, et une voix lui dit :
« Celui qui vaincra sera assis avec moi sur mon » trône, comme j'ai vaincu et me suis assis avec mon » Père sur son trône. »
Combien de temps Tom resta-t-il ainsi prosterné? Il ne le sut pas ; seulement, quand il revint à lui, le feu était éteint, ses vêtements étaient trempés d'une froide rosée, mais le douloureux fardeau qui pesait sur son âme avait disparu. Dans la joie qui remplissait tout son être , il ne sentit plus ni le froid , ni la faim , ni l'outrage , ni la misère. À dater de cette heure, son âme renonça entièrement aux désirs et aux espérances qu'il formait encore pour cette vie , et il offrit en sacrifice véritable sa volonté à la volonté du Dieu infini. Tom leva les yeux au ciel et vit les étoiles brillantes et silencieuses , dont l'éclat descendait jusque dans son triste réduit ; le calme et la solitude de la nuit rappelèrent à sa mémoire les paroles de cette hymne triomphante, qu'il avait chantée
La Victoire. 291
jadis dans des jours plus heureux , mais jamais avec un tel enthousiasme intérieur :
Le monde, un jour, fondra comme la glace, Et le soleil s'éteindra dans son cours ; Mais Dieu qui m'a dès ici-bas fait grâce , Sera mon Dieu toujours.
Lorsque ma chair , mes sens en défaillance , Disparaîtront derrière un voile épais , J'ai par-delà ce voile une existence De bonheur et de paix.
Quand nous aurons , brillants comme l'aurof e , Chanté mille ans le nom du Dieu d'amour, Nous chanterons , toujours jeunes encore , Ainsi qu'au premier jour.
Quand aux premières lueurs de l'aube on rappela aux esclaves assoupis qu'il fallait retourner au travail, parmi ces malheureux déguenillés, frissonnants, abrutis, il y en avait un qui marchait d'un pas triomphant ; car plus ferme que la terre qu'il foulait aux pieds était sa foi dans l'amour éternel du Tout-Puissant. Ah ! Legrée, essaie tes forces à présent , réduis-le à l'extrémité de la souffrance, de l'abattement, de l'agonie, tu ne hâteras que le moment béni où il sera fait « sacrificateur et roi à son Dieu 1 »
Dès ce jour, une atmosphère impénétrable de calme et de paix enveloppa le cœur de l'opprimé ; un Sauveur toujours présent y faisait son temple. Ils étaient passés ces regrets terrestres ; elle était passée cette agitation
292 CHAPITRE XXIÎ.
incessante du désir, de la crainte, de l'espérance... La volonté humaine si longtemps ballottée , si longtemps rebelle , s'était enfin soumise à la volonté divine. Et maintenant, le reste du voyage lui semblait si court, la félicité éternelle si proche, si vivante, que les misères de cette vie glissaient sur son cœur sans y laisser de trace.
Tous remarquèrent ce changement. La gaieté et l'entrain semblaient être revenus à Tom, tandis qu'une douce paix que nulle injure , que nulle insulte ne pouvaient troubler, reposait au fond de son cœur.
— Qu'est-il arrivé -à Tom? demanda Legrée à Sambo ; il y a quelques jours il ne pouvait plus ouvrir la bouche, et maintenant il est gai comme un grillon.
— Sais pas, massa ; il médite peut-être de s'enfuir.
— J'aimerais de le voir essayer, dit Legrée avec un rire sauvage ; n'est-ce pas, Sambo?
Cette conversation avait lieu pendant que Legrée montait à cheval pour aller à la ville voisine. Le soir , en revenant, il eut l'idée de passer par le quartier, pour voir si tout était en ordre.
C'était par un splendide clair de lune. La silhouette des gracieux arbres de la Chine se dessinait avec ses découpures délicates sur le gazon. L'air était si calme et si transparent, qu'il eût semblé sacrilège de le troubler. Legrée était à peu de distance des quartiers, quand il entendit chanter : c'était une chose étrange dans ce lieu ; il s'arrêta pour écouter. Une voix harmonieuse chantait les paroles suivantes :
Lorsque je puis, dans le livre de vie , Lire mes droits au royaume des deux , Alors s'enfuit toute crainte , et j'essuie Les larmes de mes yeux.
Que contre moi se soulève la terre , Et que l'enfer lance ses traits jaloux, En souriant je puis de leur colère Affronter le courroux.
Que les chagrins , comme un fleuve en furie , Fondent sur moi, je puis, calme et debout, Marcher en paix vers ma samte patrie , Mon Dieu , mon ciel , mon tout !
— Ah ! ah 1 dit Legrée en lui-même , voilà donc ce qu'il pense 1 Que je hais ces cantiques 1... Ici, nègre, fit-il en paraissant tout à coup devant Tom et en agitant son fouet. Pourquoi restes-tu là quand tu devrais être au lit ? Ferme ta bouche un peu vite et va te coucher.
— Oui , massa , répondit Tom d'un air joyeux et soumis.
Et il se leva pour entrer dans la case.
Legrée fut poussé à bout par le bonheur évident de Tom ; il courut à lui et lui laboura de coups la tête et les épaules.
— Voilà pour toi , chien, dit-il; nous verrons , après cela , si tu seras toujours content.
Mais les coups ne tombèrent que sur l'homme extérieur et non plus sur le cœur comme autrefois. Tom resta calme et soumis, et cependant Legrée ne put se dissimuler qu'il avait perdu son pouvoir sur son e§-
clave. Pendant que celui-ci rentrait dans sa case et que lui poursuivait sa course vers la maison , un de ces éclairs qui brillent parfois dans les consciences les plus ténébreuses, traversa l'esprit du planteur. Il comprit que Dieu se tenait entre lui et sa victime, et il blasphéma contre Dieu. La vue de cet homme silencieux et humilié que ne pouvaient émouvoir ni les railleries, ni les menaces, ni même les cruautés, éveilla dans son cœur une voix semblable à celle des possédés de jadis , lorsque le démon , parlant par leur bouche, disait a Jésus : « Qu'y a-t-il entre nous et toi , Jésus de Nazareth? Es-tu venu nous tourmenter avant le temps! »
Tom était pénétré de la plus vive compassion pour les malheureux qui l'entouraient. Pour lui , il lui semblait que les misères de la vie ne pouvaient plus l'atteindre , et du sein de cet étrange fonds de bonheur et de paix dont Dieu avait enrichi son âme , son désir ardent était de répandre à son tour du baume sur les blessures saignantes de ses frères. Les occasions étaient rares, il est vrai; mais en allant aux champs, en en retournant, ou même durant les heures de travail, il pouvait tendre parfois une main secourable au faible et au malheureux. Ces pauvres créatures, dégradées et abruties, avaient peine à comprendre une pareille conduite; mais quand il eut continué à leur donner des marques de sympathie, semaine après semaine, mois après mois , quelques cordes depuis longtemps silencieuses recommencèrent à vibrer dans leurs cœurs glacés. Insensiblement, cet homme doux et patient, qui était toujours prêta porterie fardeau des autres?
et qui ne recherchait pour lui-même l'aide de personne, — cet homme qui arrivait le dernier pour prendre la plus petite part , qu'il offrait même de partager avec ceux qui en avaient besoin, — cet homme qui, dans les nuits froides et glacées , se dépouillait de sa couverture pour procurer un peu de bien-être à quelque pauvre femme tremblante de la fièvre, et qui remplissait de coton le panier des plus faibles, au terrible risque de voir le sien manquer de poids , — qui , poursuivi par l'incessante cruauté de leur commun tyran, ne laissait pourtant échapper aucune parole impie ou blasphématoire , — cet homme avait fini par exercer une étrange influence sur tous les esclaves de la plantation. Quand le temps de la presse fut passé et qu'on leur laissa de nouveau la liberté d'employer le jour du dimanche à leur guise, plusieurs se réunissaient autour de lui pour l'entendre parler de Jésus. Ils auraient aimé de prier et de chanter ensemble, mais Legrée ne le permettait pas. Plus d'une fois il les dispersa avec de grands jurements et de grossières injures, en sorte que la bonne nouvelle de l'Evangile ne put circuler que d'individu à individu.
Mais qui pourra dépeindre la joie simple et naïve qui remplissait le cœur de quelques-uns de ces rejetés du monde , dont la vie entière n'avait été jusqu'alors qu'un douloureux pèlerinage vers un avenir inconnu , et qui pour la première fois entendaient parler d'un Sauveur compatissant et d'une patrie céleste? Les missionnaires ont constaté que, de toutes les nations de la terre , il n'en est aucune qui reçoive avec autant d'avidité l'Evan-
gile que la race africaine. La foi et la confiance en Dieu, qui sont la base de cet Evangile, semblent plus innées chez les Africains que chez les autres peuples; et il est souvent arrivé chez eux qu'une semence de vérité , tombée comme par hasard dans les cœurs les plus ignorants, a produit des fruits avec une abondance qui ferait honte à des hommes plus cultivés et plus instruits.
Des semaines et des mois s'écoulèrent , marqués de temps à autre par des scènes de cruauté dont le seul récit nous ferait frissonner d'horreur. Nous sommes arrivés maintenant à la dernière scène qui doit clore le pèlerinage terrestre du pauvre Tom.
Malgré la vigilance de Legrée et de ses satellites , deux pauvres femmes s'étaient enfuies. Dans l'exaspération de la colère, Legrée les poursuivit à outrance : la chasse fut longue, animée , et pourtant infructueuse.
— Maintenant, Quimbo, dit Legrée en s'installant dans la salle basse où il se tenait habituellement, tu vas m'amener Tom. Je suis sûr que ce garçon est mêlé à ce complot ; et il faudra qu'il le dévoile ou qu'il dise pourquoi!...
Sambo et Quimbo, quoique se détestant cordialement l'un l'autre, s'unissaient pourtant dans leur haine contre Tom. Legrée leur avait dit, en premier lieu, qu'il l'avait acheté pour lui donner la surveillance générale de la plantation en son absence; ce fut l'origine de leur mauvais vouloir; mais il s'accrut encore dans leurs âmes basses et serviles, dès qu'ils le virent exposé au
déplaisir de leur maître. Aussi Quimbo s'empressa-t-il d'exécuter cet ordre.
A l'ouïe de ce message, le cœur de Tom se serra, car il savait où étaient les fugitives , et il connaissait le pouvoir souverain et le caractère impitoyable de l'homme auquel il avait affaire ; mais il se sentait assez de courage pour braver la mort , plutôt que de trahir les deux infortunées qui s'étaient confiées à lui.
Il posa sa corbeille , et levant les yeux au ciel , il dit : « Je remets mon esprit entre tes mains, car tu m'as racheté , ô Dieu de vérité ! »
Et, sans murmurer, il se laissa saisir brutalement par Quimbo.
— Aïe 1 aïe! dit le géant en le tirant après lui, tu vas avoir ton compte tout à l'heure ; massa est en colère pour le coup, et pas moyen d'échapper. Tu verras ce qu'on gagne à faire évader les esclaves de massa !
Ces dures paroles n'atteignirent point l'oreille de Tom ; car il entendait retentir près de lui une voix d'en haut qui lui disait :
« Ne crains point ceux qui peuvent tuer le corps, » mais qui après cela ne peuvent faire davantage. »
Chacun des nerfs de la victime tressaillit à l'ouïe de cette promesse, comme touché par le doigt invisible de Dieu ; il se sentit revêtu d'autant de force que s'il eût possédé dix mille âmes au lieu d'une. Et pendant qu'entrainé par Quimbo , il laissait derrière lui les arbres , les buissons et les cases, témoins muets de son douloureux esclavage, la scène entière de sa dégradation semblait s'enfuir, comme fuit le paysage devant le voyageur
qu'emporte un char rapide. Son cœur battait d'émotion; sa demeure céleste apparaissait à ses yeux; l'heure de la délivrance allait sonner.
— Eh bien , Tom ? cria Legrée en se levant et en le saisissant brusquement par le collet de sa veste. — Il parlait par mots entrecoupés et les dents serrées, dans le paroxysme de la rage. — Sais-tu... que j'ai résolu de te tuer?...
— C'est bien possible, massa, répondit Tom avec douceur.
— Oui , dit Legrée avec un calme terrible et menaçant; oui... Je suis décidé. ..à,., te tuer. mi Tom... à moins que tu ne me dises où sont allées ces filles.
Tom garda le silence.
— Entends-tu! vociféra Legrée avec le rugissement d'un lion courroucé; parle!...
— Je ri ai rien à dire, massa, répondit Tom d'une voix lente, mais pleine de fermeté.
— Oseras-tu me soutenir que tu ne sais rien ? s'écria Legrée.
Tom garda le silence.
— Parle! continua Legrée d'une voix de tonnerre et en le frappant avec fureur ; le sais-tu ?
— Je le sais, massa; mais je ne puis rien dire... Je puis mourir !
Legrée respira avec force; mais réprimant sa rage, il saisit Tom par le bras , approcha sa figure tout près de la sienne, et d'une voix terrible :
— Ecoute, Tom, lui dit-il; tu crois peut-être que, parce que j'ai pris patience jusqu'à présent, je n'exé-
cuterai pas ma menace; mais cette fois j'ai calculé la dépense , et j'y suis résolu. Tu t'es constamment révolté contre moi , maintenant^ te soumettrai... ou... ou je te tuerai !
Tom leva les yeux sur son maître et répondit :
— Massa, si vous étiez malade ou affligé, ou mourant , je donnerais tout mon sang pour vous soulager, si cela était possible ; et si chaque goutte du sang qui coule dans mes veines pouvait sauver votre âme si précieuse , je les verserais une à une aussi volontiers que le Seigneur a versé son sang pour moi. 0 massa ! ne laissez pas amasser ce grand péché sur votre tète! Il vous nuirait bien plus qu'à moi. Quoi que vous puissiez me faire, mes douleurs seront bientôt terminées; mais si vous ne vous repentez, les vôtres n'auront jamais de fin!
Cet élan de compassion, pareil à une musique céleste entendue au milieu du fracas d'une tempête , suspendit un moment la fureur de Legrée. Il resta immobile, les yeux fixés sur sa victime. Le silence fut tel qu'on entendit le tic-tac de la vieille horloge, mesurant avec solennité les derniers moments de miséricorde et de pardon accordés à ce cœur endurci.
Mais ce ne fut qu'un moment, un moment d'hésitation où une bonne pensée cherchait à se faire jour, et le démon reprit sa place avec un pouvoir sept fois plus grand. Legrée, écumantde rage, abattit sa victime d'un coup de poing...
Des scènes de sang et de meurtre blessent notre dé-
licatesse. Ce que l'homme a eu le courage d'accomplir, l'homme n'a pas le courage de l'entendre raconter...
Fut-il seul durant cette longue nuit, sous ce vieux hangar, celui dont le cœur tendre et patient supportait sans se plaindre les coups et les outrages dont on l'accablait?
Non ! près de lui se tenait quelqu'un , « semblable au Fils de Dieu, » que lui seul voyait.
— Il est presque achevé, massa, dit.Sambo presque louché , en dépit de lui-même, de la patience de sa victime.
— Frappe jusqu'à ce qu'il cède. Frappe! frappe toujours'! vociféra Legrée. J'aurai la dernière goutte ,de son sang, à moins qu'il ne fasse un aveu.
Tom ouvrit les yeux et regarda son maître.
— Pauvre créature I dit-il, vous ne pouvez me faire davantage ! Je vous pardonne de toute mon âme I
Et il s'évanouit.
— Pour le coup, je crois qu'il est mort, dit Legrée , s'approchant pour le regarder. Oui , vraiment , il est mort. Eh bien! sa bouche est fermée à la fin. C'est un soulagement.
Cependant, Tom n'avait pas encore rendu le dernier soupir. Ses paroles touchantes et ses prières avaient ému le cœur des noirs abrutis qui avaient été les instruments de son supplice. A peine Legrée fut-il sorti, qu'ils se penchèrent sur lui, et, dans leur ignorance, s'efforcèrent de le rappeler à la vie, comme si la vie était un bienfait pour lui.
— Oh i nous avons fait là une horrible chose ! dit
Sambo; j'espère que massa en rendra compte et non pas nous.
lis lavèrent ses blessures ; ils lui formèrent une grossière couche avec du coton de rebut; l'un deux courut même demander à Legrée une ration d'eau-de-vie, sous prétexte qu'il en avait besoin lui-même pour se restaurer ; mais il vint la verser tout entière dans la bouche deTom.
— 0 Tom ! dit Quimbo, nous avons été bien cruels à ton égard!
— Je vous pardonne de toute mon âme ! murmura Tom d'une voix éteinte.
— 0 Tom I dis-nous qui est ce Jésus , reprit Sambo, ce Jésus qui s'est tenu près de toi toute la nuit? Qui est-il?
Cette parole ranima les esprits épuisés du mourant; il retrouva assez de force pour raconter en quelques mots énergiques la vie, la mort et l'éternelle présence de ce Dieu mystérieux qui a la puissance de nous sauver.
Ils pleurèrent, ces hommes farouches...
— Pourquoi n'ai-je pas su cela plus tôt? s'écria Sambo ; mais je crois 1... Je ne puis m'en empêcher 1 Seigneur Jésus, aie pitié de nous!
— Pauvres créatures i dit Tom ; je supporterais avec joie toutes mes souffrances, si seulement je pouvais vous amener à Christ ! 0 Seigneur ! donne-moi encore ces deux âmes; je t'en supplie!...
Cette prière fut exaucée.
Deux jours après, un jeune homme conduisait une légère voiture à travers l'avenue des arbres de Chine. Arrivé devant la porte de la maison, il jeta les rênes sur le cou des chevaux , mit pied à terre et demanda le propriétaire de la plantation.
Ce jeune homme était Georges Shelby. Nous allons retourner en arrière pour savoir comment il se trouvait là.
Par un malencontreux accident , la lettre que miss Ophélia avait écrite à Mme Shelby avait été retenue un mois ou deux dans un bureau de poste écarté ; lorsqu'elle parvint à sa destination , Tom était déjà perdu dans les marécages lointains de la rivière Rouge.
Mme Shelby lut avec un profond chagrin les tristes nouvelles qu'on lui donnait, mais il lui fut impossible d'agir immédiatement; son mari, alors en proie au délire de la fièvre , réclamait tous ses soins. Miss Ophélia ayant eu la précaution d'envoyer l'adresse de l'avoué de Saint-Gare , tout ce que put faire pour le moment Mme Shelby fut d'écrire à cet homme d'affaires pour
lui demander des informations sur le sort du pauvre nègre. Quelques jours après , la mort inattendue de M. Shelby l'absorba entièrement et éloigna d'elle pour un temps toute autre préoccupation.
M. Shelby avait montré sa confiance dans la capacité de sa femme , en la nommant seule exécutrice de ses volontés testamentaires , de sorte qu'elle se trouva surchargée d'une multitude d'affaires difficiles et compliquées.
Mme Shelby, avec l'énergie qui la caractérisait, se mit en devoir de débrouiller ce chaos. Aidée de Georges, qui maintenant était un grand jeune homme, elle fut longtemps occupée à vérifier des comptes , à vendre des propriétés et à payer les dettes ; car elle était résolue à tout liquider , quelles qu'en pussent être les conséquences. Sur ces entrefaites, l'avoué de Mme Saint- Clare lui écrivit que Tom ayant été vendu aux enchères, il en avait touché le prix sans s'inquiéter d'autre chose , et qu'il ne pouvait dire ce qu'il était devenu. Naturellement , ni Georges , ni Mme Shelby ne furent satisfaits de cette réponse. Au bout de six mois environ , le premier étant obligé de descendre le fleuve pour terminer quelques affaires , résolut de se rendre à la Nouvelle-Orléans et d'y continuer ses recherches, dans l'espoir de trouver Tom et de le racheter.
Après quelques mois de courses infructueuses, Georges se trouva en rapport avec un individu qui put lui donner toutes les informations qu'il désirait; aussitôt, le jeune homme , muni de l'argent nécessaire, s'embar-
304 CHAfiTttE XXIII.
qua sur un bateau à vapeur de la rivière Rouge , déterminé à tout faire pour découvrir son vieil ami.
Arrivé bientôt sur les lieux, il fut introduit auprès de Legrée.
Legrée reçut l'étranger avec une sorte de cordialité grossière.
— Je crois, dit le jeune homme, que vous avez acheté , à la Nouvelle-Orléans , un nègre nommé Tom. Il appartenait autrefois à mon père, et je suis venu pour voir si vous voudriez me le vendre.
Legrée fronça le sourcil , et s'écria avec violence :
— Oui , je l'ai acheté , et j'ai fait là un fameux marché! C'est bien le chien le plus impudent et le plus rebelle qu'il y ait au monde! Il m'a fait évader deux filles qui valent chacune de huit cents à mille dollars. Il l'a avoué; puis quand je lui ai ordonné de me dire où elles sont, il a eu l'audace de me répondre qu'il le savait, mais qu'il ne le dirait pas ; et quoique je lui aie infligé plus de coups de fouet que jamais nègre n'en ait supporté , il s'est obstiné à garder le silence. Maintenant , je crois qu'il essaie de mourir, mais je ne sais s'il y réussira.
— Où est-il? dit Georges impétueusement; je veux le voir !
La figure du jeune homme semblait teinte de pourpre et ses yeux lançaient des flammes; mais il retint prudemment son indignation.
— Il est là sous ce hangar, dit un négrillon qui tenait le cheval de Georges.
Legrée donna en jurant un coup de pied à l'enfant.
Georges, sans ajouter un seul mot, s'élança vers le lieu désigné.
Tom était là depuis deux jours ; il ne souffrait pas, car tous ses nerfs étaient brisés , et il était presque toujours plongé dans une tranquille torpeur ; les liens qui retenaient l'âme à ce corps vigoureux ne se relâchaient qu'avec peine. Au milieu de l'obscurité de la nuit, plusieurs de ses malheureux compagnons s'arrachaient au sommeil et se glissaient, à la dérobée, dans le réduit où il était gisant. Ils venaient lui rendre ces soins touchants et affectionnés que si souvent il leur prodiguait autrefois. Ils avaient peu à offrir, ces pauvres disciples: ce n'était « qu'un verre d'eau froide , » mais ils le donnaient de bon cœur.
Leurs larmes étaient tombées sur ce visage si bon , mais insensible: larmes d'une sincère repentance que la patience et l'amour du martyr avaient fait naître dans le cœur de ces païens ignorants ; leurs prières ardentes étaient montées pour lui vers ce Sauveur trouvé à la dernière heure dont ils ne connaissaient guère que le nom, mais que l'affligé n'implore jamais en vain.
Lorsque Georges entra dans le hangar, il sentit son cœur lui manquer, et sa tête fut prise de vertiges.
— Est-il possible ? est-il possible ? s'écria-t-il en s'agenouillant près de Tom ; oncle Tom , mon pauvre vieil ami !
Cette voix pénétra jusqu'à l'oreille du mourant. Il remua doucement la tête, sourit, et murmura ces paroles d'une hymne:
306 CHAPITRE XXHI.
Tu peux faire , ô Jésus, d'un sombre lit de mort Un moelleux oreiller où ton enfant s'endort.
Des larmes 9 qui faisaient honneur à son cœur mâle , tombèrent des yeux du jeune homme, tandis qu'il se penchait sur son pauvre ami.
— 0 cher oncle Tom ! réveillez-vous , parlez-moi encore! Regardez, c'est massa Georges, votre cher petit massa Georges. Ne me reconnaissez-vous pas?
— Massa Georges ! répéta Tom en ouvrant les yeux et parlant d'une voix presque éteinte ; massa Georges 1
Mais il avait l'air égaré.
Peu à peu, cependant, cette idée sembla se faire jour dans son esprit, son œil devint fixe et radieux, sa figure entière s'illumina, ses mains noires se joignirent, et des larmes coulèrent le long de ses joues.
— Béni soit le Seigneur ! murmura-t-il. Oui, c'est lui 1 c'est tout ce qui me manquait !... Ils ne m'ont pas oublié... Cela restaure mon âme, cela fait du bien à mon pauvre cœur ! Maintenant je mourrai content 1 Bénis le Seigneur, ô mon âme!...
— Non, vous ne mourrez pas, oncle Tom ! il ne faut pas que vous mourriez! Je suis venu pour vous chercher et pour vous ramener à la maison, s'écria Georges avec véhémence.
— O massa Georges ! c'est trop tard... Le Seigneur m'a racheté; il va me prendre dans ma patrie, et... j'ai hâte d'y aller !... Le ciel vaut encore mieuxque le Kentucky !
— Oh ! ne mourez pas ! Cela me tue, cela me brise le cœur de penser à tout ce que vous avez souffert ici, dans ce vieux réduit ! Pauvre, pauvre ami !
— Ne m'appelez pas pauvre ! dit Tom solennellement. J'ai été pauvre, mais tout cela est passé maintenant; je suis près de la porte, je vais entrer dans la gloire !... 0 massa Georges ! le ciel est venu!.,. J'ai gagné la victoire ! Le Seigneur Jésus me l'a donnée !... Gloire soit à son nom !
Georges, frappé de la force et de l'assurance avec lesquelles il prononçait ces paroles entrecoupées, garda le silence.
Tom lui saisit la main, et continua :
— Ne dites pas à Chloé dans quel état vous m'avez vu... Pauvre âme !... Cela lui ferait trop de peine... Seulement, dites-lui que je suis allé dans la gloire , et que je ne voudrais plus rester ici-bas pour rien au monde. Dites-lui que le Seigneur s'est tenu près de moi partout et toujours, et qu'il a aplani mon sentier... Et mes pauvres enfants !... et la petite!... Oh! mon cœur s'est plus d'une fois brisé en pensant à eux. Dites-leur à tous de me suivre... Faites mes amitiés à massa, à ma bonne et. chère dame, à tous... Vous ne savez pas combien je les aime!... J'aime tous les hommes !... tous!... Maintenant, il ne me reste plus que l'amour î... 0 massa Georges !... quelle grande chose que d'être chrétien !...
Dans ce moment , la surexcitation que la joie de revoir son jeune maître lui avait causée cessa tout à coup. Une défaillance soudaine s'empara de lui ; ses yeux se fermèrent , et cette expression sublime et mysté-
308 CHAPITRE XXilî.
rieuse , qui annonce l'approche d'une autre vie , parut sur sa figure.
Sa respiration devenait lente et prolongée, et soulevait péniblement sa large poitrine. L'expression de sa figure était celle d'un vainqueur.
— Qui... qui... nous séparera de l'amour de Christ? murmura-t-il d'une voix à peine intelligible.
Et il s'endormit en souriant.
Georges le contempla avec vénération. Il lui semblait que ce lieu était saint ; et lorsqu'après avoir fermé les yeux de son vieil ami il se leva pour s'en aller, une seule pensée pénétrait son cœur; c'était celle que le mourant avait si simplement exprimée : « Quelle grande chose que d'être chrétien ! »
Il se retourna ; Legrée s'offrit tout à coup à sa vue.
Cette scène de mort si paisible avait calmé la fougue naturelle de Georges. La présence de Legrée ne lui inspirait plus que du dégoût, et il éprouvait le désir de s'éloigner de lui avec aussi peu de paroles que possible.
Il leva sur lui son œil noir et perçant, et lui montrant le cadavre :
— Vous en avez tiré, dit-il, tout ce que vous pouviez ; maintenant combien vous paierai-je pour ce corps ? Je désire l'emporter pour l'ensevelir honorablement.
— Je n'ai pas l'habitude de vendre des cadavres, répondit Legrée d'un air bourru ; enterrez-le où et comme il vous plaira.
— Garçons, dit Georges d'un air d'autorité à deux ou
trois nègres qui regardaient le mort, aidez-moi à le porter dans la voiture , et allez chercher une bêche.
Les uns coururent à leurs cases, tandis que les autres aidaient Georges à emporter le cadavre.
Georges ne daigna pas jeter un regard ni adresser une parole à Legrée , qui sifflait avec une indifférence affectée, sans penser à contremander les ordres du jeune homme.
La voiture attendait à la porte ; Georges y étendit son manteau et y déposa le corps après l'avoir arrangé avec soin. Puis il se retourna , fixa ses yeux sur Legrée, et lui dit en s'efforçant de composer sa voix :
— Ce n'est ni le temps ni le lieu de vous dire toute ma pensée sur cette atroce affaire; mais, monsieur, ce sang innocent sera vengé. Je proclamerai ce meurtre, je vous dénoncerai au premier magistrat.
— A votre aise ! répondit Legrée; et il fit claquer ses doigts d'un air de mépris. Je voudrais bien voir comment vous vous y prendrez. Où trouverez-vous des témoins ? quelles preuves fournirez-vous ? Je vous conseille d'essayer !
Georges comprit tout de suite la force de cet argument. Il n'y avait point de blancs sur la plantation qui eussent été témoins du fait, et la déposition d'un nègre n'est d'aucune valeur devant la justice. Il crut un instant que son cri d'indignation allait faire descendre la justice du ciel; mais ce fut en vain...
— Que de train pour un nègre mort I dit Legrée*
Ce fut comme l'étincelle dans un magasin de poudre. La prudence n'a jamais été la vertu capitale des jeunes
31 0 CHAPITRE XXÎII.
Kentuckyens. Georges se retourna avec fureur, et d'un vigoureux soufflet il étendit Legrée par terre.
Certaines gens deviennent décidément meilleurs après avoir été battus. Si un homme les couche dans la poussière, ils conçoivent immédiatement le plus grand respect pour lui. Legrée était du nombre de ces gens-là. Lorsqu'il se fut relevé et qu'il eut essuyé la poussière de ses pantalons, il suivit des yeux, avec une certaine considération, la voiture qui s'éloignait lentement, et resta ainsi immobile jusqu'à ce qu'il l'eût perdue de vue*
Au delà des limites de la plantation , Georges avait remarqué un morceau de terrain sec , sablonneux et ombragé par quelques arbres : c'est là qu'il fit creuser la tombe.
— Oterons-nous le manteau, massa ? demandèrent les nègres quand tout fut prêt.
— Non, non, enterrez-le avec lui, répondit Georges* C'est tout ce que je puis donner maintenant à ce pauvre Tom, et il l'aura !
Ils le descendirent dans la fosse , et silencieusement les hommes se mirent en devoir de la combler de terre, puis ils la recouvrirent de gazon.
— Vous pouvez maintenant vous retirer, dit Georges en glissant une pièce d'argent dans la main de chacun d'eux.
Mais ils restaient encore.
— Si le jeune massa voulait nous acheter? dit l'un d'eux.
— Nous le servirions si fidèlement ! reprit l'autre.
— Nous sommes si malheureux ici, massa! continua
le premier. — 0 massa , achetez-nous , s'il vous plaît !
— Je ne puis pas, je ne puis pas, dit Georges avec peine, en s'efforçant de les éloigner; c'est impossible.
Les pauvres garçons baissèrent les yeux d'un air abattu et s'en retournèrent en silence.
— 0 Dieu éternel ! s'écria Georges en s'agenouillant sur la tombe de son ami , — je promets devant toi solennellement que, dès cette heure, je ferai tout ce quil est possible à un homme de faire , pour bannir de mon pays l'iniquité de l'esclavage !
Aucun somptueux monument ne marque le lieu de repos de l'oncle Tom : il n'en a pas besoin. Le Seigneur sait où il repose; il le retirera immortel de sa tombe pour le prendre avec lui au jour où il apparaîtra dans sa gloire...
Je n'ai rien d'important à dire des autres personnages qui nous ont déjà occupés, si ce n'est un mot relativement à miss Ophélia et Topsy , et un dernier adieu à Georges Shelby.
Miss Ophélia avait emmené Topsy avec elle dans le Vermont, à la grande surprise de ce respectable corps que les habitants de la Nouvelle-Angleterre désignent sous le terme de « nos gens. » Nos gens pensèrent au premier abord que Topsy était une addition inutile et bizarre à leur établissement si bien ordonné, mais miss Ophélia s'efforça si consciencieusement de remplir son devoir auprès de son élève , que l'enfant crût rapidement dans l'estime et dans la faveur de la famille de sa bienfaitrice et même du village entier. Parvenue à l'âge de raison, elle demanda et reçut le baptême, et devint
Slî CHAPITRE XXlïI.
ainsi membre de l'Eglise du lieu. Elle montra tant ci telligence , de piété et de zèle , elle parut si animée a désir de faire du bien à ses semblables, qu'elle fut enfin proposée et acceptée comme aide-missionnaire d'une station d'Afrique. J'ai appris depuis lors que cette activité, cette souplesse d'esprit qui rendit son éducation si difficile, lui servent maintenant, de la manière la plus heureuse et la plus salutaire, pour l'instruction des enfants de sa patrie.
Georges Shelby avait écrit seulement quelques lignes à sa mère pour lui marquer le jour de son arrivée; il n'avait pas eu le courage de lui parler de la mort de son vieil ami. Il avait bien essayé plusieurs fois de le faire, mais à mesure qu'il écrivait, son cœur se serrait si douloureusement, qu'il finissait toujours par déchirer le papier en essuyant ses larmes.
Il y avait grand bruit dans la maison Shelby le jour où le jeune massa Georges était attendu. . Mme Shelby était installée dans le salon auprès d'un feu pétillant , destiné à dissiper l'humidité d'une soirée d'automne. La table du souper était déjà dressée, toute brillante de cristaux et d'argenterie, à l'arrangement desquels présidait notre ancienne amie, tante Chloé.
Vêtue d'une robe d'indienne toute neuve , d'un tablier d'une blancheur éblouissante , et d'un grand turban bien empesé sous lequel sa luisante figure d'ébène rayonnait de satisfaction, elle faisait traîner autant que possible en longueur de petits arrangements superflus, dans le seul but de causer un peu avec sa maîtresse.
— Las! maintenant tout sera de son goût, n'estce pas? dit-elle. Voilà, je mets son couvert précisément à la place qu'il aime , tout près du feu. Massa Georges a toujours aimé les places chaudes. Oh ! voyez donc 1 Pourquoi Sally n'a-t-elle pas sorti la plus belle théière , celle que massa Georges a achetée pour madame aux dernières fêtes de Noël? J'irai la prendre... Madame a donc reçu des nouvelles de massa Georges?...
— Oui, Chloé, mais seulement une ligne pour me dire qu'il arriverait ce soir , s'il le pouvait : c'est tout.
— Il ne parle pas de mon vieil homme, je suppose ? dit tante Chloé qui s'agitait encore autour delà table.
— Non. il ne parle de rien, Chloé; mais il dit qu'il a beaucoup à nous raconter à son retour.
'. — Voilà bien massa Georges; il aime à dire les choses lui-même , je l'ai toujours remarqué. Au fait, je n'ai jamais compris comment les blancs s'y prennent pour tant écrire : c'est si long et si malaisé.
Mme Shelby sourit.
— Je pense que mon vieux ne reconnaîtra plus les garçons ni la petite. Seigneur ! c'est une grande fille maintenant; et puis elle est bonne et gentille, notre Polly ; maintenant elle e§t là- bas qui surveille la tourte, une tourte comme mon brave homme les aimait, précisément comme celle que je lui fis le jour de son départ... Dieu nous bénisse! il me semble que j'y suis encore à cette triste matinée-là !
Mme Shelby soupira ; cette allusion était tombée comme un grand poids sur son cœur. Depuis la récep-
tion de la lettre de son fils , elle éprouvait comme un sinistre pressentiment; ne cachait-il pas quelque chose sous ce silence?
— Madame a les billets? demanda Chloé d'un air inquiet.
— Oui, Chloé.
— Je vous demande cela parce que je veux montrer à mon pauvre homme les billets mêmes que m'a donnés le pâtissier. — «Chloé, » me dit-il, «jeyoudrais vous garder plus longtemps. — Merci, massa, » lui ai-je répondu, « je resterais si mon homme ne revenait pas à la maison ; et puis , madame ne peut pas se passer plus longtemps de moi. » — C'est comme ça que je lui ai dit. Un brave homme que ce massa Jones !
Chloé avait particulièrement insisté pour que les billets de banque,, avec lesquels on lui avait payé ses gages , fussent conservés pour être montrés a son mari en témoignage de sa capacité, et Mme Shelby avait consenti volontiers à cette demande.
— Il ne reconnaîtra plus Polly , mon vieil homme, recommença Chloé un moment après ; oh i non , il y a déjà cinq ans qu'ils l'ont emmené. Ce n'était qu'un bébé alors; elle pouvait à peine se tenir debout. Je me rappelle comme il avait peur quand l'enfant tombait en essayant de marcher...
Le bruit d'une voiture se fit entendre.
— Massa Georges 1 s'écria tante Chloé en s'élança nt à la fenêtre.
Mme Shelby courut à la porte d'entrée et serra son fils
dans ses bras. Tante Chloé se tenait dans l'ombre , le regardant avec anxiété.
— 0 pauvre tante Chloé! dit Georges en s'arrêtant , ému de compassion, et en prenant dans les siennes sa main noire et rude ; j'aurais donné toute ma fortune pour le ramener... mais il est parti pour un monde meilleur I
Mrae Shelby poussa un grand cri, mais tante Chloé ne dit rien.
Ils entrèrent dans la salle à manger. L'argent , dont tante Chloé était si fière, était encore sur la table,
— Lasl dit-elle en le prenant d'une main tremblante et le rendant à sa maîtresse, je ne veux plus le voir ; je ne veux plus en entendre parler... Je savais bien ce qui arriverait... ils l'ont vendu et assassiné dans ces maudites plantations!...
Chloé se détourna et sortit de la chambre d'un air fier et outré. Mme Shelby la suivit doucement, lui prit la main, la fit asseoir sur une chaise et s'assit près d'elle.
— Ma pauvre Chloé, dit-elle.
Chloé posa sa tête sur l'épaule de sa maîtresse et sanglota.
— Oh! madame, excusez-moi, murmura-t-elie ; mon pauvre cœur est brisé.
— Je le comprends , dit Mme Shelby en pleurant aussi ; mais si je ne puis vous consoler, Jésus le peut ! Il guérit ceux qui ont le cœur brisé et il bande leurs plaies.
Il y eut un silence solennel pendant quelques moments : tous pleuraient. A la fin , Georges s'approcha de la pauvre affligée , lui prit affectueusement la main,
et lui raconta avec une touchante simplicité la mort triomphante de son mari etles derniers messages d'amour dont il l'avait chargé.
Un mois après , tous les esclaves de la maison Shelby étaient réunis dans le grand vestibule pour entendre une communication que leur jeune maître avait à leur faire.
A la grande surprise de tous , il parut au milieu d'eux tenant à la main une liasse de papiers : c'étaient des actes d'affranchissement pour chacun d'eux. Georges les leur lut l'un après l'autre, et les leur distribua au milieu des larmes , des exclamations et des sanglots de toute l'assemblée.
Mais plusieurs d'entre eux se pressèrent autour de lui, en lui demandant en grâce de ne pas les renvoyer et en lui tendant d'un air suppliant l'acte qui les rendait à la liberté.
— Nous ne voulons pas être plus libres que nous ne le sommes , disaient-ils ; nous n'avons jamais manqué de rien ici , et nous ne voulons pas quitter la maison, ni massa, ni madame, ni tout le reste.
— Mes bons amis, dit Georges dès qu'il put obtenir un moment de silence, vous ne me quitterez pas. Nous avons autant besoin de vous qu'autrefois pour cultiver la ferme; nous avons toujours besoin des mêmes serviteurs dans la maison ; mais maintenant vous êtes des hommes libres, des femmes libres. Je vous paierai votre travail d'après le prix que nous aurons convenu ; mais l'avantage que vous retirerez de ceci , c'est que ,
dans le cas où je viendrais à mourir ou à m'endetter , vous n'auriez plus à craindre d'être saisis ou vendus. Je me propose de continuer à exploiter ma ferme ; je compte aussi vous apprendre , ce qui- ne sera peut-être pas l'affaire d'un moment , à bien user des droits nouveaux que je vous confère. J'attends de vous de la bonne volonté, et je demande à Dieu de me rendre capable d'accomplir ma tâche avec fidélité et de bon cœur. Et maintenant, mes amis, levez les yeux en haut et remerciez Dieu du bienfait de la liberté.
Un vieux nègre aveugle, à l'air patriarcal , qui avait vieilli au service de la, maison , leva vers le ciel ses mains tremblantes et dit :
— Rendons grâces au Seigneur I
Tous s'agenouillèrent spontanément, et jamais actions de grâces plus touchantes et plus sincères ne montèrent vers le ciel que celles qui s'élevèrent de ce cœur honnête et pieux.
Quand on se fut levé , un autre nègre entonna un cantique qui avait pour refrain :
0 rachetés ! troupe chérie , Le Jubilé vient de sonner ;
Le Seigneur va vous ramener
Dans votre céleste patrie.
— Un mot encore , dit Georges en interrompant les remercîments de la foule ; souvenez-vous de notre bon vieil oncle Tom.
Ici Georges raconta en peu de mots ses derniers moments 5 ainsi que l'adieu plein d'affection qu'il avait en-
voyé à tous ses anciens camarades ; puis il continua : — C'est sur sa tombe, mes amis, que je pris la résolution devant Dieu de ne plus posséder un seul esclave, afin qu'aucun de mes serviteurs ne coure plus désormais le risque d'être séparé des siens et d'aller mourir dans une plantation lointaine. Ainsi , toutes les fois que vous vous réjouirez à la pensée de votre liberté, rappelez-vous que c'est à cette bonne âme que vous la devez, et montrez-lui votre reconnaissance en étant bienveillants et serviables pour sa femme et pour ses enfants. Songez à votre affranchissement, et chaque fois que vous passerez devant la case de V Oncle Tom , qu'elle vous soit un mémorial qui vous engage à suivre son exemple et à devenir des chrétiens fidèles et sincères comme il l'a été.
— Comment! chère tante! c'est déjà fini? s'écrièrent les enfants en voyant la bonne tante fermer son livre.
— Oui , mes jeunes amis , pour le moment; et j'espère que cette histoire ne vous a pas moins intéressés que moi; mais avant de nous séparer, mes chers enfants, écoutez encore quelques paroles.
Il vous est restée n'est-ce pas , démon récit une vive compassion pour la malheureuse race des nègres ? Puisse ce sentiment ne pas s'effacer de vos cœurs! Puisse-t-il , au contraire, comme une semence bénie, croître , se développer et porter des fruits ! Ce n'est pas pour rien que le Seigneur vous a fait connaître la pro-
fonde misère des pauvres esclaves. Il a voulu vous intéresser à eux , vous les faire aimer comme on aime des frères souffrants , comme les aimèrent notre charmante petite Eva , notre bon et généreux Georges , c'est-à-dire de cette vive sympathie qui inspire au cœur le désir, le besoin de faire du bien à ceux qu'on aime.
Mais pensez-vous peut-être : « Que pourrions-nous faire, nous si loin, si jeunes, et avec si peu de ressources? » — Ah ! chers enfants , dans votre faiblesse, vous pouvez beaucoup!... Et d'abord il vous est possible, que dis-je, il vous est facile de faire quelque chose de bienprécieux, de bien efficace , de bien puissant , et j'espère que chacun de vous l'entreprendra dès aujourd'hui sérieusement. Vous pouvez prier. Ah! si vous saviez comme c'est une bonne chose que la prière, bonne pour celui en vue de qui elle est faite, bonne pour celui qui la fait! Si vous saviez avec quelle faveur, quelle bienveillance le Seigneur accueille les jeunes enfants , écoute leurs demandes, surtout lorsque ce sont des vœux dictés par l'amour ! Ah ! si vous le saviez, on vous verrait souvent sur vos deux genoux.
Que le souvenir des pauvres nègres vous revienne donc à l'esprit toutes les fois que vous adressez à Dieu vos prières. Priez ardemment le Père céleste pour la délivrance de ces opprimés , nos frères , que l'on traite comme un vil bétail. Demandez-lui d'incliner pour cela le cœur de ceux qui les tiennent captifs, et de leur inspirer des sentiments de pitié, de justice et d'amour, qui les disposent à abolir l'esclavage sur toute la surface de la terre.
Ce n'est pas tout , mes jeunes amis : ces sentiments que vous éprouvez vous-mêmes, vous pouvez les propager autour de vous ; vous intéresserez d'autres enfants à la cause des nègres, en leur fairant lire l'Oncle Tom, ou en leur racontant ce que vous savez de leur affreuse position. Vous les engagerez aussi à prier pour eux.
Puis vous verrez ensemble s'il n'y aurait pas moyen de leur être utile. Je ne doute pas que votre cœur ne vous suggère d'ingénieuses idées pour avoir aussi quelques pites à donner pour la cause de la délivrance des nègres (1).
C'est ainsi , chers enfants , qu'en aimant , qu'en donnant des marques de votre amour , vous serez véritablement des enfants de Dieu , et que vous marcherez sur les traces de ce bon et adorable Sauveur, qui nous a aimés, lui, jusqu'à se laisser clouer pour nous sur une croix!...
Mes jeunes amis, ayant eu l'avantage de me procurer une touchante poésie de notre chère MmcBeecher Stowe,
(1) Pour donner à nos jeunes lecteurs une idée des sympathies que l'ouvrage de Mrae Beecher Stowe a généralement éveillées en faveur des pauvres esclaves, comme aussi pour les stimuler à ne pas rester en arrière , nous citerons , entre plusieurs autres , un fait que rapportent les journaux à l'occasion d'un voyage de l'auteur en Angleterre.
« A Edimbourg, le 20 avril 1853, dans une réunion présidée par le » lord prévôt de la ville, on a remis à Mrae Stowe, pour être dépensée » par elle de la manière qu'elle croit le plus utile dans l'intérêt des es- » claves américains, une somme de 25,000 fr. en or, produit d'une sous- » cription écossaise à 1 penny (dix centimes) par tête, »