MAROC
PAUIS
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OrotU il« traduction et de reproduction rAiervAe.
UN
i^ avril 190."). En mer. — La route n'est pas sûre au sud de Tanger, au moins jusqu'à VA Qçar, et pour aller à Fez, nous sommes obligés de faire ce détour par El Aracli.
Un vieux bateau de cent cincjuante tonnes qui linit ici sa carrière et ne prend plus, (lei»uis (|u il est arabe, la peine de se laver. Une centaiuc dr passagers maures, juifs, rifains, suflit à renconibrer. Dans leurs pâles bernouss, les i)runes étoiles de leurs cl/eUa/ucs, ou leurs lévites noires, ils sbnt jiréls au mal de mer, affalés sur le |>(>nK le spar- (Irck, la passerelle, sur les cdussins de velours souillé du salon, — les plus vaillants, des Maures, accroupis en cercles et faisant du lin'', l'un deux.
çà et là, j^a-attant sur une guitare monocorde quelque grêle modulation mineure; ou bien un juif ouvrant et fermant un lamentable accordéon d'Europe. JMais, dès le départ, à neuf heures et demie du matin, par une mer où se mirent le calme et le bleu du ciel, presque tous, déployant leurs tapis, se sont couchés ; ils ont à demi fermé les yeux, et chacun, seul, ignorant les autres, nasille, bouche close, quelque bribe de mélojjée arabe, si étrange, avec son éternel et pathétique intervalle d'un ton et demi.
Comme on sent que cette humanité -là, ses rythmes, ses rêves, et ce bateau, sont d'essences différentes, — que celui-ci est le produit d'une civilisation tout à fait étrangère! Ces cheminées, où tournoie la fumée du Cardilî, ces échelles et ces écoutilles de fer, la passerelle où va et vient un marin anglais, le seul, à bord, de son espèce, ses commandements nets à l'homme en djellaba qui fait tourner la roue du gouvernail, la pulsation profonde des machines, — bref, tout ce qui rappelle encore sur ce vieux bateau d'Afrique le travail et la vigilance de nos races d'Europe, et, d'autre part, ces postures d'atonie, les yeux sans regards de ces Maures, les trop grandes et liquides prunelles de ces juifs, leurs ligures sans vigueur et mal rasées, ces voiles lâches, ces jambes nues, ces savates : quelle discordance! D'autant plus sensible que ce steamer appartient vraiment à ce public marocain; on ne le cantonne pas à l'avant, sur le pont, en trou-
peau. Au milieu de ces choses d'Europe, l'Européen ne se retrouve pas chez lui, comme, qn général, en Orient, dès que, tournant le dos à la fourmilière indigène, il a mis le pied sur réchellc d'un pa(|uchot. Sur ce hateau, (|ui malgré tout nous semble spécialement nôtre, nous ne sommes pas à un autre titre que ces Rifains enfantins et sauvages qui voyagent avec leurs carabines, leurs cartouchières pleines et de romantiques poignards à la ceinture. Dans la salle à manger, sur les canapés fanés, s'entassent des colis qui rappellent la caravane et le gourbi, des corbeilles sous des voiles mystérieux, ou bien coiffées de hauts cornets d'osier, et qui doivent contenir des provisions de couscoussou; des fusils à pierre, cerclés de cuivre, et dont la crosse est sculptée, des Remington et des Winchester, des malles d'un autre âge : gros clous et velours vert. Plusieurs grands paquets d'étolîe blanche ne se révèlent pas tout de suite vivants; mais, vers le sommet de ces ballots en forme de pyramide, de féminines prunelles noires luisent dans une fente. Plus nombreuses, des familles juives se concentrent sur elles-mêmes, aïeux, parents, enfants, qui sur ce I)aloau ne se quittent |tas j»Ius que dans la vie. Les jeunes femmes, à la douce ligure intelligente, si pâles sous leurs éclatants licbus, allaitent des larves gémissantes.
L'extrèinc côte nord de l'Afrique linit de se dérouler; nous sortons du granil détroit (|ui la sépare de l'extrême j)()inte sud de llùirope. On
4 UN CRÉPUSCULE DISLAM.
sent bien que c'est ici l'un des points remarquables du globe. Jamais encore je n'avais vu si lonj,^ couloir marin bordé de si nobles côtes. A trente milles de nous, la baute barre des sierras andalouses, avec, de loin en loin, l'accent d'un ressaut aigu : pure pâleur mauve dans l'azur léger où poudroie toujours je ne sais quelle blanche et lucide vapeur de diamant. A bâbord, tout près, opprimant nos petits mâts, la muraille que termine l'éperon du Spartel, — un promontoire comme il n'y en a pas dans la Méditerranée, vraiment une falaise d'Océan, toute pareille à celle qui marque, bien loin d'ici, au cap (lardafui, à l'autre bout du continent sauvage, un autre grand tournant du monde. Derrière nous, une petite ligne marine d'inlini, entre les admirables montagnes de pierre (gris pâle dans la vapeur diamantée) qui forment le pilier africain d'Hercule, et le petit écran lointain de (iibraltar : les vides de la Méditerranée qui, par là-bas, commence à s'élargir librement vers la France et l'Italie. En avant, les champs de l'Atlantique qui se déploient de plus en plus, — et jKirtout, vers le large comme dans rimmense corridor liquide, la même placidité de la mer, la splendeur lisse, allégée de brume invisible, des solitudes bleues, toute la paix instable, merveilleuse, d'un morceau de la planète engourdi dans la lumière.
Pas une voile de pêcheur en vue; notre bateau est seul dans ces espaces, tandis qu'il décrit un demi-cercle et s'oriente vers le sud. En un moment
nous avons doublé le cap Spartel, qui dessine l'une des principales figures de notre terre, et que l'on pourrait voir, j'imagine, de la lune, marquer sur la hclle sphère hlcuâtre le coin d'une tache dense et uuée de va|>eurs. Droit au sud, maintenant, fuit une dune ardente, et qui se voile, au vent de mer, de sable fumant: c'est la côte désolée sous le soleil, qui, plus loin, borde le Sahara, puis le Sénégal, le monde noir, et s'allonge, toujours dans plus de lumière, en face d'un Atlantique embrasé. Adieu au petit phare blanc, qu'entretiennent les nations d'Europe, au pied du farouche Spartel — sentinelle avancée, en ces parages, du monde civilisé, — le seul phare du Maroc, et que relie à Tanger la seule route du IMaroc! Le rythme de l'Océan nous prend, espacé, profond, et nous courons parallèlement à la dune rectiligne et poudroyante. Rien que ces choses mornes, et qui resplendissent : le jaune des sables, le bleu lourd des houles, dont chacune nous soulève, fuit en silence, et, sauvage, se précipite vers sa fin. Là-bas, par moments, à la limite commune de l'arène et de la mer, des sortes de llammes blanches semblent voler. On les voit passer en tremblant, détachées d(î la plage et de l'eau, et ([iii reviennent en convulsif éclair. 11 faut quelque tenq)s pour comprendre : sans doute, le mirage des masses d'écume qui déferlent, crouhintes, sur la côte, trop loin pour que leur tonnerre nous parvienne. Réfractées dans la couche d'air inférieure et chaude, qui semble une huih^ ondoyante sur les
sables, elles ne sont plus que spectrale incandescence, brusque et frémissant esprit.
Vers deux heures, un petit carré blême s'est révélé sur la dune voilée de chaleur fauve. C'est une ville, Arzila, muette dans le quadrilatère de sa muraille. Un petit carré couleur de craie, perdu dans la solitude, la claire solitude qui va jusqu'au pied ruiné de son mur. Et nul signe de vie, pas un mouvement, pas une fumée sur ce lieu que nous savons humain, et dont la pjâleur, sous le dévorant soleil, devient grise. Oui, cela semble abandonné depuis des siècles, et cela subsiste au bord d'un Atlantique chaud, sur une plage sans fin, oii volent de blanches llammes mystérieuses...
Deux heures après, El Aracli, — non point triste et livide comme Arzila, mais d'un blanc de neige au soleil, et tombant d'une falaise dans son estuaire bleu de rlA'ière. A mesure que nous approchons, une enceinte crénelée se révèle, blanche aussi, qui l'étreint tout entière, et bientôt nous la cache : l'enveloppe d'un nid humain, posé là, scellé à cette côte déserte. Au dedans, sans doute, un bruissement ardent et secret, comme dans le sac gris et fermé que des guêpes collent à un rocher. De l'autre côté, dès le pied de cette muraille, la solitude, la mer, les campagnes lumineuses et vides à l'infini.
On jette l'ancre à l'entrée du fleuve, près de cette farouche clôture. Le simple et l'immense paysage! Point d'arbres, nul détail. Seulement le bleu splen-
(lide du fleuve, la grande et pure courbe qu'il décrit avec ses plages à travers une plaine, la longue ]M'airie sans lin qu'une bordure de collines conduit à rOrient, et par où nous allons après-demain nous enfoncer dans le pays intérieur.
A l'entrée de la rivière, sur un promontoire de sables clairs, des bédouins, des bédouines, petit groupe pastoral, attendent avec leurs ânons chargés le bac qui va les conduire nu pied de la cité close.
s avril. — Derrière les murs, c'est bien la vie. serrée que j'imaginais. Le matin, au réveil, dans une petite chambre qui donne sur la ruelle la plus étrani;lée du souk, j'entends au dehors les sonnailles des baudets, les querelles et les baaiel;! baalek! (^are! gare!) : clameur arabe et rumeur de foule comme un furieux frémissement de mouches aux vitres. 0 la vie énergique et simple qui bouillonne si tôt et si près ! de toniques influences s'en dégagent, et cela chasse les incertitudes du réveil, comme, dès la première heure du jour, les rayons du soleil africain allument au ciel la lumière fixe de midi.
Je reçois l'hospitalité du seul Français (né d'ailleurs à Rabat) qui demeure ici. Cette petite chambre où je m'éveille est meublée à l'européenne, mais de subtiles senteurs y traînent qui ne sont pas d'Europe. Cela vient-il du dehors, des échoppes voisines et du souk? Non, car on se rend bien compte que cette trace de parfum demeure ici, comme l'ombre môme de la chambre, depuis que la maison existe.
C'est l'âme arabe d'une maison arabe, et qui s'exhale de la profondeur de ses murs, arôme des bois spéciaux, du cèdre peut-être qui sert à la charpente. La sentir suffit à m'évo({uer l'Orient : je l'ai respirée dans les bazars de Damas et du Caire, mêlée aux fumées du benjoin et de l'aloès, aux effluves des fantastiques chameaux qui passaient sous les voûtes vaporeuses.
J'ouvre mes rideaux et je me penche à la fenêtre. Alors je ne m'étonne plus du passionné jacassement qui tout à l'heure entrait dans mon sommeil. A sept heures du matin, tout le peuple d'El Arach doit être concentré dans cette profonde ruelle. Entre les sacs de grains, les couiïes renversées, les tas de luzerne, les bourricots collés au flanc des murs, quel pêle-mêle de juifs en souquenille noire, de femmes empaquetées, de gamins nus, de bédouins en guenille, de bourgeois maures! — toute cette foule qui querelle et marchande, se poussant, fluant dans la riche pénombre au fond de ce couloir.
Quand je relève les yeux, vite il faut les fermer, et plusieurs fois, avant de pouvoir fixer et reconnaître les aveuglantes blancheurs d'en face : des terrasses neigeuses dans Tillumination solaire, mais bleutées imperceptiblement, comme si pardessous cette neige affleuraient presque des transparences d(> glace. Plus loin, derrière une ligne de blancs créneaux, le bleu somptueux et lourd de l'Albuitique désert, et si je me tourne un peu vers le nord, l'estuaire, d'un bleu j)kis lisse, l'or des
sables, et, largement déroulé dans la plaine, le premier circuit du grand Loukkoç.
On dit que ces anneaux splendides entre les plus beaux orangers du monde donnèrent aux anciens l'idée du dragon qui par delà les colonnes d'Hercule gardait les jardins enchantés des Hespérides.
Par la rue sordide, populeuse et clamante, nous montons maintenant vers le plateau sauvage qui surplombe la mer au-dessus d'El Arach. Puanteurs et parfums d'Orient. Sur chaque maison, un lait immaculé de chaux ; mais au seuil des portes cloutées, des noires demeures où la lumière n'entre pas, sous les vieilles A'oùtes, la boue stagne avec l'ordure en cloaques dans le cailloutis défoncé. L'ombre est humide et gourde ; il doit y avoir de la fièvre ici. Quelle étrange impression! Dans ces villes fermées et concentrées pour la défense, le soleil ne pénètre pas, qui si puissamment répandu sur la campagne, se réverbère au dehors sur les murailles d'enceinte et les terrasses, en blancheur éblouissante.
Une blême, maladive humanité, — surtout les juifs, tout costumés de deuil, leurs fdlettes, jambes nues sous de courtes jupes, pieds nus dans la fange, et si pâles, plus blanches encore par le contraste des fichus rouges ou safran sur la tête, des multicolores corsages. Cette jeune chair translucide
(avec un peu de rose trop vif aux pommettes) va fondre si vite dans ces ruelles malsaines! Même l)lancheur, mais plus mate, des musulmans citadins. Ils musent, affaissés au pas de leurs portes, ou bien tapis dans leurs échoppes. Au contraire, les bédouins qui vendent leurs herbes et leurs oignons dans le creux de la rue, sont virilement beaux. Les genoux au menton, dans un bernouss terreux, aux grandes cassures, d'où ne sort que le visage, ils semblent sculptés dans un morceau d'albâtre, comme certaines jarres égyptiennes dont le couvercle montre une face humaine. Aussi bien les traits sont égyptiens, larges et massifs. Rien du vrai caractère arabe dont l'accent est de finesse et d'acuité. J'imagine que A'oilà le véritable Africain blanc du nord, le primitif, l'autochtone, celui que les Uomains connurent.
Nous grimpons toujours en nous garant des bourricots qui dégringolent, hirsutes, un paquet humain posé de côté sur chacun, et d'où sort une tête grave et sauvage : celle-ci nous crie haaloJx! baalekl tandis que deux pieds nus nous frôlent au passage, tant la venelle est étranglée.
Tout en haut, quelque chose d'inattendu : la ruelle tourne, un grand espace s'ouvre, bordé d'une colonnade qui étonne dans cette misérable vilhv Dans ce décor antique se presse le peuple dos statues poudreuses et drapées : au premier coup d'd'il, c'est un coin de la vieille Rome impériale, quelque marché dans un faubourg du Trans-
i2 UN CRÉPUSCULE D'ISLAM.
tevere. Mais les figures sont trop sauvages, les capuchons africains, les femmes demi-masquées. Il y a des vieilles effondrées au pied des colonnes, d'une misère et d'une maigreur augustes, mamelles pendantes, des aïeules amenées sans doute par les familles bédouines qui viennent camper aux portes d'El Arach. Il y a des jeunes gens superbes, à physionomie pleine et calme, le teint exactement du même ton que les grisâtres laines dont ils s'enveloppent. Ils se taisent, restent là, sans bouger, et muets comme des animaux. Il y a des « Arabes » de la plaine, des Berbères de la montagne, des sorciers soudanais, des mulâtres. Figures de cuir sombre, celles-là, avec l'œil noir qui se dilue dans une jaune cornée, — et luisantes de sueur, plissées, imprégnées de la sécheresse, de la chaleur et de la sauvagerie du Sud.
Mais ce n'est pas en curieux des variétés humaines que je me promène en ce moment dans El Arach. Mon but est modeste et précis. J'ai besoin d'une corde pour entraver mon cheval au campement, d'une vraie corde qui ne soit pas en paille tressée; et mon serviteur rifain, qui connaît bien ces bazars, a beau chercher autour du sokko, nous ne réussissons pas à trouver cet objet rare. A la fin, un marchand que nous intéressons à notre quête nous mène vers une sorte de bahut fermé, une échoppe sous l'arcade. Il en ouvre les battants. La désagréable surprise, et quelle odeur! Ce réduit sombre est une espèce de charnier; il
semble creusé dans un grand tas d'ordure : de vieux papiers, de vieux pots, des chiffons, montent avec des os, des peaux saignantes, le long des trois cloisons, et du plafond il en pend d'autres, et des boyaux demi-séchés, des loques, cent choses innomables.
Et dans cette ombre, accrue de celle de l'arcade, une bien étrange figure s'ébauche, un Juif en longue robe, desséché, très vieux, à mine de rapace. Il est là qui s'arrête, demi-courbé, le bras levé, dans le moment oii sa serre crochait au-dessus de sa tête dans quelque proie suspendue. Et, peur ou méiiance, il se replie en nous fixant de ses prunelles aiguës; imperceptiblement, il recule comme pour rentrer dans son charnier. On dirait un oiseau de proie surpris dans son repaire, une araignée qui commençait à courir dans sa toile vers une mouche morte, mais qui, si Ton approche, soudain s'immobilise.
Tout de môme ce vieux Juif se rassure et comprend ce ([ue nous lui demandons. Sans répondre, il s'all'aire dans une encoignure de son taudis, en tire une corde qui pendait là parmi des lanières. 11 n'a pas cherciié longtemps : sans doute, il connaît chacune de ses richesses; un ordre à nous invisible règne dans ce gîte de chilfonnier. D'une voix éteinte, il ne murmure qu'un mot : oualicd peseta, vingt sous. C'est plus précieux qu'on ne croirait, à El Arach, un bout de vieille corde eflilochée.
A l'un des angles de ce sokko, on franchit une poterne, et voici les libres espaces, le grand plateau vert qui domine El Aracli et tombe en falaise dans la mer. Là-bas il se déroule, sauvage à l'inlini, mais les abords pelés de l'enceinte sont couverts de campements, tentes primitives de bédouins qui sont venus vendre à la ville leurs herbes et leurs bêtes. Un miséreux désordre sur la terre jaune, le longs des très vieux remparts : des femmes en haillons, des marmots, et des chiens, chèvres, brebis, ânons, parmi des fagots et des chaudières. Là bivouaquent aussi les caravanes qui vont conduire à Fez les caisses de thé, de sucre et de chandelle amenées à El Arach par les bateaux d'Europe. Les mulets sont au piquet; les troupes de chameaux agenouillés font de grands cercles fauves autour des monceaux de fourrage. Ils déjeunent, le ventre à terre; on voit de hautes croupes caleuses, des cuisses relevées et repliées comme celles des sauterelles, et par delà, promenées au bout de la courbe élastique du cou, les tètes somnolentes ou grognantes, les lippes où de l'herbe pend.
Cette confusion sordide, ces tentes, ces gens, ces bêtes, les feux, les fumées qui montent, la campagne vide au delà, la mer à côté : on pense à quelque foule errante et souffrante du moyen âge. Une sombre architecture militaire domine celle-ci et lui prête un caractère épique. C'est une citadelle
sarrasine qui dut tonner autrefois contre les chrétiens et protéger, dans le port d'El Aracli, les pirates de liarbaric. Dans son abandon d'aujourd'hui, envahie par les herbes, comme elle nous atteste l'orp^ueil du grand passé mauresque! liien plus haut que le rempart de la ville, elle surgit de ses douves et tourne vers l'Océan un éperon droit et tranchant comme une étrave. Seules de grandes cigognes l'habitent, dressées sur la ligne de faîte, silhouettes fatidiques dans l'espace. En m'éloignant de la foule, j'entends le bruit étrange et monotone
qu'elles font en claquant du bec : tac, tac, tac
Du côté de la mer, en contre-bas sur la pente qui monte de la grève, un puissant et mélancolique château du xvn" siècle ne montre que les coupoles écaillées de ses tours
Un peu plus loin, et tout ce monde arabe ou maure est derrière moi. Plus un monument humain, plus un être en vue. Rien qui localise le paysage : ce pourrait être aussi bien quehjue vert plateau de France au bord de l'iniini marin.
Seulement, cette lumière est déjà celle des régions chaudes du globe, plus molle et plus riche de la moiteur exhalée de l'Atlantique. Elle étonne au-dessus de ces graminées et de ces Heurs, qui sont bien celles qu'aiment les hommes du N(U-d, au priulemps.
Sur une falaise de l'Océan, le printemps touche davantage. A côté de l'eau immortelle et amère où chaque saison ne fait que refléter son aile, on adore d'un élan plus vif ce miracle de quelques semaines, tant de fragilité ployante, un si tendre et si rapide éclat. Mais une excessive lumière ajoute à ce pathétique : la beauté ne s'y produit que pour s'y consumer. Sous l'azur fixe et déjà pénétré de rayons d'été, la fraîche et trop précoce énergie va s'exhaler tout de suite. Et puis, il y a moins d'allégresse dans ce bonheur de la terre et plus de volupté qui épuise.
L'air est comme une eau divine : il baigne, il coule, il enveloppe de ses baumes presque chauds. L'esprit des fleurs monte de partout, aspiré par l'ardent soleil, et de tous côtés aussi montent les alouettes chantantes.
Des mauves, des boutons d'or, des grandes marguerites, des millepertuis, mais surtout les hautes touiïes, or ou bleu, des lupins. De ceux-là, vraiment, la vie s'épanche à flots, en un tiède et puissant arôme. Çà et là, bleuâtre, un grand figuier de Barbarie me rappelle l'essence africaine de cette terre, l'été de six mois qui va tout brûler, sauf ces grasses raquettes qui prolifèrent toujours.
Je me suis arrêté près d'un petit cimetière. 11 faut en être tout près pour le découvrir : alors on reconnaît dans l'herbe profonde, sous les fleurs sauvages, ces quelques tertres où se répète encore un peu la forme (|ui par-dessous s'efface. l*oint de
SUlî LA ROUTE DE FEZ. 17
cippes; nulle inscription. Des tombes vaj^^ues, anonymes, seule trace humaine dans cette splendide solitude.
Là commence la pente qui finit par tomber en muraille sur la g^rève. Le petit champ de mort y suspend le peuple de ses fleurs. Tout en bas, des fla([ues do marée basse, les champs bronze et or des goémons dont l'odeur marine se môle aux parfums des foins et des pollens. Je distingue quelques Arabes blancs et minuscules, perchés pour la pêche sur un rocher. Un paysage de grèves et d'Atlantique, des figures d'Arabes en bernouss : ces images de l'Orient et de l'Ouest étaient si bien séparées dans mon esprit que de les voir se réunir semble un paradoxe impossible de rêve.
Morne et chaude placidité de cet Océan sans voiles et qui, pour la vieille humanité de ce pays, reste l'infranchissable. Jusqu'à l'horizon blanchâtre traînent, serpentent sur l'étendue plane de longues moires inertes, comme dans nos latitudes nous voyons s'en former au milieu de l'été, quand le repos de la mer est absolu depuis plusieurs jours, et qu'elle s'est engourdie dans la lumière.
Lumière en ce moment, excessive lumière méridienne, à l'infini, autour de moi!... Le ciel est pâle de son afflux, et ]'es[)ac(^ se dibite comme nos yeux dans ces ardeurs. Les sources de la vie sont ouvertes à flots sur le monde. Dans le l)leu des eaux l'énergie sommeille et resplendit; l'étendue terrestre n'est que parfums, couleurs, jeune
i8 UN CREPUSCULE D'ISLAM.
volonté de printemps. Et partout ce prodigieux silence
Au sommet de cette falaise, si près du cimetière dont les sépultures se révèlent à peine sous les fleurs, j'étais avec les morts dans la profondeur des forces éternelles, au cœur de l'élément, et dans cet abîme je ne sentais que paix, ordre, belle activité, — lumière toujours, dont cliaque onde est une vie qui s'etface et renaît en môme temps.
En ces pays de la lumière et de la mort, comme la mort se dépouille de son effroi!...
En rentrant dans El Aracb, à midi, je tombe sur notre convoi qui vient d'arriver de Tanger par terre. Dans la ruelle, dix-huit mules, deux chevaux, des muletiers et valets indigènes, — tout cela qui hennit, grogne, crie, se pousse avec lé chargement, bloque l'étroit couloir, et jette l'émoi dans la petite ville. Derrière la malhaUa (la cavalerie du caïd Mac-Lean qui rentrait directement à Fez), ils ont heureusement passé la région dangereuse au sud de Tanger.
Ce soir ils vont camper là-haut, sur le terrain public où les bédouins et les caravanes bivouaquent devant la mer, au pied de la vieille citadelle qu'habitent les cigognes.
Et demain nous les rejoindrons au point du jour pour nous mettre en route à travers la prairie.
4 avril. — Nous sommes un long convoi qui circule très lentement par le pays marocain, le vaste pays sans routes, la simple étendue terrestre qui ne change pas, primitive, toujours, comme la mer, et presque aussi rase. Et de cheminer ainsi, d'un liorizon vers uu autre horizon, si loin du monde que les civilisés se sont fait, si loin de notre présent, de notre réalité, c'est un plaisir de môme ordre que de courir cette étendue marine oii les seuls repères sont les éternelles étoiles et les lignes idéales des degrés. Ainsi voyageaient les hommes d'autrefois, ceux des vieilles légendes; ainsi voyageaient les rois mages, et plus près des commencements du monde, Jacob ou le père Ahram, entre les fleuves de IMésopotamie.
A trav(U"s la plaine printanière, dans les Heurs, sous le chant des alouettes fondues dans la lumière, notre convoi s'allonge, s'allonge, et s'égrène sur une demi-lieue
Par [lelotons successifs vont les bètes de charge,
les yeux mi-clos, l'échiné opprimée d'énormes couffes à raies noires et rouges, d'où ne sortent que de longues oreilles oscillantes, les têtes résignées et les maigres pattes qui travaillent. A côté de chaque peloton les muletiers cheminent à pied, par deux et par trois, en se donnant la main, graves et beaux de la dignité du nomade. Tandis que nos domestiques juchés sur des montures, entre des bâches et des paniers, échangent des lazzis ou somnolent, ceux-ci marchent d'un pas égal et fort, tête haute et muets, comme des hommes qui passent leur vie avec les bêtes, parcourant sous le soleil ou les étoiles les longs pays silencieux. Ils sont revenus récemment de Marakech. Après quelques jours d'attente à Tanger, les voilà repartis pour une nouvelle campagne, avec le sérieux du marin qui remonte à son bord et recommence à surveiller la mer. Ils sont religieux. Eux seuls dans cette caravane s'acquittent scrupuleusement des prosternations musulmanes.
Ils sont Arabes, vêtus non de la sombre djellaba berbère, mais de blanc, blanc devenu gris, comme leurs babouches autrefois jaunes et leurs talons poudreux.
Aussi pauvre qu'eux, domestique aussi de l'homme qui nous loua les mules à Tanger, leur chef a des allures de prince et de prêtre : pâleur aristocratique, moustache frisant au-dessus de la lèvre, le bel ovale de la face cerné d'une tempe à l'autre d'un grave collier de barbe. En marche, il
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se tient à l'écart, ne parle ni ne rit, — sourit parfois, d'un lent sourire supérieur. Immobile et droit, il écoule les ordres, dans la posture virile et disciplinée que la prière lui a faite familière, ne répondant que d'un lé graA^e et sonore, ou d'un geste de la main qui se relève au bout du poignet. Il a vraiment mine et tournure d'iman.
Autrefois cet homme était riche en mules; elles sont mortes d'une épidémie, Allah lui reprenant tout. Simplement il s'est fait serviteur d'autrui, et son visage, tandis qu'il mène des bêtes qui ne sont pas les siennes, ne semble pas avoir plus connu le chagrin que la gaieté. (Cependant il honore le felous, l'argent qui vient de Dieu. Au départ, comme son maître était en voyage, c'est à lui que je devais ])aycr une avance. Il s'est assis devant moi sur les talons, dans la posture de l'adoration. Faisant alors une coupe de ses deux paumes, il les a présentées pour qu'y tombe l'argent des arrhes. Les pièces hasmni tombaient; quand il yen avait quatre, l'homme entr'ouvrait ses mains; elles glissaient sur son giron, cependant qu'à voix lente, solennelle, de litanie, il annon(;ait les douros. Uuahcd! Etnin! TleUi! Arha! Klnans! Ce fut une cérémonie. Quand elle fut terminée, il alla s'accroupir près d'une porte et sonna une à une quatre <enls piécettes d'argent sur le seuil île j)ierre.
Non moins que le /'cIoks, ces muletiers arabes honorent l'eau. Quand nous arrivons ;iu bord d'un oued, ils ne manquent pas de descendre an pro-
fond lit du ruisseau, et là, sur les cailloux d'où fuient les tortues, relevant soigneusement leurs manches, recueillis, ils éparpillent un peu d'eau devant eux, comme pour l'offrir à quelque invisii3le présence. Alors seulement, avec une religieuse lenteur, ils cueillent l'onde jaunâtre dans le creux de leur main et commencent à boire, sans oublier de claquer fortement la langue.
Par-dessus nos bagages, ils ont posé des marchandises qui sont à eux, et dont ils espèrent tirer bon profit à Fez. Elles n'ajoutent guère à la charge des mules. Ce sont des serins dont la valeur est grande dans les villes de l'intérieur, la coquetterie suprême des élégants, là-bas, étant, paraît-il, de porter du bout du doigt une cage avec son mignon prisonnier, pour s'aller prélasser le soir dans les vergers et les cimetières. Nous en avons quatre avec nous, de ces cages; chacune couronne le chargement d'une bête de somme. Contre les ardeurs solaires on l'a couverte d'une toile : c'est une tente en miniature. Mais par le bas on aperçoit le petit voyageur qui pique le mil, et gaiement chante à la fraîcheur du matin, confiant dans ce logis qui tangue au pas de la nmle.
Il y a Djellali, le guide, personnage supérieur, le vrai chef de la caravane, dont la dignité apparaît à ses bas jaunes, à son immense chapeau de sparterie, à la bague de son annulaire qui se détache et se lève élégamment lorsqu'il commande, à la considérable sacoche de cuir historié où sa
main plonge avec importance et fait sonner l'argent. C'est un jeune et magnifique Tlemçami, dédaigneux du sauvage Maghreb, loquace, la barbe assyrienne, mais la lèvre trop épaisse, et le teint plus que basané. Ses pères, visiblement, ont aimé les négresses, et lui-même nous confie qu'il ne s'en privera pas dans cette Fez où elles sont le luxe principal des hommes de condition, la parure désirée de la vie. Il sourit en y rêvant et se réjouit du voyage.
Il y a notre soldat, que nous louons à l'autorité marocaine, — neuf pesetas par jour. Il représente le Maghzen, et moralement, nous protège. Mais ce n'est pas son uniforme militaire qui fait son prestige. Ses insignes se réduisent à un tarbouche, invisible d'ailleurs sous sa capuche, à une petite épée, moins imposante que les poignards de nos domestiques. Son bernouss de toile noire, qu'il ne quitte jamais, a tournure monacale; mais sous la noire cagoule dont la pointe s'érige en éteignoir, le front serré d'une corde, le glaive au côté, avec sa figure sans âge, mulâtre et grêlée de petite vérole, avec ses yeux clignoteurs et sa I)arbiche, il a plu lot l'air d'un nécromant demi-nègre et demijuif. 11 voyage assis comme une femme, sur sa monture militaire : un bourricot nain et dont le poil hirsute tourne à la fourrure. Alors, sur ses jaillîtes ballantes, du linge, (jui depuis longtemps n'est plus douteux, dépasse le bord crasseux de sa soutane, et ses bai)ouches qu'il retient à peine <hi
bout de ses pieds nus traînent presque dans l'herbe. Et point de paroles. A peine un affable grognement au départ en guise de salut : ce métis extraordinaire ne se pique pas de politesse arabe. Aussi bien, sur la route, la rumination de sa chique rempôche de parler. Il a mine de sorcière à barbe plutôt que de sorcier, le sexe devenant ambigu dans un tel paradoxe de laideur.
Valets et palefreniers se le montrent en s'esclaffant, et la première heure de la route, ils l'égayent d'une gaillardise orientale, félicitant l'un d'eux d'avoir été, la nuit passée, le trop bon ami du personnage. Ah! les prodigieux rires qui secouent les gars berbères sur leurs mules! Comme cela sonne avec énergie dans la joie de l'aurore! Et le tire-lire de l'alouette monte encore et s'exalte au ciel. Et l'on va dans la rosée, d'une nappe de soucis ou d'anémones, vers une nappe d'anémones ou de soucis. Et ce jeune vin du printemps et du matin qui nous enivre, nos chevaux s'en grisent aussi; la vue de la prairie libre devant eux les affole. Alors ils nous mènent une telle danse, si longtemps, s'excitant de notre résistance, énervés de plus en plus, qu'il faut leur rendre la main. Oh! ce départ de flèche décochée! Brusquement le sol semble monter, se rapprocher; on n'est plus que vol, vent, vitesse! On rattrape les pelotons égrenés de la caravane comme s'ils ne bougeaient pas, les rifains, le soldat, le guide, les bagages; tout de suite on est seul, une petite chose lancée vers
SUR LA HOUTE DE l'EZ. 25
l'horizon, tout près de l'herbe qui passe en lignes de vitesse, ne sachant plus rien que l'espace, la lumière, et dans le bruit continu de l'air aux oreilles, le seul battement sourd, régulier, rythmique des foulées.
Ce premier jour, à sept heures, tournant le dos aux huiles bleues de l'Océan, nous nous enfoncions dans un vaste pays d'Afrique. D'abord une région de sables, et pour seule végétation les toujours surprenants figuiers de Barbarie : un morceau de nature tout à fait indépendant de l'homme, et qui n'atteint sa plénitude de vie, tout son caractère, que sous les llammes inhumaines de midi. Cuignant alors le bord d'un ])lateau, nous longions en la dominant une plaine immense d'où montaient les fumées de la terre grasse. Le tranquille Loukkoç la possédait tout entière; de l'horizon jusqu'à l'estuaire bleu d'El Arach se développaient ses grands anneaux de reptile endormi. Des nappes d'or jetées par le printemps traînaient dans la prairie, et l'odeur amère et si j)ure des soucis montait jusqu'à nous, avec les boull'ées molles des lupins.
En face, bien au delà du fleuve, une ligne de montagnes circulait au-dessus de l'iiorizon, parallèle au plateau dont nous suivions le bord. A l'inlini ces longues vagues se chevauchaient, s'étiraient, ondulani les unes derrière les autres, comme des
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échines de lévriers en chasse. Et souple, élancée dans l'amplitude de l'espace et de la lumière, leur course exaltait encore le bonheur et la vie, aux longs rayons du matin, de la jeune étendue terrestre.
Vers huit heures, nous sommes descendus dans la plaine, et la coupant obliquement, j'ai rejoint seul la berge du Loukkoç. Dans cette rivière marine passe la pulsation des océans, et sa vase sent le goémon. Je m'en étonnais, dans une telle lumière d'Afrique, ces paysages d'estuaires n'étant associés dans mon souvenir qu'aux grises mélancolies de notre Bretagne et de la Cornouaille anglaise, à de nostalgiques paysages arthuriens. Cette vase était chaude, une vapeur en sortait où s'embuaient des luxuriances végétales, rideaux de lianes, frais feuillages d'une émeraude plus surnaturelle encore que celle des jeunes saules.
Je sentais une nature vierge qui déploie sa vie splendide, en silence, pour elle-même, un coin de la terre avant la conquête humaine. Des échassiers blancs, haut montés sur une patte unique, chacun solitaire dans sa crique ou sur un promontoire, reflétaient dans l'eau leur pâle personnage et ne se troublaient pas de notre venue. Sur la rive herbeuse errait un peuple de l)œufs, et des chèvres et des chevreaux, et des agneaux et des brebis. D'un pas que riierbe rendait silencieux, mon cheval me conduisait tout le long de la berge sinueuse, à travers ces familles de fraternelles créatures.
Une petite folle de chevrette dégringola du bord escarpé sur une plage de boue laissée par le jusant. KWe ne savait pas remonter; elle pleurait sa plainte grêle de petite fille, et sa mère anxieuse allait et venait sur le talus, l'interrogeant, lui parlant d'une voix expressive, presque humaine.
Puis, de nouveau, le large de la prairie où paissent les animaux du Maghzen, sans gardiens visibles, comme s'ils n'appartenaient à personne. Par troupeaux, par tribus, ils s'espaçaient au loin dans la plaine pastorale. Derrière chaque bête à corne, suivant chacun de ses pas, marchait une sorte d'ibis que les Arabes appellent « oiseau du bceuf », tant il semble, si délicat, fragile, spécialement attaché au lourd ruminant par une sorte d'alliance. Pour nous regarder passer, ces animaux s'approchaient de l'imperceptible sente. Les petits veaux s'arrêtaient de bondir, les ibis tournaient vers nous leurs têtes élégantes, les bœufs nous tendaient leurs mufles, les chèvres chevrotaient, et les poulains, détalant de leur galop gauche et saccadé, s'arrêtaient net au bord de la piste, hennissant à nos bêtes. Le ciel avait aussi ses habitants : des canards sauvages le lr;iversaient, en longs triangles dont frissonnaient les bords.
lAimière matinale et neuve, lustre frais des jeunes herbes, beauté d'un nu)ii(h' qui semble né d'hier! Kt, sur \c lapis émaillé de llciirs qu'était la campagne à Tiidini, toutes ces créatures innocentes (jui pais-
28 UN CRÉPUSCULE DISLAM.
saient et se gardaient elles-mêmes! Je songeais à ces naïves images du paradis terrestre que nous regardions dans notre enfance : les premiers jours de la Création, avant le mal, avant la peur, avant la mort, quand les animaux croissaient et multipliaient en paix sur la terre, et que Dieu, paraissant dans un nuage, ouvrait ses mains pour les bénir.
A midi, nous avons trouvé la famille humaine : cinq huttes de roseaux près d'une boucle du fleuve, dont le fossé vaseux revient par h\ au milieu de la plaine. Des vieillards à barbes de patriarche nous regardaient arriver avec une impassibilité de sages. A peine s'écartaient-ils sur notre jîassage de la sente qui longe leur douar, et nos bêtes en défilant les touchaient presque, sans qu'ils parussent s'en émouvoir. Leurs grandes draperies avaient été blanches; à ce signe, on reconnaissait qu'ils n'étaient pas berbères : les habitants de cette plaine descendent, paraît-il, d'une tribu arabe établie là depuis la conquête. Des enfants accouraient, qui n'avaient pas encore appris les lentes allures musulmanes. Ils me rappelaient ceux d'Egypte : nus, jaunâtres, le crâne rasé sauf une longue mèche, le ventre ballonnant, les yeux mangés de mouches, ou les cils déjà collés par l'ophtalmie.
Là, nous avons posé notre bivouac. C'est tran-
quille et c'est beau, ces vieilles besognes de campement qui furent de tous temps les mômes : les pieux que l'on enfonce à coups de maillet, les lentes que l'on dresse, l'humble village de toile, (|ui se lève sur l'herbe, les botes que l'on aligne à la corde. Et puis, les charges enlevées, les chevaux dessellés et nus, maintenant faciles comme les mules, — toute la file patiente qui descend dans le lit du fleuve, à l'abreuvoir.
Lourdement passent les heures sous la tente où la chaleur s'amasse comme dans une cloche, malgré le courant d'air que l'on appelle en relevant par en bas deux pans de la toile.
Vers cinq heures, le ciel s'est rapidement tendu de grisaille : l'air a fraîchi. Puis le soir est tombé avec une émotion du nord, de limpides clartés jaunes s'atlardant jusqu'à la nuit complète dans l'intervalle étroit, entre la grande panne grise et l'horizon de la terre obscure. Une émotion du nord, mais, alentour, l'immensité, la sauvagerie, les solitudes d'un paysage d'Afri(|ue.
Un souille moite (l'Océan est tout proche) passait sur l'herbe épaisse et terne de la plaine, nous apportant ce frisson mystérieux du soir. Le ciel semblait peu à peu baisser, et ses nuées se déroulaient, d'un mouvement égal, incessant, éternel. Tout s'embuait au loin. Autour du campement, des bestiaux debout attendaient que la nuit eût liai de les prendre, leurs troupeaux, leurs j)euples en liberté
dispersés là comme à l'infini de la grande prairie.
Nous regardions passer des femmes qui remontaient du lit profond de la rivière, portant l'eau nécessaire aux travaux du soir. Elles se suivaient en procession vague dans l'ombre, l'échiné ployée sous la cruche ruisselante; et soutenant la charge d'une corde passée autour de la tête, elles tiraient du front comme des bêtes sous le joug.
Parurent des musiciens ambulants, qui venaient d'un autre douar, et s'apprêtaient à coucher là, — si maigres, si pauvres, vêtus de loques cousues bout à bout, mais qui tombent encore de leurs épaules en lignes fières de draperies : ils vivent du lait, de la farine, des liards qu'on leur donne dans les villages en échange d'un peu d'art. Timides, ils nous observaient de loin; il fallut leur faire signe plusieurs fois, amicalement, pour les décider à venir plus près. Alors, dans la nuit tombante, au sein de l'étendue primitive où les sons se perdaient, une toute petite musique se mit à frémir, grattement de cordes, grêle gémissement d'une musette, et par-dessous, la pulsation à contretemps, le rythme oriental d'un tambourin : la musique naturelle aux hommes de ces prairies, comme celle des sauterelles aux sauterelles.
Ils se turent, firent leurs salaams et s'en allèrent, joyeux d'un petit réal (les paysans du Maroc comptent par réaux, comme ceux de Basse-J5retagne).
L'intérieur des tentes s'éclairait. Chacun finissait
d'arranj^er son abri pour cette nuit. Entre ces murs de toile, à la lueur intime d'une bougie, on oubliait un peu l'espace nocturne et trop vaste au deliors. On lisait, on écrivait des lettres, dans l'espoir do croiser, le lendemain, quçbjue courrier en route pour un port, (^liez les muletiers, une voix arabe contait quelque belle histoire. Les veilleurs |)rêtés par le village prenaient leurs postes autour du campement, et puis s'accroupissaient dans l'herbe, taches pâles, demi-fondues dans la nuit, chacune solitaire, et qui ne bougeait plus. A la porte de mon frêle logis, je regardais dans l'obscurité un grand arbre se gonfler au vent nocturne, — un puissant arbre volumineux ,' plus admirable de n'avoir point de compagnon, principal point de repère, d'El Arach à El Qçar, dans la monotonie de la plaine. C'était un tremble, que l'on appelle grisard dans le nord de la France. II se gonflait, il bruissait tristement à chaque souffle qui passait; on devinait sa pâleur, ses brusques frissons d'argent. Toute la tristesse de la solitude et de la nuit s'exprimait en ses longs soupirs
Aboiements jusqu'au matin, ceux des jaunes chiens hâves qui, le jour, se taisent et se cachent, mais la nuit, mènent grand train, courent entre les tentes après d'invisibles choses, des fantômes de chiens, j'imagine, que les yeux humains ne perçoivent pas. Ce tapage fait jjartie des choses régulières; on l'encourage; il éloigne ces brigands que
32 ' UN CRÉPUSCULE DISLAM.
l'on ne voit pas non plus pendant le jour. Combien étrange la vie de cette plaine qui, dans la lumière, est l'image du silence et de la paix, et la nuit, s'anime de chiens, d'esprits et de voleurs!...
Vers trois heures, pour varier un peu l'insomnie, je rampe hors de ma tente. Aucune étoile; la panne de nuages est toujours tendue là-haut; comme il fait noir! .le devine la file de nos bêtes immobiles aux piquets; les jappements se taisent : sans doute, on sent ma présence; mais, de tous côtés, des prunelles luisent, des échines basses, vagues, passent dans l'ombre, frôlent les triangles de toile. Combien sont-ils? Plus noml)reux, certes, que les habitants du village, et tous en mouvement, cette nuit, affairés à quelque sabbat mystérieux de cliiens.
Plus loin, hors du campement, soudain je tombe sur une chose blanchâtre qui, vaguement, émerge
des ténèbres ])eux pas de plus, et cela se révèle
humain : un Arabe accroupi dans son bernouss, un des veilleurs qui, à cinquante mètres les uns des autres, font un grand cercle autour de nous. On recule, saisi de découvrir cet être tapi dans l'herbe qui vient de passer là toutes ces heures de la nuit, et nous a laissé venir si près, sans parler ni remuer.
5 aviil. — En route à sept heures. Vingt kilomètres en ligne droite dans l'herbe, par la grande
SUR LA ROUTE DE FKZ. :i3
steppe d'un vert gras, presque fade, comme les pâturages de Flandre. Toujours le ciel voilé, la panne de vapeurs tendue très bas sur la terre, couvant la plaine qui là-dessous se tait davantage et se recueille pour développer en silence l'infini de sa vie végétale. Nul essor aujourd'hui d'alouettes chantantes, mais de petites tortues jaunes traversent la sente avec la lenteur de sommeil qui convient à ce matin de grisaille engourdie.
•Vers midi, nous avons passé le Loukkoç. Par un raidillon tracé dans la terre de son ravin, on descend dans son lit profond. Puis le gué, très lentement, les bètes jusqu'au ventre dans l'eau bourbeuse, les couffes que portent les mules y trempant en partie, toute la caravane étrangement enfermée dans ce couloir entre des murs de i^rlaise. Cette riche terre, cette abrupte tranchée où des eaux chargées de limon roulent avec véhémence, le vert extraordinaire sous le soleil qui se dégage enfin, des buissons accrochés au talus, tout cela qui sent le pays sauvage, et déjà les véhémences tropicales, m'évoquait les violentes gauf/as de Ceylan.
Sur l'autre rive commence une contrée nouvelle. On apprctche d'El Qcar, et la [)rairie se transforme en beau parc : d'admirables arbres régnent là, le pied dans les hautes fleurs. Il faut regarder deux fois leur légère et riche chevelure qui retombe, ce long feuillage d'argent gris, pour reconnaître des oliviers, tant ils sont volumineux, faits de ramures qui se superposent, des oliviers à deux étages, les
plus grands et mélancoliquement élyséens que j'aie jamais a^us. Alors commencent les vergers, les beaux vergers qui mettent leur calme et leur parfum autour des vieilles villes musulmanes. 11 y en a qui sont tout ardents d'amandiers en fleurs, essaims de pétales sans une j)ointe de verdure, et légers comme des vols suspendus de roses et lumineux papillons. Et des jardins d'orangers, leur feuillage austère et brillant comme celui des lauriers, et leurs fleurs de chair blanche, embaumant la grave campagne de suavité.
Et c'est l'entrée de la vieille, de la croulante El Qçar, L'herbe s'efîace; sur un sol dénivelé, pulvérulent de terrain vague, les restes rongés d'une enceinte se lèvent, les arcades plâtreuses d'un tombeau de saint, des koubbas elTritées, puis des maisons qui furent abandonnées, j'imagine, il y a bien longtemps, les grilles de leurs meurtrières chargées de toiles d'araignées; enfin des dômes, des bulbes, des minarets vétustés. Et tout cela de terre séchée : brique arabe par tranches diagonales qui s'entrecroisent en dessin d'arabesque; et si vieille, cette brique, si disjointe, d'aspect friable et tendre comme une poterie dont l'émail serait usé; — tout cela d'une même substance vénérable, recuite et dorée par les siècles, exactement de même couleur que la poudre des talus.
5-6 avril. — C'est une mourante ville de province, et de province marocaine, une languissante et fragmentaire survivance du grand passé mauresque. La plupart de ses rues datent du temps où les Maures, établis des deux côtés de la Méditerranée, étaient aussi des Européens. Leurs maisons d'Afrique avaient des pignons comme celles de Tolède et de Grenade. On ne s'attendait pas à trouver, dans une ville musulmane, au lieu des terrasses de chaux, ces toitures triangulaires de tuile, pareilles à celles des plus anciennes villes de notre Provence, d'une Arles, d'une Aigues-Mortes, — aussi fanées, confondues dans un même aspect de poussière, du môme rose aride et déteint, couvrant la ville entière d'une seule écaille que l'Age a toute bossuée.
Aujourd'hui cette ville est surtout la capitale des cigognes. Chaque hiver, revenant des pays chrétiens, elles viennent s'y laver aux pluies d'un ciel musulman. Pas un pigmin, pas un faîte où les grands oiseaux n'aient planté triomphalement leurs nids. On ne peut lever la tète sans voir un long
bec, des échasses, une silhouette d'importance profilée haut dans l'espace, ou Lien couchée, sortant à demi d'un vaste panier de branches.
Les cigognes sont ici les vrais vivants. Somnolence, torpeur des humains. Ce pauvre peuple inanimé s'éteint dans la misère, la pourriture, l'anémie, les plus basses superstitions, toute vie tarie par une administration meurtrière, toute volonté d'effort tuée par les rapines systématiques des tristes gouverneurs qui ne sont là que pour se gorger. FA cette langueur est sensible aux yeux. Les rues, ou môme le primitif cailloutis arabe fait défaut, sont des chemins vagues où vaguent avec une lenteur impressionnante des formes enveloppées. Çà et là, une femme plus cachée qu'une morte dans un linge, un homme d'allure torpide et sans but, et qui bientôt se laisse tomber dans la poussière. Et partout, dans cette poudre, les monuments de la mort, de vieux mausolées de brique et de plâtre qui s'écaillent, chacun un lieu de prières où traînent quelques dévots.
Car l'Islam, ici, a perdu son âpre et fière simplicité. C'est une religion énervée, toute de pratiques, pèlerinages, confréries, fétiches et miracles. L'objet du culte n'est plus Allah, mais le saint qui s'est absorbé en Dieu, un hystérique, un bon fol, plus souvent un thaumaturge habile qui vend ses miracles, et laisse à ses héritiers une haraka ' sur-
1. Baraka : bénédiclion, oflluvi' miraculeux, inllucuco bicnfaisnntt'.
SUK LA liOUTE DE FEZ. 37
naturelle dont ceux-ci trafiquent à leur tour. Ainsi dégénère en sorcellerie africaine d'hoinnie-médecine le soufisme mystique, venu sans doute, par Alexandrie et la Perse, de l'Inde panthéiste. Derrière les clôtures des zaouias régnent la maladie nerveuse, l'hypnose, entretenues par les danses, les cris, les aigres musiques, comme par les exaltations narcotiques du kief, par tout ce qui excite, étourdit et jette l'homme hors de lui-môme dans l'extase. Dans une ruelle écartée, où je m'étais aventuré, un tapage monotone, derrière un mur, m'intriguait, — un si triste sabbat acharné de musettes et de tambours. Une porte de bois se présenta; elle était fermée, mais tellement délabrée (comme toutes choses à El Qçar) qu'à travers une de ses fissures je pus épier ce qui se passait là. Je A'is une grande cour, pleine d'une foule masculine et qui semblait démente : des vieux, des jeunes, maigres la plul)art, dans leurs grises loques rapiécées, et les mains agitées, les yeux brillants de délire. Us se pressaient en cercles, et toutes les têtes branlaient ensemble, vertigineusement, en poussant un hou hou farouche et creux de bète, dans le charivari des musettes, au rythme accéléré des tambours. Au centre, deux forcenés se trémoussaient en une
danse convulsionnaire
De tels sursauts laissent les nerfs épuisés. Les yeux (jue vient d'enllammer la fièvre s'éteignent davantage. A ces frénésies intermittentes de danse ou «l'extase nègre se réduit la vie de cette ville malade.
3S UN CRÉPUSCULE D'iSLAM.
El Qçar ne me présente que les images du déclin le plus misérable. Dans l'obscurité des souks, imprégnée des odeurs anciennes du cèdre, de l'encens et de l'eau de rose, sous les rais bleus de soleil qui filtrent de la voûte déchirée, quels visages, quelles attitudes de fatigues! — pâleurs exsangues de juifs mélancoliques, apathies et fainéantises de décadence musulmane. A côté des babouches, des drogues des parfumeurs, de la barbare ferraille des armuriers, les plus vils produits des usines d'Europe, comme il s'en promène dans les roulottes de nos campagnes. Et dans ces bazars on vend aussi des sortilèges, des philtres, des talismans. D'obscures terreurs y traînent. Sous leur sol, dans un alTreux égout qui passe là, résident des djinns de toutes sortes. Il y en a de mâles et de femelles, il y en a de jaunes et de blancs; on en connaît de nègres et d'autres qui sont juifs. On sait les noms de leurs tribus, de leurs sultans-démons : Bon Châma, Bou Yeudi, sultan Senmaraj. Ils ont leurs fêtes, leurs fidèles, les gnaoua qui chassent les djinns des malades, et forment d'étranges confréries, avec mokkadems, marabouts,* saints patrons. Le djinn juif Sebabouin est particulièrement difficile à exorciser. Pour agir sur lui, les frères s'enivrent (ïaguardienle, s'excitent par des saltations, puis se précipitent sur des immondices qu'ils dévorent à pleines mains.
Ces tristes choses nous étaient contées par le
SUR LA IIOL'TK DE FEZ. 39
seul Français d'El Qçar, qui vit là depuis quinze ans, tout à fait arabisé, plus superbement arabe que les pauvres Arabes autour de lui, avec ses voiles si purs, sa voix i^f'rave, le geste rare et musulman de l'avant-bras qui se lève, nu, hors des mousselines traînantes, — de la main, suivant la prescription coranique, modestement baguée d'un seul anneau d'argent. Il nous disait cette humanité malade et décrépite, sa croupissante misère, la prostitution générale des femmes (dont le khalifat tire un revenu), les paniques lorsque les Khlot, fusil en main, descendent de leurs montagnes pour cerner un quartier et se conquérir un butin de jeunes filles. Il disait encore sa solitude, le néant des conversations avec les indigènes. Et si triste que paraisse un tel exil, il avouait ne plus pouvoir vivre en Europe. Parfois il essaye de prendre un congé, mais une étrange nostalgie le rappelle vite dans cette petite cité moribonde du Mahgreb. C'est que de toutes ces choses d'Islam qui s'inclinent tranquillement dans la mort et que le temps recouvre de sa lente poussière, de ces mosquées muettes qui se délitent parmi les cactus et les fleurs, de ce peuple qui s'engourdit dans une somnolence, un charme de paix et de mélancolie se dégage dont peut s'enchanter un Européen. Comme de là tout l'ellort tendu de notre civilisation paraît vain! Un songe harassé, un manège inutile et sans trêve d'obsédés. Ainsi quand d'un jarilin nocturne, on vdit derrière la ulace d'une fenêtre tourner dos dan-
seurs au rythme d'une musique dont on ne perçoit rien. Quel rêve suivent-ils, qui les met en mouvement? Hors de ce rêve de somnanbules, hors de cette foule et de son tournoiement, dans le silence et la paix du libre espace est la vérité. Telle est la muette, la perfide suggestion de ces calmes et radieux pays où, parmi des hommes qui ne sont presque plus des vivants, on sent se dénouer les liens qui obligent, les servitudes et jusqu'aux devoirs, fondre le désir de pouvoir et de valoir, et tout ce qui aiguillonne à l'eiïort. Quelle tentation, comme ces hommes, de ne plus mesurer la durée, de se perdre dans Fécoulement égal de ses heures, de s'engourdir avec toutes choses dans du silence et de la lumière! Ces minarets abandonnés, çà et là, dans un champ de fleurs, dans la poudre d'un lieu vague, ces dômes délabrés qui lèvent leur grand âge dans le jeune azur, toutes ces choses nous parlent, nous rappellent leur sagesse qui est de ne point résister, de s'abandonner, de laisser faire le temps qui les a menées à la vieillesse où elles sont belles, qui les mène à la mort où elles seront bien. Et cet azur du ciel, n'est-il pas plus divin, si nous ne remuons pas? Dans la tranquille beauté du monde toujours jeune est la seule joie qui soit absolue; cette joie sera nous-même,si nous savons nous oublier, nous taire et contempler. La vieille pierre fauve de ces remparts, de ces mausolées, comme elle s'enveloppe et se pénètre du clair matin qui succède à tant de matins!
suit LA ROUTE DE FEZ. 41
En Egypte, terre du soleil et delà mort, j'ai senti, dans un long séjour, le temps s'immobiliser dans la lumière. En cette contrée de l'éternel, bien autrement qu'ici, s'eiïace l'illusion si spéciale et com[)liquée dont s'iiallucine la vie d'un Européen, ce rêve (jui vraiment est sans rapport aucun avec l'infini de silence où, tout de suite, nous allons entrer. Mais en tout pays d'Islam, la mort semble facile et fraternelle, qui nous présente, au sein d'une nature enchantée, ses monuments et ses images. La saveur du lotos que l'on cueille là semble son avant-goùt magique. 11 faut, pour qu'agisse le charme étrange, être seul, attendre beaucoup, ne point changer de place. Dans cette pauvre El Qçar, où je ne fais que passer, je n'ai pas le temps de le subir, et pourtant, derrière les misères d'une petite ville de décadence marocaine et tout ce qui répugne au nouveau venu d'Europe, je reconnais bien ses indices. La solennité souterraine d'une crypte est dans ces profondes ruelles tortueuses... Des femmes passent, rasant un mur, plus lourdement voilées que des nonnes; leurs formes vagues se confondent à la pâleur de la chaux. La voix planante et calmante du muezzin — invariable à travers les siècles — se suspend sur la ville comme une incantation de paix, et se prolonge. L'homme chante comme en rêve. La voix n'a rien de personnel; on dirait qu'elle est étrangère ;iii chanteur, qu'elle vient de très loin, et ne fait cpie le traverser. Si lente, sans passion, elle sort du profond passé des ancêtres. Par elle, les morls parlent
aux vivants pour les pacifier et déjà les endormir....
Le jour pâlit; par un chemin de poussière et de solitude, on s'aventure vers les vergers : silence, heureuse tranquillité de ces jardins en fleurs, parmi des coupoles décolorées de tomheaux. Un soir d'or, des ruines, les parfums de la terre, la joie mystérieuse du printemps, ses divines ivresses, — et partout la fraîcheur de la sève affluente....
La vie ne cesse pas de se produire, toujours la même, dans le présent qui ne passe pas. Comme une onde lumineuse dans la vibration «générale d'une flamme, ce qui s'eflace dans la mort se répète dans le même instant. Je m'en retourne par le chemin de poussière et de solitude. 0 le jet surprenant derrière un talus, dans un champ de solanées sauvages, de trois dattiers fusant par-dessus l'abandon d'un minaret déteint! Quelle miraculeuse énergie de vie ordonne et suspend si haut le rayonnement de leurs palmes frangées?
Ce vieux minaret n'est pas tout à fait délaissé. Une cigogne l'habite. Au sommet de la lanterne, elle s'érige, et semble géante dans la limpidité du soir. Et là-bas j'en vois beaucoup d'autres, tout un peuple fantastique. Car la ville, derrière les jardins, se découpe sur le crépuscule vermeil, et chaque tour, chaque dôme, chaque pointe s'achève par la silhouette d'un grand oiseau dressé sur son grand nid. Et ces cigognes, ces nids, ces jardins, ce soir embaumé de printemps, toutcela n'a-t-il pas été déjà? Tout cela est-il a;//re, vraiment, qu'hier et que jadis?
suit LA IlOUTE DE FEZ. 43
Nous campions sur des talus d'herbe lino, dans ce quartier des jardins. Le parfum des oranjicrs ne me laissait pas dormir. Se glissant sous la tente, il s'y concentrait et nous chassait au dehors. Ainsi je connus et vécus presque tout entière une nuit enchantée de clair de lune et de musique. Ses heures passèrent, chacune plus secrète et transfigurant plus m3^stérieusement le monde.
Avec délices, on respirait les fragrances de l'air, déjà tiède par un soudain progrès du printemps, et dont erraient les souffles légers. Le bleu des infinis semblait liquide, et dans cet océan de calme et de silence, le croissant dérivait avec lenteur, — un croissant insolite et que ne connaissent pas les [)euples du Nord, celui des paj's musulmans, liorizontalement couché dans l'espace, ses deux pointes relevées à la même hauteur, comme celles d'un lumineux esquif. Et cette lune différente faisait la nuit plus étrange. On avait l'illusion de conlem[)ler ces choses pour la première fois : le ciel et la terre dans la nuit et le clair de lune. Et leur sens se révélait plus émouvant et divin.
La terre n'était pas inerte. Autour de nous, dans les vergers voisins comme au loin dans la montagne et par les plaines, elle rêvait dans le bleu de la nuit, elle munnurait et chantait par toutes ses voix. Un infini d'insectes slridulait, en imperceptibles tin-
teries d'argent; on distinguait bien les plus prochaines, si brèves, comme d'un léger grelot qu'on remuerait un peu, puis coupées d'un petit silence, et reprenant toujours. Mais par delà, les millions d'autres se mêlaient, s'étendaient en un seul plan sonore, illimité, comme la surface même, la surface rêveuse et chantante de la terre.
Sur ce fond qu'on finissait par ne plus entendre, se détachaient les thèmes divers des autres vivants. Il y avait l'appel innombrable et sans trêve des grenouilles, et qui parfois s'enflait, comme se rapprochant soudain, s'exaspérait d'un redoublement collectif de désir; et cette ardeur brusque remuait la nuit jusqu'au cœur. Cela ne venait pas à la fois de partout, comme la musique des insectes; on reconnaissait deux peuples distincts, dont l'un se taisait tout d'un coup pour écouter l'autre. Quelle émotion dans ce coassement nocturne des rainettes, au printemps déjà chaud du midi! C'est la voix de l'Amour élémentaire qui s'éveille encore une fois et ne sait que clamer son violent et simple appétit de vie.
Il y avait aussi la note unique du crapaud, si extraordinairement limpide, désincarnée, un tintement d'harmonica : ut, ut, ut, ut', — toujours la même, de deux en deux secondes.
Au-dessus des créatures rampantes, les êtres supérieurs sentaient et commentaient la solennité de la nuit. Des rossignols, dans les floraisons vaporeuses des amandiers, se répondaient d'un jardin à
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l'autro, en dialogues coupés de poses et de recueil- Icnieiils. Déjà le chant décidé, vigoureux, la maîtrise que l'oiseau-génie n'atteint en France qu'au début de mai, après s'être essayé durant plusieurs semaines. Pures palpitations musicales d'abord, trilles graves et véhéments, jaillis du cœur, répétés avec une ferveur grandissante et pathétique, à pleine poitrine de petit oiseau enthousiaste, battements redoublés, d'oîi surgit comme d'un bouillon de source le jet de cristal, fantaisiste, perçant, 13'rique, et qui soudain se pâme. Sur le tard de la nuit, comme on devinait l'aube, l'un après l'autre se turent. Un seul, au lieu de défaillir, se surexcitait encore; de celui-là le discours grandissait au loin, et dans sa volonté de parler à toute la nature, s'exaltait jusqu'au délire
Et hi voix de l'homme aussi se mêlait à toutes celles qui montaient de la terre obscure. Quelque rêveur arabe retenu dans les jardins par les magies du printemps et de la lune élançait son âme en modulations extatiques et mineures, notes d'amour, la plus haute tendue d'un suprême et presque douloureux elîort, maintenue là, prolongée, comme si la passion essayait de s'éterniser en elle. Et soudain, la cadence, triste, convulsive, par les étranges intervaUes chromatiques. Et puis, avant de recommencer, et pour tenter de mieux dire l'indicible, d'inventer une variation ]>his ardente, — un long intervaUe de silence, solennel, et comme rempli par la prière et la nuxlitation.
Et l'on sentait que l'homme n'était là qu'une créature parmi les autres créatures, qu'il jouait seulement sa partie dans le concert immense et vague de la vie. Voix de l'homme et de l'oiseau, et celle des créatures rampantes, et celle des insectes, à l'infini de l'étendue, toutes suscitées comme les effluves des vagues jardins par l'universelle aspiration vers du divin pressenti, toutes portées par la même onde montante de désir. Elles n'empêchaient pas, ces voix, d'entendre le céleste silence. Religieuse, pénétrée jusqu'au fond de molle clarté bleue, celte paix de l'éther était l'éternité visible.
Nuit sacrée oii se révélait dans son unité cette vie de l'univers que le jour ne laisse point percevoir. Si parfois je m'assoupissais, je retrouvais en revenant à moi sa présence divine, son bonheur et sa beauté. Elle était là encore.... J'avais perdu conscience, et je ne reprenais pas tout de suite la notion du temps. Cependant le croissant s'était étrangement déplacé, l'enchantement durait — Alors, comme si rarement dans son existence, l'homme cessait d'être séparé', pendant quelques instants son être insatisfait trouvait sa plénitude.
7-14 avril. — Quand nous quittâmes El Qçar, où nous étions si vite arrivés, ce fut la' sensation du vrai départ, — celle du marin qui n'a fait jusque-là que longer des côtes, et prend enfin le large.
Huit étapes, brèves il est vrai, nous séparaient de Fez, — huit jours qui passèrent trop simples et monotones pour ne pas se confondre à peu près dans le souvenir. La plupart s'étendaient en de longues plaines très semblables, et qui étaient pourtant des pays distincts, chacun avec sa rivière, et séparé du suivant par une puissante levée de terrain, — une houle tendue de l'Est à l'Ouest, et que nous mettions trois ou quatre heures à traverser. Mais, plate comme une mer dormante, ou bien soulevée, c'était toujours la même terre extraordinai renient fraîche et verte, sans arbres, sans autre printemps que celui des blés et de l'herbe en fleurs, sans parfum que l'odeur amère des soucis, car les marguerites, les petits iris, les brùlanli's iiné-
mones, ne sont des joies que pour les yeux. Le vrai printemps qui enivre, nous l'avions laissé dans les vergers d'El Qçar. Mais le bonheur de l'alouette ne cessait pas de ruisseler aux cieux. Invisible, fondue dans l'abîme de lumière, elle n'était plus qu'esprit désincarné, l'extatique et frémissante allégresse du matin.
Chaque jour le réveil à l'aube, quand son eau blanche dilue imperceptiblement la nuit et commence de noyer les étoiles. Alors mon serviteur, passant la tête sous la tente, m'appelle; puis il se glisse tout à fait, et d'abord allume la lanterne. Vite il faut se laver et se vêtir, à la clarté de cette pauvre flamme, dans le frisson du premier matin, les pieds dans l'herbe et les fleurs, que nous avons emprisonnées avec nous. Les muletiers sont impatients de faire les charg'es. Si je tarde, ils commencent d'arracher mes piquets et d'abattre mon logis. Le voici par terre, chose informe, qui s'affaisse sur l'herbe, et qui flotte, bat au vent du matin. Triste impression de perdre si vite ce semblant d'abri. En grelottant, on finit de s'habiller sous l'immensité froide du ciel qui ne s'éclaire alors que d'une première lueur d'acier. Le ciel, la plaine rase qui sort de la nuit : que cela est vaste, inhumain! On se sent si perdu, au centre de l'horizon circulaire, dans le désordre d'un camp que l'on défait : toiles à demi décrochées, claquant comme des voiles de naufrage, cantines ouvertes par terre; et, pêle-mêle, dans le rond que la tente
a laissé sur l'herbe trempée, l'humble mobilier nomade avec des livres, des cahiers, tout ce que Ton possède au monde, sembic-t-il alors. Mais bientôt, un nouvel ordre succède à ces confusions de pillage. Le guide-chef, fier de sa bague et de ses bas jaunes, clame ses commandements arabes; l'alTreux soldat sorcier serre à son front la corde de son capuchon noir; clignant des yeux, campé devant nous dans sa soutane, il nous grogne son bonjour. Les mules reçoivent leur charge, l'une après l'autre ; les Rifains brident les chevaux. On accroche ses éperons; on s'enveloppe la tête dans les blancs coufiehs qui, tout à l'heure, serviront contre le soleil. Et puis, le réconfort du thé chaud, tandis que l'aube se change en aurore, et qu'un Ilot de pourpre fait passer le tressaillement de la vie dans l'espace. Et vers l'instant où se darde la première fusée du soleil, la joie de sauter en selle, de sentir son cheval, et de faire les premiers pas vers l'horizon.
De ces matins le premier fut peut-être le plus beau, chez les Haireddin, au débouché des montagnes que, la veille, nous avions traversées depuis El Qçar. Notre village de toile jonche la dernière pente de ces hauteurs. A nos pieds, une grande plaine, un peu concave comme une assiette, se déploie, tout S(»n bord doucement relevé àThorizon circulaire. Derrière nous, sur la colline, des luils coniques de paille surgissent d'une enceinte de cactus, chacun prohiiigi'- d'iiu nid de blanches, où
s'allonge une figure de cigogne couchée. Par-dessus ces ternes choses, des fumées bleues se délient dans l'air froid que nul rayon ne dégourdit encore.
Plus près du camp, les habitants du douar nous regardent. Ramassés dans leurs bernouss en loques, le menton sur les genoux, en ligne, absolument immobiles, ils font penser à des moineaux qui se pelotonnent, en hiver, sur un fil télégraphique. Ils grelottent. Frileusement, par en-dessous, les mains ramènent de l'épaule un peu de pauvre linge, et le tiennent là, tendu contre les bouches. On ne voit qu'un morceau pâle de visage, des yeux qui, seuls, vivent, observent, guettent. Pas une parole. Ils sont gris dans le petit matin gris.
Alentour, les troupeaux sont répandus ; peu à peu, leurs tribus se révèlent au loin dans la plaine, à mesure que s'accroît le jour, et qu'un rose esprit se rassemble à l'Occident. Couchés, agenouillés, inertes, ils se confondent à la surface encore sans couleur de la prairie.
Mais, quand approche l'instant du soleil, quand on le sent qui monte sous l'horizon, et que le jour afflue par ondes, alors la vie s'éveille sur la verte terre et paraît se multiplier. Un peuple épars bêle, chevrotte , mugit . Surtout des voix pleurantes d'enfants-agneaux, d'enfants-cabris, qui bousculent les pauvres mères pour s'accrocher à leur pis. Et de la palissade de cactus, il en sort d'autres, qu'on avait enfermés pour la nuit : des ribambelles de chevrettes gamines, qui voudraient bien s'arrêter
pour regarder, interroger, et se dire ce qu'elles pensent des étrangers survenus dans leur prairie. Mais un pâtre les pousse, et toute la lile mutine semble s'en aller à l'école.
Une secousse de lumière au bord lointain de la [daine, une pointe affleurante de flamme, et puis, très vite, la surrection de l'astre incandescent et lisse. En un moment, le monde, autour de nous élargi, baigne dans l'irradiation solaire. Nos ombres s'allongent, si pâles, si longues, sur des tapis do pensées dont les cœurs mouillés jettent soudain des feux de diamants. Et presque aussi vite la rosée commence de s'essorer en vapeur. Les troupeaux errants s'avaguissent; leurs voix de multitude se mêlent, et voici passer dans le brouillard les femmes du village, en biblique procession de canéphores. L'une derrière l'autre, la cruche de grès sur la tète, droites comme les lignes tombantes de leurs draperies, elles s'en vont puiser de leau à la fontaine.
Les tentes sont déjà roulées; on s'apprête à corder les charges, quand le chef de ces Haireddin, un protégé de la France, nous apporte un agreste présent de poules et de beurre qui va s'ajouter à nos [)r()visioiis. Tne belle épîtrc aral>c nous recommandait à lui. Les Français trouvent beaucoup damis chez ces pasteurs qui soutirent de l'anarchie marocaine et ne paissent plus en paix leurs trou|)eaux. Nous ne passons guère de village dont le cheikh ne vienne nous rendre une politique
S2 UN CRÉPUSCULE DISLAM.
et courtoise visite, nous offrant quelquefois un agneau, toujours des œufs, des jattes de lait. Celuici est très vieux, presque aveugle, si vénérable dans la blanche majesté de ses robes et de sa barbe. Hier, aussitôt notre camp posé, il est sorti de son douar, cérémonieusement accompagné de ses deux fils pour nous faire ses salaams : Isaac tremblant de vieillesse que suivaient Esaû et Jacob. Et ce furent hier comme ce matin de solennelles salutations orientales, les mains gravement portées au cœur, aux lèvres, — de religieuses paroles, des souhaits de grand style où revenait le nom d'Allah puissant et miséricordieux.
Lentes journées de voyage, d'une plaine à l'autre, par-dessus les grands plis ondulants qui les séparent. Sauf, çà et là, un cercle de cactus épineux, où s'abritent de pauvres logis humains, des nids importants de cigogne, le pays est moins méridional que notre midi de France. Nulle saillie de roc perçant l'épiderme végétal, modelant le paysage en traits do finesse et d'énergie. C'est une Normandie, mais bien plus ample, aux mouvements largement rythmés, et rasée de tous ses arbres. Il reste une molle et grasse terre, où le souffle humide de l'Atlantique entretient non les essences aromatiques, les thyms et genévriers de Provence et d'Algérie, mais une herbe copieuse et toujours verte, des blés
aussi faciles que cette herbe, d'un lustre en ce moment aussi frais, des blés presque sauvages, car l'est assez que l'homme égratigne la prairie et laisse tomber le grain pour que lèvent ici les moissons. Elles s'étendent près des villages, séparées par les grandes régions vides, qui sont la primitive surface de la terre, avec ses graminées et ses fleurs : des liserons partout, des soucis par nappes, et les peuples de grandes marguerites, les touffes bleues ou or des lupins qui s'exhalent en tiédeurs parfumées, — et plus humbles et merveilleuses, les anémones dont brûle en secret, mi-close en sa verdure dentelée, la corolle de feu rouge. La flambée des iris est finie. Ils ont dû couvrir la terre, il y a quelques semaines, d'une frissonnante robe mauve. Au bord des oueds, au penchant des collines foisonnent encore leurs tiges raides, leurs gaines où finit de se flétrir un chiffon de soie A'iolette.
On chemine pendant des matins entiers sans rencontrer personne. Si l'on croise une caravane, c'est l'événement de la journée. Elle vient de Fez, toujours, et marche vers Tanger. Des marchands maures, de considérables personnages dont la face pâle s'encadre d'une musulmane barbe noire. Bien assis sur leurs mules tranquilles, vêtus de camails violets qui se retroussent et laissent voir des bas bien tirés, les jambes haut relevées pour chausser les étriers courts, ils semblent des éA'êques missionnaires en tournée pastorale. Ils voyagent en nombre, par précaution, s'étant attendus les uns les autres
pour le départ. L'un d'eux s'est fait suivre d'une épouse : un blanc paquet mystérieux, car ces femmes de bourgeoisie citadine se voilent bien plus strictement que les bédouines.
On passe devant un campement. A l'aurore, c'était au loin sur les collines d'horizon un semis (le points pâles que, d'heure en heure, on a vu se préciser et grandir. Maintenant on reconnaît deux tentes maghzen, mouchetées de triangles noirs; alentour les petites huttes de toile où logent les serviteurs. Un caïd est arrêté là, un chef de tribu qui passe de village en village pour y recueillir l'impôt du Sultan. Opération dangereuse. Il arrive que l'on entende des coups de fusil, en même temps que l'on voit monter de petites fumées blanches au-dessus du rond de verdure terne que dessinent au sommet de la colline les cactus d'un douar. Ce sont les contribuables qui reçoivent le receveur. A deux lieues de là, au village oi^i nous faisons halte toute l'après-midi, nous apprenons, le soir, qu'il y a eu des blessés, un cheval tué, et que, décidément, l'impôt ne sera pas levé cette année de ce côté-là.
Un samedi, c'est une humble compagnie de juives que nous trouvons campées dans un jardin de grenadiers sauvages, car elles ne voyagent pas le jour du sabbat. Dès lors, elles s'annexent à notre grande troupe, afin d'être un peu protégées quand il s'agira de traverser le pays moins sûr qui s'étend de l'autre côté du Sebou ; c'est une bonne baraka
SVn LA ROUTE DR FRZ. ij.)
(juc celle des Européens, et les brij^aiids ne les attaquent guère. Trois petites juives, alertes, avisées, si différentes des mornes et muettes musulmanes. Nous les intimidons; elles préfèrent cheminer en avant, avec nos serviteurs, mais quand nous arrivons au bivouac, elles nous cm^oient de gentils sourires, et puis essaient de rendre de petits services : tenir un cheval, chercher un verre d'eau. Jj'une est jolie, menue, le plus délicat visage sortant du grave bernouss qu'elle a choisi d'or sombre et presque lumineux. Quel spirituel contraste du jeune minois clair et du solennel vêtement, où se perd toute la fine personne! Le matin, elles sont prêtes les premières : leur bagage est si léger ! Nos cantines sont encore parterre qu'elles ont enfourché leurs mules, et, sans bouger, elles attendent, droites dans les houppelandes arabes qui les enferment, trois silhouettes graves et minces que termine par en haut une pointe levée de capuchon. Et les voilà qui prennent la route derrière nos muletiers, ces petites, hier aventurées presque seules dans le pays désert, et qui maintenant s'attachent à notre caravane, — ■ comme en mer, de pauvres oiselets migrateurs se posent aux vergues du navire qui vient d'apparaître, et ne voleront plus qu'avec lui.
Pour oublier un peu la longueur de l'étape, tant bien que mal, nous faisons causeries hommes : ils savent un peu de français ou d'espagnol, nouscom- [trenons quelques mois arabes,mais surtout les gestes.
•l'apprends à connaître mon domestique, un Rifain jeune, au front bas, barré de rides, sans doute depuis sa naissance, comme les singes qu'il rappelle encore par le nez sans relief, les yeux noisette et sans pensée. Les jambes sèches sortent de la rude étoile berbère que de grandes broderies jaunes entre les épaules font vraiment ecclésiastique. Impossible d'estimer son âge; lui-même ne l'a jamais su. « Ici, m'a-t-il dit, il n'y a pas comme chez toi; on ne compte pas les années. » Voilà, définie par un homme d'Islam, l'essentielle différence entre l'Islam et notre monde. Avec orgueil il se proclame mon compatriote. Un jour que son village, dans le Rif, mourait de faim, il a passé la frontière pour s'engager en Oranie, chez les Français, comme ses lointains ancêtres se faisaient mercenaires chez les Romains et les Carthaginois. Il en a rapporté des talismans qui sont d'espèce rare au Maghreb : un hondjé (congé) qu'il porte sous ses vêtements, enveloppé de soie dans un sachet de cuir. — « Tu veux voir! » — et, pour me l'exhiber, il en a déroulé les bandelettes, avec quelles précautions, quel froncement absorbé de sa ride simiesque! Et puis, une médaille militaire qui n'est pas une amulette moins puissante et précieusement emmaillotée.
C'est un serviteur brusque et familier, mais à la façon touchante de l'esclave. Il s'est gravé dans la tête le nombre et la figure de chaque objet que je possède; il les connaît comme un chien de berger chacun do ses moutons. Si quelque chose s'égare,
il iiic gronde, cherche, et trouve toujours. Hors cette besogne, celle des cantines à ouvrir et refermer, le lit de camp à faire, ma porte de toile à bien lacer pour la nuit, il ne songe qu'à manger à pleine main le riz et le mouton, faire sonner avec ses camarades les raides et rauques plaisanteries berbères, et puis s'en aller ronfler sous la tente des palefreniers.
Je suis allé le regarder là. Pour dormir, il a retiré son turban. Son crâne apparaît nu, rasé, extraordinairement lisse et clair sur une face brûlée et que l'elTort de regarder dans la lumière a cent fois plissée. Dans le sommeil où ne se détend pas le pli héréditaire du front, le type de race se révèle davantage; et ce compagnon m'est apparu plus tristement lointain, humble, obscur, et près de l'animal.
Un autre de nos valets, celui qui sert à table, — trente ans, — l'air le plus naïf, toujours étonné, un peu bêta, nous a été dénoncé par son ancien maître, à Tanger, comme « chacal » des Aïssaouas de cette ville. J'essaye de l'interroger sur ces fonctions sacrées : il nie. Mais, comme il est renseigné sur les mœurs des Aïssaouas-chacals ! « Choufl regarde! nous dit-il, les moutons là-bas! Eh bien! pendant la fête, quand les hommes-chacals rencontrent un comme celui-là sur la route, il faut qu'ils mangent lui vivant. Oui! déchirer avec les doigts, arracher, et puis manger! C'est comme ça, l'homme-chacal ! c'est comme ça qu'il faut apprendre à faire avec les Aïssaouas! Pas couteau! non ! tuer
et déchirer avec les doigts ! » Et de s'exclamer avec un petit rire niais et respectueux. Et je sais (on l'a vu, suivi dans une sanglante procession) qu'il a connu ces fureurs orgiaques, que les dclires sacrés des vieux cultes dionysiaques viennent encore traverser cet innocent qui me conte si gentiment ces choses, et fait avec correction son office de valet.
Les Rifains plaisantent toujours la laideur, la soutane et les mœurs du soldat sorcier. Ils rient à pleine gorge, en se renversant sur le dossier de leur selle, rude gaieté qui sonne loin sur la prairie
Mais nos principaux événements sont ceux du ciel, de l'air et de la terre. C'est le vent qui survient, c'est un gué que l'on passe, c'est le passage d'une plaine à l'une de ces amples levées de pays, où mille vagues secondaires courent et se chevauchent, comme à la surface gonflée d'une eau puissante qui respire. Parfois, sur ces larges boursouflures de la terre, glissent, montent de grandes ombres rapides, tout de suite envolées, disparues dans le clair espace, une subite ascension, turbulente et silencieuse, comme si quelque esprit, quelque Elohim passait là tout d'un coup, ouvrant de grandes ailes
Plus souvent, le ciel n'étant qu'azur, au lieu de ces ombres de nuages en fuite, c'est une risée de vent qui retrousse les blés, et, de bas en haut, un brusque frisson d'argent court par les campagnes.
SUR LA ROUTE DE FEZ. îiO
Quelquefois, au commencement de l'étape surtout, notre cheval impatient nous emporte au galop jusqu'aux premiers mamelons qui limitent la plaine, si loin, si loin qu'il vaut mieux mettre pied à terre pour attendre les autres. Alors, on est seul avec les vertes choses éternelles. On entend leur silence dans la lumière; on regarde les marguerites et les anémones prochaines, les plans déroulés d'étendue verte, tout un pays clair et vide, jusqu'aux lignes fluides, à l'horizon, des hauteurs que l'on traversait la veille. On est seul, on se tait, on ne remue pas, on se confond un peu à cette terre, à ces fleurs que l'on est Aenu surprendre, qui vivent là, loin des hommes, et, tout à l'heure, n'existaient pour aucun regard.
Et très lentement approche la file des hôtes et des gens, d'un mouvement insensihle, à travers ces espaces où la lumière ne fait qu'un avec le silence, — un long semis mouvant sur la prairie, insignifiant comme une ligne de fourmis qui cheminent —
Presque cluujue jour, un courrier de Fez nous croise ou nous rattrîipe. C'est un piéton; il est seul, presque nu, noir et luisant de soleil, de sueur. Il marche à longues enjamhées, avec une raideur, un rythme accéléré de mécani(iue. Il semhle que, si on le soulevait de terre, ses jamhes continueraient leur mouvement d'automate remonté.
Ces porteurs de dépêches franchissent d'une traite (leurs arrêts ne sont que de quelques
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minutes) les trente-cinq lieues qui, par les raccourcis de montagnes, séparent Fez d'El Qçar; parfois même, quand une missive maghzen est pressée, les soixante lieues de Fez à Tanger. Ils ne mettent alors que trente heures. Il faut aller au Japon pour trouver des coureurs comparables. Ils font leur métier de père en fils ; on sent un entraînement héréditaire, une physiologie spéciale. Ils ont la maigreur ardente, le pas rigide et maniaque du saint Jean de Rodin.
Nous arrêtons l'homme pour lui donner nos lettres; et tout de suite son mouvement suspendu recommence. Le voilà déjà loin, qui s'efforce et diminue dans le grand paysage vide. Brave et touchante petite créature ! Comme elle tire de soi le courage et l'énergie qui la mènent si vite et si longtemps à travers les solitudes !
Le soleil est haut quand on arrive à l'étape; depuis deux ou trois heures il brûle à travers les voiles dont on s'est enveloppé la tête. Près d'un douar, un champ, un petit plateau d'herbe qui, depuis toujours, sert aux voyageurs :c'est là qu'il faut planter les tentes, sous la protection d'un village. Les hommes coupent les touffes de chardon (qui ne gênent que les Européens); ils enlèvent les plus grosses pierres, et tout de suite le bivouac est posé; cela va bien plus vite que le branlebas du
matin et les besognes du départ. On déjeune. Et puis la longue après-midi torpide sous la tente où la chaleur se concentre, ou bien que le vent tourmente.
Vers cinq heures, les ardeurs de l'espace s'apaisant, on fait quelques pas. La verte terre alors est douce à regarder; une fraîcheur parfumée déjeune foin monte de la prairie. A^^ec une lunette on étudie la route du lendemain. On cueille une fleur. Va puis on prend le chemin du douar; on s'arrête à l'entrée du rempart de cactus. Quelle vie nombreuse, délaissant la plaine, s'est déjà réfugiée là pour la nuit! — chèvres et moutons, serrés à ne plus remuer, bourricots alignés à la corde, voyageurs trop pauvres pour louer des hommes de garde et camper au dehors, chameaux agenouillés, qui grognent autour d'un tas de fourrage. Et des enfants nus, des femmes à l'entrée fumeuse des hutt-es, et toujours à la pointe de ces huttes, les granda oiseaux fatidiques, les hautes cigognes dressées sur leurs nids, si tranquilles dans la })aix claire du ciel, au-dessus de l'obscure et grouillante confusion.
Ensuite le repas du soir, à la [)()rk' d'une tente, tandis que du rose et de l'or rcxiniuenl au-dessus de l'Occident, ramenantà celte heure déjà nocturne, un jour étrange d'aurore. Et cela n'est pas encore éteint que de ]»lauches étoiles sont allumées déjà, l/ombre envahit la terre, ses iiorizons s'eiïacent; elle linit de s'anéantir.
62 UN CRÉPUSCULE DISLAM.
Alors il n'est plus de réalité qu'au firmament où frissonnent à présent par multitudes les feux qui sont les mondes. Vie de l'univers, vie sauvage qui semble ici plus prochaine, et nous effraye davantage de ses silences et ses éclats
S heures. — Le camp semble désert; plus personne entre les tentes. Chacune luit un peu, vaguement, de sa petite lumière intérieure, comme s'éclaire l'enveloppe d'une veilleuse. Nos Arabes sont déjà sous leurs abris de toile. On entend frémir une minuscule harpe monocorde. Chaque soir, le même grattement, si faible, et perdu dans la nuit, la même musiquette obstinée, triste, où l'un de nos palefreniers — un très joyeux et solide garçon — trouve à l'heure du silence et des étoiles son étrange plaisir. Cela dure tard; les autres ne le dérangent pas, se taisent même pour l'écouter. Quel mode à nous inconnu de son âme ce rude Berbère exprime-t-il en cette inlassable psalmodie d'insecte?
Mon Rifain est venu lacer jusqu'au dernier œillet la porte de ma tente. Agenouillé de l'autre côté, la tête baissée jusqu'à l'interstice qui sépare la toile de la terre, il demande les ordres pour le lendemain et me crie bonsoir. Puis, j'entends ses derniers coups de maillet frappés à tour de bras sur les piquets. Le bas de la tente rejoint l'herbe du sol, et le frêle logis est clos. Illusoire sensation d'un vrai gîte. Une lanterne emplit ce petit lieu fermé de
lumière intime. On prend un livre; on a|)proche la lanterne; on est heureux du silence, d'être chez soi. Mais, sauf un étroit tapis, le sol est fait des herbes et des marguerites de la prairie; les murs ondulent au moindre souffle de la nuit; et les bruits du camp s'étant tus, soudain voici monter un cri lointain, comme d'un chien qui imlule à la mort : le glapissement du chacal. Cela s'entend à peine, mais cela est sinistre à faire passer un petit frisson. D'autres répondent, se rapprochent, comme si les démons de la nuit et de la sauvage plaine s'assemblaient, peu à peu, en cercles invisibles autour de nous.
Le sommeil sous la tente : il est léger, mais si pur! Du rêve, mais ce rêve n'est pas en mouvement. Rien n'y arrive, et rien de personnel n'y vient transparaître. On se sent bien encore voyager, mais que cela est simple, réduit à des souvenirs organiques, élémentaires! Balancement monotone du corps cà cheval, raidissement brusque en arrière pour une abrupte descente. Mais surtout, on revoit des morceaux de paysage, une traînée de fleurs, une ondulation mauve de colline, une calme architecture de cumulus à l'horizon. Et cela reste là; l'esprit s'y arrête, s'}' complaît, y trouve sa sécurité. Lentement, une image de paix se change en une autre image de [)aix. Alors, bien |)lus (jue devant \v paysage réel, on participe à la sérénité des éternelles choses. Elles sont entrées dans le fond de l'être, y
amassant une plénitude d'innocence et de fraîcheur que l'on ne connaît qu'au moment de s'endormir, quand la sensation s'efface et que se révèle silencieusement ce que l'on porte en soi de force ou de tristesse —
Et peut-être encore ce sentiment de paix et de fraîcheur vient-il simplement du retour à la vie primitive : repos de l'esprit, saine fatigue du corps saturé, purifié de grand air.
Dans ce limpide rêve passent les bruits du dehors : un cheval qui s'ébroue, le jappement des chiens qui commencent plus tard que les chacals leurs passionnés colloques, attendent que les humains soient endormis. Et les appels des veilleurs accroupis en cercle autour du camp. Parfois — ces protecteurs cherchent-ils notre protection? — il viennent s'asseoir entre nos tentes. Alors, le sommeil si léger s'envole tout à fait; il faut se lever pour aller parlementer avec eux. On passe la tête sous le bas de la tente; on retrouve l'air froid, pénétrant, qui sent l'herbe, le solennel infini nocturne, les astres, une grande constellation qui penche bas, à présent, sur l'horizon. On finit de se faufiler, on se relève, et tout près, à deux pas, voici les importuns : deux formes pâles, tapies à terre, qui se sont tues dès que vous avez commencé de [)araître, et ne font pas un mouvement.
A Chcmniaklia («Icuxièinc (Ha[)e après VA Oçar), ce tut le vent qui nous tint éveillés, le i^rand vent d'Atlantique, celui qui passe fréquemment sur l'ouest de la France, et dont je reconnaissais bien le tout-puissant tumulte. De ma tente, avant de ni'être levé, je sentais ses spéciales influences, sa fièvre chaude qui trouble l'homme et qui trouble le ciel, sa lani^ueur humide qui détend, et pourtant sa véhémence qui excite, ses furieuses saccades —
Quel frêle abri qu'une tente, quand un tel élément se lève! La toile claque au dehors, comme une voile dans la tourmente; ses piquets intérieurs fléchissent : va-t-clle se retourner tout de suite, emportée comme une lo(|ue? Mais des hommes accourent, l'encerclent tout entière d'une seule corde qu'ils serrent de toutes leur forces, et l'étayent à de nouveaux pieux.
Au matin, il ventait encore, mais plus en tempête. La crise s'était résolue en pluie; elle tombait doucement, inliniment, [)luie des pays côtiers, vajj^ue, tiède, sans force, (|ui semblait devoir durer bien des jours, avant d'épuiser toute la grise vapeur du ciel.
A six heures nous avons décidé d'attendre, et nous sommes restés paresseusement couchés jusqu'à sept heures. Avec un étrange jtlaisir, je m'engourdis à écouter le susurrement [K'r[)étuel de
66 UN CRÉPUSCULE DISLAM.
la pluie sur latente, la chute régulière, à l'iulérieur, d'une grosse goutte d'eau qui, lentement, se reforme toujours au même pli du plafond de toile, se détache, tombe encore, et me compte les minutes.
A huit heures c'était iini, le ciel se levait; disparue, balayée, la pendante vapeur abaissée sur la campagne, et qui ruisselait, fuyait en livides lambeaux dans la panique de la tempête. Mais ce n'était pas encore l'azur : une haute voûte se découvrait, d'un gris plus fin, nuée de profonds replis violets. Et toute cette grande tenture se déroulait d'un seul mouvement, qui ne paraissait tellement lent que parce qu'elle était si lointaine.
Alors promenade à petits pas sur la hauteur qui domine le douar. Nous y trouvâmes des jardins, les premiers que l'on rencontre quand on vient d'El Qçar : des oliviers qui se gonflaient et blanchissaient, retroussés par le grand vent, des figuiers, des clôtures d'aloès bleus, formidables avec leurs lames hautes comme un homme et dentelées de piquants, leurs pointes d'acier (jui s'effilent.
A nos pieds un immense pays vert ondulait : des houles derrière des houles, les dernières montant sur le ciel jusqu'à nous cacher l'horizon véritable. Et tout cela ruisselait déjeune blé : partout l'herbe longue, d'un lustre humide, d'une fraîcheur évidente, la jeune herbe nourricière, en nappes continues, sans routes, sans haies, sans limites de domaines et de champs distincts. Sur cette mer végétale, comme sur l'autre, on voyait passer le large pied du
vont, en traînées successives de grandes moires... Mais pou à peu ces moires se faisaient plus lentes : le vent tombait et ne fut bientôt plus qu'un petit soufllc moite. Sous la grave tenture du ciel (maintenant tout à fait immobile), il s'enfermait comme tout ce grand pays qu'il avait ému. l/espace était clos, tiède, intime, la lumière voilée, et ce mystère, cette tlouceur semblaient plus favorables à la molle et profonde gestation de la terre
Trente kilomètres plus loin, à Redat, toute la nuit les gens du douar nous mènent un furieux tapage. De rauques querelles arabes s'exaspèrent. Cela dure, dure, sans plus de raison, semble-t-il, que «es discussions aboyantes des chiens, qui s'éternisent parce que chacun recommence si quel(|ue autre a répondu. C'est l'ennui du voyage au Maroc, cette nécessité dt; camper sous la protection des villages. Quel regret de ne pas choisir ses haltes <omme nous faisions en Syrie, seulement pour le calme et la beauté du lieu !
Au matin, je questionne le guide sur ce vacarme. Il répond : « I ii liommi' de Ivv. a passé liiei- cl a dit à ceux d'ici (pic le Sullan est mort Alors ils son! méchants ! »
Voilà tout. Ils sont méchants comme ces mêmes chiens iju'un bruit nocturne tout d'un coup enrage.
68 UN CRÉPUSCULE DISLAM.
D'apprendre que le Sultan est mort les excite à disputer, gronder, montrer les crocs.
Au fond, cotte soudaine turbulence a sa profonde raison d'être. Parmi tant de tribus indépendantes, rebelles et pillardes, celles-ci sont encore fidèles au Sultan. Lien si faible, d'ailleurs, tout idcal. Car ni le Sultan, ni son Maghzen ne leur rendent les services que les gouvernants doivent aux gouvernés ; et d'autre part ce Maghzen commettrait une imprudence s'il insistait pour lever l'impôt quand les villages le refusent, pour y recruter des soldats ou seulement reprendre les fusils qu'y apportent les déserteurs. Ce lien si usé, le seul pourtant qui assemble encore des tribus, le voilà rompu si le Sultan meurt. La seule autorité visible ayant disparu, chaque village est seul. Attaquera-t-il son voisin, au lever du jour? Osera-t-il faire sortir ses moutons do la palissade de cactus! On comprend l'excitation subite comme d'un nid de guêpes exaspérées, les disputes, bruyantes d'autant plus qu'en pays arabe, en général, elles sont toute la bataille, — celui-là gagnant qui a le plus bravement crié.
La nouvelle a-t-elle été démentie? A l'aurore, calme complet; les voilà taciturnes, en cela encore semblables à leurs frères, les chiens de douar, qui, le jour venu, semblent innocents de leurs salibals nocturnes. Ils sont là, dans l'herbe, assis sur leurs talons au bord de la piste, identiques à ceux dos autres villages : toujours la lile grelottante de moineaux sur un lil télégraphique. C'est à croire
sua LA ROUTE DE FEZ. 00
(ju'ils n'ont jamais été, ces turl)ulents, que rôvc, silence, impassibilité. Seules, dans les capuchons |)àles, les jaunes prunelles remuent, guettant chacun de nos gestes avec une attention profonde.
Lu halte suivante : les beaux vergers d'Ouarr'a — les seconds et les derniers sur la route de Fez. Des jardins de poème persan, surnaturels dans ces ardeurs de midi, au centre d'une plaine rase et qui s'enflamme. Les plus épais et presque froids ombrages. Sous le translucide feuillage des figuiers, sous le vert opaque des orangers, nous nous couchons sur des mottes de terre noire. Les j^eux plongent dans les fourrés prochains oii brille l'étoile vermillon de la grenade. Des geais bleus qu'excite la saison se querellent comme des Arabes
Une courte sieste, et nous continuons jusqu'au pays des Cherarda. Ce jour-là nous avons passé deux rivières : le Ouarr'a, le Sebou. On en trouve une au milieu de chacune de ces grandes plaines qui sont de longs couloirs, et, sans fin du côté de l'vMlanlique, tendent sur le ciel occidenlal une jx'tile ligne émouvante d'horizon. De la hauteur, tandis que l'on descend, on voit luire çà et là les calmes méandres qui s'interrompent, reparaissent plus loin pour s'elîacer avec toute la terre, à bien des lieues, dans lazui" de l'espace.
Mais on bas, quand on touche le sol plan, la rivière n'est plus visible, tant elle coule profondément encaissée. De l'herbe, l'infini des graminées, sans interruption, semble-t-il, jusqu'à l'autre chaîne de collines. Mais bientôt commence une arcadienne • végétation de grands lauriers roses, en lleurs en ce moment. On va de l'une à l'autre de ces hautes touffes espacées, en arrachant au passage quelquesunes de ces miraculeuses fleurs au clair satin, précieux comme celui des azalées. Et la solitude se peuple, à l'abord du grand oued et du gué. Des bœufs errent là, près du facile abreuvoir; d'autres, au poil humide, qui viennent de l'autre bord, se rallient, attendent leur pâtre avant de se remettre en route.
Et puis voici la berge, et dans son creux qu'il ne remplit pas, le fleuve sans profondeur, aA^ec ses chenaux divers, de longues traînées de galets et de vase, lui-même aussi jaune et plus splendide que cette boue : terre fluide en vérité, tant il est chargé de limon. Sur cette glèbe coulante, le talus de la rive plaque une ombre de métal.
Et tout cet espace pierreux ou qui ruisselle est magnifiquement animé. Des troupeaux passent d'une rive à l'autre, ou simplement s'y dispersent à leur guise comme dans la prairie, — de grands bestiaux. Immobiles, la plupart ne font que jouir de l'eau froide. Ils l'aspirent de leurs naseaux baissés, lèvent la tête et puis recommencent avec lenteur, ceux du bord jusqu'aux chevilles dans la nappe
SUIl LA HOL'TE DE FEZ. 71
milice (jue liiil onduler chaque caillou; les autres plongés à mi -ventre dans le plein du courant qui pousse de fortes vagues. Mais plusieurs sont montés sur une longue laisse de gravier. C'est un socle où leurs groupes se dressent, cornes hautes, sur le vaste ciel et la hande étroite de la phiine, — ou bien le mufle tendu, mugissant longuement à l'espace.
Mieux que la [)ure solitude une telle scène nous ramène les temps de la terre primitive. Ces grands ruminants qui vaguent là par centaines, comme ils s'harmonisent à ce paysage élémentaire, à son immensité vide! Avec les tortues noires et les ibis de la plage, ils sont les principaux vivants de cette prairie sauvage où des eaux roulent du limon dans un lit trop large et dévasté, parmi des grèves et des galets, sous des berges de lauriers-roses.
C'est par là, entre l'oued Ouarr'a et le Sebou, que le paysage commence à changer. On quitte enlin le ptiys chargé de glèbe, on sort de ses molles et trop vertes ondulations. D'une rivière à l'autre il faut encore monter et puis descendre, mais la pierre aflleure : une aridité croissante, une herbe ]dus grise, et bicMi loin, allongés en demi-cercle à l'orient, au sud, des linéamcnls do montagnes, purs comme le pli lisse et tranchant qui nait d'un sillage au placide azur diiii lac, — idéale
pureté qui nous dit à de grandes distances la pierre nue des cimes. L'étranj^e ici, comme en certaines régions d'Andalousie, c'est, à cette altitude insignifiante, l'impression que l'on a de voyager sur de hauts plateaux. Les longues crêtes effilées dominent de très peu la plaine, et tout s'allège comme toujours sur les hauteurs : l'air, la lumière, le mouvement du sol, les végétations, la palpitation même de la vie qui hat en nous plus joyeuse et dansvante.
A toutes les heures de cette journée-là, ces lointaines montagnes gardèrent des couleurs de matin et de soir. Le soleil les teignait de mauve suhtil et de rose; les omhres y coulaient molles comme de l'eau hleue. Tout était là tendresse et vivacité, nuance changeante, pâle, et qui pourtant s'éternisait, comme les nacres immatérielles du crépuscule en Norvège. Si fluides s'étiraient ces longues vagues sans hauteur, qu'elles semblaient traversées par de la lumière, — lumière bleue, violette ou qui s'empourpre, comme celle du saphir, de l'améthyste et du rubis. On voyait bien que ni terre ni végétation n'alourdissait cela. Simplement le modelé intérieur et fixe de la planète faisait saillie par là comme du diamant hors d'une gangue, et devenant aérien, se transmuait en esprit, en pure volonté...
Autour de nous la plaine était bien plus réelle que ces lointains de cristal, mais claire d'une extraordinaire clarté, comme lorsque des rayons rasants l'inondent. Et le ciel, pâle aussi, d'une
SUR LA ROL'TI-: DE FEZ. Il]
façon étrange, son azur décoloré, blanchi jusfju'à l'argent. Et jiourtant les vraies ardeurs africaines commençaient. Des aspects de jour (jui commence ou finit, mais de neuf heures à cin([ heures, des aftluences de lumière comme à midi, — un midi tout de suite atteint, fixé au ciel et qui nous versait toujours hi même pluie de ravons, inllexihlc, et dont rintensité ne se mesurait (ju'à la fatigue de l'œil.
En ce môme jour du jeune avril, le thermomètre à l'omhre dépassa pour la première fois trente (Icîirrés.
De l'autre côté du Sebou, commence le territoire des Cherarda, tribu guerrière, où le Sultan trouve encore des soldats de giiich ', à condition cju'ils soient libres de rentrer chez eux, quand ils ont assez du service, et que les villages puissent batailler à leur plaisir. D'ici à Fez, la route est beaucoup moins siire. Détail significatif, plus nous approchons de la ville du Sultan, et plus le guide nous rappelle le conseil de prudence. Défense maintenant de galoper seul en avant et de s'attarder derrière la caravane. Tout près du Si'bou, Djelali, qui talonnait sa miiif |)rès de mon cheval, m'a pris le bras brusijucnient : « Tiens, regarde! » Deux canons de fusil,
I. (Uiirh : liini|)c rciiiiliric rdiiiTiic jiar (•«•il,iiii("< liiliii~^ m;i':li/i'n. l'ii rihaiiLic «le ccrlaiiis jiriv ili'urs.
74 UN CUÉPUSCULE DISLAM.
à trente mètres de la piste, brillaient derrière un fourré. En réalité les Européens risquent peu : ces fusils espéraient quelque solitaire marchand maure ; plus probablement, méditaient une vendetta. Les voyageurs, qui vraiment valent une cartouche, voyagent généralement en force. En tout cas, c'est lîni, pour nous, des présents de laitage et de couscoussou, le soir, dans les villages, des cheikhs amis, et de leurs bibliques bienvenues. On nous regarde de travers, et si nous obtenons encore (contre belle monnaie hassani) les hommes de garde auxquels nous avons droit, ceux-ci entendent bien rire et crier à leur guise, et cette nuit de veille, en faire un réveillon de Ramadan. Vers deux ou trois heures du matin, quand on est exaspéré de ne pas dormir, si l'on va leur offrir de l'argent pour se taire (mieux vaut ne pas menacer), ils prennent les piécettes et crient davantage, excités par l'aubaine. Pour dormir un peu, nous comptons sur les siestes de l'après-midi.
A ce campement du Sebou, nous rencontrons la « caravane du trésor », qui s'en va porter à Fez le produit des douanes de Tanger. Longs colloques entre son caïd et notre guide ; de loin, je vois celui-ci — immense sur sa petite mule blanche — qui secoue la tête négativement, et lève la main à plusieurs reprises, comme pour attester; je m'approche et j'entends ses la! ta! qui, régulièrement, reviennent dans un discours de haute politesse, mais, cela est visible, de refus et de dissenti-
nuMit. ImiIi'ii, il vient nous trouver, cl nous explique, disert, dénionstrutif, ce qu'on lui demande : « deuxlà qui portent l'argent au Sultan, ils ont [)cur chez les Clierarda; ils disent qu'il n'y a pas assez de fusils avec eux, mais, tu sais, la laxhl c'est mauvais! je dis : non! Alors, ils disent de demander aux maîtres, parce que les lîoumis sont les amis
du Sultan »
Nous rejetons impitoyablement cette proposition. Ah! non! par exemple! c'est trop danj^ereux de servir d'escorte aux sacs du trésor cliérifien. Si le Sultan n'est pas capable de jj;arantir aux A'oyageurs la sûreté de la route, au moins qu'il ne leur demande pas d'escorter son felous!
Au matin, nous quittons sans regret ce premier douar des inhospitaliers Cherarda, sans le revoir d'ailleurs, si épaisse est la brume bleue, qui, du lleuve, s'est répandue sur la campagne. On devine seuhiment des pointes de gourl)is, et, moins vagues, mais fantastiquement agrandis par le brouillard, des fantômes de cigognes, haut di'essées dans leurs nids sur leurs grêles échasses. Peu à peu, la lumière du soleil a commencé de couler dans cette vapeur; elle y fond ; du bleu se fait dans l'air. Alors se l'éx'èle la longue [daine de Seboli, sous le mur vraiment alpc^stre dont nous longeons la base. .Mais, de la terre, continuent <le s'essorer des fumées
blanches, chassées toutes ensembk^ par le vent délicieux de mer. Le plus frais et lumineux matin, comme en été tous ceux qui commencent par de la brume. L'imperceptible alouette emplit le ciel immense...
Vers huit heures, on se détourne du fleuve, et par une vallée transversale on pénètre tout droit dans la montagne . Encore une longue étendue toute plane, mais étroite, cette fois, comme un fiord entre deux côtes montagneuses; un pays vert et secret dont nous venons de découvrir l'entrée. En Syrie, venant de rilermon, et remontant vers le nord, soudain j'ai vu s'ouvrir entre les deux Libans un inlîni tout en longueur comme celui-ci, la Bekaà, que les anciens appelaient Syrie creuse. De la même façon le regard et l'àme s'élancent ici, plus enivrés d'un tel espace qui fuit entre deux limites, que du cercle ordinaire de la plaine. C'est ici la même lumière que là-bas, les ombres molles et violettes au flanc de la montagne, les cimes de pierre, qui semblent brûler par en haut et se dissoudre en ardent azur. Et dans la vallée, la richesse agricole, des blés frais-ruisselants au vent léger, des blés comme dans notre Beauce, au début de juin, mais plus sauvages, leur profondeur, bleu-vert et fluide comme celle de l'eau, bien plus pénétrée de folles fleurs : bleuets, traînées de coquelicots, azur et sang ondulant en longues vagues, avec le vert lustré des herbes et des épis.
Qniiiid nous arrivons ù l'étape, le « convoi de l'argent », qui tentait de nous suivre, est loin en arrière. Djellali nous explique sa lenteur : « Ceux-là sont niaij;hzen, dit-il : toujours cliomjfi (lentement) » ; et son cUiquenient de lanj^ue, sa main qui se lève au bout du poignet finissent d'exprimer son mépris. Mtujhzen, chose de l'Etat marocain, c'est-à-dire l'indis'cipline des hommes et la misère des bêtes, les hommes non payés se payant sur la nourriture des bêtes, celles-ci faméliques et clopinantes, malgré les coups d'aiguillon dans leurs plaies entretenues à vif. Bonsoir à cette caravane maghzen! Elle nous retrouvera peut-être aux étapes, mais nous n'aurons plus l'inquiétant voisinage de son « trésor ». Elle loge la nuit, à l'intérieur des douars, et le jour, traîne loin derrière nous.
Grand émoi dans ce village où nous arrivons, quand nous faisons mine de dresser les tentes dans un champ voisin. Des femmes accourent, clamantes, et se jettent contre les bètes pour empêcher les muletiers de décharger. Alors bataille de cris, à l'arabe, où les nôtres, d'aineurs, sont loin d'avoir le dessous. II paraît que Ton veut nous obliger à loger à l'intérieur des cactus. (Jn craint que, pour épargner notre fourrage, nous ne lâchions notre cavalerie dans le jeune blé : c'est le procédé des troupes magbzcn. Nous attestons la pureté de nos intentions : ils vont voir ce qu'est une caravane honnête et disciplinée à l'européenne. Et puis nous
refusons absolument de nous laisser parquer pour la nuit dans une clôture, avec des Arabes, des troupeaux, des chameaux, sans compter la foison non moins certaine des insectes. Quand ils voient que nous commençons quand même à planter nos piquets, subitement ils se calment; l'ancien du village s'avance et prononce les saints : il est content que nous soyons-là; tout est à nous, le blé, les bêtes du village; il demande à Dieu de bénir nos têtes.
Dans le tumulte de tout à l'heure, je n'avais pas remarqué la singulière et profonde beauté de ce personnage. La face est longue, ravinée, séchée depuis longtemps comme l'écorce des vieux chênes morts, le cuir des vieux pachydermes. A-t-il quatre-vingts ans? en a-t-il cent vingt? On ne saurait dire. Des yeux profonds et presque éteints sous le front haut, sous la saillie la plus austère et délicate des orbites; la barbe, un flot d'argent jusqu'à la ceinture; des gestes tout d'un coup devenus lents et presque religieux. Je n'ai vu cette noblesse virile et rêveuse du t5^pe que chez certains vieillards de l'Inde, dans les provinces musulmanes du Nord-Ouest.
Visiblement nous approchons de Fez; notre piste en rencontre d'autres qui viennent de Mekinez et de \a rolo, d'h]! Arach par la route d'en bas, de
Rabat : petites lij^nies imperceptibles (aussi vieilles peut-être que le peuple maure), et qui, dans l'herbe, cheminent maintenant de compagnie. Et la route se pcujjlc; on croise des liles de piétons, des caravanes armées, parfois une lente, ondulante procession de chameaux qui, sous des charges énormes, se prélassent —
Mais surtout, les ossements de bètes, à droite et à gauche de la sente, se multiplient, les longues échines de chevaux, des jambes d'ânes et de mulets, des squelettes entiers, dont les crânes sont tournés, toujours, dans la direction de Fez, les bêtes tombées là étant celles (|ui arrivaient, après de longues journées de peine.
Nous sommes en plein massif montagneux.
Jîien au-dessus de la piste que nous suivons, les villages s'accrochent aux rochers, comme des nids méhants de rapaces, pour, de loin, surveiller le toujours possible ennemi. Vers dix heures, on enten 1 une fusillade. Je lève les yeux : l'un de ces pitons est enveloppé de fumée blanche. Le guide nie dit : « Ne crains pas, mais passons vite; c'est un douar qui en mange un autre ».
Une heure plus lard, un petit bois d'oliviers paraît sur une pente lointaine. A Chemmakha, nous avons vu cinq ou six oliviers, des grenadiers et des h'guiers sauvages près de l'oued Ouarra. mais, depuis VA Qçar, pas un lucus véritable, comme celui-ci. Un de nos hommes s'exclame : « Keuardc! c'est le village des lîeni llamar : ils
ont des jardins ! Ceux-là sont riches ; ils travaillent! » Ces Béni Hamar sont vraiment extraordinaires. Non seulement ils prennent la peine de cultiver deux ou trois cents oliviers, mais ils s'elîorcent d'en vendre les fruits. Un paisible commerce, et qui n'ajoutera guère aux profits que l'Europe espère tirer de ce pays; mais c'est le seul dont nous ayons vu signe dans les campagnes marocaines. De loin en loin, un homme, souvent jeune, accroupi devant cinq ou six douzaines d'olives noires, et qui pourrait aussi bien garder un tas de petites pierres, tant il semble peu s'inquiéter de la vente, et placidement, d'un air de rêve, nous regarde passer. Pour un petit cuivre on achète l'un de ces tas, mais il faut le prendre soi-même, mettre le felouk dans la main du marchand, qui semble venu là moins pour attendre un invraisemblable acheteur que le sommeil. Mais ces dormeurs doivent connaître des réveils brusques, d'énergiques sursauts à la façon des fauves qui somnolent, car ils sont tous armés. C'est la carabine au dos qu'ils savourent les joies du rien faire. Chaque paire aussi, dans ce pays des Cherardas, porte un fusil pour garder ses moutons.
A Mekkès, jusqu'à cinq heures du soir, 32" à l'ombre. Nous campons sur de sinistres terrains enflammés. De la pierraille de silex et dos ossements par centaines, il n'y a rien d'autre près de ce triste douar. Jusqu'à sa haie circulaire, à
SUIl LA ROUTE DE FEZ. 81
deux pas des liahitations luiiuaines, on peut voir, levant le i^n-illai^e de leurs cotes, ces longues carcasses de chevaux, pareilles, avec leur arête centrale, à des restes de grands poissons. Dans les plus récentes, couvertes encore d'une sombre ordure, des chiens maigres entrent, tirant des lambeaux avec effort. Mais plus nombreuses, les jambes d'Anes qu'ils ont détachées jonclient ces pentes, velues encore, munies de leurs sabots, le jarret naturellcme,nt plié. Des souffles fades s'exhalent de ces champs affreux, où des enfants nus jouent au milieu des chiens fossoyeurs.
Tout de même, le ciel s'apaisant, on est encore moins mal ici que dans le kraal, gîte commun aux caravanes d'origine diverse qui, toutes, viennent s'y enfermer pour leur dernière nuit avant la ville sainte. A la fin du jour j'ai tenté d'y pénétrer. Cinquante mulets, autant de chameaux, une centaine d'ànes et de chevaux, et des chèvres, des moutons par troupeaux, avec les pâtres, les chameliers, les voyageurs : un cacophonique salmigondis, derrière les cactus et le fossé, de gens et de bêtes; et leurs odeurs s'ajoutent aux sinistres effluves qui flottent sur les terrains d'alentour.
Nuit fiévreuse. Un ciel ardent d'étoiles que l'on va souvent regarder, et qui ne senihlcut jamais commencer à j)àlir. Comme on attend l'aube de ce jour <|iii nous montrera les iniMarcts de i'ez !
L'ENTRÉt: DE 1 EZ
/ / avril. — Nous descendions depuis des heures par une garrigue rocheuse quand \a plaine de Fez s'est ouverte devant nous, si chiire et, vue de haut, d'une telle ampleur que nous avions envie de crier, coninic les (irecs de Xénophon, quand ils retrouvèrent la mer : Thalassa! Thalassa!
C'est l'arrivée dans une nouvelle région du Maroc. Immensité plane, espaces de la terre endormie, et (|ui pâlissent sous le feu du soleil méridien. A d'inappréciables distances, une ligne de montagnes émerge de l'horizon; c'est la fumée la plus fluide, et par-dessous, comme devant une côte très lointaine, on distingue la ligne imperceptible et précise que tend la courbure de la planète. Mais au sud-est, cette longue vapeur étirée monte, monte on triangle pâle, et l'on dirait seulement (|ue c'est le pâle azur qui se rassemble et s'épaissit un peu là. Par en bas, cela pose dans du vide, comme l'appa-
rition d'un Fuji-Yama de rêve; et rien n'en révélerait la nature terrestre sans les rayures blanches dans ce bleu de brume, les stries régulières qui ne peuvent être que d'une cime ravinée de neiges : un sommet du Moyen-Atlas, qui par les jours très purs apparaît, vient mystérieusement planer au-dessus de Fez.
Nous suivons le pied d'une interminable montagne de pierre qui tombe dans cette plaine comme un Apennin dans la Méditerranée. Là haut, sa crête obliquement dressée s'amincit et se creuse à la façon d'une longue vague en fuite, en sorte que là aussi tout est simple, dessiné en amples lignes horizontales comme la plupart des paysages d'Afrique. Et là encore tout s'allège, comme au ciel le frémissant azur, comme cet air enivrant, comme sur la terre l'herbe illuminée de la prairie et les nappes roses de petites fleurs. Immatérielle pureté de cette roche qui s'empourpre, seml)le radieuse de sa propre substance, et se pénètre de liquides ombres bleues, à mesure que, le soleil baissant, l'étendue se dépouille de ses détails, se fait toute lisse, et se glace de lumière.
De la ville sainte, rien n'apparaît encore, mais des sortes d'îles s'allongent à l'horizon, sombres corbeilles de verdure, qui sont, nous dit le guide, les jardins clos du Sultan. A la lorgnette, on distingue de hautes cimes feuillues de peupliers, des fourrés qui doivent être pleins d'oranges et des fleurs de la grenade. J'imagine de beaux jardins musul-
l'entrée de fez. 85
nians où des femmes de liarem viennent jouer dans l'ombre verte au bord des eaux courantes
De plus en plus se multiplient les petites pistes parallèles qui fuient devant nous dans l'herbe et les roses liserons. Cela signifie un va-et-vient actif de voyageurs, des caravanes venues de régions dilTérentes et qui se rejoignent, marchent de front aux abords d'une grande ville arabe. D'heure en heure maintenant nous rattrapons de longs convois de chameaux. Chaque fois notre troupe de chevaux et de mulets se mêle à la leur, pour insensiblement s'en séparer; et chaque fois nous avons l'illusion de retrouver les fabuleuses créatures que nous avons déjà laissées derrière nous, tant elles sont pareilles toujours, et nous étonnent de la même façon. Toujours le même pas de sommeil sous les charges qui les écrasent, la même stupeur des longues têtes qui oscillent d'un mouvement sans vie, par leur seul poids, semble-t-il, au bout de la courbe élastique du cou, — la même allure de bête survivante d'une autre faune, et qui passe au-dessus des petites créatun>s d'aujourd'hui, sans les voir, plongée dans son rêve d'autrefois. I"^t dans chaque troupe il y a un chameau enfant, toujours \r même aussi, libre, sans charge, en hiim^ i)h»nde à côté des monstres |)elés et sans âge, le seul qui paraisse actuel et vivant, car il a les gaucheries, les sautillements brusques et capritants de tous les jeunes quadrupèdes. lA les mêmes chameliers semblent aussi rei»araîtie, |)lus
grands, plus impassibles que les conducteurs de mules, marchant à pas plus espacés, d'une gravité taciturne qui contraste avec la belle humeur de nos bavards. C'est une caste : des fils comme des pères les pas, les gestes, les mouvements de vie sont rythmés sur ceux des solennelles bêtes.
Et puis nous croisons des voyageurs : beaucoup de pauvres gens, les jambes pendantes, à califourchon sur l'extrême croupe de leurs ânes; mais aussi de vrais cavaliers, d'allure pittoresque et militaire, qui vont par cinq ou six de front. Fiers visages entre la blancheur des turbans et celle des bernouss envolés; longs fusils qui balancent aux épaules, poignards et poires à poudre aux ceintures, étriers damasquinés et larges comme des plats, où posent, haut relevés, les pieds dans leurs jaunes babouches. Ou bien des personnages pacifiques et non moins importants, sagement assis en des selles-fauteuils de velours rouge, sur des mules prudentes et bien tondues. Ceux-là portent haïk : une draperie de grand style, d'aspect romain, qui s'enroule sur la tête, et dont un flot volumineux se rejette noblement sur l'épaule. Pardessous on aperçoit le caftan vert ou mauve dont la couleur ne se révèle que par transparence et s'éteint délicieusement sous les mousselines. Ces costumes, ces visages pleins, d'une pâleur et d'un sérieux bienséants, annoncent de vrais bourgeois maures, qui vivent avec une sagesse musulmane, sans inutile mouvement, dans l'ombre des ruelles et des bazars.
l'entrei-: de KICZ. S7
La villo sainte ne se révèle loujouis pas, mais nous la pressentons. Processions de chameaux, pelotons militaires, marchands sur leurs nmles, hédouins sur leurs ânes, longs troupeaux hélants, toute cette vie qui se meut dans la même direction sur les sentes parallèles, c'est comme à l'approche d'un grand port, quand la mer, encore illimitée au regard, se peuple de vaisseaux et de harques, et que, grandes et petites, toutes ces voiles ensemhle tendent vers le même point de l'horizon.
Mais sur la route de Fez, il n'y a pas de plus helle troupe en ce moment que la nôtre, ni de plus joyeuse. Ceux que nous allons retrouver dans la mystérieuse ville sont venus au-devant de nous, avec leur escorte de soldats marocains et les spahis d'Algérie au hernouss hleu de ciel qui décorent la légation de France. Nous les attendions un peu, les ayant prévenus hier par un rahkas qui passait à Mekkès. Et pourtant, de les voir apparaître là, dans cette plaine que nous avons l'illusion de découvrir et que nous venons d'atteindre après dix jours de route à travers les solitudes, — de les reconnaître tout d'un coup parmi ces cavaliers qui peuplent les pistes, au milieu de cette vie d'un autre monde et {Vwn autre temps, cehi semlthiit invraisemhhihh'. Petite hèvre de ces minutes où l'œil cherche au loin, dans les papillonnants escadrons de hernouss, deux hgures européennes, amies, deux figures qui sont nôtres, l'une d'elles aussi hlanche et flottante (jue les autres, mais assise de côté, comme nulle
silhouette arabe n'est jamais posée sur un cheval. Et le moment où, sans avoir rien distingué de précis, averti par un pressentiment certain, on se dit : Cette fois, c'est sur; les voilà! — où l'on part au galop vers eux, les miraculeusement survenus ! Et tout de suite, la joie de voir que de cette troupe lointaine les mouvements se mettent d'accord avec les nôtres, car les voici qui prennent l'allure ondulante, allongée, de la vitesse, grandissent, tant qu'enfin les visages attendus, d'un seul coup, se révèlent, les voix familières nous arrivent, les acclamations de plus en plus claires, envoyées du geste jo3'^eux de la main. Et c'est fait! dans le battement sourd et soudain multiplié de leurs foulées les deux pelotons se sont dépassés. Il faut maîtriser les chevaux excités de leur vitesse et de nos voix, les forcer à revenir en arrière. Mais ils dansent, les impatients, ils s'effarent, empêchent de se serrer les mains qui se tendent. Alors nous sautons à terre, nous les laissons aux cavaliers bleu de ciel d'Algérie, sous la protection des soldats maghrébins qui sont restés en selle, droits, muets, leurs longs fusils pointant par-dessus l'épaule, — une si petite ligne sur l'infinie plaine verte! — et nous allons nous asseoir, pour causer à Taise des choses de chez nous, au bord d'un ruisseau de cristal qui coule à fleur d'iierbe : l'oued Fez, où de petites tortues viennent à la nage nous regarder en tournant un peu la tète, d'un œil très doux, attentivement humain
Fez vient de se montrer.
Au pied de la haute vague de pierre qui rougit de plus en plus dans le soir, une ondulation de la prairie nous la cachait. La piste que nous suivons s'est infléchie; ce pli de terrain passant à gauche, comme une toile de décor, est venu se confondre à la montagne. Alors une longue barre do créneaux s'est démasquée, fauve, où s'espacent régulièrement des tours, et par derrière encore des courtines, des bastions, et deux minarets verts de faïence. Mais une chose étonne, c'est que tout cela ([ui resplendit gravement au soleil du soir paraît sans profondeur. Deux ou trois lignes de défense, et point de ville au delà; jusque dans l'intervallo des créneaux, les vides verdissants du ciel (il parait que Kez affleure tout juste au seuil de la plaine et, de l'autre cùté, coule par un ravin vers des creux profonds que nous ne voyons pas).
Nous venons de l'atteindre, le sombre mur de I»rique et de boue sécliée, plus magnifiquement radieux dans le soir que la claire turquoise des minarets. Jusqu'à son i)ied vénérable va la prairie, primitive comme à vingt lieues d'ici, désert de verdure comme là-bas, du cùlé de rAtlanti({ue où je vois s'allonger sa ligne d'iiorizon. Les cham[is de la mer sous le rempart d'un port ne sont pas à ce pdini sauvages. Voilà le [dus étrange : cette ville
lieriiiétiquement fermée (on n'aperçoit aucune porte), cette grande chose mystérieuse et couleur du temps, qui semble s'être levée là d'elle-même, et que nous découvrons dans la solitude, poursuivant sa vie silencieuse et millénaire.
A présent nous avons dépassé l'angle nord de la morne barre qui fait front aux infinis de l'ouest. Avec le ruban des bêtes et des gens — une mince file vivante, — nous cheminons sous la face septentrionale de l'enceinte. Qu'y a-t-il par delà? Ni bruit ni rumeur de ville, nulle fumée visible, et toujours point d'ouverture. Je m'écarte un peu du sombre mur pour voir seulement s'en lever un second par derrière, parallèle, mesuré par des bastions semblables, un rempart dans un rempart, tous deux si monochromes que sans la sensation stéréoscopique de distance, on croirait que l'un se superpose à l'autre. Et plus loin, deux ou trois longues terrasses, un toit vert, trois minces tours rectangulaires. (Test la ville impériale, déserte, diraiton, dans la plaine déserte, faite surtout d'espaces vides, de farouches enceintes qui s'emboîtent comme dans ces palais de légende arabe que des djinns dressent magnifiquement loin des hommes pour y tenir captif quelque fils de roi. Au centre de toutes ces clôtures s'enferme le Sultan. Parfois, quand lo crépuscule est beau, une petite silhouette humaine, toute seule, toute blanche, apparaît parmi les reflets de majoliquo, là-bas, sur une terrasse que mes compagnons me désignent, et ceux qui l'aperçoivent
savent <]u'// est là, que c'est lui (jui rêve devant la gloire lointaine du couchant, après la prière du niai^Iireb, lai, le mystérieux, le saint maître de la foi, le chérif dispensateur des bénédictions —
La vie de Fez commence à paraître. En lignes
blêmes à la base du puissant mur, un peuple
gris gît écroulé. Chez tous une seule attitude :
les genoux au menton, les membres invisibles
sous les ternes voiles, les corps ramassés dans le
j)lus petit espace possible. Ils se taisent, prostrés,
[x'-trifiés par quelque enchantement. Et pas une
main qui se tende seulement vers l'aumône. Mais
parfois, à mesure que nous passons, un visage se
renverse pour, d'en bas, regarder d'une prunelle
languide les lioumis qui défilent sur leurs chevaux.
Les autres ne lèvent pas les yeux, — de parti pris,
me dit-on. Impuissants à empêcher notre présence
détestée dans la ville sainte, ils veulent au moins
l'ignorer et nous opposer l'imperturbable indillé-
rcnce. Mais entre eux on dirait qu'ils s'ignorent
aussi : quand je me retourne vers ceux que nous
avons déjà |iassés, je retrouve les mêmes ini])assibi-
lilés, le mêine mutisme (•(illcctif et farourlie. nêvciif-
ils seulement? J'imagine que simplement ils soiil,
(ju'ils existent, et voilà tout, comme des animaux
au repos, dont les attitudes sont belles et pareilles,
étant celles de l'espèce. Très vaguement aussi.
chacun savoure la paix de la montagne et de la plaine, la paix de se taire, de ne point bouger devant un paysage éternel, au pied de murailles sans âge, parmi des choses qui parlent en silence des infinis monotones de la durée, des générations toujours pareilles, de la mort où tout se défait facilement et monte en poudre lente sous un ciel toujours jeune, à travers les retours des printemps et des fleurs sur la prairie.
Nous passons près d'une tombe sacrée, aux murs affaissés de brique : un vestige de quelque siècle lointain. Près de cette pauvre koubba, un petit olivier n'a pour feuillage que de menus chiffons accrochés là par la piété des fidèles.
Puis c'est la « cuve des morts » : une grande auge collée à la base du rempart et dont les bords sont arrondis par l'usure. Là, depuis des siècles que personne ici ne sait compter, on porte les morts pour les laver avant de les ensevelir. Cadavre par cadavre, les générations successives de Fez ont passé par cette cuve oîi passeront aussi ceux-là qui, repliés dans leur posture de lassitude, s'y adossent en ce moment, et, sans fermer les yeux, somnolent
Au moment où se révèle enfin l'ogive d'une poterne, cotte tombe antique, cette cuve funèbre sont les seuls détails au pied de la sombre courtine. Comme ils s'harmonisent à la tristesse de ce peuple alVaissé qui ne semble pas vivre! (i'est le thème de la mort qui sonne à la porte de la cité sainte.
pour se répéter et se propager alentour. La fraîche prairie expire par ici. Nous avons longé toute la ville (lu Sultan ; au pied de la nouvelle ligne de créneaux qui se déploie devant nous, je ne vois plus que pierre, poudre et stérilité. A travers des aflleurements de calcaire, des ravins et des talus, entre des ruines et des cimetières, le mur de la vraie Fez grimpe, descend, se perd, s'en va promener au loin solitairement ses bastions croulants et ses replis.
Le dur paysage! Plus mélancolique et plus vieux dans la riche lumière vespérale qui ne paraît pas venir du ciel, mais s'épancher des choses terrestres, des remparts, des roches, de tant d'espaces montueux et semés de tumulus. La trace des hommes couvre ces pentes, — non de ceux d'aujourd'hui (point d'ordures, nul déchet de la vie actuelle et ([uotidienne), mais que cette terre est visiblement usée! Sur ce sol jaune et pulvérulent, de vagues pistes séculaires s'entre-croisent partout, et partout cet aspect brûlé, même au printemps, cette teinte fauve qui est celle de la très vieille enceinte aussi, de tout ce qui dure depuis de longs âges au soleil et ne se rajeunit [)as du dedans. La plus calme et rayonnante désolation. Hors de ces murs où s'enferment cent mille créatures humaines, les seules demeures humaines sont celles des morts.
Pas très loin de nous, pourtant, au premier penchant de la montagne, un trait éblouissant et droit de chaux neuve coupe la pierraille. C'est la seule
chose par ici qui pourrait ôtre d'iiior <ui d'aujour- {l'Imi. ('c polit niiir est un lio.u sacn', une insti/ld. A certains jours solcnuels, le Sultan viiîiit y monter pour recevoir l'hommage de son |)euple. J)ans le j;raiul paysage de paix et de ruine, au-dessus de la Manche multitude qui jonche la pente, une petite ligure s'érige, de candeur scru|»uleuse sur h; mur rigoureux, une silhoiicllc liiéiali(|U(' cl solilaire de |tapc musuhnan, — et sa main se lc\c dans le geste (jui hcnil.
Nous avons l'ail halle |)our nous pénélrer de ces choses dont le sens lumineusement se dégageait dans le cré|)uscule. Quand nous nous r(;mellons (;n mai'clu^ la cam[»agne esl presipu^ \'ide. l'Iàneurs, cavaliers, troupeaux, lonle la \ le (|iii la peuplait finit de refluer dans la ville pour se hlollir d(;rrièrç les remparts, à l'ahri deshrigands et de tout ce qui, la nuit, fait peur. Au moment de passer l'ogive de lîâh Segma, quand je me retourne, je ne vois plus au loin, sous des lignes de créneaux, que l'étendue rase et déserte où va descendre la nuit.
VA nous voici dans Fez. Dans Fez, et non pas dans une ville comme les autres. P.as une maison : rien que des façades de forteresse; les alignements de leurs crans noirs, des porches en fer à cheval, leurs voûtes profondes et coudées, et des tours qui se lèvent derrière des tours, les plus lointaines.
l'entrer dk fez. 9Î>
celles dont la base est. cachée, hautes et massives coninio (les falaises, aucçustes dans leur vieillesse, et teintées de cet or sombre des lichens que Ton prendrait pour la trace de tous les soleils couchants dont leurs fronts s'illuminérenl : —enfin, des terrains vai::ues dans le plus her et mélancolique décor féodal qui soit au monde. Et, de quelque côté que l'on se tourne, tous ces espaces se révèlent murés. Le souffle du soir ne s'y glisse pas encore. Une chaleur inattendue se dégage de ces pans verticaux de pierre; une poudre blonde flotte, que pénètrent les odeurs de la vie arabe, car une populace emplit ou borde ces grandes cours. Dans la première, une sorte de souk fait le tour des murailles : on marchande sous les auvents; sur le sol dénivelé des bédouines gisent, entre leurs paquets d'herbes, leurs ànons et leurs chameaux. A travers cette mêlée de bêtes, nos soldats, malgré leurs haalek! hoaleh! ont du mal à nous frayer un chemin.
Et dans les autres enceintes, immenses, solennelles, celles-là, des foules sont accroupies, si humbles sous la domination des hauts remparts, et s'y confondant presque, aussi grises et terreuses, en longues lignes que Ton prendrait de loin pour des talus de poussière, tant la forme humaine, avaguie déjà par les ternes draperies, achève, le soir, de s'elfacer dans cette confusion du nombre.
Dans la plus vaste de ces grandes aires — le Mechouar, qui sert encore aux triomphes imaginaires du Sultan, — sous des murs formidables et des donjons superposés, des musiques sonnaient, scandées de battements sourds et barbaresques de tambourins. Gela cessait et reprenait fantaisistement; ce n'était qu'un jeu sans efïort et sans raison, où s'amusaient des flâneurs, amis du soir et des calmes ruines, venus là simplement pour s'asseoir et se distraire un peu avec leurs luths et leurs timbales, comme d'autres avec des roses qu'ils respiraient et regardaient, — parce que la musique est plus belle le soir, comme les roses. Des dromadaires, débouchant l'un après l'autre d'une large ogive ténébreuse, traversaient la grande cour dans son axe le plus long, processionnellement, avec la majesté sans bâte d'une flotte qui fait son entrée dans un port, et puis, l'un après l'autre, ils s'enfonçaient à l'autre bout sous une barre de créneaux, entre des bastions énormes, dans la bouche noire d'une lointaine ogive symétrique. Des hommes d'armes passaient à cheval, en groupes que rapetissaient les fantastiques clôtures de ce grand espace. Ailleurs déjà, à Tanger, El Arach, El Qçar, dans les campagnes voisines de Fez, j'avais vu des cavaliers presque aussi beaux, de plus longs cortèges de chameaux, entendu les mêmes musiques maghre-
L KNTUKK Dlî FEZ. 97
l)ines. Ces rangs humains tassés contre les murs étaient pareils à ceux que j'avais déjà longuement regardés dans les villages et les villes de province. Mais à tout cela, maintenant, la présence des grands monuments du passé national venait prêter un sens et une valeur extraordinaires. Tout cela, oiije n'avais encore senti que du pittoresque i)lus ou moins disparate^ m'apparaissait enfin dans son unité profonde, ancienne, historique. Cette foule grisâtre et fainéante se révélait de même style que ces vieilles architectures mauresques et militaires, vivantes encore et si pareilles à celles qui subsistent, squelettes d'une faune disparue, à Grenade et à Tolède. C'était la môme humanité sarrasine qu'au moyen âge, celle dont rêva toute la chrétienté, et qui, de l'Espagne païenne, fit irruption dans notre France et monta jusqu'à Poitiers. A la découvrir, cette foule, dans son centre original, dans le cadre de ses monuments ancestraux, tout près du palais héréditaire et caché de son chef, pour la [)remière fois, depuis que j'étais au Maroc, j'avais la sensation d'être devant un peuple, un vrai peuple, développé par sa civilisation propre, aj'ant derrière soi les siècles d'uu [toupie.
Des siècles toujours semblables, sauf l'insensible déclin, le tarissement graduel de la puissance et de la volonté de vie. Dans cette grande aire du Mechouar se déroulent les mêmes pompes qu'aux temps anciens. Le contemporain des Mérinides, qui verrait le Sultiin d'aujourd'hui, à cheval, liiéra-
tique et blanc, à la tête de cinq cents bernouss, traverser ces cours pour aller au pied de la montagne recevoir l'hommage des tribus et prononcer les invariables paroles rituelles, celui-là saurait-il qu'un demi-millier d'années s'est écoulé? Rien n'est changé que l'autorité de ces paroles et le nombre des tribus fidèles. Si les victoires contre les rebelles d'aujourd'hui sont fictives, c'est toujours sous le fer à cheval superbe de ces portes de triomphe que passent en rentrant les escadrons chérifiens. Sur les terrasses, les mêmes troupeaux tassés de femmes les acclament de la même clameur frémissante et suraiguë. A leur suite ils ne traînent plus des razzias de bétail humain, des troupes d'enfants et de jeunes filles pour les harems. Mais souvent, dans des couffes bien bondées et que le peuple sait reconnaître, la moisson les précède encore des têtes coupées qui seront aciîrochées aux créneaux de Bâb Marouk, et l'on n'a pas cessé de vendre deux fois par semaine des esclaves dans le fondak des blés, au grand Souk. Vraiment ici le moyen âge s'éternise, et quand on lit au-dessus d'un portique visiblement neuf la date iS'il , écrite en ces chiffres arabes qui sont devenus nos chiffres modernes, on oublie que ce chronogramme se rapporte à l'hégire; l'illusion s'achève : cette date est celle d'une année de notre ère qui miraculeusement n'a point passé de ces lieux, et dans cette Fez oîi nous entrons, le sombre xiv" siècle vient seulement de commencer.
INjuiTui-jc apprendre un jour mon cliemin à travers le dédale crénelé qui suit ce Mechouar? Comment retrouver, reconnaître ces hautes portes coudées que nous franchissions derrière une escorte? Qu'ils sont heaux, ces cavaliers, quand ils s'enfoncent, sans presque serrer leur rang, dans la nuit d'une grande voûte mauresque ! Et quel cadre à de la cavalerie arabe que l'arche musulmane à l'entrée de ces voûtes! Largement son profil se découpe sur l'ombre intérieure, sa puissante simplicité rehaussée vers la base par des ressauts aigus, volontaires comme des coups de fanfare et qui semblent marquer là, avec une impérieuse précision, des accents et des rythmes. Alentour, un beau feston de pierre dentelée met une calme frange de rayons; des faïences turquoise et lapis luisent en semis stellaire, des entrelacs géométriques chantent leur musique d'arahesques. Mais par-dessus tant de heauté sensuelle et savante la rude crête des fortifications féodales menace le ciel de toutes ses pointes érigées : contraste étrange oij se traduit l'àme double des ancêtres, des conquérants par le sabre qui furent de si voluptueux poètes.
On voyait bien qu'elles étaient faites, ces arches, pour un peu]»le do soldats cavaliers. Leur mesure MO so pi'oportioiinait pas à la laillo dos piétons,
400 UN CRÉPUSCULE DISLAM.
mais ce peloton d'hommes à cheval devant nous, bernouss flottants, les fusils parallèles se balançant aux épaules, s'y encadrait admirablement. Sous le cintre obscur de chaque tunnel, les fers des chevaux glissant sur le caillou sonnaient à grand bruit.
Toujours les hautes files de crans disciplinés d'oii se lèvent à intervalles égaux, comme pour commander ces phalanges, de puissantes bastides rectangulaires. Il y en avait de récentes à côté des très vieilles, mais leur type était exactement le même. Oui, c'était bien la même créature dont l'antique vie se poursuivait là, imposant même forme, même structure à ce qu'elle empruntait de matière au dehors pour l'assembler à nouveau et l'organiser de ses propres rythmes. Jeunes et précises ou bien branlantes et lézardées, tours et murailles étaient faites du même pisé : des couches de galets entre des rangs de briques obliquement alternés, exactement comme à Grenade, avec les mêmes rangées de petits trous que personne en Espagne ne sait plus expliquer, et dont j'apprends ici l'origine et l'usage en regardant travailler aujourd'hui comme autrefois des maçons maures, — avec les mêmes pointes étrangement acérées et longues des créneaux qui surgissen,t de partout, nous évoquant les vieilles armées sarrasines, la forêt régulière des épieux ou des lances par-dessus le mur des escadrons compacts.
L'ENTRÉE DE FEZ. iOl
Il y eut un couloir étroit, sans lin, inexplicable, entre un talus et l'une de ces clôtures militaires derrière quoi je n'imagine pas ce qui se passe. Une muraille énorme barrait ce corridor, tellement vieille que son faîte à moitié détruit dévalait obliquement, comme vers la plaine un morceau de colline. Une porto la perçait, qui semblait petite, où ne subsistait aucun vestige d'ornement. Ce n'était plus qu'un trou grossier dans un pan de falaise.
Alors des espaces si vastes, si désolés, s'ouvrirent, que je crus revoir la région extérieure des cimetières, et sortir de le/, sans avoir découvert parmi ces grands restes d'un autre âge trace de simples et vraies demeures humaines. C'était un sol antique et sans verdure, des terrains vagues semés de tombes, où la hyène doit fouir; et cela fuyait au loin dans une confusion blême vers des [)entes jaunes et non moins ravagées. Sur un côté de ces étendues mortuaires l'énorme morceau d'une courtine démantelée poussait quatre replis anguleux : quatre hautes et noires découpures, l'une derrière rautre, cbacune farouche de cent créneaux sur la clarté (lu ciel occidental.
Séparée de cette solitude par un simple talus, une multiliide misérable vaguait sur une stjrte d'esplanade et s'y apprêtait pour la nuit. i\ous
allions à travers les campements, les cercles couchés de dromadaires, les gourbis, de véritables douars qui s'adossaient à la haute muraille interminable. Depuis notre entrée dans Fez, nous avions franchi plus d'un kilomètre, et rien encore ne ressemblait à une ville.
Encore un beau portique festonné de précieuses faïences, et brusquement, après tant d'opprimantes architectures et de vagues espaces, A^oici les sombres et populeux boyaux de la A'raie Fez, de Fez Bàli, c'est-à-dire l'ancienne, la primitive, celle qu'au temps de nos premiers Carolingiens fonda le saint Mouley Idriss. Derrière nous, cet enchevêtrement de palais, de passages voûtés et de fortifications entre les grandes aires d'où nous sortons, c'est Fez Djdid, la « neuve », toute moderne, puisqu'elle est du xiv" siècle, contemporaine de notre guerre de Cent Ans. Elle communique avec la vieille ville par l'esplanade et l'interminable couloir qui nous étonnaient tout à l'heure. Nous venons d'en voir la population semi-bédouine campée dans les cours, ou bien logée avec les tribus militaires du guidi en d'humbles quartiers dont les masures s'accolent comme des nids d'hirondelles aux puissantes murailles. Mais c'est ici la cité des vrais Fahsis, le profond labyrinthe oîi les vieux sanctuaires redoutables sont enfouis, où le peuple maure.
blèine du jour de cave qui règne dans ces ruelles, continue sa vie, la même qu'au temps des Almoravides, seulement plus concentrée sur elle-même, plus lointaine, plus seule et farouche qu'aux siècles glorieux où le Maghreb et l'Espagne ne formaient (|u'un seul empire.
Alors notre troupe s'égrène en longue file, et, l'un derrière l'autre, nous plongeons dans le souk, où de l'ombre fumeuse se concentre avec des odeurs de bazar sous un plafond déchiré de nattes. Là dedans, un pâle fourmillement humain, d'où nous émergeons montés sur nos chevaux, et qui se tasse pour nous laisser passer. A droite, à gauche, sous les caj)uclions, luisent vers nous cent regards qui ne disent pas la bienveillance.
Dans leurs minuscules échoppes, au-dessus de la foule, les marchands aussi nous dévisagent en silence : ceux qui se penchaient au dehors vers un chaland suspendent leur geste. Et tous ces regards, à mesure que nous avançons, se lîxent sur nous d'en bas, par le seul mouvement hostile des prunelles, sans que se relève un seul des visages demibaisses.
Parfois, interrompant les rangées de bahuts où trônent ces personnages accroupis, un auvent de mosquée déborde, avec ses stalactites, les broderies vermoulues et décolorées de son vieux bois (|ui s'cllVile. llapidtMiieni, entre des battants de bronze verl-de-gris, on a[)er(;oit des colonnades blanches,
un religieux quadrilatère, des lanternes qui s'allument autour d'une fontaine, des figures courbées pour les ablutions, et d'autres qui se prosternent, touchent du front les dalles ou les tapis.
Suis-je bien à l'extrême occident de l'Islam, à cinq ou six cents lieues de Damas et de Constantinople?J'en retrouve partout des morceaux, surtout aux carrefours qui s'éclairent un peu d'un jour vert sous une épaisseur de feuillage. Là règne le vieux figuier des bazars turcs et syriens, compagnon des hommes, qui depuis des siècles se pressent dans cette ombre close : le génie du lieu, familier aux petits enfants qui jouent alentour, comme aux ancêtres de jadis. Pour le vieil arbre ami, le plafond de nattes s'entr'ouvre; par là, de l'air pur, un pende lumière pénètrent dans ce quasi tunnel, trop chargé, et depuis trop longtemps, de relents arabes : une clarté bien vague, à cette heure avancée du soir, mais encore teintée d'émeraude par les fraîches feuilles qu'a déployées le nouveau printemps. Au pied noueux de l'arbre, sur le galet qui l'étreint, des fumeurs font cercle autour de leurs tasses : ils sirotent du thé et non pas du café. Et je ne vois guère d'autre dilTérence entre eux et les clients des khaouadjis syriens.
Et c'est encore Damas, ce quartier désert où nous dévalons ensuite, ces pâles et froides ruelles entre des murs d'argile. Derrière leurs parois s'enferment des jardins surélevés dont la terre, plus haute que le couloir où nous cheminons, entretient
l'entrée de fez. 105
ici cetlo fraîcheur de fossé. Etrangement les voix et les pas s'assourdissent. De loin en loin, une femme, un grand hallot tout envc1(»j)[)é de laine, se serre contre le mur pour nous laisser passer, et se détourne à demi. Un bras sous la pesante couverture se lève et masque d'un pli la lente noire où luisaient des j'cux ; et rien, absolument rion, n'apparaît plus de la forme humaine. Il n'y a plus là, contre la froide chaux, aussi blême que cette chaux, qu'un mystérieux paquet, vaguement mortuaire....
A la crête du mur, dans le vert attendri du soir, de noirs feuillages d'oranger débordent, pleins de fleurs dont le parfum descend à flot, et dans ces jardins suspendus, tandis que tout linit de s'assombrir, le rossignol prélude. L'oiseau des limpides crépuscules printaniers! 11 chantait aussi dans les vergers clos, quand j'entrai pour la première fois à Damas, il y a dix ans.
Et pour achever l'illusion, voici que nous arrive, grandissant, le tumulte puissant et sourd des eaux courantes, — universel autour de Damas. Nous grimpons sur un pont en dos d'âne, et j'aperçois leur bouillonnement glacé; il se resserre dans un vieux chenal de pierre, et puis s'engoulTre sous la maçonnerie d'un primitif moulin arabe.
i^^t nous sommes arrivés, — dans la ruelle des Souris : un cul-dc-sac où loge noblement la mission française. Au fond d'une cour (jui pourrait être celle d'une auberge d'Espjigne, au milieu de mulets,
de chevaux qu'on ferre, de palefreniers, nous mettons pied à terre. Paraissent de beaux serviteurs dont les nobles draperies, les airs de princes étonnent en ce lieu sans grandeur. Ils disent leurs salaams, se baisent les mains, et, cérémonieusement, avec des lanternes, ils nous précèdent sur un escalier, puis dans un couloir. Un rang de soldats se lève précipitamment — costumes verts, jambes nues en des savates — et nous fait le salut militaire : une troupe de singes répétant un exercice de cirque.
Et voici s'ouvrir les beautés secrètes d'une grande maison mauresque : de hautes arcades autour d'un spacieux quadrilatère, et tout au centre une vasque jaillissante. Derrière les piliers apparaissent de puissantes portes de cèdre où les vieilles arabesques géométriques croisent leurs triangles. Mais l'une des faces de ce patio n'est pas tout à fait close; par delà, dans le cadre d'un double portique, des jardins fuient, des jardins murés et ceints de colonnades, de vrais jardins arabes, comme ceux du Généralife et de l'Alhambra. Des chemins surélevés de faïence s'y coupent en damier, entre des épaisseurs d'orangers ; et tout le long de ces allées, des lanternes brillent à des piquets, comme pour une fête, faisant luire les sombres verdures vernissées. Et, plus basses, d'autres lampes, à demi masquées par les feuillages, ponctuent le sol comme des vers luisants, éclairant un j»(ui, (-à et là, très vaguement, le dessous d'une
l'entrée de fez. 107
toiito dont la porte est relevée. Cependant de beaux fantômes aux draperies romantiques, des figures de Mille et une Nuits vont et viennent dans le calme décor des arcades, sur les chemins étroits de mosaïque. On entend le bruit d'une eau torrentielle, on devine son pâle éclair (|ui traverse l'ombre du jardin —
Mais la floraison des orangers, c'est ici la souveraine présence. Il fait sombre maintenant : pas une seule de leurs pures étoiles ne se révèle aux yeux; mais un parfum suave stagne dans la nuit, emprisonné lui-même dans ces clôtures. A peine avais-je senti le printemps depuis El Qçar, dans les vallées et les plaines sans arbres que j'ai traversées pendant Imit jours. Il ne se décelait qu'aux tapis or et rose, sans arôme, de la prairie. Mais au cœur de cette ville j)lus fermée qu'une forteresse, en ces jardins plus murés que des harems, les voluptueux Arabes ont su cacher et concentrer pour eux-mêmes toutes ses délices.
iS avril. — Par hasard j'ai pu me loger dans une chambre qui n'est libre d'ailleurs que depuis deux jours. On me félicite. Il paraît qu'il fallait m'attendre à cam])er dans un jardin, l'un de ces humides carrés creux d'où montent les orangers entre les bandes rectilignes de faïence, — heureux encore de pouvoir enfoncer là mes piquets de tente. Il n'y a point d'hôtellerie, même arabe, à Fez. Si des amis ne l'accueillent, le voyageur européen n'a d'autre ressource que de bivouaquer sur l'esplanndc des caravanes, parmi les bédouins, les jongleurs, les négros, les marabouts, les chameaux et les puces, au bord des sublimes terrains vagues (|ui fuient sous les noirs écrans crénelés.
Ma chambre n'est pas loin de la mission française, dans la même ruelle caillouteuse des Souris, au j)remier étage d'une vieille maison, arabe naturellement, — il n'y en a pas d'autre à Kez. même celle
110 UN CREPUSCULE B'iSLAM.
du consul français dont je reçois l'hospitalité.
Pour y arriver, il faut, comme dans tous les logis mauresques, passer d'abord sous une voûte, séjour, la nuit, de gardiens à barbe grave, qui posent là leurs nattes, ^ — le jour, des « gens du banc », clients, quémandeurs, candidats à la protection française, qui cherchent d'abord la protection des portiers et serviteurs du consulat. Quelquesuns poussent plus loin le zèle : on en voit de fort dignes, aux haïks nobles et très blancs, suivre avec ostentation dans la rue le chien du consul, pour faire croire qu'ils sont familiers de la maison et que la main de la France s'est étendue sur eux. Ce n'est pas qu'ils nous aiment, mais ils rêvent d'échapper au mokkadem qui leur extorque, sous menace de prison, les douros hassanis, les grands douros d'argent qui sentent à plein nez le cuivre.
Par là rôdent aussi les hommes de notre caravane. Ils ont des mines de fatigue; le magnifique Djellali semble éteint; ses yeux noirs ne rient plus. Tout ce monde passe le jour à somnoler près de la porte, ou bien sous les orangers du jardin. Décidément Fez trop délicieuse ne vaut rien à ces Arabes. Ils ont trop d'argent. Djellali a touché ses gages; les muletiers ont vendu huit et dix douros pièce les petits serins qui firent le voyage avec nous. Mon serviteur El Hadi ne manque pas au passage de m'emprunter des pesetas. Dans une certaine échoppe du souk des orfèvres, où il court dès six heures du matin, il négocie un important achat :
trois ceintures tissées d'or pour sa famille de Tanger. Car il a deux épouses, « le jeune et le vieux » (point de cadeau pour le vieux), et deux enfants : « Ya Sidi ! un homme et une femme, mais, tu sais, sf/hir, sfjhir, petite, petite » —
Le salaam rendu à tous ces personnages, j'arrive à mon logis par un escalier en colimaçon, noir et plein de mystères. Souvent, quand j'y monte, j'entends au-dessus de ma tête des galopades précipitées, des portes pesantes que l'on ferme à grand bruit, des ferraillements de verrou. Là-haut, paraîtil, sont les appartements privés d'un sais, et dans notre escalier commun ses femmes manquent à tout moment de nous rencontrer. Le lendemain de mon arrivée, je me trompai de porte et j'entr'ouvris la leur ; quel éclat! Tragique, les bras levés, une vieille grand'mère surgit et se jeta sur le seuil. Une seconde, j'aperçus deux fillettes, une robe de soie jaune qui fu3'ait, le geste éperdu de deux mains couvrant un visage.
Dans ma chambre, très grande, règne une pénombre presque religieuse, car le jour entre là tamisé par des pourpres et des violets de verrière. Deux puissantes colonnes, toutes blanches et dignes d'une mosquée, en soutiennent les poutres. Nul bibelot ni meuble ne compliquent la calmante simplicité du lieu. Un grand tapis do Siiu'rnc. un
divan très bas dont les hautes laines multicolores régnent sur trois côtés du logis; par-dessus, et jusqu'au tiers du mur, une longue tenture maghrébine, qui ne fait que répéter, rouge sur jaune, jaune sur rouge, alternativement, le fer à cheval des grandes portes mauresques ; — dans une baie profonde, l'ogive du vitrail; tout en haut, sous l'arête du plafond, une rangée de lucarnes d'oii ne tombe jamais un rayon de soleil, mais seulement une pâle clarté atténuée, et qui, fraîche comme de l'eau, semble couler avec lenteur sur la chaux du mur : tout cela fait une retraite de belle paix arabe. L'ombre y est riche et délicieuse; c'est une transparence égale, la même du matin jusqu'au soir, comme la température qui s'élève à peine, à l'heure où le soleil plane sur la ville grise et décolorée par l'excès de sa lumière. Dans cet immobile demi-jour, la blancheur des piliers et des murs est douce, aérienne; c'est de l'ombre claire et presque immatérielle. Sur ces vides lactés, les primaires et somptueuses couleurs des tapis s'exaltent; leur éclat profond est celui des joyaux enfermés. Grave décor d'une richesse toute abstraite : nulle image du monde réel ne vient s'y mêler pour occuper l'esprit. Sous ces prestiges de la pure couleur qui chante sensuellement et s'harmonise dans l'ombre, la pensée reste plus facilement oisive ; sans effort, le regard suit les alternances rouges et jaunes de ces ogives répétées qui ne sont que rythme et musique sur les murs. On se laisse pénétrer par
ces influences; elles engourdissent comme une vapeur de haschich : c'est dans leurs demeures que ces Maures apprennent les délices de se taire, et devant un samovar et de petites tnsses, de se muer en choses.
Mais je ne sais ce qu'il y a d'autre dans ce logis, qui nous le fait plus étrange et nous dissout nos réalités ordinaires : non seulement Farome de cèdre et de santal spécial à toutes les maisons mauresques, mais peut être une trace d'encens, très vague, impossible à situer, un souvenir des fumées de l'aloès et du benjoin. C'est comme l'âme du lieu, son âme pour toujours et qui n'aura jamais fini de s'évaporer.
J'ouvre ma verrière et je la trouve tristement grillée au dehors. Alors je m'explique mieux l'imperceptible effluve qui traîne encore ici. Sans doute cette grande chambre fut un appartement de femmes. Cotte fenêtre est faite pour qu'une femme, à demi couchée sur le tapis, sans effort, puisse poser son bras sur l'appui de pierre, tourner les 3^eux vers les feuillages du jardin, savourer à l'aise la fraîcheur perpétuelle et chantante du jet d'eau. Dans ces retraites d'ombre oli n'entre pas un autre bruit, elles sont bien, les recluses, à la saison des journées ardentes, pour dormir à demi sur des divans très bas, et ne rien faire que se peindre, se parfumer, jouer avec des peignes et des miroirs. Deux bras pâles qui se lèvent, une attitude paresseuse contre une colonne, des lueurs de bijoux, le feu mouvant dvs voiles et des robes, que cela doit èlre
114 UN CRÉPUSCULE DISLAM.
grave et beau sur ces fonds d'ombre blanche, dans le demi-jour mystérieux qui descend des lucarnes et se refroidit en glissant sur le lait de chaux, et ne vibre ni ne change ! 11 en est resté cet immortel et léger parfum, je ne sais quel charme pénétrant de paix musulmane.
A travers les arabesques du grillage, à l'heure de la sieste, je regarde le beau jardin intérieur. Un blanc parvis le précède, d'où montent deux orangers chargés de leurs fruits d'or; leur tronc sort d'un petit cercle vide découpé dans les dalles. Au centre, une large coupe d'albâtre où bruit le jet d'eau secret qui la fait éternellement déborder. Ce parvis, cette vasque, ces arbres précieux et prisonniers dans du marbre, leurs ombres qui s'y découpent avec une immobile précision, voilà bien de la pure beauté arabe : beauté sensuelle de la lumière, de l'eau, de la verdure, astreinte à des rythmes savants, à des ordonnances rigoureuses, et que l'on goûte à la façon arabe, longuement, aux heures brûlantes, comme les couleurs et les parfums d'un bouquet dans un vase, comme une eau délicieuse et glacée, sans bouger, en fermant à demi les yeux.
Au delà de ce promenoir, le rectangle vert et lustré du profond jardin. La fraîche épaisseur en est si compacte que de cette fenêtre où je m'accoude, le regard la fouille sans pouvoir la percer. Là-dessous règne une obscurité verte, une demi-nuit presque froide, toute végétale, un peu gourde,
dont je vois tout juste l'entrée sous les premiers orangers au bord de la cour blanche. Des bandes exhaussées de marbre partent du marbre de ce promenoir, séparant les compartiments creux où les arbres enfoncent leur pied dans le terreau. Et bien que ce jardin ne soit visible qu'aux habitants de la maison, plus secrètes encore sont ces allées sous ce plafond do feuillage embaumé. Des femmes peuvent s'y retirer, y fuir le soleil : c'est un harem et c'est un cloître; elles y trouvent paix, silence, fraîcheur pénétrante. Des rigoles d'eau laiteuse comme celle de la neige fondante ne cessent d'abreuver la terre noire dans les compartiments où poussent les orangers.
La première nuit que je passai dans ce logis, tel était le parfum qui m'arrivait par la fenêtre que je dus la fermer. J'ai cessé de m'étonner quand j'ai vu le jardin : son épais couvercle n'est qu'un tissu dense do feuilles claires et raides et de blanches fleurs étoilées. Feuilles du citronnier et de l'oranger, de courbe volontaire comme un fer de lance; dans leur arôme, acre, essentiel, toutes les énergies de cette terre et de ce soleil se concentrent. Mais quelle excessive, quelle tro[i molle fragrance de ces llours s'y mélo, comme la léthargie arabe aux élans de l'ardour arabe! De ces douces étoiles, de leur chair inerte et blanche semblent s'exhaler les plus languides iniluonces de ce monde musulman, ccllos qui énervent, dissolvent. l/lMir(»|>éon, (Il (|iii vingt siècles chrétiens ont mis un instinct
d'ascétisme, s'en défend, de ces influences, comme je me détourne d'un tel parfum, mais l'àme arabe s'y livre sans remords. En des lieux clos et blancs qui ressemblent à des cliapelles, elle s'abandonne à toutes les sensualités religieusement permises. Ainsi des femmes mauresques ne craignent pas de porter au cou, en guirlandes épaisses, ces mêmes fleurs grisantes que nous ne pouvons pas respirer longtemps...
Mais dans ce flot embaumé, la jeune volonté du printemps ne s'alanguit pas. Sur l'immortelle et sérieuse verdure, de roses pétales de pêcher se suspendent en essaims, et tout le jour sifflent de gros merles dont la noirceur est luisante comme le vert métallique du jardin. A coups de becs jaunes, à travers mille fruits d'or, dans les épaisseurs d'un feuillage plus aromatique et lustré que celui des lauriers, ces coquins bataillent et se pourchassent résolument.
Plus loin, derrière le mur, par-dessus les terrasses de chaux morte, monte un rideau clair de peupliers. Que leur verdure qui vient de naître est légère, aérienne, au-dessus des végétations qui ne changent pas! Comme on sent que cela vit, devient, que cela ne fait qu'apparaître et va passer tout de suite! Flamme verte allumée là d'hier, substance toute spirituelle et qui tient du fanlôme. On pense à la si tendre cl IVêle mélodie de Schumann, Ersl.es Griïn.... Tout l'inquiet mystère de notre rapide
DANS l'ombre de FEZ. H7
printemps du nord est dans ces peupliers (|ue, le soir, un j)elit vent remue, et qui frissonnent alors, ruissellent de haut en bas comme une eau de montagne sur les cailloux toujours lavés —
A côté de cette vie fugitive se montre un terne morceau de la très vieille Fez : une confusion de terrasses inanimées, comme un semis de dalles serrées dans un cimetière. Une indicible mélancolie s'exhale de toute cette pâleur terreuse. Elle s'en va, la triste ville, jusqu'au bord d'un plateau qui, d'ici, semble rocheux, mais les pierres qui le jonchent sont, je le sais, de véritables et très anciens sépulcres. Je distingue là- bas quelques marabouts délabrés, des koubbas de saints et docteurs qui s'illustrèrent jadis dans les mosquées de Séville et de Cordoue. Tout cela qui date du moyen Age est en ruine, couleur de cendre et de pierre brûlée, comme si quelque feu dévastateur avait j)assé là.
Et par derrière, les campagnes libres. D'abord une zone de frais vergers, puis, tout le pays s' abaissant soudain, l'étrange dépression, claire, toute minérale, où luit une boucle du Sebou (déjà les régions sauvages et sans maître). Et tout au loin, des montagnes de pierre nue, extraordinairemcnt allégées par les magies du soir, et qui ne semblent |)res(jue plus de la matière, tant elles sont lisses il comme transparentes : glaces blcuàiros, diraiton. comme colles que le Vinci drossait niysféri(nisoinont au fond do ses paysages.
il8 UN CRÉPUSCULE D'ISLAM.
La base du ciel à l'occident est d'un rose déjà froid, quand un coup de canon du côté de Fez Djdid annonce l'heure sainte du maglireb, et que le soleil a fini de se coucher. Aussitôt un drapeau blanc monte à l'unique minaret qui confine au cimetière de Bab-Ftouh, celui de la mosquée des Andalous, tout couvert do chaux, lourdement primitif, le plus âgé de la ville, et qui date comme elle du Lx" siècle, des premiers Idrissides. Et tout de suite, le même signal se lève aux lanternes de toutes les autres tours, en même temps que sur les plus proches je vois le muezzin sortir de son trou et commencer à faire lentement le tour de son belvédère. Alors, de ces minarets, comme de tous ceux qui sont cachés, de longs appels s'élancent dans l'espace, tristes, étrangement mineurs, et se prolongent, et plancjit au-dessus de Fez, clamés à pleine voix par le chanteur qui, renversant sa tête en arrière dans l'elTort, pose au coin de sa bouche le tranchant de sa main pour jeter plus loin le cri modulé, la mélopée mordante et longuement tenue, où se répète encore une fois l'éternelle affirmation de l'Islam : Allah aelibar!
Allah aekbar! proclame encore une fois la vieille ville, sous le ciel rose et froid de ce soir, comme tous les soirs depuis douze siècles, — la vieille ville fanatique où le passé si lointain dure encore, et qui ne sait rien des changements de l'humanité. Allah aekbar^! simplement, toujours, dans la solitude et les ruines d'aujourd'hui , comme au
DANS L'OMBIIE I)K KKZ. 1 1 'J
temps des empires et de radolesccnce heureuse! ^]t tous ces cris au timbre étrange, glapissant, se croisent en se prolongeant, se mêlent en ciiromatiques discordances. Cela fait pendant quelques minutes, sur la cité livide, un concert sauvage et qui donne un peu le frisson, comme celui des invisibles cliacals subitement dans les campagnes à la tombée de la nuit. Puis le silence de mort retombe, et l'on voit que le drapeau blanc des Andalous n'est plus là. Et tous les autres s'éclipsent à leur tour, — et rien, pas une fumée ne bouge à la surface de Fez.
i9 avril. — Ces premiers jours j'ai traversé la ville dans tous les sens; j'ai plongé dans les bazars clos et vaporeux où se pousse une multitude blanche, en lignes pointillantes, étroites comme celles des fourmis dans les galeries d'une fourmilière. Je me suis perdu dans des ruelles presque fermées par en haut, si noires, profondes et mortes, qu'on y croyait cheminer sous terre, dans une ville enfouie par les siècles, au-dessous des niveaux où se meuvent aujourd'hui les vivants. J'ai fait le tour de Fez, à travers des vergers, des ruisseaux, des rochers et des sépultures. Mais jardins et cimetières, pullulants bazars et tranchées désertes, j'avais déjcà connu ces choses; elles m'ont dit leur âme dans toutes les vieilles cités célèbres d'Islam.
Ce qui n'a point d'analogue, ce qui m'appelle, me sollicite, me possède ici tous les jours, au déclin du soleil, c'est le prodigieux décor par où je suis entré dans Fez, cette suite de grandes aires fortifiées, de ruines qui surgissent et menacent, ce
dédale de couloirs et de poternes entre des terrains de campement et de parade, que le premier jour nous avons traversé si vite. J'y reviens chaque soir pour m'en étonner ciiaque soir davantaj^e. Je n'apprends pas à m'y reconnaître. Cela me reste vague, immense, indéterminé. Au retour, dans ma chambre, si je ferme les yeux, c'est une hallucination de créneaux ; des murs à l'infini, de tous côtés, emprisonnant l'espace, obsédant le regard, leurs lignes sans fin de clous acérés, des peignes gigantesques et farouches hérissant de noirceur l'acier du ciel crépusculaire. Puis, l'image se précisant tout d'un coup, de grandes cours, chacune dilTérente avec son peuple, ses murs, ses bastions distincts. Variations imprévues sur un mode tragique et légendaire. Je revois les portes triomphales, leurs barres de créneaux entre des donjons cyclopéens et d'un autre âge, leurs fiers rectangles emboîtés, où s'inscrit, sous un tendre lacis de faïence, le fer à cheval superbe et noir, tout noir, car c'est une voûte qui tourne deux fois dans la profondeur du mur; elle est haute comme celle d'une église, et son issue n'est pas visible. Je revois les [)uissants battants dont le bois lamé de bronze (lalo des Mérinides, et dans la pénombre intérieure, sons la haute croisée d'ogive, les bancs dénivelés de brique et de pierre, où depuis six cents ans, des soldats sommeillent, des cadis rendent la justice, accroupis en leurs blanches laines au-dessus des plaideurs accroupis.
Mais, surtout, je la revois, cette humanité d'aspect invariable, harmonique à ce décor monumental, et mystérieuse dans ses voiles où chaque figure perd son caractère individuel et momentané, se généralise, se solennise, comme ces murs sous la main des siècles, et paraît leur contemporaine. Je revois les gueux, les mendiants, qui, dans leurs haillons, sont chez eux, au pied des portiques admirables, un peuple d'autrefois et d'aujourd'hui, humble dans le cailloutis et la poussière de ce sol bosselé, mais aussi beau, naturel, à sa place, entre les architectures épiques, aussi touchant que la poudre et les pierres de ce même sol vénérable qu'ont usé les générations. Ces vieillards qui se lèvent, aveugles, royalement drapés dans une loque, sont augustes de la môme dignité que ces remparts dont tout le faîte, autrefois dentelé, a fondu comme la crête d'un rocher dans les orages et les pluies des siècles sans nombre.
Mais la secrète relation que l'on devine entre ces hommes et ces choses est plus profonde encore. En Europe, il en est de la structure matérielle d'une cité comme du peuple qui s'y loge; ses édifices sont des individus très dissemblables. Chacun a son âge, son style, sa physionomie, qui font sa personne distincte ; les plus anciens diffèrent des modernes, comme le Parisien du xv*" siècle fut autre, par son esprit, sa figure et son costume que celui d'aujourd'hui. On imagine une suite discontinue d'époques dont chacune eut ses
DANS l'ombre de FEZ. 123
dehors et son âme. Si l'on regarde les rues modernes, chaque maison porte, avec sa date n''ccnte, la signature de son architecte; elle est désignée sur un cadastre; ses diverses parties servent à des usages spéciaux et que l'on ignorait hier. Elle est modiliahle : on vient de l'agrandir ou de la réparer. Derrière la plus simple de ces œuvres humaines, vous sentez un vouloir distinct, possesseur ou constructeur. Au contraire, une cité d'Islam est tout anonyme et collective, un agglomérat sans âge, une seule et vieille enveloppe où s'enferme, comme dans une coquille, non pas une pluralité et une succession de vies individuelles, mais une seule vie, qui de siècle en siècle se poursuit en elle, toujours la môme, manifestée par le même mouvement, régie par les mêmes tendances, et ne changeant que par la haisse graduelle du principe organisateur qui l'a développée. Passivement elle dure, l'antique enveloppe, sans qu'aucun vouloir actif et impie tente de l'adapter à de nouvelles fonctions. Elle se modifie, mais d'elle-même, à force de durer, par l'insensihle action des puissances qui dissolvent : pierres qui se délitent et que rongent des lichens, profds des murs qui s'émousscnt, et leurs éhréchures où de l'herhe s'accroche, et leur hase qui peu à peu s'enterre, — asj)0(ts ])lus émouvants des œuvres humaines d'où s'elTace l)ar degrés la trace du vouloir humain. ;"i mesnr»' que la nature les reprend dans son éternité. C'est alors que cette forme visible de la cité est
pour son peuple une présence immémoriale comme celle des montagnes environnantes, acceptée d'avance, comme ce paysage, par chaque génération qui vient y naître et s'y blottit, reçoit son caractère de cette forme matérielle presque autant que des formes invisibles de la religion, la laisse à la génération suivante, telle qu'elle l'a trouvée, plus vénérable seulement d'avoir tant servi et de servir encore, — d'autant plus belle des couleurs du temps, et plus touchante, que la vie collective au dedans est plus ancienne, décline, s'affaisse vers la mort, comme aujourd'hui celle de Fez, du Maghreb et de tout l'Islam,
Voilà ce qui se révélait confusément à l'esprit tout à l'heure dans ces grandes aires dévastées de Fez Djdid, qui s'espacent autour du grand Mechouar... Des martinets ivres de vie et de printemps tourbillonnaient en criant entre des murs accablants de citadelle. A l'autre bout d'une cour immense, un porche s'enfonçait sous un rang de créneaux dressés dans le ciel clair comme les pointes souveraines d'un diadème. Des tours symétriques flanquaient superbement cette grande ogive outrepassée, et, par delà, d'autres tours se levaient, si puissantes celles-là, si colossales, vétustés et gravement dorées de lichen, qu'on les reconnaissait avec certitude pour les témoins du plus illustre et plus ancien passé, de quelque grand empire almoravide ou almohade.
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Mais à terre une foule inerte se pelotonnait au pied des murs, des hommes, des femmes, des vieux, des jeunes. Ceux-ci serrant leurs voiles autour d'eux, comme les vieillards, n'étaient pas moins mornes, taciturnes, moins vieillards. L'apathie de celte foule était bien celle de la vieillesse qui déjà s'inmiobilise dans le repos délinitif après toutes les tâches de la vie, qui n'aspire qu'à ne remuer plus, qu'à ne penser plus, qu'à ne parler plus, qu'à s'adosser à quelque mur, au soleil, et d'une A^ague prunelle regarder passer les heures. Vieillesse non des individus, mais de la race, non des vies particulières, mais de cette longue vie totale qui depuis tant de siècles dure dans ces mêmes enceintes.
.le reviens dans Fez Bali — Kez l'ancienne — par le couloir de Bou-Djeloud et l'esplanade qui longe les sublimes terrains vagues. Je m'y arrête chaque soir longuement. Si je ne pouvais emporter d'ici qu'une seule image, c'est bien celle-là que je choisirais. (Irandeur désolée, muettes suggestions du |»assé légendaire, délabrements, tout ce (}ui intéresse l'àmeà Fez s'y présente avec des aspects d'autant [)lus émouvants qu'ils sont d'ordre général. Ilien ici de pittoresque, rien de spécialement sarrasin comme dans les cours superbes de parade. ScMiIcmenl de la ruine liumaiiu>, Iteuvre des âges, <niiiiiii' en l'.iiNpIc. d;ins l'Assassif tli<di;iiii : pier-
raille, poussière, décombres, étendues muettes, vestiges de la vie oii la vie ne peut plus germer.
Et cela s'enfuit librement sous des zigzags de très anciens murs crénelés, sombres écrans dont les replis enfouis à moitié dans la poudre des siècles poussent l'un derrière l'autre leurs faces successives en promontoires aigus, en éperons de plus en plus abaissés et qui finissent très loin par se confondre à la terre. De ce côté-là, nulle autre limite, semble-t-il d'abord, que la lointaine montagne; mais à d'inappréciables distances on finit par reconnaître, presque au ras du sol jaunâtre, une très longue ligne de créneaux jaunâtres, émergeant peut-être de quelque ravin — l'enceinte de la ville qui par delà ces dévastations, et malgré tant d'enceintes traversées, nous enferme toujours.
Comment se rassasier de ces champs de silence et d'abandon, où les seuls détails sont au loin des sépultures et des lignes interrompues de créneaux?... C'est plus ici que de la vieillesse, c'est la mort elle-même, son silence, ses restes desséchés gisant sur de la poussière, y mêlant peu à peu leur propre poussière. Les siècles ont fait leur œuvre : le dernier vestige s'est effacé de ce qui fut chair et sang autour de ces grands ossements. Il reste la cendre d'une ville dans une carapace immense de murailles presque enterrées. Si quelque vie pourtant finit par s'y déceler, elle ajoute seulement à cette impression de mort. Si faible et clairsemée, on sent ([u'clle est adventice, étrangère, qu'elle
s'est posée là comme sur un grand cadavre, y remuant avec des lenteurs de larve, ou bien inerte et s'y confondant [)resque : silhouettes spectrales de bédouins lapis à terre, taches pâles de leurs pauvres tentes dans le soir, chiens faméliques, troupes confuses de dromadaires agenouillés, aussi étranges et peu actuels, aussi jaunes que ce sol où s'allongent leurs têtes desséchées, — ces quelques vivants, d'ailleurs, n'occupantque les premiers plans derrière le vague talus qui borne l'esplanade très peuplée où nous sommes arrêtés. Par delà, tout est vide, inanimé : rien qu'un minaret solitaire, quelques koubbas qui s'effritent, un seul palmier, demi-mort; puis, très loin, sous la montagne, un blême pêle-mêle où l'on finit par reconnaître des trouées de carrières, des falaises, un bastion, deux petits restes d'arches sur une hauteur.
Mais partout dans ces espaces s'allongent les vieux parapets tragiques. On en découvre toujours, sans pouvoir comprendre l'ordonnance et la raison de tant de lignes qui ne semblent là que pour témoigner du grand moyen âge, et pour ajouter à tant «h^ pathétique. Les plus proches lèvent à contrejour, au-dessus des humbles l)ivouacs, leurs quatre r('[»lis noirs et farouchement hérissés : on dii'ait des bataillons d'autreh)is (jui s'avancent l'un derrière l'autre, sous les pointes de leurs javelines, et qui sont restés là, debout, se souvenant et surveillant ce monde qui se défait en silence. Mais les plus (Soignés, à peine reconnaissables, se haussent tout
128 UN CRÉPUSCULE DISLAM.
juste au-dessus de cette terre aride : longs râteaux jaunes qui se multiplient à mesure que l'on regarde, et dont s'accroît cette triste confusion.
Quelles suggestions de paix dans la mort! engourdissantes comme une fumée de kief. Combien puissantes, ces influences, à modeler Têtre de ceux qui naissent ici et ne cessent pas d'en être enveloppés ! Toute l'âme de l'Islam flotte sur cette étendue sépulcrale et si belle. Elle veut nous dire tout bas la vanité du travail, la dignité de ne point agir ni remuer, la monotonie souveraine du temps où tout se dissout en silence, avec lenteur, en beauté, les délices entin de ces heures qui passent absolument vides, composant de leur suite et de leur néant tout l'être de ce peuple autour de nous, de ce peuple torpide qui se tapit dans ses voiles pour se taire et les savourer.
(^omme elle est nombreuse, cette foule, dans la grande esplanade de Bou-Djeloud que nous traversons lentement au bord des talus où commence une si mélancolique plaine! La plupart, bédouins et pâtres (jLii tous les soirs reviennent camper à l'abri des remparts, restent pétrifiés dans leur posture égyptienne de rêve et de silence. Entre leurs petites tentes, leurs sauvages gourbis de paille — les mêmes que nous avons vus dans les douars des campagnes, — ils jonchent la terre, ou bien, on lignes
grises et basses, regardant les passants, chcrcliant leurs puces, ils s'adossent au lopg mur aveugle qui nous domine à droite. Beaucoup vont et viennent vaguement, bavardent et stationnent en des attitudes désœuvrées.
Des cercles de badauds entourent des jongleurs nus et noirs. D'autres, par centaines, aux pieds d'un conteur, lèvent les yeux vers ses yeux ins- |)irés, vers ses grands gestes qui miment avec ardeur des histoires de djinns, de princes et de chameaux ailés. 11 y a des mendiants qui rappellent Job et Lazare, des octogénaires qui se dressent, les prunelles éteintes, en des haillons non moins superbes et troués que les A^euxmurs. Ily a de grands nègres de la frontière sénégalienne dont le masque est plus bestial à côté de la finesse arabe et de la claire beauté berbère. Il y a des sorciers du Soudan, presque nus sous leurs tiares et leurs colliers de coquillages, batteurs de tambourins, qui se trémoussent avec d'importantes grimaces, des mimiques de singes. Il y a des « saints », des lunatiques sacrés, qui se pavanent en des bernouss excentriques, des djellabas vert-pomme : on leur baise l'épaule, ou bien la main noire qui tient un ciiapelet et dispense les bénédictions. On nous park> môme d'une sainte, en ce moment retirée dans sa cabane de roseaux, qui par un ascétisme quasi indien (comme tant de traits de la religion extatifjuc du Maghreb), vit nue et se montre nue tous les jours à la foule respectueuse.
130 UN CRÉPUSCULE DISLAM.
Et presque tout ce peuple bivouaque là, en nomades fixés pour quelques semaines, mois ou années, au milieu de Fez Djdid, en groupes de contributes, avec leurs logis de toile, de laine ou de roseaux, qui forment des hameaux, des douars, — si humbles au pied des farouches défenses ! Beaucoup d'enfants et de femmes : on les aperçoit sous le coin relevé des tentes, agenouillés, tâtonnant dans l'ombre intérieure, sur de pauvres tapis de Rabat, entre les chaudrons et les théières où mijote le thé à la menthe.
Mais il faut suivre son chemin. On n'ose pas ici s'attarder, descendre de cheval, se perdre un peu dans cette foule. Notre présence n'est tolérée que si nous passons. Et cela finit par serrer un peu le cœur, ces visages de femmes bédouines, souriants parfois, et que l'on trouve beaux, de les voir soudain se glacer si leurs yeux rencontrent les nôtres.
Longues promenades par la ville, à mule ou à cheval, derrière le cavalier dont la présence nous protège. L'impression n'est pas heureuse. Le dedans peuplé de cette ville est morne autant que son dehors inanimé. Cela est froid, strict, monotone : elle sent le couvent, cette cité sainte dont les habitants sont enveloppés de blanc rigoureux, les l'emmcs plus lugubrement voilées que des carmélites, les hommes encapuchonnés, chargés de la même laine pâle dont les plis invariables semblent prescrits par une discipline, et d'où ne sortent que des visages analogues, des barbes pareillement austères, coupées suivant la règle. Un silence qui étonne, qui gêne, impose. Des voix basses, des gestes rares et surveillés, des yeux tournés à terre, et toujours la même pâleur opprimante de reclus confinés en des cryptes et des caves.
(l'est bien l'Drienl le jdus sombre (jue j'aie connu. Le sombre Maghreb, a dit Loti de ce monde où les foules sont toutes blanches, — mais que cette
blancheur est terne, triste! Elle émeut comme celle d'un suaire. La forme vivante y disparaît presque. Un tel enveloppement, surtout celui des femmes, est une contrainte imposée à la vie; ses élans s'y éteignent, ses caprices de verve et d'essor s'y amortissent. Un parti pris de lenteur, de retenue, de secret s'affirme dans ce vêtement comme dans ces maisons de chaux qui tournent le dos à la rue, dans ces vieux logis aveugles où la vie se retranche, méfiante, pour se taire et se dissimuler. A voir ce que devient ici le blanc, on comprend qu'en certains pays il signifie le deuil. C'est partout une couleur religieuse, grave, mystique par excellence, celle du lin pur autour des autels, des costumes sacerdotaux, celle qui solennise les cérémonies d'initiation.
A Jérusalem, entre des ruines de forteresse et des clôtures de monastères, devant un paysage de pierre, au sein de populations divisées en groupes fanatiques et dévorées de haine, j'avais bien cru voir la plus âpre et mélancolique cité des pays d'Islam. Mais de libres bédouines y marchaient en troupes, à visage découvert, en des attitudes rythmiques de grâce et de vigueur; déjeunes corps aigus se devinaient sous la toile bleue, blanchissante d'usure, dont les plis tombaient avec nombre, comme ceux d'une draperie mouillée. Il y avait aussi le peuple des marchands et drogmans syriens, complimenteurs, empressés, amis de l'étranger. Ici, sauf au Mellah (le ghetto, une ville à part), tout s'enferme.
DANS LOMltHE Uli FEZ. 133
se réprime, se tait. Nul bras nu qui surgisse, cerclé d'anneaux, par-dessus la foule d'un bazar pour tenir un cuivre lumineux sur une tête. Nul torse de belle lille ondoyant musicalement sous le faix d'une jarre pleine, au rythme de la démarche. Les fontaines et le cercle des femmes alentour, c'est toujours, en Orient, une scène d'heureux bavardantes et de beaux gestes, évoquant la (Irèce, les jeux de Nausicaa, les marbres pentéliques. A Fez, pour cette vieille besogne féminine, chacune reste opprimée du pesant drap pâle aux cassures sans vie, où les mouvements sont difficiles. Jeune fille ou vieille matrone, on ne sait. Et la cruche de terre ne posant ni sur la tète ni sur l'épaule, on ne voit pas le genou fléchir, le corps se redresser d'un couj) de reins, les bras emporter haut la charge, et puis, ])()ur marcher, l'attitude absolument droite, ou bien hanchante, toujours sculpturale etfière. C'est à l'échiné que se porte le ruisselant fardeau, soutenu par une corde qui s'appuie au front, comme un harnais de bœuf. Et près des vieilles fontaines de faïence aux coins des ruelles, sous l'indescriptible fouillis oriental des auvents (jui s'entre-croisent, les formes pâles vont et viennent, pliées en deux, humiliées en ces postures de bétail qui tire et qui peine.
Mais au moins celles-là qui travaillent, nous les comprenons. Pelles ne sont pas une énignu' inquiétante. Que dire de toutes les autres que l'on rencontre dans le demi-jour verdàtre des voûtes, ap-
d34 UN CRÉPUSCULE D'ISLAM.
puyées à quelque porte cloutée, vagues paquets oblongs, funèbrement enveloppés, où de vivant rien ne se révèle, sauf deux yeux dans une fente noire comme l'eau mystérieuse dans un puits? Mais que dire de ces cent mille créatures, de ce peuple en uniforme blanc qui végète en des attitudes repliées au fond de ses souterrains, et le soir, pour son plaisir, ne sait qu'aller s'asseoir sur des tombes et contempler des ruines en silence?
Au cœur ténébreux de la ville, dans les souks du vieux commerce fahsi, fourmillants tunnels, dont le réseau se resserre obscurément et s'accroche comme une toile d'araignée aux grands sanctuaires centraux, — dans cette ombre dense et populeuse, de si mornes allures impressionnent davantage. Par milliers s'alignent les marchands maures, plus haut que la foule, chacun retiré dans l'ombre de son minuscule bahut. On passe devant ces rangées; on regarde chaque individu de cette prodigieuse collection, et l'on s'étonne des nombres où se répète le type, la double empreinte de la race et du milieu. Visages tout citadins, d'épiderme transparent, extraordinairement clairs, physionomies très graves, souvent nobles dans leur fixité. Et la tenue la plus spéciale et la plus soigneuse : la barbe attentivement taillée, cernant d'un collier la face exsangue; la moustache coupée au ras des lèvres dont se dessine tout l'arc rouge et sensuel; les pieds nus, un peu roses, sortant d'un flot de gaze; et l'orgueilleuse pureté de ces voiles, la soie ou la
DANS l'omhiu-: dic fez. 135
fine laine transparente du haïk enveloppant la tête et le cou, enroulée autour du corps, par-dessus la djellaba, et puis rejetée magnifiquement sur une épaule, en plis graves et méticuleux de toge. Et la linesse pâle des mains, la réserve délicate du geste quand elles, se redressent hors des mousselines, sans que remue sous le voile le bras ou le poignet, — l'index un peu détaché pour qu'apparaisse discrètement le seul anneau d'argent permis par la religion, l'or étant défendu. Ces belles et muettes immobilités! Elles m'évoquent les brahmes de lîénarès, leurs rangs accroupis sur la dernière ligne du (jhal, au bord du Gange. Mais ce n'est pas la méditation qui replie sur soi l'homme de Fez. Ici nul rêve où s'absorbe le regard, nulle expression concentrée disant la pensée qu'envahit l'idée fixe. De rêve et de pensée, on en sent tellement peu dans ces physionomies fermées et pareilles que je n'y ai lu d'abord que le vide de l'esprit, l'impassibilité du repos qui confine au sommeil : tel le sloughi qui s'allonge à terre, tête haute, pattes étendues, et n'est jamais si beau que dans celte posture de sphinx, énigmatique parce que rien ne se passe dans son crâne étroit. Mais l'air secret de ces marchands dont chacun siège à part dans sa niche obscure, leur dignité jamais détendue dans un sourire, jamais rompue d'un geste vif, voilà qui me parle sûrement d'autre chose. .Je sens l'action d'une force, un mode social, produit de léducation, la prise sur un peuple de certaines idées très sinq)les
et déterminantes, celles qui font l'essence et le style d'une civilisation, idées d'origine religieuse, qui décident ce qui convient et ce qui ne convient pas. C'est à la mosquée que ce peuple a pris son t)q3e. Dans ces corridors obscurs et parfumés, flotte l'atmosphère ecclésiastique; le chuchotant silence de leurs foules est celui des lieux où l'on prie.
Justement au plus profond de ce labyrinthe, s'enferment les deux grands sanctuaires de Fez; ils font corps avec lui ; ils y sont comme scellés ; autour d'eux, leur sainteté s'irradie dans ce réseau qui s'enchevêtre et les enveloppe comme une ramification qu'ils auraient exsudée. Voilà le centre spirituel et mystérieux de cette cité d'Islam, tout chargé de vie religieuse et qui se transmue à peine en s'épanchant alentour pour devenir la vie laïque. Quelques-uns de ces bazars sont tout à faits sacrés, Iwrm, interdits aux bêtes comme aux chrétiens, les plus saints barrés d'une poutre transversale. Au passage, du coin de l'oeil, j'aperçois ces tunnels où je ne puis entrer, aussi peuplés et commerçants que le reste des souks, et tout au fond, dans leur vaporeuse pénombre, s'inscrivent de vaporeuses splendeurs : des cours, des fontaines, des pavillons, leurs coupoles bleues, leurs auvents qui ruissellent de stalactites, leurs péristyles, des gerbes de grêles colonnettes, des architectures d'Alhambra glorifiant la tombe de Mouley Idriss. Mouley Idriss, le fondateur, le vénéré, le saint, le clairvoyant, le chérif aux vertus immortelles, car sa baraka, plus
miraculeuse que toutes les autres, s'épanche éternellement de son tombeau, — le souverain invisible de Vga, dont le nom plus évoqué, plus adoré que celui d'Allah, obsède les cerveaux fahsis, comme celui de Shiv les cerveaux hindous à iJénarès. iMouley Idriss ! combien de millions et de millions de fois le tout-puissant vocable a-t-il été nmrmuré au cours des siècles dans le mystérieux espace qui s'ouvre au fond de ces galeries? Ses syllabes y battent perpétuellement; elles y habitent, de là se propageant à travers le pullulement des bazars, à travers des quartiers déserts, croirait-on, mais où de méfiants et populeux logis tournent le dos au passant, à travers les grandes cours extérieures de campement, de parade et de marchés, où je la reconnais au passage, la sempiternelle invocation, qui surgit du silence ou du ramage arabe ! Aloulcy Idriss! psalmodie le mendiant par terre, dont se lèvent les mains pitoyables; Mouley Idriss! supplie le malade couché parmi les passants sur la poudre de la route; Mouley Idriss! appellent les enhints qui jouent à se poursuivre; Mouley Idriss! s'écrie le voyageur, quand, par-dessus la muraille crénelée qui vient de se tendre sur la plaine, il voit monter le vert triangle qui signale au dehors, entre cinquante minarets, le lieu du mausolée. Autour de ce tombeau, dans la grande Qarouvine (la mosquée voisine et presque aussi redoutable), se concentre l'invisible puissance qui commande et rythme la vie il'un peuple, qui le cléricalise tout entier, le lige en
138 UN CRÉPUSCULE DISLAM.
des postures et des mines cénobitiques, abaissant les paupières, scellant les lèvres ou ne les entr'ouvrant que pour de discrets murmures oii passent toujours, avec onction, les noms sacrés d'Allah, du Prophète, du Fondateur, des grands chérifs, et les bénédictions, et les pieux proverbes, et les salutations rituelles, toutes les formules de la phraséologie islamique, stéréotypées comme les oraisons, les dikhrs que l'on dévide avec les grains du chapelet : les Incli Allah! les Allah aekbar! les Amin! les Ale/iloub ! les Besmala! les Dieu soit loué! Dieu est le plus grand! — et la solennelle parole qui termine tant de conversations, et par quoi, dans leurs conférences diplomatiques avec les Européens, les vizirs, blancs capucins, tentent souvent de clore les discussions : « Il n'est de puissance et de grandeur qu'en Dieu! » Oui, décidément, c'est un couvent, cette ville, la plus sainte et la plus inviolée de l'Islam africain, un couvent, — avec négresses, et marché d'esclaves, pour les joies de la chair que l'on goûte religieusement en des chambres blanches qui ressemblent à des sacristies. Le voyageur, bédouin ou commerçant, se recueille pour y faire son entrée; je vois bien qu'à la troupe de nos serviteurs les silences, la piété confite de ses habitants en imposent. Ils s'essayent à ces hypocrites et sages attitudes; ils se prosternent dans le jardin pour la prière. Leurs criaillerics se sont tues; ils ne parlent plus qu'à voix basse, et les plaisirs musulmans, dont ils savent en tout mystère et gravité
se rassasier le soir et que Fez oiïre à profusion, leur procurent une pâleur convenable, une tristesse décente, alentissant leurs gestes, éteignant leurs yeux et les cernant de nacre bleuâtre. Quelques années de cette vie sédentaire où les voluptés alternent avec les dévotions, de ces torpeurs de kief au fond de jardins murés et de ruelles moisies, et s'ils s'enferment en de pesantes draperies de laine blanche, ils commenceront à présenter les traits essentiels du type fahsi.
C'est l'apparence que les rigoristes exigent du Sultan. Plus sphinx encore que ses sujets et plus reclus, voilé toujours de candeur liliale et symbolique de sa foi plus pure, qu'il no profère que les paroles sacramentelles, qu'il ne sorte des triples enceintes où deux mille femmes sont cloîtrées avec lui que pour bénir, dispenser d'un geste unique et mesuré sa baralm de Chérif, et présider, face à la Mecque, impassible et blanc, les ecclésiastiques assemblées de son peuple! Ce n'est pas seulement pour s'être trop entouré d'Européens que le Sultan a déplu ; c'est surtout parce qu'il a tenté de se soustraire à ces disciplines et, par là, de s'écarter du type obligatoire dont il doit être la parfaite incarnation. Tous ces jeux de plein air, qu'il avait appris des Anglais, et pour lesquels derrière les murs de ses grandes cours privées, il déposait bernouss et djellaba, choquaient comme des inconvenances. Ainsi, dans une Trappe, si le supérieur, faisant mine d'indépendance et de fantaisie, jetait
bas froc et cagoule pour se promener à bicyclette. Les succès du Rogui obligèrent le Sultan à compter avec le blâme de son peuple. A mesure que grossissait la troupe du prétendant, Abd-el-Aziz remettait ses babouches, son caftan, sa rezza, s'enfermait dans son bernouss, en ajustait disciplinairement les plis; il redevenait le Chérif, l'héritier de Mahomet, le prêtre de son peuple, le Pur, l'Impénétrable, l'Imperturbable, qui reçoit d'un œil fixe les adorations, l'Ascète qui ne cherche plus de joies que dans son harem.
Aujourd'hui la morose monotonie des anciens jours est revenue. Tout se fige et se tait dans une bienséance funèbre. La ville des vivants s'harmonise comme il convient à la ville des ruines et des cimetières. Nul disparate sauf nous-mêmes, les Européens, qui choquons par nos libres allures. Làdessus nous ne pouvons nourrir d'illusions, car le Maghzen nous a fait avertir : on nous a vus trotter ou galoper dans les espaces A^ide^ des esplanades; nous avons parlé tout haut dans les souks. Prenons garde aussi de nous promener moins : tant d'allées et venues sans raison étonnent, dérangent. Autant d'infractions aux consignes cléricales qui façonnèrent ce peuple et qui, trop vieilles, ne prescrivant plus que des gestes, n'en sont que plus rigidement autoritaires. D'instinct, d'ailleurs, nous le sentons bien : entre nous et ces figures compassées et cagotes, les simples relations humaines ne sont pas possibles. Le parti pris d'une civilisation impérieuse
et stricte en a fait quelque chose de trop spécial. D'humain vraiment, je ne vois ici que les enfants. Avec eux on peut sourire, havarder, s'entendre d'un geste. Ils ne sont encore ni des Musulmans, ni des Maures, ni des Falisis ; ils sont dos enfants dont les jeux, le regard vif et direct, les élans sont ceux de tous les « petits d'hommes ». lly en a deux ou trois déjà qui nous connaissent, gavroches aux jambes lestes, à l'œil expressif, qui n'ont pas encore appris à s'accroupir en silence au pied des murs. Du plus loin qu'ils nous voient, ils accourent, veulent nous baiser l'étrier : sourires, flux de paroles, ardente pantomime, pour dire lajoie de la rencontre et l'espoir d'une piécette. L'un, musicien et qui ne se promène qu'avec sa flûte, nous suit dans les ruelles désertes, pour nous fêter là, loin des malveillants, d'un air de son roseau. Un autre, sans père ni mère, semble-t-il, erre toujours seul, à sa fantaisie, à travers les différentes foules de la ville. A l'improviste on le retrouve dans tous les quartiers. C'est un jeune chat sans maître et sans gîte, dont la seule affaire, chaque jour, est de rôder à sa guise, quêter sa pitance, et qui ne compte que sur ses ruses de chasse et le hasard, étonnante précocité de ce petit, rompu, nous dit-on, à tous les vices fjiiisis, — tellement souple, comédien, enjôleur, avec ses yeux déjeune démon, son bavardage clair et modulé, laristocralicjue acuité de ses traits, les illuminations brusques de son sourire, tout son air perpétuel de danse, qu'on ne le croirait [)as de
même race que ce peuple de sacristains musulmans. D'ailleurs, à l'en croire, il est de source illustre, ce petit mendiant. Il se dit cliérif, descendant du prophète, cousin pauvre du grand chérif d'Ouazzan. Va, Sidi! chante-t-il de sa voix caressante, ana chéri f, cherif moskin ouazzani!
Ces enfants ! par eux nous apprenons que l'humanité de Fez n'est pas si diflérente, essentiellement, des autres, et que les caractères extrêmes qui nous surprennent en elle sont des faits non de nature, mais de culture, comme au fond presque tous ceux qui distinguent les diverses sociétés blanches. Culture déjà très ancienne, au point de vue de l'histoire, si bien que ses effets, devenus héréditaires, intégrés dans la nature à force d'avoir été répétés, ont fini par apparaître spontanément chez l'individu, — mais culture bien récente, si l'on songe à tous les siècles de l'animal humain. A^oilà pourquoi l'homme de Fez, comme l'homme de toute civilisation originale, ne prend son type que tard, bien après l'enfance, à la fm de son développement, quand il a déjà passé par tous les modes plus antiques et généraux de l'espèce.
Pour atteindre les souks oii la vie maure se serre autour des sanctuaires mystérieux, nous quittons notre clair quartier de jardins à la périphérie de la ville, et nous plongeons vers le centre obscur
par d'étranges ruelles, les plus mortes que j'aie connues dans une ville arabe. Qu'y a-t-il donc qui attire tellement dans tout ce qui porte ici cette trace (le la mort? Les grandes cours fauves, les créneaux ébréchés autour des cimetières, ces ruelles sans lumière et sans vie : pourquoi ces lieux tristes nous touchent-ils plus que les frais feuillages, les grenadiers en fleur, et tout le merveilleux printemps qui se reflète en vert dans les eaux courantes de IJab-Djdid?
Que cela est solennel ! A dévaler par ces tranchées [)leines de silence et d'ombre ancienne, on se sent descendre dans la profondeur du passé, dans liipaix d'un passé qui s'est endormi là. Oui, voilà sans doute ce qui nous prend si fort : au fond de ces ténébreux couloirs, le temps ne semble plus couler. Tne paix indicible y demeure, l'avant-goût de réternel, coiiime dans une crypte où le jour ne pénètre qu'en rais de lente poussière bleue.
Et que cela enferme, emprisonne! Les parois de plâtre écaillé se rejoignent presque au-dessus de nos têtes : c'est comme un piège dont l'ouverture est plus étroite que le fond, et souvent se clôt tout à fait, (juand l'étage surplombant d'une maison, d'une suite de maisons, couvre la ruelle de ses [)Outres et l'emplit de ténèbres. Des murs aveugles, sauf de loin en loin, à des niveaux variables, un trou sombre, carré, défendu par des barreaux de fer, d'où [)endent, comme d'un soupirail, des pa([uets gris de t(»iles d'araignée. Quelquefois, passant sur
ma mule à la hauteur d'une de ces rares lucarnes, j'essaye de la sonder du regard. Mais je n'aperçois jamais rien, rien que du noir, le dedans d'un cachot. On n'imagine pas que ces murs puissent contenir autre chose que de la nuit, une vieille humidité, le néant d'un sépulcre dont le mort a fini depuis longtemps de tomber en poussière.
Mais, en bas, il y a des portes bardées de fer ou de clous énormes, et que l'on devine massives, comme il convient en des allées de cave où le bois pourrit facilement. Quelques-unes sont entr'ouvertes : on distingue une voûte de chaux pâlissante, une demi-nuit qui flotte et, plus loin, s'épaissit tout de suite ; et là dedans, parfois, une masse blême, vaguement bougeante, quelque fantôme aux gestes lents. Rembrandt seul a tout dit de ces mystères. Quelles eaux-fortes il eût rapporté de ce royaume de l'ombre! Elle habite là, à tous les états et degrés possibles de l'ombre, dense généralement, car ces maisons sont très hautes pour des logis arabes, et dans la masse compacte de maçonnerie qu'est la ville, ces passages où nous cheminons sont de profondes fissures. On ne les soupçonne pas quand d'une terrasse on voit la pâle Fez s'étendre comme un champ continu d'argile. Dans les plus clairs de ces défilés, le soleil vient tout juste frôler la crête du mur : il faut lever la tète pour voir la bande zigzagante et mince de sa vive lumière. Au-dessous, dans la fente où son rayon ne descend pas, flotte un demi-jour de reflets qui se mêlent et jouent l'un
DANS l'omiîuk di; KEZ. ^i",
dans raiiUo, une sorte de brunie cluiude qui se ( olore étriangenient, blonde et parfois presque dorée, suivant la teinte plus ou moins ancienne des [)arois.
Mais plus souvent, l'ombre est ^^ourdc et sans vibration, comme la profondeur humide et moussue d'une oubliette. Certaines voûtes sont si basses, quand le dessous noir des maisons enjambe la venelle, qu'il faut, pour ne pas s'y cogner la tète, s'aplatir sur le cou de sa mule. Longs tunnels aboucliés l'un à l'autre, en enlilades; des cheminées les interrompent, par où tombe la clarté vcrdàtre qui plonge et se perd dans les puits. Et tout cela désert, sauf, rarement, une apparition de femmes. On ne voit point d'hommes. Seulement ces tristes formes, qui se détournent contre un mur à notre approche et s'enferment tout à fait dans la couverture pâle (|ui les rend si vagues. De rares S[)ectres dans un jour de limbes, et craintifs, silencieux, cherchant à se dissimuler comme l'araignée, leur seule compagne, qui partout dans cette ombre ourdit sa toile.
Quel inextricable et vieux réseau de terriers humains! Je n'oserais m'y aventurer seul. On y pourrait tourner longtemps avant de revenir au vivant soleil. Nul point de repère : chacune de ces sapes n'aboutit qu'à une sape toute pareille. L'éclairage seulement varie, plus ou moins blême, nocturne ou vaporeux suivant que le jour descend ou se fautile de côté, suivant la hauteur des tranchées ou la longueur des souterrains.
Une fois, cependant, par hasard, nous découvrhues
un quartier différent des autres, le plus beau et que je ne réussis pas à retrouver : il n'a pas de nom et je ne sais pas le définir au soldat qui me guide. C'étaient des galeries particulièrement hautes, entre des parois de pierre, et non plus de plâtre effrité. Des arceaux en ogive étayaient ces murailles, et les portes sur les côtés seml)laient plus puissantes qu'ailleurs, des portails plutôt que des portes. La même odeur religieuse flottait là que je retrouve si souvent à Fez dans les souks, près des grands sanctuaires, dans les chambres saturées de benjoin, où des cierges brûlent à terre entre des piliers blancs. Impressions d'église. Tout faisait penser à d'étroites absides; on se sentait gêné de pénétrer brutalement là sur une mule, au tapage des fers retentissants sous les voûtes. D'abord ces perspectives où de l'ombre flotte et rayonne dans l'ombre, tantôt s'éclaircit au loin sous la triste percée d'un soupirail, tantôt s'épaissit et dort comme une vapeur noire au creux des cintres. Incessants passages d'une lueur emprisonnée à de la nuit emprisonnée : souvent un jour chaud, comme sous un vitrail encrassé; et puis de la poussière bleuissante de cave. Et ces pénombres différentes, le regard en traverse au loin dans chaque ruelle toute la succession. Couloirs voûtés et couloirs ouverts, on les voit qui s'inscrivent l'un dans l'autre, en arcs emboîtés de noirceur et de brouillard coloré où les choses baignent diversement, sans contour ni support visibles, comme en train de naître ou de se défaire,
et, plus loin, achèvent de s'engloutir tout à fait.
Et ce décor d'ép^lise aussi ; ces portes énormes et d'un autre Age où du fer forgé s'applique et se recourbe en puissantes arabesques, ces pesants vantaux qui baillent sur les premières marches d'un escalier nocturne et Aague comme celui qui monte dans les ténèbres d'un clocher! Quelquefois, pour parfaire l'illusion, de mystérieuses musi- (|ues d'église. Y a-t-il derrière ces portes et ces murs des lieux saints, des zaouïas, des tombeaux sacrés? Kst-ce tout simplement l'heure de la prière dans quelque pieux logis? On entend au passage un bourdonnement dévot, de rituelles mélopées de plain-cliant.
Et ces ligures d'église enfin, ces femmes pâles qui s'ébauchent à l'entrée des voûtes, plus chargées de voiles que des religieuses! Sur la laine qui les enveloppe, le jour imperceptiblement épars entre les murs se rassemble en s'amortissant encore. l^as un reflet, pas un de ces très incertains luisants comme il en traîne vaguement sur le salpêtre ou l'humidité de la pierre environnante. Cela est émouvant comme du rêve en train de se former, et qui lentement émerge de la nuit. C'est de la réalité à demi foiiduo, évanouie : tel un objet blanc <jui. dans la [)roi'ondeur de l'eau, n'est plus ([ue pâleur insensiblement dégradée dans la sombre transparence, et ne paraît plus peser, appartenir à la matière solide. C'est un monde à jtart d'oii ne s'épanchent que de solennisantes iniluences. Sug-
148 UN CBÉPUSCULE D'ISLAM.
gestions de mystère que l'âme reçoit avec crainte, en silence, qui se font plus directement précises, qiiand on remarque soudain que les formes incolores qui hantent ce dédale de catacombes sont essentiellement mortuaires. Rigidement empaquetées, ne révélant rien des membres, des articulations qui élancent, infléchissent la créature, elles se rétrécissent lugubrement par en haut, comme le cercueil, comme le mort enroulé dans son suaire. Il faut un efl'ort de Fimagination pour se souvenir qu'au fond de ces retraites oîi les bruits de la vie n'entrent pas, ce linceul peut recouvrir une robe de soie vive, des bijoux, des pieds habiles à la danse, un corps souple déjeune femme dressée à tous les jeux de l'amour musulman. Voilà bien l'éternel contraste du monde et de l'âme arabes : les ombres, les délabrements de la mort, et les chaudes voluptés de la chair où s'absorbent ici toutes les énergies de la vie.
Mais sans doute cette mort, ses ruines, son odeur, c'est encore de la volupté pour ces Maures. Il y savourent l'absolu de la paix, la paix pour les siècles et que rien ne troublera. Un charme engourdissant traîne dans ces ruelles que le soleil ne connaît pas. Nous-mêmes en avons appris le singulier attrait, nous y retournons souvent, comme dans ces admirables vieux cimetières où les Fahsis aiment à venir s'asseoir au crépuscule avec des roses....
D'ailleurs il est naturel que co peuple aime la mort, qu'il aspire à s'y endormir. Il y tend comme certiiins vieillards : déjà elle le possède et lui glace le cœur; le principe de vie qui suscite et maintient une société s'est retiré de lui. Ayant vu les pays turcs, je savais ce qu'est un peuple malade : ici, vraiment, la mort a commencé. A la force qui assemble et construit ont succédé les puissances qui dissolvent, et les purulences apparaissent partout. Je ne parle même pas de l'état politique du [lays, de ranarchio des tribus, de ce Maghzen dont la fonction se réduit à tâcher par des razzias périodiques, de plus en plus timides, de moins en moins lointaines, à lever l'impôt pour s'en partager le produit entre vizirs et Sultan', de son autorité qui trouve sa limite aux murs lézardés de ses villes. Je
I. Il n'y a |>uiiit de Iiudgol tl'I-^tal. saul" ci'liii de la friiorre. lri|U(l n'a pour lin (|iio la levi-c i\c l'iinpùl cl la résistance aux liliisnienai.anles réiiellions. Il passe, d'ailienrs, pies(|ue tiuit entier aux " inaniiories ■■ des chefs, et les stildals non payés deserlent.
parle de ce que peuvent constater tout de suite les yeux de la chair, de ce que Ton voit et de ce que l'on touche aussitôt qu'on a mis le pied dans ce pays. Il est clair qu'on n'y connaît plus l'élément vital d'une société : l'effort. A cette immobilité des corps qui se pelotonnent dans les bernouss et s'accroupissent par milliers, du matin au soir, sous les sombres murailles militaires du passé, correspond la léthargie des âmes. Nulle tentative de la volonté humaine pour s'imposer aux choses et les ordonner, pour défendre ses œuvres anciennes contre l'usure du temps, pour empêcher les détritus de la mort, la poudre montante des siècles de tout envahir.
Ceci est à la lettre. De Tanger à Fez, la pauvre piste que nous avons suivie s'est tracée d'ellemême, sous le cheminement des bêtes de somme; toutes celles qui sont mortes sur la route ont pourri à la place où elles sont tombées : cela fait une mince ligne de carcasses, de plus en plus continue à mesure que l'on approche de Fez. Le dernier jour, on croit suivre la trace d'une armée en déroute et poursuivie par le feu de l'ennemi.
Mêmes spectacles dans la ville sainte : le faubourg juif a pour rempart des talus de bêtes mortes amoncelées par milliers. Même à l'intérieur des murs, de tels voisinages ne gênent pas. En deçà de Bab-Djdid, dans une ruelle qui s'ouvre sur d'incomparables jardins, près des eaux courantes et des grenadiers en Heur, j'ai pu suivre sur un
DANS l'ombre de FKZ. 151
cadavre do cheval, depuis les premiers ballonneiiicnts jusquà la nudité du squelette, toutes les j)liases de la dissolution. Quand nous voulions sauner cette hàb-Djdid, les exhalaisons (jui s'échapj)aient de là nous guidaient à travers le difficile lacis des vrnelles; nous marchions à la puanteur comme les herf:,ers à l'étoile : aux carrefours, je prenais le couloir d'oii semblaient arriver les plus fades boulfées. Puis la ruelle s'ouvrait un peu, son pauvre jj;alet cessait, de grands peupliers surgissaient derrière un petit mur : je savais alors que la chose était proche, et retenant ma respiration avant d'avoir pu sentir le plus écœurant effluve, je [)oussais mon cheval et passais vite, entrevoyant seulement la noircissante ordure, d'où saillaient [)eu à peu des blancheurs d'ossements. Au bout de quinze jours, sous l'action du soleil et du grand air, il ne resta plus là qu'un squelette très propre, et de senteurs que celles des verdures neuves et de la terre humide, et de la menthe, et de l'oranger en Heurs, et la seule beauté du plus frais jtrintemps. Sauf un ou deux bouquets sauvages, ces jolis bois et ces vergers de Kez sont les premiers que nous ayons vus de|)uis VA Qçar (à cent vingt kilomètres au nord). En ce pays humiile et si vert sous les souffles de l'Atlantique, il suffirait pourtant de semer pour remplacer les arbres que les ancêtres ont coupés partout, en musulmans insoucieux de la génération suivante. Mais l'incurie est trop gniude : une seule lois, de loin, mon guide
m'a fait remarquer un vrai lucus d'oliviers autour d'un village sur la montagne. Après huit jours de steppe, nous avions envie de faire un détour pour y aller passer : ce petit bois cultivé, c'était un signe d'industrie humaine comme en Espagne, quand on vient du Sud, les usines fumantes de Barcelone. Tous les autres villages pourraient en posséder de semblables; mais planter, tailler des oliviers, cueillir des olives, pourquoi tant de peine, quand c'est assez de jeter un peu de grain au hasard du vent pour récolter de quoi faire le couscoussou avec le lait des bestiaux qui paissent l'herbage naturel?
Au moins dans les campagnes, il y a les sursauts imprévus de la vie primitive, les excitations de la guerre entre villages : un douar en mange un autre; on tire sur les caïds qui viennent lever l'impôt. Mais à Fez, dans la vieille ville de civilisation maure, rien ne coupe les longues torpeurs accoutumées. A part les formules et les automatismes de la religion, certaines attitudes qu'elle impose mécaniquement aux âmes comme aux corps, l'état habituel des âmes comme des corps, c'est l'abandon aux forces d'inertie, c'est la détente. Dans cette société qui se défait, non seulement l'homme ne sait plus se commander l'effort physique ou mental, mais il semble incapable des formes élémentaires et spontanées de l'attention. Dans sa prunelle si vague, les choses se reflètent ou ne se reflètent pas : nul intérêt, nulle volonté
DANS l'ombre de PEZ. 1u3
(l'apprendre et de se rappeler ne vient diri|j^cr et lixer son regard. De sa propre ville (la seule au monde qu'il connaisse, avec, peut-être, Mekinez), le Fahsi découAre à peine au cours de sa vie les principaux repères. La nuit tombée, si nous dînons chez un ami (fui loge au faubourg des Andalous, nos moUbaznis ne savent plus trouver lecliemindu retour. Ils s'arrêtent, discutent : à chaque porte des quartiers que nous traversons, il faut demander un garde qui nous mène à la porte suivante. A la plupart des questions que l'on pose aux gens du pays sur le pays, la réponse est, avec le geste d'impuissance de la main, la mine de sage et musulmane résignation à l'ignorance humaine (Dieu étant le plus savant) : « Mn'arefl (je ne sais pas!) » Entre tous les minarets que l'on voit surgir du champ terne de Fez, quand on la regarde du cimetière de Bab-F'touh, notre guide qui vient ici cinq ou six fois par an, nos muletiers fahsis, ne reconnaissent que ceux de Oarouyine et de Moulev Idriss. Ils s'enquièrent auprès des ilàneurs qui hantent au crépuscule les tombes et les pierres de ce plateau ; on ne sait pas leur répondre. Deux jours après mon arrivée à Fez, c'est moi qui leur désigne la coupole de chaux des Andalous. qui leur enseigne le nom des portes de Test, de liàb- Djdid à lîàb-(iliisa. De même, sur la route, ni les hommes ni le guide, (|ui ont fait vingt fois le voyage, ne pouvaient dire à deux heures près la huigiiiMir des étapes. Voilà de menus iuilices (|ue
i54 UN CRÉPUSCULE DISLAM.
l'on note soi-même et directement, — non moins significatifs au fond que les faits plus frappants qui se révèlent peu à peu. l*ar exemple, sur la géographie du Maroc, c'est auprès de la mission française que les visirs se renseignent. C'est encore les Roumis que l'on vient consulter sur la population possi])le d'une tribu rebelle qui n'est pas à vingt kilomètres de Fez. On ignore bien ce qu'est la population de Fez, — cent mille ? trois cent mille? on m'a dit les deux chiffres. Nul recensement ni registre d'état civil. « Mnaref! » répond le Maghzen à ces questions qui lui sont essentielles. Dans les ruelles de la vieille cité les hommes naissent et meurent sans que l'autorité s'en occupe, sans que la société, par un acte officiel, constate l'entrée ou la sortie de l'un de ses individus. Pareillement nul cadastre, nulle base d'évaluation de l'impôt. L'impôt est levé par des fermiers qui de chaque quartier tirent ce qu'ils peuvent, tantôt plus et tantôt moins. La voirie se fait d'elle-même, par l'effet de l'extrême nécessité vitale, avec l'aide des chiens et d'un système d'égouts qui remonte à la fondation de la ville et, sans qu'on sache comment, fonctionne à peu près. Ainsi de toute l'administration, plus vétusté et croupissante que ces égouts et non moins infectée de corruptions. Je ne me trompais pas lorsque, voyant pour la première fois se lever sur la prairie fauve la muraille de Fez, je sentais là une antique chose naturelle, poussée dans la plaine sauvage, une sorte de croûte rongée par le
temps, ])roduit spontané de la vie, (jiii peu à peu, sous l'action des forces élémentaires, a pris les aspects de la décrépitude, sans que nulle volonté actuelle et vigilante tâche du dedans à retarder son retour à la nature. Au sein de cette vieille enveloppe, la vie continue encore, de plus en plus lente et vague, à se produire, mais rien de rélléchi n'ordonne ses formes ni ses mouvements, et de ses naissances et de ses morts elle ne sait plus tenir le compte.
A quel point elle s'est appauvrie, vidée de force active, il suffit de regarder ces visages et ces corps qu'elle anime à peine pour en avoir le sentiment. Je comprends encore ces foules aiïaissées dans leurs haillons au pied des ruines guerrières : silences, immobilités stupides et qui étonnent. Mais c'est une occupation, après tout, de se réunir pour s'asseoir et se tenir coi : on rêve, on somnole avec ses frères. Vaguement, quelque fluide humain circule de l'un à l'autre, qui envehq^pe, récliaulTe, contente. En ces attitudes si pa.ssives, quelque chose agit encore de l'instinct qui groupe les hommes en société. Je comprends aussi les vieux, les éclopés que nous retrouvons chaque jour au même coin de rue : ils tendent la main automatiquement; sans arrêt, leurs lèvres marmonnent d'elles-mêmes le nom deMouley Idriss. Ils sont à demi morts; il ne leur faut que de la paix, un peu d'ombre ou de soleil. Mais que penser de ces jeunes bourgeois maures ([ui viennent s'accroupir
156 UN CRÉPUSCULE DISLAM.
dans les pâles et muettes allées de notre quartier? Vers quatre heures du soir, de loin en loin, j'en rencontre un qui chemine en longeant le mur à pas mesurés. Il est bien mis : de son ha'ik crème les plis sont méthodiquement disposés; le jaune serin de ses babouches luit d'un éclat frais; il a barbe et physionomie de juge. Il ne va pas loin; au premier lieu favorable ou plaisant, dans un coin d'ombre, devant un oranger en fleurs qui dépasse la crête du mur, il s'arrête, pose à terre le coussin de cuir rouge qu'il n'a i)as oublié d'emporter sous son bras, se laisse tomber sur ses jambes croisées, et quand nous rentrons vers six heures , nous le retrouvons là, seul toujours dans la ruelle inanimée, ou bien n'ayant bougé que pour suivre le lent déplacement de l'ombre. Qu'est-ce qui peut bien immobiliser comme pour une pénitence, dans ce triste corridor, un jeune Fahsi de bonne mine et de bonne société?
Un musulman de Tlemçen qui vit ici depuis quartorze ans me répond. Ce quartier est celui de la haute bourgeoisie maghzon, dont les pères firent jadis de grands profits dans l'administration. Mieux encore que le populaire, ces riches bourgeois savent coûter le miel de l'oisiveté'. Le matin chacun s'est
levé tard. Pendant une heure, assis sur ses talons dans un coin du patio, il a siroté le thé à la menthe ou à la citronnelle qu'il fait mijoter lui-même, avec
1. El kcsscl kif el aassel. Le rion-faire est scmbl!il)le au miel.
DANS L OiMBlîE DE FEZ. \l\l
(l'iiiliiiies [)utieiR'es, près d'un suniovar. Peul-èlre ost-il allé faire un tour «lu souk où l'on apprend les nouvelles : le dernier miracle du prétendant, un marchand assassiné par les bédouins. Plus souvent, il est resté chez lui, écoutant sur un divan la fraîche symphonie des jets d'eau, ou bien quelque négresse ^^ratter dans le jardin sa guitare à deux cordes. Sur le tard de l'après-midi, l'envie lui vient-elle de faire ([uelque chose? Alors prenant son carré de cuir, d'un pas mesuré, il s'en va choisir un coin frais dans la ruelle j)rochaine, et s'occupe à regarder les passants, les Roumis à cheval qui rentrent escortés (le leurs mokhaznis, à la légation de France. Le soir, il dîne, assis parterre sur des ta[)is de Rabat. Du boisdaloès brùlc dans les réchauds, en ilammes bleuissantes. Déjeunes serviteurs vont et viennent. Les flambeaux, sur le tapis, éclairent chaudement leurs jambes nues qui passent et frôlent de leur chair les ligures des dîneurs, éveillant l'idée des amours prochaines, des amours fahsis analogues à celles ([ui terminaient les baïKjuets d'Alcibiade. Audessus d'un bassin dr, cuivre on tend les doigts aux belles aiguières qu'ils inclinent, et puis on les [)longe dans les sauces. On parle à peine : que (lirait-on? Jîientôt reparaissent les négresses, les guitares. La soirée se poursuit, taciturne dans le grattement des cordes, se prolonge, s'il v a des invités, jas(jirà l'heure matinale oîi les seize portes intérieures îles quartiers s'ouvrant, ils peuvent rentrer chez eux, — plus souvent, quand on ne
158 UN CRÉPUSCULE DISLAM.
reçoit pas, finit dans les ordinaires voluptés où ces Maures s'épuisent, achèvent de pâlir, et dont ils tâchent à combler le vide stupéfiant de leur vie.
J'ai vu quelque chose de ces intérieurs et de ces existences. Ces tentures, ces divans, ces attitudes demi-couchées, ces pieds nus qui se croisent sur des tapis de haute laine, dans un flot de mousseline, et ne furent jamais chaussés que de savates, ces fumées déroulées avec lenteur, comme des sortilèges, cette grêle, obsédante musique, qui frôle les nerfs toujours à la même place : quelles suggestions d'engourdissement, de vague hypnose, quel bain où se débilite la volonté! Ils ne s'ennuient pas, voilà le pire. Un Européen sentirait vite la satiété de ces fades béatitudes. Un instinct ascétique, héroïque, vivant, malgré tout, chez le plus misérable d'entre nous, lui reprocherait de céder à ces mollesses torpides. Un jour il s'inventerait une besogne, frivole peut-être, mais il y trouverait le bienfait tonique de l'effort. Il a le respect de ce qu'il sent de plus, vivant et de personnel en lui : son énergie volontaire, sa prise sur les êtres et les choses. Là est la petite différence fondamentale entre notre humanité et celle-ci. Vers la fin du jour, à l'heure où les Fahsis s'en vont promener leurs chardonnerets au bord des eaux courantes, les Européens montent à cheval, galopent dans la plaine, et rien ne paraît plus incompréhensible au peuple de Fez que ces agitations sans but. S'il en est parmi les nôtres qui répugnent au mouvement et ne veulent plus aller,
comme les Maures, qu'au pas des somnolentes mules, ce sont les très anciens résidents, ceux (jui portent hernouss et djellaba, et qui, profondément, ont subi les influences indigènes.
Encore ceux-là gardent-ils le besoin de l'eiïort mental; ils lisent, écrivent; par les journaux et revues leur [tenséi- reste en relation avec l'Europe, ("■elle d'un l*'alisi se limite aux murs de J'ez, à la vieille cité qui ne communique avec le monde que par de vagues pistes de mulets. Même l'ancienne culture arabe, celle dont Eez fut la seule gardienne après la cbute de Grenade, a fini de mourir de langueur. Des musulmans me parlent de la (Jarouyine, de son université, de ses ulémas, fijuilis et tollià ; mais s'il est une seule des vraies sciences de jadis qui vive encore là, ils ne peuvent pas me la nommer. Tout semble se borner au Koràn, aux gloses, à de la rhétorique, à du droit, c'est-à-dire encore à du Korân, aux sentences des ulémas célèbres, à l'étude des versets qu'on peut se jeter à la tète dans les litiges. Une fonction grave (les ulémas, c'est, à la requête d'une famille dévote, de se n'iiiiii- pcmr décider si les médecines des Européens sont des sortilèges pei'mis; c'est, sur l'ordre du sultan, de prouver faux les miracles du lîogui, (II' conjurer ses démons proctecteurs, de composer contre lui des poèmes, de chercher dans le Koràn et de |)ublier les sourates qui le maudissent. Quant aux tolbà. je vois comment ils s'amusent; c'est assez pour imaginer comment ils travaillent. Hier ils
erraient vaguement dans les souks, par petites troupes derrière une musiquette, en mendiant des sous dans une séijile. Leur fête annuelle vient de commencer. Ils campent hors des murs, autour de leur sultan de carnaval. Je suis allé les voir : rien de plus mélancolique. Au bord de l'oued Fahs, assis par menus groupes, les uns font frire des beignets, cuisent de petites saucisses, sans rien dire; les autres, repliés sur eux-mêmes, regardent la prairie.
L'universelle paresse fait l'universelle improbité. Il en est de cette société comme de certains malades qui se démoralisent en même temps qu'ils se débilitent. C'est aux dépens de son devoir que l'homme profondément épuisé fait sa première épargne d'énergie. Trop pauvre, il ne se donne plus, et dans cette diminution de lui-même l'instinct égoïste, plus ancien que l'instinct social et plus essentiel à la vie, subsiste seul. En même temps, les synthèses morales se défaisant avec la volonté <[ui coordonne et résiste, il tombe au caprice, et commence par incarner le principe d'anarchie qu'il va porter à son groupe. Il faut venir ici pour méditer à fond sur l'idéal prêché par Carlyle et Ruskin aux sociétés anglo-saxonnes. A la vue de son contraire réalisé, on comprend que le seul bien d'un peuple, c'est sa quantité de vie, de vie spontanément ordonnée, appliquée aux fins générales, chaque individu joyeux de l'afflux
DANS L'OMBHE de VE/.. 161
do, son énergie, recevant de la faniillo. de rrcole, du Mirtier, de la ndiuion. les disciplines toutes faites, harmoniques à son groupe, qui ecjniniandent l'emploi de cette énergie et la tendent vers l'accomplissement complet et cordial du devoir. L'élan spontané de l'homme à la tâche accoutumée, qu'il aime et respecte pour elle-même, à la quotidienne tâche qui le marque d'un caractère, et fait sa heaulé comme sa dignité, voilà l'élément vital d'un peuple; et si lUiskin ajoute à la prédication de Carlyle le conseil du repos et du jeu, c'est pour que s'accumulent à nouveau, abondantes et joyeuses, les puissances de travail et d'attention. Dans les sociétés les plus languissantes, presque toujours quel([ue chose sul)siste qui correspond à ces définitions du bien social : des gouverneurs ont le souci de l'intérêt [)ul)lic, des soldats se dévouent, des fonctionnaires s'acquittent de leur fonction. Mais, au Maghreb, la société a fini de languir. Qu'on se penche sur ce monde, dont les rigidités farouches semblent si belles quand on songe aux fiévreux labeurs sans âme, aux bruyants ébats de nos foules, et l'on reconnaîtra l'odeur qu'il exhale. Il a la majesti- du cadavre, et l'artiste ne voit rien d'abord que cette majesté. Avant de savoir, on désire passionnément (jue jamais industriels et locomotives d'Europe ne viennent violer de tels silences, tant d'immobilité millénaire, que Fez ne soit jamais ce • lu'est la Tanger d'aujourd'hui, avec son pêle-mêle espagnol, juif et marseillais, ses afliclies criardes
162 UN CRKPUSCULE D'ISLAM.
et tout le charivari rastaquouère dont les vrais musulmans s'écartent, réfugiés dans le souvenir des âges antérieurs et la blanche paix hautaine de leur kasbah. J'ai souhaité que, dans l'universel enlaidissement de la planète par la civilisation de type industriel que nous appelons la civilisation, ce pays-ci demeurât intact, et que là se perpétuât par miracle le moyen âge musulman, avec sa foi, ses formes originales, le rêve spécial de ses foules, un libre rêve que nulle domination étrangère ne viendrait limiter. J'ai fini par comprendre que tout vaut mieux que la présente stagnation putride. Au contact de la vie étrangère, cette société se reprendrait peut-être à tressaillir. En tout cas, elle n'a rien à perdre : la mort, voilà l'état qui ne saurait empirer. Ce qu'est à présent le Maghreb, il ne suffit pas, pour le savoir, de regarder en passant : sa forme est encore à peu près celle de la créature vivante. C'est le dedans qu'il faut connaître. Sur les rapines des vizirs, gouverneurs, khalifas, amels, mohtasibs, sur les impôts qu'ils inventent ou bien décuplent à leur gré, font payer une première fois en espèces, et puis en nature, sur leurs extorsions par le bâton et la prison, sur la misère des foules, sur sa conséquence, la prostitution quasi universelle et que les autorités encouragent parce qu'elles en tirent profit, sur les vices masculins dont les signes sont visibles dans la rue, sur la profonde dégénérescence de ces corps qui ne semblent beaux que parce qu'ils sont drapés, sur l'état de panique où vivent périodique-
DANS L'OMBRE DE FEZ. 1 iV.i
ment les habitants des villes derrière leurs murailles ruinées, sur rimpuissance de la troupe et sa chronique désorganisation, les officiers volant la nourriture de leurs hommes, les hommes vendant aux rebelles leurs cartouches et leurs fusils, et désertant quand il leur plaît, — sur toute cette grangrène, il faut consulter, comme je l'ai fait, non seulement les quelques Européens nés ou depuis longtemps établis dans le pays, commerçants, agents officiels, officiers instructeurs, médecins, mais des musulmans algériens (jui vivent à Tanger, El Qçar ou Fez, et ne parlent de ce qu'ils voient qu'avec le sou rire du mépris.
Si je me borne à ce qui me tombe sous les yeux en quelques semaines, je note les faits suivants. Le soir de notre arrivée, la poste annonça que le courrier de Tanger venait d'être pillé dans la iMontagne l?ouge. Vax ce moment, il l'est une fois sur quatre. Ouelques jours a[»rès, le Maghzen fit dire aux Européens qu'il y avait péril, même avec escorte, à sortir des murs après six heures et demie. Deux jours plus tard, sur la sente qui longe le torrent, près de |{àb-Sidi-IU)U-.lida, quatre ])ersonnes furent tuées au crépuscule — le crépuscule admirable, l'heure demi-nocturne et dorée du .Maghreb, l/heure de la crainte aussi. Alors, la campagne étant jnes(jue vide, les pillards, (|ui n'ulenl à dislance, s'approchent par petits groupes, comme les chacals (jue le jour tenait écartés, pour surprendre, bètes ou gens, tout ce qui n'est pas encore réfugié
derrière les remparts. Dès six heures, ils s'enhardissent à traverser l'oued Fahs, ils avancent en se rasant derrière les rochers, les jardins, le talus de la rivière, aux aguets, épiant sans être vus les mouvements de leur gibier. On nous apprend à les reconnaître, on nous décrit les allures, les gestes qui trahissent des intentions d'attaque, on nous enseigne les précautions à prendre à la vue d'un groupe suspect de cavaliers : ne pas se laisser « couper » de la ville, éviter de passer à leur gauche, c'est-à-dire du côté où, sans bouger de' leurs selles, ils n'auront, pour faire feu, qu'à soudain baisser le canon de leurs fusils. Munis de ces principes de tactique, on peut se promener. Nous risquons beaucoup moins d'ailleurs que les bourgeois fahsis. Ces pillards berbères ne sont pas des fanatiques : ils ne haïssent pas le Roumi; et que lui prendraient-ils? que feraient-ils de sa selle sans dossier et de ses étriers européens? Leur vraie proie, c'est Fez, Fez mourante, qu'ils guettent, qu'ils entourent presque, qu'ils empêchent de communiquer avec le Sud, avec cette Mekinez toute proche, et qu'il nous faut renoncer à visiter. Plusieurs fois déjà, ils ont osé franchir les grandes ogives, passer sous le fer à cheval et les voûtes de Bàb-Marouk où les tètes, accrochées depuis trop longtemps aux créneaux, ne les effrayaient plus. Vite, on fermait les portes intérieures, celles qui séparent les seize quartiers de la ville. Mais les premiers souks étaient à leur merci.
DAiNS L'OMBRE DE FEZ. 165
Il y a deux ans. ils crurent lenr jour xcnu. Des troubles avaient remué Fez, à propos d'un .In if (jni s'était permis de se promener à cheval, monture interdite à ses coreligionnaires. Dans la jurande cour de Bou-Djeloud, pleine, comme toujours, de campements et de (làneurs, la bote s'était cabrée, bousculant un de ces cbérifs mendiants dont la foule baise dévotement les mains. Le Juif avait été tiré bas de sa bête, échiné de coups de triques, [»uis traîné dans un enclos plein de paille, arrosé de pétrole et brûlé vif. Là-dessus, chasse aux Israélites, qui se barricadèrent dans leur lAlellab. Moins de deux heures après, de grandes bandes berbères arrivaient au pied des remparts. Ils avaient entendu dire qu'on allait piller le Mellah. (-omme le ciel, au soir d'une bataille, s'emplit d'un tournoiement d'oiseaux de proie venus si vite on ne sait d'oij, ces rapaces, mystérieusement avertis, se pressaient à tire-d'aile au saccaijre.
(i'est ici le [)oint extrême, avant la ponssière et la cendre, d'une dissolution sociale. Mais tout pays d'Islam présente des spectacles analogues : immobilités grandioses que rompent les seules activités de la mort. On dirait qu'avant organisé et snscité des sociétés d'nn certain t\|)e. la foi musnlniane fut un fei-inent dont l'énergie s'est ('puisée. La forme atteinte, le changement n'est plus (|ue vers le (IimIIm. et rien ne subsiste (|ue par la forée d inertie, incessamment entamé, rongi- |»ai- les
actions du dehors, miné par la tendance intérieure à la désagrégation. Dans les campagnes et dans les villes, tout porte le signe visil^le et matériel de la mort : dévastation, usure, terrains mangés, murailles qui se délitent, maisons millénaires qui s'affaissent, ruines qui se confondent aux rochers, et les cimetières, si beaux, vastes, abandonnés, autour de ce qui languit encore de vivant. Nulle force plastique qui vienne édifier, ordonner de la matière nouvelle à la place de la matière morte. C'est que dans la société, comme dans chaque âme, tout étant pris, cristallisé suivant une certaine loi, toute possibilité d'une autre forme se trouve niée, tout mouvement vers elle inconcevable. Non seulement l'idée d'une forme nouvelle ne se présente pas, mais la vue de la forme étrangère ne suggère qu'une réaction hostile. Sur de tels cerveaux l'exemple européen n'a point de prise. Ils ne tâcheront pas à se hausser à la supériorité reconnue, maladroitement, comme les Bengalis, avec succès, comme les Japonais. Il en est de ce monde comme des espèces animales en qui les tâtonnements, les inventions successives pour s'adapter au milieu , ont fini par aboutir à tel système d'instincts fixés. Ces créatures ne connaissent plus l'hésitation de la volonté qui doit choisir; mais comme elles s'adaptent difficilement, ou plutôt, comme le champ s'est restreint de leurs adaptations et variations possibles! Si de tels êtres pouvaient se formuler une morale, leurs impé-
DANS L'OMUr.E DE FEZ. 107
ratifs catéf.;oriques traduiraient leurs autoniiitisincs. (i'est à la lettre le cas du nicjude inusulnian. l'no seule diose lui est haïssable : changer. De là, et de là seulement, le refus systématique d'accepter les instruments de notre civilisation. C'est moins, comme on pourrait le croire, les conséquences du chemin de fer que l'on redoute, que le chemin de fer lui-même dont on ne veut pas. Le Koràn ne l'a pas prévu. Il ne fait pas partie de l'univers musulman. Cet univers. Dieu l'a créé une fois pour toutes; il dure en sa forme, et s'il présente çà et là des signes d'usure, il n'est pas question de le renouveler par des inventions. Le musulman n'imagine pas que l'on puisse inventer. J'ai connu sur un hateau de Syrie un cheikh de grande tribu bédouine qui, pour la première fois, répondait aux invitations répétées du sultan de Stamboul, et se décidait, non sans défiance, à s'en aller lui prêter hommage. 11 n'était jamais sorti de son désert qui s'étend à l'orient de Damas. Les grandes villes où nous relâchions, Beyrout, Smyrne, le jetèrent dans un rêve religieux. On entendait sa voix grave qui murmurait : « Que de puits ! Allah aekhar! » On crut l'étonner davantage en lui montrant les machines du paquebot : rien ne donne une plus haute idée de puissance disciplinée que l'impassible et régulière rotation de ces immenses pièces d'acier. 11 s'émut, mais non pas autrement i|ue (le\;iiil la mer ou (|u'à la pensée des puits innombrables de Hevrout. Il demanda si rette mande cliose ('-tait une
création de Dieu, ou bien si les ancêtres en avaient trouvé la description dans le Livre. Voilà le point de vue de l'Islam, excluant l'idée d'une addition par l'homme d'hier ou d'aujourd'hui à l'univers connu. Evidemment rien ne se formule avec précision : on ne se dit pas que les instruments de la vie huriiaine sont œuvre ou révélation de Dieu. Rouet à filer, babouche ou mur à créneaux, tout cela est d'origine lointaine, inaccessible à la connaissance, en somme divine, comme la fleur ou l'oiseau d'aujourd'hui qui procèdent pourtant de l'œuvre des sept jours. Tout cela compose un ordre établi où chaque génération de vivants vient passer à son tour ; et que cet ordre insensiblement se défasse, cela regarde Dieu qui le permet; et que peuvent les vivants, sinon se résigner en adorant toujours? Si invétérée est cette conception de l'esprit islamique que je la retrouve tout d'un coup chez le plus européanisé des musulmans, un fonctionnaire algérien en mission à Fez, l'un des nôtres vraiment, à ce point français de geste et d'expression, qu'il ne semble plus intéressant. Mais quelquefois le tréfonds se révèle. Nous avons entendu de très belle et très vieille musique mauresque, et je lui demande si les musiciens maures composent encore. « Assurément, répond-il. Souvent on compose un poème nouveau, sur une aMctoire, un grand événement. » — « Mais la musique même, les mélodies, les parties? » Il s'étonna. « Inventer de la musique? Mais pour quoi faire? La
musique mauresque existe. Je: l'ai tout eulière dans un livre. Elle comprend cinquante-cinq motil's; chacun dure deux heures avec sa variation. Quelquefois, dans certaines fêtes de plusieurs jours, on la joue tout entière; mais cela est très lonj^;. La musuiue maures// ue dure cent dix heures — »
Le premier commandement de la morale étant de ne point changer, c'est au nom de la morale que cette société défend ses vices et ses tares. Le colonel italien qui dirige ici la fabrique d'armes me cite le trait suivant : il vient de refuser une fourniture (le cuivre oîi le déchet d'impuretés montait à trente pour cent. Le vizir de la guerre lui demande des explications. « (Test un vol, dit riùiro[)éen; en Italie, la tolérance n'est que <le six pour cent. » — « Kh hien, lui répond l'homme du Maghzen, c'est une règle européenne; ce n'est pas la notre : au Maroc il est Juste de suivre les méthodes du Maroc. » Tel est le parti pris d'inertie. L'activité d'autrefois, le djihad, la guerre sainte, eurent pour ol)jet de fonder la société musulmane. Celle-ci fondée, une seule chose importe, c'est (ju'elle reste musulmane. Morale strictement cléricale, toute de rite et de formulaire, analogue à ce que fût devenue celle de l'Kspagne catholique si l'Liquisition y avait eu vraiment le dernier mot. substituant aux éternels conuiiaridenients de Dieu, les seuls eonimandenients de IKglise. Dans TKspagne arabe, l'inquisition musulmane eut le dernier mot. Axerroès condamné, mort en exil, toute j>ensr.' iinb-pen-
dante persécutée, détruites les bibliothèques où se conservait le legs de la science et de la philosophie grecques, les textes d'Alexandrie avec les traductions et commentaires dont quelques pages copiées et méditées par les juifs allaient remuer la chrétienté et y donner pour toujours le branle à la pensée, — cinq cent mille manuscrits brûlés par les ulémas en place publique, devant la mosquée de Cordoue, la mosquée triompha : rien ne lui disputa plus les âmes. Despotiquement elle façonnait chaque génération de ses immuables disciplines, imposant à ce monde sa figure qui ne changea plus. Le bien se réduisit à la sempiternelle répétition de la sèche et rigide profession de foi, à l'accomplissement, machinal comme une gymnastique de soldats, des beaux gestes, face à la Mecque, qui signalent un musulman. Cette éthique est la seule que l'on connaisse à Fez. Un homme est surpris en flagrant délit d'amours infâmes. On sourit; ses amis le taquinent et le complimentent. On le lapiderait, s'il fumait dans la rue, en temps de Uhamadan. Je comprends maintenant ces allures funèbres, ces pâleurs d'anémie, ces regards vagues et noyés, mais qui, d'un éclair, peuvent devenir farouches. Farouches, si l'on blesse dans ces âmes la seule fibre où toute la vie s'est réfugiée. A la diflerence du bédouin demi-croyant et demi-païen, qui n'attaquerait le Roumi que pour lui extorquer rançon, c'est par son fanatisme que le Fahsi peut tout d'un coup se révéler dangereux à l'Européen.
Ne VOUS attendez pas à des injures proférées, à des gestes de violence, mais ne vous liez pas aux nuicth's iiiij)iissil>ilités de re peuple. (Jne trop souvent le chrétien revienne rôder autour du loniheau de .Moulev Idriss, que dans un cimetière il passe trop près de ces pâles groupes qui se serrent pour entendre une lecture dévote autour d'un uléma, et sans qu'il ait vu se lever les yeux, sans que le silence ait été rompu, un poignard peut jaillir pour lui hors d'une gaine.
lùitrc tant de raisons plus ou moins secrètes qui si vite arrêtèrent le développement de vie de ce monde, il en est une dont l'action apparaît évidente ici, principe d'avortement, tout au moins de forme inférieure et courte, et que toute société musulmane porte en elle dès le germe. Je parle de l'éthique sexuelle de l'Islam, qui ne voit rien dans l'amour que la fonction et le plaisir phvsiques, et loin de retenir, contrôler, diriger, pousse l'honmie aux satisfactions immédiates et simples. De là plusieurs conséquences. Ainsi reconnu, encouragé, le primitif instinct se limite à lui-même. Nulle consigne d'honneur et de pudeur qui l'ohlige, en lui faisant ohslacle, à se transmuer en rêve, pensée, vimloir. Dès (ju'il se manifeste, il s'assouvit. S|>irituellement, il est stérile; il ne produit f|n'une dépense physique et qui, par un entraînement sj>écial, commencé dès la ])ulierte si luécoce, se répète d'autant plus (|ue toutes les forces se con-
centrent là pour s'y dissiper. De ce ressort central de la vie, qui, dans les sociétés de civilisation chrétienne, par un engrenage si nombreux et délicat, commande des actions telles que l'on n'y reconnaît plus rien de sa fin primitive, de ce tout-puissant ressort, rien ici ne procède que de physiologique. Les adultères sont bien moins rares encore à Fez que dans un roman parisien ; mais point d'énigmes cruelles, nul « enfer des sentiments doubles », nul « labyrinthe des complications du cœur ». Je me suis fait expliquer par un musulman la marche de ces intrigues dont on n'imagine pas le début dans un pays où les femmes vivent à part et ne sortent que religieusement voilées. Rien de plus facile que ces aventures. Une femme manque d'argent ou simplement s'ennuie, rêve du plaisir; elle s'ouvre à sa parfumeuse, à sa marchande de bijoux, à quelque personne d'expérience : la plupart des vieilles femmes à Fez s'entremettent en ce genre d'affaires. Une nuit, à l'heure convenue, un galant, qui s'est glissé de terrasse en terrasse, enjambe la ruelle, plus étroite encore par en haut que par en bas, et mystérieusement débarque sur le toit, à la façon des matous dont les amours ne sont guère plus élémentaires ni plus chaudes que celles-ci. Pour les pères de famille, les hommes de poids et d'argent, aux haïks volumineux et bien enroulés, qui répugnent à l'air nocturne comme aux coups de bâtons, tout est plus simple encore. Respectablement, leur sac de douros à la main, ils vont au
l'oiidaU dos esclaves faire leur choix |)ariiii les pesantes négresses que les Kalisis a[»i)r<''cient tant : en conscience ils |)alpent les chairs sonii)res, iiiarcliandent, mettent leurs doigts dans les bouches pour examiner l'état des dentures. Plus ou moins souvent, suivant leur fortune, ils renouvellent ainsi leur famille de femmes, très humains, très paternels d'ailleurs, car celles dont ils ont assez goûté, ils ne les ramènent pas au marché; elles restent sous leur toit, servantes de Tépouse en titre, qu'elles aident au ménage.
Ceux-là donnent rexem[)le des vertus bourgeoises et de la religion. Ils sont riches, c'est qu'ils sont pieux : sur eux les faveurs d'Allah! Cueillir abondamment les grasses délices, c'est la récompense de ceux qui prient et adorent, des diseurs de chapelet, des cu'urs purs, des chérifs, de ceux dont Dieu bénit la tète. Qui sort des bras de l'esclave peut, en s'enveloppant du bernouss immaculé, chanter son cantique d'actions de grâces, redire son Allah aelihar! comme au spectacle des lleurs, des jardins printaniers, des froides eaux bouillonnantes. Il n'est de joies (jue les sensuelles : entre toutes celles ([u'inventa Dieu [»our le bien et la beauté de la vie humaine, ceMes-ci sont les plus profondes. Ce qu'est dans le fait une telle morale religieuse, (juelle distance la sépare de nos concejdions d'Kuroj)e. on en peut juger jtar l'histoire (|ue voici, et qui fut écrite pour édiiier, car je la trouve dans une vie des saints mara-
bouts d'El Qçar'. Sidi Feddoul était serviteur, il y a une trentaine d'années, de Sid al-Hadj al- Arbi, chérif d'Ouazzan. Le chérif se trouvant un jour à Tetouan, où il avait mené une vie un peu dispendieuse, et n'ayant plus d'argent, vit vendre sur le marché une négresse dont il eut envie. 11 fit part de son embarras à son disciple Feddoul, qui répondit : « Vends-moi ! » Après quelques timides protestations, le saint chérif y consentit, et Feddoul fut vendu moyennant une somme importante qui permit à Al-Arbi de se procurer la négresse. Tant de piété envers un saint homme, un si charitable souci du tourment de sa chair, c'étaient là des mérites qui égalaient le disciple à son maître. On le proclama mrahoth ; le peuple sollicitait sa bénédiction dans les rues. Signe irréfragable de communion en Dieu, de pouvoirs surnaturels et des jardins célestes assurés, il devint fou, et ses reliques accomplissent encore des miracles dans la blanche koubba que les dévots d'El Qçar ne manquent pas d'entretenir et de vénérer.
Ce fioretto musulman ouvre à la pensée, des perspectives. Tâchant d'en pénétrer tout le sens et la psychologie, j'en parle à un habitant de Fez qui me répond : « Que voyez-vous là d'étrange? Le maître était un saint, mais c'était un homme. Sans doute, réduit depuis trop longtemps à l'abstinence, obsédé par le désir, il ne pouvait plus se recueillir vraiment
1. Cili'c (laiis El-Qçard-Kcbir pjiiE.Michaux-BcIlc'urt' <i G. Saliiiun (Archives marocaines).
DANS L'OMBRE DE lEZ. 175
[Hiiir la prirro. 11 connut cette négresse : aussitôt la paix se lit en lui, la gravité sereine, propice aux exercices religieux, à la récitation scrupuleuse des litanies, à ses coutumières oraisons, d'autant j)lus ferventes, ce jour-là, qu'il pouvait y ajouter la louange de Celui qui n'abandonne pas le croyant et fait jaillir l'eau dans le désert pour l'altéré. »
Que répondre à de si rationnelles conceptions des nécessités physiologiques? Il n'y a qu'à se taire et se réjouir de voir en la clarté d'un tel exemple se manifester une cause, — l'une de celles qui limitèrent de si bonne heure, et si rigoureusement, un développement social. Nous sommes là devant une religion dépourvue de ces vieux éléments ascétiques (jui forment encore à notre insu le fond de notre idt'al cl dirigent nos vies, malgré tout, vers autre chose que le plaisir, — devant une morale (|ui.Ioin d'inciter l'homme à se dépasser soi-même, l'abandonne comme une chose à l'action des forces d'inertie, et n'accoutume sa volonté qu'à se mouvoir suivant des lignes de moindre résistance.
Ajoutez enlin les ell'ets [tlus immédiats et jilus évidents encore : la dérivation des énergies vitales au |)rolit d'une seule fonction. Il est probable que l'activité, les forces d'espérance et de joie, le succès durable d'un jieuple sont en raison directe de sa chasteté. Voilà sans doute la plus certaine « supériorité des Anglo-Saxons ». (liiez ces descendauts des (icrmains de Tacite, tarda Venus, et de plus, des jeux an grand air. ui» riM\v MU)ra] rigtmreux. une
opinion publique très stricte, oljligeant ceux qui dérogent à se cacher, à ne pas faire exemple, à toutes les gênes et contraintes de l'hypocrisie. Mais dans la morne Fez, dans cette ville de l'ombre moisie, de la dévotion confite et de l'immobilité recluse, les parents fêtent la douzième année de leur fils en lui achetant une Soudanaise : la négresse est sa première possession, comme en France la montre d'argent que l'on donne à l'enfant qui vient de faire sa première communion. Ainsi compris, l'éternel principe de vie devient un principe de mort qui s'ajoute à. tous les autres pour faire de ce peuple la solennelle momie que nous vo3'ons.
Souvent, ]p soir, je sors par Hàb-Djdid pour longer lentement les plus vieux murs de Tenceinte. vers le plateau brûlé de roches et de lotnlns <|iio Ton aperçoit à l'orient de m.i terrasse, et qui j)ar là {crmine tristement la ville.
De la ruelle des Souris nous dévalons tout de suite par des raidillons. Difllrile descente où le pas du cheval (|ui glisse et martelle nerveusement le caillou lis viole un silence de cloître. Toujours cette religieuse impression dont on ne s'aiïranchit pas à l-'ez. Le Maghzen n'avait pas besoin de nous avertir. iiCs choses parlent : elles nous répètent leurs sui;gestions de retenue, de eniilr.iiiile. et (|ii'il ne convient pas de se promener ici avec désinvolture. Dans la villi' dont le rude galet blesse vite le pied, MOUS nous faisons j)orter, comme les bourgeois maures, par des nmles, pieuses bètes, d'allure et de mine nM'ueillie, comme le peuple falisi. \mus ne UKUilons à cbeval (|ue |iour aller courir la campai,^ne. D'ailleuis. ces ruelles par où rmus sortons sont
178 UN CRÉPUSCULE DISLAM.
trop désertes pour qu'on y puisse faire scandale. Parfois seulement quelque rêveur s'est affaissé au pied du petit mur. Hors de son hernouss, il lève vers nous sa. face blême et nous regarde : deux yeux lents sans pensée ni vouloir.
Un cavalier du Sultan m'emmène à travers l'enchevêtré lacis des ruelles : il va devant, lentement, souple, au balancement monotone de son cheval. Sans parler, nous circulons par les froids couloirs, toujours à la même distance l'un de l'autre. Il ne se retourne jamais, mais quand, à droite ou à gauche, il enfile un nouveau chemin, je l'aperçois de profil. C'est un jeune et fier sauvage, prunelles de feu, lèvres retroussées sur l'émail des dents. Le cou, la face massive, égyptienne (comme si souvent chez ces Berbères), sont de bronze clair dans la laine mate du bernouss et de la rezza, — les jambes haut troussées pour que les pieds, nus en leurs vieilles babouches, chaussent bien les étriers courts, les larges étriers primitifs de fer. Son fusil posé devant lui, sur sa selle, en travers, il ondule avec lenteur au pas de son cheval, muet et droit, aux aguets comme un félin qui dresse la tête et cherche son gibier. Le bel animal de chasse! Un de ces soldats mal domptés de guich, — Gherardas ou Gheragas, — qui ont tôt fait, s'ils ont assez du service, de tourner le dos aux créneaux de Fez, et sans que le sultan ose les poursuivre, d'apporter à leur douar le fusil qui va servir aux rapines.
Une dernière descente, et Aoici le |)rint('ni[)s, les llummes vertes, partout surj^nssantes, des peupliers. A deux pas d'ici, dans son fossé, lacharojj^ne que nous connaissons bien a fini de pourrir : ce blanc squelette n'est presque plus une discordance à la splendide jeunesse de cette nature encore une fois ressuscitée. Nous ne sommes pas encore sortis des murs, et nous ])ouv()ns nous croire à l'orée d'un bois. Surtout des frondaisons caduques, les plus claires, celles des saules, ondulant et fusant comme les fumées lumineuses d'un vert feu de Bengale parmi les peupliers et micocouliers plus réels. Et des (leurs : les pointes vermillon du grenadier, et de grands volubilis blancs comme des papillons dans les roseaux et sur les haies. Partout des senteurs vivifiantes de terre mouillée, de jeune foin et de lloraisons. Printemps précoce d'Afrique, en avance de plus d'un mois sur celui de France, — notre printemps de mai, déjà vigoureux, bien élancé vers l'été, abondant, après les premières bésitations, les pâles frissons verts d'avril.
l'ne eau courante rit derrière les fourrés de grenadiers et les r(jseaux. Le sentier que nous suivons en rejoint le bord. C'est une rivière d'Jle-de- France, le Loing aux premiers beaux jours, aussi merveilleusement teinté de tout ce (ju'il rrllète, secrètement l'uloui dans un mol fouillis \ t'gt'l.il, sous les luituillards dt'roulés et suspendus des saules. .Mais un Loing véhément et jeiiiif, »•( (jui lait If bruit perpétuel et fiais des |oiieiit> .i\ee de
blancs bouillons de chute dans les cailloux, et çà et là des espaces absolument calmes, purs miroirs où dort, plus profonde, mystérieuse et lucide, l'image renversée de ce clair printemps. Des nénuphars, des iris jaunes, qui ceux-là sont de la réalité, se mêlent à cette belle illusion.
Et le mur crénelé de Fez circulant à travers cette campagne, voici Bâb-Djdid, la porte du Sud, une profonde voûte, toute pareille à celles qui semblent attendre le retour des Maures à Grenade, dans le bois sacré de l'Alhambra. Mais celle-ci n'est pas abandonnée depuis quatre siècles; dans le passage intérieur, des soldats maures veillent encore (en somnolant), couchés tout de leur long sur les très vieux bancs de pierre.
Et de l'autre côté, la plus romantique surprise, un décor de fantaisie shakespearienne. A l'endroit où l'oued qui dégringole dans les rochers y tournoie d'un éternel remous , le mur d'enceinte enjambe son lit profond. C'est une arche très haute, dont la crête aligne sur le ciel un rang superbe de créneaux. Et de là tombent des tentures de lierre qui doivent avoir plusieurs fois cent ans, comme cette arche, tant elles sont volumineuses, pesantes, et longues jusqu'à traîner et trembler dans le courant. Mais ce rideau se relève de coté, laissant voir la belle ogive où ne s'encadrent que verdure et verts reflets. Là-dessous se croisent les martins-pêcheurs, flèches de saphir et d'émeraude au ras de l'eau, et plus miraculeusement légères, des libellules, autres