‹ Un crépuscule d'Islam: MarocChapitre 2 sur 5 · DANS L'OMIU'.K DE VE · texte numérisé non relu

DANS L'OMIU'.K DE VE

liails (l\''iii('r;iude, si déliés, et que portent deux ailes (le liiiuière tremblante. . .

Parfaite unité de cette nature et d'une vieille œuvre humaine. A cette arche demi-ruinée celte nature s'appuie comme à l'un de ses rochers ; elle y suspend ses feuillages de printemps, elle y mène jouer ses eaux; leurs remous et leurs méandres en ont reçu leurs courbes. On dirait que l'arche est plus ancienne que la rivière. De ces eaux et de ces vertes choses d'aujourd'hui, de cette vie neuve encore une fois, ils surgissent, les vieux créneaux, sombres de tout leur mystérieux passé.

Un peu plus loin, un autre enchantement : on dirait la fraîcheur bruissante d'un pré de Norvège au moment du dégel. A droite, à gauche, de petites cascades sortent d'un taillis, à neigeux bouillons; de leurs l)lancheurs fumantes et m;iriées naît un ruisseau qui coule à Heur il'lierite. De tous côtés ces eaux jeunes, jasantes, qui sont ici toute la vie, et font penser, si près de Fez musulmane et morte, aux charmantes nymphes de la (îrèce.

Va plus haut, à la lisère du petit bois, j'apeiçois des Iniinains, bien moins vivants ([ue les choses. Leurs (lra[)eries arabes étonnent : dans ce paysage si vert et si lin du Aonl. on avait oublié le stérile Islam. Ce sont des blanrliisseni's. Noncbalaninieiil. à coups rythmés de leurs pieds nus, ils foulent des linges étendus dans la nappe limpide qui s'étale au-dessus descascatelles. Plutôt ipie de faire elTort, ils ont I ail' de nimer quelque danse ct'rénionieuse

Quelques pas de plus, et le sentier tourne. Aussitôt nous sommes hors des choses printanières, de nouveau sur la jaune terre d'Afrique où l'oued, avant d'entrer dans les vergers, pousse parmi les pierres ses frisselis rapides et transparents. Il y a toujours là de grands troupeaux de bœufs que l'on mène boire, et qui font de longues haltes, les pieds dans l'eau, entre les berges de cailloux. Nous passons sur un rude et vénérable pont en dos d'âne.

Alors c'est une colline sans herbe où ne poussent que les végétations gris-bleu du Midi, des oliviers et des aloès. Un chemin vague où s'entrecroisent de minces pistes grimpe au flanc de la montagnette entre deux pentes d'oliviers. Arbres sérieux et délicats, dont le feuillage au dessin si pur ne semble pas traversé par le mouvement de la vie, dont le bois dense sort en nœuds difficiles de la terre pierreuse, arbres de croissance que l'on devine très lente, — étranges après la fraîcheur et le jaillissement des verdures fugitives. Et si pâles! Même au grand soleil, ils sont crépusculaires, tant la lumière s'y attarde et s'y attendrit; on dirait toujours qu'une lune qui commence à s'argenter dans le soir les caresse de ses rayons. C'est un lucus élyséen ; des ombres pourraient y voltiger, s'y entretenir...

D'ailleurs, les cimetières sont tout voisins : nous rentrons peu à peu, comme toujours., aux alentours de Fez, dans le grand domaine de la mort. Voici recommencer le paysage des tombes et des ruines.

Au Iwmt (le la Aioille sente qui s'élève sur !<• vide du ciel et tourne avec la colline, un sombre morceau de rempart apparaît sous un rameau ciselé d'arj^ent; et de ce coté commencent aussi les terrains sacrés oii sont enterrés les chérifs, les saints, les i;rands docteurs do l'ancienne Fez. Là, vraiment, les oliviers sont relij^ieux. Sur ces pentes (|ue jonchent les cubes décrépits et les dômes de faïence, il nous est défendu de nous aventurer : tout cela est honn, interdit aux chrétiens, comme les souks à l'entrée des j^rands sanctuaires.

Lentement, dans la belle solitude, nous longeons 1c vieux rempart qui zigzague vers lîàb-F'touh. ('/est toujours celui de la ville; je le vois qui, là-has, s'en va faire son tour. Mais de ce côté-ci de Fez il n'enferme plus rien : rien que du rocher, des ravins, des semis de dalles tumulaires. Autour de cette mort il est resté debout, comme la pierre extérieure d'une maison donttoutle dedans a brûlé. De ses bastions régulièrement espacés, il mesure retendue (|ui fut autrefois riMuplie de toits serrés et de minarets, aux temps où Fez était plus grande, et capitale d'un véritable empire, ('/est une coquille vidée de son animal, et toute écaillée, rongée, assombrie de la grave patine des siècles,

lu pàlrc cl son troupeau de cliè\res vont (le\.inl nous sur le terrain sans verdure (il semble que ces vieux murs projettent autour d'eux je ne sais quelles spéciales iulluences de mort : I;i /oiie qu'ils couvi-ent de leur ombre est l"au\i' aussi tristement

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qu'eux-mêmes). Et nous le suivons, le vénérable rempart, qui parfois tombe au creux des ravins, nous découvrant alors par-dessus ses ébréchures les régions brûlées qu'il enferme, et puis remonte, grimpe raide jusqu'à faire écran sur la moitié du ciel. C'est la courtine des Almohades, usée par en haut comme une lame, la partie la plus ancienne de toute l'enceinte. Sa vieillesse tragique semble avoir connu des catastrophes. Quelques-unes de ces tours ont l'air d'avoir été foudroyées : fendues jusqu'en bas, d'une seule lézarde, bâillant par en haut, elles sont prêtes à tomber en deux morceaux. D'autres sont éventrées; de leurs quatre faces il en reste deux dont l'arête lève encore une pointe demi-fondue comme celle d'un sérac dans un glacier. Et des lignes entières de créneaux ont disparu, ne laissant qu'une crête lourdement bossuée.

Un bien pacifiant paysage... A droite sétagent les tombes d'hier et d'autrefois, pierres anonymes et qu'on prendrait pour de la roche naturelle affleurant au sol, tant la vie, en ces pays d'Islam, retourne simplement, docilement, au néant de la matière. Mais çà et là, sur une coupole, traîne encore le bleu si tendre, le bleu lacté de la majolique ancienne. 0 le grave rayonnement, dans l'éclairage oblique du soir, de ces pentes jaunes et toutes sillonnées de pistes! Alentour, le lucus d'oliviers reçoit en silence cette calme lumière; dans le clair azur, leur argent délicat s'endort. De l'autre coté, c'est la branlante majesté du rempart

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ahnohade : je le vois qui Idiiinc au luin, et [)ai' là sa face intérieure apparaît, sombre tragi(jueinent dans le soleil, couleur de boue séchée, comme les pylônes des temples égyptiens, avec des replis d'ombre noire.

Derrière le troupeau qui rentrait, nous avons passé lîàb-F'touh, et de nouveau nous étions dans Fe/. Oui, cela s'appelle Fez, mais là, comme sur la colline au deliors, il n'y avait toujours que des tombes et des koubbas, encore un très vague cimetière, celui des premiers réfugiés andalous, vieux, par conséquent, de se{)t ou huit siècles, mais récent si l'on songe aux maisons et mosquées, au vivant quartier qui se pressait auparavant j)ar ici.

Pierraille et chardons, trous dans la terre, vestiges des monuments clfondrés, herbe lépreuse, nous allions sur ce sol mortuaire, cnjanihant les pierres rongées des sépulcres, pai-fois les simples bosselures du sol où se répète encore un peu la forme du corps humain. C'était le saint jour du vendredi, et le lieu, pour (juelques heures, avait cessé d'être désert. De pieux Fahsis, des femmes surtout, étaient montés directement de Fez (sans faire notre détour hors des murs) pour vénérer des tombeaux célèbres d'imans et de saints andalous. l'ne grave assemblée jonchait une |KMil(' : des formes blêmes, tapies entre les pierres blêmes, autour d'un uléma qui lisait Inut liaul quelque texte sacré. Discrètement, nous passions à distance de ces groupes religieux, en

prenant garde de n'avoir pas l'air de les voir.

Mais les flâneurs étaient les plus nombreux. Des femmes bavardaient à voix basse; des hommes en grand bernouss se promenaient doucement, portant au doigt la petite cage de leur rossignol, ou bien une rose qu'ils s'arrêtaient pour respirer. Surtout, à la façon falisi, on restait assis sur les tombes, chacun s'isolant, retiré en ses draperies, le capuchon sur la tête et le menton posé sur les genoux.

Derrière un monticule, nous découvrîmes une mosquée toute petite et charmante. Ses toits et ses auvents étaient de tuile bleue, majolique ancienne et rudement bosselée, mais où dormait la lueur d'un tendre émail. Avec les arabesques de faïence autour des porches, c'était un très vieux et très précieux bijou de turquoise morte. Deux fins oliviers, plus touchants par le contraste de la triste terre brûlée, s'appuyaient au mur, levant près des toits bleus, dans le ciel limpide, leur feuillage léger. Ils étaient tout féminins; et de même cette mosquée, petite à la façon des mosquées de femmes. Des femmes justement en sortaient, lentes, voilées, et qui s'arrêtèrent près du plus vieux des deux oliviers, et je vis alors qu'à chaque brindille de celui-là un menu chiffon s'entortillait : un arbre ffri-nri, un arbre sorcier, très saint, dont elles baisaient les branches en formulant sans doute quelque vœu. Ces femmes et leurs gestes de foi, les gracieux oliviers, le tendre petit monument turquoise, quel tableau d'infinie

douceur sur le plateau de roches et de tombes, dans la jjaix et les long's rayons du soir!

A deux pas de là, soudain nous étions devant le vide, au bord extrême du plateau. Tout en bas, Fez-Hali, la plus ancienne des deux Fez, emplissait l'obscurité des creux, et de là montait au loin vers la grande plaine supérieure, dressant à l'horizon prochain, au seuil même de cette plaine que l'œil ne soupçonnait pas, trente minarets sur l'Occident vermeil.

Le soleil devait alors finir de décliner, et ses derniers pinceaux, rasant au loin la haute plaine invisible, passaient au-dessus de la ville en pente et ne la touchaient pas. Celle-ci gisait plus morte que jamais. Sa blancheur était d'ombre, et teintée d'un bleu imperceptible et froid. Ktreinte entre ces pentes de roc et de verdure, elle avait l'air d'un glacier livide enfermé dans sa moraine, mais peu à peu cette pâleur, étrangement, s'avaguissait, se diluait. Une ville fluide, une ville fantôme dont les terrasses les plus prochaines perdaient à demi leurs contours. Quelque chose d'aérien, de faible et de laiteux, où Itî blanc bleu des surfaces de chaux se mêlait confusément aux vapeurs essorées, le soir, de l'oued Fez et du fond des ruelles moisies. Plutôt qu'un glacier, c'était une traînante bruine de montagne au creux penché de la vallée.

.Mais ce soir-là, sans doute parce que i-'était vendredi, la vieille cité maghrébine vivait |ioMrlant. File n'était plus iiuieltc. Des nasillements de ninselte

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montaient avec des clameurs hululantes. Dans leur mosquée voisine, les Aïssaouas s'entraînaient à quelque exercice de vertige et de frénésie; les apprentis-chacals s'exerçaient à glapir au soir. Que cela était triste, sauvage, que cela nous était lointain!...

Comme nous remontions vers la douce mosquée hleue, attirés par des flâneurs qui se rassemblaient là sur une éminence, tout le paysage autour du sombre plateau nous apparut. Les magies du crépuscule venaient de le transfigurer, et ces tristes Fahsis en savaient bien la beauté. Par cette contemplation muette s'achevait leur journée vide, leur journée pareille à toutes les autres. Ils regardaient vers les montagnes de l'Orient. Jeux de lumière mystérieuse par là, comme chaque soir en Egypte, quand la dernière zone pourprée, que l'on a vue s'éteindre, renaît, remonte au plus haut du ciel et s'y exalte en silence. Des vallées et des cimes roses, les plus tendres couleurs, claires, intenses, et qui ne cessaient pas, insensiblement, de se muer. De minute en minute, des ombres plus liquides et bleues coulaient aux creux du Zalagh. Par une courbe d'immense amplitude, sa grande vague de pierre concave se prolongeait à d'inappréciables distances enterrasses de lumière, en lignes longuement étirées de cristal mauve. Tout s'était simplifié, tout se figeait dans un aspect irréel et sublime, aspect d'un instant et d'une éternité, et l'on ne reconnaissait pas les choses...

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