Homme de Tunis
|ioiiii;iil pas faire si l)i(>n Mais les paroles! les
mélaphores! c'est là qu'est la plus admirable beauté. Quels uiaîtres, ces jjoètes andalous de la laii^^^ue littéraire! Il faut avoii" étudié loui;tcuips pour sonder cela, j)éuétrer les sens multiples, bien deviner ce qui n'est pas dit. Kcoute ; maintenant ils clianlent que la bien-aimée est un éclianson (on en parle au masculin, on dit // parce que c'est plus beau). Dans l'orgie, à la cour de l'émir, cet échanson présente un cratère de vin. Le poème donne le nom de ce vin. Eli bien! pour celui (|ui sn/'L ce nom vent dire aussi la s;dive de la bien-aimé'e. Quelle profondeur! Et voici un autre mot qui désigne à la fois le vin qui est rouge, la lèvre de la bien-aimée qui est rouge, sa pommette qui est rouire! ! »
Il se tut, avec le geste de Timpuissanee à dire ce (|ue Ton éprouve, mais son œil, tout à Tlieure llélri. vivait, me parlait de plus en [du^. Ea nuisi(|ue aussi s'exaltait, coupée de pauses émouvantes et subites. Une plirasc monta tout d'un coup, modulée piu- une seule voix qui se détachait des autres, un cri pathétique, si longuement tremblé, maintenu d'un tel effort que la gorge du chanteur se renversa [utur se tendre, montrant le battement convulsif de la glolti'. r| que sa ligure se contracta douloureusement dans un spasme.
A ce moment, penché sur moi, mais les yeux rivés sur l'homme, le petit Tounsi me chuchota très bas, d'un accent iirestjue solennel : « Ee bien-aiuu'"
vient de rencontrer la bien-aimée dans un jardin, et la musique dit : 0 cœur, ô cœur, réjouis-toi du impprochernent ! »
Longtemps encore, quand le festin fut terminé, se suivirent ces belles amlalouses. Les convives s'étaient dispersés dans la cour de marbre, personnages blancs comme ce marbre, que Fenveloppement des laines flottantes amplifiait, épaississait étrangement, groupes hiératiques aux poses de style, arrêtés ça et là, et qui s'ordonnaient bien avec les arceaux du cloître mauresque. L'hôte, le vizir qui donnait la fètc, allait de l'un à l'autre, digne, aO'able et beau. Souriant, il vint reprendre la conversation que nous avions eue quelques jours auparavant sur les astres. Ensemble nous levâmes la tête vers les constellations qui flambaient au ciel rectangulaire.
Dans les chambres ouvertes aux quatre cotés du cloître, le peuple des clients composait toujours, dans la lumière multipliée des cierges, de graves et blanches assemblées
Sauf nous-mêmes, les tristes habits noirs, c'était une scène de la vieille Espagne arabe, à la cour de quelqu'un de ces émirs andalous pour qui furent composées ces mêmes andalouaes , ces mêmes psalmodies d'amour qui ne cessaient que pour reprendre.
Entre chacune de ces musiques, l'intervalle n'était pas fait de silence. Alors montait la voix du beau jet d'eau qui sanglotait dans la nuit chaude....
7 mai. — Nous partons demain; le convoi se prépare. A peine, aujourd'hui, pouvait-on se faufiler dans notre rue des Souris, encombrée de cantines, couiïes, tentes roulées, nmles et muletiers (|ui viennent prendre les charii^es, animaux et i^cns du lMaj;li7,en, cette fois, — et cela se voit à la mine des uns et des autres, à la maig^reur des premiers, aux allures vagues et paresseuses des seconds. Le contraste est grand avec les bêtes et les liuniiiies que nous avions loués à Tanger.
Oui, demain matin, encore une fois, à cheval derrière des cavaliers, nous enfilerons les pâles couloirs d'argile et de plâtre entre les jardins, |)our gagner le souk plein d'ombre et de foule, des selliers et des forgerons à la limite de Fez Djdid et de Vv/. lîàli. i\()us s(»rlii()ns par Uàli-MainiiU. la « |ioi-le du lîrnlé », et nons commencernns tout de suite à gia\ir une sente ipie je connais bien, à monter entre les ruines, les tombes, les aloès, puis SOUS les uliviers, puis au creux d'un ravin, en
tournant la tête pour voir, jusqu'au repli de montagne qui fera disparaître Fez à jamais pour nous, les vieux remparts dorés, le champ pâle et confus des terrasses, les tendres minarets ocellés de turquoise, toute la vieille ville religieuse et farouche où nous avons vécu si loin de notre temps, et qui se survit dans la solitude.
En attendant nous faisons nos visites d'adieu à tous ceux qui nous ont reçu. Même, nous sommes allés présenter nos hommages au Sultan. C'est lui qui, tout d'un coup, nous a fait appeler, sans nous laisser le temps de nous préparer à l'émotion d'une telle entrevue. A peine le personnage musulman, expert au cérémonial du palais, qui veut hien nous servir d'introducteur, eut-il le temps de vêtir certain caftan mauve de gala, sa djellaba la plus fine, d'emporter à la main pour les chausser au moment de paraître devant sa Majesté, de fastueuses pantoufles de velours, et nous sommes partis sur nos bêtes par un dévorant soleil de onze îieures. A miroute du palais, entre Bàb-el-IIadid et Bâb-Sidi- Bou-Nafa, au détour du sentier qui longe un ruisseau de prairie, nous allions croiser un petit vieillard monté sur sa mule, quand il nous a fait signe de nous arrêter. C'était notre ami 8i Mohammed- Guebbas, y'izïy de la Guerre, tellement perdu dans ses voiles que nous n'avions vu que la pointe de sa barbe d'argent. Il venait de conférer avec le Souverain et rentrait chez lui en très simple équipage. Aussi simplement, il nous arrêtait pour nous poser
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des questions directes sur le brûlant sujet du jour : « Le lîaoliadour allemand s'apprèlait à nionlrr à Fez. Que pensait-on chez les l'ranrais? Savaientils l'objet de sa mission? (iOmbien de tem[)s resterait-il? » Notre ijji^noranre eut recours aux paroles de sagesse religieuse dont s(; servent en général les Maures pour nous répondre. Kn polilif|ue ainsi qu'en toutes choses, Allah est le plus savant.
De cette visite au Sullaii. une chose surtout restera dans mon souvenir : rinimensité de l'enceinte où nous fûmes reçus, la petitesse et la solitude de la ligure qui nous attendait sans bouger dans un angle en retrait de la muraille. Un chambellan nous conduisit jusqu'au tournant de ce mur et s'éclipsa. // était là, (|ui nous attendait et souriait avec une très princière bienveillance, assis à l'européenne sur une chaise de bois, au seuil dune petite porte, sans doute celle de ses jardins secrets, et qu'il n'avait eu qu'à pousser pour venir dans cette cour vide nous donner audience.
Autour de nous régnaient les créneaux, sur des centaines et des centaines de inètics. jalonnés par les tours de défense dont la succession nn-surait ces espaces. ?S\)us étions dans la première enceinte, entre le mur sombre et rigoureusement fermé que, si souvent, nous avions longé en chevauchant de liàb-Segma vers la prairie, et celui, tout pareil avec ses bastions [)areils, que l'nn \oif se lever par derrière, en se demandant poui(|nni ce redoublement des inllexibh's et inonnloiies chMiires. et
quels mystères se cachent* dans le silence qui règne toujours là. Ces mystères se découvraient à nous. Rien d'autre qu'un morceau de steppe emprisonné, de riierhe sauvage entre des murs couleurs d'automne, et ce matin-là, comme sans doute chaque matin d'audience, le souverain personnage encapuchonné de la plus réglementaire des djellabas, le jeune homme sans compagnon ni serviteur, qui, de son beau sourire, d'un geste grave et gracieux de la main, nous accueillait, à mesure que nous approchions avec des révérences et des pas comptés et réglés par notre introducteur. Quelle entente du prestige dans une telle simplicité ! C'est le grand procédé arabe,, tout de spiritualité, combien plus haut de manière, de sijle et de sentiment, combien plus aristocratiquernent raffiné que les matérielles splendeurs oii s'affirmait la majesté d'un Roi-Soleil !
Il me questionna sur les grandes inventions mécaniques de l'P^urope, et je ne sais plus quelle forme arabe il donna au mot électricité. Sous la tranquillité courtoise d'une parole sans geste, sa curiosité se décelait ardente. »Surement il savait bien le secret de la force des Roumis, quels invincibles génies sont depuis un siècle à leur service, et menacent de plus en plus l'Islam. De ces puissances il était clair qu'il subissait profondément l'attrait, en même temps qu'il y sentait l'ennemi de tout ce qu'il doit défendre.
Pendant que cela m'était permis, je regardais ce
jouiic lioiiinic aux femmes nombreuses, ce reclus derrière des crriieaux, ce pape militaire, détenteur de pouvoirs surnaturels, dernier venu d'une longue suite de chefs, en qui s'incarne encore une fois, avant de s'évanouir tout à fait, le principe épuisé d'une trop ancienne société. Il me parut étrange, issu, comme tout enfant de harem, on ne sait de quels confus mélanges de sang, mais l'élément noir se montrait avec évidence. Sous la vaste draperie à capuchon qui, de la tète aux pieds, l'enveloppait et ne laissait voir que son masque, on devinait sa corpulence, un»; jtuissante [)liysiologie. Des traits épais et pesants, où reposait la force calme de la jeunesse, une j)runelle de vivant velours, intelligente, pleine de caresses, et parfois, si la conversation l'intéressait, traversée diin lustre subit et beau, comme il en passe en du velours. A la noirceur si chaude et riche de ce regard s'harmonisait celle d'une longue mèche de cheveux (|ui lui pendait sur le visage, signe de la dynastie chérilienne, originaire du désertique Talilell.
Une de ces paroles fut belle et digne du chef (|ui s'intitule « prince des Croyants », — mais [)eutètre n'était-ce encore, chez celui qui scandalisa le rigorisme fahsi, qu'une phrase stéréotypée de bienséance musulmane. A sa dernière (piestion : « (Ju \-a-l-il à l'\'/, (le plus IVap|iaiil |miui- mii lùiropf'en? » nous a\ions répondu, en transposant un j»eu nos im[»ressions: la dignité sans pareille des habitants, le sérieux impassible et discipliné' des
visages, tant de fierté taciturne et qui impose. Il approuva fort de la tète. JMon compagnon me traduisit la réplique: « Sidna (notre seigneur) dit: « Cela est ainsi, il le sait; la raison, c'est qu'en nul pays du Korân, la religion n'est souveraine des hommes comme à Fez ».
Ce dernier soir nous revenions du plateau de lîàli-F'touli où nous étions allés porter nos adieux aux plus anciens cimetières, aux vestiges des premiers siècles de Fez, à la petite mosquée bleue, d'une douceur si reiii^icuse dans ce pa3'sa|j^e calciné de roches et de sépulcres, ddii la ville dans ses bas-fonds ])arait un blanchissant ossuaire.
Je suivais mon vieux moUhazni sur la zone de poussière fauve qui longe au dehors le mur desséché des sultans almohades et la sucessions de leurs bastides fendues en deux. A gauche, les oliviers montaient, gris bleu, en Heur — ■ ])àle écume d'argent — leurs pieds noueux sortant d'un sol (|iie l'on eut imaginé stérile, ttdh^nent il était sec, s;uis herbe, couvert çà et là de I raines de silex. \U\ bien [)àli' et ti'antinilh^ jardin de cimetière, car on y reconnaissait aussi (dans l'ombre égale entre les arbres) de longues dalles grises, le petit remous mille fois répété des tertres anonymes, et quebjues restes de saintes koubbas à coupoles. De grandes pierres
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éboulées gisaient au pied de ces pentes avec de sombres débris de tombeaux.
Sur Fun de ces blocs, deux pâtres étaient montés. Ils semblaient contempler le vieux rempart auguste, et par-dessus le ravin où sa ligne crénelée tombe pour remonter d'un angle brusque, un morceau de la ville confuse. Leur troupeau de chèvres se serrait à leurs pieds.
Couchés sur la pierre, dans leurs manteaux couleur de peau do bête, qui ressemblent à ceux de tous les bergers, ils ne se détournèrent pas pour nous de leur contemplation. Mais quand nous fûmes passés, l'un d'eux rompit le silence et se mit à chanter, largement, avec ce beau timbre grave et sonore dont s'ennoblit ici la psalmodie orientale, — à chanter à la ville, à la mélancolie des ruines, du ciel, à chanter au soir qui tombait; une lente, fervente et chromatique mélopée où la voix prolongée en interminables tenues, module avec la grave passion d'un violoncelle, traîne ses notes, les savoure, et tout d'un coup s'en détache pour les écouter finir de vibrer, — une voix de soupir, qui sortait du profond de l'homme, de son cœur gonflé de sentiment et de musique.
Je m'étais arrêté pour l'entendre. Cette improvisation d'un berger couché sur une pierre, devant des choses de tristesse et de beauté, c'était l'essence de l'art qui se laissait saisir, la musique à sa source élémentaire, se produisant dans sa spontanéité, un élancement de l'âme humaine au milieu
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(le la iialuic, à l'occasion d'un soir et d'un paysajLïe.
Kt je sonjj^eais (jue dans notre Europe, si dévolomcnt convaincue de sa culture et de son « ]>roi^rc's », sans doute par un elïct de cette culture et de ce progrès, de tels jaillissement ne sont le propre aujourd'hui que de certains êtres sinjj^uliers (et qui les tarissent bien vite, aussitôt qu'ils en ont l)ris conscience, en voulant se les commander), que la vie, chez presque tous, y reste au-dessous de ces états suprêmes, les seuls pourtant où elle prenne toute sa valeur et réalise sa destinée, en sorte que presque tous sont mécontents et souiïrent obscurément d'une incom[)lète destinée. C'est lini, notre paysan ne chante plus. C'est le prix qu'il a payé pour lire le Petil Journal. Le soir, dans nos campagnes, n'éveille plus au cœur de l'homme une suite émouvante et simple de sons.
Un peu plus loin, la même leçoii m'était encore une fois présentée. Nous venions d'atteindre par une pente abrupte le domaine des eaux et des clairs feuillages. Nous suivions la Iraîchissante rivière qui laisse voir chacun de ses cailloux. Alentour les roseaux, où des volubilis blancs traînent en guirlandes, les fourrés de grenadiers, leurs brûlantes étoiles rouges, le bouillonnement neigeux dans les prés, des cascatelles, l'odeur fraîche et vespérale des taillis où les pinsons cachés et réunis gazouillent vaguement dans un demi-rêve, presque endormis déjà. En tournant sur le pauvre pont en dos d'àne, nnus revîmes, par-dessus b- parapet et le premier
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plan de grève et d'eau ruisselante, tout le chemin que nous avions parcouru pour descendre. C'était la sauvage route arabe, la sente multiple et vague qui coupe en deux la colline pour s'en aller tourner sur le ciel entre deux pentes d'oliviers, et tout au loin, se haussant dans cet intervalle, juste un très petit morceau de sombre rempart crénelé. Un paysage achevé, plein de sens, d'une grandeur et d'une simplicité inexprimables, n'ayant pour centre et pour thème, au bout d'un sentier séculaire, entre des arbres d'argent, qu'une ruine à peine suggérée.
Or, sur le parapet de ce pont, et tout près, sur les talus de roseaux, il y avait bien vingt llaneurs qui rêvaient assis ou demi étendus, non pas des bergers demi-bédouins, mais de vrais Fahsis, cette fois, aux visages de linge comme leurs draperies. Ils rêvaient et regardaient, et ne faisaient rien d'autre. Pas un ne fumait seulement. Ils étaient venus là, tenant leurs fleurs dans leurs mains, ou bien la cage d'osier de leur petit oiseau chanteur, et parmi tant de fraîches et délicieuses choses, c'était le seul point qui présentât aux yeux exigeants d'un artiste un tableau de juste, parfaite et significative ordonnance.
Voilà ce qui leur reste et que nous pouvons leur envier. Attentivement pendant quelques semaines nous avons regardé le peuple mystérieux de Fez, et nous nous sommes hasardés à le juger. Il nous est apparu déjà mort à demi, plus délabré que sa vieille ville, que ses remparts et sa campagne de cime-
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tièrt'S. Mais dans cette ville dont la pâle et imiclle surface, le dedans noir et moisi font songer ù la [lierre et au-dessous d'un tombeau, au pied de ces rem[)arts dont les brèches sont envahies par les aloès, les lii^uiers et les miraculeux iris, dans ces campagnes où les bouquets çà et là posés [)ar le piintciiips sont comme des fleurs sur une vaste sépulture, dans ces choses que l'homme abandonne ;mx puissances sans hâte du Temps, sans faire un eiïort pour ordonner et réparer, dans tout ce grand domaine de l'abandon, nous n'aAons jamais trouvé que beauté souveraine, et qui passe en })athéti([ue tout ce qu'ont inventé nos arts les plus orgueilleux j)our parer nos villes d'Europe. C'est que, justement, dans cette beauté la volonté de l'homme n'est pour rien. C'est que Fez elle-même, et dans sa campagne, tous les restes et monuments de son [tassé, appartiennent à la nature et [lortent la mar([ue de ses lois, de ses rythmes, de ses longs rvthmes agissant sur la créature de (hirée millénaire qu'est la cité d'un [)eu[)le. Et, [lareillement, dans l'âme obscure et résignée de l'humanité qui s'éteint [»eu à [leu dans ce paysage et l'a depuis si longtem[)S modelé de sa trace, si le sens divin de la beauté subsiste, c'est ([u'elle aussi, dans sa [irofondeur instiiu'live est encore sim[)lement Ao la nature. Le lien qui l'unissait à la vie des clioses n'a pas été cou[)é [lar la raison consciente qui [lose à [)art les individus et fait (|ue eliacun s'a[)[)araîl à soi-même comme une lin. A ce vii'il Islam nous venons
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reprocher d'ignorer la dignité du travail, les joies et les devoirs de la vie personnelle, ses éclats originaux, ses entreprises, les ardeurs et rayons de l'esprit. Nous pensons à notre idéal atteint par quelques âmes supérieures; nous oublions ce qu'est la réalité pour nos multitudes : une vie que rien n'illumine, un labeur pareil à celui des machines qu'elles ont à servir, l'esclavage et des révoltes d'esclaves. Nous oublions chez ceux que l'on appelle fortunés l'incurable ennui, ou bien la vulgarité des soucis et des bruyants plaisirs, leur agitation,, leur fièvre, la mobilité anxieuse ou grimaçante des visages, les types sans grandeur, parce que nulle foi, nulle idée impérieuse et simple, nulle tradition autoritaire et con-gtante, nulle rigoureuse discipline ne les marque plus de caractère. A nos reproches le mélancolique Islam ne répond que par son silence, en nous montrant sa face de vieillard, son invariable face dont la majesté superbe et misérable nous étonne, et puis ses yeux éteints se détournent vers des visions que nous ne savons plus voir.
Je songe que dans dix jours je serai à Gibraltar.' C'est une distance qui ne se chiffre pas en lieues. L'énorme et sombre rocher, les canons qui le hérissent, les monstrueux cuirassés, les haletants paquebots arrêtés pour quelques heures, les feux électriques, la fumée des machines et les fracas de l'acier dans l'arsenal, les ouvriers noirs de charbon, les orgueilleux soldats rouges, et puis les
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)nusic halls, les bars, les journaux qu'emplissonl les télégrammes des deux hémisphères : quel raccourci de toute l'humanité hors nature de l'Europe! Quel retour au démoniaque rêve que nous nous sommes l'ait, et qui nous halluciné, nous tient, nous met frénétiquement en mouvement, — le rêve d'une civilisation, bien difTérent, mais, en cola, de môme ordre que celui d'où procèdent les immobilités et les silences de l'Islam!
Alors, et souvent plus tard dans le tumulte de nos villes, le souvenir me reviendra du pâtre couché sur une pierre, qui chantait à cause de la beauté (les ruines et du soir.
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^09-00. — Coiiloiniiiicrs. Iiiiji. l'.ui. HUoDAUl». — 10-06.
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