‹ Un crépuscule d'Islam: MarocChapitre 4 sur 5 · Nom arabe de rAfii(|ue du Nord · texte numérisé non relu

Nom arabe de rAfii(|ue du Nord

DANS L'OMBRE Dlî FEZ. 28:}

FjCs prirres n'y cessent pas. l.a nuit, ({u.iihI les autres nios(|uées sont endoiinies, Qarouyine veille, afin que le nom d'Allah ne reste pas sans louange. D'heure en heure, sous les étoiles, ses moueddins viennent clamer tour à tour TiiivariaMc professiim de foi des croyants, lîien avant l'aube, si je m'éveille, j'entends le chant impassible et lointain qui se tend et se prolonge, plus émouvant d'être seul dans ce silence nocturne du monde, et de faire planer sur un peuple d'Islam anéanti dans le sommeil, la parole religieuse qui, de siècle en siècle, a fait sa vie

Derrière Qarouyine, nous sortons des souks par des ruelles marchandes et populeuses, toujours, mais qui ne sont j)lus la Qaiseriah, avec ses plafonds, son atmosphère étoulîée, ses graves négociants, rangés par liles en des armoires et déchaussés, comme il convient en un lieu clos à des personnes de bonne société, les pieds blancs et purs comme leurs fines mousselines. Après les silencieux et presf|ue ecclésiastiques ba/ars de ces bourgeois commerrants, voici ceux de la |)lèbe, pleins de confusion, ceux-là, <le (unuilte, (l(> couleurs et d'ordures : ombre et ravons mêlés sous les vertes li-eilleset les pampres (|ui sei'venl de vélums, vroiiibissjiuts essaims de luoucbes (|ui > eiilrecroiseiit, cris des marchandages el disputes, lupage

de marteaux sur le fer et sur le cuivre, feux des forgerons dans leurs noirs ateliers, pourpre des étoffes étalées dans la rue des teinturiers, graillonnements de fritures , odeurs de beignets , têtes écorchées de moutons aux étals des bouchers, et par terre des flaques de sang, des éplucliures, des oignons, du crottin; et puis, mêlés à la foule, des chiens jaunes qui n'appartiennent à personne, des enfants nus, des bourricots à tous les coins de rue, chargés de couffes et de légumes, patients, les yeux fermés avec des taons aux paupières. C'est le quartier sordide et grouillant où se presse une populace d'origine bédouine encore fidèle à ses noms et ses costumes de tribus, et qui, n'ayant pas subi depuis longtemps les anémiantes influences de Fez et les contraintes de la civilisation maure, garde encore un peu de rude sang primitif et rouge dans ses veines.

On marche sous l'entremêlement des auvents délabrés, dans la clameur arabe, à travers les douches intermittentes de soleil qui crible ou déchire la tenture d'une vigne. Quelquefois, dans un passage d'ombre, quand le dessous d'une maison couvre la ruelle et vient interrompre les marchés, une rumeur claire descend des vieilles poutres plafonnantes, quelque chose comme un pépiement innombrable et confus. C'est une école, suspendue comme une volière au-dessus des foules et des odeurs du bazar. Passé le couloir, on se retourne en levant la tête, et l'on aperçoit par quelque chat-

DANS l'ombre de FEZ. 28.J

tière, dans une obscurité chaude, une confusion clamante d'enfants, tous assis sur le jtlancher et traversés d'un niouvenient étrani;e, hochant ensemble, très vite, sans ai-rèt (la même danse maniaque, étourdissante, qui met en branle les échines des vieux Juifs à la synaj^og'ue du Alellah . Et rythmant cette agitation, la vocifération grêle et rapide, cent voix de fausset qui scandent à tue-tête et ressassent tout un matin la même sourate du Korân. Voilà comment, de})uis les temps anciens, se forme clia([ue génération musulmane. Avec cette insistance mécanique s'enfonce en elle la sèche et })récise, l'invariable empreinte qui la fait pai'eille à toutes les générations de Tlslam.

r)n entrevoit quebjuefois le magisler. un \ieux laie!) porte-besicles, en capucbon, accroiij)i plus liaul (|ue les enfants. Il tient une longue gaule, en manière de bàlon (Torchesti-e et surtout de fé'i'ule, doni il la[)e sur les tètes, à droite, à gauclie, impiimant à fond et pour la vie dans les jeunes caboches bien rasées, les syllabes qui sou/ la religion.

Ailleurs. l(»ujoiiis dans Ir quartier de iiii>ère grimillanle, sur une plate où des mules allciidiiil. cesl une admirable vieille fonlaiin- qui doit èlie contenqioraine des mosquées de l'ez hjdid. I ne sorte de manteau de clieminéc lenveloppe. sous un loit di'jrli- de virillr hiijr. \u fniid. [iliiquée

sur le mur dans le cadre d'un arceau mauresque, rayonne une mosaïque à'azulejos dont le thème est le même qu'aux minarets mérinides : ocellations bleu paon, bleu turquoise (les plus passionnées couleurs), soleils irradiés et qui tournent les uns autour des autres, entremêlant leurs nimbes et leurs franges, sur un fond mystique d'étoiles. De ce panneau sans prix deux jets d'eau tombent dans une auge de faïence, en faisant le petit bruit vivant et frais, qui dure depuis des siècles en ce pauvre carrefour. Là des vendeurs d'eau s'occupent à remplir leurs outres en peaux de bête, des femmes viennent puiser, des aïeules surtout, dont la face se découvre dans l'effort qu'elles font pour soulever la cruche, si ridées, chancelantes et sans plainte, comme le vieil animal de peine qui tire et ne connaît plus sa misère.

A côté de l'une de ces fontaines, et dans la même place qui sert aux plus humbles marchés, s'ouvre un vieux fondak dont la porte peut compter parmi les chefs-d œuvre de l'art musulman. C'est une arche dont le fer à cheval dentelé s'enveloppe d'abord d'une grande auréole de rayons, puis de rectangles inscrits l'un dans l'autre, les premiers décorés de l'entrelac superbe et serré — noir sur blanc — d'une inscription coranique, les autres enguirlandés, gaufrés d'une sinueuse confusion d'arabesques. Et puis, rang sur rang, des légions de niches en ogive, de plus en plus petites et dédoublées, à mesure qu'elles s'élèvent et commencent

à (ir-horder avec le idodii^icLix au veut. |mmi à [tcii luuécs, dans ce dessous obscur et confus, eu luillier d alvéoles, eu fantastique rucher qui surplondjc. Va tout cela qui fut multicolore, décoloré, enfumé, iioiici, sauf quelques aflleurements ou traces de roui;e et d'azur tendre et vif, — tout cela comme certaines œuvres de l'art d'Kxtrème-Orient, d'une matière impossible à reconnaître, avec des aspects

tièdes et graves de laque ou de sondire cire

A Tolède et (Irenade, au cœur des plus vieux (juartiers, on montre à ceux qui viennent de bien loin les voir, des fontaines et des arches qui ressemblent à celles-ci, inertes Acsti^yes au sein d'aujourd'hui si dilléront dune vie dont le souvenir même s"('sl depuis liicu longtemps effacé. Ici ces beaux lestes ne sont pas inanimés. Ils s'associent et s'harmonisent à la vie qui les entoure et dont les modes sont toujours ceux de jadis. Ils n'ont pas cessé de servir. Ce porche sans prix du foiidak des menuisiers est encore habité par des menuisiers. Ils y appuient leurs i^'-rossiers [taquets de [tianchcs. cl sans doute c'est de[»uis lon^^temps leur usai^e. car l'émail est très usé, justement à la hauteur de ces planches, et laisse voir par là son dessous terreux de brique. Des hommes aux bernouss cent lois ra]ii<''((''s passent sous la l)ellt' [loile mainfS(|U('. Aleutoui' le eaiiloutis séculaire, des mui"s (h'-frépits, le pied bossU('' duue verte treille, des àuous (|ui soiiiiiolrul. lenlrt-e misi-rable et uoire d une ruelle voûtée

Dîner d'adieu chez un ami musulman dans le quartier des Andalous. C'est une aiïaire que de s'y rendre à la nuit close, par le réseau des rues quasi souterraines où, fréquemment, nos sais s'égarent pendant le jour. Dans ce dédale de catacombes, plus impressionnant encore ta cette heure, nous allons à la lueur des lanternes que portent nos hommes. Ils marchent en se baissant pour mieux éclairer, devant le pas des chevaux, le rude galet qui vient apparaître dans le mouvant cercle jaune. Il faut se rejeter en arrière, sur la croupe de sa bète , pour les effroyables descentes qui commencent tout d'un coup et dont on n'imagine pas le fond. On y dévale en bruyantes' glissades. Et puis des ponts de pente raide, avec, çà et là, au milieu de l'affreux petit pavé (toujours dans le cercle bougeant de lumière jaune), de grandes dalles circulaires dont nous ignorons la raison d'être, et sur quoi le sabot du cheval ne trouve pas de prise. De minute en minute, un garde qui marche en avant

jcllc un ( li, cl nous savons qu'il faut nous baisser l(uiL (le suite pour un plafond de poutres transversales. l][ nous nous enfonçons de plus en plus dans le double mystère de la nuit et de la ville, tantôt dans la ténèbre enfermée d'un tunnel, tantôt dans la profondeur d'une tranchée, sous un zigza,u- mince et scintillant de ciel nocturne. Et nous allons si lonjj;temps, avec tant de détours, que nous avons perdu toute notion du sud et du nord, que nous n'imai;inons plus de quel côté de Fez nous pouvons bien nous trouver. Alors un naïf souvenir de collège me revient. C'est ainsi (|u'au xv'' siècle, le duc d'Orléans allait à cbeval. j»ar les ruelles de l^aris, dîner en ville, entouré de ses ji;ens d'armes et de ses porte-lanternes. Mais dans la nuit propice au i;uet-apens, les rues de Paris n'étaient pas si mortes; des fenêtres s'ouvraient, et des yeux curieux le rei^ardaient passer

iVous traversons d'immenses portes de (juarlier (|ui. par ordre spécial, resteront ouvertes jus(ju";i dix lieuros et demie pour notre retoui'.

Parfois, très rarement, une forme humaine, immobile contre un mur, et vaguement éclairée (I "une lumière à ses pieds. Parfois une Iroué'e large et chaude de lumière, le portique ouvert d'une mosquée, des formes en postures de prière, accroupies sous des lam|)es et des arceaux. Krusqucment (il y doit }' avoir [iliis d'une demi-beure que n(tus maniions), coupant la siditude. un coin de souk où l'on lrali(iue encore, — bien étrange au sortir

des ruelles tombales. On n'imaginait pas, dans la nuit chaude, entre des lumignons d'échoppes, ce va-et-Adent attardé de draperies pâles.

En même temps un fracas d'eaux puissantes nous apprend à peu près où nous sommes : sans doute dans le pauvre bazar qui touche à la mosquée des Andalous, près de l'oued Fez qui, par là, vient courir à ciel ouvert entre des murs, et puis s'engouffre à grand bruit sous un moulin. Nous devons approcher. En effet, une nouvelle plongée dans du noir et du silence, et voici des lumières éclairant le profond dessous d'un porche. Alentour, des soldats, des serviteurs, qui portent des falots. Aussitôt j'entends la voix de notre hôte qui nous accueille : « Le salut sur vous! Soyez les remerciés. Soyez les bienvenus!... »

Et si habitué déjà que je sois à passer sans transition d'un cul-de-sac qui ne semble habité que par les rats, aux magnificences cachées d'une grande cour mauresque, cette fois c'est plus que le contraste ordinaire. La ruelle casse-cou, plus sinistre dans la nuit, et, tout d'un coup, l'illumination d'une nappe de marbre entre des murs de faïence et de mosaïque. Sur les dalles, de longs cierges brûlent en des candélabres symétriquement disposés. Il y en a d'autres, là-haut, trois par trois, dans chacun des petits arcs byzantins qui font le tour du profond

cloître à lii liuuUnir du premier étii i;e. VA loiilrs CCS llanuncs <|iii Ircmhleiit (sous un carré do ciel noir où scintille Orioii) font chanter avec plus Ar mystère et de chaude splendeur que pendant le jour la symphonie diaprée des quatre murs : reflets d'or, liligrane des inscriptions arabes, étoiles des cancaux d'émail, toute une radieuse joaillerie d'arahesques.

Par terre, entre les flambeaux dont se consume la cire, un mol encens fume en flots de vapeur dans un réchaud de cuivre. Encore une fois revient cette grave impression religieuse qui linit par faire ici le ton habituel de la sensibilité. Nous la retrouvoiîs dans une riche maison parée poui* une fête, comme nous l'avons sentie, avec ses modes dilîérents, dans les profondes rues abandonnées, dans le demi-jour voûté des l)azars où se presse en longues files un peu{)le blanc-drapé. Impression tantôt d'église, tantôt de crypte, ou bien de monastère — ici très nettement de mosquée à cause de la sensualité musulmane du lieu. Délices îles narines (jui res|»irent la fondante douceur de l'jiloès et du benjoin fumants, des yeux (ju'enchantcnt les inOnies broderies des fleurs incrustées aux parois de faïence, des yeux encore et des oreilles (jue réjouit la fraîcheur vivante et bruissante des eaux. Car un grand jet fuse de la vascjuc ccnlralc et se sus|)end. s'»''\ase comme une Heur li(juide, comme un lis de cristal pur et (jui tremble sur sa tige. El puis, jaillissant à la fois, par sept bouches de cui\ re, d'un admirable

panneau de mosaïque, sept fontaines, dans un angle du mur, tombent ensemble dans une belle auge polychrome. 0 la volupté, dans la nuit chaude, de leur symphonie froide, perpétuelle et volubile! Comme cette présence s'ajoute à celle des parfums pour envelopper, engourdir, endormir!

En face de l'entrée, au milieu de l'arcade, un grand portique est tendu de drap rouge, et là-dessus tombe un riileau de blanche dentelle, — exactement i'écarlate et la guipure qui servent aux robes d'enfants de chœur, et dont on recouvre aussi, en certains jours de fête où brûlent beaucoup de cierges, le péristyle d'une chapelle catholique.

Et cette tenture soulevée, nous sommes dans la salle du repas, qui est bien une longue chapelle où nous retrouvons, plus chauds et plus étouffés, les religieux effluves qui flottent sur le parvis du patio. Une chambre étroite où tout est blanc, avec une rangée de candélabres sur le tapis, devant le très long divan; et là, comme dans la cour, mais recluse et plus engourdissante, la fumée d'encens qui sort en tourbillons du brùle-parfums. Instinctivement on baisse la voix dans ce lieu où d'ailleurs s'assourdissent les bruits. Aux deux bouts de la salle, par terre, un immense plateau de cuivre attend les convives qui vont dîner en deux groupes distincts. Plusieurs sont déjà là, des hommes d'âge et d'importance, grimpés sur le bas divan et les jambes repliées, personnages en haik, — le plus volumineusement drapé des vêtements maures^

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celui (|iii s'enroule et retoinlie truii grand flot jiardessus l'épaule, à la façon d'une toge. Dans linliniité d'une chambre close, aux lumières, plus étranges sont les blanches draperies llottantes, dont la raison d'être se comprend le jour, au dehors, dans le feu des ardeurs solaires. Ils sont bizarrement perchés sur les coussins, ({uehjues-uns demi-couchés. Ils })araissent énormes, (['«'normes et surprenants ])aquets de laine écroulée là, neigeuse, légère, éclatante à la lumière immédiate des llambeaux, et d'où sortent des faces d'une pâleur mate, des mollets nus, des pieds gras qu'ils tiennent nonchalamment dans leurs mains. ( hi nous présente : graves et discrets murmures d'accueil (|ui font penser à ceux des oraisons.

D'autres, cependant, h)nt leur entrée, en lib^ silencieuse, mystérieux dans leurs vêtements |)areils, la main sur le cœur, et courbés en deux pour passer le seuil de ce lieu de blancheur et de lumière. Ils oui laissé leurs babouches à l;i porte; ils approcbent en glissant, saluent encore une l'ois l'hôte, la société, se baisent en souriant le bout des doigts. A peine si l'on entend leurs Salaam aleikoiDn, bourdonnes à voix si basse. Et chacun, à son tour, va baigner ses mains, sa ligure, dans la fumée montante de l'encens, et même [lour se saturer à fond, pai' eu dessous, se place, jambes écartées, au-dessus du réchaud, ren\elo|ipe <le ses niousselines, et se baisse par petits plonireons. avec des mines et des uloussemciits de satislactiou.

294 UN CRÉPUSCULE D'FSLAM.

Entrent les serviteurs, qui portent des aiguières et de radieux bassins de cuivre. C'est le signal : ceux qui vont dîner à l'autre J)out de la salle se séparent avec cérémonie de l'autre moitié des invités, et conduits par l'hotc nous allons nous asseoir devant l'un des beaux plateaux qui brillent sur le tapis. Un valet aux voiles lâches, aux jambes nues (chaudement éclairé d'en bas par les flambeaux prochains), se penche par-dessus nos têtes pour nous présenter l'aiguière. L'un après l'autre, nous tendons les paumes sur le bassin, et les joignons sous le pur filet d'eau froide.

Alors commence le défilé des plats, si nombreux, si copieux — c'est l'orgueil de l'hôte — que chacun semble intact lorsqu'on le renvoie : potages au jus de citron, feuilles de vigne farcies, fricassées de pigeons, artichauts sauvages, boulettes de mouton au sucre, couscoussou de mouton dont la semoule est arrosée de fleur d'oranger, puis, triomphal, le rôti barbare d'un mouton tout entier. Nous buvons l'eau d'une cruche qui passe à la ronde. Les mains plongent dans les sauces; prestement, sur la nappe que l'on change à chaque service, les doigts déchirent les viandes; et leur forte odeur se mêle à celle du mol encens, dans cette chambre étroite, d'un blanc mystique, où des rangs de flammes d'or brûlent comme pour une cérémonie d'église...

Cette soirée pourtant ne fut pas tout à fait réus-

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sic. I/liùtc avait engagé une clieiklia, lapins illiislrc clianlcnsc de Kez, que nous devions entendre a près le dincr. Les plateaux enlevés et les convives renu)ntés sur les coussins, on l'attendit longteni[)S. On finit par envoyer chez elle, et l'on a|)prit (|u'ellt' était en prison depuis le matin. C'est une mésaventure, dit-oji, (jui lui arrive souvent. Elle gagne beaucoup d'argent, et l'autorité, à bout de ressources, ne dédaigne pas de faire chanter cette chanteuse. Aussitôt sa bourse vidée entre les mains du )nolit(isi/>, elle sera libre, et Ion attendra pour l'arrêter de nouveau ({u'elle ait encore une fois rempli son escarcelle.

Ces choses m'étaient contées (à voix basse toujours) par mon voisin sur le divan, un Algérien, celui-là, de type bien plus énergique et délicat que les Maures, dont la barbe bouclée sortait, noire, longue, droite, assyrienne, de ses hères draperies. Avec un sarcasme dans la voix, il parlait du Maghzen, du peuple fahsi, de la paresse fahsie, justifiant l'Islam, et me citant la sourate du Koràn qui donne le commandement du travail. Il chuchotait certains (h'tails sui' l('S(|ucls il ((invirut de jeter un vullc. A l'entendre, celte clici/./ia serait célèbre à plus d'un titre. Dans l'intimité des soirées strictement mauresques, elle donnerait, avec son frère et fami de son frère, des représentations qui ne sont pas seulement artistiques (toujours à la lueur des cierges, sons des arcades, en des lieux étoulFés d'encens (|iii l'imt penser à la prière)...

''2 mai. — Autre soirée, chez Si-Abderrahmanben-Sliman. Cette fois, comme la mission française était invitée, nous étions assis sur des chaises, et nous mangions avec des couteaux et des fourchettes, prêtés par la légation. Chaque Européen s'encadrait entre deux ligures enveloppées de longues mousselines, et l'on avait un peu Tillusion d'un grand dîner d'Europe : alternance d'habits noirs et de neigeuses, nuageuses, fantastiques toilettes féminines.

La salle était très grande, celle des réceptions, que l'on appelle à Damas salamnlik, et qui règne sur tout un côté du quadrilatère intérieur. Les battants de bois de la porte monumentale écartés, par delà les arceaux du péristyle, on apercevait la belle cour, absolument blanche, dont un parfait jet d'eau marquait le centre. Nulle mosaïque aux murs : la seule et pure couleur de Falbàtre. La colonnade la plus élégante de Fez, — des piliers légers extraordinairement dont les quatre arêtes

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s'évidaient vers le pied, et par en liant, à la naissance de lare, se creusaient de quelques cellules polygonales, sugf^^érant sous un entablement de cèdre un commencement de nid d'abeille, tout cela de matière [triiiiilive et noble, d'une hautaine simplicité, comme la personne et le vêtement d'un Maure de jurande famille.

Sur les dalles, quelques groupes erraient dans ce beau décor nocturne. Admirable proportion de la li^^ure humaine ainsi drapée et des purs piliers, des portiques spacieux, des loni,^ues parallèles des perrons. Elle est petite au milieu de ces arehitectures, mais pas trop, et reste d'une admirable dignité. Autour d'elle, tout est calme, eurvthmique, abstrait, souverainement ordonné par la volonté humaine.

A l'autre boni du cloitre, derrière l'arcade et le promenoir, on distinguait des chambres de marbre, ouvertes et brillamnu'ut illuinint'es, et là, par terre, entre les étoiles des cierges et des lampes, de blanches assemblées qui semblaient de moines agenouillés et méditant dans une chapelle ardente, en réalité des dîneurs de seconde catégorie, des clients de cette riche maison. conN iés à venir manger nos reliefs.

Knormcs étaient les plats que les valets portaient à bout de bras auloui* de la table, monceaux dr viandes en ragoûts, agneaux rùlis (jiie l'on servait, airreusement agenouillés en des vaisselles de cuivre. I.a largesse du festin élail digne d'un grand

personnage arabe. Lui, simple, lilial, à la bouche mince, cruelle, au geste rare, ondulant et mesuré de chat, nous caressait tour à tour de son magnétique regard, sans tourner la tête, d'une bridante prunelle oblique qui allait et venait dans ses yeux mulâtres.

Personne ne mangeait plus et les plats défilaient toujours. Nous écoutions de longues, monotones et fascinantes andaluuses, la musique nationale des Maures, celle que leurs ancêtres apportèrent des royaumes de Séville, de Cordoue et de Grenade, et dont la tradition n'est conservée dans toute sa pureté qu'à Fez, par les musiciens de la cour. Ils étaient neuf, assis sur leurs jambes en croix, dans l'intervalle de l'immense porte ouverte, au bord de la cour et de la nuit, de la nuit où le jet d'eau paraissait vague, la silhouette d'un oranger mystérieuse, entre les flambeaux sur les marbres et les astres vivants dans le haut carré du ciel.

Ils jouaient depuis le commencement de la fête, et maintenant la musique avait fait son œuvre. On les sentait absorbés, pris, grisés, ne faisant plus qu'un seul être collectif, traversés tous ensemble par une seule âme, qui de ses élans soulevait à la fois les bras, les mains, les doigts, sur les timbales, les violons, les luths, les guitares, et puis les détendait de ses langueurs. Ils jouaient et chantaient, la face tendue par la passion, se balançant comme en rêve, et toutes les voix s'exaltaient, et tous les yeux se fermaient dans la même extase.

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Celui qui menait le rythme, un batteur <le timbale, renversait parfois la tète, comme pâmé dans la v(»lupt('' (le la cadence. Un antre, qui t«;nait son violon debout sur son liaik répandu, s'en détachait tout entier dans les instants où la musique se fait muette, mais se continue dans un vivant silence. Frémissant alors, n'étant plus rien que le temps ([ui battait en lui, il levait les paupières, et chaque fois ses yeux noyés, lanjj^nides, extati({ues se fixaient sur les nôtres qu'il sentait fascinés. Et d'un seul ^rand mouvement, rejeté vers son violon, il le parcourait d'une longue, amoureuse caresse de l'archet, et du même mouvement s'en détournait encore, suspendu tout entier dans une nouvelle pause tremblante.

Ils chanlairiit leurs imildhmrids. (|ui parlent des eaux, des jardins lleuris, de la tristesse et du bonheur des amants. Hiches, nombreuses, mais insaisissables polyjjhonies où les phrases naissent, se mêlent, et puis se séparent et s'évanouissent comme des vibrations qui meurent, comme d'immatérielles harmoni(|ues à la lin d'un accord, passant tout d un couj) (riiiic voix dans une aatic. ou bien dans les cordes, sans (|u'on sache comment, sans (ju'on [)nissc rien suivre. Chants passionnés, relii^ieux et \irils, à sonorité pleine et bourdonnante de bronze, sans les arabesques, les imperceptibles chromatismes, les frissonnements et nasillements ordinaires de la musi(]ue orientale, niais imprécis de suiislance et de contours, linissant un peu eomme

le vrai plain-chant bénédictin, en flottantes résonances de cloches. Et les thèmes se suivaient avec leurs variations, parfois presque européens, quelques-uns, où- passait la danse andalouse, ne finissant que pour reprendre, en s'accélérant d'une vitesse démoniaque et précise de cadence, et soudain coupés nets, en plein élan, comme un galop de chevaux qu'on arrête d'une saccade. Ils dirent la belle cantilène, d'un rythme si tendre et si vif, qui reste le chant le plus aimé du Maghreb, et qui s'appelle /rt Per/e c/e Grenade : « Où sont nos belles nuits de Grenade, ville délicieuse? 0 Dieu! c'est là que les fenmies m'ont appris l'amour. 0 demeures d'Andalousie que nous avons quittées, jamais je ne vous oublierai!... »

Mon voisin de gauche était un petit Tounsi', de physionomie méfiante, fermée ou endormie, aux traits tombants, aux yeux demi-morls d'Oriental fatigué. Mais il subissait les enchantements de la symphonie, et peu à peu cette morne figure s'éclairait de béatitude. A peine, au commencement de la fête, pouvais-je en tirer quelques monosyllabes ; à présent, sentant bien que j'écoutais comme lui et que nous étions ensemble dans l'émotion de la musique, il se livrait, révélait son frémissement d'enthousiasme. 11 parlait d'une voix de confidence, avec ferveur : « C'est la plus belle des musiques! — si belle qu'on n'en cherche plus d'autre.... On ne

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