Un critique d'art au XIXe siècle
Un de mes confrères , rendant compte il y a quelques années d'un livre paru récemment, m'engageait dans un article trop bienveillant à faire pour les critiques d'art ce que je venais de faire pour les artistes. Il aurait fallu recommencer le travail qui déjà m'avait pris tant de temps, feuilleter de nouveau la plume à la main les collections de journaux, les revues, les brochures où des hommes, d'une compétence souvent douteuse, ont émis sur les arts des opinions plus ou moins banales, plus ou moins excentriques pendant plus d'un demi-siècle.
Je reculai devant cette longue et fastidieuse besogne. Je croyais d'ailleurs, je crois en-
core , avoir donné des renseignements asse\ complets y avoir suffisamment multiplié les citations pour qu'il soit possible , en lisant avec quelque attention L’Art et la Critique en France depuis 1822, de se faire une idée précise , exacte , positive de I* esprit général, des tendances diverses des critiques d'art avant , pendant et après la grande querelle des classiques et des romantiques.
Cette courtoise invitation ne pouvait cependant ni ne devait rester absolument sans réponse. Elle ma suggéré la pensée de définir les qualités qui constituent le vrai critique, b historien de l'art , de déterminer les conditions morales, les connaissances accessoires les plus favorables à leur développement. Je ne les ai pas conçues d'une façon abstraite, attributs particuliers d'un type idéal doté d'innombrables perfections comme tous les êtres de raison. J'ai préféré les montrer pour ainsi dire en action, et j'ai cherché parmi les principaux critiques d'art de notre siècle et de notre pays quel
était celui qui les a possédées au plus haut point et Va le mieux manifesté dans V appréciation des œuvres , soit du présent , soit du passé. Il ma semblé que T. Thoré, ou si Von veut W. Bïirger , nom adopté en exil par Thoré après le coup d'État du 2 Décembre, était celui-là. Son talent a suivi jusqu au dernier jour une marche ascendante. Il était exempt de pédantisme, cette plaie de la critique, il se passionnait pour ou contre les choses dont il parlait, il n avait d'autre souci que V intérêt de la vérité et de la justice et il avait en quelque sorte l'intuition du progrès. La justesse et la fermeté de ses idées, l'ingéniosité et l'ampleur de ses aperçus en matière d'art me décidèrent à étudier sa vie — sa vie intellectuelle bien entendu — avec autant de soin quelle le mérite, et un examen approfondi de ses travaux, plus variés, plus sérieux, plus importants qu'on ne le suppose d'ordinaire, confirma ma première impres-
sion.
Je réimprime aujourd'hui ceite étude publiée d'abord dans la revue La Philosophie positive, ainsi que celles qui ont été réunies en volume sous le titre de L'Art et la Critique en France depuis 1822. Je compte sur un lecteur , le confrère qui ma incité à l'écrire et qui probablement n'en connaît pas un seul mot. Je souhaiterais fort d'en avoir quelques autres; mais j'ai , depuis longtemps , passé l'àge des illusions.
Février I88'i.