AU XIX* SIÈCLE
La critique, au xixe siècle, a joué un rôle considérable. Les esprits les plus divers s’v sont exercés. Historiens et philosophes, littérateurs et érudits, écrivains de tout ordre et de toute provenance ont à l’envi fait œuvre de critique à propos de questions ou de productions qui ne rentraient que fort indirectement dans le cercle de leurs études et de leurs travaux habituels. La plupart semblent avoir cru qu’on peut impunément se servir, dans une certaine catégorie d’idées, d’une méthode particulière à une autre catégorie, d’un caractère différent, plus ou moins élevé, plus ou moins complexe, et se
passer d’une doctrine générale, régulatrice de toute appréciation, de toute conception intellectuelle ou morale. Aussi ils ont émis des opinions ingénieuses, parfois neuves et justes, ils ont écrit des dissertations souvent brillantes et spirituelles; mais ils ont rarement essayé de rattacher le sujet dont ils s’occupaient à une série de faits vérifiés, ou tout au moins vérifiables, et de le classer à son rang dans l’ensemble des choses. Il en est résulté que beaucoup de brochures, beaucoup d’articles de revues ou de journaux, d’un assez vif intérêt au moment de leur publication et ayant eu alors du retentissement, paraissent aujourd’hui sans valeur ni signification, et sont, en quelque sorte, illisibles.
Cela est vrai surtout d’une foule d’écrits relatifs aux Beaux-Arts. Les comptes rendus des Expositions de peinture et de sculpture en formaient la partie principale, et c’est fort exceptionnellement qu’on y rencontre quelque vue originale et raisonnée, quelque notion précise sur les conditions générales de l’art, sur son passé, son avenir, ou même son état présent. Les auteurs de bon nomlire d’entre eux s’estimaient aptes à parler
de tableaux et de statues uniquement parce qu’ils les aimaient, s’y intéressaient et en avaient vu en quantité. Poètes, romanciers, fantaisistes de tout genre, égarés dans la critique, convaincus que l’art ne relève que de lui-même, ils se sont bornés d’ordinaire à des observations purement techniques et à des descriptions d’un style pittoresque. Si habilement ciselées, si chaudement colorées soient-elles, des phrases que ne soutient pas une pensée substantielle perdent peu ù peu de leur relief, de leur éclat primitif, et finissent au bout de dix ans, de vingt ans au plus, par ressembler à des oripeaux défraîchis.
Les plus avisés ont senti la nécessité d’appuyer leurs jugements et leurs théories sur quelque chose de moins fragile, de moins contestable que de simples raisons de sentiment. Ils ont cherché les analogies, les corrélations de l’art avec les autres manifestations de l’activité humaine. Voulant le soumettre au contrôle de la branche de nos connaissances qui leur a paru en expliquer, en définir le mieux le caractère et le développement, ils ont choisi tantôt la philosophie, qui les a conduits.
par la psychologie, à de subtiles analyses assez inefficaces, par la métaphysique aux rêveries de l’absolu, tantôt l’histoire de l’art qui leur a enseigné tout de ce qu’il a été, rien de ce qu’il sera ou doit être. Bien peu ont compris que ce qu’il fallait avant tout prendre pour guide c’était l’histoire générale et l’économie sociale. Un seul peutêtre l’a fait franchement, d’une manière consciente, persévérante et résolue. Celuilà est à la fois un exemple et un modèle. Des six sciences fondamentales, la sociologie est celle, en effet, à laquelle l’esthétique, ou, plus modestement, la critique d’art,
' se relie directement.