‹ Un cœur de femmeChapitre 6 sur 8 · L IN 'CONNU · texte numérisé non relu

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pelle comme nous... i> avec le même étalage de sa race que si elle n'était pas, en effet, une Candale authentique, , unie à un cousin aussi Candalé qu'elle, ce qui ne l'empêche pas d'avoir à sa table, comme ce soir, — à côté de sa sœur, la duchesse d'Arcole, mariée au petit-fils d'un maréchal de Bonaparte, — le petit-fils d'un célèbre banquier de Vienne, M. Alfred Mosé. Il ejst vrai que les Mosé sont convertis depuis deux générations. Sur les trois autres convives, un seul, le vicomte de Prosny, descendait d'une famille qui, à la rigueur, pût traiter de pair, moins l'illustration, avec celle du grand maréchal. Mais la baronnie du baron d'Artelles date du règne de Louis-Philippe, tandis que Casai est le fils d'un industriel enrichi dans les chemins de fer et sénateur d'après le Deux Décembre, comme d'ailleurs le père de la comtesse elle-même.

Telles sont les inconséquences d'un temps où les prétentions les plus raides se heurtent à d'irrésistibles nécessités de mœurs. Louis de Candale avait la passion de la grande chasse, et, si considérable que fut la fortune de sa femme, il lui fallait bien, pour satisfaire ce goût sans doute héréditaire et entretenir les premiers tirés de France, accepter quelques partners pris à son club. C'est ainsi que Mosé, dont l'unique affaire était de mener la vie élégante, et qui avait réussi à forcer la porte du Jockey par une diplomatie

de dix années, se trouvait occuper dans le budget de Pont-sur-Yonne une place trop importante pour n'être pas traité en ami par son associé et la femme de cet associé. La comtesse, trop vraiment chrétienne, trop intelligente et trop juste pour donner dans le fanatisme anti-sémitique, affectait pourtant d'être très hostile aux étrangers, afin de ne presque pas recevoir son ennemie M™* Bernard, née Hurtrel, des Hurtrel de Bruxelles, et elle se tirait de cette petite contradiction qui admettait Mosé parmi ses intimes, par des phrases adroites, afin d'excuser cette exception en la soulignant. Elle vantait ce camarade du comte pour sa discrétion, pour son ton vérita blement exquis, pour la générosité dont il donnait des preuves à toutes les œuvres de bienfaisance. Ces éloges étaient mérités. Car cet homjne blond, chauve à quarante-cinq ans, avec des yeux très fins dans un mince visage exsangue, possédait au plus haut degré la suite dans la voie adoptée qui demeure le secret du succès de cette forte race dont il gardait le type malgré le baptême. Il tenait son rôle de gendeman avec une irréprochable rigueur. Si pourtant un philosophe s'était rencontré parmi les convives, n'aurait-il pas éprouvé une intense impression de l'ironie inhérente aux choses à voir le descendant du peuple le plus persécuté de l'histoire, assis sous une tapisserie donnée par un furieux persécuteur à un autre

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persécuteur ? Et c'eût été pour lui une ironie encore de regarder M™* d'Arcole en train de manier de l'argenterie anglaise devant une table toute servie à l'anglaise, quand le premier duc d'Arcole s'était rendu célèbre par sa haine implacable contre le peuple britannique et sa lettre de provocation à Hudson-Lowe. Mais les philosophes ne vont guère dans le monde, et, quand ils y paraissent, c'est pour noyer aussitôt leur philosophie dans une débauche de snobisme. Il y â ainsi des dessous de contradictions absurdes à presque toute réunion, ne fût-ce que de cinq ou de six personnes. Le plus sage est de ne pas plus les scruter que ces personnes elles-mêmes. On eût fort étonné Mosé, tandis qu'il dégustait la crème d'asperges du potage, si on lui eût rappelé que le vieux Candale l'aurait probablement brûlé de ses mains; comme on eût étonné d' Artelles, occupé à servir la comtesse, sa voisine, en lui remémorant que son amère-grand-père, à lui, poussait la charrue dans les plaines de Beauce; — comme on eût étonné M*"* de Candale en lui démontrant que l'action d'avoir placé Casai à côté de Juliette n'était pas absolument digne d'une très honnête femme; — comme on eût étonné Juliette en lui affirmant que son indifférence, de plus en plus marquée envers son voisin, dissimulait un intérêt de plus en plus vif. Quant à Prosny, déjà occupé à déguster l'amon-

rillado du premier service avec une joie de connaisseur, et au gourmand Candale qui se consolait de ne pouvoir inviter sa maîtresse par l'excellence de sa propre table, ils étaient à l'abri de toutes les surprises de la pensée, et Casai, lui, avait trop roulé de-ci de-là pour s'étonner jamais de rien.

Le dîner avait naturellement commencé par des commentaires de toute sorte sur l'accident de voiture dont M™® de Candale avait été la victime; puis, comme des chasseurs déterminés, fussent-ils d'ailleurs dans la morte saison, ne sauraient causer dix minutes sans que leur passion favorite entre en jeu, la mésaventure de la comtesse servit aussitôt de prétexte à des récits d'accidents de chasse, et de ces accidents eux- . mêmes la conversation passa vite à des discussions d'armes. D'Artelles, avec sa rude figure de petit-fils de paysan, aimait à faire le coup de fusil presque autant que Candale, mais d'une tout autre manière. Par exemple, tandis que les rabatteurs poussaient devant eux le gibier que les chasseurs guettaient dans une allée, il lui arrivait souvent de leur fausser compagnie et de fouiller . la plaine ou le bois tout seul. Il y avait en lui du braconnier, tandis que le goût véritable du comte Louis était uniquement la chasse à courre, la bête forcée et la fête seigneuriale de la curée. Pour la centième fois, ils se reprirent à discuter

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sur ces deux sortes de sport, puis à se remémorer des chasses mémorables, et Ton entendit des phrases comme celles-ci :

. — a Vous rappelez-vous, d'Artelles, » disait Prosny, ce cette chasse étonnante avec les grandsducs à la Croix-Saint-Joseph ? Sur combien d'oiseaux avons-nous tiré ce jour-là ?.. . »

— oc Trois mille, » répondait d'Artelles, ce et voilà ma déveine : je n'avais pas de poudre de bois ! »

— a Félicitez-vous-en, » interrompit Mosé, ce ça brise les fusils. L'autre jour, nous chassions chez Taraval avec le petit La Môle, ses Turdeys étaient en capilotade après. »

— « Quel tireur, ce La Môle ! » s'écria Candale.

— ce Comment pouvez- vous dire cela?» répliqua Prosny, ce tout au plus un bon premier secondfusil; voyons, vous qui connaissez Strabane!... »

— ce Strabane ! Strabane ! » reprit d'Artelles, en hochant la tête.

— ce Ah ! » insista l'autre, ce si vous l'aviez vu, comme nous, tuer six grouses d'affilée, dans un même vol, deux à son affût, deux au coup du roi, et deux par derrière... »

— (( Parbleu ! » dit Mosé, ce tous les matins il s'exerce devant sa glace à recevoir ses trois fiisils sans désépauler et ses domestiques à les lui passer... »

— ce Alors il lui faut emmener deux hommes

pour lui porter ses trois armes... Et vous appelez ça chasser?... » reprit d'Artelles.

— « Dites donc, Candale, » interrogeait Prosny, « c'est toujours le xérès que vous a cédé Desforges ? Il est parfait. »

]^me d'Arcole écoutait ces discours, entendus cent fois, avec le placide silence italien qu'elle tenait de sa mère, à qui elle ressemble autant que Gabrielle lui ressemble peu, et Juliette compli mentait cette dernière sur les fleurs qui paraient la table. Au milieu et dans un cache-pot d'argent ancien se dressait un bouquet de lilas blanc, de grandes roses jaunes et d'orchidées. D'autres orchidées, d'une nuance mauve avec des cœiirs de velours violet, garnissaient deux autres cache-pot moins grands mais d'un aussi fin travail, et un tapis de violettes russes reliait entre eux ces trois bouquets. A cette sorte de sombre parterre la nappe blanche, les cristaux et la vaisselle plate faisaient comme une bordure brillante. Des bougies munies d'abat-jour roses, éclairaient cette table d'une lumière plus vive que le reste de la salle et permettaient d'en saisir le moindre détail, depuis les petites assiettes en argent pour le beurre, mises à côté de chaque personne, jusqu'à la grâce mignarde des figurines ciselées dans les pièces centrales du service. C'était un extrême atteint dans l'élégance qui s'obtient très rarement, même dans les maisons les plus

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comblées, car il suppose à la fois une énorme fortune, une hérédité séculaire d'aristocratie et un goût unique chez la maîtresse du logis.

Quand M*"® de Tillières se prit à vanter ce joli arrangement de fleurs et d'objets d'art. Casai releva la tête. Sa blonde voisine venait de dire à voix haute ce qu'il pensait tout bas, juste à cette seconde. Pris entre la conversation des chasseurs et les phrases échangées à travers la table par les deux amies, il n'avait pas encore placé vingt mots depuis le commencement du dîner. Il s'était contenté de regarder avec ce plaisir de l'impression exquise sur lequel les hommes d'une finesse native ne se blasent guère. D'ailleurs, quoiqu'il ne parlât jamais ni tableaux ni bibelots, il avait acquis un sens artiste assez aiguisé dans de longues causeries avec les deux ou trois peintres de valeur que la recherche du portrait fructueux, le caprice d'une grande dame galante ou la vanité de fréquenter des gens riches lance de temps à autre, pour leur perdition, dans la société des clubmen. Casai avait ainsi appris à voir; — action très simple et pourtant si rare que de tous les convives il avait seul goûté, avec M™® de Tillières, le délicieux décor des choses autour d'eux. Il avait de même remarqué l'harmonie de toilette des trois femimes : M^^ de Candale tout en rouge avec l'or fauve de ses boucles; ^me d'Arcole tout en blanc avec la chaude lan-

gueur de son teint, ses bandeaux d'un noir épais et ses yeux d'un brun clair; Juliette avec ses cheveux cendrés et la grâce des reflets roses sous la dentelle noire. Après la phrase qui lui avait fait dresser la tête, il se prit à considérer sa voisine plus attentivement qu'il n'avait fait lors de leur présentation.

A cette première minute, et tandis qu'elle tressaillait, elle, de curiosité jusque dans ses fibres les plus profondes, il l'avait jugée, lui, comme maintes fois de loin au théâtre, une assez jolie personne, mais presque insignifiante. Les femmes qui possèdent plus de charme délicat que d'éclatante beauté risquent ainsi d'être méconnues d'abord. Elles ressemblent à ces fins paysages de notre France du centre que le touriste traverse rapidement pour courir vers d'autres, et qui découvrent sans cesse à leur familier de nouvelles raisons de les préférer. A détailler lyinie Je Tillières avec ce coup d'œil respectueusement indiscret dont les libertins bien élevés enveloppent les femmes, il reconnut que la taille de sa voisine était très mince et très souple, que la naissance des épaules, les bras et la ligne de la nuque indiquaient une irréprochable perfection de formes, enfin que les traits du visage, pour être un peu menus, étaient aussi d'une délicatesse presque idéale. Là-dessus, un autre se serait dit tout de suite : a Mais c'est une très jolie

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femme... » et aurait commencé de lui faire deux doigts de cour, — r comme on chantait dans les naïves romances de jadis. Chez Casai, l'observateur, une fois mis en jeu, devait aussitôt dépasser la constatation physique et creuser jusqu'au caractère. A travers cette existence de fête continuelle qui était la sienne, il n'avait pas désappris à réfléchir. L'air de supériorité qui s'exhalait pour ainsi dire de toute sa personne ne mentait qu'à moitié. Sa qualité maîtresse, appliquée, faute de principes et faute aussi d'un talent positif, à des choses de pure élégance, était une force extrême de jugement. Il possédait, dans un domaine de fiitilités, le don précieux d'aller toujours droit à l'essenriel. Pour employer une expression, susceptible d'innombrables nuances comme la vertu d'esprit qu'elle désigne, il n'était jamais à côté. Un nouveau venu entrait-il au cercle, qu'il arrivât de province ou d'Amérique, qu'il fut Anglais, Russe ou Argentin, en quelques jours. Casai vous disait exactement ce que cet étranger avait dans le ventre, — admirable formule d'argot créée par ce Paris qui traite en effet les inconnus comme les petites filles curieuses font leurs poupées : elles les ouvrent d'un coup de ciseau après s'en être amusées, et sitôt ouvertes, sitôt jetées. Un tireur inédit se présentait-il sur la planche, en une séance Casai avait décomposé son jeu, presque aussi bien que Ca-

mille Prévost, le maître avec lequel il aimait le mieux à tirer, justement à cause de son impeccable analyse. Avec cela, il savait juger d'un cheval comme un maquignon, et d un dîner comme un cuisinier. C'était lui qui, ayant accepté de faire l'intérim du commissariat de la table dans un club aujourd'hui disparu, le Fencing, avait, dès le second jour, appelé le chef pour lui demander simplement : a Pourquoi avez-vous employé aujourd'hui du beurre qui coûte dix sous de moins la livre que celui d'hier?... » Et c'était vrai. Cette précision de sens et d'intelligence allait du petit au grand, et Casai se trompait aussi peu sur l'avenir d'une pièce de théâtre, d'un acteur ou d'un livre. Ayant, en outre, le tact de se taire quand il ignorait, il n'était jamais pris en défaut; jamais il n'énonçait une de ces opinions médiocres qui rendent les beaux esprits de salon intolérables aux spécialistes»

Ce sont là quelques-unes des facultés qui donnent à un homme une maîtrise, et leur présence ou leur absence explique pourquoi, dans une carrière aussi unie et monotone que la vie de plaisir, certains personnages exercent une dictature, tandis que d'autres sont toujours à la suite. Le moraliste en est encore à comprendre comment la sûreté de l'observation, la modestie du bon sens, l'énergie de la conclusion exacte, peuvent se rencontrer ainsi, jouant à vide et sans

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que rhomme qui les possède ait l'idée de produire une action utile ou seulement sérieuse. Ce déséquilibre étrange entre le moyen et la fin traduit-il une timidité foncière, ou bien faut-il y voir une preuve de plus à l'appui de cette vérité si bien résumée par la sagesse du langage qui a dérivé le mot de corruption d'un verbe latin dont le sens est briser ? L'habitude du plaisir précoce et continue aurait-elle pour résultat de rompre en nous, de dissoudre cette sève de notre être qui crée l'Idéal? Quelle que soit la cause de ce singulier effet, il est constant que Casai aura passé sa vie à partager les débauches de compagnons dont pas un ne le vaut et dépensé le meilleur de son esprit à résoudre des problèmes tels que celui qu'il se posa quand M™* de Tillières eut attiré son attention : a Qu'est-ce au juste que cette petite femme? » Et encore cette petite femme-là, comme il l'appelait irrévérencieusement dans sa pensée, valait-elle du moins la peine d'être étudiée.

Cette étude, commencée au moment où le maître d'hôtel offrait à la sensualité des convives un magnum delà bonne année de Cos d'Estournel, révéla tout d'abord à Raymond une agitation extraordinaire chez la jeune femme. Il en jugea ainsi aux brusques sautes d'idées qu'elle avait dans sa conversation avec Candale ou avec la comtesse, — car, pour lui, elle continuait à ne i^as

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lui parler, — puis au frémissement de ses lèvres dans le sourire, enfin au battement de paupières par lequel elle semblait vouloir éteindre son propre regard. Il en conclut deux choses : Tune, que sous ces dehors de pastel adouci, avec ses cheveux d'un blond pâle, son teint transparent et ses yeux d'un azur clair. M™* de Tillières était sans doute une personne à impressions très vives, une passionnée toujours en train de se refouler et de se dompter; — l'autre, qu'il y avait à cette table quelqu'un à qui elle s'intéressait extrêmement. En une seconde il eut fait le décompte des hommes ici présents. Était-ce Candale, ce quelqu'un? Non. Elle lui parlait trop gaîment. D'Artelles? Le baron s'en fut aperçu depuis longtemps et n'aurait point passé, comme il le faisait, quatre de ses soirées sur sept dans les coulisses de l'Opéra. Prosny? Ce grand gourmand de vicomte se vantait lui-même d'avoir c< dételé » depuis des années. Mosé? Mais jy[me d'Arcole, avec qui ce dernier causait en aparté à cette minute même et à laquelle il faisait officiellement la cour depuis des mois, n'avait pas éch^^ngé avec M"^® de Tillières une seule de c<^s œillades significatives que les femmes jalou<îes ne s'épargnent jamais, — si prudentes soient-elles. Que restait-il, sinon Casai lui-même? Malgré ses succès, ou peutêtre à cause d'eux, le jeune homme n'était

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ni très vaniteux, ni trop modeste. Il se croyait parfaitement capable d'inspirer mieux qu'un caprice, une passion, et dès la première rencontre... Mais il croyait aussi qu'Û pouvait déplaire jusqu'à l'antipathie, et il admettait même, ce qui prouve la trempe de son bon sens, qu'il passât inaperçu. Cela dépendait et de la femme et du moment de sa vie. A quelle crise de son existence sentimentale en était M°^^ deTillières? Voilà ce que l'examen le plus pénétrant ne pouvait apprendre à un Parisien qui n'avait, pour tout renseignement sur elle, que de petites phrases comme celles-ci, entendues au hasard :

— oc M°^® de Tillières? C'est une charmante femme, et distinguée et simple... »

— ce Allons donc, mon cher, c'est une insupportable poseuse... »

Ou encore •

— ce II y a pourtant d'honnêtes femmes dans le monde. Voyez M™* de Tillières : lui connaissezvous un amant?... }D

— ce Bah ! c'est une sournoise qui cache son jeu mieux que les autres, voilà tout... »

— ce Si c'est moi qui l'occupe, » conclut Casai en lui-même, après cette première méditation, ce c'est comme à l'escrime, il faut voir venir. »

C'était la sagesse, en effet, d'autant plus que ^me Je Tillières avait dû certainement entendre parler de lui d'une façon sévère. Il connaissait

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trop sa situation personnelle pour en douter. Cela suffisait à lui tracer un rôle de mesure, de tact et de discrétion, en vertu de cette méthode pratiquée d'instinct par tous les hommes qui réussissent auprès des femmes : intéresser en déroutant. Il continua donc à s'effacer, s'interdisant les manières d'enfant gâté qu'il avait parfois, se posant en écouteur plutôt qu'en causeur, et réservé comme un secrétaire d'ambassade de la vieille école. Le résultat de cette tenue ne se lit guère attendre. Juliette, qui, elle-même, avait voulu voir venir son voisin, appréhenda que le dîner ne s'achevât sans qu'elle eût pu essayer de savoir ce qu'il y avait au juste derrière la physionomie de cet honmie vers lequel elle continuait de se sentir trop attirée. Et ce fut elle qui lui posa tout d'un coup une question destinée à le faire causer.

— « Vous me croirez si vous voulez, » venait de dire Prosny, excité déjà par le vin à outrer son penchant naturel aux racontars invraisemblables, ce mais j'ai connu en Normandie un braconnier qui chassait sans bras. Oui, messieurs, son petit garçon lui chargeait son fusil, le lui posait sur une pierre, et notre homme tirait... avec ses pieds!... Ma foi, à l'affût, il tuait son lapin tout comme un autre... »

Comme la table entière se récriait sur cette fantastique anecdote, que le Normand Prosny confirmait de sa maigre et rouge figure. M™* de

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Tillières se tourna vers Casai, et, d'une voix un peu troublée:

— a Et vous, monsieur, » dit- elle, ce vous n'avez donc pas de récits extraordinaires à nous conter, comme ces messieurs ? »

— a Mon Dieu, madame, » fit le jeune homme en souriant, « c'est qu'il n'y a guère qu'un certain nombre d'histoires de chasse, et ils les auront bientôt toutes dites. Pourtant, je ne connaissais pas celle que vient de nous servir Prosny et qui dépasse un peu la permission... Mais il faut pardonner leurs gasconnades aux chasseurs, en pensant à ce que cette passion représente de vie saine et naturelle dans notre existence factice et frelatée de civilisés... »

— a J'avoue ne pas saisir, » réprit Juliette, « ce qu'il y a de bien sain et de bien naturel à se poster sept ou huit au bord d'un bois pour fusiller, à bout portant, de malheureux lapins et des faisans, que vous ne faites même pas lever vousmême... »

— a D'abord ce n'est qu'une espèce de chasse, » dit Casai, « mais c'est pourtant un commencement... On prend le goût d'un gibier plus difficile, et j'ai vu des camarades à moi, oh ! pas beaucoup, mais j'en ai vu partir de là et finir par aller chasser le tigre aux Indes, le buffle en Afrique, et le mouflon dans le Turkestan. Croi riez-vous cela, madame, que trois de mes amis

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ont eu le courage d'aller chercher là-bas, sur les frontières de la Chine, une bête dont parlait le voyageur Marco-Polo, Vovis poli, et ils l'ont retrouvée et tuée. »

— a Avez-vous fait vous-même de ces grandes chasses ? » demanda-t-elle.

— « Quelques-unes, » répondit-il, « les plus faciles. Je suis allé aux Indes, et j'ai tué ma demidouzaine de tigres, comme tout le monde. Mais j'ai gardé de ce voyage des impressions uniques... Quand on a vu se lever beaucoup d'aurores, par les fenêtres du cercle, cela vous change jusqu'au ravissement d'en voir d'autres à dos d'éléphant, et de traverser quelqu'une de ces vastes rivières qui coulent toutes roses et enluminées sous un ciel qui s'enflanmie.., Avec un peu de danger pour agrémenter le paysage, je ne dis pas que ça n'ennuierait pas à la longue, mais c'est exquis. Je vous jure qu'on trouve la vie de club et de fête bien mesquine à ces moments-là... »

— <£ Mais alors pourquoi la menez-vous ? 9 interrogea-t-elle. Le petit frisson que donne à toutes les femmes la sensation du courage personnel de l'homme avait été si vif pendant ces quelques paroles de Casai, qu'elle avait cessé de se surveiller pour une seconde. Son exclamation la surprit elle-même, en la faisant un peu rougir. Elle se trouva trop familière et elle eut peur qu'il n'en profitât tout de suite pour se familiariser

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de son côté avec elle. Il eut la finesse de répondre en secouant la tête, avec une espèce de bonhomie gaie :

— <L C'est l'histoire des femmes mal mariées, madame. C'est joué, c'est perdu. On a commencé à s'amuser, ou ce qu'on appelle ainsi, à vingt ans, parce qu'on était jeune; on continue à cinquante parce qu'on ne Test plus... On est un inutile et un raté. Mais quand on le sait... »

Il riait, en disant cela, du rire d'enfant qu'il avait gardé et qui était une de ses grâces. Il y a toujours quelque ridicule pour un homme aussi comblé que l'était Casai, très riche, fêté partout et libre de ses actions, à laisser entendre qu'il a manqué sa vie. Mais ce rire sauvait ce ridicule qui, d'ailleurs, n'est pas perceptible aux femmes. Les plus fines, pourvu qu'elles aient du cœur, sont disposées à croire un homme qui leur jouera la comédie des destinées avortées. Cest leur roman secret, à elles toutes, de consoler ces misères-là. D'ailleurs, peut-être Casai ne mentaitil pas en condamnant une existence avec laquelle il n'aurait cependant pas pu rompre. Lui aussi était saturé de ses sensations habituelles. Il y eut un silence entre eux, durant lequel il se commit une de ces fautes de tact que le langage parisien désigne du terme assez inexplicable de gafTe. On en était aux trois quarts du dîner. C'est le moment habituel où éclatent ces étourderies que l'en-

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traînement de la conversation et quelques verres de vin fin rendent presque inévitables. Le baron d'Artelles s'était mis à parler de M"^® de Corcieux, que toutes les personnes présentes savaient avoir été la maîtresse de Casai. Il n'en disait rien de très méchantj mais ce rien suffisait à mettre le jeune homime dans une position un peu fausse.

— oc Quelle diable d'idée, » continuait -il, ce cette pauvre Pauline a-t-elle eue de se teindre subitement en blond? Elle n'a donc pas une amie pour lui dire que ça lui donne dix bonnes années de plus, et elle commence à n'en plus avoir besoin, de ces dix années-là, ni même de cinq... »

— « C'est comme le vieux Bonnivet, que vous avez dû voir souvent, madame, » dit le politique Mosé en s'adressant à Gabrielle de Candale afln de couper la conversation, a vous savez s'il se teignait ? »

— ce Vous voulez dire s'il se cirait, » dit Candale.

— « S'il se salissait, » dit M°^* d'Arcole.

— ce Bref, » reprit Mosé, ce qu'il fût teint, ciré ou sali, il cachait la chose à tout le monde, y compris son coiffeur, qui me disait d'un ton si comique: ce Si j'osais lui en parler seulement, ce monsieur, je lui ferais ça si bien. » Bref, notre Bonnivet tombe malade. Ses rhumatismes lui nouent tous les membres. Je vais le voir et je le

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trouve blanc comme neige. Devinez son premier mot : ce Voyez comme j'ai souffert, Mosé, j'en ai a blanchi. » •

— <£ Cela n'empêche pas, » insista d'Artelles, lequel, comme tous les gaffeurs, tenait à son idée, oc que M™* de Corcieux pourrait bien se tenir tranquille. Voyons, quel âge a-t-elle à peu près ? Vous devez savoir ça, vous, Casai?... »

Ces mots n'eurent pas plus tôt été prononcés que l'imprudent causeur sentit leur indiscrétion, et, s'arrêtant tout court, il devint pourpre au milieu du silence de toute la table, ce qui acheva de rendre l'attitude du jeune homme plus délicate. Il ne pouvait ni attaquer ni défendre son ancienne amie. Il fut naturel et dit simplement :

— c M™* de Corcieux? Mais quand je l'ai saluée à l'Opéra l'autre semaine, elle avait l'âge d'une très jolie femme, et Bonnivet, lui, tout ancien pair de France qu'il fut, étalait sur les fauteuils de l'Agricole un très vieil homme, et terriblement cassé, quoiqu'il eût l'habitude de dire avec son grand air : oc II n'y a pas d'âge, il n'y a a que des forces... »

Tout le monde rit et la causerie tourna. Casai, qui avait eu la sensation de plaire à sa voisine, très particulièrement, prit soin que l'entretien restât général pour raconter avec un joli tour deux ou trois anecdoi:^s de son voyage au

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Japon. Il trouva le moyen d'être si gentiment spirituel, qu'une fois sortis de table, la comtesse s'approcha de lui, et, malicieusement :

— ce En avez-vous fait des frais pour mon amie, » lui dit-elle, oc et, soyez content, vous lui avez plu. Et maintenant, allez fumer en paix... Mais vous ne fumez pas, vous ? Seulement, je vous connais, vous voulez causer avec ces messieurs un peu plus librement et boire votre eau-de-vie en paix. .. N'en buvez pas trop, et revenez-nous vite. . , »

Le jeune homme sourit en s'inclinant. Mais quand, une heure plus tard, ses compagnons revinrent du fumoir. M"** de Candale chercha en vain parmi eux sa mâle et spirituelle figure. Il avait eu la coquetterie de disparaître sur son succès. Elle regarda Juliette, qui, elle aussi, venait de constater cette absence et qui, ne se sachant pas observée, fronçait ses jolis sourcils. Lorsque à onze heures moins un quart on annonça la voiture, ce petit mouvement d'humeur durait encore, et la malicieuse question de la comtesse au baiser d'adieu n'était pas faite pour dissiper cette humeur:

— « Tu ne t'es pas trop ennuyée ? » demandât-elle. « Tu vois que Casai vaut mieux que sa réputation. »

— ce Mais, » dit Juliette, en riant d'un rire un peu forcé, ce il ne m'a pas beaucoup laissé le temps de le juger. »

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— oc C'est tout de même vrai qu'elle est blessée qu'il soit parti si vite. A-t-il été maladroit! » pensa Gabrielle quand son amie eut disparu. En quoi, toute fine qu'elle était, elle se trompait, car, dans son coupé, en train de rouler vers la rue Matignon, M™* de Tillières ne songeait qu'à ce prétendu maladroit, çt ce lui fiit une surprise presque douloureuse quand le valet de pied qui ouvrit la porte de l'appartement lui dit, en la débarrassant de son manteau :

— ce M. le comte de Poyanne est là qui attend Madame la marquise. »

Elle l'avait absolument oublié.

l'autre

jT'ii^ULiETTE n'aimait rien tant d'habitude il V^ que les longues causeries au coin du ^C^^ f^u à ces heures un peu défendues. Ce goût lui était si naturel qu'elle recevait de la sorte, non seulement l'homme qui avait tous les droits sur son intimité, mais encore les plus platoniques d'entre ses fidèles : et d'Avançon et Félix Miraut et de Jardes et Accragne, — les uns et les autres toujours isolément. Il y avait bien là quelque prudence féminine, car la multiplicité de ces visites interdisait tout commentaire aux domestiques. Il y avait surtout cet art d'amitié qui a rendu cette femme inoubliable aux privilégiés pour lesquels il s'est exercé. Elle avait deviné

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combien est fort sur un homme, dans cette vie de Paris si banale et si foulée, le charme d*un coin de salon où il trouve, à une heure fixée, une créature jeune, élégante et fine, qui Técoute longuement; et elle le console ou le consulte tour à tour, avec cet air de n'avoir d'intérêt dans son existence que pour les minutes ainsi passées dans un tête-à-tête innocent et vaguement clandestin. Le cœur s'ouvre alors avec plus de liberté. Les secrètes confidences arrivent aux lèvres, et, par nature. M™* de Tillières avait la passion des confidences. Elle possédait ce tendre penchant qui, perverti en pédantisme ou en vanité, crée les Muses et les Égéries des hommes célèbres, qui, tourné en sainteté, fait les grandes religieuses. Elle se plaisait à envelopper d'une influence intelligente les personnes auxquelles elle s'intéressait. L'amour avait redoublé en elle ce délicat plaisir auquel elle avait dû les plus douces heures de sa liaison avec Poyanne. Que de soirées elle avait passées ainsi dans la première période de leur affection, et avant qu'elle ne devînt sa maîtresse, à l'écouter indéfiniment raconter les misères de sa vie!... Il disait son enfance mélancolique dans l'ombre du vieil hôtel Poyanne, à Besançon, sa mère morte, et la sévérité si dure de son père qui lui avait endolori toute sa jeunesse. Il disait son mariage avec une jeune fille longtemps aimée, ses premières jalousies, sa honte de sqs

propres défiances, puis Tévidence de la trahison — et quelle trahison ! avec Tami d'adolescence qu'il avait le plus chéri. Les heures d'autour le minuit paraissaient trop courtes alors à Juliette pour suivre ce drame, scène par scène, sentiment par sentiment, et le duel entre les deux amis, où tous deux avaient été blessés, et la fiiite de M°^® de Poyanne, et les désespoirs du comte, puis sa reprise à la vie par l'énergie du devoir, sa campagne en 1870 comme capitaine des mobiles du Doubs, son entrée dans la politique lors de l'Assemblée de Bordeaux. Et quand la pitié l'eut menée à la tendresse d'abord et ensuite à l'abandon entier de sa personne, quand elle fiit devenue l'épouse mystérieuse de cet homme malheureux, que de soirées encore elle avait connues, où elle recueillait avec l'avidité d'une compagne aimante le récit de la journée du courageux orateur, — lui rendant la foi en lui-même aux crises de lassitude, éveillant sa prudence sur tel ou tel écueil caché, l'admirant avec un enthousiasme émr quand cet athlète invincible de la cause coD>*^rvatrice déployait devant elle, et pour elle seule, l'horizon de ses projets et la générosité de ses doctrines; — et tout cela sans jamais dépasser son rôle de femme, avec une légère et caressante façon d'écouter ou de parler qui excluait jusqu'à l'ombre d'une prétention. En étant ainsi, elle ne calculait pas, elle cédait à sa

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nature, tout simplement. Comme certaines organisations ont, d'instinct, le sens et le goût de la musique ou de la peinture, de la mécanique ou de la poésie, elle avait, elle, le sens et le goût du cœur des autres, — charmante faculté, car elle permet d'exercer la plus rare des charités, la plus bienfaisante : celle de l'âme, — mais faculté dangereuse, car elle confine à la coupable curiosité de l'expérience sentimentale, et surtout elle nous entraîne vite aux compromis de conscience, aux dédales des situations fausses. Dans les déclins de passion, par exemple, comment trouver en soi la loyauté nécessaire à la noblesse des ruptures, si l'on continue, victime de ce pouvoir de sympathie, à sentir souffrir l'être que l'on a cessé d'aimer d'amour? Percé jusqu'à l'âme par Tâcre sensation des chagrins que l'on cause, on se laisse aller à mentir pour épargner ces chagrins-là. On recule un aveu qui eût été moins cruel proféré durement. On prolonge des agonies dont on est l'auteur par de déshonorantes complaisances.

On devient perfide pour avoir été trop tendre. Ironie étrange des contradictions du cœur qui tourne au vice nos meilleures vertus et nous fait mal agir pour avoir senti trop vivement !

Ces réflexions sur les avantages et les périls de son propre caractère, Juliette ne se les était jamais formulées, quoii 'elle se fiât dit souvent. <c Je suis trop faible, » ou a J'aurais dû parler net-

tement, » à propos de telle ou telle petite circonstance qui eût exigé un ce non » précis et désagréable à quelqu'un de ses amis. Il en est de notre caractère comme de notre santé. Nous en souffrons longtemps avant de nous savoir malades. M^^ de Tillières ne savait pas davantage pourquoi bien des choses qui faisaient sa joie, les autres années, faisaient maintenant son malaise ; par exemple ces tête-à-tête du soir avec Poyanne, où ils demeuraient Tun et l'autre silencieux pendant des dizaines de minutes; — et les efforts qu'ils tentaient, ou lui ou elle, pour rouvrir la causerie, marquaient mieux le contraste entre les soirées d'aujourd'hui et celles de jadis. Elle trouvait chaque fois, pour s'expliquer cette gêne, qu'elle jugeait momentanée, une raison tirée d'un détail quelconque. Ainsi, quand, à son retour de l'hôtel de Candale, la simple phrase du domestique sur la présence de Poyanne lui infligea un petit sursaut de réveil presque douloureux, elle attribua r;out de suite ce frisson pénible à la peur d'avoir froissé son amant; d'autant plus qu'à un second regard, et tandis qu'on la débarrassait de son manteau, elle reconnut le valet de chambre du comte debout dans un coin de l'antichambre. A sa question, cet homme répondit :

— « J'attends les épreuves du discours de Monsieur pour les porter à l'imprimerie... »

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— « C'est vrai, il a parlé, » se dit Juliette « il va m'en vouloir de ce que je rentre si tard. Je ne l'ai pas habitué à lui montrer si peu d'intérêt. »

En réalité cette visite lui était rendue désagréable par le besoin qu'elle éprouvait de continuer la solitaire rêverie de sa voiture et de penser librement à Casai. Telle était la profondeur de l'impression produite sur elle par cette rencontre. Mais comment aurait-elle admis cette cause à sa contrariété, quand elle était si persuadée qu'elle aimait Poyanne pour toute sa vie ? C'était l'honneur de sa faute que cette persuasion-là. Combien on se fait illusion à soi-même, et des années, sur ces fins de sentiments!... Puis il suffit d'une heure pour que cette illusion ne soit plus possible. Juliette devait l'éprouver ce soir même.

— a Vous êtes fâché contre moi, mon ami, »

dit-elle en rentrant dans le petit salon Louis XVI, plus doucement pâle encore aux clartés mêlées du feu et des lampes. Le comte se tenait assis au bureau d'où elle lui avait écrit cette après-midi. Quand il la vit, il se leva en hâte pour lui baiser les doigts, et, lui montrant les papiers qui encombraient la mince tablette :

— ce Fâché? » répondit-il, « vous voyez que je n'ai pas eu le temps de l'être. Je travaillais chez vous en vous attendant, ce dont vous m'ex-

cuserez, n'est-ce pas? Nous sommes sortis de séance si tard, et j'avais les épreuves de mon discours à corriger pour V Officiel, J'ai dit à Jean de me les apporter chez vous, et fort heureusement, » ajouta-t-il avec la bonne humeur de la corvée accomplie, « elles sont presque finies... Vous permettez ? »

Il acheva, en se rasseyant, de tracer quelques signes dans les marges, puis il réunit les feuillets épars, qu'il glissa dans une grande enveloppe déjà préparée, et il alla lui-même remettre le paquet au valet de chambre qui l'attendait dans le vestibule. Tout ce manège ne dura pas dix minutes. Pourquoi Juliette, qui, dans l'appréhension d'un froissement de son ami, s'était faite d'avance tendre et caressante, se trouvât-elle presque froissée elle-même et en tout cas déconcertée par le calme de cet accueil ? Certes, la faute qu'elle avait commise en s'intéressant à Casai toute la soirée, au point d'oublier Poyanne, était bien vénielle dans l'ordre des faits. Il n'en allait pas ainsi dans l'ordre du cœur. Quoiqu'elle ne s'en rendît compte qu'obscurément, elle aurait souhaité que son amant, par une mauvaise humeur un peu injuste, l'acquittât de cette faute et lui permît de la réparer en gentilles câlineries. Le contraste entre son trouble intime et la tranquillité apparente de Poyanne lui infligea en même temps une sensadon de froideur. A

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maintes reprises et depuis que son amour commençait de dépérir, il lui avait semblé qu'Henry n'avait plus vers elle les mêmes élans de tendresse. C'est le premier signe et le plus singulier mirage d'une passion décroissante et qui ne le sait pas : nous reprochons à ceux que nous aimons moins de ne plus nous aimer autant, — et nous sommes de bonne foi ! Jamais M™* de Til- Uères n'avait éprouvé cette impression de quelque chose de mort entre elle et Poyanne comme à ce moment. Hle s'était approchée de la cheminée, et, tendant au feu ses pieds chaussés de bas de soie à jour, elle suivait dans la glace les moindres mouvements du comte qui vaquait, avec une minutie d'auteur, aux derniers soins de ses épreuves. Pourquoi une autre image s'interposat-elle soudain, jusqu'à lui remplacer celle de son amant? Pourquoi, dans l'éclair d'une demi-hallucination, vit-elle l'homme à côté de qui elle avait dîné, le ce beau Casai, » comme Gabrielle l'avait appelé, — avec sa silhouette robuste et svelte, avee ses gestes souples dont chacun disait la force, avec son masque si viril dans sa lassitude? Et voici que, cette image du souvenir s'étant effacée pour laisser la place à celle de la réalité, elle aperçut de nouveau dans la glace celui à qui elle appartenait par son libre choix et depuis des années. Il lui apparut; tout d'un coup et par le contraste, si gauche, si chétivement souffreteux

que cette comparaison lui causa un malaise presque insoutenable.

Henry de Poyanne, alors âgé de quarantequatre ans, était assez grand et mince. Naturellement délicat, les fatigues de la vie parlementaire, succédant aux chagrins rongeurs de sa jeunesse, avaient comme consumé sa santé. Ses épaules étroites se voûtaient un peu par l'habitude de travailler assis. Ses cheveux blonds grisonnaient et se faisaient rares. Son teint se plombait de ces couleurs bistrées qui disent la lassitude du sang, les désordres de l'estomac et l'énervement d'une existence toute sédentaire Il y avait bien de l'aristocratie encore dans ces lignes d'un visage presque émacié et d'un corps que le frac de soirée dessinait dans sa maigreur; mais on y sentait aussi la pauvreté de la nature et un précoce épuisement. Le regard des yeux bleus, d'un beau bleu loyal, et le pli hautain de la bouche rasée restaient magnifiques. Us révélaient ce qui soutenait le généreux orateur depuis sa première et malheureuse enfance : l'ardeur contenue du sentiment, la foi profonde, l'invincible énergie de la volonté. Une femme ne pouvait s'être donnée à cet homme que par les meilleures qualités d'elle-même, par enthousiasme pour son éloquence, ou par le passionné désir de panser les blessures dont avait saigné cette destinée. C'étaient bien aussi les deux motifs qui avaient

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déterminé Tabandon de M.^^ de Tillières. Mais c'est le danger de ces liaisons fondées uniquement sur le romanesque, et dans lesquelles la maîtresse a cédé à l'admiration intellectuelle ou à la pitié sentimentale : il vient toujours une heure où cette admiration se lasse par l'accoutumance, où cette pitié s'émousse par sa satisfaction même. Cette maîtresse alors ouvre les yeux. Elle tremble de s'être trompée sur la nature de ses sentiments, et trop tard! Heureuse encore celle en qui cette pensée s'éveille, hors de tout motif étranger et sans que le charme émané d'un autre homme soit le principe secret de ce soudain désenchantement ! Toutefois, si Juliette eut dans ses prunelles claires, qui fixaient avidement la glace, ce passage du plus amer regret qui puisse traverser une âme fière, Henry de Poyanne ne le remarqua pas lorsqu'il se rapprocha d'elle, — non, pas plus que le maître d'hôtel qui apportait, dans ces soirées de tête-à-tête, le plateau en argent chargé de la bouilloire, de la théière, des gâteaux, avec le flacon d'eau-de-vie et l'aiguière de boisson glacée parmi les verres et les tasses.

— a Vous avez beaucoup travaillé, voulezvous que je vous prépare votre grog?» dit la jeune femme en se retournant vers le comte et lui montrant le plus joli sourire de gâterie. Ces sourires-là peuvent-ils être qualifiés d'hypocrites? Us ont pour but d'épargner d'inutiles peines, et

celles qui les ont aux lèvres se croiraient coupables d y laisser monter leur secrète amertume. Elles ne savent pas sur quel chemin elles s'engagent à la première minute où elles conmiencent de ne plus avoir le regard et le visage de leur cœur, ne fut-ce que pour accomplir cette insignifiante action d'offrir une boisson familière à celui qu'elles veulent encore charmer.

— « Volontiers, » répondit le comte à l'offre de son amie ; et il se mit à la regarder à son tour, qui de ses fines mains commençait de verser l'eau chaude dans un verre russe à gaine de vermeil ciselé, puis y broyait les morceaux de sucre avec la cuiller. Elle était adorable d'attitude, assise près du plateau, et plus pareille que jamais à un pastel de l'autre siècle avec l'or pâU de ses cheveux. Ses beaux bras dégagés des manches avaient de si gracieuses souplesses, l'harmonie de sa toilette noire et rose avec son teint un peu animé par la flamme du foyer était si délicatement voluptueuse que, presque malgré lui, le comte se rapprocha d'elle :

— ce Comme vous êtes jolie ce soir, » lui dit-il, a et quel bonheur de me retrouver auprès de vous au sortir de cette aride et dure politique ! »

Tout en parlant, il se penchait pour lui prendre un baiser; mais elle, détournant la tête avec un geste de légère impatience :

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— « Prenez garde, i> fit-elle, « vous êtes si maladroit que vous allez me faire répandre tout ce flacon. »

Elle était en effet sur le point de verser dans le grog une cuillerée d'eau-de-vie, à la seconde où Poyanne s'était appuyé pour l'embrasser sur le dossier de sa chaise. Ce n'était rien, ce petit mot, et il n'y avait qu'un peu de mutinerie coquette dans le mouvement par lequel ellt lui déroba son visage et laissa le baiser effleurer seulement la soie souple de ses cheveux. Pourtant, il s'éloigna aussitôt, en proie à une pénible impression, celle de l'amant dont la maîtresse ne vibre pas à l'unisson de son cœur, à lui. Oui, ce n'était rien, ce geste de retraite; mais quand des scènes semblables de gracieuse rebuffade se sont produites une centaine de fois, cet amant finit par éprouver une peur horrible, celle de déplaire, qui éteint le feu des regards, contracte le cœur et ferme la bouche aux paroles d'amour. Là résidait le principe du malentendu qui devait de plus en plus séparer ces deux êtres. Sans y réfléchir et obéissant à cette instinctive diminution de tendresse qu'elle subissait depuis tant de jours, Juliette infligeait trop souvent ces refus de caresse à cet homme qu'elle accusait ensuite en elle-même d'indifférence. Elle continuait à préparer le breuvage promis, piquant avec la pointe de la fourchette une des tranches de citron dépo-

74 UN OOeUR DE FBMMB

sées dans une assiette, puis ayant goûté au grog du bout des lèvres :

— a Vous voyez, » dit-elle d'un air de reproche, ce il est trop fort, vous me Tavez fait manquer, et il faut que je vous en prépare un autre. »

— a Ne vous donnez pas cette peine, » répondit-il, en faisant mine d'approcher.

— a Cette fois, » reprit-elle, «je vous défends de bouger et de me gêner dans ma petite cuisine. »

— ce On vous obéira, » dit-il; et, accoudé sur le marbre de la cheminée, il la regarda de nouveau sans qu'elle donnât plus d'attention à ce regard qu'il n'en avait donné lui-même tout à l'heure à l'expression de ses yeux, à elle, en train de fixer la glace. Il se rendait bien compte que d'avoir détourné la tête de son baiser n'était qu'une taquinerie, qu'un enfantillage. Et cependant cet enfantillage allait suffire, il le comprenait, à empêcher qu'il ne prononçât, ce soir, une certaine phrase. Des lettres reçues dans la matinée lui avaient appris que sa présence était réclamée dans le Doubs pour une double élection au Conseil général. Il s'agissait d'enlever ces deux sièges à des adversaires politiques au profit d'hommes qui, appuyés de son éloquence, passeraient sans doute, et il prenait trop au sérieux sa mission de leader pour manquer à ce devoir.

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!1 était venu rue Matignon avec le projet de demander un rendez-vous à M*"® de Tiiiières afin de lui dire adieu, avant son départ, ailleurs que chez elle, et maintenant, sur ce simple recul en arrière à l'approche de son baiser, il se sentait incapable d'articuler ce désir. Cette timidité passionnée, même dans des rapports qui semblent l'exclure nécessairement, eût fait sourire un héros de galanterie, Casai, par exemple, si quelque confi dence l'eût initié à ce tête-à-tête du comte et de Juliette. Elle constitue néanmoins un phénomène sinon commun, cependant assez fréquent pour qu'il mérite d'être analysé dans ses causes.

Chez certains hommes, et Poyanne était du nombre, très purs dans leur jeunesse et plus tard trahis cruellement, il s'établit une défiance d'euxmêmes presque invincible, et ce malaise se traduit par une pudeur plus féminine que masculine à l'égard des réalités physiques de l'amour. La passion ne s'éveille chez eux qu'accompagnée d'une anxiété presque douloureuse, et cette anxiété leur rend facilement presque intolérables les circonstances extérieures que comporte la possession. Rien de plus inintelligible à un libertin que cette délicatesse quasi morbide qui ne s'abolit que dans le mariage. La vie conjugale, avec sa cohabitation quotidienne et son intimité avouée, épargne seule à ces malades de scrupule l'angoisse toujours croissante du rendez-vous à

demander, et, quand ils Font obtenu, le remords de la faute où ils entraînent leur chère complice. Après des années de liaison, Henry de Poyanne en était là que son cœur battait à se rompre au moment de prononcer- cette simple petite phrase :

— a Quand vous verrai-je chez nous?... »

Pourtant ce ce chez nous » signifiait le plus délicat des aménagements, le mieux fait pour sauvegarder les susceptibilités les plus effarouchées. Juliette lui avait appartenu pour la première fois à Nançay, dans la dangereuse solitude de quinze jours passés là, sous les yeux indulgents d'une mère incapable d'un soupçon. La jeune femme avait cédé à ce mouvement irrésistible de charité exaltée que provoquent chez les nobles cœurs les confidences trop mélancoliques. C'est alors un désir presque fou d'abolir dans une autre âme un passé d'affreuse détresse.

Elle s'était donnée ainsi par une ivresse de pitié, par une de ces surprises qui demeurent souvent sans lendemain, mais seulement quand elles se rencontrent, comme il arrive, avec l'habitude des aventures. Si contradictoires que puissent paraître les termes de cette observation : plus une femme est galante, plus elle a de force pour se reprendre quand elle s'est une fois livrée. Juliette, elle, s'était considérée comme engagée pour la vie par ce premier sacrifice. Mais c'avait été un

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sacrifice tout de même, et Poyanne avait voulu que cette intrigue, qu'il considérait comme un mariage secret, ne fut souillée d'aucune des vulgarités qui représentent l'horrible rançon des amours coupables. Il avait choisi, à Paris, pour y recevoir son amie, un logis dans une des rues solitaires de Passy, au rez-de-chaussée, avec une porte qui ouvrait avant celle du concierge, afin qu'elle n'eût à craindre l'insolence d'aucun regard Il avait garni cet appartement de meubles précieux, pour qu'au jour de leur mariage oflîciel, si ce jour devait jamais venir, ces meubles pussent prendre place dans leur maison de famille et rattacher à leur existence d'époux le souvenir sanctifié de leur affecdon cachée. Cependant, il n'avait jamais attendu sa maîtresse dans cet asile sans fi-émir d'appréhension à l'idée qu'un passant pouvait la voir qui descendait fiirrivement d'un fiacre à la porte! En venant ainsi le retrouver, elle ne trahissait aucun serment, puisqu'elle était libre. Elle ne trompait pas un mari confiant, elle ne délaissait pas des enfants négligés, mais il lui fallait mentir à sa mère, puisque les existences des deux femmes étaient si étroitement unies; et ce mensonge, pourtant bien véniel, le comte ne se pardonnait pas à lui-même d'en être la cause. Si épris qu'il fut de cette tête charmante, dans les yeux bleus de laquelle il avait bu l'oubli de ses misères, ou peut-être parce qu'il en était épris avec Tidéa-

lisme natif de son âme, il souffrait qu'une pensée mauvaise y naquît dont il fut le principe. Ces motifs réunis avaient maintenu cet amant inquiet dans un état de sensibilité souffrante qu'un détail fera mieux saisir : depuis un an Juliette et lui ne s'étaient pas rencontrés six fois dans leur asile de Passy . L'impossibilité, pour le comte, de provoquer une explication parce que tout lui était trop aisément blessure, l'inconscient détachement de la jeune femme qui, de bonne foi, se croyait moins aimée, le cours de la vie qui nous mène d'une pente insensible et sans crise à des malentendus irréparables, tout avait contribué à produire ces relations étranges. Mais peut-être ne paraîtront-elles pas si anormales à ceux qui, par métier ou par goût, ont reçu beaucoup de confessions, et qui savent combien de signifîcarions diverses ces mots si simples en apparence, d'amant et de maîtresse, peuvent envelopper? Poyanne, lui, se souciait peu que sa situation, vis-à-vis de ]^me dç Tillières, fut humiliante ou non pour cet amour-propre du sexe qui fait le fond du cœur chez presque tous les hommes. Il souffrait de l'aimer et de sentir qu'il était de plus en plus séparé d'elle. Il se reprochait, lui si brave dans la guerre et au Parlement, d'être en présence de cette femme, paralysé d'une irrésistible émodon. Et, comme ce soir, cet orage intérieur se déchaînait à propos de contrariétés qu'il jugeait insigni-

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fiantes, et sans que rien décelât son trouble qu'une contraction de ses traits où Juliette voyait les traces des tourments politiques, et il n'avait pas le courage de la détromper. Les reproches du cœur sont-ils possibles à formuler ? Celle qui ne les devine pas à l'avance les comprendrait-elle et, si elle les devinait, elle ne les mériterait pas Et puis, le moyen de répondre par des plaintes profondes où gémisse toute une agonie, à une femme qui vient à vous, la fossette de sa bouche creusée dans un demi-sourire, tenant d'une main une petite serviette frangée et de l'autre un verre brûlant,' et elle vous dit •.

— a Cette fois, j'espère que le grog sera de votre goût... Pauvre ami, vous avez l'air brisé. Je suis sûre que cette séance a de nouveau été terrible. Mais qui vous a décidé à parler, car vous hésitiez encore hier ? »

— ce Merci!... » fît le comte, qui vida le verre à moitié; puis, le posant sur la cheminée: a Ce qui m'a décidé à parler?... »

La question de son amie, en lui donnant un prétexte à s'entretenir d'autre chose que de ses pensées, soulageait trop son malaise pour qu'il n'y répondît pas longuement. Il se prit à marcher de long en large dans la chambre, comme c'est l'habitude des orateurs qui préparent un discours ou qui le racontent :

— a Ce qui m'a décidé à parier, » répéta-t-il

8o UN COEUR DE FEMME

« c'est le même outrage d'égoïsme jeté toujours à mon parti. Non, je ne laisserai jamais dire sans protester, dans une assemblée française dont je serai membre, que nous autres, monarchistes et chrétiens, nous n'avons pas le droit de nous inquiéter des misères du peuple... De Sauve venait d'interpeller le ministère sur cette horrible grève du Nord et la répression qui a suivi. Un orateur de la majorité avait répondu en débitant des phrases que vous devinez sur l'ancien régime, — comme si les quelques progrès .dont notre âge se vante ne se fiissent pas produits, et plus rapides et plus définitifs, par la seule force des années, sans la boucherie de la Révolution, sans les massacres de l'Empire, sans Juin et sans la Commune!... Je ne leur ai rien dit que cela, et ma vieille thèse que seuls, au contraire, nous avons qualité pour résoudre cette question ouvrière, nous qui nous appuyons sur l'Eglise et sur la Monarchie, les deux grandes forces historiques du pays!... Je leur ai montré que nous pouvions tout sauver de ce que les programmes des pires socialistes ont de réalisable, ^ tout sauver et tout diriger ensuite... Mais vous connaissez mes idées. Je les ai défendues une fois de plus, sentant la gauche frémir sous l'évidence de mes arguments, acclamé par nos amis... Et à quoi bon?... Ah! les écrivains de nos jours qui font métier de peindre toutes les mélancolies ne

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l'ont jamais décrite, celle-là, cette tristesse de l'orateur qui combat pour une doctrine à laquelle il croit avec Tâme de son âme ; et puis ses partisans l'applaudissent, comme un artiste, comme un virtuose, sans que de sa parole il puisse germer seulement une action... A gauche et à droite, toute la vie politique aujourd'hui tient dans des intrigues de couloir, dans des combinaisons de groupes qui sont misérables, et avec lesquelles ils perdent la France. Et je leur ai dit cela encore, une fois de plus, et vainement, si vainement!... »

Il allait et venait, prenant et reprenant un thème un peu bien grave pour une de ces séances du Parlement, comme il y en a eu d'innombrables depuis la guerre, écœurantes de bavardage vide!... Juliette savait que l'accent de sa voix ne mentait pas. Elle connaissait avec quelle ferveur de conviction Poyanne avait embrassé une cause sur laquelle l'avenir jugera en dernier ressort, et son espérance invincible d'opérer la suture entre les deux Frances, œuvre manquée du siècle, par une monarchie appuyée à la fois sur le droit traditionnel et sur le sens intime des problèmes modernes. Elle s'était autrefois intéressée passionnément à ces rêves d'un homme d'État qu'ell sentait sincère, qu'elle devinait incompris, qu'elle voulait heureux. Mais elle était femme, et, conmie tell^, du jour où son amant avait com-

82 UN GOiUR DB FEMMB

mencé de lasser sa tendresse, ces nobles idées avaient commencé de lasser aussi son gracieux esprit. Quiconque vit beaucoup par la pensée, artiste ou savant, chef de parti ou écrivain, possède un infaillible moyen de mesurer la décroissance d'affection que lui porte sa maîtresse, son épouse, et même son amie. Du jour où elle cesse de lui accorder ce fanatisme d'intelligence qui est pour l'ouvrier de l'esprit un aliment vital, elle lui a retiré en secret la dévotion du cœur, quitte à protester au nom du cœur même contre la possession de cet époux, amant ou ami, par le travail professionnel, comme fit M°** de TÛlières au moment où le comte s'arrêta de parler.

— a Tout cela est bien beau, » dit-elle, c mais en attendant, si vous pensiez un peu à votre amie?»

— « Si je pensais à vous ? » répliqua-t-il avec une sorte de mélancolique surprise, ce et pour qui donc souhaité-je que mon nom soit illustre ?•., Auprès de qui ai-je puisé l'énergie de supporter tant de déceptions amères?... »

— oc Ah ! » fit-elle, en hochant joliment sa tête blonde, a vous savez répondre. Mais voulezvous que je vous prouve combien vous avei peu pensé à moi aujourd'hui?»

— a Prouvez, » dit-il en s'arrêtant étonné.

— « Eh bien I vous ne m'avez pas seulement demandé avec qui j'avais ssé la soirée. »

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— oc Mais, » fit-il naïvement, « puisque vous m'avez écrit que vous dîniez chez M°** de Candale ! »

— « Il n'y avait pas qu'elle, » reprit Juliette, en proie à ce singulier démon de curiosité qui pousse à de certains moments les meilleures femmes à tâter la jalousie d'un homme en lui parlant d'un autre.

— a Elle n'est pas fâchée contre moi de ce que je suis si en retard avec elle? » demanda le comte, sans prendre garde à cette coquette insinuation.

— oc Pas le moins du monde, » dit M™* de Tillières, qui continua, comme indifférente : oc J'ai dîné là auprès de quelqu'un que vous n'aimez guère. »

— oc Et de qui donc ? » interrogea enfin Poyanne.

— « M.. Casai, » fit-elle en regardant l'effet produit sur le visage du comte par ce nom de l'ancien amant de M™® de Corcieux.

— « Comment M™* de Candale a-t-elle des connaissances pareilles? » dit Poyanne avec une conviction qui, à la fois, divertit et irrita Juliette. Elle en sourit, parce que c'était précisément la phrase qu'elle avait annoncée à son amie. Elle en fiit irritée, parce que ce mépris faisait la plus truelle critique de l'impression produite sur elle . pai Casai. Et le comte insistait: oc C'est sans

doute son mari qui le lui impose. Candale et Casai, les deux font la paire. Encore ce dernier, par son existence de bookmaker et de viveur, ne déshonore-t-il pas un des grands noms de notre histoire. »

— c( Mais, » interrompit Juliette, « je vous affirme que j'ai causé très agréablement avec lui. »

— (( Et de quoi ? » demanda Poyanne. « Il a terriblement changé si vous avez pu tirer de lui une phrase qui trahisse autre chose que des goûts de tripot et d'écurie. Allez, je ne l'ai que trop subie, sa conversation, chez les Corcieux, et celles des quatre ou cinq de ses camarades que cette pauvre Pauline invitait pojr le garder... :d

— « Elle l'aimait donc beaucoup? » fit Juliette.

— ((Ah ! follement, » reprit le comte avec une amertume singulière où se retrouvait le fonds de douloureuse sévérité que garde contre les histoires d'adultère un homme autrefois trahi par sa femme, ce et ce fut toujours pour moi un mystère horriblement triste que cette passion de cette créature charmante pour ce fat qu'il fallait voir, avec ses airs ennuyés d'être aimé ainsi!... Et le mari est spirituel, distingué, instruit. Il adorait, il adore toujours Pauline. J'ai cessé d'aller dans la mais^>n à cause de ce que j'y voyais. J'en souffrais

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trop pour Corcieux et pour elle... La malheureuse! Elle a été si punie! Le Casai a été affreux de dureté, paraît-il... »

— a II en a pourtant parlé ce soir avec beaucoup de tact, » dit M"^* de Tillières.

— « Est-ce qu'il devrait même prononcer son nom ?» fît le. comte.

Il y eut un silence entre les deux amants. La jeune femme se repentait maintenant d'avoir, elle, mentionné seulement son voisin de soirée. Elle avait joué avec la jalousie de Poyanne, et elle appréhendait de l'avoir éveillée. Elle était trop profondément sensible pour ne pas regretter aussitôt une peine infligée à quelqu'un qu'elle croyait encore aimer d'amour, qu'elle aimait certainement d'affection et d'habitude. Elle se trompait encore ici sur le sentiment de cet homme, trop noble pour le soupçon, même après les atroces expériences de son mariage. Dans la manière dont Juliette venait de lui parler de Casai, le comte n'avait vu qu'une preuve du plaisir goûté par son amie dans le monde et saris lui. Ce plaisir lui semblait bien innocent, et il se reprochait le sentiment qui le faisait en souffrir comme un égoïsme et une injustice. Hélas I La logique du cœur, qui ne compte ni avec nos générosités, ni avec nos sophismes, lui montrait dans le goût croissant de jyimc dg Tillières pour les sorties et les nouvelles connaissances un signe de plus qu'il ne suflSsait

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pas à la rendre heureuse. Cependant Thorloge sonna. Elle marquait minuit.

— a Allons, » reprit-il avec un soupir, « il est temps que je vous dise adieu. Quand vous verraije? »

— « Quand vous voudrez, » répondit Juliette, c Voulez-vous dîner demain avec ma mère et ma cousine de Nançay ? »

— « Je veux bien, » dit-il; et avec une voix un peu troublée : — ce Vous savez que je vais peutêtre vous quitter après-demain pour quatre ou cinq semaines ? »

— ce Non, » fit-elle, c vous ne m'en aviez pas parlé. »

— « Il y a deux élections pour le Conseil général ces jours-ci, et on me réclame là-bas. »

— « Toujours la maudite politique, » dit-elle en souriant.

Il la regarda de nouveau avec des yeux oîi elle ne lut pas, — où elle ne voulut pas lire une demande que les lèvres de cet homme passionné ne formulèrent point.

— ce Adieu, » reprit-U d'une voix plus troublée encore.

— ce A demain, » dit-elle, ce à sept heures moins un quart. Venez un peu avant. »

Quand la porte se fut refermée, elle resta longtemps seule, accoudée à cette même cheminée dans la glace de laquelle Timage de

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