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Poyanne se reflétait tout à l'heure encore. Pourquoi de nouveau le souvenir de Raymond Casai vint-U se glisser devant elle, et à quelles idées répondait-elle en disant tout haut, avant de sonner sa femme de chambre :
— oc Est-ce que je n'aimerais plus Henry? »
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ANDis que Juliette se couchait sur cette douloureuse question dans son lit étroit de jeune fille, qu'elle avait voulu reprendre après son veuvage avec tous les autres meubles de sa vie heureuse d'autrefois, — tandis que Poyanne revenait à pied vers son logement de la rue de Martignac, près de l'église Sainte- Clotilde, et se reprochait comme un crime de ne savoir pas plaire à son amie, — que faisait celui dont l'apparition subite entre ces deux êtres constituait, à leur insu, lé plus redoutable danger pour les débris du bonheur de l'un, pour les lassitudes morales de l'autre, ce Raymond Casai, si diversement jugé par les hommes et par les
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femmes? Se doutait-il qu'à ce moment même, et au lieu de s'endormir, sa jolie voisine du dîner continuait de penser à lui, en prenant la résolution de n'y point penser? — Elle n'en avait pas le droit, puisqu'elle en aimait, qu'elle voulait continuer d'en aimer un autre. — Il était parti de l'hôtel de Candale, bien persuadé qu'il avait plu à M™* de Tillières, et très tôt, pour ne pas gâter cette impression. Mais son premier mouvement lorsqu'il se retrouva sur le trottoir de la rue de Tilsitt, chaudement enveloppé de son pardessus du soir, et qu'ayant aspiré gaîment l'air frais, il regarda le ciel et le vit plein d'étoiles, ne fut pas de songer au délicat profil de la jeune veuve. Il devait sentir plus tard seulement à quelle profondeur il avait été touché déjà. Très réfléchi, sa réflexion s'était toujours appliquée à des choses extérieures, et il ne se connaissait pas dans les dessous de son être intime. Mais qui se connaît entièrement? Qui peut dire : demain, je serai gai ou triste, tendre ou défiant? Épuisé comme il était de sensualité satisfaite, blasé sur les jouissances que représentent ici la jeunesse, une fière tournure, des relations choisies, deux cent cinquante mille livres de rente et l'intelligence de Paris, Casai devait se croire et se croyait à l'abri de toute surprise romanesque. Son joyeux rire d'enfant, — ce rire qui révélait quelques-unes de ses plaisantes qualités : son fonds
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de naturel, son absence de haine, son humeur facile, — eût éclaté de lui-même, si quelqu'un lui eût soutenu que justement ces côtés épuisés et blasés de sa personne le rendaient mûr pour une crise sentimentale, ou l^ère ou profonde, mais une crise.
Depuis longtemps il s'ennuyait de la pire des monotonies, celle du désordre. Rien de plus régulier, de moins relevé par l'imprévu, de plus distribué en distractions fixes, suivant la saison et l'heure, que cette vie de « fêtard » perpétuel, — pour donner aux viveurs leur affreux nom moderne, cette étiquette barbare qu'ils ont adoptée depuis une dizaine d'années. Cet envers exact de l'existence bourgeoise, en faisant du plaisir une occupation presque mécanique, finit par excéder autant que l'autre et pour des raisons analogues. Le plus souvent ce ce mal aux cheveux intérieur, » comme disait gaîment Casai à propos d'un camarade pris tout d'un coup de la folie du ma* riage, se traduit en effet par un soupir nostalgique vers la vie conjugale, qui apparaît au oc fêtard » comme délicieuse d'inattendu! Elle l'attire par ce même attrait de nouveauté qui pousse un brave homme de mari à souper en cabinet particulier, pendant une absence de sa femme, avec des filles aussi sottes que cette femme est spirituelle, aussi fanées qu'elle est fraîche, aussi vénales qu'elle est pure. Mais ce
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prurit irrésistible du mariage ne se déclare guère que chez les viveurs qui ont connu autrefois les profondes douceurs d'une vraie vie de famiUe, ou bien chez ceux qui ont continué, à travers la Fête, — cela se rencontre, — d'être bons fils visà-vis d'une vieille mère, bons frères à l'égard d'une sœur inquiète. Casai, lui, privé de ses parents très jeune, enfant unique, à peu près brouillé avec ses deux oncles, habitué depuis sa première jeunesse à une indépendance absolue, semblait devoir rester célibataire comme il était brun, comme il était bilieux et musclé, par constitution et pour toujours. On ne l'imaginait guère se laissant prendre à la naïve adoration devant la candeur des jeunes filles qui apparaît d'habitude chez les Parisiens blasés avec les premiers rhumatismes. En revanche, la finesse native de ses sensations, conservée intacte malgré le .milieu, son goût de la diflfîculté à vaincre et le besoin d'employer des facultés inoccupées devaient lui rendre piquante une aventure avec une personne aussi différente de ses habitudes, et aussi distinguée dans cette différence que M™* de Tillières. Il ne connaissait pas cette espèce de femmes; elle était donc aussi dangereuse pour lui qu'il était, lui, dangereux pour elle, — avec cette réserve que la jeune veuve était capable du plus profond, du plus mortel amour, au lieu que la passion, chez Casai, avait beaucoup de chances pour n'être
qu'un caprice, jouant l'amour par l'intensité du désir. On n'a pas impunément dix-huit années de débauche dans le sang et dans les moelles. Mais en humant à pleins poumons l'air du soir le long des Champs-Elysées qu'il descendait de son pied leste d'escrimeur, il n'en était même pas au caprice, et si l'image de Juliette lui revint, ce fut à travers un labyrinthe de pensées qui aurait fait apprécier davantage à la jeune femme ce que son amie Gabrielle de Candale appelait quelquefois les pédanteries de Poyanne.
— « Voilà une jolie soirée, » se disait Casai; ce si le printemps continue ainsi, les courses seront belles cette année... Et le dîner n'était pas mauvais. On recommence à bien manger dans le monde. C'est à nous qu'on doit cela, tout de même. Si nous n'avions pas été là une demidouzaine à dire la vérité à Candale et à quelques autres sur leur chef et leur cave, où en seraient-ils encore?... Ce qu'il faudrait trouver, par exemple, c'est le moyen d'employer ces deux heures-ci, de dix à minuit. On devrait fonder un club rien que pour cela... Le matin il y a le sommeil, la toilette, le cheval. Après le déjeuner il y a toujours quelques petites affaires^ puis, de deux heures à six heures, l'amour.
Quand il n'y a pas l'amour, c'est la paume ou c'est les armes. De cinq à sept heures, il y a le poker. De huit à dix, le dîner. De minuit au matin, le
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jeu et la fête. De dix à minuit, il y a bien le théâtre, mais combien de pièces par an valent la peine d'être vues deux fois? Et je suis trop vieux, ou pas assez, pour aUer jouer les fonds de loge. » Cette idée de théâtre ramena sa pensée vers une mauvaise mais fort jolie actrice du Vaudeville dont il était l'amant plus ou moins intérimaire depuis six mois, la petite Anroux: ce Tiens, » songea-t-il, « si j'allais voir Christine. » Il s'aperçut passant la porte de la rue de la Chausséed'Antin, montant l'escalier de service, parmi toutes les odeurs qui flottent dans les arrièrefonds d'un théâtre et débouchant dans la loge étroite où s'habillait la demoiselle. Les serviettes tachées de blanc et de rouge traîneraient sur la table. Deux ou trois acteurs seraient là, tutoyant leur camarade. Ces messieurs s'en iraient discrètement pour la laisser seule avec un protecteur sérieux comme il était, malgré sa belle mine, à cause de sa fortune connue, et elle commencerait de lui raconter les potins du foyer. Il l'entendit qui disait des phrases comme celle-ci, tout en faisant sa figure : ce Tu sais, Lucie est avec le gros Arthur, c'est dégoûtant, rapport à Laure. » — « Ma foi, non, » conclut-il, ce je n'irai pas... Je vais toujours passer au cercle... » Les salons de jeu s'évoquèrent dans son imagination, déserts à cette heure, avec les valets de pied en fivrée sommeillant sur les banquettes et levés
soudain à son approche, avec le relent du tabac mêlé aux fades odeurs du calorifère. « C'est vraiment trop funèbre, » reprit le jeune homme en lui-même, a Si je poussais jusqu'à l'Opéra? Et quoi faire? Entendre le quatrième acte de 'Robert pour la cinq centième fois? Non. Non. Non.
Taime mieux encore Phillips... » C'était le nom d'un bar anglais, sis rue Godot-de-Mauroy. A la suite d'une discussion suivie de duel qui avait eu lieu chez Eurêka, — ou plus familièrement To^/icien, — un autre bar, célèbre, celui-là, parmi les viveurs de ces vingt dernières années. Casai et sa bande à lui avaient fait scission et quitté la rue des Mathurins pour émigrer dans le cabaret de la rue Godot. S'il se rencontre jamais un chroniqueur renseigné de la jeunesse contemporaine, ce sera pour lui un curieux chapitre que l'histoire des cafés et restaurants durant cette fin de siècle, et, parmi les plus étranges de ces endroits, il devra noter ces espèces d'assommoirs de la haute vie où de vrais grands seigneurs ont pris l'habitude d'aller, au sortir du théâtre, boire des cock-taiis et du whisky, côte à côte avec des jockeys et des bookmakers porteurs de bons tuyaux. Casai se peignit en pensée la salle étroite avec son long comptoir, ses tabourets hauts, ses gravures de courses, puis, au fond, le retiro, orné du portrait de quatre entraîneurs illustres.
— « Bah ! » se dit-il, a à cette heure-ci je iCy
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trouverai que Herbert avec ou sans sa serviette. »
Ce lord Herbert Bohun, le frère cadet d'un des plus riches d'entre les pairs anglais, le marquis de Banbury, était un terrible buveur d'alcool qui, à trente ans, tremblait parfois comme un vieillard. Il s'était rendu fameux pour avoir trouvé des mots étonnants de simplicité dans l'aveu de cette redoutable passion. C'était lui qui répondait à cette demande : a Comment allezvous? » — oc Mais très bien, je jouis d'une soir excellente. » Il croyait ingénument prononcer la phrase correspondante à cette autre : a Je jouis d'un bon appédt. » Sa grande plaisanterie, qui n'était qu'à moitié une plaisanterie, consistait, dans les dîners d'intimes, afin de porter son verre à ses lèvres sans le renverser, tant son geste était peu sûr, à passer derrière son cou une serviette. Il en prenait une des extrémités avec sa main gauche, l'autre coin avec sa main droite qui tenait le verre, et la main gauche tirait, tirait jusqu'à ce que le sacro-saint alcool arrivât aux lèvres du buveur.
— « Mais, » pensa Casai, « il est déjà trop tard Il ne me reconnaîtra plus. Décidément, ce qu'il me faudrait, c'est une bourgeoise de cette heure-ci, » — c'était le terme consacré, dans la bande de ses intimes, pour signifier une maîtresse du monde, '— - € une veuve ou séparée qui ne sortirait guère
et à qui je serais sûr de faire plaisir en allant la voir... »
Ce singulier monologue avait mené le raisonneur jusqu'au rond-point. Ce fiit là seulement qu'il se rappela de nouveau sa voisine et il se dit à mi-voix : — a Ma foi, cette petite M™* de Tilliéres ferait joliment mon affaire. Avec qui peutelle être?... »
Certes, la formule était très irrévérencieuse et elle achevait une suite d'idées qui, transcrites en détail, eussent paru, même à un moins naïf que Poyanne, terriblement positives et cyniques. Pourtant un embryon de sentiment s'agitait par-dessous, ce qui prouve que le coeur de chacun est un petit univers à part, où les images les moins romanesques peuvent servir de prétexte à la naissance d'une émotion romanesque. Si Casai n'eût pas subi, d'une manière inconsciente, le charme de délicatesse émané de Juliette, comme un arôme à la fois entêtant et imperceptible s'exhale d'une plante cachée dans un coin de chambre, il n'eût pas éprouvé au même degré cette sensation de répugnance au souvenir de la vulgarité de Christine Anroux. Il s'était donné, pour n'aller ni au théâtre, ni au club, ni chez Phillips, des raisons excellentes, mais qui n'auraient pas eu plus de poids sur son esprit ce soir-ci que les autres soirs, s'il n'eût été travaillé par un secret besoin d'être seul. Et pourquoi?
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Sinon pour penser longuement à la jeune femme dont le souvenir, surgi tout d'un coup, effaça en une seconde ces imaginations de coulisses, de cercle et de bar. La fine silhouette se dessina dans le champ de sa vision intérieure avec une netteté prodigieuse. Les hommes de sport, qui vivent d'une vie physique très intense, finissent par développer en eux des sens de sauvages. Ils possèdent d'une façon surprenante cette mémoire animale, propre aux cultivateurs, aux chasseurs, aux pêcheurs, à tous ceux en un mot qui regardent beaucoup les choses et non les signes des choses. Les formes et les couleurs s'impriment dans ces cerveaux sans cesse en présence d'impressions réelles et concrètes avec un relief que les travailleurs de cabinet ou les causeurs de salon ne soupçonnent pas. Celui-ci revit le buste de Juliette dans sa grâce svelte et pleine, les souples épaules et le corsage noir avec ses nœuds roses, l'attache voluptueuse de la nuque, les cheveux d'un blond si doux, le saphir sombre des yeux, les lèvres sinueuses, l'éclat des dents avec la fossette du sourire, les bras où courait comme une ombre d'or, les mains nerveuses, la salle à manger tout autour, avec la tapisserie du duc d'Albe, avec les teints pâlis ou pourprés des convives. M™® de Tillières eût été là, présente et vivante, qu'il n'en eût pas distingué les traits avec une précision plus aiguë. Q ttt évocation
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eut pour résultat que le raisonnement à demi ironique sur l'emploi de sa soirée céda aussitôt la place à une impression assez brutale encore, mais, du moins, franche et naturelle : le désir sensuel pour cette jolie créature que son instinct pressentait voluptueuse et passionnée sous ses dehors de chaste réserve.
— « Oui, » continua-t-il, « avec qui est-elle ? Ce n'est pas possible qu'elle n'ait pas d'amant. » Puis tout de suite, la mémoire morale arrivant pour compléter, pour interpréter la mémoire physique : « C'est égal. Elle m'a regardé avec des yeux très particuliers, après avoir eu l'air de ne pas me remarquer au commencement... C'était combiné avec M°^^ de Candale, ce dîner-là. Elles sont amies intimes. Alors, c'est que ma petite voisine a voulu me connaître. Je n'ai pas trop mal manœuvré. Ça, j'en suis sûr. Maintenant, que signifie cette curiosité? A-t-elle entendu parler de moi par une autre femme? Par son amant?... Après tout, peut-être n'a-t-elle pas d'amant et s'ennuie-t-elle dans son coin?... On la voit si peu. Elle doit vivre très retirée... Elle est bien jolie. Si je me mettais à lui faire la cour ? Je n'ai rien devant moi pour tout ce printemps.
C'est une idée... Mais où la retrouver?... J'ai dîné à côté d'elle, je peux toujours aller lui rendre visite au lieu de lui mettre simplement un car ton... »
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Il fût si content de cette idée qu'il en rit tout haut une minute : — « C'est cela, » reprit-il, « mais alors il faudrait y aller dès demain... Demain? Qu'est-ce que je fais demain? Au Bois le matin avec Candale. Bon, cela. Il me renseignera. Déjeuner chez Christine. Ça peut se manquer, ce déjeuner. Je déjeune trop cette année-ci. Toute la journée est gâtée ensuite. Je lâche Christine et à deux heures je vais chez la petite veuve. A quatre heures, je tire avec Wérékiew. Comme ces gauchers sont difficiles!... Si je rentrais tout simplement me coucher maintenant? Il est dix heures et demie. C'est bien tôt, mais voilà huit jours que je m'endors à quatre heures du matin. Relayons pour être en forme... »
Sur cette sage résolution, il obliqua par la' rue Boissy-d'Anglas, sans s'arrêter ni à l'Impérial ni au Petit Cercle, et il se dirigea tout droit vers la rue de Lisbonne, où il habitait un hôtel hérité de son père et aussi complètement monté que s'il eût continué de vivre en famille. Il y a ainsi derrière toutes ces santés extraordinaires des hommes d'excès, et que l'on cite comme tels, un fond caché d'hygiène. Ceux qui méconnaissent cette loi disparaissent bien vite, et ceux qui survivent, ceux qui étonnent des générations successives par leur infatigable activité à la chasse, au î<;u, à la salle — et ailleurs, — ont gardé, comme Casai, le pourrir de se surveiller à travers cette existence
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de déraillement continu. C'est, tantôt, une sobriété monastique le matin c^ui corrige le trop bon dîner de la veille; tantôt un repos pris judicieusement à l'heure exacte où le surmenage commencerait; tantôt un dosage savant d'exercices adaptés, la présence quotidienne du masseur, un véritable traitement d'hydrothérapie à domicile. Machiavel disait : « Le monde est aux gens froids, » et ie demi-monde aussi, quelque paradoxal que paraisse cet aphorisme. Tant il y a que le lendemain matin, lorsque Raymond se leva vers les huit heures pour passer dans sa salle de bain et de là dans son cabinet de toilette, il était merveilleusement dispos et rafraîchi par le plus calme dç tous les sommeils.
Ce cabinet de toilette de Casai était fameux parmi les viveurs, à cause de ce que le jeune homme appelait plaisamment ses deux bibliothèques, quoiqu'il en eût ailleurs une véritable et garnie des Uvres les mieux choisis. Celles du cabinet de toilette consistaient en deux vitrines : une première avec une rangée admirable de fusils anglais à tout usage, et une seconde où se trouvait renfermée la plus étonnante collection de bottes, bottines et souUers : — quatre-vingtdouze paires, — et pour les circonstances les plus variées de l'existence de sport, depuis la chasse à courre jusqu'à la pêche au saumon, sans parler des tenues du polo et de l'ascensionnisme. Il n'était
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pas rare que de jeunes snobs vinssent, dès cette heure-là, pour assister à la toilette de ce maître en haute vie et s'ébahir devant cet étrange musée. Mais au matin qui suivit le dîner chez M°^* de Tillières, il resta, sans autre compagnie que son valet de chambre, à se regarder beaucoup dans la glace de l'immense armoire à trois pans qui renfermait ses innombrables costumes et achevait de meubler la pièce. Malgré les raffinements d'installation qui faisaient de ce coin de sa demeure la garçonnière typique d'un Parisien élégant en l'an de grâce 1881, anglomane et athlétique, Raymond n'était pas un fat. S'il avait mis dans sa première jeunesse son amour-propre à ces puérilités d'un luxe minutieux, il n'y pensait plus depuis des années, au rebours de presque tous ses confrères dans le métier d'homme à la mode; et, s'il se regardait ce matin-là dans la glace, une fois habillé, c'était par ressouvenir de son projet de la veille. Il était bien plus près de quarante ans que de trente. A cet âge, on a déjà cette première petite surveillance de soi qui, dix ans plus tard, se tournera en défiance, et, vingt ans plus tard, si on ne désarme pas, en artifice. Il faut croire qu'il se trouva encore capable de plaire et il faut croire aussi que sa résolution de faire une visite dès ce jour-là à M™® de Tillières ne s'était pas en allée avec le sommeil, car, avant de monter à cheval, il griiTonna un billet à l'adresse de
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M™® Christine Anroux, 83, avenue de TAlma, où il se dégageait du déjeuner, et c'est en chantonnant entre ses dents un air en vogue à cette date : a Elle est tellement innocente... » qu'il commença de se diriger vers le Bois, monté sur un alezan joliment découplé, mais pas très vite, Boscard. — Ce terme d'argot dont le monde actuel désigne les parasites professionnels lui servait de malicieuse épigramme contre le camarade qui lui avait vendu ce cheval, un certain vicomte de Saveuse, très bien né, mais de procédés plus qu'indélicats, qui avait trouvé le moyen de lui faire payer cet animal deux fois sa valeur. Saveuse, — aliàs « la Statue du Quémandeur, » — avait en outre la fâcheuse habitude d'emprunter à ses voisins de jeu des plaques de vingt-cinq louis jamais rendues. Et Casai se vengeait de ces supercheries répétées et aussi du petit crève-cœur d'avoir été dupé dans ce marché par ce surnom donné à la pauvre bête, qui n'en pouvait mais.
Boscard avait pris le trot à l'entrée du Bois, dont les massifs comme saupoudrés d'une verdure blonde étaient adorables à voir par cette matinée ie premier printemps. Si cette bête n'avait pas beaucoup de fond, elle était d'allure très douce, et le fait que Casai l'eût commandée ce matin prouvait chez lui une disposition rêveuse. Quand
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le hasard, — ou ce que nous appelons ainsi par ignorance des puissances cachées qui dominent toute existence, — se mêle de rapprocher deux personnes, il multiplie les circonstances, de manière à justifier la crédulité des pressentiments. Mais la logique suffit, au moins en apparence, pour expliquer tous les faits*. S'il était naturel qu'un jour ou l'autre Casai fut présenté à M"^® de TiUières, il ne l'était par moins qu'il rencontrât au Bois à cette heure-là, non seulement Candale avec lequel il avait pris rendez-vous, mais encore Mosé, Prosny et M™® d'Arcole, — et pas moins encore que ces personnes eussent remarqué la veille les distractions de la marquise après le départ hâtif du jeune homme, et l'en plaisantassent gaîment.
A chaque instant, des hommes et des femmes du monde jettent des taquineries semblables sans y attacher d'autre importance, et Casai savait de reste ce que valent les petits propos de ce genre, simples prétextes à causer. Dans le cas particulier, ces mêmes propos venaient appuyer trop fortement son observation de la veille pour qu'il négligeât d'y prendre garde. Ce fut d'abord Prosny galopant dans une allée transversale et qui, sans arrêter son superbe cheval noir, lui cria :
— « Pas contente, la petite dame, hier, après ton départ, pas contente... »
Puis au détour du chemin, ce fut Mosé qui arrêta le cavalier d'un salut un peu appuyé. Il
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— a Elle te plaît donc beaucoup? Voudrais-tu l'épouser, par hasard?... »
C'en fut assez pour que Casai s'absdnt de lui poser la question qu'il avait déjà aux lèvres sur l'adresse de la jeune femme, a II ne manquerait pas d'aller bavarder auprès de sa M°^® Bernard, » songea-t-il. a D'ailleurs, je trouverai cette adresse dans le premier annuaire. » Il se sentait déjà saisi d'une telle impatience qu'il abrégea sa promenade, en proie à une petite excitation d'attente très rare chez lui. Quand il rentra, son premier soin fut d'ouvrir un de ces prétendus livres d'or où, moyennant le prix de l'abonnement, les plus vaniteux des bourgeois se font enregistrer, entre des grands seigneurs ou des millionnaires, avec leur rue et leur numéro, comme membres authentiques du high life. Le nom de W^^ de Tillières ne figurait pas dans ce répertoire.
— ce Je ne peux cependant questionner aucune des personnes qui étaient hier à ce dîner, » se dit Casai, a leur attention est déjà si éveillée!... »
Justement cet éveil prouvait trop à quel degré il avait intéressé sa voisine pour qu'il renonçât à son idée de visite. Mais s'il n'eût pas été luimême intéressé par elle plus qu'il ne l'imaginait, il eût remis cette visite, quitte à profiter adroitement d'un hasard, — une conversation avec M°^^ de Candale, par exemple, — pour savoir l'adresse
cherchée. Au lieu de cela, il ne put se tenir d'envoyer son valet de chambre la demander chez le concierge de la comtesse, a C'est le vrai moyen, » songea-t-il. « Ce concierge n'a pas pu encore être prévenu par des racontars d'office. Il trouvera cette demande toute naturelle. » Et cependant, petit détail qui montrera combien l'image de M°*^ de Tillicres tenait déjà dans la oensée du jeune homme à des fibres très sensi- 3les, l'idée d'un commentaire, malgré tout possible, de la part des deux domestiques lui fut si insupportable, qu'il chargea son messager de trois autres commissions parfaitement inutiles dans le quartier de l'Arc de Triomphe, afin de dire comme en passant : (( Et puisque vous serez près de l'hôtel de Candale, entrez donc dans la loge pour demander où demeure exactement M°*® de Tillières. Retiendrez-vous le nom? » Grâce à cette ruse d'adolescent, qui eût bien diverti ses camarades de Phillips s'ils l'avaient soupçonnée, il sonnait, dès les deux heures,. à cette porte de la rue Matignon, vers laquelle Gabrielle de Candale s'était réfugiée la veille. L'accident de voiture portait déjà ses conséquences.
— « Ça lui va d'habiter ici, » se disait le jeune homme en traversant la vieille cour et se dirigeant vers la cage vitrée du fond. Le concierge lui avait répondu que M°^® de Tillières était chez elle. La jeune femme ne condamnait jamais sa
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porte, par la même défiante prudence qui lui faisait recevoir également tous ses amis très tard le soir. Elle s'appliquait à éviter jusqu'aux plus légères remarques de ses gens. D'ailleurs, comme elle connaissait peu de monde, comme c'était son habitude de convier ses fidèles très exactement à des rendez-vous séparés et précis, et qu'elle ne prononçait jamais de phra&es d'invitation banales, une telle liberté d'entrée n'offrait guère d'inconvénient. Cette facilité d'accès acheva de ravir Casai.
— « Rien à cacher..., » songeait-il en sonnant à la porte doublée de rideaux rouges. « Si elle pouvait être seule, » ajouta-t-il tout bas, tandis que le valet de pied le conduisait par le grand salon du devant jusqu'à cette petite pièce plus intime, témoin cette nuit même de la violente sortie de Poyanne contre lui. Quand il entra, il vit du premier coup d'œil M°^® de Tillières, couchée plutôt qu'assise sur . une chaise longue, comme une personne souffrante, et dans un déshabillé de dentelles blanches qui affinait encore sa beauté. Auprès d'elle, assis sur un fauteuil bas et lui parlant presque à mi-voix, bien qu'ils fussent seuls, se tenait d'Avançon. Casai et l'ancien diplomate se connaissaient du Petit Cercle où ce dernier allait souvent montrer sa physionomie de vieux Beau et humer les potins les plus récents. Les jeunes gens de la rue
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Royale se moquaient de lui qui grondait sans cesse contre la mauvaise éducation ou les tristes plaisirs d'aujourd'hui. A cinquante-six ans qu'il allait avoir, d' Avançon était aussi empressé auprès des femmes qu'à vingt-cinq. C'était l'homme qui ne fume pas après dîner pour ne pas quitter le salon, celui que vous apercevez, en arrir vant, abîmé là-bas dans les délices d'un aparté avec celle que vous voudriez le plus approcher. Et il cause de cette voix rentrée qui ne laisse arriver à vous aucun de ses mots. S'il est installé dans une maison où vous êtes venu espérant un tête-à-tête, vous pouvez rester, rester encore. Vous ne lui ferez pas quitter la place. Vous ne le tuerei pas, comme disent joliment les amoureux impatientés. Le d' Avançon, car l'individu est un type, adore des liaisons toutes leurs menues corvées si pénibles au positivisme de la génération actuelle, depuis les visites jusqu'aux* courses en voiture pour faire des emplettes. Les femmes leur savent un gré infini, à ces Sigisbées en cheveux gris, de ce culte le pl^ souvent désintéressé. Les maris sont reconnaissants à ces chiens de garde volontaires de ces assiduités peu dangereuses. Les amants les abominent et plus encore les aspirants au titre. Aussi la première pensée de Casai fut-elle d'envoyer mentalement ^u diable l'attentif de M"^® de Tillières, sans se douter que la jeune femme appréciait surtout dans son pacito
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sur le retour un dévouement jamais démenti pour la vieille M"® de Nançay.
— « En voilà une tuile, » se dit-il. a Je le connais, le gêneur; il est à Tépreuve de la balle. Allons, c'est une visite perdue. »
— a Casai ici? » se disait de son côté d'Avançon. a Oh! oh! je me charge dy mettre bon ordre, » et, tout en serrant la main du nouveau venu, sa surprise était telle qu'il ne put se tenir de l'exprimer à voix haute, a Comment, chère amie, » fit-il, a vous connaissez ce mauvais sujetlà, et vous me l'avez caché! »
— a J'ai eu l'honneur d'être présenté àM°^® de TiUières chez M°^® de Candale, » dit Casai, répondant pour celle à qui s'adressait d'Avançon. Il venait de comprendre, à regarder le visage de Juliette, que, pour une minute, elle était incapable de parler, tant avait été forte la surprise causée par son apparition inattendue. Cette évidence compensa du coup la vive contrariété que la présence du fôcheux lui avait infligée à luimême. Il n'avait plus besoin de discuter avec ses souvenirs, ni d'interroger Prosny ou Mosé, ]\jmc d'Arcole ou Candale. Un tel trouble et si subit, — elle avait rougi jusqu'à la racine de ses cheveux cendrés, — quel symptôme d'un frémissement extraordinaire chez une femme de la société, en qui la maîtrise constante de soi est la vertu professionnelle,, r^mme le courage chez les
militaires ! Vivraient-elles si elles ne s'habituaient à tout cacher toujours de leurs sensations^ plus espionnées par la malignité que celles d'un inculpé par le juge qui l'interroge? Mais celle-ci avait traversé depuis la veille des heures d'une trop anxieuse réflexion pour que ses nerfs ébranlés eussent en ce moment toute leur énergie au service de sa volonté. Après avoir répondu tantôt par un : « Non, je l'aime encore, » tantôt par un : ce Non! nous ne nous aimons plus, » à sa propre question sur Poyanne et leurs communs rapports, elle avait roulé au fond d'un abîme d'infinie tristesse. Il y a, dans les fins d'amour, de ces minutes d'une mélancolie navrante, où Ton mesure, où l'on touche, pour ainsi dire, la misère de la vie, à constater la ruine en nous-mêmes des sentiments sur lesquels posait tout notre avenir de cœur. C'est alors des découragements d'âme à désirer en mourir. C'est des détresses durant lesquelles les blessures du passé se rouvrent et saignent avec cette nouvelle blessure du présent, pour nous attester que si tout doit périr de ce qui fut notre joie, rien ne s'abolit jamais entièrement de ce qui fut notre peine. Pendant cette nuit où Casai dormait d'un sommeil d'enfant, où Poyanne se rongeait, lui aussi, de chagrin, Juliette avait versé des larmes amères sur l'oreiller de ce petit lit, témoin jadis de ses innocentes, de ses heureuses imaginations de jeune fille. Mais
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pourquoi, à travers ses larmes, et du fond de ce désespoir intime où elle se laissait tomber, se prenait-elle à revoir sans cesse l'image du jeune homme qui, lui, sans doute, était loin de songer à sa voisine de la veille ? Du moins elle le croyait ainsi. Pourquoi, dans le sommeil lassé qui lui ferma les yeux vers le matin, subit-elle le va-etvient de rêves traversés par cette même image? Si un véritable directeur moral, le Lacordaire des admirables lettres à M™* de Prailly, par exemple, avait reçu sa confession à son réveil, il l'aurait éclairée sur les causes secrètes de cette mélancolie et de ses rêves. Il est bien certain que si nos songes ne prédisent en aucune manière l'avenir, leur signification n'est négligeable ni pour le moraliste ni pour le médecin qui trouvent en eux des enseignements sur les parties inconscientes de notre être. Quelques faits établis scientifiquement le démontrent : un homme rêve qu'il a été mordu à la jambe. Peu de jours après, un abcès se déclare à cette jambe. La nature animale s'était donc sentie touchée en lui avant qu'aucune trace extérieure ne révélât cette atteinte. Il fallait de même que Raymond eût produit sur Juliette une impression autrement vive qu'elle ne le soupçonnait, pour que ce souvenir se trouvât mêlé à toutes ses pensées depuis qu'elle avait quitté l'hôtel de Candale. Mais quels termes assez délicats un saine prêtre comme le noble
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Lâcordaire eût-il employés pour expliquer à une femme de cette délicatesse , le caractère vrai de cette impression? Eût-il admis lui-même que Casai, ce libertin notoire, ce viveur authendque, avait éveillé en elle, par sa seule présence, un obscur frisson de désir et de volupté? Malgré son mariage presque aussitôt brisé tragiquement, malgré sa liaison avec Poyanne, où le don de sa personne avait eu pour motifs une idée et un sentiment, Juliette conservait cette virginité de sensation, — phénomène si connu de toutes les femmes qu'il sert de prétexte à leur plus fréquent mensonge. Il y avait en elle une amoureuse endormie à laquelle venait de parler cet honune qui correspondait évidemment chez elle à ce Beau idéal des sens dont le type varie avec chaque système nerveux. A coup sûr le prêtre l'aurait mise en garde contre toute nouvelle rencontre avec quelqu'un d'assez dangereux pour devenir aussitôt un principe d'obsession, et cela au moment même où elle se sentait détachée de celui qui faisait, depuis des années, son plus solide appui moral. Mais justement depuis ces années-là, M™* de Tillières ne se confessait plus. De sa pieté ancienne, il semblait ne lui rester qu'un remords toujours étouffé et cette espérance invincible dans la bonté de Dieu, qui est en effet la moelle même de toute foi religieuse. Elle n'avait donc personne, pour la guider aux
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heures périlleuses, que sa réflexion solitaire, que sa volonté de ne jamais déchoir à ses propres yeux. Aussi, au lendemain de cette nuit tourmentée, et en se réveillant toute migraineuse, s'était-elle rattachée, sans comprendre les causes complètes de son désarroi intérieur; à cette idée qui lui représentait la sauvegarde de sa dignité: prodiguer, même dans cette décroissance de l'amour, toute sa sollicitude, et de plus en plus, à l'amant qu'elle considérait comme son mari.
— a Je lui cacherai que je ne l'aime plus d'amour, » s'était-elle dit, a et je n'y aurai pas de peine, car lui non plus, il ne m'aime pas comme autrefois. Mais l'affection, mais l'estime, c'est de quoi vivre encore, de quoi être contente, sinon heureuse. »
Elle avait ensuite prié, comme elle continuait de le faire, chaque matin et chaque soir, quoique séparée des sacrements et se sachant hors de la loi de l'Église, avec une ferveur pieuse, et elle était parvenue ainsi à une sorte de calme brisé dont elle jouissait comme d'une douceur tout en écoutant les bavardages de d'Avançon, lorsque l'entrée de Casai était venue la surprendre d'un saisissement, si violent cette fois qu'elle ne put ni le vaincre tout de suite, ni s'en dissimuler le motif. Ce ne fut qu'un éclair, et déjà elle s'était, par un geste gracieux, assise VI heu de rester étendue, elle avait rejeté sur ses
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pieds la traîne de sa longue robe, ùite pour la chambre, et elle répondait à Casai qui lui demandait en s'asseyant lui-même :
— a Vous êtes souffrante, madame? »
— « Oui, » fit-elle, a j'ai eu ce matin un peu de migraine. J'espérais qu'elle s'en irait vers le milieu de la journée, et je la sens au contraire qui augmente... »
Elle prit, en parlant, un flacon de sels qui se trouvait sur une petite table à portée de la chaise longue, et elle le respira lentement. C'était dire au visiteur : ce Vous voyez, monsieur, que vous ne devez pas rester longtemps... » — Mais qu'importait à ce dernier la froideur de cet accueil qu'il sentait voulue ? Que lui importait la visible mauvaise humeur de d'Avançon debout miaintenant contre la cheminée et qui, assurant sur son nez son lorgnon de presbyte, considérait avec une impertinente attention le sommaire d'un numéro de revue posé sur cette cheminée?...
Casai venait de surprendre la preuve la plus indiscutable qu'il intéressait la jeune veuve jusqu'au trouble, — davantage encore, jusqu'à la crainte. Cette rougeur suivie de pâleur, et, après l'amabilité gracieuse du dîner de la veille, tout de suite cette retraite en arrière sans qu'aucun fait nouveau eût pu survenir, — autant de signes que le jeune homme devait recueillir et recueillit avec délices. Peut-être, s'U eût trouvé dans ce
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petit salon de l'avenue Matignon, éclairé maintenant par le plus clair soleil de deux heures, une personne gaie et rieuse, prête à sortir et l'entretenant de la dernière pièce des Français, du prochain concours hippique et de la plus récente séparation, aurait-Û mentalement soupiré.
— « Allons, toutes les mêmes. »
Et conclu :
— a Ce n'est pas la peine de quitter Christine. »
Mais l'atmosphère de demi-réclusion répandue autour de M°** de Tillières et qu'il avait comme respirée dès l'entrée; — mais l'énigme du caractère de cette femme, chez laquelle il avait constaté, la veille, une curiosité singulière de le connaître, puis qu'il retrouvait bouleversée de cette connaissance et résolue à le fuir ; — mais cette résistance même, à laquelle il venait de la voir se résoudre, tout se rencontrait de ce qui pouvait porter à son plus haut degré son caprice de viveur blasé. L'homme d'action qu'il était par naissance et qui s'ennuyait d'être inoccupé tressaillit en lui du même tressaillement qu'à la salle, quand un tireur d'un jeu nouveau touchait son fer, ou qu'autrefois aux Indes dans sa première chasse au tigre. Cependant, Juliette avait commencé une de ces causeries sans objet qui ont déterminé tant d'écrivains, dramaturges ou romanciers, à partir en guerre contre le papotage
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du monde. Elles seraient très vaines, en effet, ces causeries, si elles n'avaient pour but de masquer des pensées qui ne sauraient être exprimées sans rendre impossibles certaines relations à la fois forcées et trop délicates.
— « Comme M°^® d'Arcole était en beauté hier au soir, » disait la jeune femme.
— « Très belle, en effet, » répondait Casai, a et comme le blanc lui va. »
— a C'était sa revanche de l'autre jour, »
interrompit d'Avançon en fermant la revue et enlevant son binocle qu'il remit avec soin dans un étui spécial. « Vous vous rappelez, chère amie, comme elle était jaune et fanée lorsque nous l'avons rencontrée à cette exposition de la rue de Sèze?... A propos, quand viens- je vous prendre pour aller voir ensemble la tapisserie dont nous parlions tout à l'heure? »
— ce Va, mon bonhomme, » songeait Casai, tandis que Tex-diplomate continuait, décrivant par le menu ladite tapisserie, indiquant sa place possible dans le petit salon et prodiguant les allusions à d'autres courses semblables chez les marchands, a donne-toi beaucoup de mal pour me faire sentir que je suis de trop ici et que tu es l'intime de la maison. Ça ne m'empêchera pas d'y revenir. Et vous, madame, vous voudriez bien aussi que je vous croie très absorbée par ce que vous raconte votre ami d'Avançon. Malheureuse-
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ment je suis persuadé que c'est une petite comédie, cette attention-là, comme votre migraine, et vous êtes par trop jolie, avec votre façon de poser votre doigt contre votre tempe, comme si vous aviez vraiment mal, très mal!... »
Et cependant il plaçait un mot de temps à autre, laissant voir, comme la veille dans la conversation du dîner, cette qualité maîtresse de son esprit : la justesse dans le renseignement. Quoiqu'il n'eût guère acheté de bibelots dans sa vie que pour faire des cadeaux de jour de l'an à des femmes du monde ou du demi-monde, comme il avait tenu à les faire choisis, d'après son habitude d'amour-propre et son goût naturel de supériorité, il s'était adressé à des camarades bons connaisseurs, et il put se donner le malicieux plaisir de relever une ou deux erreurs de d'Avançon sur quelques marques de faïence.
— « Vous êtes donc aussi collectionneur, monsieur Casai? » lui demanda M°^* de Tillières.
— « Moi, » fît-il en riant, « pas le moins du monde. Mais j'ai eu des amis qui l'étaient et je les ai écoutés. »
— a Lui collectionneur, » reprenait d'Avançon, ce comme on voit que vous ne le connaissez que depuis vingt-quatre heures, ma chère amie ! »
Et poursuivant avec une ironie où achevait de se révéler sa colère contre la présence de Casai, cette étrange colère si fréquente chez les hommes
de plus de cinquante ans qui ne voudraient pas dire qu'ils sont jaloux d'une amie et qui le sont pourtant, sans en avoir le droit, avec une violence enfantine, il continuait :
— (( Non, vous ne savez pas ce que c'est que les jeunes gens d'aujourd'hui, si vous les croyez capables de s'occuper d'autre chose que de chic et de sport... Celui-ci, vous voyez, est intelligent. Moi, je l'ai connu à l'œuf... Mais oui, mais oui, il débutait au cercle juste comme j'allais partie pour ma mission de Florence... Il était doué!... Il dessinait, jouait du piano, parlait quatre langues!... Vous avez dû constater quelle mémoire U a, hé bien ! si vous pouviez l'entendre, comme moi, causer avec ses amis : Est-ce Farewel ou Livarot qui gagnera demain à Auteuil?... Avez-vous un bon tuyau?... Quel Champagne avez-vous eu à dîner ce soir? De Y extra-dry ou du brute?... Machault a tiré avec Wérékiew, le gaucher. Ont-ils fait jeu égal?... Où en est la banque ce soir? Et la ponte?... Pas autre chose, madame, vous ne leur arracherez pas autre chose... »
Tandis que l'ex-diplomate débitait cette tirade d'un accent d'autant plus comique qu'il conservait même dans sa rageuse rancune l'espèce de mesure courtoise affectée par les hommes de la carrière, Juliette ne pouvait s'empêcher de tourner vers Casai des yeux inquiets. Ce dernier était trop occupé à étud/er les moindres nuances de
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cette physionomie channante pour ne pas lire dans ce regard une crainte instinctive qu'il ne fut froissé. Il eût au contraire remercié volontiers le jaloux qui lui rendait le service de lui conserver la sympathie de la jeune femme. Quelle meilleure occasion de sortir sur une preuve de tact, en ne s'offensant pas de ces acres critiques, et riant de son bon rire gai :
— ce Est-il mauvais, » dit-il, quand d'Avançon se tut. ce Mais est-il mauvais! » — Et il se leva pour prendre congé, puis, frappant sur l'épaule du vieux Beau avec une familiarité gaie qui faisait la plus gracieuse et la plus dure des réponses, car c'était traiter le sermonneur comme un grand enfant : — a Allons, » insista-t-il, « ne continuez pas à dire trop de mal de moi à M^^ de Tillières quand je ne serai plus là, et vous, madame, ne le croyez pas trop... »
— a Je parierais qu'elle lui fait une scène à mon sujet, » se disait-il cinq minutes plus tard en s'acheminant de pied par la rue Matignon maintenant, du côté des Champs-Elysées, a Voilà tout ce qu'il aura gagné avec sa mauvaise humeur... Le naïf!... » Et il haussa les épaules, a Mais comment la revoir à présent et bientôt ? » Puis après une minute de réflexion : ce II faut aller chez M*"^ de Candale. »
— oc Vous avez été vraiment trop peu aimable pour M. Casai, d disait en effet Juliette au
même moment à d'Avançon. ce Qu'avez-vous contre lui ? »
— ce Moi ? » répondait le diplomate embarrassé, ce mais rien du tout. Ces viveurs-là ne me sont pas sympathiques, en principe... Mais vous semblez plus souffrante ? »
— « C'est vrai, » dit M°^® de Tillières, qui s'était de nouveau couchée sur la chaise longue, en fermant à demi les yeux, ce je vais même être obligée de me coucher. Il faut que je sois debout pour le dîner, j'ai ma cousine de Nançay et Poyanne... »
Elle mentait, car sa tête blonde n'était pas plus endolorie qu'à la minute où le visiteur avait troublé son entretien avec le fidèle d'Avançon, mais elle voyait ce dernier en veine de continuer son discours, et elle ne voulait pas entendre de nouveau des phrases dures contre Casai. Le vieux Beau la regarda quelques minutes en hésitant, sans que sa bouche osât prononcer la phrase qu'il avait dans le cœur : ce Défiez-vous de cet homme. » Au lieu de cela, il poussa un soupir et dit simplement : — ce Allons, adieu, je viendrai demain savoir comment vous allez. » Et il fallait que réellement ce lui fut une vraie peine, à cette fine et douce femme, de penser que Raymond n'était pas estimé de ses meilleurs amis, car le soir et lorsque à dîner sa mère la questionna, devant Poyanne, sur les visites reçues dans la journée.