‹ Un cœur de femmeChapitre 8 sur 8 · LES SENTIMENTALITES D^UN VIVEUR I · texte numérisé non relu

LES SENTIMENTALITES D^UN VIVEUR I

elle prononça le nom de d'Avançon seul, sans mentionner l'autre. Il fallait aussi que cet autre, qu'elle était pourtant bien résolue à ne plus revoir, occupât fortement son imagination, car elle demeura comme insensible à l'adieu que le comte lui fit le soir même, avant ce dîner. Il était arrivé un quart d'heure plus tôt pour lui parler en tête-à-tête:

— ce Décidément, je pars demain matin, » lui avait-il dit, ce et pour six semaines peut-être. Je profiterai de ce voyage pour régler quelques affaires en souffrance et refondre définitivement la rédaction de notre journal là-bas... »

— « J'espère que vous ferez nommer vos candidats, » avait-èUe répondu ; et elle n'avait pas trouvé un mot de regret à donner au malheureux homme. Elle n'avait pas deviné dans ses yeux le reproche de le quitter ainsi sans un de ces baisers que les amants emportent comme le viatique de la mélancolique absence. Encore eut-il cette illusion d'attribuer à la iiiigraine le silence qu'elle garda durant le dîner, et la facilité avec laquelle, dès les dix heures, elle le laissa partir en même temps que sa cousine. Ah ! comme ce départ eût été plus amer, s'il eût deviné à quelles tentations il l'abandonnait, sa chère, son unique amie, celle qu'il aimait si profondément sans plus savoir lui montrer cet amour I

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N pensant à M™* de Candale comme à une auxiliaire possible dans son projet d'investissement du cœur de Juliette, Casai comptait sur la sympathie de Gabrielle d'abord, qu'il se savait acquise, et ensuite sur ce goût irrésistible qui pousse toutes les femimes romanesques à s'intéresser aux sentiments qu'elles croient malheureux ou naïfs, et il n'allait pas avoir trop de peine à jouer la comédie d'un de ces sentiments-là. — Serait-ce même une comédie? — Malgré la certitude où il était maintenant, après sa visite, d'intéresser M"^® de Tillières, il se trouvait vis-à-vis d'elle dans une incertitude qui, aussitôt et durant l'après-midi qui suivit cette

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visite, le troubla jusqu'à l'inquiéter. Il eut à la salle des Mirlitons, où il tirait avec Wérékiew, deux ou trois distractions dont s'étonnèrent les admirateurs de son jeu. A dîner, — un dîner avec deux camarades rencontrés au cercle et emmenés au Café Anglais par peur de la solitude, — il fut très silencieux, et non moins morne à un spectacle d'acrobates où ces camarades l'entraînèrent à leur tour. Aux habitués de Phillips, parmi lesquels il échoua vers les minuit, il parut si terne qu'ils l'interrogèrent sur sa santé. A mesure que se rapprochait le moment d'aller chez M°*® de Candale pour lui parler de son amie, il entrevoyait obstacles sur obstacles entre cette amie et lui, et ce fut avec un véritable battement de cœur qu'il franchit le seuil de l'hôtel de la rue de Tilsitt, moins de quarante-huit heures après y avoir dîné, et vingt-quatre heures après s'être heurté chez Juliette à la présence de d' Avançon. Cette espèce de timidité chez un homme habitué, comme lui, à tous les triomphes, cette gaucherie subite et complètement inattendue, devaient plaire à Gabrielle et la lui rendre favorable. Mais il y avait chez la jeune femme pour la bien disposer envers le soupirant improvisé de Juliette, un autre sentiment sur lequel Casai ne pouvait pas compter, une aversion singulière pour Henry de Poyanne, et cette aversion a joué dans ce drame mondain un rôle trop important

pour que Ton n'essaye pas d'en donner la raison. C'est ici un cas entre mille de ce problème de l'amitié entre femmes qui a préoccupé, ne fût-ce qu'une heure, tout mari défiant et tout amant jaloux.

Gabrielle de Candale, — commençons par le dire à l'éloge de la jolie comtesse, — chérissait Juliette de Tillières d'une affection très vraie. Elles s'étaient connues très jeunes filles daru un de ces bals comme il s'en donne dans les châteaux de province, et qui sont les plus authentiques revues de ce qui reste de vieille noblesse française. Nançay et Candale, situés tous les deux sur les bords de l'Indre, commencèrent de voisiner à partir de ce jour, malgré les vingt-cinq lieues qui les séparent. La guerre de 1870, en isolant les deux femmes dans leurs terres et frap* pant l'une si cruellement, les avait de nouveau rapprochées. Puis Gabrielle avait pris son amie comme confidente du malheur secret de sa vie. Elle avait pleuré auprès de Juliette à son tour, comme autrefois Juliette auprès d'elle. Ce doux échange de pitié avait forgé entre ces deux êtres, également généreux et tendres, une imbrisabie chaîne, faite du plus pur métal de dévouement. Avec tout cela, et adorant son amie d'une si jolie manière, si complète, si délicate, si désintéressée, Gabrielle détestait le sentiment de cette amie pour Poyanne, par ut -^tour du cœur at"?» «vom-

pliqué. Oui, elle le détestait, parce que jamais l'autre ne lui en avait parlé d'une façon tout à fait ouverte. Sans aller jusqu'à soupçonner d'une liaison coupable sa chère sœur d'élection, elle comprenait qu'entre Juliette et cet homme les rapports étaient très intimes, plus intimes que ce qu'elle en voyait. Elle se disait que Poyanne aimait M°^® de Tillières, et que Juliette, de son côté, n'était pas insensible à cet amour. Sans doute, si la comtesse eût été initiée à ce coupable mais noble roman par l'un ou l'autre des deux complices, elle n'eût pas nourri cette antipathie pour des relations qu'elle croyait pures, et dont le mystère l'irritait en même temps qu'elle en était deux fois jalouse. Jalousie d'amitié d'abord. Qui ne la connaît, cette innocente et ombrageuse susceptibilité du cœur si naturelle que même les animaux en subissent l'atteinte ? Imposez donc au chien de votre foyer la présence d'un autre compagnon de sa race auprès de vous, et le partage de vos caresses. Jalousie d'envie, ensuite. Certes, la noble créature eût protesté avec une colère indignée contre l'existence en elle de cette passion, la plus basse, la plus détestable au regard d'un esprit élevé. Hélas ! c'est aussi la plus habile à s'insinuer dans les ténébreux replis des consciences, la moins avouée à la fois et la plus générale. Car son origine réside dans ce qui nous constitue essentiel-

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lement comme personnes sociales : notre ressemblance avec d'autres individus. Aussi Tenvie s'exaspère-t-elle avec la multiplicité des analogies. Jamais l'artiste le plus pauvre n'enviera un millionnaire comme il envie un autre artiste, presque aussi pauvre que lui. Imaginez maintenant deux fenmies, jolies toutes deux, jeunes, comblées de biens les plus précieux de la naissance et de la fortune; supposez qu'elles soient liées, comme l'étaient Juliette et Gabrielle, puis que Tune des deux éprouve et ressente un amour partagé, tandis que l'autre demeure emprisonnée par la fatalité des événements et par ses principes dans les tristesses d'un mariage malheureux. Dites ensuite si l'envie n'est pas aux portes de cette âme de jfèmme isolée, pour généreuse qu'elle soit. Ce sera, au conmiencement, un obscur malaise, une antipathie instinctive et inexplicable contre l'homme qui lui inflige à son insu la douleur de cette comparaison avec son amie. Bientôt elle cherche à se justifier à elle-même cette antipathie en constatant les défauts de cet homme; elle le regarde avec ces yeux de la malveillance qui découvriraient de la sensualité dans un Marc-Aurèle et de l'égoïsme dans un Vincent de Paule.

M"^^ de Candale avait ainsi reconnu chez Henry de Poyanne une excessive personnalité, tout simplement parce que le grand orateur, hanté de ses idées, obsédé de son oeuvre, parlait un peu

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trop de politique. Elle l'accusait de tyrannie, parce qu'à maintes reprises Juliette avait refusé cette invitation-ci ou celle-là pour passer une soirée ou dîner avec lui. Elle en concluait de bonne foi que ce mariage, s'il se faisait jamais, serait le malheur de M°^® de Tillières. Gabrielle n'en était pas moins convaincue de sa propre estime à l'égard de Poyanne. - — ce Je ne l'aime pas, voilà tout..., » ajoutait-elle en riant. Seulement, comme Juliette, dans son désir de maintenir une paix profonde autour d'elle, se gardait bien de transmettre à son amant de telles critiques, ce dernier ne soupçonnait en aucune façon quel adversaire il avait dans la jeune comtesse. Il en appréciait, au contraire, les qualités de race, l'irréprochable honneur, la religion éclairée. Il la plaignait d'être mariée à un personnage aussi vulgaire que Candale. Il la sentait l'amie dévouée de M"^® de Tillières à laquelle il disait :

— « Vous avez là une affection vraie... »

Quand ces procédés de délicatesse ne désar ment pas ceux qui nous sont hostiles, leur plus immédiat résultat est d'accroître cette hostilité. Tous les moralistes ont signalé cette loi mélan colique de notre nature: ce que nous pardonnons le moins aux autres, ce sont nos torts envers eux, surtout quand ces torts ne sont pas très nets et que nous les sentons plutôt que nous ne les reconnaissons. M^^ de Candale aurait

VU Poyanne franchement déclaré contre elle, cette hostilité lui eût moins déplu que la continuelle déférence du comte. Elle allait, dans ses mauvais jours d'injustice, jusqu'à le considérer comme un hypocrite. Qui sait ? Peut-être cette âme, déçue et comme crucifiée par la misère morale de son mari, souffrait-elle encore d'une autre comparaison : celle du grand seigneur oisif et brutal dont elle portait le nom avec le gentilhomme laborieux, éloquent, bienfaisant qu'était l'autre. Tout cet ensemble de mauvais sentiments devait d'autant plus agir sur la jeune femme, à une minute donnée, qu'elle s'en rendait moins compte. En faut-il davantage pour expliquer l'accueil que la démarche de Casai était assurée de trouver chez elle?... Vous la voyez assise à sa table, dans une espèce de salon-boudoir où elle se tient, pour ses intimes, sous le buste du grand maréchal, son ancêtre, sculpté en marbre par Jean Cousin. Elle écrit des billets en retard, cette quotidienne correspondance de pohtesse, de sympathie ou de charité pour laquelle les femmes de son rang doivent trouver et trouvent sans cesse de jolies formules inédites. Elle a commandé sa voiture pour deux heures et demie. Il est deux heures. Le timbre sonne un coup... C'est un fournisseur. Un second coup... C'est une visite : — ce J'aurais dû défendre ma porte, s> ditelle en posant sa plume et guettant l'arrivée de

rimportun : «Tiens, » fait-elle tout haut, « c'est vous. Casai. En voilà un hasard! » et tout bas, en elle-même : « Pourquoi vient-il me voir, lui qui ne fait jamais de visite? » Et pendant ce temps, le jeune homme répond avec un sourire qui cache un vague embarras : « J'avais un mot à dire à Candale à propos d'un cheval, s'il veut remplacer celui de l'autre jour. J'ai su que vous étiez là et je suis monté. Je vous dérange ? » — ce Mais non, » répond-elle, ce vous ne vous prodiguez pas tant, x> et tout de suite la conversation commence, partant de ce cheval, prétexte imaginé tout d'un coup par Raymond, pour arriver au dîner de l'avant-veille. M"^^ de Candale prononce le nom de M°^® de TilUères. Elle voit passer dans les yeux de Casai une petite flamme de curiosité, une question sur ses lèvres.

— ce Bon, » se dit-elle, ce j'y suis. Il vient me parler de Juliette. »

C'est dans ces minutes-là qu'une femme est vraiment femme, féline et charmante de grâce adroite, à ce moment précis où elle découvre, dans le tête-à-tête, l'intérêt que vous inspire une autre femme. Elle a aussitôt un premier mouvement de curiosité qui lui fait tendre un peu sa gracieuse tête, ramasser toute son attention dans ses yeux futés. Si elle écrit, elle pose sa plume. Si elle n'écrit pas, qu'elle soit près du bureau,

elle la prend, ou bien un ouvrage, un livre.

Si c'est une étrangère et qui fume, elle allume une cigarette, afin de n'avoir pas l'air de cette curiosité. Puis elle jette une phrase, — une toute petite et légère phrase. C'est alors que les perfides excellent à vous empoisonner, du coup et à l'avance, l'avenir entier de votre passion par quelqu'une de ces insinuations où le classique ce on dit tant de choses x> sert de véhicule aux plus atroces médisances. Elles vous nomment, là, très tranquillement, et d'une bouche qui darde la calomnie dans un sourire, le Monsieur qui a été ou qui passe pour avoir été du dernier bien avec la dame de vos pensées. Et puis elles ont un : ce Comment, vous ne saviez pas ça?... » et un: ce Vous voyez, vous pouvez aller de l'avant... » qui leur seront certes comptés dans l'autre monde, s'il y a une place dans le purgatoire pour les félonies de salon. Au contraire, celles qui sont bonnes, mais qui flairent une histoire d'amour avec l'avidité d'une chatte intror duite dans une chambre où il y a une jatte de lait, déploient leur plus caressante diplomatie à vous engager sur le chemin des confidences. Vous n'en êtes qu'à la période des soupirs. Vous avez donc le droit de raconter un secret qui n*est encore que le vôtre, quitte à le regretter plus tard. Parmi ces ruses pour vous ouvrir le cœur, la plus banale, mais aussi la j:* habile, consiste

à VOUS dire simplement ce que vous auriez vousmême envie de dire, à vous parler tout haut votre pensée. C'est la plus sûre manière pour ces charmantes curieuses de savoir si elles ont deviné juste. Il faut ajouter que la plupart du temps nous leur rendons cette petite inquisition facile. C'est ainsi que, relevant au passage le nom de celle qui le préoccupait. Casai commença.

— ce A propos de M™* de Tillières, comment va-t-elle? Est-ce que vous l'avez revue depuis avant-hier?»

— ce Non, » dit la comtesse; « je ne vous demande pas : et vous?... Sauvage comme je vous connais, je parierais que vous ne lui avez seulement pas mis de carte. »

-^ ce Ne pariez pas, » reprit Raymond en riant, ce vous perdriez. J'ai fait mieux que de lui porter une carte. Je me suis permis de lui faire une visite en règle. »

— ce Alors c'est une série, » dit-elle; « hé bien ! pour une fois vous avez eu raison. Elle est délicieuse, mon amie, et spirituelle comme si elle n'était pas jolie, et distinguée, et fine... Seulement, vous savez, c'est une honnête femme. Cela vous changerait un peu d'en avoir quelques-unes et de bien vous convaincre que l'espèce existe... Et de quoi avez-vous causé tous les deux? »

— ce Mais de rien, » répliqua Casai, ce Je ne

demanderais pas mieux que de me laisser convaincre. Par malheur, les honnêtes femmes sont plus entourées que les autres. Je vous rencontre seule, vous, madame, c'est pour une fois... Je n'ai pas eu cette chance-là avec M™* de Tillières. J'arrive chez elle, qui trouvé-je là?... »

Il s'arrêta sur ce point d'interrogation. Avec une tout autre personne que Gabrielle, il eût calculé assez juste en supposant que la réponse lui dirait l'amant de Juliette, — s'il y en avait un. Mais y en avait-il un? Il tournait et retournait ce problème depuis la veille, et il aurait passé quelques secondes d'une véritable souffrance si la comtesse lui avait répondu un nom d'homme accompagné d'un ce naturellement. » Mais ces petites trahisons, la menue monnaie de ramidé féminine, n'étaient pas dans le caractère de M"^^ de Candalc, qui se contenta de hocher la tête en signe d'ignorance.

— ce D'Avançon, » reprit Casai, obligé de faire la réponse après avoir fait la question. a Vous avouerez que, pour une première visite, ce n'est pas tentant. Avec cela que le bonhomme m'a gratifié d'un joli paquet de choses désagréa* blés, et j'étais là!... Vous devinez l'abattage que j'ai dû subir, le dos tourné. M™® de Tillières ne va plus vouloir me reconnaître... »

— ce Qu'est-ce que cela peut bien vous faire?» insinua malicieusement la comtesse.

— ce Comment, » dit-il, ce ce que cela peut me faire? Croyez-vous que ce soit très agréable de passer pour une espèce de brute, bonne tout au plus à faire la conversation avec des jockeys, des croupiers et des cocottes ? Ma parole d'honneur, c'est à peu près en ces termes que ce vieux galantin m'a présenté... »

— ce Et qu'avez-vous répondu ? »

— « Je ne pouvais pas me fâcher, n'est-il pas vrai, pour ma première visite, avec un ami intime de la maison; mais voulez-vous être bonne pour moi?»

— « Je vous vois venir, » reprit la comtesse en riant de nouveau, ce il faudrait dire à Juliette que vous valez un peu mieux que cela... C'est votre faute, aussi. Pourquoi ne vous voit-on jamais, sinon par hasard, en passant? Et pourquoi vivez-vous vingt-trois heures sur vingtquatre avec une bande de joueurs, de viveurs et de demoiselles qui vous affichent, vous démoralisent et vous ruinent?... Vous me direz, » ajoutât-elle, ce que ce n'est pas mon affaire. »

— ce Ah ! madame, » répondit Casai en lui prenant la main et la lui baisant, d'un geste à la fois respectueux et familier qui toucha la jeune femme, ce s'il y avait beaucoup de personnes dans la société qui vous ressemblassent... »

— ce Allons, allons, » fît-elle en le menaçant du doigt, ce vous ne me flattez pas pour rien.

Vous voulez que je vous donne roccasion de vous justifier un peu, auprès de ma jolie amie, des médisances de d'Avançon? Alors, venez me faire une petite visite dans ma baignoire à l'Opéra demain vendredi... »

— ce Mon Dieu ! » se dit-.elle lorsque Casai fut parti, « pourvu que Juliette ne m'en veuille pas de cette invitation?... Que je suis sotte! Elle était toute contrariée, l'autre soir, quand il a disparu après le dîner. Elle sera ravie de le revoir. Et quand elle flirterait un peu en dehors de son politicien, où serait le mal? Au moins celui-ci peut l'épouser... L'épouser, lui. Casai? Quelle folie!... Et pourquoi pas? Il est riche, bien apparenté et si jeune !... Oui, si jeune de cœur, malgré sa vie et sa réputation. Était-il gentil, tout à l'heure, en me parlant d'elle, et presque timide ? Qu'est-ce qui lui a manqué, à ce garçon-là? Une bonne influence... Mais que dira Poyanne quand il saura ces deux rencontres, coup sur coup? Il dira ce qu'il voudra. Voilà qui m'est bien égal... »

Malgré ces raisonnements, et quoique cette hypothèse d'un mariage, après tout possible, entre la jeune veuve et Raymond continuât de flotter dans sa pensée, la comtesse n'était pas absolument rassurée lorsqu'elle dit à son amie, le vendredi soir, dans le coupé qui les emportait vers rOpéra :

— « A propos, j'oubliais... J'ai invité Casai dans ma loge. Cela ne t'ennuie pas. »

— a Moi, ». répondit M"*® de Tillières, « pourquoi ? »

Elle avait lancé ce simple « pourquoi? » d'un ton un peu tremblé qui ne pouvait pas échapper à une personne aussi fine, aussi habituée aux inflexions de sa voix que M""® de Candale. Cette dernière attendit un mot sur la visite de Casai rue Matignon, et ce mot ne fut pas prononcé.

Ce léger trouble d'accent et ce silence révélaient tout autre chose que de l'indifférence à l'égard de cet homme que Juliette n'avait encore vu que deux fois. Depuis cette visite elle avait en effet pensé à lui constamment, mais, avec une loyauté profonde, elle s'était efforcée d'opposer l'image de Poyanne à celle du tentateur : « Comme c'est heureux, » avait-elle songé, « que je l'aie mal reçu. Il ne reviendra plus. J'aurais été si ennuyée de devoir parler de lui à Henry dans mes lettres. Il est si dur pour ce pauvre garçon ! Et d' Avançon pire... » Elle se rappelait la sortie de l'exdiplomate. « Je ne peux pas croire qu'ils aient raison... » Comme à la plupart des femmes qui n'ont aucune notion précise du décor du vice, cette formule : — un viveur — ne lui représentait rien que de vague, d'abstrait, d'indéterminé. Cela signifiait une destruction coupable de soi-même, un égarement presque douloureux

par les remords qui le suivent. Un attrait complexe de curiosité, d'effroi et de pitié émane pour le doux esprit féminin de ces profondeurs obscures du péché de Thomme : ce Non, Gabrielle y voit plus juste. Il a dû être mal entouré, mal aimé. Quel dommage!... Mais qu'y faire? Oui, c'est heureux que je ne le revoie plus. Avec ses habitudes, il aurait essayé de me faire la cour. Déjà cette visite, dès le lendemain de ce dîner, sans que je l'en eusse prié, n'était pas bien correcte. Il faut lui rendre la justice qu'il a été parfait de tact, et vraiment d'Avançon a été inqualifiable. Oui, mais s'il m'avait trouvée seule, que m'auraitil dit?... )) Un petit frisson de crainte la saisissait à cette idée. « A quoi pensé-je là? C'est fini. Il ne reviendra plus... y> Et voilà que son imprudente amie la remettait tout d'un coup en face du jeune homme!...

— ce Mais, » demanda-t-clle assez brusquement, « je croyais que tu ne voyais guère M. Casai en dehors de tes grands dîners de chasse? »

— « C'est vrai, y> répondit M"^® de Candale, « pourtant il est venu me rendre visite hier, et il avait l'air si malheureux... »

— « De quoi ?» fit Juliette.

— ce Mais n'est-il pas allé te voir aussi? » interrogea Gabrielle, « et n'a-t-il pas rencontré chez toi d'Avançon ? »

— ce Je ne comprends pas le rapport, » dit M»ie Je Tillières, un peu confuse de voir que l'autre savait la visite de Casai.

— a C'est bien simple, y> reprit la comtesse. « Il paraît que d'Avançon a été atroce pour lui... »

— ce Tu connais le pauvre homme, » répliqua Juliette en affectant de rire, ce il est jaloux, c'est de tous les âges et surtout du sien, et les nouveaux visages lui déplaisent. »

— ce Enfin Casai est parti, persuadé que tu avais de lui une affreuse opinion, et il est venu me le raconter... Tu lui fais peur, c'est positif... Si tu l'avais vu, et comme tout en lui me disait : — Défendez-moi auprès de votre amie, - — va, tu aurais été touchée comme moi... Et je l'ai invité pour qu'il se défende lui-même, par sa seule manière d'être... Que veux-tu ? Je m'intéresse à lui, comme je te disais l'autre jour. J'ai idée que c'est dommage de laisser un garçon de cette valeur tomber de plus en plus dans des sociétés indignes de lui. Et puisqu'il paraît tenir à notre opinion, pourquoi le décourager de vivre dans le vrai monde? Ce n'est pas ton avis?... »

Juliette répondit une phrase évasive. Elle ne voulait pas, elle ne pouvait pas montrer à Gabrielle le tremblement nerveux que la présence de Raymond lui causait de nouveau. Peut-être aussi avait-elle désiré obscurément cette présence.

tout en essayant de se démontrer le contraire, et se réjouissait-elle, dans sa demi-épouvante, . à ridée qu'elle allait revoir Casai, sans qu'il y eût de sa faute à elle? Et puis, la comtesse, en cherchant à se justifier d'avoir invité le jeune homme, venait de trouver involontairement la plus dangereuse des excuses pour une femme aussi sensible que M°^® de Tillières à cet attrait de la pitié romanesque, à ce ce quel dommage ! » qu'elle s'était déjà prononcé à elle-même. C'était par là, par cette fissure toujours ouverte dans ce tendre cœur, que l'amour s'était insinué une première fois, lorsqu'elle avait plaint les douleurs de Poyanne, et souhaité d'en réparer le ravage. De la pensée que Casai était misérable par les désordres de sa vie, et qu'une influence bienfaisante pouvait l'en tirer, au projet d'aider à ce rachat, d'être cette influence, que le passage était tentant ! Mais cette tentation ne se formulait pas tout de suite dans cette âme troublée avec cette netteté, au lieu que tout de suite elle écouta la voix de sa conscience lui prononcer cette autre petite phrase ;

— « Cette fois, je ne pourrai pas cacher à Henry que j'ai vu Casai. »

C'était son habitude, lorsque Poyanne était ibsent, de lui tenir une espèce de journal quotidien de sa vie et de ses pensées. Quand elle entra avec la comtesse dans la baignoire d'avant-scène

pour laquelle son amie avait troqué sa loge des premières Tannée précédente, — un peu à cause d'elle, — c'était cette dernière nuance de sentiment qui la dominait, et une impression de défiance contre le jeune homme. 11 était là qui causait, en lorgnant la salle, avec Candale et d'Artelles. Il avait dans les yeux, quand il la salua, non point cette sorte de tatuité défiante qui dit à une femme : a Vous voyez, je suis arrivé à vous rencontrer malgré vous, » mais au contraire presque une souffrance. Depuis l'invitation de M™® de Càndale, ce séducteur, ce roi de la mode, ce blasé ne se reconnaissait plus. Au lieu de s'apaiser, son malaise d'inquiétude avait augmenté. Il se disait, malgré son expérience : a M™® de Tillières va être fi-oissée de me retrouver là. Elle croira que je m'impose à elle, et, pour peu que d'Avançon ait continué son travail de démolition, je suis perdu dans son esprit. » — Cette anxiété se changea en une réelle douleur quand elle passa devant lui pour gagner sa place sur le devant, aussi gracieusement froide et distante dans ses yeux et toute sa physionomie qu'elle avait semblé bouleversée la veille. Pour la première fois, l'évidence de la sensation qui le travaillait apparut à Raymond. Il ne s'agissait plus de se trouver une a bourgeoise » de dix heures du soir, ni de s'organiser un flirt plus ou moins intéressant.

— « Ça y est, je suis pincé, » se dit-il en employant mentalement un terme de son argot habituel, pour désigner un état moral qui ne lui était guère habituel et qu'il redoutait avec son bon sens en le désirant avec son cœur, et il étudiait Juliette qui, vêtue de blanc cette fois, s'installait à côté de M°^^ de Candale tout en rose. Les deux femmes préludaient à cette première prise de possession de la loge et de la salle, qui consiste à disposer, sur la petite tablette de velours, l'éventail, un mouchoir, une lorgnette d'écaillé, un flacon de sels, tout en regardant de-ci de-là et pas-^ sant la revue des loges, sans en avoir l'air. Et ce sont, tandis que les chanteurs vont et viennent sur la scène, que l'orchestre prolonge ou accélère l'accompagnement, que les hommes dans le petit salon du iond chuchotent de leur côté, toutes sortes de menues réflexions auxquelles le jeune homme était accoutumé comme à se mettre en habit le soir ou à monter à cheval le matin. D'ordinaire, il ne les remarquait plus, mais dans les dispositions de cœur où il était, il voulut y voir la preuve que M°^® de Tillières était sur le point de se reprendre tout à fait, si déjà elle ne s'était reprise. On jouait ÏHamIet de M. Ambroise Thomas, assez médiocrement. L'excellente artiste qui tenait le rôle d'Ophélie n'était entourée que de doublures, et, dans le demijour de la baignoire, Casai pouvait entendre

des phrases comme celles-ci : a Mon Dieu ! le vilain roi! Comment a-t-elle pu empoisonner son mari pour un pareil homme?... — Qui est dans la loge de M™® de Bonnivet? Ce n'est donc plus Saint-Luc?... — Je me demande toujours si le fantôme est un véritable acteur?... — Mais oui, il remue la bouche... — Tiens, dans la baignoire de M™® Komof, c'est cette petite M"^® Moraines, n'est-ce pas? Comme elle se pousse! Elle est bien jolie... — Regarde donc la reine. A qui trouves- tu qu'elle ressemble?... — Je ne vois pas... — A Marie de Jardes. Mais c'est frappant... » Telles sont les idées qu'échangent d'ordinaire, au son d'une musique tantôt médiocre, tantôt sublime, ces sphinx endiamantés des premières loges ou des avant-scènes dont le profil, contemplé de loin, agite des souvenirs de roman dans la cervelle de deux ou trois rêveurs pauvres cachés dans la salle. A l'Opéra, il y a toujours par représentation une couple de jeunes gens, chauffés à blanc par quelque lecture mal comprise, et qui ont économisé sur leur budget d'étudiants faméliques ou de répétiteurs en chambre, de simples employés ou de provinciaux en voyage, afin de venir se réchauffer au soleil de la Haute Vie ! Pourtant ces insensés qui s'exaltent à la chimère d'une délicatesse d'âme pareille à celle des visages et des toilettes, n'ont pas tout à fait tort. Avec cette mobilité déconcertante qui fait

d'une Parisienne un continuel miracle de contradiction, voici que ces mêmes femmes, après avoir causé comme dans leur salon, se prennent soudain à suivre un morceau dans Tœuvre de l'artiste, et, d'un coup, elles se trouvent au diapason de cette œuvre et de l'émotion idéale que le musicien a voulu traduire. C'est ainsi qu'au moment où le rideau se leva sur l'acte de la folie, la comtesse de Candale dit pour elle-même et pour ses invités :

— ce Maintenant, il faut écouter. y> Le silence s'établit dans la loge. Il y a, en effet, dans ce quatrième acte d'Hamlet, une romance divine dont le compositeur français a, dit-, on, emprunté le thème à un chant populaire du Nord. Ces quelques mesures d'une mélancolie nostalgique et désespérée passent et repassent sans cesse dans la plainte d'Ophélie, tandis qu'autour d'elle ses compagnes vont et viennent dansant et chantant, elles aussi, et c'est le contraste, toujours poignant pour le cœur, de la Vie qui s'égaie, qui se déploie, insoucieuse, autour de l'Ame en proie à la passion solitaire, au douloureux martyre de sa plaie intime... Le printemps arrive parmi les fleurs, il rit dans le ciel immortellement jeune, il sème dans les gazons les calices des tendres primevères, et dans les regards des amants il fait trembler les larmes ravies du bonheur. Toutes les bouches s'ouvrent pou\

FREMIÈRB FAUTE I4f

saluer la fête enivrée de l'heure et des sens, toutes, excepté celle de l'abandonnée, à qui le prince cruel a dit tour à tour : oc Suave Ophélie, » et : oc Entre dans un couvent. » A travers la félicité des autres, elle aperçoit, elle, son irréparable misère, et tout ce qui aurait pu être, oc Ah ! » soupire-t-elle, oc heureuse l'épouse au bras de l'époux... » Et sa raison s'en va dans ce soupir... Non, ce n'est pas possible qu'elle ait été trahie, si le prince, son prince, si Hamlet, son Hamiet vit encore. Puisqu'elle est seule et brisée loin de lui, c'est qu'il n'est plus de ce monde, et elle marche vers le fleuve qui coule, qui coule, promettant la couche où toute souffrance s'oublie. Non, laissez-la, vous toutes à qui elle a distribué les fleurs de son bouquet, avec sa grâce d'amoureuse blessée, laissez-la s'en aller vers cette eau — moins trompeuse que le cœur de l'homme, moins mouvante que l'espérance, moins rapide dans sa course que la fiiite de l'heure douce, — et y noyer, avec le souvenir de la joie perdue, son inguérissable amour, oc Adieu, » soupire-t-elle encore, a adieu, mon seul ami... » La Vie peut continuer de rire et de tournoyer, le printemps de prodiguer la lumière et les parfums, l'Ame malade est affranchie pour jamais...

Le charme étrange de la musique et sa vertu particulière, c'est de ne pas préciser le symbo-

lisme qu'elle enveloppe. Elle se prête ainsi aux exigences des sensibilités les plus distinctes. Tandis que la belle et plaintive phrase de la romance se développait, prise et reprise, à travers une combinaison scénique infiniment habile, chacune des parsonnes réunies dans la baignoire de M™® de Candale sentait frémir à cette mélodie touchante quelque pensée intime de la nuance de cette phrase. Gabrielle, qui n'avait qu'à se retourner pour voir M°^® Bernard, la maîtresse de son mari, dans la loge entre les colonnes, retrouvait dans le soupir de l'abandonnée un peu de la souffrance secrète de sa vie. La résolution de Juliette s'amollissait des invisibles larmes que l'attendrissement de l'harmonie faisait comme tomber sur son cœur. Et Casai lui-même, envahi qu'il était par Témotion romanesque, pour la première fois depuis des années, oubliait ses boutades habituelles contre le bruit oc plus cher que les autres. » Il éprouvait et se laissait éprouver un trouble, tout ensemble voluptueux et triste, à écouter cet air, pourtant bien connu, auprès de la femme qu'il commençait d'aimer.

Elle était si près de lui, avec ses cheveux blonds simplement relevés sur le derrière de la tête, avec sa nuque mince dont la blancheur se prolongeait par l'échancrure de la robe jusqu'au creux des épaules, avec la ligne fine de sa joue entrevue en profil perdu, avec le parfum qui émanait de

toute sa toilette, un arôme de lilas de Perse, presque imperceptible, — oui, si près, et si loin pourtant! Et il la voyait, il la sentait comme fondue dans la même impression que lui. Ah! qu'il pût seulement lui parler à cette seconde, il saurait bien vraiment si elle s'était reprise, si elle avait dominé tout à fait le premier intérêt constaté en elle dès leurs deux premières entrevues... Mais la porte s'ouvre, quelqu'un entre dans le petit salon qui précède la loge. L'enchantement est rompu, c'est Mosé à qui Candale seire la main, et M°^^ de Candale- se lève pour aller causer avec le nouvel arrivant à qui elle laisse à peine le temps de saluer M™* de Tillières.

— a Venez ici, » dit-elle au visiteur en lui montrant une place à côté d'elle sur le canapé de ce petit salon d'entrée, « vous avez votre figure à potins... Voyons, contez-moi cela. »

— oc Mais non, madame, » répond Mosé en riant, « je ne sais pas la plus petite nouvelle. »

— oc Si c'est moi qui vous gêne..., » dit Candale, qui tourne le bouton de la porte, sa canne de soirée à la main. Il s'appuie de son bras libre au bras de d'Artelles en ajoutant: « Suis-je un bon mari? je vous l'emmène aussi. »

— « Va-t-elle se lever?» songeait Casai, resté seul avec Juliette sur le devant de la loge. Et c'était vrai que M"^* de Tillières se disait à la même minute : oc Mon devoir est d'éviter même

ces cinq minutes de demi-tête-à-tête, » mais elle restait assise sur son fauteuil, affectant de parcourir à nouveau la salle du bout de sa lorgnette. Dans la glace qui garnissait la paroi de la baignoire, elle avait vu la physionomie de Raymond tout assombrie d'inquiétude, et voici qu'elle ressentait à la fois son émotion du premier soir devant ce beau, ce fier visage d'homme, et un attendrissement irrésistible devant cette évidente timidité qui flattait en elle les plus intimes orgueils de la femme. Ses nerfs, encore tout remués par la musique, lui rendaient diflîcile un effort intime, et, le cœur serré d'une attente, qu'elle jugeait coupable au moment même où elle la subissait avec de secrètes délices, elle ne se leva point. D'ailleurs, le jeune homme commençait de lui parler. Pouvait-elle lui faire l'affront de ne pas lui répondre, — et pourquoi?

— « Cet acte est beau, » disait-il, a et à cause de lui, je pardonne presque au compositeur d'avoir touché à Hamlet, quoique je déteste que l'on gâche des sujets déjà traités, en les représentant sous une autre forme... Il faut la voir jouer à Londres, cette pièce de Shakespeare, et par Irving. Le connaissez-vous, madame?... »

— a Je ne suis jamais allée en Angleterre, »

répondit-elle; et elle pensa: a Gabrielle a raison, je lui fais peur... » Ce fut une sensation de quelques secondes, mais délicieuse. Cette réserve de

PREMIÈRE FAUTfi I49

Casai mettait sa conscience à elle en repos, et surtout c'était la preuve qu'elle plaisait déjà tant au jeune homme qui continuait d'expliquer le jeu souligné du grand acteur anglais, critiquant sa parole trop contmûment mordante, vantant ses gestes précis et sa subtile intelligence. Il s'arrêta, et avec un sourire :

— a Avouez, madame, » fît-il, oc que vous me trouvez un peu ridicule de prétendre avoir un goût artistique à moi. »

— « Mais pourquoi cela?» demanda-t-elle. Un petit frisson venait de la saisir. Elle se rendait compte que cette phrase en amènerait une autre et que la conversation allait devenir plus dangereuse.

— « Pourquoi ? » reprit Casai, oc mais à cause du portrait que vôtre ami d'Avançon vous a tracé l'autre jour. »

— a Je ne l'ai pas écouté, » dit-elle en s'éventant pour cacher le trouble qui la ressaisissait. oc J'avais une telle migraine !» — a Où veut-il en venir? » se demandait-elle.

— ce Oui, » fît Casai avec une mélancolie qui n'était qu'à moitié feinte, a Mais le jour où vous ne l'aurez plus, cette migraine, vous récouterez et vous le croirez. Oh ! ou lui ou un autre... Je le disais hier à M°^® de Candale, c'est un peu dur tout de même d'être jugé toujours sur quelques folies de jeunesse... Et puis, il m'a

IfO UN COEUR DE FEMME

semblé... Vous me permettez de vous parler bien franchement?... y>

Elle inclina la tête. Il avait su poser cette question énigmatique avec cette grâce un peu enfantine, si puissante sur les femmes lorsqu'elle est associée chez un homme à toutes les énergies d'une maturité virile. Il continua :

— oc II m'a semblé que cela ne vous plaisait pas de me voir chez vous. Et c'est vrai, vous ne m'aviez pas dit de venir. » /

— oc Mais, » fit-elle toute troublée de ce coup droit qu'elle ne pouvait guère parer, oc c'est vous qui ne vous y plairiez pas. Je vis dans mon coin, si retirée de tout ce qui vous intéresse... »

— a Vous voyez, » reprit-il, oc vous avez écouté le réquisitoire de d'Avançon, malgré votre migraine. Hé bien! je voudrais tenir de vousmême l'autorisation d'aller quelquefois rue Matignon, quand ce ne serait que pour vous faire un peu revenir sur ce réquisitoire. Ce ne serait que justice, avouez-le. »

Il était si beau à cette minute, de ses yeux clairs émanait une telle douceur, tout cet entretien avait été si rapidement poussé que Juliette répondit comme malgré elle :

— « Je vous verrai toujours avec beaucoup de plaisir. »

C'était la phrase la plus banale. Mais dite ainsi, en réponse à cette demande et après que

PREMIÈRE FAUTE Ifl

jyjme jç Tillières s'était promis d'être si discrète, cette petite phrase équivalait à une première faiblesse. Le oc merci » presque ému de Casai lui fit trop comprendre que le jeune homme l'interprétait ainsi. Elle eut alors la force de se lever et d'aller à son tour dans le fond de la loge rejoindre Gabrielle et Mosé. — Il était trop tard.

If2 UN COEUR DE FEMME

ORSQUE Juliette fut rentrée du théâtre et que, coiffée pour la nuit, elle eut renvoyé sa femme de chambre, elle s'assit à sa table, afin d'écrire à Poyanne le compte rendu de sa journée. Cette mignonne table, où la multiplicité des petits objets trahissait une gentille minutie d'esprit, faisait un coin dans son appartement, encore plus à elle que le bureau du paisible salon Louis XVI. Les portraits de sa mère, ceux de son père, de son mari et d'autres chers morts, ceux de ses amis préférés, étaient appendus à portée de la main et du regard sur le pan de mur tendu de soie, contre lequel s'appuyait cette table, témoin de

LA PEHTE INSENSIBLE If)

ses meilleures minutes. Au-dessus des cadres en cuir, en vieille étoffe, en argent ciselé, une bibliothèque-étagère contenait les volumes qu^elle lisait le plus volontiers : une Imitation, des poètes intimes, quelques romans d'analyse tendre et surtout des moralistes, ceux qui unissent, comme Joubert, comme le prince de Ligne, comme Vauvenargues, la finesse aiguë de l'observation à toutes les délicatesses de la bonté. La lampe voilée de dentelle éclairait cet univers familier de sa lueur adoucie, et le virginal lit de bois de rose à colonnettes tournées avec les cinq ou six petits oreillers préparés pour dormir, et la cheminée où brûlait une flamme souple. Le battement régulier de la pendule emplissait seul de son bruit cette chambre close dont les deux fenêtres donnaient sur le jardin. Que ces heures de solitude étaient chères à Juliette, qui aimait à s'attarder sur une lecture et surtout à écrire! Elle avait ce joli goût de la correspondance qui s'en va de nos mœurs hâtives, et c'était sans cesse entre ses amis et elle un continuel échange de billets à propos d'une phrase mal comprise dans la causerie du jour, sur un livre prêté ou à lire, sur un souci de santé ou simplement une commission à faire. Ces mille riens servent aux femmes de prétexte pour broder les plus gracieuses fleurs de fantaisie sur l'étoffe si monotonement grise de la vie mondaine. Avec l'ami des amis, avec l'époux secret de son choix,

If4 UI^ COEUK DE FEMME

et quand les exigences de la politique le tenaient loin de Paris, qu'elle avait souvent causé ainsi par de longues, d'interminables lettres, laissant sa plume courir rapide sur le papier mince, bleuté vaguement, et sa pensée suivre cet homme dont alors les ambitions la passionnaient, et qu'elle admirait, en le conseillant avec ce tact effacé, caresse unique pour l'amour-propre d'un mari ou d'un amant!... Mais ce soir-là et au sortir de cette représentation de Hamlet, elle resta longtemps, la tête dans sa main, avant de pouvoir tracer seulement une ligne de la lettre qu'elle voulait écrire. Allait-elle lui parler de Câsâl, de la demande qu'il lui avait adressée et de la réponse qu'elle avait faite ?

— « Je le dois, » dit-elle enfin tout haut en plissant son front; et dans le mouvement de résolution que révélait cette parole, elle commença d'écrire. Après une demi-heure, elle avait terminé une lettre vraie où elle racontait la rencontre avec Raymond dans la loge de Gabrielle et l'essentiel de leur conversation, le tout simplement, droitement; elle ajoutait que si cette présence du jeune homme chez elle devait être désagréable à Henry, elle n'attendait qu'un mot pour s'y soustraire. Cette lettre finie, elle la relut et elle vit Poyanne la lisant à son tour, juste dans vingt-quatre heures. Elle le connaissait trop pour douter de sa réponse. C'était une coquet-

LA PENTE INSENSIBLE Iff

terie d'âme naturelle, à cet homme généreux, qu'il ne voulût, dans ses rapports avec Juliette, rien devoir à l'autorité. Il était de ces amants qui disent toujours à leur maîtresse : Vous êtes libre. Seulement ils ne peuvent pas s'empêcher de souffrir, et la femme à laquelle ils permettent ainsi d'aller comme elle veut, sur le chemin de ses fantaisies, sent, à de certaines minutes, qu'elle leur marche sur le cœur. Ce cœur saigne, sans une plainte, et sa muette souffrance s'élève comme un de ces tendres reproches auxquels un être délicat préférerait les plus violents outrages. Juliette éprouva ainsi par avance l'impression de la peine que cette lettre si franche infligerait à son ami. La scène qui avait suivi le dîner chez M™® de Candale se représenta tout d'un coup à son esprit avec une force extrême et l'animosité d'Henry contre Raymond. Persuadée comme elle était que l'amour de Poyanne avait diminué, Juliette aurait dû logiquement ne pas tenir compte d'une antipathie qu'elle jugeait inique. Mais elle lui gardait encore trop d'affection véritable pour se décider de sang-froid à un parti-pris de cette dureté.

— a Non, » fit-elle, « je n'enverrai pas cette lettre; à quoi bon? » Elle se leva et, jetant ce papier dans la flamme, elle le regarda brûler avec ce malaise bien connu de ceux qui ont traversé ces périodes des fins de liaison, où ce qui

1^6 UN COEUK Oe FEMMB

fut le charme de rintimité en devient la corvée douloureuse. On ne veut pas renoncer à cette douce coutume de raconter son cœur la plume à la main, et Ton ne peut plus, et l'on recommence indéfiniment de noircir des feuilles que Ton froisse les unes après les autres jusqu'à une dernière, comme celle que M°^® de Tillières se décida enfin à mettre dans l'enveloppe, et qui n'enferme plus rien que des phrases banales et gauches. Dans celle-là, le nom de Casai n'était même pas prononcé.

— ce Je ne sais pas pourquoi je suis si troublée d'une pareille vétille, » se disait-elle le lendemain matin pour endormir le remords qui tressaillait en elle. <c Qu'y a-t-il de mal à recevoir un ami de Gabrielle de Candale et de Marguerite d'Arcole? Quel prétexte avais- je de répondre: non, à sa demande de venir ici? Gabrielle a raison. Il a obéi à un joli sentiment. Il a voulu protester contre l'effet que les discours de d'Avançon devaient avoir produit sur moi. C'est comme s'il s'engageait à une tenue irréprochable rue Matignon, et par conséquent à ne pas me faire la cour... Quelques visites de temps à autre qui contribuent à lui donner un peu plus de respect pour ce qu'il y a de bon en lui... Mais Henry lui-même les approuverait s'il le connaissait mieux, si je pouvais lui expliquer de vive voix... — D'ailleurs, » continuait-elle en relisant une

LA PENTE INSENSIBLE If7

lettre reçue de Besançon le matin même, « il ne s'occupe guère de moi en ce moment. » — Elles étaient, ces pages où Poyanne racontait son arrivée dans sa ville natale et son entrevue avec quelques électeurs notables, toutes remplies de détails sur la lutte électorale qui allaient s'engager. Il semblait qu'il eût évité à dessein la plus légère allusion sentimentale. Cet amant timide, et qui craignait de lasser son amie par sa tendresse, avait écrit, lui aussi, une première lettre, puis une seconde, une troisième, et il les avait brûlées, comme elle avait fait elle-même, pour en envoyer une dernière, extérieure et indifférente. Juliette aurait pu et dû le deviner. Mais nous n'accordons jamais aux autres le crédit de penser qu'ils nous ressemblent par les susceptibilités douloureuses du cœur. Elle poussa un soupir et se dit simplement :

— « Comme il a changé ! Ses lettres d'autrefois étaient si tendres ! »

Elle remit ces pages, que couvrait la haute écriture droite et loyale du comte, dans une petite enveloppe de cuir à serrure et qui portait la date de 1881. Dans son culte pour celui qu'elle considérait avec raison comme une des figures supérieures de cette époque, elle avait pris la pieuse habitude de ne jamais laisser se perdre même un billet de cette chère main, et, à chaque commencement d'année, elle commandait ainsi une gaine précieuse pour ce trésor

auquel elle avait jadis tant tenu. Le sentiment du passé, de ce qu'il y avait de diminué, comme d'éteint entre eux, lui serra le cœur, et elle devint plus songeuse encore tout en s'amusant, pour occuper ses doigts, à disposer dans des vases des fleurs envoyées de Nice par le général de Jardes qui voyageait sur ce bord d'Italie pour le grand ouvrage militaire, rêve de toute sa vie. Les roses à demi ouvertes et comme lassées par le voyage, les pâles narcisses, les mimosas dorés, les œillets rouges et blancs, les violettes russes mêlaient leurs odeurs. Les pauvres plantes encore vivantes, altérées d'eau et qui allaient renaître pour quelques jours, exhalaient leur âme dans cette agonie de parfums, — nostalgique soupir vers le pays du soleil et les jardins enchantés de la Provence. M™® de Tillières était trop profondément remuée depuis la veille pour que cette invisible caresse d'arômes ne la pénétrât pas d'une étrange langueur. Une tristesse l'envahit qui lui mit des larmes dans les yeux ; elle les essuya de sa main fine et presque avec terreur en entendant ouvrir la porte du premier salon. Elle se prit à trembler de tout son corps à l'idée que Casai avait peut-être profité aussitôt de la permission demandée, qu'il allait entrer et la voir dans cet état de trouble inexplicable. Il l'interrogerait. Que lui dirait-elle? Heureusement la porte en s'ouvrant donna passage non pas au jeune

LA PENTE INSENSIBLB If9

homme, mais à d*Avançon, et Tex-diplomate était si occupé d'une idée dont Téclair brillait dans ses yeux gris qu'il ne remarqua même pas la pâleur de la marquise, ses yeux humides, l'agitation de ses mains.

— « Je suis sûre qu'il va me taquiner sur la soirée d'hier à l'Opéra ?» se dit la jeune femme, après le premier saisissement de délivrance. Et elle continuait d'arranger ses fleurs, mais presque avec gaîté, cette fois, en épiant du coin du regard le vieux Beau qui ménageait visiblement un effet. Elle le connaissait si bien!... Elle savait qu'une des manies de cet homme était de ne jamais aller droit au but. 11 croyait devoir à son ancien métier de préparer ses mots comme il préparait son visage, cosmétiquant ses cheveux un par un, si bien que son crâne chauve en était comme laqué de noir, nuançant sa moustache de manière à lui conserver un grisonnement vraisemblable. Il lui arrivait de dire, au début d'une conversation, une phrase qui devait lui servir une demi-heure plus tard à en placer une autre. Il attendit moins longtemps cette fois, jy^me Je Tillières ne s'était trompée qu'à moitié. Il venait bien lui parler de Casai. Seulement il ignorait que le jeune homme eût été, la veille, des invités de la comtesse. Juliette venait de lui dire en lui tendant une des larges anémones qui sont la gloire du Midi :

l6o UN COEUR DE FEMIIB

— a Vous ne me complimentez pas sur mes fleurs? C'est notre ami de Jardes qui a eu cette gentille pensée. »

— « Et va-t-il revenir bientôt? » demanda le diplomate. Puis, sans attendre la réponse:

a Croyez-vous qu'il pousse jusqu'à Monte-Carlo tenter la fortune?... »

— a C'est bien possible, » dit Juliette.

— a Ça me fait penser, » reprit d'Avançon avec un empressement à saisir cette grosse attache de causerie qui démentait toutes ses prétentions à la finesse de la Carrière, a que j'ai assisté hier, rue Royale, à une des plus grosses parties que j'aie vues depuis longtemps... Vous me reprochiez d'avoir été dur pour Casai, quand je l'ai rencontré ici l'autre jour. Savez-vous combien il a perdu devant moi entre minuit et demi et une heure ? Voyons, dites un chiffre... Vous ne voulez pas... Hé bien! trois mille louis, vous entendez... Il sortait sans doute de quelqu'un de ces bars où ses amis et lui ont la jolie habitude d'aller s'assommer d'alcool, car son inséparable lord Herbert Bohun dormait pendant ce temps-là sur un des fauteuils du cercle et lui-même avait l'air passablement gai... Et puis ces jeunes gens s'indignent que leurs aînés leur servent un peu de morale de temps en temps!... »

— oc Mais, » interrompit M™® de Tillières, « est-ce que M. Ca.sal est si riche que cela? »

LA PENTE INSENSIBLE l6l

— a II â dû avoir ses deux cent cinquante mille francs de rentes à sa majorité, » dit d'Avançon. ce Que lui reste-t-il maintenant? C'est une autre affaire, avec les femmes, un gaspillage de vaniteux, et ces parties-là... »

L'ex-diplomate triomphait en rapportant à Juliette cette anecdote destinée à lui prouver qu'il n'avait pas calomnié le jeune homme l'autre jour. Il continua de parler contre le jeu, sans se douter que l'esprit de son interlocutrice, en train de porter maintenant elle-même les menus vases pleins de fleurs ici et là dans la chambre, était touché tout autrement par ce qu'il venait de raconter.

— <c Ainsi, après m'avoir quittée à l'Opéra, » pensait-elle, a il est allé boire et puis jouer. » Il n'y avait rien là que de très simple. Ne savaitelle pas que Casai passait au club, comme tant de jeunes gens de sa classe et de ses goûts, une partie des nuits? Pourquoi cette idée lui futelle soudain si pénible? S'était-elle donc imaginé que quelques mots échangés dans une baignoire de théâtre allaient par magie transformer des habitudes qui n'offraient, d'ailleurs, aucun rapport avec ces mots? Avait-elle secrètement souhaité qu'il reçût, de cet entretien avec elle, une impression assez forte pour ne pas vouloir la profaner le même soir?... Toujours est-il que pendant le reste de la visite de d'Avançon, puis

fl f

l62 UN COEUR DE 1 EMME

durant raprès-midi et tard dans la nuit, elle ne put secouer cette pensée, obsédée par l'image des désordres de la vie d'un homme qu'elle connaissait pourtant si peu. Cette obsession continuait, malheureusement pour le repos de Juliette, le travail commencé en elle par M™® de Candale.

Elle sentit redoubler la tentation de se rapprocher de lui, sous le prétexte, aussi spécieux que dangereux, d'une bonne influence à prendre. En croyant nuire à Raymond dans l'opinion de j\jme Je Tillières, d'Avançon venait de fournir à ces deux êtres, déjà trop préoccupés l'un de l'autre, un terrain de rapprochement et de causerie. La femme la plus réservée peut chapitrer un viveur sur la passion du jeu, tandis qu'elle ne le ferait ni sur celle de l'ivrognerie sans l'avilir, ni sur celle de la galanterie sans se compromettre. Aussi quand Casai parut à son tour dans le petit salon Louis XVI, .vingt-quatre heures après le maladroit diplomate et deux jours après la permission accordée à l'Opéra, sa visite étaitelle espérée avec une impatience qu'il n'aurait pas osé soupçonner. M™® de Tillières n'était plus, cette fois, ni souffrante, ni étendue sur la chaise longue, dans une de ces robes vaporeuses qui consolent de la migraine par leur coquetterie. Mais, dans sa toilette de ville et ses cheveux blonds encore Hbres du chapeau, elle avait cet air jeune fille, cette physionomif i la fois can-

dide et futée, douce et spirituelle, qui était son charme unique dans ses minutes de détente et lorsqu'elle ne se reinait point. Tout entière à la pensée de ce qu'elle voulait dire au jeune homme, une pointe de rose brillait à ses joues, qui animait son fin visage, et ses yeux bleus eurent un regard que Casai ne leur connaissait pas, quand elle jeta cette petite phrase, après les premières banalités de la causerie :

— a Vous voulez que l'on vous croie calomnié, et vous passez les nuits à jouer au cercle... Ne dites pas non. J'ai ma police. Vous perdiez plus de soixante mille francs samedi à une heure du matin. »

— a Mais à deux je les regagnais et trente mille de plus, » répondit-il en riant.

— « C'est encore pis,» reprit-elle; et, pour se conformer au programme qui justifiait seul un entretien de cette intimité, voici qu'elle commença un gentil sermon d'amie inquiète, et Casai l'écoutait avec une componction qui n'était qu'à moitié menteuse, — lui, le fringant, le scandaleux Casai, qui avait subi dans tous les clubs, voire dans les tripots, des différences de plus de cent mille francs vingt fois dans sa vie, — lui qui faisait école parmi les apprentis viveurs, dont ils citaient les mots, dont ils portaient la fleur à leur boutonnière!... Certes, ces jeunes habitués de Phillips, qui se donnaient des

maux d'estomac à s'indigérer des cock-tails et des brandy and sodas à côté de lui pour attirer son regard, eussent été bien étonnés de le voir assis en face d'une jeune et charmante femme et en train de se laisser faire de la morale ! L'unique dé avec lequel ils jouaient leurs boissons de la soirée, — a Herbert le voit toujours double, » disait Casai, — en fût demeuré immobile de stupeur dans son cornet ! Et à cette morale ce prince de la fête répondait par des phrases analogues à celles qui lui avaient si bien réussi lors du dîner, rue de Tilsitt, sur les tristesses de sa vie manquée, ses lassitudes intimes, son besoin de s'étourdir, enfin des discours de mauvais sujet repentant dans les vaudevilles vertueux ! Il convient d'ajouter que, pendant cette conversadon édifiante, il reconstituait mentalement sa nuir du vendredi au samedi afin de deviner qui l'avait si bien servi auprès de M°^® de Tillières. Il se voyait sortant de rOpéra si heureux de la réponse de Juliette qu'il en avait eu un accès de tendresse pour Candale, et il avait reconduit ce lourdaud, à pied, jusqu'à la rue de Tilsitt. Il avait passé au cercle ensuite. Qui donc y avait-il vu qui connût M°^® de Tillières? Parbleu, d'Avançon, debout parmi les spectateurs qui faisaient galerie aux pontes. Le vieux Beau s'était empressé de venir le dénoncer à la rue Matignon. Le procédé était de ceux que les hommes pardonnent le moins, et avec raison. Une

LA TENTE INSENSIBLE l6f

loi de franc-maçonnerie masculine veut qu'ils n'initient jamais les femmes aux scènes qui ont pour théâtre l'intérieur des clubs. Les maris et les amants ont trop d'intérêt à cette discrétion pour ne pas l'observer et tenir la main à ce que tous l'observent. Mais Raymond eût volontiers donné à l' ex-diplomate la moitié de son gain, dans cette partie si perfidement incriminée, pour le récompenser de ce grand service. Ne venait-il pas de saisir à cette occasion une preuve nouvelle de la sympathie que lui portait déjà la marquise, et puis quelle plate-forme pour manœuvrer que ce sermonnage féminin! Il lui suffisait de l'accepter docilement pour avoir le droit de dire, sur la fin de la visite :

— ce Si je pouvais m'abonner à causer seulement ainsi une heure par jour, je donnerais bien ma parole de ne pas jouer au moins d'un an. »

— ce Donnez-la tout de même, » fit M°^® de Tillières avec une grâce coquette.

— « Vous le voulez?» reprit-il d'un ton si sérieux que la jeune femme sentit du coup combien, sans y prendre garde, elle s'était avancée sur le chemin de la familiarité. Il était trop tard pour reculer, et, continuant, elle, sur. un ton de plaisanterie :

— a Oh ! un an, » dit-elle, ce ce serait exiger beaucoup. Si vous commenciez par trois mois ? 3»

— « Hé bien ! vous avez ma parole, » répon-

l66 UN CŒUR DE FEMME

dit-il, toujours sérieux. « Avril, mai, juin. D'ici en juillet, je ne toucherai pas une carte. »

— ce Nous verrons cela! » reprit-elle en riant davantage encore; et afin que cette promesse, formulée avec une certaine solennité, ne constituât point un premier secret entre eux deux, elle ajouta: a Voilà qui fera beaucoup de plaisir à quelqu'un chez qui je déjeune demain... Vous ne devinez pas ? C'est M°"® de Candale. Je vais lui porter votre serment tout chaud. »

Elle n'eut pas plus tôt prononcé ces mots, qu'elle en comprit le danger, et surtout après le départ du jeune homme, il lui parut qu'elle venait de commettre une grave imprudence. N'allait-il pas prendre cette phrase pour une indication de rendez-vous, et que penserait-il d'elle alors ? Elle eut l'idée d'écrire à Gabrielle, par mesure de précaution, afin de remettre le déjeuner à un autre jour... Elle ne le pouvait guère. C'était, ce lendemain, l'anniversaire du jour où, toutes jeunes filles, elle et M^^ de Candale s'étaient rencontrées ; elles avaient adopté la tendre habitude de déjeuner une année chez l'une, une année chez l'autre, à cette date, et c'était aussi un prétexte à cet échange de jolis cadeaux qui fait la grâce de l'amitié entre femmes. Elles adorent ces occasions de courir les magasins, de voir en détail les nouveautés. Elles éprouvent un enfantin délice à manier ces mille brimborions, fins comme leurs

LA PEN1E INSENSIBLE l6j

doigts, du luxe et de la mode. Elles goûtent un plaisir unique à se faire des surprises de gâterie qui ne sont pas plus des surprises qu'à dix ans les jouets du petit Noël ou les présents de fête. C'est ainsi que Juliette avait préparé pour Gabrielle la plus délicieuse ombrelle à manche de Saxe, et pour rien au monde elle n'eût renoncé au plaisir de donner ce souvenir à son amie à la date fixée. « Si je lui demandais de venir déjeuner chez moi? » songea-t-elle; « oui, pour que Casai s'imagine que j'ai eu peur de lui, s'U a l'idée de se faire inviter... Mais il ne l'aura pas... » Ces allées et venues de ses imaginations l'agitèrent tellement qu'elle en avait oublié Poyanne lorsque vint l'heure habituelle de lui écrire le compte rendu de sa journée. Cette fois, elle ne s'interrogea pas une minute sur la question de savoir si elle lui parlerait ou non de Casai. Elle acceptait déjà le compromis, ou mieux la dualité de conscience que lui représentait ce secret gardé vis-à-vis de son amant. Cela n'allait pas, malgré les sophismes dont elle s'était étourdie, sans un obscur remords qui la gêna au point de lui rendre la composition de cette nouvelle lettre aussi difficile que l'avant-veille :

— « Mon Dieu, » se disait-elle en la terminant, « comment s'y prennent les femmes qui trompent leur mari? Moi, je n'ai qu'un peu de silence à garder et qui m'est déjà si pénible!...

l68 UN COEUR DE FEMME

Il ne faudrait point que cela se répétât souvent... »

Elle essayait de se persuader de la sorte qu'elle ne désirait pas revoir Casai aussi tôt. En réalité, quand elle arriva rue de Tilsitt, à l'heure du déjeuner, avec la précieuse ombrelle, si elle n'y avait pas trouvé Raymond, elle eût été un peu déçue. Mais elle avait deviné juste sur l'efFet produit par son imprudente phrase. La première action du jeune homme, en quittant la rue Matignon, avait été de donner à son cocher l'adresse de l'hôtel de Candale. Il avait trouvé la comtesse en train d'examiner des bijoux posés dans des écrins ouverts, les plus récents de ces petits chefsd'œuvre d'orfèvrerie autour desquels les joailliers d'Old Bond Street et ceux de la rue de la Paix se livrent des batailles quotidiennes.

— « Vous arrivez bien, » s'écria-t-elle gaîment à la vue de Casai; « lequel préférez-vous de ces bracelets?... » Et elle lui tendit deux cercles d'or, l'un revêtu d'un émail noir sur lequel le mot T{ememher était écrit en lettres de roses, l'autre fermé par une montre microscopique, original paradoxe d'élégance tombé aujourd'hui dans la vulgarité.

— « Mais celui-ci, » dit le jeune homme en désignant le second des deux objets, a II a un double avantage : celui d'abord de ne pas étaler une devise prétentieuse, et puis, c'est si commode

pour les adieux... Mais oui, » insista-t-il avec son rire gai, « une femme s'ennuie avec son amant; elle n'ose pas consulter la pendule pour voir si elle peut décemment filer. Elle met les bras autour du cou du bien-aimé, elle appuie sa jolie tête, comme cela, de profil, et regarde l'heure à son poignet... »

— « Ça vous ressemble, cette idée-là, » dit la comtesse, oc Vous mériteriez que vos impertinences fussent répétées à la personne pour qui j'ai choisi ce bracelet; et elles le seront, pour vous punir, pas plus tard que demain matin. »

— oc Si c'est M™® de Tillières?... » fit Casai.

— ce Voyez-vous qu'il a deviné tout de suite! » interrompit la comtesse. « Alors, si c'est M™® de Tillières?...»

— a Soyez juste, » continua Raymond, a répétez-lui mes impertinences, comme vous dites, mais devant moi, que je puisse me défendre. »

— oc Etes-vous libre demain matin? » fit la comtesse, a Venez déjeuner; mais tâchez de mériter cette gâterie, car c'en est une de vous prier ce jour-là. »

Et elle lui expliqua avec force détails toute l'histoire de leur amitié, que Casai n'eut pas de mérite à écouter religieusement. Si bien qu'à son entrée dans le petit salon de la rue de Tilsitt, la première personne qu'aperçut Juliette fut le jeune homme. Oui, elle eût été un peu déçue

qu'il n'eûu pas essayé de se rapprocher d'elle ainsi, et pourtant elle ne fut pas hypocrite de prendre aussitôt la physionomie mécontente et comme serrée, qu'elle avait eue le jour où Casai faisait chez elle sa première visite. Les situations ambiguës fournissent prétexte à ces contrastes. Elle devait être tour à tour, successivement et avec la même bonne foi, atteinte dans son intérêt pour Raymond ou touchée dans ce qu'elle croyait devoir à Poyanne aussi longtemps qu'elle laisserait place en elle aux complications sentimentales qui l'amenaient, dès cette première période, à être émue à la fois par ces deux hommes. Mais si Casai eut la naïveté de prendre au sérieux le reproche muet d'indiscrétion que lui adressait cette subite froideur, Gabrielle n'y vit qu'une courte comédie destinée à tromper un demi-remords. Elle était, elle, rayonnante de gaîté communicative en prenant le bras de son confident de la veille pour passer dans la salle à manger, tandis que Candaie conduisait Juliette. Les mondaines ont un goût particulier pour organiser de ces petits déjeuners à la fois clandestins et innocents dont tout leur plaît : la fantaisie de l'intimité plus libre, la certitude qu'aucun importun ne les dérangera, et, osons le dire, la joie un peu animale de manger de bon appétit. C'est avec le souper, quand elles soupent, le seul repas auquel leurs jolies dents blanches fassent vraiment honneur.

LA EENTE INSENSIBLE I7I

Le matin, elles se sont levées trop tard et n'ont qu'à peine grignoté les rôties beurrées de leur thé. Elles arriveront pour dîner à huit heures, serrées dans leur corset comme un horse-guard dans sa tunique rouge, fatiguées de la journée, l'estomac troublé par le thé, les pâtisseries et les tartines des cinq heures, préoccupées de vingt intérêts de cœur ou de vanité, et, devant un repas dont le seul menu réveille un écho dans l'orteil d'un goutteux, elles mangeront à peine de quoi soutenir leurs nerfs jusque vers minuit. Vers midi, au contraire, elles ont déjà marché, respiré l'air du Bois. Elles portent un petit costume anglais d'une étoffe souple et pas trop ajusté. Le déjeuner avec une amie ou deux, et un ou deux amis, — pas plus, — c'est alors une petite fête improvisée, d'autant plus que celui qu'elles veulent bien y associer est nécessairement un oisif et qui n'a d'autre métier que de leur plaire. A Paris, aucun homme occupé ne déjeune, et ce dont elles sont plus friandes que d'une aile de perdreau froid à déchiqueter, c'est du temps de ceux à qui elles donnent ce titre flatteur et absorbant d'ami. On s'étonne souvent que leurs choix, non seulement en passion, mais en simple affection, s'égarent sur des personnages sans autre esprit qu'un bagout insignifiant, sans autre mérite apparent que de bonnes manières et un bon tailleur. On trou-

veraît que, neuf fois sur dix, ces inexplicables Favoris ont aussi cette qualité, la première de toutes, qu'ils sont toujours là. Au fond de la rancune que lA^^ de Candale conservait à Poyanne, il y avait ce grief spécial : elle lui en voulait, occupant une grande place dans la sympathie de Juliette, de se tenir, comme il faisait, hors de ces menues relations. Le double désir de ne pas compromettre M™® de Tillières et.

de suffire à ses travaux avait en effet conduit le comte à se retirer presque absolument du monde, et GabrieUe, en regardant son amie et Casai assis l'un en face de l'autre à cette table de déjeuner, ne pouvait s'empêcher de se tenir à elle-même ce petit monologue, avec cette puissance de dédoublement que les écrivains modernes s'imaginent avoir découvert, — comme si toutes les femmes n'excellaient pas depuis des siècles et naturellement dans cet art de vivre à la fois et de se regarder vivre.

— a Ma petite Juliette s'obstine à garder. sa mine sévère. Elle voudrait bien nous faire croire qu'elle est fâchée. Mais il ne faudrait pas avoir, madame, cette distraction dans vos yeux, en me parlant, qui me prouve que vous n^écoutez que M. Casai en train de causer avec Louis... Si elle pouvait s'éprendre pour lui d'un sentiment véritable pourtant et si ce mariage avait lieu?... Qu'elle épouse ce sauvage d'Henry de Poyanne,

et je la perds, au lieu qu'avec Raymond, qui a les goûts de Louis, nos goûts, nous mènerions une si gentille vie... — Lui, me paraît tout à fait emballé... Bon, elle se déride. Ce qu'il vient de dire est fin, et comme il la regarde peu à peu !... Allons. Il lui parle. Elle lui répond. Elle s'apprivoise... »

C'était, ce petit commentaire muet, l'accompagnement d'une de ces causeries qui vagabondent, suivant la règle ordinaire, à travers les infiniment petits des préoccupations parisiennes et qui vont des courses d'Auteuil à la politique, ou du dernier- procès à des détails de cuisine, en passant par le théâtre, et les allusions au plus récent scandale, jusqu'à ce qu'un hasard de conversation ayant amené Candale à dire à Raymond :

— oc Je t'ai admiré, hier. C'est la première fi^is que je t'aie vu refiiser de te mettre en banque, et avec Machault, qui gagne toujours... »

— « Je vieillis, » répondit l'autre en haussant les épaules, a je suis brouillé avec la dame de pique. »

— a Voilà du moins un caprice raisonnable, »

fit Gabrielle, oc mais de quand date-t-il et combien durera-t-il? »

— « Ce n'est pas un caprice, madame, je vous le jure, » répliqua le jeune homme avec la même simplicité sincère qu'il avait mise la veille à donner sa parole. Cette phrase, intelligible à

la seule Juliette, la fit tressaillir dans ses fibres profondes. Casai lui eût dit en propres termes qu'il l'aimait, elle n'eût pas éprouvé une émotion plus forte. Elle détourna les yeux une minute, pour qu'il n'y lût point les sentiments confus qui l'agitaient, et parmi lesquels dominait une espèce de plaisir invincible. Elle aurait dû, prenant ces mots comme ils avaient été prononcés, s'enfermer dans un quant à soi de plus en plus impénétrable. A partir de ce moment, il lui fut au contraire impossible de garder son masque de défense. En lui prouvant le bienfait immédiat du premier conseil reçu, Raymond ne l'excusait-il pas à ses propres yeux de l'accès trop facile qu'elle lui avait déjà donné auprès d'elle ? Et par-dessus tout il continuait de lui plaire infiniment, grâce à ce magnétisme personnel qui déconcerte toutes les analyses et qui semble justifier la dure formule des savants qui considèrent l'amour comme un simple phénomène physique. — Il est certain que Louis de Candale avait depuis longtemps quitté le fumoir où l'on était venu après déjeuner, et la jeune femme, elle, était encore là qui subissait le charme de la présence de Raymond. Cet abandon à ce charme était si complet qu'elle fut prise d'un saisissement lorsque, ayant regardé par distraction la montre du bracelet que la comtesse lui avait passé au poignet, elle vit comme l'aiguille avait marché.

LA PéNTE INSENSIBLE lyf

"— Qc Trois heures! » s'écria-t-elle avec une réelle surprise, a et ma voiture que j'ai commandée à deux!... Allons, je me sauve... »

— a Veux-tu m'attendre? » demanda Gabrielle, a je sors avec toi. »

— oc Ah !» dit Juliette qui remettait son chapeau devant la glace, oc je voudrais bien, mais je dois aller prendre ma cousine. »

EUe s'étonna elle-même, en descendant l'escalier, de ce nouveau mensonge inventé si soudainement. Pourquoi ? Sinon qu'elle n'aurait pu, à cette seconde, supporter sans en souffrir les taquineries certaines de Gabrielle. Les secrets reproches de sa conscience grondaient déjà trop fort dans son cœur. Comme d'habitude en quittant la rue Matignon, le valet de pied avait mis dans le coupé la correspondance arrivée par le courrier de midi. Il s'y trouvait trois lettres, dont une de Poyanne. M*"® de Tillières en regarda longtemps la suscription avant de l'ouvrir. Elle venait d'avoir, à un degré presque insoutenable, l'impression qu'elle se conduisait très mal envers cet ami absent. Sous l'influence subite de ce remords, elle le vit dans cet exil de Besançon, assis à sa table et lui écrivant, au sortir des luttes fiévreuses de la politique, pour se rafraîchir l'âme à son cher souvenir. Tous les motifs de tendre admiration qui l'avaient attachée au noble orateur se réveillèrent à la fois en elle. Ses mains

frémissaient en déchirant l'enveloppe. Peut-être, si elle avait, cette fois, rencontré dans ces pages une phrase de chaude effusion, aurait-elle retrouvé là, dans ce court instant de crise intérieure, la force de se reprendre tout d'un coup. Les minutes les plus décisives de notre existence sentimentale sont celles-là, quand l'émotion nous envahit trop vivement pour que nous puissions nous tromper sur sa nature, sans que cependant elle ait encore noyé en nous tous les scrupules. Mais c'était de nouveau la lettre gaie, vaillante, presque insoucieuse, que le comte croyait devoir plaire à sa maîtresse. Pas un mot n'y vibrait qui pût toucher l'âme déjà malade de Juliette à la vraie place. Ah ! les malentendus des éloignements ! Les cruelles, les irréparables mésintelligences qu'emportent et que redoublent ces feuUlets sur lesquels nous ne savons pas, nous n'osons pas mettre tout le sang de notre amour et toutes ses larmes! Ecrire à la femme que Ton aime, après plusieurs jours de séparation, c'est lui parler sans voir ses yeux; — c'est jeter des paroles dont le retentissement dans cette créa^ tion idolâtrée vous échappe, hélas ! et qui vous la perdent quelquefois pour toujours ; — c'est ne pas la sentir sentir ! Et elle lit votre lettre en répétant, ce que dit Juliette cette fois encore : a Comme il a changé! » Et ce n'était pas vrai; m;ïis le croire, pour elle, ét^it si dangereux, an

moment oîi elle aUait être entourée par la plus savante, par la mieux conduite des séductions!

Il faut dire, en efFet, pour ne pas être injuste envers cette charmante femme et d'ordinaire si prudente, que Raymond eut Fart, durant les quelques semaines qui séparèrent ces premières rencontres et le retour de Poyanne, de se conduire avec un tact impeccable. Il eût été renseigné avec une exactitude absolue sur l'isolement momentané de M™* de Tillières, qu'il n'eût pas déployé plus de finesse délicate. Et ce n'était pas, chez lui, ce tact et cette finesse, le résultat d'un calcul. Non, il s'abandonnait tout simplement à la sincérité de ses propres émotions.

Là était pour Juliette le véritable péril : le jeune homme devait agir avec elle, naturellement et sous l'impulsion de sa sensibilité actuelle, comme il eût fait par la plus rusée diplomatie. A travers une vie si déprimante, il était resté assez fin de nature, assez artiste en sensations pour se laisser aller avec délices à l'attrait de rapports très nouveaux pour lui, et sans une seule de ces violences d'amour-propre qui, brusquant les attaques, donnent l'éveil à la défiance des femmes. Comme il se le disait, le soir de l'Opéra, dans ce langage expressif et brutal qu'il cessa bientôt d'employer en se par-

lyS UN COEUR DE FEMME

lant de Juliette, il était a pincé. » Or, quand un viveur professionnel et qui a beaucoup abusé de la galanterie, devient véritablement amoureux d'une femme honnête ou qu'il croit telle, il a des retours soudains d'adolescence, comme une ivresse de rajeunissement qui fait de lui un personnage nouveau et d'un singulier intérêt pour cette femme à laquelle il procure la plus douce des flatteries. Peut-être n'y a-t-il pas de phénomène qui montre mieux combien l'amour grefFe en nous, suivant l'admirable formule du philosophe antique, un animal nouveau sur l'animal d'habitudes, si bien qu'aimer c'est à la lettre devenir un autre et, au moins pour un temps, se conduire au rebours de son passé, de son caractère, de ses idées et de son être entier.

C'est parla tête que commence ce rajeunissement qui repose, comme toutes les conversions durables ou momentanées, sur une loi générale de l'intelligence. Nous avons tous l'imagination de nos mœurs. S'occuper d'une femme, pour un débauché, c'est donc voir avec un détail, précis comme les gravures d'un livre de libertinage, la manière dont elle se donnera, et la sorte de plaisir qu'il goûtera auprès d'elle. Et c'était bien ce coup d'oeil de connaisseur en impureté, dont Casai avait, dès le premier soir, enveloppé ]^me jg Tillières, la déshabillant de sa toilette de soirée et la toisant comme une fille. Dès leur

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seconde entrevue, il éprouva une impossibilité de la brutaliser ainsi dans sa pensée, — impossibilité qui grandit encore à mesure que les occasions de la rencontrer se multipliaient. Car il trouva bientôt le moyen de la voir sans cesse, tantôt chez M™« de Candale, tantôt au théâtre, tantôt rue Matignon. C'était là surtout, dans le têteà-tête du petit salon aux teintes effacées, qu'il devait sentir mieux le mélange de passionné désir et d'absolu respect que lui imposa Juliette presque tout de suite. Elle eut, dès la troisième visite, et durant celles qui suivirent, dans le bonjour gracieux et réservé tout ensemble dont elle l'accueillait, dans le geste par lequel elle prenait quelque ouvrage en le faisant s'asseoir, dans le son de sa voix aux premières phrases, comme une façon d'abolir la familiarité acquise lors de la causerie précédente, et la moitié de cette nouvelle conversation se passait ainsi à reconquérir le terrain perdu. Puis, lorsqu'elle se détendait dans un demi>abandon, elle gardait des yeux à la fois impénétrables et inaccessibles, une chasteté d'attitude qui ne permettait pas la plus légère audace de paroles, et, surtout, elle donnait cette impression d'un être si vivement sensible qu'un rien le froisse, défense plus sûre qu'aucune autre sur un homme vraiment épris. C'est la fleur aux pétales trop fragiles devant laquelle hésitent les doigts qui voudraient la cueillir, et Casai, vaincu par cette

l8o UN COEUR DE FEMME

influence, prit vite l'habitude de s*en aller de ses visites sans avoir rien fait que de jouir du frémissement intérieur dont le pénétrait cette présence, quitte à se raisonner sur le trottoir de cette solitaire rue Matignon.

— a Et moi, » songeait-il, « qui me suis tant moqué lorsque je voyais un camarade tombé par une femme!... Mais il faut avouer que celles! ne ressemble à aucune autre... » Puis, comme il avait de l'esprit avec lui-même, malgré son émotion : — « C'est aussi ce qu'ils disaient tous, » ajoutait-il. Et, après un éclair de doute : — c( Non, cette fois je ne me trompe pas, je m*y connais, elle est unique... »

Il s'abîmait alors dans l'occupation habituelle aux amoureux, depuis le commencement du monde, et qui consiste à se démontrer par le menu les raisons que l'on a de préférer son amie à toutes les autres. C'était là, semble-t-il, une occupation bien fade pour un homme, blasé, comme celui-là, sur tous les plaisirs. Mais ce qui ajouta aussitôt à la griserie de ce roman intérieur un piquant singulier, c'est que précisément il s'accomplissait pour Raymond dans des conditions d'existence aussi peu favorables que possible à des sentiments de cet ordre. Comme il continuait de voir ses amis et de vaquer à ses occupa* tions d'homme de club et de sport, il éprouva presque tout de suite à un extrême degré cette

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impression d'une vie dédoublée, qui correspond si bien, chez les civilisés, à la multiplicité de la personne et qui donne à toute liaison cachée, futelle innocente, une poésie de mystère. D'ailleurs le détail d'une des journées, prise au hasard, et qui peut être donnée comme le type de la vie du jeune homme pendant ces quelques semaines, montrera, mieux que ne feraient toutes les analyses, les complexités de cette passion, à laquelle il ne fallut que ce temps-là pour grandir et se développer dans le décor des habitudes les plus contraires à toute passion.

... Un mois est déjà passé depuis qu'à l'Opéra, Casai a si timidement demandé la permission d'une visite. Il est dix heures du matin. Le jeune homme s'habille dans le cabinet de toilette de son hôtel de la rue de Lisbonne. Sur une petite table placée devant la fameuse bibliothèque de bottes, se trouve un écrin ouvert qui montre un collier de perles destiné à servir de cadeau de rupture à Christine Anroux. Elle lui est devenue, cette pauvre actrice, tout à fait insupportable, au point qu'il s'est décidé à en finir avec elle, d'une manière définitive, lui qui disait : a Je n'ai jamais rompu avec aucune femme. Je les garde toutes. » Sur un fauteuil à bascule, se balance Herbert Bohun, venu pour monter à cheval avec lui. Demeuré athlétique malgré ses excès, avec un visage délabré et des épaules de boxeur, l'Anglais bat

l82 UN COEUR DE FEMME

le tapis de la pointe de sa badine et par exception il parle, ce qui ne lui arrive guère, d'habitude, avant midi. Il raconte, en style télégraphique, sa soirée de la veille :

— ce Excellent dîner, hier, chez Machault... Je n'aurais pas donné ma soif pour vingt livres, en me mettant à table... Château-Margaux blanc, très recommandable; un 69 de Latour, ensuite, excellent; du Champagne, trop doux; puis du pono rouge, supérieur... Chez Phillips ensuite. T'y ai attendu... Voilà ma guigne. Pas pu me finir de la nuit, même avec son whisky... »

Tandis que ce terrible maniaque d'alcool, célèbre pour avoir dit aux Indes, en tombant dans une rue, lors d'un tremblement de terre : c Je ne me croyais pas si plein que ça..., » déplore en ces termes son étrange déception de la nuit, Raymond, assis à sa toilette, sourit à sa pensée. Il se revoit à cette même heure où Herbert l'attendait chez Phillips, dans le salon de la rue de Tilsitt, causant avec Gabrielle et Juliette. De quoi? U ne se rappelle que la toilette de M™* de Tillières, sa robe de dentelle noire sur de la moire rose, la même que celle du premier soir. Et comme Herbert insiste :

— a Voilà six jours que tu me manques!...

quelque nouvelle bourgeoise, hein?... d

— a Ma foi non, » dit Casai, a Je me suis couché à onze heures, j'étais fatigué. »

— ce Ça te réussit, » reprend l'autre. « Teint excellent, œil frais, bonnes conditions. Tu es prêt? »

Le fait est que, depuis des années, Casai n'avait pas été aussi joli garçon qu'à ce momentlà, et aussi jamais la sensation de la vie physique n'avait été plus forte en lui. Les femmes de haute galanterie qui se promenaient dans l'avenue du Bois, par ce matin de printemps, se dirent Tune à l'autre en le voyant passer à cheval avec lord Herbert :

— a II est étonnant, ce Casai, toujours vingtcinq ans! »

Dans ce rajeunissement des libertins par un amour romanesque, un second principe, et le plus puissant, quoique en apparence si contraire à ce romanesque même, réside en effet dans la soudaine interruption de leurs constants excès. Une sorte de convalescence anormale se produit alors dans leur physiologie. L'épuisante fatigue de la fête quotidienne se remplace par une économie de forces qui renouvelle toutes les énergies de l'homme, et, — telle est l'ironie de la nature, — ce renouveau est perçu le plus souvent par celui chez lequel il s'accomplit, sous la forme d'une joie sentimentale! Jamais Casai n'avait éprouvé plus de plaisir à monter, non pas le paisible Boscard, mais Téméraire, — par Roméo et Fichue-Rosse, — le plus vif de ses chevaux, et quand les deux

amis reviennent déjeuner rue de Lisbonne, c'est encore Casai qui mange de bon appétit, tandis que l'ivrogne goûte à peine aux plats exquis pré^ parés par le cuisinier artiste que Raymond a hérité de son père. Il y a pourtant une autre cause plus noble à la gaîté du jeune homme que la poussée brutale de la force et de la santé. Dans la causerie de la veille il a surpris une allusion faite par ^me de Tillières à une course projetée dans un magasin de la rue de la Paix, et il s'est promis à lui-même de guetter le coupé qu'il connaît déjà si bien. La joie de faire ainsi des actions d'écolier est le signe le plus indiscutable de la passion chez tout homme qui a passé trente-cinq ans, surtout quand cet homme est dressé au positivisme réfléchi que la grande débauche suppose, comme les affaires et la politique. Voilà donc Raymond se promenant entre la place Vendôme et l'avenue de l'Opéra, comme un provincial en mal d'élégance et fouillant du regard toutes les boutiques les unes après les autres. Son cœur bat plus vite, il vient de reconnaître Juliette à travers une vitrine. Et il entre, et il prend la physionomie confuse d'un collégien surpris en fraude, poui la saluer! Mais comme elle n'a point paru fâchée, il la reconduit à sa voiture avec un bonheur d'enfant qui le suivra tout le reste de l'après-midi. Tout à l'heure, quand il tirera au cercle de la place Vendôme^ les artistes en escrime pourront

LA PENTE INSENSIBLE l8f

admirer son jeu, les hygiénistes critiquer son abus des exercices, et les autres habitués, couchés sur les divans rouges, dans leur costume de salle, prolonger leurs habituelles discussions sur la méthode française et la méthode italienne; il ne songera, lui, qu'à une tête blonde s'inclinant pour un adieu à une fenêtre de voiture, et le soir il y songera encore chez M°^® d'Arcole, où il s'attardera dans l'espérance de revoir la même tête blonde apparaître et ces yeux — si doux qu'ils l'aflTolent, si réservés et si pénétrants qu'ils l'arrêtent toujours sur le bord d'un aveu! Mais Juliette n'arrive pas, et, au lieu d'aller se consoler chez Phillips ou au club, Raymond rentre seul rue de Lisbonne, en se raisonnant :

— a Je suis tout de même un peu trop naïf..

De deux choses l'une : ou c'est une coquette ou elle a un sentiment pour moi. Dans les deux cas, il faudrait agir. Je me dis cela tous les soirs, et puis le lendemain je me laisse prendre à ce joli regard. Je ne me reconnais plus. Mais quoi?... Jamais je n'ai rencontré quelqu'un qui de loin lui ressemble... Il n'y a pas à dire, quand elle est là, je redeviens petit, petit. Et elle?... si je lui déplaisais, est-ce qu'elle me recevrait, comme elle fait, des trois ou quatre fois par semaine?... Elle savait que je devais aller chez la duchesse, ce soir, on l'a invitée devant moi. Pourquoi n'est-elle pas venue?... Elle avait quelque chose de triste dans les yeux au-

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jourd'hui, comme une souffrance. J'ai cependant fouillé dans sa vie. Il n'y a rien, absolument rien, pas une ombre d'ombre d'histoire... Qu'est-ce qui peut la faire se reprendre ainsi sans cesse, comme si elle luttait contre une pensée? Quelle pensée?... Mais c'est bien simple. Elle m'aime et elle ne veut pas m'aimer. Allons, ce sera pour demain. »

... Oui. Quelle pensée? Le jeune homme s'endort sur cette question à laquelle sa profonde connaissance des femmes lui permet de faire cette réponse, délicieusement apaisante pour son inquiétude. Il n'a pas tort d'interpréter ainsi les incertitudes qu'il devine dans les manières d'être de M°^® de Tillières, mais il se trompe, en croyant, comme il fait, que les principes religieux, le désir de sauvegarder une situation mondaine, la défiance contre son caractère, à lui, le fidèle souvenir d'un mari perdu tragiquement, produisent ces va-et-vient dans le cœur de Juliette, ces abandons tour à tour et ces reprises. Cette pensée qui va sans cesse grandissant dans ce cœur qu'une pente insensible a déjà conduit hors du chemin tracé par sa volonté, c'est que le retour de Poyanne approche et approche à chaque heure, à chaque minute...

Encore quinze jours, encore dix, encore cinq, et il sera là, et il faudra lui expliquer comment

elle a laissé un nouveau venu entrer dans son intimité, — et quel nouveau venu ! — sans en prononcer le nom une fois dans ses lettres, jusqu'à ce qu'enfin, après tant d'incertitudes, tant de remises à plus tard, tant d'innocentes et coupables faiblesses, il ne reste plus que deux jours, plus qu'un jour, plus que quelques heures...

— Ah! qu^elles sont dures à passer, ces dernières heures où l'attente de ce qu'elle appréhende se mêle d'une façon si cruelle au remords de ce qu'elle a permis — elle ne se rend plus compte elle-même comment. Ce serait si peu pour un autre, si peu même pour elle, à condition qu'elle eût parlé!... Demain, Henry entrera dans ce petit salon oh Casai est encore venu aujourd'hui. Que lui dira-t-elle? Pourquoi a-t-elle prévu cette difficulté dès le premier soir, et pourquoi, la prévoyant, a-t-elle laissé arriver les choses à cette crise?... Si elle dit la vérité à l'absent, quelles phrases trouvera-t-elle pour lui détailler les nuances de sentiment par lesquelles elle a passé et qui l'ont conduite à faire une série d'actions qu'elle savait déplaisantes à Poyanne, — et à les faire en les taisant? Mais elle-même les connaît-elle, ces nuances ? Ose-t-elle se regarder dans l'âme avec son habituelle sincérité ? Non. Elle a trop peur d'y d(5couvrir quelque chose qu'elle sair pourtant

l88 UN COEUR DE FEMMI

s'y cacher. Si elle continue de se taire, peut-elle espérer que son amant ne découvrira pas qu'elle reçoit Casai, — sinon comme d'Avançon, Miraut et quelques autres, du moins d'une façon presque régulière? a Son amant... » Elle se répète ces deux mots comme si elle reprenait la conscience abolie depuis plusieurs semaines d'une situation qui est lé secret dangereux et l'engagement définitif de sa vie. Et elle essaie de se ressaisir, de comprendre du moins sous quelle influence elle a laissé ainsi les journées succéder aux journées, l'une entraînant l'autre dans un tourbillon qui l'a conduite où elle en est maintenant. Elle a beau se démontrer que, pendant ces quelques semaines écoulées avec une rapidité qui lui semble aujourd'hui surnaturelle, Raymond n'a pas prononcé une parole qui n'eût pu être écoutée par Poyanne, — établir par les faits que ses relations avec le jeune homme se réduisent à d'innocentes visites, à d'officielles rencontres au théâtre ou chez M™* de Candale, — s'affirmer qu'elle n'a pas, fût-ce une minute, outrepassé ses droits de femme, indépendante après tout, — fixer son esprit sur cette idée qu'elle a voulu seulement exercer une action de bienfaisance en recevant un homme mal jugé, — ces paradoxes de conscience qui lui ont semblé si spécieux s'évanouissent devant la nécessité d'une explication pourtant bien

simple. Pourquoi donc Tattente en est-elle si douloureuse à la pauvre femme, qu'elle passe au lit, en proie à la plus cru.elle détresse morale, toute l'après-midi qui précède le retour de celui à qui elle s'est donnée pour toujours?... A peine si un rais de lumière glisse à travers les rideaux de cette chambre close. Elle est là, les yeux ouverts, les tempes battantes de migraine, qui regarde... Que regarde-t-elle ? Et quelle tempête se déchaîne donc dans sa conscience troublée? Un coup frappé à la porte, faiblement mais si distinctement à cause du grand calme, la fait tressaillir, et elle voit entrer Gabrielle qui, ayant su par ÎA^^ de Nançay la nouvelle du retour d'Henry de Poyanne et la migraine de son amie, a voulu voir cette dernière. La petite comtesse s'assied auprès du lit. Elle prend dans ses mains les mains brûlantes de Juliette, et elle lui dit, avec cet instinct de curiosité qui se mélange à la pitié chez les meilleures des confidentes :

— ce Alors, Poyanne revient demain? »

— a Oui, » répond M°^^ de Tillières d'une voix éteinte.

— a Mais, 3D reprend M°^^ de Candale en se rapprochant d'elle plus encore, ce est-ce qu'il ne va pas être un peu jaloux de notre ami? .. »

— ce Ah ! tais-toi, » dit Juliette en serrant plus fortement la main qui tient la sienne, ce ne m'y fais pas penser. »

— a Allons, » insiste la comtesse, a voilà ce qui te fait si mal, c'est de t'exalter de la sorte pour des scrupules d'enfant. Tu es bien libre de recevoir qui te plaît, peut-être... Et veux-tu qu'une fois je te parle comme à ma sœur? Il te plaît beaucoup, Raymond, et veux-tu que je te dise encore quelque chose et que tu sais bien?... y>

— ce Non, tais-toi, » redit M™^ de Tillières en se redressant et regardant l'autre avec égarement. « Je ne veux pas t'entendre. »

— ce Mais, » continue Gabrielle qui, devant ce trouble pour elle inexplicable, se décide à frapper un grand coup, ce pourquoi ne l'épouserais-tu pas ? »

— ce L'épouser? » s'écria Juliette d'un accent déchiré, a mais c'est impossible, entends-tu, impossible. »

— ce Et pourquoi ? »

— ce Parce que je ne suis pas libre, ]» dit la malheureuse en se laissant retomber sur ses oreillers; et voici qu'à travers ses sanglots, son cœur gonflé de peines inavouées se répand dans un aveu que M™^ de Candale écoute en pleurant, elle aussi. La fidèle Sainte ne se dit pas ce que quatre-vingt-dix-neuf femmes sur cent se diraient à sa place en apprenant que leur meilleure amie a un amant et a su si bien le cacher : a J'ai été trop sotte. » Elle n'en veut pas à Juliette de

l'illusion oîi elle est restée depuis des années sur le véritable rôle de Poyanne dans cette existence. La petite comtesse possède une trop grande manière de sentir pour s'abaisser à ces mesquineries-là. Elle comprend seulement avec épouvante quel jeu terrible elle a joué en jetant^ comme elle a fait, Casai dans la vie de M™* de TiUières. Elle demeure terrassée de son œuvre, car elle n'a plus une minute d'hésitation maintenant. Elle voit distinctement ce que Juliette n'ose pas lire dans son propre cœur, un commencement d'amour passionné pour Raymond, et cela dans le même éclair de révélation qui vient de lui apprendre la liaison avec Henry. — a Ah !

pauvre! pauvre! » gémit-elle en couvrant son amie de baisers, puis avec angoisse :

— ce Mais que vas-tu faire? »

— a Ah! » dit M"^*^^ de Tillières avec désespoir, ce est-ce que je sais, maintenant? »

102 UN COEUR DE flUSÊt

RESTES VIVANTS d'uN AMOUR MORT

ERTAiNES parties de notre caractère sont si profondément spéciales, si intimement et naturellement nôtres, que la passion, cette magicienne et qui transforme tant de choses dans l'être humain, laisse ces parties-là intactes. M^^ de Tillières, entraînée, emportée comme malgré elle sur le périlleux chemin d'un nouvel amour, durant ces semaines d'intimité croissante avec Raymond, n'en avait pas moins continué d'être, pour ce qui ne touchait pas à ce sentiment en train de grandir, la femme discrète et prudente de toujours, celle que les malveillants accusaient d'être un peu en dessous, et dont les admirateurs adoraient la réserve

RESTES VIVANTS d'UN AMOUR MORT I93

délicate. Elle avait trouvé le moyen, pendant ce mois et demi^ et au jour la journée, que ni sa mère ni ses familiers ne rencontrassent trop souvent Casai. Un de ces amis pourtant était moins facile à tromper que les autres, ce d'Avançon qui, dès la première visite du jeune homme, avait éprouvé, en face de cet hôte inattendu, un inconscient mouvement de défiance. Sa sortie de cette fois-là, puis sa dénonciation sur la séance du jeu au club, avaient été reçues d'une manière qui contrastait trop avec l'habituelle docilité . de Juliette pour ne pas l'étonner. Il avait donc ouvert les yeux et bientôt acquis la mortifiante conviction qu'une amitié se nouait entre Casai et Juliette, grâce à l'entremise de M"^® de Candale. Il lui avait sufl5 de venir rue Matignon à l'improviste et d'y trouver Raymond, d'aller à l'Opéra ou au Théâtre-Français, et d'y voir le même Raymond causant avec M™*^ de Tillières, pour que sa défiance du début s'exaltât jusqu'à une jalousie aussi passionnée qu'elle était, en droit strict, peu justifiée. La jeune femme redoubla cette jalousie en s'en montrant irritée, et elle le lui dit, un jour qu'il recommençait ses diatribes contre la jeunesse moderne, d'une façon qui lui ôta l'envie de reprendre ce sujet de discussion. Le vieux Beau nourrissait à l'égard de M™^ de Tillières un sentiment trop mêlé d'intérêt et de vanité pour le sacrifier à

une pique d'amour-propre. Il avait d'abord pour elle une affection vraie, — car c'était un tendre, un fidèle cœur sous ses dehors de. diplomate désabusé et malgré ses maladresses de Sigisbée honoraire; — puis il se servait de cette adroite amie pour garder un peu de paix dans son ménage, ayant dans M°^^ d'Avançon, qu'une maladie nerveuse retenait à l'appartement depuis des années, la plus acariâtre des compagnes; — enfin, il était fier de représenter la vie élégante auprès de cette créature si fine, au même titre que Poyanne représentait la politique, Miraut les arts, Accragne les bonnes œuvres, et le général de Jardes le souvenir de Tillières. S'il était assidu au whist de cinq heures, tantôt à l'Impérial, tantôt au Petit Cercle, s'il ne perdait pas une syllabe des racontars qui traînaient dans les salons ou dans les coulisses de l'Opéra, c'était surtout pour arriver chez son amie d'un air important et confidentiel, et il rapportait à la douce isolée un écho du Paris qui s'amuse. Il eût, certes, froncé le sourcil devant l'intrusion de tout nouveau venu dans le sanctuaire du petit salon Louis XVI.

Mais rien ne pouvait lui être plus désagréable que d'y voir précisément un des héros de cette vie élégante; — sans compter qu'il ressentait depuis des années pour Casai l'antipathie instinc* tive professée par les chefs de file d'une génération contre les chefs de file de la généradon

RESTES VIVANTS d'uN AMOUR MORT I9f

suivante. Le monde du chic et du sport ne se distingue en cela ni de celui des arts, ni de celui de la littérature ou du barreau, de l'armée ou de la magistrature. Faut-il ajouter qu'un détail exaspérait dans le cas présent cet antagonisme? A cette première visite de Casai, d'Avançon s'était un peu trop posé en maître et seigneur du paradis de la rue Matignon. Peut-être n'eût-il pas été fâché de laisser croire à des droits plus entiers que ceux dont il faisait étalage. Ces sortes de fanfaronnades entrent pour une forte part dans les rivalités entre amis des fenmies, qui n'ont pas la passion pour excuse. Les attitudes prises dominent si étrangement le monde obscur et changeant de notre sensibilité vaniteuse! Le plus clair résultat de ces diverses influences fut qu'à la veille du retour de Poyanne, le diplomate avait déjà livré trois batailles contre Casai, non plus auprès de M™* de Tillières, mais dans l'immédiat entourage de la jeune femme. Il avait commencé par la mère, chez laquelle il allait régulièrement, et il avait tracé là, de l'ancien ami de M™* de Corcieux, un portrait si noir qu'il avait manqué son but, par excès de zèle, — oubliant lui-même le grand principe de M. de Talleyrand, son idole : tout ce qui est exagéré est insignifiant.

— a Soyez tranquille, » avait répondu M°^® de Nançay, a s'il est tel que vous le dites, il ne viendra pas souvent chez Juliette. »

Et elle avait parlé à sa (ille, avec une indulgente ironie, des inquiétudes de leur commun ami. M™^ de Tillières s'était mise à rire, et une plaisanterie sur cette étrange jalousie, jointe à la parfaite tenue de Casai dans une ou deux rencontres, avait suffi pour que la vieille dame s'endormît dans son inaltérable confiance envers son enfant, d'autant plus que cette dernière avait ajouté, non sans une pointe de remords, en parlant de Raymond :

— <3c C'est un des intimes de M™* de Candale. »

D'Avançon, battu de ce côté, comme l'en convainquit une nouvelle conversation avec M™* de Nançay, s'était replié sur ceux des cinq habitués de la rue Matignon qui se trouvaient à Paris, Miraut et Accragne. Il savait à quel point Juliette était at jirhée à l'un et à l'autre. Si tous les deux venaiefs^ lui rapporter que l'opinion s'occupait déjà des assiduités auprès d'elle d'un viveur aussi scandaleux que Casai, sans doute elle forcerait le jeune homme d'espacer ses visites. Il y avait bien quelque indélicatesse dans le fait de mêler ainsi des amis, auxquels la présence de Casai chez Juliette pouvait rester inconnue, à la satisfaction de mesquines rancunes personnelles. Mais "infortuné diplomate ne se rendait déjà plus compte qu'il n'obéissait dans cette drconstanoe qu'à des mobiles égoïstes. Reçu plus froidement

rue Matignon depuis sa tentative auprès de la mère, il commençait de souffrir cruellement de cette situation nouvelle, et, s'il n'allait pas jusqu'à soupçonner M™* de Tillières de s'éprendre de Raymond, il n'avait pas si tort en apercevant un danger vague dans une intimité qui l'avait, au premier abord, simplement froissé. Il croyait donc de bonne foi servir les intérêts de sa meilleure amie, en arrivant, comme il fit une après-midi, dans l'atelier de Miraut, afin de donner l'éveil à ce dernier.

L'artiste habitait rue Vièté un hôtel contigu à celui qu'occupait alors son camarade d'Italie, le regretté Nittis, et qui fiit, en ces années-là, un joU rendez-vous d'amateurs rares et d'écrivains subtils. C'est sous l'influence de ce Napolitain aux yeux si épris des choses modernes que Miraut modifia sa facture et qu'il inaugura particulièrement ses portraits au pastel, traités avec le décor familier des habitudes, au tour de la personne. En ce moment il était surtout célèbre par ses admirables tableaux de fleurs. Comme beaucoup de peintres d'une touche de pinceau presque féminine, ce maître en délicatesses est une sorte d'athlète aux larges épaules, avec un profil à la François I*'. Ce phénomène de contraste entre la physiologie apparente de l'homme et son œuvre s'est remarqué en sens inverse, et sans que nous puissions l'expliquer davantage, chez Delacroix,

198 UN COtUK DB FBMMB

par exemple, exécuteur chétif d'œuvres violentes, comme Puget jadis, et probablement Michel-Ange lui-même. Chez Miraut, tout le reste de la nature morale est à Tavenant. Cet Hercule a des douceurs de jeune fille dans le caractère, une timidité d'enfant, un naïf besoin de protection et de gâterie qui déconcerte comme la gentillesse de ces chiens énormes, aussi forts que des lions et plus domptés que des caniches. C'est grâce à la fréquence de semblables anomalies que s'est créée cette figure du bon géant qui traverse tant de légendes, et dont la plus populaire incarnation demeure le Porthos du joyeux et génial Dumas. Quand d'Avançon entra dans l'atelier, le peintre était debout à son chevalet, en train de copier une touffe d'oeillets, blancs, safranés et rouges, — somptueusement vêtu de velours noir, suivant sa coutume, et clignant son œil brun pour y voir plus fin. C'était une magie que la ténuité du coup de pinceau donné à petites touches par cette main, vigoureuse à briser une pièce de cinq francs. Il fit grand accueil au diplomate, tout en continuant de peindre et de causer, avec cette facilité à s'occuper de deux choses à la fois, qui dévoile un côté mécanique, presque ouvrier, dans le talent des peintres. C'est bien aussi pourquoi ils demeurent presque tous si gais à travers la vie, tandis que l'écrivain, de plus en plus privé de mouvement, «obligé à l'absorption continue de la

pensée dans son travail, va toujours et toujours s'attristant. D'Avançon était trop un homme du monde, dans la mauvaise acception du terme, pour ne pas mépriser un peu cette sorte de nature, et il ne fréquentait guère rue Viète. Il comptait que cette rareté même de ses visites donnerait plus d'importance à sa révélation sur Tamitié nouvelle de Casai et de Juliette. C'était calculer sans l'extrême finesse cachée dans la plupart des artistes, quand leur vanité n'entre pas en jeu. Tout en échevelant avec sa conscience habituelle les pétales de ses jolies fleurs, Miraut s'était demandé aussitôt quel intérêt amenait le diplomate chez lui. Il comprit de quoi il s'agissait au son de voix avec lequel l'autre l'interrogea tout d'un coup :

— « Etes-vous homme à rendre un vrai service à M™* de Tillières ? »

Et d'Avançon recommença le récit, nuancé pour la circonstance, que M™* de Nançay avait déjà subi. A mesure qu'il parlait, il pouvait voir la prunelle claire du peintre s'assombrir d'inquiétude. La seule idée de se permettre une observation vis-à-vis de Juliette faisait trembler la main du pauvre homme au point qu'il posa sa palette et ses pinceaux, pour répondre cette phrase, si simplement, mais si fortement logique :

— a Et pourquoi ne lui dites-vous pas cela vous-même? »

200 UN COEUR DE FEMMl

— « Parce que je ne suis pas bien avec Casai, » répliqua d'Avançon, « et que, venant de moi, ce conseil n'aurait par conséquent aucune importance. »

— (( Mais, » riposta le peintre, « c'est que moi, au contraire, je suis très bien avec lui, et, je vous le jure, vous vous trompez sur son compte. » Enchanté d'avoir imaginé cette échappatoire, il reprit ses outils et recommença de peindre en entonnant un éloge de Raymond, que le diplomate dut subir à son tour : — oc II a beaucoup d'esprit, savez- vous?... Il la divertira un peu, où voyez-vous le mal?... Tenez, je juge les gens du monde à un petit détail, moi qui. ne suis qu'un brave et honnête peintre. Quand j'entends un de ces connaisseurs de salon causer tableaux, je sais à quoi m'en tenir. Je me dis : toi, mon garçon, tu tailles, tu tranches et tu n'y entends rien, tu n'es qu'un vaniteux. Toi, tu n'as pas la prétention de m'apprendre mon métier, tu as l'esprit bien fait... Ainsi vous, d'Avançon, vous me voyez peindre depuis une demi-heure, vous ne m'avez pas donné un conseil. Voilà le tact, mon cher ami. Hé bien! ce Casai en est rempli et il a du

goût... ))

— « Ce que c'est que l'orgueil des artistes, » grommelait le vieux Beau un quart d'heure plus tard en descendant l'avenue de Villiers. « Celuilà est vraiment un brave homme, comme il le

RESTES VIVANTS j'UN AMOUR MORT 201

dit lui-même, et qui aime Juliette de tout son cœur. Casai lui aura servi quelques compliments sur une de ses toiles, et le voilà pris. Mais allons chez Accragne. C'est un austère qu'on ne gagne pas avec des flatteries... »

Et, de son pied resté léger malgré l'âge, un pied mince et chaussé du plus fin soulier verni à guêtres blanches, — le soulier de ses journées sans menace de goutte, — il franchissait le seuil de la haute maison, au cinquième étage de laquelle habitait l'ancien préfet de l'Empire. Resté veuf et sans enfants, après dix années du plus heureux mariage et au moment même où tombait le régime auquel il avait consacré sa vie, Ludovic Accragne s'était emprisonné dans les oeuvres de charité, comme un savant frappé au cœur s'emprisonne dans le travail. Il s'était renoncé lui-même, et il avait trouvé la paix dans cet oubli absolu de sa personne au profit d'une besogne de bienfaisance. Demeuré administrateur même dans la charité, par cette survivance du métier dans l'homme qui fait qu'un soldat vieillit en s'imposant une consigne et qu'un professeur retraité débite un cours à la table de famille, il acceptait vaillamment ce qui rebute les plus dévoués : le maniement de la paperasserie, la tenue minutieuse des courriers, la vérification des comptes. L'amitié pour M"^* de Tillières, qu'il avait connue toute jeune dans sa dernière préfcc-

cure et retrouvée à Paris, si solitaire, était la seule fleur de cette existence redevenue heureuse par Tabdication. Il convient d'ajouter, pour éclairer d'un jour plus complet cette figure originale, que ce juste avait hérité de son père, ancien haut fonctionnaire de l'Université, un fonds de voltairianisme invincible, sur lequel Juliette et M°^* de Nançay lui faisaient vainement la guerre. En se représentant les traits divers de cette nature, dans la cage de l'ascenseur qui le hissait le long de la haute maison, d'Avançon ruminait le moyen de l'aborder sans recevoir un de ces coups de boutoir que Ludovic Accragne lui prodiguait volontiers, à cause de ses élégances surannées.

— ce Bah ! » se dit-il, « j'emploierai le procédé qui m'a réussi à Florence en 66 avec Rogister...»

Il faut l'avouer, au risque de diminuer le mérite de cette unique négociation dont l'ex-diplomate était si fier, ce procédé avait consisté tout simplement à flatter la manie de ce comte Otto von Rogister, numismate érudit et ministre fort médiocre. D'Avançon s'était lié avec lui en visitant sa collection et lui cédant à titre gracieux une assez belle médaille qu'il se trouvait posséder. Cette amitié entre l'envoyé Prussien et le Français avait abouti à un de ces succès médiocres et inutiles, mais qiii font la gloire des chancelleries : — la connaissance avant l'heure d'une importante nouvelle, connaissance qui n'avait d'ailleurs

RESTES VIVANTS d'uN AMOUR MORT 20)

changé quoi que ce fut aux affaires en cours. Rogister avait été cassé aux gages pour son indiscrétion, mais il était parti de Florence si enchanté de sa pièce à fleur de coin, qu'il avait négligé d'en vouloir à son perfide adversaire, et depuis lors, ce dernier se croyait de la force d'un Rothan ou d'un Saint- Vallier, les deux collègues de sa génération les plus fameux au quai d'Orsay. On a vu à quelles maladresses cette naïve infatuation conduisait cet homme. Son très réel esprit et son très bon cœur étaient gâtés par le souvenir de cette réussite déjà lointaine, mais toujours présente à son orgueil. Qui mesurera les ravages qu'un succès isolé produit sur toute une destinée? Si d'Avançon ne s'était pas cru un génie supérieur pour l'intrigue adroite, il n'aurait pas conçu cet étrange projet de liguer les différents amis de Juliette contre Casai, et il ne se serait pas acharné comme il le fit, dans le sens le plus cruellement maladroit, exaspéré dans son amourpropre par son quadruple échec auprès de JuUette elle-même, de M™* de Nançay, de Miraut et d'Accragne.

Il aborda pourtant le grand homme de bien, comme il convenait pour le séduire, en le question nant avec détail sur cette œuvre de l'hospitalité de nuit, qui restera l'honneur de la charité mondaine à notre époque. L'ancien préfet rayonnait. Il déployait pour son interlocuteur complaisant

des projets d'hospices et feuilletait devant lui des budgets rangés dans des cartons verts, qui donnaient à ce cabinet le plus morne aspect bureau-. cratique. M. Ludovic Accragne était lui-même un personnage aussi rêche que son nom, avec un grand long corps tout en os, des mains et des pieds énormes et une tête chauve qui eût été d'une laideur presque repoussante si ce visage ravagé, dont les yeux bordés de rouge clignotaient derrière des lunettes bleues, n*eût été éclairé par un sourire d'une bonté angélique. Cette bonté se révélait aussi par la voix, — une de ces voix si chaudes et si douces qu'elles deviennent pour le souvenir la seule physionomie de celui qui parle avec cet accent-là, et cette voix se fit presque frémissante pour répondre lorsque d'Avançon eut prononcé solennellement sa phrase :

— a Maintenant, mon cher ami, laissez-moi vous entretenir d'un vrai service à rendre à M™* de Tillières. »

— « Lequel? » dit Accragne, aux lèvres duquel revint son bon sourire, aussitôt que l'autre eut nommé Casai. — oc Je sais ce que c'est, » continua-t-il. « Notre chère M™* de Tillières Ta intéressé à notre œuvre... Il nous a déjà souscrit dix nouveaux lits... Que voulez-vous? Il faut coqueter un peu pour l'amour des pauvres... Vous, clérical, vous ne pouvez pas vous en indigner.

RESTES VIVANTS D UN AMOUR MORT 20f

L'Église a bien inventé le Purgatoire pour nourrir le culte... »

— « Il ne me manquait plus que cela, » se disait d'Avançon en reprenant l'ascenseur après avoir dû essuyer cette fois, non plus l'éloge de Casai, mais quelques plaisanteries plus ou moins heureusement inspirées du Dictionnaire philosophique, « et il ne voit pas que si ce garçon donne son argent à cette œuvre que le diable emporte, au lieu de le jeter sur le tapis vert, ce n'est pas naturel!... C'est encore heureux que de Jardes soit absent, j'aurais sans doute appris que Casai se dévoue à quelque entreprise patriotique, la poudre sans fumée ou la direction des ballons ! Mais, patience. Poyanne va revenir, et, si je n'aime pas ses idées à celui-là, du moins il a du bon sens... »

C'est ainsi que le drame de cœur qui se préparait depuis plusieurs semaines, grâce au silence de M™* de Tillières et à ses complications dé sentiment, allait se trouver du coup amené à une crise aiguë par l'impardonnable maladresse d'un ami qui se croyait, qui était très dévoué. Mais comment aurait-il soupçonné que sa démarche auprès de Poyanne constituait pour Juliette le plus grand danger et préparait à Poyanne lui-même les plus cruelles douleurs ? De telles aventures représentent la rançon, parfois affreuse, des bonheurs

défendus. Elles ne sont qu'un cas entre mille de cette loi, évidente pour quiconque étudie la vie humaine avec suite et sans parti pris, à savoir que la plupart du temps nos fautes se punissent par leur propre succès. 11 y a, dans ce que nous appelons le jeu naturel des événements, comme une profonde justice qui nous laisse mener notre existence au gré de nos mauvais désirs ; puis la simple logique de ces désirs réalisés nous en châtie inévitablement. Juliette de Tillières et Henry de Poyanne s'étaient appliqués, des années durant, à tromper de leur mieux leur entourage le plus immédiat, sur le caractère de leur liaison. Ils y avaient réussi. Quoi d'étonnant qu'une des personnes de cet entourage, dupée comme les autres, vînt agir dans le sens de ses convictions et faire à ces amants, dont il ne soupçonnait pas les vrais rapports, un mal irréparable ? Le pire était que ce terrible d'Avançon, racontant pour la quatrième fois ses doléances sur l'intrusion de Casai rue Matignon, devait nécessairement outrer l'expression de sa pensée. Il avait dit à ^me Je Nançay : « On pourrait un jour parler de Juliette à propos de ces visites... ; » à Mirauc : « J'ai peur que l'on n'en parle...; » à Ludovic Accragne : a Je crois que l'on en parle... » Il devait dire à Poyanne : a Je sais que Ton en parle... » Et il ne donna même pas à M™* de Tillières le temps de le prévenir, tant la haine contre

Raymond s'était exaltée dans ce cœur d'homme de cinquante ans, oisif et jaloux. Poyanne était arrivé par un train de cinq heures du matin. A onze heures, d'Avançon, qui avait eu soin de s'informer de ce retour, lui débitait sa philippique : — a II n'y a que vous, mon cher ami, »

conclut-il, oc qui puissiez prévenir cette pauvre femme du tort qu'elle fait à sa réputation... J'aurais voulu lui parler moi-même... Mais, vous vous rappelez, elle est toujours à me taquiner sur mon antipathie envers les jeunes gens, comme si j'avais cette antipathie pour des hommes tels que vous, mon cher Henry !... En revanche, ces viveurs d'aujourd'hui me font horreur, c'est vrai. Ce n'est pas que je blâme la fête chez la jeunesse. Mes amis et moi, nous nous sommes beaucoup amusés, mais nous savions nous amuser... Nous n'aurions jamais imaginé de nous réunir comme ces messieurs, sans femmes, vous entendez, sans femmes, pour nous gorger de nourriture et nous griser à rouler sous la table!... C'est bon pour les Anglais, ces mœurs-là... Mais tout leur vient de Londres, aujourd'hui, leurs vices comme leur toilette... Croiriez-vous qu'ils prétendent ne pouvoir être chaussés que par un certain Domas, Somas, Tamas..., je ne sais plus, qui envoie un ambassadeur comme un roi, chaque printemps, passer la mer et visiter les chaussures de ces jeunes snobs?»

208 UN COHUR DE FEMMB

Le vieux Beau eût pu continuer longtemps à flétrir Tanglomanie de la jeunesse moderne. Le comte de Poyanne ne Fécoutait plus. A peine si l'autre, insistant : — oc Vous parlerez à M°^* de Tillières? » il répondit : — a Je tâcherai de trouver un joint. » Il venait de recevoir en plein cœur un de ces coups de couteau comme tant d'imprudentes mains nous en donnent, qui ne savent pas à quelle place foUement sensible elles nous frappent; et nous ne pouvons même pas saigner, sinon en dedans, d'un sang qui nous étouffe, et tout seuls. Quand d'Avançon fut parti, fier de sa diplomatie comme tout un congrès, il ne se doutait guère qu'il laissait derrière lui un homme au désespoir. Le coupable dénonciateur aurait eu moins d'allégresse à traverser la Seine, puis les Champs-Elysées, pour rentrer chez lui, et à rencontrer Casai vers les hauteurs du rond-point, qui revenait du Bois sur le paisible Boscard. Le jeune homme causait en riant avec son compagnon qui n'était autre que lord Herbert.

— ce Amuse-toi, mon ami, amuse-toi. Ça n'empêche pas, » songea d'Avançon après l'avoir suivi des yeux quelque temps, avec un peu d'envie pour cette fière tournure, a que nous allons te tailler des croupières... Poyanne va ouvrir le feu. Juliette ne peut pas deviner que je l'ai vu dès ce matin. Je la connais. EUe est si prudente. Elle

était née pour être la femme d'un diplomate. Sa première idée, quand elle saura qu'on parle d'elle, sera de s'arranger pour que Casai vienne moins souvent. L'animal se fâche, insiste, commet quelque grosse sottise, et nous en voilà débarrassés. Si ce moyen-là échoue, nous en trouverons un autre. J'en avais trois pour rouler Rogister... Ce qui me fait plaisir, c'est de ne pas m'être trompé sur Poyanne. Je savais bien qu'il verrait, lui, les choses comme elles sont... »

Tandis que ce bourreau sans le savoir se prononçait ce petit monologue de fatuité profession nelle et croyait faire honneur à la Carrière par sa dextérité, sa malheureuse victime, ce Poyanne, au bon sens duquel il rendait cet hommage de connaisseur, allait et venait, en proie au plus subit, au plus violent accès de douleur. La vaste pièce où le comte marchait ainsi, pour tromper par le mouvement l'excès de son agitation intérieure, était un cabinet de travail que des livres garnissaient du haut en bas des quatre murs. Les hautes fenêtres ouvraient sur la verdure du paisible jardin du square et surla masse grise de l'église Sainte-Clotilde. Que de fois, depuis ces deux années, le grand orateur était resté à se promener de même indéfiniment, à cette même place, le cœur traversé par la cruelle idée qu'il n'était plus aimé, jamais pourtant avec une douleur comparable à

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celle de ce matin de son retour. Elle n'était pourtant pas bien grosse, cette révélation apportée par le diplomate : M™* de Tillières recevait quelquefois un ami nouveau dont elle ne lui avait jamais parlé dans ses lettres. Rien de plus. Mais, pour celui qui aime, les faits ne sont rien. Leur signification sentimentale est tout, et pour comprendre le terrible contre-coup que celui-ci devait avoir dans le cœur du comte, il est nécessaire d'expliquer dans quelle situation morale il se trouvait au lendemain de sa campagne dans son collège.

Depuis quelques mois, cet homme si ferme, et qui avait traversé sans y sombrer de si durs orages, éprouvait une impression de lassitude qu'il expliquait par une suite de contrariétés presque simultanées, ne voulant pas admettre le terme superstitieux de pressentiment. En réalité, il se trouvait dans une de ces périodes de la vie où tout nous manque à la fois, comme à d'autres tout nous réussit, sans qu'il soit besoin d'invoquer le grand mot de hasard. Ce que Ton nomme le bonheur, dans le sens populaire de chance et de veine, résulte d'un rapport exact entre nos forces et les circonstances, presque indépendant de notre volonté. Pour emprunter un exemple très significatif à une très glorieuse histoire, les qualités de Bonaparte correspondaient si précisément au milieu issu de la Révolution, qu'à cette

RESTES VIVANTS d'uN AMOUR MORT 211

période toutes ses entreprises devaient lui réussir, et lui ont réussi. Dès Eylau, et malgré le triomphe, il est visible qu'il n'y a plus harmonie entière entre ce génie et les conditions nouvelles de TEurope. Chaque homme traverse ainsi une époque où il est, dans sa vie privée et publique, ce que les Anglais appellent énergiquement :

îhe right man in the right place, celui qui convient à la place qui lui convient. Même ses défauts s'adaptent alors à des nécessités de position, comme la frénésie imaginarive de l'Empereur à la France de 1 800 tout entière à reconstruire. Plus tard, et dans la période de malheur, même les qualités de cet homme tournent à sa ruine; ainsi l'excessive énergie de Napoléon dans une Europe affamée de repos et parmi des soldats épuisés de guerre. Dans la mesure où les destinées modestes et régulières peuvent se comparer à une foitune grandiose, sans cesse jouée et rejouée parmi d'innombrables dangers, teJle avait été l'histoire politique et sentimentale d'Henry de Poyanne. Lorsque, au lendemain de la guerre, les électeurs du Doubs l'envoyaient au Parlement, et qu'il rencontrait, presque aussitôt, M™* de Tillières, il devait et réussir à la Chambre et plaire à la jeune femme pour toutes les raisons qui l'avaient rendu obscur et malheureux jusque-là. M. Thiers, auquel nul ne saurait refuser, à défaut des fortes vues d'en-

iil ON COEUK DB FEMMI

semble, un sens très aiguisé des adaptations , disait de sa voix flûtée, à propos du premier discours du comte:

— ce Quel dommage que ce jeune homme n'ait pas débuté à la Chambre des pairs en 1821! -

Les meilleures qualités de Poyanne eussent en effet trouvé leur plein essor dans l'atmosphère si noble et si haute de la Restauration. Mais n'était-ce pas d'une Restauration que rêvait obscurément la France d'alors, éclairée, pour quelques instants trop courts et par le pérÛ, sur ses profonds intérêts nationaux? Il s'agissait, on se le rappelle, dans cette heure douloureuse, de travailler à une besogne de patriotisme. Or le désintéressement du comte, sa généreuse éloquence, la largeur et la fermeté à la ffi;5 de ses principes, le souvenir vivant de sa bravoure person* nelle lui avaient acquis du coup une extraordinaire autorité morale. En même temps son effort pour se reconstruire une existence utile sur les débris de son foyer brisé lui donnait cette poésie mélancolique du caractère, irrésistible sur une femme, plus romanesque encore qu'amoureuse, et plus tendre que passionnée. On le sentait si frémissant de blessures cachées, si vibrant de douleurs contenues ! Dix années plus tard, oîi en était-il de ce double triomphe ? En politique, et après l'entreprise avortée du 16 mai, à laquelle

RESTES VIVANTS D UN AMOUK MOKT 21)

il avait refusé son concours, la jugeant irréalisable, qu'était devenue la popularité du brillant orateur de Bordeaux et de Versailles ? Au Parlement, ce refus et ses doctrines de socialisme chrétien, dé plus en plus affirmées, l'isolaient dans son propre parti, et les électeurs de son département commençaient à se lasser d'un député dont les succès oratoires ne procuraient ni un chemin de fer local, ni un bureau de tabac. Préoccupé uniquement de ses idées, poursuivant son rêve d'un rétablissement de la province pour refaire la vie française, et de la corporation pour protéger avec efficacité la vie ouvrière, Poyanne n'avait pas étudié cette lente métamorphose de ses commettants, et il venait de s'y heurter soudain au cours de sa campagne pour les deux sièges devenus libres à son Conseil général.

C'était même cette constatation, plus encore que le règlement de quelques intérêts privés, qui l'avait décidé à prolonger son séjour. Il avait voulu, par conscience, se rendre compte du chemin parcouru depuis quelques années par ses adversaires, et dans les réunions auxquelles il avait assisté, dans les causeries auxquelles il avait pris part, quel crève-cœur pour lui de devoir s'avouer que la popularité allait à un de ses collègues de la Chambre, médecin sans clients, mais faiseur habile, qui commençait d'appliquer les procédés mécaniques d'élection aux^

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quels doit nécessairement aboutir ce honteux esclavage de l'intelligence par le nombre : le suffrage universel. Tout peuple qui renie ses chefs naturels, ceux avec lesquels il a grandi, souffert et triomphé à travers les siècles, se voue à la tyrannie des charlatans. Si étrange que ce fait puisse paraître aux politiciens avisés d'aujourd'hui, le comte n'avait pas cessé de croire à la générosité de l'instinct populaire, et l'avilissement moral de son collège l'avait frappé au plus vif de son être intime, comme eût fait la nouvelle subite d'une trahison de sa chère Juliette.

Peut-être, sous l'influence de cette cruelle désillusion, avait-il lu les lettres de cette dernière, durant ce triste voyage, terminé par un double insuccès final, avec un cœur plus sensible. Il avait senti, à travers cette correspondance, que là aussi un changement s'accomplissait et que cette âme sur laquelle il avait appuyé tout son avenir de tendresse pouvait lui manquer. Elles arrivaient bien exactement, ces lettres. C'était toujours la même écriture élégante et souple, dont la seule vue, sur la longue enveloppe bleuâtre, lui mettait des larmes aux yeux. C'était le même journal quotidien d'une vie de femme isolée et douce, attentive et affectionnée. Qu'y manquait-il donc, et pourquoi, au lieu d'y trouver l'élan de jadis, y reconnaissait-il à chaque ligne, —- en se le reprochant, — des traces d'effort, comme de

RESTES VIVANTS D UN AMOUR MORT 2If

devoir? Il n'osait pas s'en plaindre dans ses réponses, et, comme on Ta vu, il écrivait, lui, des pages de bonne humeur, les billets d'un homme d'action qui s'égaie à travers sa tâche, quitte à rester, une fois l'enveloppe fermée, in.définiment, le coude sur sa table et la tête dans sa main, à se regarder dans le cœur, et il y trouvait la même inexplicable contraction de timidité souffrante qui l'avait empêché, la veille de son départ, de demander à sa maîtresse un véritable adieu. Comme à cette heure de la séparation, il étouffait de paroles à dire qu'il ne pouvait pas dire, de plaintes à répandre qui lui retombaient sur l'âme en un poids de silencieuse mélancolie. Et comme alors aussi, cet être si noble, si étranger aux bassesses d'égoïsme qui se dissimulent si souvent dans les rancunes d'amour, cherchait en lui-même la cause qui expliquât ce changement de ses relations avec M*"® de Tillières. Il s'accusait de ne pas l'aimer pour elle. Il se reprochait de devenir despotique et déplaisant. Il se formulait des projets d'une conduite à l'égard de Juliette, si doucement enveloppante et tendre, que son amie redeviendrait celle d'autrefois. Il appliquait toute la force de sa passion à se démontrer les qualités qui la lui avaient rendue si chère. Sa tristesse se fondait alors en adorations inexprimées, et c'était justement la minute où; recevant sa lettre de la veille, cette femme

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idolâtrée disait, elle : a Comme il a changé... » et tâchait de justifier le coupable silence qu'elle prolongeait de semaine en semaine.

Quand une âme est ainsi remplie jusqu'au bord par des éléments confus de douleur, le moindre accident détermine en elle des révolutions instantanées, analogues à celles que provoque le passage d'un courant d'électricité dans un vase où se heurtent, sans se mélanger, des amas de substances chimiques. Des combinaisons nouvelles se produisent, si rapides, qu'elles semblent miraculeuses. Avant cet entretien avec d'Avançon, et le matin même, tandis que le train de TEst le ramenait vers la ville où il devait retrouver M™* de Tillières, Henry de Poyanne se sentait incapable d'engager avec elle une causerie vraie, où il lui racontât les secrètes agonies de son cœur. 11 prévoyait des mois et des mois encore de ce silence dont il étouffait depuis si longtemps. Le cruel diplomate n'avait pas encore tourné l'angle de la rue Saint-Dominique, et non seulement cette explication avec Juliette paraissait possible au comte, mais il la sentait inévitable. 11 en avait besoin comme de respirer, comme de marcher, comme de manger, tant la * révélation qu'il venait d'entendre donnait une forme à la fois précise et insupportable à ses doutes sur les sentiments actuels de sa maîtresse... A la première minute qui suivit cet en-

RESTES VIVANTS D UN AMOUR MORT llj

tretien inattendu, ce fiit en lui un assaut d'images sans raisonnement, et d'une intensité très douloureuse, comme il arrive lorsqu'une main maladroite nous a touchés soudain à une place secrètement morbide. Au lieu d'apercevoir ces deux simples faits : la présence de Casai chez Juliette et le silence de cette dernière, à l'état de renseignements abstraits, qu'il s'agissait d'interpréter, une évocation exacte comme une photographie lui montra cet intérieur de la rue Matignon, associé au souvenir de ses plus douces tendresses, le petit salon bleu et blanc avec sa figure pour lui vivante, le bureau près de la porte-fenêtre, les branches des arbres du jardin par derrière le vitrage, toutes ces choses d'une si rare intimité, et, dans ce cadre de délicatesse aimée, cet hôte détestable, ce Casai qu'il avait appris à si mal juger chez cette pauvre Pauline de Corcieux. Le rapprochement de cet endroit et de cet homme lui infligea une sensation torturante qu'augmenta encore l'image de Juliette assise, comme autrefois, dans son fauteuil favori, à l'angle de la cheminée, causant avec le visiteur, puis, le soir, accoudée à son bureau, pour lui écrire, à lui, Poyanne, et se taisant sur cette odieuse visite. Car elle ne pouvait pas douter que cette visite ne fut odieuse à son amant. La scène qui avait précédé le départ pour Besançon se représenu soudain à la pensée de cet homme

j " 2l8 UN COEUR Dl riMlll

-^ inquiet. Il s'entendit prononcer ses phrases de ce

Z. soir-là, et le regard de Juliette reparut dans sa

'< mémoire. Dieu juste! Etait-il possible qu'il s'y

, cachât déjà un mensonge? Et dans le tourbil-

" lonnement de ces visions de souffrance, le comte

se sentit si misérable que, les larmes lui venant

aux yeux, les sanglots lui montant à la gorge, il

se jeta sur le divan de son cabinet de travail,

et ce soldat si courageux, cet orateur si mâle, ce

croyant si sincère, s e prit à gémir comme un

enfant :

— a Ah ! comment a-t-elle pu ? » répétait-il à travers ses larmes... Tout d'un coup, et comme il prononçait ces mots à voix haute, un sursaut de souvenir vint lui glacer le cœur. Il se rappela les avoir dits, — oui, les mêmes mots, exactement les mêmes, — treize années auparavant, le jour où U avait appris la trahison de sa femme. L'analogie des deux crises s'imposa aussitôt avec une telle force, que cet excès de souffrance aiguë provoqua une réaction. U y a, dans l'ordre moral, des poussées soudaines d'énergie qui sont une forme de l'instinct de conservation, aussi spontanée que tel mouvement physique à l'heure de l'extrême danger, le geste, par exemple, avec lequel un homme en train de se noyer s'accroche à une épave. Nos sentiments ne meurent pas en nous sans avoir lutté pour l'existence avec tout ce qu'ils contiennent de sève intérieure. L'amour

passionné pour Juliette vivait trop profondément dans le cœur du comte pour ne pas se débattre dans son agonie, et cet amour se révolta contre un jugement qui assimilait l'épouse. infâme à la maîtresse, objet depuis tant d'années d'une si dévote ferveur. Poyanne se releva du divan; il passa les mains sur son visage, et il dit, à voix haute encore et d'un accent farouche :

— « Non, non, cela, ce n'est pas vrai. »

L'idée qu'il chassait ainsi loin de sa pensée presque sauvagement, c'était l'hypothèse, soudain entrevue dans un fiisson d'horreur, que Juliette fût la maîtresse de Casai. Il lui suffit d'évoquer, dans l'éclair d'une seconde, cette vision de souillure peur que son âme se rejetât aussitôt en arrière, avec cette ardeur de négation devant les fautes de la femme, heureux privilège des hommes très chastes et très fidèles. Ce n'est pas d'avoir été trahis, c'est d'avoir trahi qui nous rend si prompts à soupçonner. La croyance du comte dans l'honneur de M™* de Tillières était absolue, parce que sa conduite à lui-même avait été irréprochable vis-à-vis d'elle, et qu'il la jugeait, involontairement, d'après lui. Cette foi profonde, il la retrouva intacte, malgré sa douleur, et il se tendit tout entier à ne pas admettre l'injurieuse, l'avilissante idée qui avait traversé son noble esprit. L'horloge intérieure de nos facultés est montée de telle sorte que le branle donné à une

pièce se transmet aussitôt à toute la machine, et c'est ainsi que ce mouvement de sensibilité blessée réveilla, dans cet homme qui s'abandonnait, la force de vouloir :

— a Voyons, » se dit-il, « il faut raisonner. » Et il se remit à marcher de long en large, mais, cette fois, en se contraignant à une analyse lucide, comme s'il se fut agi d'une de ces discussions parlementaires où il excellait. Chez le civilisé d'aujourd'hui, le métier reprend ses droits dans toutes les heures de crise, sitôt la première secousse subie et amortie. Un homme de lettres alors pense en homme de lettres, un acteur pense en acteur, et un dehater comme Tétait Henry de Poyanne, pense en dehater, avec la rigueur d'une logique qui s'applique aux infiniment petits de la vie du cœur, comme elle faisait d'habitude aux données d'un problème^ de politique, et presque dans les mêmes termes.

— a Oui, raisonnons, » se disait le comte, <3c et d'abord circonscrivons la question... Ainsi elle aurait vu ce Casai souvent, très souvent. D'Avançon m'a laissé entendre quotidiennement. N'exagère-t-il pas? Que vaut son témoignage?

C'est un esprit judicieux, mais bien passionné... Soit. Cette passion même, dans l'espèce, est un argument pour sa thèse. S'U est venu ici dès ce matin, c'est qu'U a guetté mon arrivée ; donc il fallait qu'il fôt très tourmenté... Admettons le

RESTES VIVANTS d'uN AMOUR MORT 221

fait et creusons-le : Juliette a vu Casai souvent depuis mon départ, lui qu'elle ne connaissait pas, il y a quelques semaines, — elle qui ouvre si difficilement sa porte, et cela, quand elle savait mon opinion sur cet homme... Il ne peut y avoir à cette conduite que deux raisons : ou bien il lui plaît... Pourquoi pas ? Il plaisait tant à cette pauvre Pauline... Ou bien eue s'ennuie, et elle reçoit qui la distrait. Après celui-ci, un autre, puis un autre. C'est un commencement de transformation de sa vie... Soitl... Voyons-y clair dans ces deux raisons... »

Telles étaient les phrases, suivies de vingt autres pareilles, par lesquelles cette intelligence, redevenue maîtresse d'elle-même, avait le courage de rédiger, si l'on peut dire, le dossier de la situation. Le cœur saignait, quoique le malheureux homme en eût, car l'une et l'autre de ces deux raisons sous-entendait toutes les angoisses supportées depuis tant de jours. Que Juliette se fût laissé prendre à quelque comédie de sentiment jouée par Casai ou qu'elle accueillît ce garçon par simple goût de se distraire, c'était le signe, dans les deux cas, d'une lassitude intime et profonde pour ce qui concernait sa liaison avec Henry. Et elle le comprenait si bien elle-même qu'elle s'était tue de ces visites. Cette explication de son silence parut évidente au comte.

— a Elle a eu pitié de moi, » — songea-t-il; et

333 UN COIUR Dl FIMIII

cette idée lui fut un martyre dans son martyre, comme pour tous ceux qui, sentant gronder en eux la passion, ont rencontré cette pidé-là. Un instinct les avertit que la haine, la perfidie, les égarements mêmes des abandons cruels, laissent encore, pour un amant, place à une espérance, — et la pitié, non. Une femme qui a voulu vous tuer tombera peut-être dans vos bras après vous avoir blessé d'un coup de couteau ; celle qui a été séduite par un rival insidieux vous reviendra folle de remords, et celle aussi qui aura cédé, loin de vous, à l'attrait du libertinage. Mais la maîtresse qui plaint dans son amant une souffrance d'amour qu'elle ne partage plus, l'amie désenchantée qui voudrait vous guérir doucement, comme elle s'est elle-même guérie, de la délicieuse fièvre de trop sentir, n'attendez plus que jamais celle-là se reprenne à vous aimer comme vous l'aimez. Fuyez cette affreuse bonté qui ne vous permet même pas de vous repaître de votre peine. Suppliez-la d'être cruelle, de vous chasser, de vous brutaliser jusqu'à la mort. Elle vous serait moins dure qu'en vous ménageant, avec cette câlinerie meurtrière dont chaque délicatesse vous prouve ce que vous avez perdu en perdant l'amour de cette créature si tendre. Les profondes amertumes de cette charité cruelle, Henry de Poyanne les goûta soudain en imagination, et elles lui firent si mal qu'il se dit : —

RBSTBS VIVANTS d'uN AMOUR MORT 23)

a Tout plutôt que cela, fût-ce même une rupture. » A partir de cette minute il n'hésita plus, et, en arrivant rue Matignon, à deux heures, sa volonté de tout savoir était aussi entière que l'avait pu être celle d'entrer dans l'armée à l'époque de la guerre. Qu'allait-il apprendre? Un frisson de mort le saisissait à la pensée que cette bouche tant aimée lui dirait peut-être : — « C'est vrai, je ne vous aime plus... » — Mais, à un certain degré de doute, la certitude, si horrible soitelle, paraît préférable à cette nuit du cœur où l'on ignore tout de l'être que l'on adore, et la confidence de d'Avançon venait de porter du coup cet homme déjà malade à ce degré -là.

Dans les quatre heures qui s'étaient écoulées entre les discours du diplomate et cette entrée dans le petit salon Louis XVI, -il avait pu mesurer l'étendue de la plaie ouverte dans son âme. Et qu'elle était blessée aussi, l'âme de la femme à laquelle il allait montrer sa misère; et pourquoi avait-il, à force de silence, laissé venir les choses au point oîi les explications ne font plus que montrer les fautes irréparables du passé ?

Au moment oîi la porte s'ouvrait devant Henry, M™* de TUlières était assise sur une des deux profondes bergères, qui sait? les mêmes peut-être dont la soie aujourd'hui joliment passée avait entendu les phrases de rupture échan-

224 VN COEUR Dl VEMMI

gées entre l'aïeule d'il y a cent ans et le cruel Alexandre de Tilly. Il n'y avait certes aucun rapport entre le noble Poyanne et le cynique séducteur des célèbres éMémoires, Mais, à coup sûr, si désespérée que fût alors la misérable amante de cet émule de Valmont, elle ne l'était pas plus que son arrière-petite-fille de 1881. Quoique le soleil du mois de mai remplît de sa gaie lumière et le ciel bleu aperçu par les portes-fenêtres et les grands arbres déjà verts du jardin, Juliette avait fait allumer du feu. Enveloppée d'une longue robe flottante et toute blanche, avec sa pâleur lassée, avec ses yeux battus d'insomnie, avec sa bouche contractée, on la devinait grelottante de ce froid intérieur qu'aucun printemps ne réchauffe. Le comte lui prit la main pour y mettre un baiser; il sentit que cette petite main moite d'émotion tremblait dans la sienne. A retrouver ainsi, vaincue et brisée, celle qu'U venait interroger, quoiqu'il en eût, un peu comme un juge, cet homme si misérable oublia pour une minute ses propres peines. De voir consumés, tirés, comme fondus, les traits de ce visage trop aimé, lui serra le cœur. Un détail de physionomie acheva de le bouleverser en lui révélant le trouble de sa maîtresse : les yeux bleus de Juliette avaient leur regard noir des minutes où l'iris agrandi démesurément envahissait jusqu'au bord de la prunelle. Quel motif secret de souffrance torturait jusqu'au fond

RESTES VIVANTS D UN AMOUR MORT llf

de rame cet être trop sensible ? Cette question, Poyanne se la posa involontairement, et il lui fut impossible de ne pas rattacher aussitôt cette visible souffrance aux sentiments d'un ordre inconnu que la dénonciation de d'Avançon lui avait montrés dans son amie de dix années. Quoique bien rapides, ces pensées altérèrent son visage, à son tour, et M°^* de Tillières, qui, dès l'entrée, l'avait deviné, elle aussi, rongé d'inquiétude, comprit qu'il venait lui demander une explication. Mais sur quoi ? Arrivé du matin, il ne pouvait pas avoir entendu parler des visites de Casai. D'ailleurs elle s'était fixée, dans son insomnie de la dernière nuit, à cette volonté définitive : elle les lui apprendrait, ces visites, dès cette première entrevue. Mais il fallait pour cela qu'il fut dans une situation d'esprit ouverte et facile, et il arrivait si évidemment tendu, si contracté. Sans doute la faute en était aux lettres reçues à Besançon. A peine si elle avait trouvé en elle, depuis ces huit jours, l'énergie de tracer quelques lignes sur ce même papier dont autrefois elle couvrait des pages et des pages... Tandis que ces idées se remuaient dans leur pensée à l'un et à l'autre, ils commençaient de se parler et ils échangeaient ces paroles de banalité qui ressemblent, dans les duels de conversation, aux petites passades par lesquelles les escrimeurs amusent leurs épées avant de s'engager à fond. Poyanne s'était assis, et, après

336 UN cgtun Dl riMMI

quelques demandes affectueuses, tous les deux prononçaient, coupées par des silences, des phrases comme celles-ci:

— ce Je suis content, » disait-il, c que la santé de M™^ de Nançay ne vous ait donné aucun souci... Mais avec ce beau temps... »

— « Oui, » répondit-elle, « pour une fois nous avons eu un vrai mois d'avril. »

— a Et le ménage de M™* de Candale ? »

— a Je vous remercie, il va beaucoup mieux.

Elle s'est tant intéressée à votre campagne!... »

— oc Oii j'ai complètement échoué. »

— oc Vous compenserez cela par un triomphe à la Chambre. »

Mon Dieu! que la vieille mère et la jeune comtesse, que le printemps et le Parlement étaient loin de leur commune préoccupation I Et que c'est une chose amère, quand elle n'est pas délicieuse, que ces entrevues après une longue absence, entre deux êtres qui ne peuvent ni éviter de s'expliquer ni le supporter; et ils reculent, reculent encore l'instant oh il leur faudra recevoir et enfoncer dans le cœur saignant l'un de l'autre la pointe aiguë de la vérité I Puis cette attente même devient intolérable et Ton se décide à parler, comme fit Juliette avec un fré^ missement de tout son être. Elle prit la main de Poyanne. Simplement, mais avec un sourire forcé et un regard presque suppliant, elle lui dit:

RESTES VIVANTS d'uN AMOUR MORT 237

— a Vous êtes triste, Henry, je le vois. Vous m'en voulez de ce que je vous ai écrit, ces derniers jours, d'une manière bien hâtive... Mais si vous saviez comme j'ai été souffrante, comme je le suis encore, vous me pardonneriez... Vous n'augmenteriez pas mon malaise par la vue du vôtre... Faut-il vous répéter que je n'ai jamais pu, que je ne peux pas vous supporter malheureux?... »

Elle était sincère dans ce geste, dans cette phrase, dans le regard qui l'accompagna, — si profondément sincère et remuée ! — Depuis la demi-heure déjà que durait ce cruel tête-à-tête, où cependant pas une parole de reproche n'avait été prononcée par Poyanne, elle sentait cet homme souffrir, et cette sensation, qui jadis avait été le principe premier de son amour, vivait en elle à une profondeur qu'elle ne soupçonnait pas. Toutes les cordes de charité romanesque, autrefois touchées par les mélancoliques confidences du comte, se reprirent à vibrer dans son cœur. Ce fut un réveil de ses sentiments, inattendu, irréfléchi, irrésistible. Si Henry de Poyanne avait été de force à combiner avec précision les différents effets de cette entrevue, capitale pour l'avenir de &a liaison, il n'eût pas employé d'autre méthode. — montrer sa douleur. Il y avait tant de mois, au contraire, qu'il se croyait habile en se masquant d'une demi-indifférence. A présent qu'il ne raisonnait

plus, il allait redevenir, pour Juliette, Têtre supérieur et malheureux qu'elle avait plaint avec assez de passion pour en devenir amoureuse, grâce à ce lien mystérieux qui unit la miséricorde à la tendresse et la sympathie consolatrice aux troubles de la volupté. La passion était morte et mort l'amour. Son rêve de bonheur s'élançait maintenant vers un autre, mais le magnétisme de pitié qui l'avait enchaînée à Poyanne existait toujours. Elle le subit sans même essayer de s'en défendre. A cette seconde elle était réellement incapable, comme elle venait de le dire dans une ingénuité sans calcul, de supporter les peines de cet homme qui pourtant ne pouvait plus, ne devait plus suffire à la rendre heureuse. Quant à lui, et dans ses tristes méditations, c'était justement cette pitié qu'il avait appréhendée avec le plus d'horreur. Aussi son visage se crispa-t-il davantage encore. Il repoussa la main de M™® de Tillières, et il répondit :

— « Ah ! Juliette, ne me faites pas tort... Je n'ai jamais mesuré vos lettres à leurs pages. Je les ai aimées tant que j'ai cru qu'elles étaient pour vous un besoin du cœur et non un devoir... »

— « Ingrat, » interrompit la jeune femme sur un ton d^ >quc?tterie tendre, a qui pouvez penser que je me passerais de vous écrire ! »

— flf Hé bien, oui, » reprit Poyanne avec un

RESTES VIVANTS d'uN AMOUR MORT 229

visible effort sur lui-même, « j'aime mieux vous parler franchement. Oui, vos lettres m'ont fait du mal. Non point parce qu'elles étaient hâtives ou courtes, mais j'y sentais, ce que je sais à présent, que vous ne m'y parliez pas à cœur ouvert... Vous me les envoyiez comme un journal de votre vie, et vous ne m'y disiez pas que vous étiez en train de nouer une nouvelle amitié que j'ai apprise déjà depuis les quelques heures que je suis à Paris. On s'en préoccupe tant autour de vous!... Voilà ce qui m'a blessé profondément, pourquoi yous le cacher?... »

Leurs yeux s'étaient croisés pendant que le comte formulait ainsi, avec une netteté implacable, l'accusation au-devant de laquelle M^^ de Tillières comptait bien aller, mais à son heure. Elle plissa le front à son tour et un flot de sang empourpra son visage. Poyanne venait, dans ces quelques mots, de se poser devant elle, non plus seulement en malheureux, mais en juge, et aussitôt l'orgueil s'était mélangé à la sympathie dans ce cœur de femme, tendre mais fier. Elle répondit avec une certaine hauteur:

— « Moi non plus, Henry, je n'ai jamais entendu me cacher de vous... Il y a des choses que j'ai mieux aimé vous dire de vive voix que de vous les écrire... Je sais trop combien les malentendus sont faciles par lettres... Interrogez et vous jugerez...»

3)0 UN COIUK Dl rBHIIB

— « Amie I x> soupira de nouveau le comte avec une mélancolie où ne passait plus aucun souffle de reproche, « comme vous me comprenez peu! Moi, vous interroger! Moi, vous juger!... Quelles paroles de vous à moi, Juliette ! Je vous en supplie, ne voyez pas en moi un jaloux. Je ne le suis pas. Je n'ai pas le droit de l'être. Je vous estime trop pour vous soupçonner. Me suis-je jamais permis, depuis que je vous aime, de surveiller vos relations ? Que vous receviez telle ou telle personne, je pourrai avoir peur que vous n'ayez un jour à le regretter, mais me défier de vous à cause de cela, — jamais. Seulement, que vous vous mettiez à votre table pour m'écrire, et puis que vous pesiez chacune des phrases de votre lettre au lieu de vous laisser aller, tout simplement; que vous me traitiez comme quelqu'un qu'il faut ménager ; que vous ayez peur de moi, enfin, et que j'en aie la sensation, voilà ce qui me perce le cœur, et des phrases comme celles que vous venez de prononcer, aussi, sur des malentendus possibles entre nous... Voyez-vous, ce n'est pas de la chose en elle-même que je souffre, c'est de ce que je devine, de ce que je vois par derrière. Je vois que vos sentiments ont changé. Je vois, — ah ! laissez-moi parler, » insista-t-fl sur un geste de M™* de Tillières, a il y a si longtemps que cette idée m'obsède, — je vois que l'intimité est finie entre nous, cette existence coeur à cœur

dont je m'étais fait une si chère habitude. Je vois que je vous aime toujours comme autrefois, et que, vous, vous ne m'aimez plus. Ce petit fait de cette amitié nouvelle et de ce silence, c'est un signe entre vingt, entre trente... Si j'ai pris cette occasion de vous parler comme je vous parle, comprenez que ce n'est pas que j'y attache plus d'importance qu'à tant d'autres. Il n'y a pour moi d'important que votre cœur... Juliette, si vraiment je ne suis plus pour vous ce que j'ai été, je vous en conjure, ayez le courage de me le dire. J'ai bien celui de vous le demander.. * M'aimez-vous encore ? Je peux tout entendre à cette minute... Vous dites que vous ne savez pas me supporter malheureux... C'est ce doute terrible qui est entré en moi dont je souffre tant... Faites-le cesser... Même de vous perdre serait moins cruel que de ne plus savoir ce que vous voulez, ce que vous sentez... »

Elle l'écoutait parler d'une voix de plus en plus brisée et sourde, qui révélait, bien plus encore, que les mots, la peine intérieure. Elle voyait, tendue vers elle dans une expression d'angoisse infinie, cette physionomie tourmentée, toute pauvre et chétive dans la vie habituelle, mais transfigurée à cet instant par le charme de la grande douleur. Elle comprenait, ce dont elle avait douté depuis des mois, — en se complaisant peutêtre dans ce doute, — que Poyanne disait vrai,

2p UN COeUR DB FEMMI

que cet amour pour elle tenait en lui aux racines les plus profondes, les plus saignantes du cœur, et elle eut comme l'impression physique, insoutenable, qu'en lui répondant qu'elle ne l'aimait plus, elle le déchirerait réellement, ce cœur douloureux. Le sursaut d'orgueil qu'elle venait d'avoir devant une question accusatrice, comment le garder devant la douceur vaincue de ce désespoir, qui lui mettait une arme aux mains et qui lui. disait: Frappe?... Mais non. Elle ne pouvait pas frapper. Elle ne pouvait pas articuler une phrase qui l'eût rendue libre, en achevant de briser cet homme qui l'avait aimée, qui l'aimait. Elle s'était donnée à lui pour qu'il fiit heureux, et' elle le retrouvait si misérable, si blessé devant elle et par elle! L'inconscient désir d'une existence renouvelée qui l'avait conduite à ses dangereuses relations avec Casai, — ses révoltes secrètes coQtre la chaîne de sa liaison, — sa volonté de maintenir son indépendance au jour de l'explication, — salassi* tude et son besoin de liberté, — tout le travail accompli en elle depuis ces dernières semaines, qu'était-ce en regard de cette agonie qui lui prit, qui lui terrassa soudain toute l'âme ? Et voici que des larmes lui montèrent aux yeux, irraisonnées, et qu'elle se leva, et, tombant à genoux devant son ami, elle lui mit les bras au cou, comme elle aurait fait à un enfant malade, sans réfléchir, sans raisonner; et tremblant, éperdu de saisissement,

cet homme, qui passait tout d'un coup de Textrême anxiété à une joie inespérée, ne pouvait que balbutier:

— « Tu pleures ? Tu m'aimes encore ? Non.

Ce n'est pas possible ! ... Tu m'aimes ? Tu m'aimes?... »

— ce Tu ne le sens donc pas? » répondit Juliette à travers ses larmes. « Vois-tu, je ne veux plus que tu aies jamais, jamais, jamais, un seul instant comme celui-ci... Pourquoi n'as-tu pas parlé plus tôt? Pourquoi m'écrivais-tu, toi aussi, des lettres glacées?... Mais c'est fini... Ne sois plus triste. Avant ce moment je ne savais pas ce que tu étais pour moi. Je t'appartiens pour la vie... Je te jure que je ne verrai plus la personne qui t'a porté ombrage... Tais-toi. Je te le jure... Tu ne m'en parleras plus jamais... Tu me croiras^, si je te dis que je ne le voyais pas pour moi, mais à cause d'une amie qu'il aime... Mais qu'il n'en soit plus question jamais, tu m'entends, jamais... Je veux que tu sois heureux, que tu ne te défies point de toi, de moi, de notre amour; que notre vie recommence comme autrefois.

Quand nous verrons-nous chez nous?... Demain... Veux-tu ? Souris-moi, regarde-moi avec tes yeux qui me donnent, ta joie... Tu es mon cher, mon si cher ami!... »

C'était à son tour, à lui, de l'écouter, et elle pouvait maintenant voir ce visage s'illuminer

234 VN COEUK DB FIMMI

d'une extase souffrante, mais si douce pour die qui à cette minute n'avait dans le cœur que cette tendresse. Elle mentait, — mais était-ce mentir? — en disant qu'elle l'aimait, — et à cet instant elle était aussi frémissante que si elle l'eût aimé! Pourtant, elle savait bien qu'en laissant entendre» comme elle le faisait, que Casai n'était reçu rue Matignon que pour une autre, elle commettait une action indigne d'elle. Oui, elle le savait, — ou elle aurait dû le savoir, — et aussi qu'en offrant, en implorant ce rendez-vous dans leur petit appartement de Passy, elle manquait à toute sa dignité de femme. Que lui importait, pourvu qu'elle ne subît plus cet affreux contrecoup de cette douleur? Et lui, prouvant encore à quelle profondeur il avait été atteint, il demandait:

— ce Jure-moi que tu me parles vraiment ainsi par amour. »

— « Je te le jure, » répondit-elle.

— a Vois-tu, » reprenait-il, « sans cet amour, je ne sais pas ce que je deviendrais. Tu me dis que j'aurais dû te parler plus tôt... Mais c'est si dur de n'être pas deviné quand on aime! Comprends bien que tu es libre. Tu m'aurais répondu tout à l'heure que tu ne voulais plus être à moi, va, je ne t'aurais pas fait un reproche; je crois que j'en serais mort comme on meurt de ne plus respirer .^'air... Mais tu as raison. C'est fini...

RESTES VIVANTS D^UN AMOUR MORT l^f

Tiens, je crois que pour éprouver la joie qui me remplit le cœur aujourd'hui, je consentirais à bien d'autres peines... Comme je suis heureux! Comme je suis heureux! »

— ce C'est bien vrai? » interrogea-t-elle presque avec égarement.

— « Ah! bien vrai, » répéta-t-il en serrant contre lui cette tête chérie, et sans remarquer comme ces yeux, qui venaient de le regarder avec tant d'exaltation, s'assombrissaient soudain d'une vision que la pauvre femme voulut pourtant chasser de toute son énergie, car elle rendit son baiser à son amant avec une passion qui aurait suffi pour enlever à Henry jusqu'à son dernier doute, s'il en avait conservé. Cet homme était trop jeune, malgré l'âge et malgré les déceptions, trop entièrement loyal et simple, pour soupçonner que ce mouvement de passion avait pour cause un horrible remords, tout d'un coup éprouvé par sa maîtresse. Elle venait de sentir qu'en se rejetant, par une sorte de frénésie de charité, dans les bras de Poyanne, elle ne pouvait pas oublier l'autre.

UAND Henry de Poyanne fiit parti, sur cette promesse donnée d'un rendez-vous pour le lendemain matin dans le petit appartement de Passy, M™* de Tillières éprouva d'abord une étrange impression de calme, — ce calme brisé qui suit les explications décisives. Il dura juste le temps de reprendre conscience de son cœur troublé. Elle s'habilla comme à l'ordinaire, pour les courses de son après-midi. Puis, lorsqu'elle fut dans sa voiture, et après avoir jeté l'adresse de la couturière chez laquelle on l'attendait, elle se sentit si triste à nouveau qu'il lui fut odieux de penser seulement à cette corvëe d'un essayage, et que de vaquer aux menui

achats projetés lui parut au-dessus de ses forces. Avant même que le cheval eût tourné l'angle de la rue du faubourg Saint-Honoré, elle avait déjà changé l'itinéraire et dit à son cocher :

— « Allez d'abord au Bois, comme vous savez..., jusqu'à la Muette. »

Il lui arrivait sans cesse, au printemps, et lorsque le ciel était, comme ce jour-là, parfaitement bleu et clair, de gagner ainsi, afin de se promener solitairement, la portion du bois de Boulogne comprise entre le second lac, le champ de courses d'Auteuil et U Seine. Elle choisissait, pour y arriver, un chemin détourné qui lui évitait les rencontres et dont ses gens avaient l'habitude : la contre-allée de l'avenue de l'Impératrice d'abord, puis celle qui longe les fortifications. Là se trouvent, avec des échappées de vue sur les coteaux lointains de Meudon, les allées les plus abandonnées de la coquette forêt parisienne. Vers les trois heures, le lacis des routes réservées aux cavaliers est absolument désert; à peine si quelque personnage excentrique y passe de temps à autre, poussant sa monture sur la terre encore foulée du matin. De vieilles gens, des bourgeois de la banlieue, des collégiens en récréation animent d'une vie provinciale les larges avenues ou les sentiers plus étroits. M^^ de Tillières aimait à marcher dans ces derniers, suivie de sa voiture qu'elle pouvait toujours apercevoir

2)8 UN COeUR DB FBMMI

dans l'intervalle des arbres, et, là, isolée tout ensemble et protégée, elle se livrait silencieusement à ces sensations de vraie nature si rares à Paris. Elle regardait les feuilles déployer à la pointe des branches leur doux tissu d'un vert tendre, presque transparent, ici, un chêne isolé tordre ses bras sur une pelouse, là, un marronnier secouer ses girandoles de fleurs. D'autres fleurs à ses pieds s'ouvraient dans le gazon, véroniques bleuâtres ou pâquerettes blanches aux pétales rosés. L'azur là-haut se teintait d'une vapeur finement grise, et elle écoutait les oiseaux chanter, comme autrefois, quand elle errait, enfant déjà songeuse, dans les taillis du parc sauvage de Nançay. A de ce^ taines places, des massifs de pins d'Ecosse dressaient leur ramure d'un vert plus sombre, oîi le vent éveillait cette lente cantilène qui, les yeux fermés, nous ferait croire à l'approche de la mer. Parfois la jeune femme s'asseyait sur le coin d'un banc inoccupé. Des sifflets de locomodve arrivaient du fond de l'espace et le vague grondement du bruit des voitures lui attestait que la vie implacable continuait autour d'elle, qui Toubliait, qui s'oubliait... Une rêverie l'envahissait, l'enveloppait, indéterminée, confiise et bienÊdsante, où sa pensée se confondait avec le charme du printemps épars autour d'elle ; et cette place à une demi-heure de l'Arc, lui faisait une oasift de paix et de fraîcheur, aussi retirée que la

DUALISMB 239

vallée la plus farouche de son cher pays de rindre.

La paix et la rêverie, — voilà bien ce que Juliette venait d'habitude chercher et trouver dans ses promenades, et elle s'en revenait plus sérieuse encore, plus résignée à cette acceptation du sort que conseille Tâme végétale avec sa beauté sans conscience, sans ambitions et sans désirs...

Quelle pensée habite la plante? D'être dans la forme permise, à la place imposée, et rien de plus. Il n'est pas besoin de philosophie pour l'écouter, pour le comprendre, cet apaisant conseil des arbres et des fleurs. Il suffit de ne pas fermer son cœur à l'harmonie des choses et de les sentir, sans les raisonner; mais il est aussi des heures où cette nature, au lieu de nous prodiguer les enseignements de sa soumission, semble nous convier à la révolte par l'ironie d'une sérénité étalée avec trop de complaisance autour de nos troubles intimes. Elles ne nous disent pas simplement, ces feuilles baignées de lumière, ces chansons des oiseaux, ces corolles des fleurs : « Accepte le sort ! » Elles disent : « Abandonnetoi à l'instinct. Notre félicité fut à ce prix... » Et quand le devoir nous ordonne, au contraire, de dompter, d'étouffer cet instinct du libre bonheur, le ciel de mai, les joyeuses verdures, la clarté du jour, tout avive en nous le supplice de la passion combattue. Si M°*« de Tillières, au sortir de son

entretien avec Poyanne, avait espéré que cette promenade baignerait ses nerfs de tranquillité, comme elle s'était trompée! Le long des chemins ombragés des feuillages nouveaux, elle aperçut devant elle, au lieu des rêves pacifiés qui l'enveloppaient d'habitude, cette inévitable, cette cruelle idée : après cet entretien, elle devait absolument, irrémédiablement fermer sa porte à Casai. Elle le devait parce qu'elle l'avait promis, sans que Poyanne relevât sa promesse, il est vrai. Mais ne pas la relever, c'était l'accepter^ Elle le devait, parce que les deux hommes, si elle n'agissait pas ainsi, se rencontreraient tôt ou tard chez elle, et la seule imagination du regard échangé entre eux à cette rencontre la faisait défaillir. Elle le devait enfin, parce qu'elle était la maîtresse de Poyanne, et qui voulait lui rester fidèle. Et voir Casai, elle ne pouvait plus s'y tromper à présent, c'était une déloyauté : — puiscju'elle l'aimait !

Oui, elle l'aimait. Cette évidence, contre laquelle son malheureux esprit tourmenté luttait en vain depuis des jours, s'imposait à elle par la douleur presque folle que lui infligeait en ce moment la seule pensée de cette séparation nécessaire... Elle l'aimait! Comment cet amour n'avaitil pas été assez fort tout à l'heure pour lui inspirer le courage de se rendre libre en acceptant l'offre

de Poyanne et en prononçant le a je ne vous aime plus » qu'il lui demandait? Mais c'est qu'elle n'aurait pas pu dire sincèrement cette phrase de la rupture, puisque la sensation de la souffrance de cet amant, déjà trahi dans son cœur, était si puissante sur elle — puissante jusqu'à paralyser son amour nouveau et son élan vers le bonheur! Quel désordre insensé de sa sensibilité la faisait à cet instant vivre à la fois par ces deux hommes ? Tout le courant de son être intime la portait vers l'un, mais il lui fallait, pour aller vers lui, marcher sur l'autre, et cela, elle ne le pouvait pas. Elle venait de subir, avec une force terrifiante, et qui lui avait permis de se comprendre enfin tout entière, la dictature de douleur exercée sur elle par celui à qui elle appartenait de par son libre choix depuis des années, — et cette dictature, jamais, non, jamais, elle ne la secouerait. Elle revoyait les yeux d'Henry, elle entendait sa voix. La pitié la brisait de nouveau à ce souvenir. Était-ce même la pitié? Quand on plaint seulement quelqu'un, on demeure calme, ou du moins on a sa vie à soi à côté de cette souffrance qui vous demeure extérieure, au Heu que Juliette, au contact de cette agonie d'âme qu'elle avait vue dans le regard, sur le visage, sous les paroles de son amant, avait senti un mortel malaise s'insinuer dans l'être de son être, dans le cœur de son cœur.

lé

UETX 21 riBBI

L'ssrg-Le is laisz^rcs resoondle s'était sol»z*=z£=.z nnî d sLi -: pr':::r3rr eUe jâmait Ray-

es. 1T5C 5C" socrîrc, arec sa noble

rhvn:- rnie, it-c le cri*rse c-i J*«Mim^y J^ son ziciz^re geste, et ccz: elle s'êtiiir emvrée, sans s'en i:-ter. riiiz-te r>tr niin-rs. depuis des semaines, iu point c-e r: mrre STec lui pour nrajonn, c'était entrer iins le ncir et îe noii Ja tombeau. Elle i'iinLait. de quel etrirge, de quel maladif amour, et qui n'etîit p=5 cip^ible d'abolir entièrement l'incienne liz^dcz, : C'étii: de Famour cependinr- S: elle en avait douré, le trouble qui la po 5 séduit par cette après-siidi de printemps l'en aurait trop averde. A cette heure, elle se sentait de la tendresse plein l'àme, des larmes plein les yeux, un désir fou d'avoir Raymond là auprès d'elle, et qu'elle pur le regarder, s'appuyer à son bras, et que cela fut permis... La langueur tiède de Tacmosphère, l'arôme que les fleurs invisibles répandaient dans la brise, la douceur du ciel de la divine saison, tout remuait chez elle ce songe du bonheur qui nous rend quelquefois si ravis, quelquefois si tristes par ces journées d'un aiur clément, et elle évoquait tantôt Casai pour s'abandonner à ce songe, tantôt Poyanne pour y résister, désespérée du dualisme inexplicable, presque monstrueux, qui la déchirait. Elle s'attachait avec toute sa force à cette résolution de la

DUALISMI 243

fidélité quand même au premier amour, qui, chez les femmes d'une certaine race, est comme l'honneur et l'absolution de la faute. Contrairement à l'aphorisme du moraliste, il n'est pas rare qu'une femme n'ait eu dans toute sa vie qu'un amant. Il est rare qu'en en ayant eu deux, elle n'en ait pas plusieurs autres encore. C'est dans le passage de la passion unique à la seconde faiblesse que se fane, pour ne plus renaître, cette fleur de sa propre estime dont une créature fière a besoin comme de l'air qu'elle respire, conmie du pain qui la nourrit.

— a Non, » se répétait M™* de Tillières, a je suis la femme d'Henry. Je me suis donnée à lui pour toute la vie. Même si j'étais indifférente à ses douleurs, je lui devrais, je me devrais de lui rester fidèle. Je ne suis pas responsable de mes sentiments. Je le suis de mes actes. Je veux être forte et je le serai... Je le veux..., » insistait-elle; et elle tendait toute son énergie à dominer l'excessive détresse qui lui noyait soudain toute l'âme quand elle se reprenait à se dire, trouvant une dernière douceur à employer mentalement un prénom que sa bouche n'avait jamais prononce :

— « Je ne verrai plus Raymond! »

Après deux heures de cette promenade où elle essayait de tromper, par un mouvement physique, l'anxiété qui la dévorait, Juliette finit par

244 ffSf CCiri SI F

rer::o-:eT iizs sa rcir-ire. avant do mcùns fixé sa pensée noninre sur une lésoladon positive. Elle r.e s'en:: r^ ser.d Li force Je dire dle-même à Cisil quelle ce vouLiir plus, qu'elle ne pouvii: plus le recevoir. Le consignera la porte sans explicadoa érjî: un procédé inqualifiable et qu'il r/jviit d'ailleurs pas mériré. Elle avait donc imaginé de iemanier à Gibnelle de Candale qu'elle voulu: bien prier le jeune homme de ne plus ^er.ir me M jngnon, sous le simple prétexte que de n:.;uvjis propos de monde rapportés à M™* de N\:::cav avaient créé des ditficultés entre Juliette er sa mère. Elle n'aperçut les inconvénients de cerre ruse qu'après l'avoir exposée à son amie, chez laquelle elle se fît conduire au retour du Bois, et qui lui répondit, en secouant sa blonde tête :

— a Tu sais que je ferai ce que tu voudras, mais croira-t-il à cette raison ? •

— oc Qu'il y croie ou non, • reprit Juliette, a il comprendra que je ne veux plus le recevoir et il est trop galant homme pour essayer de s'imposer. »

— oc II t'aime, » répondit Gabrielle.

— oc Ne me dis pas cela, » interrompit nerveusement M°*^ de Tillières, oc m ne dois pas me le dire... »

— oc Mais, ma douce, c'est pour te montrer qu*il peut vouloir une explication... »

BUALISm 34f

— a Hé bien ! » reprit Juliette d'une voix sourde, a je serai toujours à temps de lui répéter ce qu'il saura déjà par toi... »

— (( Es-tu sûre d'en avoir le courage? » demanda la comtesse.

— a Ah! » fit Juliette en cachant son visage dans ses mains, « tu vois que tu ne crois plus en moi, depuis que je t'ai tout avoué... Tu vois comme tu as cessé de m'estimer. »

— a Moi, » s'écria M™* de Candale en embrassant son amie, « je ne crois plus en toi ! J'ai cessé de t'estimer ! Mais je n'ai jamais compris combien je t'aime, avant cette journée d'hier... Si tu savais comme j'ai pensé à toi toute cette nuit, comme j'ai tremblé à l'idée de cette entrevue avec Poyanne, comme je t'attendais avec anxiété?... Ne plus t'estimer! Et de quoi? De ce que ma fatale imprudence n'a pas deviné l'engagement secret qui te rendait si rebelle quand je te donnais ce nouvel ami ?... Car c'est moi qui te l'ai donné... Mais c'est vrai, à présent, j'ai peur... » Et elle ajoutait, voyant dans les yeux de Juliette une détresse infinie : a Non, ne m'écoute pas, je suis folle. Je te promets d'être adroite et de t'éviter cette visite... Il ne soupçonnera pas l'intimité à laquelle tu le sacrifies. Il ne sera donc pas jaloux. Il n'a pas la moindre idée de tes sentiments pour lui. Il n'osera pas enfreindre ta défense... Et, la semaine prochaine

246 UN COEUK DE FEMlll

)u Tâutre, nous partirons toutes deux pour Nançay ou pour Candale, veux-tu? Je te soignerai comme une sœur. Je te gâterai. Je te guérirai. Mais, je t'en supplie, ne répète pas que Je t'aime moins!... »

— a Que tu me fais du bien de me parler ainsi! » Et, appuyant sa tête sur Fépaule de son amie, elle ajouta : oc C'est la seule place au monde où je ne souffre pas. J'ai tant besoin que tu me dises que je ne suis pas un monstre... »

Ce soupir, échappé du plus profond d'une âme en proie aux plus obscurs, aux plus douloureux des troubles moraux, ceux dont nous avons honte, à la minute où nous en mourons, devait pour toujours rester dans le souvenir de M™* de Candale. Jamais plus elle ne laisserait tomber» fût-ce par étourderie, une seule phrase comme celle que son anxiété lui avait arrachée tout à l'heure, où Juliette pût deviner une défiance de son caractère. Mais la chère comtesse eut beau prodiguer les tendres consolations de sa sympathie à sa pauvre amie, elle avait trop montré d'un mot que cette dernière n'était plus absolument la même femme pour elle. Rien que dans la façon de prononcer le nom de Poyanne, dans l'efTort visible que lui coûtaient ces deux syllabes, la pure et fière Cabrielle avait mis, à son insu, de quoi percer un cœur endolori auquel tout maintenant devait

DUALISMI 347

être blessure. Ses adorables gâteries furent impuissantes à détruire cette impression entièrement, de même qu'en multipliant les assurances sur l'issue heureuse de son ambassade auprès de Casai, elle n'arriva pas à supprimer l'efFet de son premier cri : a Mais croira-t-il à cette raison ?... » Au lieu de quitter la rue deTilsitt, tranquillisée du moins sur l'exécution pratique du plan qu'elle avait combiné, M"* de Tillières rentra chez elle, plus remuée encore, et plus misérable ; et il lui fallut bien constater qu'une coupable espérance s'était déjà glissée dans son esprit malade, qui l'épouvanta comme un crime. Certes, elle avait été très sincère dans son projet de ne plus jamais recevoir Raymond, — très sincère dans sa démarche auprès de Gabrielle. Et pourtant, elle ne pouvait s'empêcher de souhaiter que la première idée de son amie fut réalisée et que le jeune homme tentât d'avoir avec elle un entrerien définitif et direct. Par un détour étrange et qui lui donnait un remords afFreux, elle éprouvait un besoin irrésistible, à l'heure de la séparation, d'être bien sûre qu'elle était aimée de lui. Inconséquence si naturelle à un cœur qui ne s'accepte pas tout entier! N'en arrive-t-il pas ainsi chaque fois que nous quittons pour des motifs étrangers à l'amour: orgueil, intérêt ou noblesse, un être idolâtré ? Quel amant a pu sacrifier une maîtresse chérie, même à quelque impérieux devoir, et lui

248 UN COEUR Dl FEMMI

pardonner, si elle s'est consolée trop vite? La vanité n'entre pas seule en jeu dans ce singulier sentiment. La passion s'y montre dans la franchise de son invincible égoïsme, et Juliette ne pouvait pas comprendre cela, qu'après sa visite chez M^^ de Candale, elle se trouvait justement moins forte contre la passion, par suite d'un phénomène moral qui allait dorénavant dominer le cruel va-et-vient de son âme désemparée, et l'affoler de contradictions constantes. Partagée, comme elle était, entre deux sentiments incompatibles, il était inévitable qu'elle s'abandonnât toujours en imagination à celui des deux qu'elle immolait dans Tordre des faits, d'autant plus qu'un des deux, celui qui l'attachait à Poyanne, était tout négatif et incapable de lui donner jamais aucune joie. Avec quels remords elle le constata, dans cette nuit qui suivit et dans la matinée du lendemain! Elle n'avait pu supporter que cet homme souffrît pour elle. Pour lui épargner cette souffrance, elle avait résolu de tout lui dévouer d'elle-même, son corps et son âme, et maintenant qu'elle le voyait moins anxieux, elle n'avait plus de pensée que pour l'autre! Etait-elle donc un monstre, comme elle l'avait crié à son amie dans une angoisse suprême?

Ah ! cette matinée du lendemain, où, pour la première fois depuis si longtemps, elle se rendit au petit appartement de Passy pour s'y retrou-

DUALism 249

ver avec son amant, quel frisson d'inexprimable effroi elle devait en garder pour des jours et des jours ! Qu'elle devait se revoir de fois arrivant devant la maison, entrant dans le logis paré de fleurs par le comte, comme s'il eût été un amoureux de vingt-cinq ans, ■ — et le reste! C'était pourtant un drame bien banal que celui dont ces murs mystérieux forent le théâtre, et il se reproduit chaque soir dans des centaines d'alcôves conjugales où des femmes, ayant un amour caché au cœur, s'abandonnent par devoir à des maris que souvent elles haïssent d'une haine mortelle. Mais la plupart du temps, l'intérêt qui les pousse à ces abandons est si fort qu'il noie, chez elles, et cette haine et le dégoût et jusqu'à la tristesse. Il s'agit de faire accepter à ce mari une grossesse illégitime, d'endormir des soupçons jaloux, ou simplement de régler une note de modiste trop chargée. Que leur importe de prêter leur personne à des plaisirs qu'elles ne partagent point, lorsqu'elles ont la perspective, à côté, de bonheurs défendus, mais qui leur font d'avance oublier cette corvée des sens, hideuse quand elle n'est pas enivrante ! Il en est pourtant, parmi ces femmes, qui, tout en aimant hors du mariage, ont voulu demeurer fidèles à la foi jurée, et qui n'ont pas cédé à cet amour. Elles ont mis leur orgueil à cacher leur cœur, même à celui qui l'a troublé. Et elles continuent d'être des épouses soumises

2fO UN COBUK Dl FIMIII

avec ce dévorant câncer de la passion en train de ronger le plus profond de leur être. Celles-là, du moins, ces martyres de l'honneur et de l'amour, s'il s'en rencontre qui lisent ce récit d'une longue et cruelle tragédie intime, comprendront vraiment l'assaut de mélancolie dont Juliette fut la victime avant, pendant et après ce rendez-vous. Elle l'avait offert la première cependant, et elle en partit sans avoir même pu donner le change à celui qu'elle voulait rendre heureux, — à quel prixl Carie comte lui dit, au moment de se séparer, cette phrase qui entra dans ce cœur de femme tourmentée conune une lame aiguë :

— « Répète-moi qu'en venant id, tu es venue pour toi et non pour moi. »

— <L Pour moi, pour toi ? » dit-elle avec un sourire frémissant, ce est-ce que je distingue ton bonheur du mien î Quelle idée as-tu encore ? »

— a Ah ! » fit-il, « c'est que ton regard est si triste ! Je connais trop bien tes yeux. » .

— a Ce sont les yeux d'une amie un peu malade ! j> reprit-elle en haussant ses fines épaules, avec cette grâce vaincue des êtres trop souffrants et qui ne peuvent plus lutter; « mais ce n'est rien. Quand vous reverrai-je ? Demain ? Voulez vous venir à deux heures, rue Matignon ? »

— a Voilà qui est convenu, » dit Poyanne en l'attirant contre lui par un geste caressant, a vous avez raison. C'est moi qui suis un inquiet,

DUALISME 2fl

un maniaque, un insensé... Si vous ne m'aimiez pas, seriez-vous ici? Pardonnez-moi... »

— a Lui pardonner ? » songeait Juliette dans la voiture qui la ramenait chez elle quelques minutes plus tard, a Pauvre ami et si délicat I II faut que lui du moins ne doute jamais plus de moi. Je lui dois cela. Ma vie est à lui, tout entière. Devant ma eonscience, je l'ai épousé... Comme j'ai de la peine à lui cacher ce que j'éprouve!... C'est qu'il m'aime... Comme il m'aime I... » Puis elle revenait malgré elle vers une autre image. Elle se rappelait Casai : oc Lui aussi, il m'aime, ou croit m'aimer. Il croit... Dans quinze jours, il aura oublié ces quelques semaines d'une si douce intimité. Il reprendra sa vie de plaisir. Quand on prononcera mon nom devant lui, il se dira : Ah ! oui, cette petite M™^ de Tillières, à qui j'ai commencé de faire la cour... Et puis sa mère m'a empêché de continuer...

Allons, c'est fini, fini... Et mon beau rêve de prendre sur lui une bienfaisante influence, de le tirer de ses désordres, de le faire valoir tout ce qu'il vaut, d'empêcher qu'il ne tombe plus bas!... Du moins je lui aurai prouvé qu'il existe d'honnêtes femmes et qui ne se laissent pas dire ce qu'elles ne doivent pas entendre. Il a été si simple, si parfait avec moi!... D'honnêtes femmes? mon Dieu, s'il savait... » Elle se sentit rougir sous son voile et dans son coin de fiacre

2f3 UN COEUR DE FEMMI

clandestin à cette seule idée : « Non, je ne pourrais pas lui expliquer. Et pourtant, si Henry avait été Ûhre, il n y aurait pas un mot à prononcer contre moi, et ce que je fais me le prouve à moi-même !... Cela doit suffire... »

Elle se répétait ces phrases, une fois rentrée, et d'autres pareilles. Elle n'arrivait pas à vaincre l'espèce d'obsession qui maintenant la contraignait de penser à Casai dans un éclair de vision intense comme la réalité même. Ce ne sont pas les mêmes côtés de notre âme qui raisonnent et qui sentent, et Juliet.te eut beau se démontrer que, ses relations avec le jeune homme étant rompues pour toujours, elle devait Toublier, toute sa force d'imagination ne fiit plus occupée, à l'approche du moment où elle le savait appelé rue de Tilsitt, qu'à se représenter ses faits et gestes... (( Midi. Il doit revenir du Bois et trouver la lettre de Gabrielle, s'il ne l'a pas eue ce matin. Il se demande ce qu'elle peut avoir à lui dire. Il croit peut-être qu'il s'agit de régler la partie de bateau arrêtée l'autre semaine, sur le yacht de son ami lord Herbert... » A révocation de ce projet évanoui, tout un décor d'eau bleue, de ciel clair, de collines vertes, se peignait dans la rêverie de M°^^ de Tillières, et les heures de lei^te et douce causerie dans cet uniforme mouvement du mince vapeur qui glisse avec le courant du fleuve.

— « A quoi penses-tu ?» lui demanda sa mère, assise en face d'elle, à la table du déjeuner, a Estce que tu as un chagrin ? »

— a Ma chère maman, quelle idée ! » répondit-elle en tressaiUatit, comme si les yeux clairs de la vieille femme lisaient jusqu'au fond de son cœur. Et vainement elle se força au sourire, à la conversation, à la gâterie envers cette mère trop perspicace et qui secoua sa tête blanchie tout en observant en silence combien le pauvre visage de sa chère fille avait changé. Il était comme réduit à présent, comme consumé. Quel malaise mystérieux avait battu ces paupières où se devinait l'insomnie, pâli ces joues où semblaient rester des traces de larmes ? Juliette nourrissait-elle en secret un sentiment malheureux? Car de soupçonner son enfant d'une faute ou d'un remords, la noble, la pieuse M™* de Nançay en était incapable comme elle eût été incapable de se consoler si elle avait deviné la vérité; et cette confiance absolue de la mère était aussi une douleur pour Juliette, même à ce moment où tant de plaies saignaient en elle, et tout en se le reprochant, elle aspirait à la solitude. Car là, du moins, il lui était permis de s'abandonner au tourbillonnement de ses pensées. Ce matin surtout, ce lui fiit un soulagement infini de redescendre dans son petit salon, et là, de nouveau, les yeux fixés sur la pendule, elle se reprit à ce dévorant calcul des mi-

3f4 VN COBUK DE FEMMl

nutes et des secondes par lequel^ous nous associons de loin au moindre geste de ceux que nous aimons, faute de pouvoir être auprès d'eux, à vivre leur vie, à tout éprouver de leurs sensations :

— c( Une heure et demie... Il est rue de Tîlsitt, Gabrielle le reçoit en haut, dans cette pièce qui doit lui rappeler, à lui, tant d'heures si douces. Elles ne reviendront plus... Elle lui parle... Mon Dieu ! pourvu qu'il ne s'imagine pas que j'ai eu peur de lui parler moi-même?... Non. Il croira que c'est simplement un signe d'indifférence. Hélas!... Mais lecroira-t-il? Allons, qu'estce que cela me fait ?... Il écoute. Qui sait? Tout n'était sans doute qu'un jeu pour lui, et ce que lui dit Gabrielle lui est bien égal. MàU non. Il m'aimait, et s'il ne me l'a jamais dit, c'était par respect... Quelle délicatesse dans ce cœur — malgré sa vie!... Que va-t-il devenir, maintenant?... Ah! que c'est dur!... »

Puis, après une de ces méditations inconscientes où tout notre être s'en va de nous dans celui d'un autre, et d'où nous nous réveillons comme d'un sommeil morbide, brusquement :

— « Deux heures et quart, » repiit-elley a c'est fini. Pourvu que Gabrielle n'aitpas eu d'autres visites et qu'elle puisse sortir aussitôt pour venir tout me raconter... Mais on sonne.. . On ta ouvrir... Ce ne peut être qu'elle... »

DUALISm 2ff

j^me (Je TilUères avait en efFet pris la précaurion de condamner sa porte pour tout le monde, excepté pour M*"^ de Candale. Ce lui fut donc une surprise, presque à s'évanouir, lorsque le valet de pied introduisit la personne dont elle avait perçu le coup de sonnette, à travers les murs, avec cette acuité maladive des sens propre aux périodes d'extrême tension nerveuse. Elle avait devant elle Casai lui-même. Elle s'était levée pour s'élancer au-devant de Gabrielle. Le saisissement que lui infligea la présence inattendue du jeune homme fot si violent qu'elle dut se rasseoir. Ses jambes se dérobaient sous elle. Malgré l'habitude qu'elle avait de se dominer et quel que fut son intérêt dans ce moment à dissimuler son trouble, elle se sentit pâlir, puis rougir, et sa voix s'arrêta dans sa gorge serrée. Ce lui fut une profonde douceur, dans cette émotion, de voir que Casai n'était pas lui-même moins ému qu'elle. Lui aussi, la démarche qu'il venait d'oser lui enlevait sa présence d'esprit pour ce début d'entretien. Visiblement, à cette entrée dans ce petit salon, il n'était ni le séducteur de sa propre légende, ni le viveur habitué aux adresses de la rouerie masculine, ni le fat gâté par ses retentissants et faciles succès, ni rien qu'un amoureux avec les spontanéités de la passion sincère. Si JuUette s'était jamais imaginé qu'il jouât la wmédie avec elle, l'attitude

2f6 UN COEUK DB riMIII

qu'il gardait à cette seconde Teût détrômpëe. Ce qu'il y a en effet de particulier dans l'amour vrai, et les femmes le savent d'instinct, c^est qu'il souffre de son triomphe, si ce triomphe coûte* unedouleur à celle qui en est la victime, et, au lieu d'avoir dans ses prunelles un éclair d'oi^eil devant le bouleversement de la jeune femme, si favorable à une déclaration, ce Parisien rompu à toutes les expériences galantes laissait paraître lui-même le trouble d'un jeune homme qui a peur de sa propre audace — et qui craint de déplaire ou de blesser, plus encore qu'il n'espère réussir...

— a Pardonnez-moi, madame, » fit-il après un silence, a si je me suis permis de forcer votre porte en me servant du nom de M™* de Caudale... J'arrive de chez elle et j'ai tenu à vous parler aussitôt... Peut-être ce que j'ai à vous dire est-il de nature, sinon à justifier, à expliquer du moins mon indiscrétion... Mais si vous désires que je me retire et remettre cet entretien à tel moment qui vous conviendra, je suis prêt à vous obéir... »

Il parlait d'une voix soumise, presque avec timidité. M"^^ de Tillières, elle, avait eu le temps de se reprendre et la force de le regarder. Soit que cette attitude non jouée lui touchât le cœur, soit qu'elle voulût ne point paraître redouter cette conversation, soit enfin qu'elle cédât à

cet attrait de la présence qui se montre au principe de toutes les faiblesses, quand on aime, elle n'agit pas comme elle aurait dû agir pour demeurer dans la logique de son parti pris. Il était si simple de réponclre : « Gabrielle vous a dit tout ce que je vous dirais moi-même, » et d'ajouter un mot qui blâmât la visite de Casai de manière à en rendre le renouvellement impossible ! Au lieu de cela, elle s'écoutait elle-même répliquer au jeune homme par cette petite phrase, si banale dans ses termes, si grosse de dangers à cet instant :

— « Mon Dieu, monsieur, j'avoue qu'après ce qu'a dû vous dire M°^® de Candale, je ne vous attendais pas. Mais je n'ai aucune raison pour refuser de vous écouter et de vous répondre, s'il s'agit, comme je le pense, justement de la commission, un peu délicate, dont j'avais chargé Gabrielle... »

— « Oui, madame, » reprit le jeune homme en s'asseyant, et avec un accent devenu plus ferme. « Vous l'avez deviné, il s'agit de cela, et d'abord, permettez-moi de vous répéter la réponse que j'ai faite tout à l'heure à la comtesse. Vous n'avez, dois-je y insister? aucune résistance à craindre de ma part dès l'instant que vous exprimez un désir comme celui qu'elle m'a trans* mis... Je comprends les scrupules auxquels vous obéissez, et, si durs qu'ils puissent être pour moi,

je les approuve. Je tiens à vous le répéter et à vous donner ma parole que cette visite sera la dernière, si vous persévérez dans votre décision après m'avoir entendu... Je n'aurais qu'un reproche à vous faire, si la faute n'en était évidemment à moi qui n'ai pas su vous faire apprécier le degré de mon respect, de mon culte pour vous. J'aurais aimé que vous me parliez vousmême, au lieu d'employer un tiers, même M^^ de Candale. Vous m'auriez épargné mon indiscrétion de tout à l'heure, car je vous aurais dit aussitôt ce que je voulais vous dire depuis bien des jours déjà... »

— ce Hé bien ! » reprit Juliette avec un sourire, «j'ai eu tort. » Elle voyait déjà, comme s'ils eussent été écrits sur les lèvres de Casai, les mots qu'il se préparait à prononcer; elle en avait à l'avance un frémissement dans tout son être; et, par un dernier effort, elle essayait de maintenir la causerie sur ce ton de demi-légèreté mondaine qui constitue, pour les femmes, la plus habile défense . a Oui, j'ai eu tort, mais, vous le voyeaE, j'étais, je suis encore bien souffrante... Cet entretien était pénible pour vous, et, pourquoi ne pas vous l'avouer? pénible pour moi. 11 y a des choses toujours dures à dire, surtout quand elles s'adressent à un homme qui ne les a pas méritées.., Mais vous connaissez ma mère, vous lui avez été présenté ici. Vous savez combien elle est peu de

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ce temps, et vous devinez ce que deviennent pour elle les moindres rapports de la malveillance... Je n'ai pas le droit d'entrer en lutte avec elle. Vous comprenez cela aussi... Ne voyez donc là aucun grief personnel, et, dans six mois, dans un an, je vous recevrai de nouveau comme aujourd'hui, avec beaucoup, beaucoup d'estime et une très vraie sympathie. »

— ce Tout cela est irréfutable, » répondit Raymond en inclinant la tête, « et encore une fois j'ai accepté cet arrêt... Seulement, voici ce que je tiens à y ajouter... En me parlant comme vous venez de le faire, vous vous êtes adressée au Casai officiel, au monsieur qui vous a été présenté voici deux mois, qui est en relation de visite avec vous, comme avec M°^* de Candale, avec M™* d' Aréole et vingt autres... Tiendriez-vous exactement le même discours, si celui que vous traitez ainsi en simple connaissance venait vous dire : Depuis que je vous connais, madame, ma vie a changé absolument. Elle n'avait aucun but, elle en a un. Je me croyais fini, usé de cœur, incapable d'un sentiment profond. J'en éprouve un. J'acceptais de vieillir, comme tant de mes camarades, entre le club et le champ de courses, sans autre intérêt que de tuer les jours après les jours, à travers ce que l'on est convenu d'appeler le plaisir. Je vois aujourd'hui devant moi le plus sérieux, le plus haut, le plus passionné des intérêts... Je vous

lÔO UN COEUR DE FEMMI

affirme que j'aurais mis des semaines et des semaines à vous parler de la sorte, si les choses n'en étaient pas arrivées à cette crise aiguë. Entre ce que j'étais, le soir où je me suis assis auprès de vous à la table de M^* de Candale, et ce que je suis maintenant, il y a un amour comme je n'en avais jamais ni send ni imaginé, un amour fait de respect et de dévouement, autant que de passion, et voilà ce que j'ai voulu que vous sachiez, pour avoir le droit d'ajouter ceci : lorsque, dans six mois, vous me permettrez de revenir, si je vous apporte, après cette séparation, le même cœur rempli du même amour et si je viens vous demander d'accepter mon nom et de devenir ma femme, me répondrez-vous certainement: Non ? » Dès la minute où le jeune homme avait commencé de parler, M"^® de Tillières s'était bien attendue à ce qu'il lui dît : a Je vous aimel » Et, comme on a vu, elle s'était préparée à recevoir cette déclaration un peu en badinant, quitte à s'indigner si Raymond s'exprimait en termes trop vifs. Elle avait espéré redevenir assez maîtresse d'elle-même pour se gouverner et ne lui laisser plus rien deviner de ses angoisses. Elle ne soupçonnait pas qu'il dût trouver au service de sa passion des paroles d'une si caressante délicatesse, ni surtout qu'il eût pu concevoir ce projet de mariage, si étrangement opposé à tout ce qu'elle connaissait de son

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caractère et de son passé. Une pareille offre, énoncée en ces termes et par cet homme, constituait une preuve plus forte que toutes les protestations, en faveur du sentiment que M™* de Tillières avait su lui inspirer. Contre un aveu brûlant et qui révélât un désir de sa personne, elle eût, certes, trouvé l'énergie d'une révolte immédiate et qui l'eût sauvée. Contre des reproches et des exigences d'explication, n'eûtelle pas eu l'arme du léger persiflage et sa tenue oflScielle de femme du monde? Au contraire, une douceur infinie s'était insinuée dans son cœur malade à mesure que le discours de celui qu'elle aimait le lui révélait si tendre, si semblable à ce qu'elle n'avait même pas osé désirer. Elle sentit sa volonté se dissoudre en une défaillance déjà coupable, que traversa soudain, avec la rapidité d'un éclair illuminant un vaste paysage, le souvenir de Poyanne et de la matinée.

— Elle portait encore la robe de sa visite à Passy !

— Elle comprit, à la terreur que lui donna la double sensation de son attendrissement actuel et de ce rendez- vous si récent, qu'elle était perdue, si elle ne dressait pas une barrière infranchissable entre elle et celui qui possédait le pouvoir de la remuer de la sorte. Pourquoi ne se produisit-il pas alors en eUe un mouvement d'entière franchise? Pourquoi n'avoua-t-elle pas à Casai qu'elle n'était pas libre ? Que de malheurs eussent été

épargnés et à elle-même et à d'autres! Mais ces confessions-là, et qui parfois arrêtent à jamais l'espérance d'un homme, si épris soit-il, par la sublimité de leur loyal courage, les femmes ne les font guère qu'à ceux dont elles ne se soucient pas. A ceux qu'elles veulent décourager, mais sans cesser d'en être aimées, elles préfèrent cacher à tout prix leurs fautes. — Et, tout exceptionnelle qu'elle fut par tant de côtés de sa nature, Juliette obéit dans cette circonstance à la commune loi! — Elles excellent alors à inventer quelqu'une de ces imaginations romanesques qui les protègent en les auréolant; et celle-ci eut la force de répondre:

— ce Vous voyez que je vous ai écouté jusqu'au bout, quoique j'eusse le droit et le devoir de vous arrêter dès les premiers mots... Je vous répondrai bien nettement. J'ai juré dans une circonstance solennelle que, si j'avais le malheur de devenir veuve, je ne me remarierais jamais... Ce serment, je l'ai prêté et je le tiendrai... y>

Elle devait plus tard éprouver souvent le remords de ce mensonge qui sous-entendait le souvenir de son mari, car à qui pouvait-eUe avoir fait un pareil serment et dans quelle circonstance, sinon à Roger de Tillières et lors du départ pour la campagne de 1870? Et cela n'était pas dans la manière de sa délicatesse habituelle de mêler un tel souvenir à un tel entretien. Mais eJle

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n'avait pas le choix parmi les moyens : il s'agissait avant tout pour elle de 'ne pas mettre Casai sur la piste de sa liaison avec Poyanne. C'était le plus redoutable des dangers dans la situation si fausse où elle s'était engagée. Sur le moment, d'ailleurs, elle n'eut pas le temps d'avoir ce remords, car elle put voir, tandis qu'elle parlait, la physionomie de celui dont elle brisait ainsi toute l'espérance se décomposer. Le jeune homme était venu rue Matignon avec la certitude, grandie chaque jour depuis ces deux mois, qu'il était aimé. Il n'avait pas douté du prétexte de rupture transmis par M°^* de Candale, et il avait été lui-même d'une entière bonne foi en disant à M°^* de Tillières ce qu'il lui avait dit. Toute la conduite de Juliette à son égard lui paraissait dominée par ces deux faits : le premier, qu'elle s'intéressait à lui avec passion ; le second, qu'elle combattait cette passion à cause de la défiance éveillée en elle par d'Avançon, dès le lendemain de leur rencontre, — défiance sans doute augmentée par de méchants propos. Il n'avait pas supposé qu'elle répondrait nettement à sa demande, mais il s'attendait à une phrase qui, dans sa crise de sentimentalisme exalté, lui suflSrait pour supporter l'absence et l'exil : « Revenez dans six mois et alors seulement je vous parlerai... » Il avait déjà escompté l'occupation de ces six mois qu'il se proposait de passer de nouveau sur mer avec

Herbert Bohun. Il était si sûr de rentrer avec le même amour au cœur, les mêmes paroles aux lèvres, et si sûr aussi qu'avec sa nature Juliette n'aurait pas changé d'ici là ! Par un phénomène fréquent chez les grands mépriseurs de femmes lorsqu'ils se laissent prendre au charme d'une d'entre elles, il mettait M™« de Tillières très à part de tout ce que lui avait appris son expérience, et il croyait d'elle, par instinct, ce qu'il niait le plus habituellement des autres. Aussi n'éprouva-t-il pas un doute d'une seconde devant la révélation inattendue du romanesque et mystérieux engagement qui ruinait du coup l'échafaudage d'illusions construit dans son rêve. Comme il se fût moqué autrefois d'un camarade, qui eût admis ainsi sans hésiter une histoire de cette simplicité d'invention ! Mais, après tout, croire à cette histoire n'était pas pour lui plus extraordinaire que ce rêve de mariage. Il disait vrai. Cette idée d'épouser M™* de Tillières avait germé en lui depuis des jours et des jours. Elle était née de la conviction que cette femme n'avait jamais eu, n'aurait jamais, ne pouvait pas avoir d'amant; puis, de cette autre conviction que lui, Raymond, n'avait non plus jamais éprouvé, n'éprouverait jamais ce qu'il éprouvait auprès d'elle. Pourtant, et malgré la vivacité des sentiments qu'il portait à Juliette, il conservait, de tant d'intrigues, ce tact particulier qui fait qu'un homme comprend à

DUALISME 26f

quelle minute il doit insister ou bien avoir l'air de céder. Il eut la finesse d'apercevoir combien fj[mc jç Tillières était troublée, mais aussi que ce trouble se changerait vite en révolte s'il essayait de lutter contre elle. S'il se dérobait, au contraire, il se ménageait un retour possible; et il avait la chance de renouer la conversation sur un autre terrain, au cas où, dans sa phrase d'adieu, elle relèverait, elle, un mot quelconque. Ce ne fut pas, il convient de lui rendre cet hommage, un calcul aussi lucide. Il était lui-même trop bouleversé pour raisonner avec cette précision. Mais les hommes très habitués aux aventures et qui ont beaucoup réfléchi sur l'amour ressemblent à ces soldats bien exercés, qui font la manœuvre savamment même sous le feu de l'ennemi.

— a Alors, madame, » dit-il en se levant, ce puisqu'il en est ainsi, il ne me reste plus qu'à prendre congé de vous pour toujours. Je sais ce qui me reste à faire... »

Elle s'était levée aussi. Ses malheureux nerfs étaient si émus et sa pensée si tendue qu'elle entrevit derrière les paroles du jeune homme une résolution funeste, etinvolontaiiement :

— oc Quoi ? 3) s'écria-t-elle. ce Vous ne partirez pas d'ici sans m'avoir juré... »

— ce Que je ne me tuerai pas, » répondit Casai avec une nuance d'ironie, ce Vous venez

d'en avoir la pensée... Non, n'ayez pas peur d'avoir ma mort sur la conscience... J'ai voulu simplement dire qu'il ne me reste plus qu'à reprendre mon existence d'autrefois: Elle ne m'amusait guère, elle m'amusera moins encore, mais elle m'aidera à vous oublier... Permettezmoi pourtant un dernier conseil, » ajouta-t-il, en la fixant avec des yeux devenus durs, a Ne jouez plus jamais avec un cœur d'homme, même si l'on vous a dit beaucoup de mal de cet homme; cela n'est pas loyal d'abord, et puis vous risqueriez de tomber sur quelqu'un qui aurait l'idée de se venger le jour où il s'en apercevrait... Je vous l'affirme, tout le monde ne me vaut pas, quoique pensent de moi vos amis. »

— ce Moi! » dit-elle, « j'ai joué avec vous !... » Et elle répéta, d'une voix plus basse : a J'ai joué avec vous! Ah! vous ne le croyez pas... Vous ne pouvez pas le croire... »

Elle s'était approchée de lui en prononçant ces mots. Voyant ce mouvement, il lui prit la main, qu'elle ne retira pas. Elle était brûlante de fièvre, cette petite main qu'U serra d'une pression lente. Il attira Juliette vers lui, sans qu'elle se défendît. Elle était à bout de ses forces, et, au moment de se séparer de lui pour toujours, son courage la trahissait. Il lui parlait maintenant d'une voix ■ pénétrante et passionnée :

— ce Hé bien ! non, » osait-il lui murmurer.

a non, vous ne vous êtes pas jouée de moi ; oui, vous avez été sincère depuis le premier jour jusqu'à celui d'aujourd'hui; non, vous n'avez pas été, vous n'êtes pas une coquette. Et puisque vous n'avez pas joué avec moi, savez-vous ce que cela signifie?... Ah ! laissez-moi vous le dire, orgueilleuse que vous êtes et qui voulez lutter contre l'évidence, c'est que vous avez deviné mon sentiment, c'est qu'il vous touchait, que vous le partagez, c'est que vous m'aimez... Ne me répondez pas. Vous m'aimez. Je l'ai senti si souvent depuis ces dernières semaines, et tout à l'heure encore en entrant. A cette seconde je le sens de nouveau si vivement après en avoir douté... Pardonnez-le-moi... Et puis taisez-vous... Laissezmoi vous le répéter, nous nous aimons. Je comprends bien à qui et dans quel moment vous avez juré de ne pas vous marier, mais que peuvent contre la passion des promesses d'enfant, que l'on n'a le droit ni de donner ni d'exiger, puisque l'on n'a pas le droit de jurer que l'on ne vivra plus, que l'on ne respirera plus, que l'on fermera son âme pour jamais à la lumière, au ciel, à l'amour. »

Ces phrases, dans le goût de celles que tous les amants ont soupirées dans des heures pareilles et qui ne sont banales que parce qu'elles traduisent quelque chose d'immortellement vrai.

268 UN COEUR Dl PEMMI

l'élan instinctif vers le bonheur, — Raymond les disait, le visage tout près de celui de Juliette. II l'attira plus près encore, et il sentit la tête de la jeune femme s'abandonner sur son épaule. II se pencha pour lui prendre un baiser. Il en fut empêché par la peur... Elle avait fermé les yeux et elle était blanche comme une morte. L'excès de l'émotion venait de la faire s'évanouir. Il la souleva entre ses bras, et il la porta sur la chaise longue, épouvanté de sa pâleur et cherchant des sels. Cinq minutes s'écoulèrent ainsi pour lui dans une horrible angoisse. Enfin, elle rouvrit les paupières, elle passa les mains sur son front, et, voyant Casai à ses genoux, la mémoire lui revint, foudroyante. La conscience de sa situation la saisit avec une violence presque folle, et s'éloignant de lui avec terreur :

— ce Allez-vous-en, y> dit-elle, « allez-vous-en. J'ai votre parole de m'obéir... Ahl vous me tuez.. . »

Il voulut parler, lui reprendre les mains; elle répéta :

— oc J'ai votre parole, allez-vous-en. »

II n'avait même pas eu le temps de répondre, qu'elle avait pressé sur le timbre de la sonnette électrique qui traînait sur la table, parmi les bibelots. Devant ce geste, le jeune homme dut se relever. Un domestique entra :

— a Excusez-moi, monsieur, » dit M"** de

DUALISSII 269

Tillières, « si je suis trop souffrante et forcée de vous quitter... François, quand vous aurez reconduit M. Casai, vous ferez descendre ma femme de chambre. Je me sens bien mal... »

N s'est souvent moqué des hommes qui prétendent avoir l'expérience des femmes, en montrant qu'un jour se rencontre dans leur vie inévitablement oîi cette expérience ne leur sert de rien. Elle n'empêche pas en effet que l'illusion symbolisée dans la légende païenne par le classique bandeau de l'Amour ne s'interpose tôt ou tard entre les plus désabusés et la réalité, aussitôt que le cœur est pris, et l'on voit Don Juan se conduire avec autant de naïveté que Fortunio, et un Casai demander en mariage avec une timidité folle une femme qui est depuis des années la maîtresse d'un autre. Peut-être faut-il reconnaître dans ce phénomène

CASAL JALOUX 2Jl

singulier une preuve de plus à l'appui de la thèse qui assimile Tamour à une suggestion. L'hypnotiseur met un livre dans la main du sujet endormi. Il lui dit : « Respirez cette rose, » et Th jrpnotisé approche le volume de son visage, sur lequel se trahit la félicité d'un promeneur qui a cueilli une belle fleur et qui en savoure avec gourmandise le caressant arôme. . . La femme que nous aimons nous raconte les plus romanesques, les plus étranges histoires; et, de sa bouche idolâtrée, nous acceptons comme vrais, presque avec religion, des récits qui, venant de n'importe quelle autre, nous feraient hausser les épaules. L'analogie est même d'autant plus frappante que cet état d'illusion se dissipe le plus souvent en une seconde, comme le sommeil hypnotique. Un souffle sur les paupières, et voilà le dormeur réveillé. Un événement presque insignifiant, mais qui touche à la place juste, et voilà le crédule amoureux en réaction contre sa confiance, avec une force de scepticisme proportionnée à cette confiance même. Pas une minute, durant la scène où il s'était enfin décidé à se déclarer, Casai n'avait mis en doute la véracité de M°^* de Tillières. Il avait cru à l'observation faite par la mère. Il avait cru au mystérieux serment de ne jamais se remarier. Juliette eût imaginé de lui servir bien d'autres prétextes et plus invraisemblables, afin de prévenir tout conflit entre Poyanne et lui, que

cet ancien amant de M°^« de Corcieux, de Christine Anroux et de cinquante autres, n'aurait même pas eu l'ombre de l'ombre d'une défiance. Le magnétisme émané de la jeune femme le dominait à ce point que ni dans l'après-midi qui suivit cette scène, ni le lendemain, ni le surlendemain, il ne put, lui si ferme d'ordinaire et si lucide, s'arrêter à un projet. Il avait retiré de cette visite la double évidence que Juliette l'aimait et qu'elle ne voulait plus le recevoir, et il ne pensait pas à se servir de la première de, ces deux certitudes pour tenter la lutte contre une résolution devant laquelle il s'inclinait — comme un collégien en vacances devant les prétendus remords d'une tante qui lui a savanament tourné la tête. Enfin il aimait, lui aussi, et pour la première fois. Le réveil devait être encore plus terrible.

11 y avait donc trois jours que le jeune homme s'était retrouvé sur le pavé de la rue Matignon, après avoir tenu Juliette évanouie entre ses bras, sans même appuyer sur ses lèvres pâlies par la fièvre le baiser pour lequel il s'était penché sur elle, — trois jours qui avaient passé pour lui, dans la dévorante anxiété des désirs coutradic* toires, à esquisser des brouillons de lettres aussitôt raturées, et à les déchirer en se raisonnant :

— a Si j'essaie de m'imposer à elle, qu*ani vera-t-il? Qu'elle me jugera mal, et voilà tôuc. t

Il existe comme un code tacite du gentleman, et qui domine, dans une certaine classe sociale, toutes les relations d'homme et de fenrnie. Ce code impose ses prescriptions à l'amoureux qui n'a rien obtenu et qui, par conséquent, semblerait-il, n'a aucun devoir, comme à l'amant qui paraît avoir tous les droits. De même que le second, fut-il indignement trahi, doit se taire et ne pas se venger, le premier doit, s'il est éconduit, ne pas troubler de ses importunités la vie de celle qui ne veut plus le recevoir. Si injuste que soit, au regard de la passion, ce règlement conventionnel établi tout entier au profit de la femme, un homme s'y soumet toujours lorsqu'il tient d'abord à l'estime de celle au'il aime ; et, quelque douleur que lui infligeât cette absolue mesure, vraisemblablement Casai aurait continué, pendant des semaines, de souffrir ainsi à l'écart et sans pouvoir agir, si un petit fait n'était survenu, qui produisit sur lui cette brusque impression du souffle capable de briser le charme du magnétisme lorsqu'il passe sur les yeux de l'hypnotisé. — Oh ! un très petit fait et très simple et presque insignifiant, mais y a-t-il quelque chose d'insignifiant pour un cœur que le regret consume? — Il pouvait être deux heures de l'après-midi, et Raymond, qui avait accepté à déjeuner avec Mosé, au Café Anglais, — un déjeuner offert à un prince étranger de passage à Paris, — s'en revenait

seul à pied. Il s'était rendu à l'invitation de Tinsidieux personnage, pour n'être pas seul avec ses pensées, et il s'était en allé, sous un prétexte quelconque, afin de les retrouver, ces maudites pensées. Les amants malheureux sont ainsi. Ils fuient leur peine et l'oubli de leur peine avec une égale impuissance à se supporter malades ou guéris. Le jeune homme, — ô décadence d*un prince des viveurs transformé en soupirant éconduit ! — suivait le trottoir de la rue de la Paix, et pourquoi ? pour fouiller du regard tour à tour les voitures et les boutiques avec l'inavouée, l'enfantine espérance d'apercevoir au passage la femme à laquelle il songeait uniquement... Son cœur bat plus vite, il vient de reconnaître le cheval bai brun, le cocher et le valet de pied de Juliette, ce même valet de pied qui l'a reconduit lors de sa dernière visite. Le coupé débouche de la rue des Capucines. Un embarras de voitures permet à Casai de se hâter et d'arriver sur le trottoir, de manière que M°^® de Tillières ne puisse pas esquiver son salut. Qui sait? De le voir guettant ainsi sur cet angle du trottoir la touchera peut-être, et, pour lui, de la regarder, ne fut-ce qu'une demi-minute, sera encore un bonheur, et voici qu'à l'étroice fenêtre, au lieu du profil délicat de Juliette, de ses beaux yeux d'un bleu sombre et tendre, de sa pâle et fine joue, il reconnaît le visage ridé, les prunelles sévères»

les cheveux blancs de M™® de Nançay, de cette mère soupçonneuse qui lui a fermé la porte du petit salon de la rue Matignon. La vieille dame le reconnaît aussi, et il la voit avec stupeur répondre à son salut, maintenant inévitable, par la plus gracieuse inclinaison de tête, un sourire amical de ces yeux graves et de cette bouche si volontiers triste. Un Parisien ne se trompe pas à l'éloquence de ces riens où une femme jeune ou âgée sait empreindre toute sa sympathie ou son antipathie, toute son indifférence ou toute sa rancune, — mille nuances. Les quelques fois où Casai avait rencontré M°^* de Nançay, il lui avait plu infiniment, soit qu'elle eût été sensible à l'empressement discret du jeune homme, soit qu'une divination instinctive lui eût fait deviner la jolie qualité de l'affection vouée par Raymond à M°^® de Tillières, soit enfin que, renseignée par M°^® de Candale, et en dépit des racontars de d'Avançon, elle eût vu en lui pour sa fille un mari possible. Mais pour Raymond qui en était resté au récit de la prévention contre lui de cette mère inquiète, la visible bienveillance de ce salut échangé au passage devait être inexplicable. Le contraste était trop fort entre ce que lui avaient dit M™® de Candale d'abord, puis Juliette, pour qu'un homme de son bon sens ne s'en étonnât point :

— <r Voilà qui est bien étrange, » songea-t-il.

a et pourquoi me salue-t-elle avec cette amabilité, après avoir exigé, comme elle Ta fait, que Ton me consignât à la porte de la rue Matignon?... Si c'est de l'hypocrisie, elle est bien inutile... Je n'ai cependant pas été la dupe d'une fantasmagorie : — elle était là tout à Theure, encore plus avenante de physionomie qu'il y a quinze jours lorsque je l'ai rencontrée chez ]^me de Tillières pour la dernière fois... Ça n'a pas de sens... »

Il passait la porte du cercle des Mirlitons au moment où il se prononçait en esprit cette phrase qu'il accompagna malgré lui d'un hochement d'épaules. Il monta droit à la salle d'armes, décidé, — car, même dans son désarroi moral actuel, il suivait ses anciens principes d'entraînement continuel, — à se briser l'âme en brisant en lui la bête à force d'exercices. Mais il eut beau se livrer avec fureur à son sport préfëré, et boutonner ses adversaires, les uns après les autres^ aussi durement que s'ils eussent été ses rivaux auprès de Juliette, il ne put échapper aux ré* flexions qu'enveloppait sa surprise de tout à l'heure. Il y a dans le dévidement logique des idées une force qui travaille en nous, à notre insu, et nous demeurons confondus, parfois, de nous retrouver, sans nous être doutés du chemin parcouru, à une telle distance du point de départ Le « ça n'a pas de sens » d'avant la séance dV

crime s'était résolu, quand Raymond franchit de nouveau la porte du cercle pour rentrer rue de Lisbonne, dans le petit monologue suivant:

— a II n'y a pas à dire : mon bel ami... M™® de Nançay n'a rien contre moi, absolument rien.

Voilà qui est évident d'après ce salut. D'ailleurs, où avais- je l'esprit pour admettre qu'une mère prudente, et qui sait la vie, demande à sa fille de ne plus recevoir du tout un monsieur compromettant ? Comme si un pareil changement d'habitudes ne compromettait pas davantage une jeune femme, aux yeux des amis qui viennent dans la maison, et aux yeux de ses gens?... Mais alors cette discussion avec la vieille dame n'aurait été qu'un prétexte?...

M°^® de Tillières aurait imaginé ce moyen de ne plus me voir?... Cette habileté-là ne lui ressemble pas, elle si droite, si simple, si vraie, à moins que?... »

Il hésita quelques minutes devant l'hypothèse nouvelle qui surgissait devant lui. Elle lui était horriblement douloureuse, parce qu'elle impliquait que Juliette lui avait menti, et quand une fenmie vous a menti sur un point, il n'y a pas de raison pour qu'elle ne vous ait pas menti sur d'autres. Dans la magnifique et- définitive étude que Shakespeare nous a donnée de la jalousie en composant Othello, cet analyste incomparable n'a pas négligé de marquer cette influence de l'analo-

2jS UN COEUR DE FEMME

gie sur le soupçon. La première goutte du virus est inoculée dans le cœur du Maure par cette phrase de Brabantio : oc Elle a trompé son père. Elle pourrait bien te tromper..., » et Yago insiste: « Elle a trompé son père, en vous épousant... » Tous les hommes qui aiment savent cela : que la première défiance marque le passage d'une frontière impossible à repasser. Aussi une sorte d'instinct presque animal les pousse-t-il souvent à ne pas vouloir constater le premier mensonge. Ils préfèrent ignorer, avec le vague, l'inexprimé sentiment au fond du cœur, qu'il y a quelque chose à savoir. Casai, lui, possédait un esprit trop viril pour ne pas préférer la vérité la plus amère à l'illusion la plus douce, et il continua son raisonnement : — oc A moins que?... Hé bien! Pourquoi pas ?

A moins qu'elle ne m'ait roulé — tout simplement... De plus forts que moi ont été mis dedans par des femmes qui n'avaient ni ces yeux, ni ce sourire, ni cette voix, ni ces manières... D'ailleurs, c'est tout naturel qu'elle m'ait menti, puisqu'elle voulait ne plus me revoir et que je ne lui fournissais aucun motif... Mais pourquoi ne plus me recevoir? A cause de ce serment? Un serment fait à son mari avant le départ pour la guerre?... Ça n'a pas beaucoup de sens non plus, cette histoire-là. Quand j'ai commencé de lui faire la cour, elle s'en est parfaitement aperçue. Je ne pouvais vouloir d'elle que deux choses :

OU devenir son amant ou Tépouser... Son amant? Non, elle ne Ta pas cru, elle m'aurait fermé sa porte tout de suite, puisqu'elle est décidée à ne pas être ma maîtresse. Son procédé actuel prouve du moins cela d'une façon irréfutable. Elle devait donc prévoir que je lui demanderais sa main, un jour ou l'autre. Le serment existait déjà, — s'il existe, — et elle me laissait aller... S'il existe?... Et s'il n'existe pas, si c'est un prétexte comme la discussion avec la mère? Alors qu'y a-t-il au fond de cette soudaine rupture?... Voyons, monsieur Casai, vous aurait-on fait poser comme un simple tompin ? »

Cette reprise d'un terme du vocabulaire le plus trivial, dans une phrase de ce discours intérieur et à propos de Juliette, marquait la rentrée en scène du Casai d'avant les visites à la rue Matignon, — de ce Casai qui se demandait, en quittant l'hôtel de Candale : a Avec qui peut bien être cette petite femme ?» — et c'était aussi la disparition, pour toujours sans doute, du Raymond sentimental, qui, depuis plusieurs semaines, chantait la romance à Madame avec des innocences de Chérubin attendri! Le petit souffle avait passé sur les yeux de l'hypnotisé. Cette crise de premier désenchantement fut si dure qu'il lui fallut, le soir, s'abolir à coup d'alcool pour se supporter, et, à minuit, lord Herbert

28o UN COEUR DE FEMMB

et lui étaient à peine capables de penser ou de parler, tant ils avaient a chargé, » — comme disait l'Anglais dans ses métaphores de yachtman. 11 n'y avait pas de meilleur compagnon que Bohun pour des parties de ce genre, étant de ces ivrognes taciturnes qui s'intoxiquent méthodiquement et continuent à se tenir raides, comme des soldats en parade. Casai ne risquait pas de verser avec lui dans la confidence. Dans ces moments-là, l'Anglais n'écoutait ni ne répondait. Quelle vision regardait-il avec ses yeux bleus de fils des rois de la mer? Comment était-il arrivé à systématiser sa passion pour le whisky, au point de pouvoir compter les nuits de tout cet hiver, où il était rentré lucide ? La seule personne qu'il aimât au monde était Casai, — pourquoi encore? Était-il vraisemblable que ce goût de l'ivresse et cette amitié tinssent à la même cause ? Herbert avait, dans sa jeunesse, été l'amant d'une femme qui le trompait avec tout Paris et dont Casai, en effet, n'avait pas voulu à cause de son camarade. Ce dernier le savait-il? Jamais il ne s'était expliqué là-dessus. Il est certain d'autre part qu'à travers les apparentes stupeurs de son ivresse il gardait assez de lucidité pour deviner tout ce qui se passait dans la tête de son unique amL Car, au moment de le quitter, il lui serra la main en lui disant, d'une façon très particulière, le mot du poète de son pays : c She wasfalsê as

water.,. » Et ce « fausse comme l'eau » représentait dans sa bouche une injure fort énergique, étant donné l'opinion qu'il professait sur ce liquide. — Il se vantait de n'en jamais consommer que pour son tuh, — Il est certain aussi que le conseil de défiance formulé de la sorte par son compagnon d'orgie répondait trop bien aux idées douloureuses qui continuaient de hanter Raymond, car il eut besoin d'un suprême effort de volonté pour ne pas se laisser aller à cet attendrissement de la boisson, qui a déterminé tant d'irréparables aveux.

— « Herbert a raison, » songeait-il le lendemain matin, à cheval, poussant Téméraire dans les allées les plus désertes du Bois, sous un ciel gris et qui achevait de torturer ses nerfs déjà irrités par l'alcool de la veille : « Les meilleures ne valent rien... Celle-là pourtant, une hypocrite!... Hé oui, puisqu'elle m'a vraisemblablement menti sur deux points... Derrière cette rupture il y a autre chose... Mais quoi?... »

Il ne voulait pas faire la réponse ni se prononcer nettement à lui-même le mot qui lui dévorait le cœur. Il entrevoyait que l'influence d'un autre honmie expliquait seule la soudaine énergie de Juliette à son égard, et il ne suppo> tait pas de l'entrevoir. Cette tempête intérieure eut pour résultat, d'abord, que le pauvre Témé-

raire fut ramené à l'écurie, couvert d'écume et brisé par une course forcée, — pour le plus grand désespoir du groom préposé à son entrerien, — et puis, que Casai lui-même se dirigeait de nouveau, à deux heures, vers la rue Matignon. Pourquoi? Il savait d'avance que M°^® de Tillières l'aurait, suivant toutes les probabilités, consigné définitivement à sa porte, mais il éprouvait l'impérieux besoin de s'en assurer. Il calculait aussi qu'il y avait une chance contre mille pour qu'elle n'eût pas osé donner cet ordre. Dans ce cas-là, il la verrait, et, cette fois, il lui arracherait l'aveu du vrai motif qui avait si subitement déterminé cette volte-face dans leurs reladons. Il reconnut, avec une émotion mêlée de la plus cuisante anxiété, le coin de cette rue, le long mur du jardin qui la borde sur un côté, la face de la maison. Il entra sans parler au concierge, et marcha tout droit vers le perron protégé par la petite guérite vitrée. La force du désir était si vive en lui, — et nous sommes toujours si près de croire à ce que nous désirons fortement, — que ce lui fut une déception lorsque le valet de pied lui répondit, avec une physionomie inscrutable :

— oc Madame la marquise n'est pas chez elle... »

— ce Je devais m'y attendre, » se dit Casai, c et ce n'est pas fier d'être venu me faire dire cela... »

Il s'en allait sur cette pensée, du pas mélancolique d'un homme qui n'a aucun but devant lui, lorsque, en fouillant la rue de cet œil aiguisé qui fonctionne quasi mécaniquement chez les chasseurs, les pêcheurs et les escrimeurs, tous gens dressés à une observation continuelle du détail des choses autour d'eux et devant eux, il aperçut, marchant en sens inverse, sur l'autre trottoir, quelqu'un qu'il ne reconnut pas bien d'abord, et avec lequel il échangea un coup de chapeau presque hésitant.

— a Parbleu, » se souvint-il tout d'un coup, oc c'est le comte Henry de Poyanne... C'est juste... 11 est lié avec M™® de Tillières... Je me rappelle avoir entendu M°^® de Candale ou Juliette, je ne sais plus, dire qu'il revenait ces jours-ci... Il va peut-être chez eUe... Je verrai bien s'il est reçu... S'il l'est, je ne pourrai plus douter que la porte me soit fermée... »

Il se retourna pour suivre des yeux celui dans lequel il ne soupçonnait pas encore un rival, et il vit que Poyanne, arrêté sur le seuil de la maison de M°^® de Tillières, s'était, lui aussi, retourné, pour le suivre également des yeux. Les deux hommes demeurèrent quelques secondes, immobiles, à se dévisager. Puis le comte poussa le battant de la porte et ne reparut plus.

— « Allons, » pensa Casai, a ça y est... Elle le reçoit et elle ne me reçoit pas... Mais pour-

quoi diable a-t-il fait ainsi attention à moi ? Au temps où nous nous voyions chez Pauline de Corcieux, à peine si nous nous adressions la parole et si j'avais l'air d'exister pour lui, tandis que maintenant... M™® de TiUières lui aurait-elle raconté qu'elle m'a consigné? Dans quels termes sont-ils? C'est le seul de ses amis que je n'aie pas vu avec elle... Nous en avons parlé. Dans quelles circonstances ?... »

Il se souvint alors tout d'un coup, et avec une exactitude extrême, d'une petite scène qui, sur le moment, avait passé pour lui inaperçue; — mais cette rencontre à cette porte la fit ressusciter soudain dans le champ de sa vision intérieure, comme si elle eût daté de la veille. C'était chez M™® de Candale. Juliette se montrait gaie et rieuse. La comtesse avait par hasard prononcé le nom du grand orateur monarchiste, et Casai s'était mis à le plaisanter. Avec son tact habituel, il avait tout de suite senti qu'il faisait fausse route, car les deux amies n'avaient pas relevé un seul de ses mots et les sourcils de M°** de Tîllières s'étaient subitement froncés. Puis la causerie avait changé et la jeune femme ne s'y était plus mêlée que distraitement. Casai se rappela encore ce détail. Quel rapport pouvait bien rattacher ses préoccupations d'aujourd'hui à son impression d'alors? Il ne s'en rendait pas compte, mais l'image de cet homme debout sur la porte

CASAL JALOUX 28f

de Juliette et qui l'accompagnait, lui, révincé, de son regard, lui resta présente toute l'aprèsmidi qu'il passa au jeu de paume des Tuileries. Là, ayant rencontré le jeune marquis de La Môle, député de la droite comme le comte Henry, il lui demanda :

— ce Tu connais Poyanne, toi, Norbert? »

— ce Beaucoup. Pourquoi cela ? »

— oc Parce que je dois dîner avec lui un de ces jours. Quel homme est-ce? »

— oc Du talent, mais..., » et le jeune marquis fît avec sa raquette le geste d'un barbier qui vous rase le visage..., « dans les grands prix... »

— oc Et sous le rapport des femmes ?... »

— ce Un prédestiné... Tu sais que la sienne l'a lâché et qu'elle vit à Florence avec un des Bonnivet, m'a-t-on dit... Quant à lui, nous ne lui connaissons pas de maîtresse... Pourtant, » ajouta-t-il en riant, oc j'ai bien cru autrefois que M™* de Candale en tenait pour lui... Elle était là, dans la tribune, toutes les fois qu'il devait parler, avec une de ses amies que l'on voit quelquefois dans sa baignoire, à l'Opéra, une blonde, un peu fade, d'assez beaux yeux. Tu ne saisis pas?... »

— oc Pas du tout, » répondit Raymond qui venait de reconnaître M"™^ de TJllières à ce signalement rapide. « Mais, » ajouta-t-il, a c'est justement ch'^z M"™^ de Candale que nous devons

OU devions dîner. Il était absent, et tout a été remis... »

— «11 est revenu il y a quatre ou cinq jours, » reprit La Môle, oc nous sommes de la commission de l'armée ensemble... Il est allé dans le Doubs faire une campagne qui n'a pas réussi... »

Ce bout de dialogue entre ces deux artistes dans l'art de couper la balle fiit interrompu par la reprise d'une partie où Raymond commit fautes sur fautes. Il venait d'apercevoir nettement une piste nouvelle de douloureux soupçons, et il sentait qu'il allait lui être impossible de ne pas s'y engager aussitôt. Il se produit dans tout homme chez qui s'éveille la défiance un phénomène d'hyperacuité des sens analogue à cet instinct du sauvage en guerre à qui n'échappe ni le froissement d'une herbe, ni le bris d'une branche, ni un fil accroché à un buisson» ni un caillou déplacé par un pied hâtif. Que celui-ci avait marché vite, conduit ainsi de petits signes en petits signes sur le fatal chemin ! La rencontre avec M°^* de Nançay l'avait fait douter du prétexte imaginé par Juliette. Ce doute sur ce premier point l'avait amené au doute sur le mystérieux serment, et il en était à suspecter tout le caractère de celle en qui, depuis deux mois, U avait tant cru, lorsque le regard échangé avec Poyanne avait appelé son attention sur cet ami m) *térieux dp; M"^® de Tillières. D'apprendre que

le comte n'avait aucune maîtresse connue, que les discours du célèbre orateur étaient assidûment suivis par Juliette, enfin que le retour de ce personnage coïncidait absolument avec son exclusion à lui, — n'était-ce pas assez pour provoquer une autre crise d'imagination jalouse? Son expérience de Parisien, si longtemps endormie par l'ensorcellement de son nouvel amour, devait rendre cette crise plus intense encore. Il avait trop vécu pour ne pas savoir qu'avec les femmes tout est toujours possible, et pourtant Juliette lui était si chère que de concevoir qu'elle avait, elle, un amant, lui paraissait presque monstrueux, et il se raisonnait au soir de cette fatale conversation dans le jeu de paume, couché sur un. des divans de son petit salon, s'empoisonnant de tabac, contre toutes ses habitudes, et incapable de supporter même la société d'Herbert Bohun :

— oc Oui, il y a un homme derrière cette résolution... C'est trop net, trop carré, trop absolu... Pour que Juliette ne m'ait pas prié simplement d'espacer mes visites, il faut que quelqu'un soit intervenu qui ait dit : — Ou lui ou moi... Et ce quelqu'un serait Poyanne? Averti par qui? Mais par d'Avançon, cela va de soi.

Encore l'autre jour, il me regardait d'une manière... Je le repincerai au demi-cercle, ce voyageur-là... Donc Poyanne débarque chez elle... Il

la met au pied du mur. Mais de quel droit, s'il n'est pas son amant ? Et elle n'a pas d'amant. Non. Elle n'en a pas. Ou bien c'est une coquine comme je n'en ai pas rencontré... Allons donc!» Et il se raidit contre sa propre douleur. « Et pourquoi ne serait-ce pas une allumeuse ?» Il éprouvait un atroce plaisir à salir son sentiment par ce terme odieux, oc Ça l'aura amusée de me rouler, moi, Casai, de m'avoir là, par terre, sous ses petits pieds, à cause de tout ce qu'on lui avait dit de moi... Elle était inoccupée, ce printemps, j'ai fait un intérim ; l'autre, le vrai, est revenu... La vieille mère, la foi jurée, le vague fantôme du mari mort, on m'a tout servi, j'ai tout gobé, — et le tour est joué... Hé bien! non, elle était sincère. Il a fallu la croix et la bannière pour forcer sa porte dans les commencements... Dans cette première visite, sa pâleur, puis sa rougeur, — sa manière d'être à l'Opéra, puis chez M°^® de Candale, puis chez elle, tout a été si naturel de sa part, et si peu /air... Puis sa tristesse ces derniers temps ? Mais si elle est la maîtresse de Poyanne et si elle ne peut pas le quitter pour une raison quelconque, tout en m'aimant? Cela encore est possible. — La maîtresse de Poyanne? » Il répétait ces mots à haute voix, avec une amertune infinie, et, de même qu'il recommençait d'employer, en pensant à Juliette, des paroles brutales, il retrouva dans sa fièvre de

défiance ce pouvoir de flétrir Fimage qu'il se formait d'elle, abandonné dès le premier jour. Il se contraignit à se la figurer dans les détails d'un rendez-vous de galanterie, et cette vision exaltant son trouble intime jusqu'à la fi;énésie :

— « Cela ne peut pas durer ainsi, 3> conclutil après des Heures de pareilles allées et venues de sa pensée, « je veux savoir et je saurai... »

Que de maris, que d'amants tourmentés ainsi par les affres du doute, angoissantes comnxe celles de la mort, se sont prononcé la même phrase et se sont heurtés au même indéchiffrable problème! Savoir, tenir la preuve, quelle qu'elle soit; mais la preuve, après laquelle on comprend du moins l'être dont on souffre, — c'est pour le jaloux le rêve de l'eau pour le marcheur du désert, de la maison close pour le vagabond de la route, de la terre ferme pour le marin en détresse. Par un étrange illogisme de la passion, le malheureux qui soupçonne a pour suprême désir de connaître avec certitude la chose dont la simple imagination le désespère. C'est dans ces minutes-là que se commettent des infamies qui révèlent l'arrière-fond criminel de tout cœur exaspéré. Espionner, briser des cachets de lettres, forcer des serrures, le soupçon conçoit tout, il ose tout. La première idée de Casai fut qu'il mettrait à la poursuite de M™* de Tillières quelqu'un

de ces limiers de police privée, dont Texistence presque avouée est une des hontes du Paris moderne. Puis le jeune homme éprouva comme un haut-le-cœur à la pensée de livrer le nom de celle qu'il aimait si profondément à travers ses défiances, aux infâmes exécuteurs de ces basses œuvres de jalousie. Il y avait en lui cette droiture narive qui se retrouve aux heures tragiques de la vie, et que révoltent les abjecdons de certains compromis. Après avoir creusé dans tous les sens cette question des rapports de Poyanne et de Juliette, Raymond en vint à cette évidence que tA^^ de Candale, elle, savait la vérité. C'était aussi la seule personne avec laquelle il eût un champ libre d'action. Mais comment arracher à cette loyale amie un secret qu'elle devait garder avec plus d'énergie encore que s'il eût été le sien propre? Voici le procédé auquel il s'arrêta au sortir d'un de ces accès de méditation concentrée qui finissent, devant un problème infiniment compliqué, par vous faire mettre le doigt sur la solution simple, et c'est le plus souvent la juste. M"^^ de Candale aimait vraiment M"^® de Tillièrcs. En admettant qu'une liaison cachée existât entre son amie et PcyannCi elle devait se demander avec une certaine anxiété ce que Raymond pouvait en soupçonner. Dans ces conditions il était assuré de la bouleverser, s'il allait droit à elle, lui dire : c Je

sais tout... 3> Puis il profiterait de ce bouleversement pour nommer quelqu'un dont il connaissait les relations avec Juliette comme certainement innocentes. La comtesse défendrait M°^® de Tillières. Ce serait le moment alors de lui nommer Poyanne et de constater si cette seconde défense était exactement identique à la première. Toute maîtresse d'elle-même que fut la jeune femme, il y avait beaucoup de chances pour qu'elle fut déconcertée, et elle se laisserait aller à repousser plus vivement celle des deux accusations qui serait vraie. L'ingéniosité de ce plan parut si forte à Casai, qu'il résolut de l'exécuter le jour même, et, dès les deux heures, il entrait dans le salon de la rue de Tilsitt, où il avait goûté, entre M°^® de Candale et son amie, de si douces heures de conversation. Ce souvenir lui fit mal, à revoir la figure connue de la pièce, la disposition des meubles, le buste du vieux maréchal, et, assise dans son fauteuil préféré, Gabrielle qui n'était pas seule. Alfred Mosé se trouvait là, et un détail prouvera le déraillement moral de Raymond : lui qui considérait avec justice le petitfils du célèbre banquier comme le plus fin des hommes et le plus dififîcile à tromper, à peine put-il cacher son impatience de rencontrer un tiers entre lui et la comtesse. Heureusement, Mosé possédait, au service de sa conduite mondaine, un tact d'une finesse supérieure, et il ne

resta que dix minutes après Tarrivée du nouveau visiteur, — juste assez de temps pour ne point paraître se douter qu'il était de trop. L'efFort que fit M"^^ de Candale pour le retenir le trompa cependant, car il crut cet effort joué, au lieu que la pauvre femme, à qui les yeux de Raymond avaient causé une épouvante, appréhendait réellement de rester seule avec le nouveau venu,

— ce Âh çk\ i> se disait donc Alfred en descendant l'escalier, « y aurait-il quelque chose entre la jolie comtesse et Raymond? »

Tandis que ce subtil observateur, aussi habile diplomate dans la manœuvre de ses propres intérêts que d'Avançon l'était peu, repassait en esprit les diverses observations qui pouvaient donner un corps à son hypothèse. Casai, lui, commençait déjà l'attaque, avec cette brusquerie qu'il jugeait, non sans raison, le meilleur procédé pour surprendre le secret dont la possession devait, lui semblait-il, tuer du coup son amour. Car il s'était bien juré, s'il acquérait la preuve d'une intrigue entre Poyanne et Juliette, de considérer cette dernière comme morte pour luL II y penserait sans plus d'émotion que s'il se fut agi d'une petite actrice ou d'une fille par laquelle il eût été roulé.

— oc Savez-vous, » dit-il, lorsque la porte se fut refermée derrière la mince silhouette de Mosë,

après une minute d'un, de ces silences de tête-

à-tête si gros d'orages, « savez-vous, madame, que vous n'avez pas été gentilles. M™* de Tillières et vous, de vous moquer de moi comme vous avez fait?... »

Il avait pris, pour lancer cette phrase, son ton le plus détaché, celui d'un homme qui a été victime d'une mystification, qui Ta démasquée et qui s'apprête à la rendre au mystificateur. Mais il n'avait pu changer l'expression de ses prunelles claires, plus dures encore à cette minute qu'à son entrée, et ce fut avec une anxiété singulière que Gabrielle répondit :

— « Expliquez-vous. 3> Et elle ajouta : oc Et puis n'ayez pas votre air persifleur. Quand il s'agit de mon amie et de moi, vous savez qu'il est très déplacé... »

A tout hasard, la brave et fière petite comtesse se préparait à se fâcher, afin de couper court à l'entretien, et tout net, s'il tournait du côté qu'elle appréhendait déjà. Casai soupçonnait quelque chose, voilà qui était évident, — mais quoi ?

— oc Non, » reprit Raymond, « vous n'avez pas été gentilles. Pourquoi avez-vous imaginé de mêler M™® de Nançay à toute cette histoire, quand il était si simple à votre amie de me dire tout bravement, tout uniment: — Monsieur, vous êtes un galant homme, je m'en fie à votre honneur... Je ne suis pas libre. Vous me gênez en

venant chez moi, vous bouleversez toute ma vie. Ne venez plus? »

— « Vous continuez à parler par énigmes, »

dit M°^® de Candale en fronçant le sourcil et avisant sur la table un ouvrage commencé, « mais cela vaut peut-être mieux... Vous m'avez négligée depuis quelques jours, vous êtes retourné dans votre bande et j'ai bien peur qu'en venant ici aujourd'hui, vous ne vous soyez trompé d'adresse.»

— « Hé bien ! » répondit-il avec un accent de plus en plus âpre, « puisque vous voulez que je mette les points sur les i, madame, j'irai droit au fait... Je sais, entendez-vous bien? je sais que jyime de Nançay n'est pour rien dans la résolution de M"^® de Tillières... C'est un hoi?!une qui a exigé que je fusse consigné à la porte, parce qu'il en a le droit, — et cet homme, je connais son nom... »

S'il avait espéré surprendre une émotion quelconque sur le délicat visage delà comtesse, cette attente était bien trompée, car les petites mains, qui avaient pris le crochet, continuaient d'en faire courir la pointe dans la laine sans un tressaillement. La bouche demeurait immobile et empreinte d'une expression de dcmi-d^oût. Les yeux suivaient le travail des mains, et c'était la plus naturelle attitude du monde : celle d'une femme à laquelle un fâcheux débite un récit parfaitement insignifiant. Seules les ^>aules se

CASAL JALOUX 29f

soulevaient, avec ce joli geste qui ne daigne même pas s'indigner contre une accusation insensée. Mais, si fidèle amie que fut M°^® de Candale et si prudente, elle était femme et curieuse^ et elle commit la faute de laisser Raymond parler encore, pour en savoir davantage. Elle avait échappé au premier des deux pièges qu'il avait résolu de lui tendre. Accepter que le jeune homme continuât, c'était lui permettre de dresser le second.

— oc Ah I » insistait-il, « vous ne me répondez pas... Et vous avez raison. Vous comprenez que c'est un peu dur tout de même d'être sacrifié aux jalousies de qui? d'un monsieur Félix Miraut, un cabotin de peinture qui se croit un grand seigneur de la Renaissance parce qu'il s'habille en velours pour copier trois brins de lilas et une rose, d'un industriel en couleurs qui se fait cent mille francs de rente à coup de visite...»

Il allait, allait, traçant du brave artiste une de ces caricatures atroces et faussement ressemblantes, comme l'envie excelle à en dessiner, d'après les traits visibles des hommes célèbres. Il lui suflît d'interpréter en mal quelques-uns des innocents enfantillages presque toujours inséparables du talent. Les ennemis de Miraut lui reprochaient en effet l'excentricité de ses costumes d'intérieur comme un cabotinage, et le goût du monde comme une marque de vilaine

diplomatie. Il portait ces costumes, parce qu'il s'en amusait, et il allait dans les salons, parce qu'après sept heures, et fatigué de travail, cet artiste très raffiné aimait à reposer ses yeux sur un joli décor. En outrant, dans ce cas, la critique contre un homme encore assez jeune pour plaire et assez intimement lié avec M™* de Tillières pour être suspecté sans trop d'invraisemblance, Casai comptait bien tromper la finesse de son interlocutrice, d'autant plus qu'en parlant de Miraut, il pensait à l'autre, à son vrai rival; et sa voix n'avait pas de peine à se faire railleuse et dure, sa physionomie à exprimer une soufFrance dont la comtesse fut la dupe; car, soudain rassurée sur la piste suivie par la défiance de Raymond, elle se prit à lui sourire indulgemmenc comme à un malade :

— oc Mais vous êtes tou^ mon pauvre ami, 9 répondait-elle, oc fou à enfermer. Miraut jaloux de vous I Miraut ayant des droits sur M"* de Tillières!... Voyez, je ne peux même pas me ficher contre vous... Miraut! Pourquoi pas d*Artelles? Pourquoi pas Prosny? Pourquoi pas d'Avançon? Tenez, pendant que vous y êtes, vous devriez vous défier de d'Avançon.., Je vous assure que les assiduités d'un homme aussi dan« gereux sont un beau sujet de méditation pour un connaisseur en caractères comme vous vous montrez en ce moment. »

— « Alors, si ce n'est pas Miraut..., » dit Casai avec une ironie qui fit soudain se refroncer les sourcils de M^^ de Candale.

— oc Si ce n'est pas Miraut?.. » répéta-t-elle.

— oc C'est peut-être bien l'ami qui est, revenu précisément le jour où l'on m'a donné congé... M. de Poyanne, je crois. »

— « Écoutez, Casai, » répondit la jeune femme en haussant de nouveau les épaules, mais cette fois sans sourire, oc je vous ai toujours défendu quand on vous attaquait, j'ai toujours dit que vous valiez mieux que votre réputation, qui est détestable. Tout à l'heure encore je n'ai pas voulu vous prendre au sérieux... Mais si vous l'êtes, sérieux, si vous soupçonnez vraiment d'une aussi vilaine façon une femme qui est ma meilleure amie, que vous avez connue par moi et chez moi, et si vous allez colportant vos calomnies comme vous venez le faire ici, c'est une abominable action, entendezvous, et que je n'admettrai pas... M"^® de Tillières a été avec vous d'une loyauté parfaite. Elle nourrissait des préventions qu'elle a dominées par égard pour moi. Elle vous a reçu et n'a eu avec vous aucune coquetterie. Des difficultés avec sa mère lui rendent vos rapports pénibles, presque impossibles... Elle vous en prévient loyalement, et voilà qu'au lieu de lui obéir, vous la calomniez, et que vous exercez votre imagination

à salir les amitiés qui l'entourent... C'est une indignité, entendez-vous? une indignité... 3>

— « Vous avez raison, madame, » dit Raymond, après un nouveau silence, a et je vous demande pardon... Je vous promets, 3> ajoutat-il d'une voix sourde, oc que je ne vous parlerai plus jamais de M^^ de Tillières... 3>

— a Et que vous ne penserez plus d'elle ce que vous venez d'en dire ? » insista la comtesse.

— « Et que je ne le penserai plus..., 3> dit Casai; et il eut la force de continuer l'entretien sur un autre ton, en abordant un autre sujet, mais cette fois, il n'arriva plus à tromper Gabrielle qui pourtant ne chercha pas à en savoir davantage. Elle se reprochait déjà de n'avoir pas suivi le seul procédé vraiment efficace pour dérouter une inquisition jalouse : le silence. Elle sentit, sans bien comprendre cependant la force de la ruse employée par le jeune homme, qu'elle avait trop parlé. Aussi, lorsque Casai eut pris congé d'elle, demeura-t-elle longtemps, longtemps, le front dans sa main, à se faire des reproches et à se demander si elle devait ou non prévenir Juliette. Un danger menaçait son amie. Elle le sentait, par le même instinct qui lui faisait apei^ ccvoir maintenant dans Raymond des abîmes de passion auxquels elle n'eût pas cru avant cette irisite :

— oc Oui, 7> conclut-eUe, « j'irai rue Matignon,

et tout de suite, la mettre en garde... Après tout, que peut-il faire, sinon l'ennuyer d'une lettre ou d'une scène ? Mais comment a-t-il découvert la vérité ? »

Non. Casai ne l'avait pas entièrement découverte, cette vérité cruelle. — L'épreuve pourtant avait réussi et M™* de Candale, en défendant son amie d'une façon si légère à propos de Miraut, puis si vive à propos de l'autre, venait de préciser le champ de recherches où cette jalousie en éveil allait opérer : c'était bien du côté de Poyanne qu'il fallait poursuivre le secret de la vie de M"^^ de Tillières. Trop évidemment, la comtesse n'avait pas attaché une importance égale aux deux accusations. Pourquoi, sinon parce que la seconde touchait à quelque chose de vrai, et l'autre non? Quand le jeune homme se retrouva face à face avec lui-même, au sortir de cette visite, il subit la crise de souffrance dont s'accompagne chaque progrès de la jalousie vers la certitude. Un fait nouveau était acquis et Raymond l'interpréta aussitôt, comme il arrive aux coeurs tourmentés, dans le sens de ses pires imaginations. « Plus de doute, » se disait-il en marchant du côté du Bois pour dompter son anxiété par une de ces promenades forcenées qui, dans ces heures-là, ne fatiguent même pas le corps, a non, plus de douce, Poyanne est son amant. »

Les visions affreuses qu'il avait essayé de fuir en hasardant son étrange démarche auprès de M"^® de Candale lui revinrent, sans qu'il luttât contre elles, cette fois. Elles le hantaient, elles l'obsédaient de nouveau, le soir, assis à table avec son inséparable lord Herbert. Elles ne devaient pas le quitter durant les jours qui suivirent, et qu'il employa tour à tour à lutter contre sa peine à force d'excès, puis à prendre et reprendre encore les idées d'où naissait cette peine. Ne possédant pas les données qui lui eussent permis de reconstituer toute l'histoire de Juliette depuis dix années, il ne devinait en aucune manière le drame qui s'était joué dans cette âme, ce duel entre l'amour et la pitié, cette lutte entre la soif du bonheur personnel et un besoin de fidélité à des engagements pris. Cette créature si fine lui apparaissait comme une énigme de duplicité d'autant plus monstrueuse qu'Û l'avait sentie plus charmante. S'était-il assez abandonné à sa merûl L'avait-il assez sottement jugée noble, fière, .délicate, pure I et elle s'amusait à tromper avec lui le loisir que lui laissait l'absence d'un amant I — a Oui, d'un amant, » insistait-il, apercevant, à mesure que les jours succédaient aux jours, s'et forçant d'apercevoir plus d'indiscutable signification dans l'attitude de M°^« de Candale. Puis, à de certaines minutes, il était bien contraint de se dire :

— OC Non, ce n'est pas encore une preuve absolue, la preuve,.. Mais Ta-t-on jamais, à moins d'avoir vu?,., i^

Telles étaient les dispositions d'esprit où se trouvait cet homme malheureux en gagnant, une semaine environ après sa visite chez M°^^ de Candale, son fauteuil du Théâtre-Français, le dernier mardi de la saison. Malgré son malaise intime, étant de la race de ceux qui ne se rendent pas, il multipliait les occasions de ne pas rester seul, et, après avoir vaqué toute la journée à des occupations de sport, il s'entraînait le soir à des corvées de vie élégante, comme s'il n'eût pas porté dans son cœur la lancinante plaie du plus affreux soupçon. Et puis, en allant dans les endroits comme l'Opéra ou la Comédie qu'il détestait le plus jadis, et à cette époque de Tannée, il recherchait, — sans se l'avouer, — la possibilité de revoir M™^ de Tillières. Il ne l'avait pas rencontrée une seule fois depuis que, réveillée de son évanouissement, elle l'avait renvoyé de chez elle. En vain se tendait-il à ne pas écouter la voix qui plaidait dans son cœur pour la jeune femme. Elle éveille en nous un écho si tendre, cette voix qui défend notre amour contre nousmêmes ! Et, malgré lui. Casai voyait dans la réclusion que supposait cette constante absence un signe que son trouble de la dernière entrevue n'avait' pas été joué. Une de ces superstitions

302 UN GOEUK DE FEMICB

inexplicables et invincibles, comme en ont les amants, Tempêchait de croire qu'elle eût quitté Paris, quoiqu'il y eût bien des probabilités pour qu'elle eût pris ce sage para. Mais non, tout ne pouvait pas être ainsi fini entre eux, sans une nouvelle et décisive explication, et, ce soir encore, il était là dans une stalle, n'écoutant pas la pièce et fouillant les loges de sa lorgnette, bien qu'il eût déjà constaté que la baignoire de M"^^ de Candale, où M™^ de Tillières venait toujours, restait désespérément vide. Tout d'un coup, à trois rangées de fauteuils de lui, en avant, ses yeux rencontrèrent le visage, tourné de son côte, de quelqu'un qui le regardait lui-même, et il reconnut Henry de Poyanne. Comme dans la rue Matignon, et sur le seuil de la maison de Juliette, ce croisement de regards ne dura qu'une seconde, et aussitôt le comte parut uniquement occupé à suivre le dialogue et le jeu des acteurs. Raymond, lui, n'avait pas besoin de se détourner pour continuer à considérer son rival. Il lui suffisait de se pencher un peu, et il voyait les cheveux blonds par places et grisonnants à d'autres du célèbre orateur, son profil perdu, ses maigres épaules, la main sur laquelle cet homme appuyait son menton, sans doute pour se donner une contenance, et cette main fine serrait la lorgnette avec une nervosité qui révélait une émorion contenue. Du moins Casai se l'imagina

ainsi. Lui-même était bouleversé. Il y a dans la présence du rival que nous soupçonnons de pos-. séder ou d'avoir possédé la femme dont nous sommes épris, un principe de répulsion qui va chez certains êtres jusqu'à l'anéantissement et qui chez d'autres éveille de ces rages froides auxquelles un crime ne coûterait pas. De telles rencontres remuent dans notre nature amoureuse tout l'arrière-fond féroce du mâle qui tue plutôt que de partager. Les volontés les plus étranges en jaillissent qui nous étonnent, plus tard, comme si c'était un autre qui les avait conçues et exécutées. Ainsi et tandis qu'il contemplait avec l'avidité de la jalousie cet homme assis à quelques mètres de lui et l'objet de ses plus douloureuses rêveries depuis des heures et des heures, une singulière, une folle idée s'empara soudain de Casai. Il eut l'intuition qu'il la tenait, cette preuve tant désirée. Cette fois il allait pouvoir achever en évidence absolue les probabilités, encore douteuses malgré tout, de son entretien avec M™^ de Candale. Il n'ignorait pas que Poyanne s'était battu en héros pendant la guerre. Il savait, d'autre part, le duel de Besançon, auquel le comte avait su contraindre l'amant de sa femme. Il avait donc devant lui quelqu'un de trop brave pour supporter le moindre affront :

— « Raisonnons, » se dit-il. « Si je l'aborde

dans Tentr'acte et que je lui fasse, de lui à moi, et sans témoins, une de ces demi-avanies qu'un homme de son caractère ne peut tolérer sans obéir pour cela à des raisons impérieuses, je saurai tout enfin... S'il est l'amant de M™^ de Tillières et si c'est lui qui m'a réellement fait mettre dehors, à tout prix il voudra que le nom de cette femme ne soit prononcé ni entre nous, ni à propos de nous, et il s'arrangera pour éviter une rencontre. S'il n'y a rien entre eux, il m'arrêtera au premier mot, et puis je lui donnerai ou il me donnera un coup d'épée... On ne sait jamais... Ça m'amusera de me battre en ce moment, et ce risque vaut bien la chance d'avoir ma preuve... Car s'il file doux, c'est bien une preuve, cette fois, et indiscutable. »

Ce projet insensé n'eut pas plus tôt saisi cette âme frénétique que l'accomplissement en devint inévitable. A de certaines minutes, — et Casai en était à une de ces minutes-là, — il semble que l'amour ressuscite en nous le sauvage primitif pour lequel concevoir et agir ne font qu'un, et un peu du calme impassible du sauvage se mélange en effet à ces fureurs lucides d'un instant. Si tous les nerfs de Raymond étaient tendus comme pour un combat au couteau, personne ne s'en aperçut parmi les camarades qui lui serrèrent la main, lorsque, la toile tombée, il alla se

CASAL JALOIHC 30^

poster à Tentrée du couloir, afin d'attendre Poyanne au passage, et il Tabordait avec les formes les plus courtoises :

— ce Me ferez-vous l'honneur, monsieur, » lui dit-il, ce de m'accorder un instant d'entretien?... Ici, voulez-vous? » Et il lui indiqua un angle dans ce couloir à l'écart des allants et venants : a Nous serons plus seuls... »

— a Je vous écoute, monsieur, y> répondit le comte, visiblement stupéfait de cette entrée en matière. Il eut la sensation immédiate que son interlocuteur inattendu voulait lui parler de Juliette, puis il se dit : ce C'est impossible. D'abord, il ne sait rien, et puis, malgré tout, il est trop gentleman pour cela. » Cependant l'autre reprenait, toujours à mi-voix, et du même ton que s'il se fût agi d'une petite confidence échangée entre deux indifférents du monde sur une histoire de cercle ou de salon :

— ce C'est bien simple, monsieur, et je ne vous retiendrai pas longtemps; je voulais uniquement vous demander si vous avez quelque raison particulière pour me dévisager comme vous venez de le faire tout à l'heure, à plusieurs reprises, avec une insistance qui, j'ai le regret de vous le dire, ne saurait en aucune manière me convenir. »

— a II y a un malentendu entre nous, monsieur, j> répliqua Poyanne. Il était devenu très

3o6 UN COEUR DB FIMIlt

pâle et faisait un visible effort pour garder la plus tranquille politesse devant un si étrange discours, a Car j'ignorais, voici cinq minutes, que vous fussiez dans la salle. „ t^

— a Je suis désolé de devoir vous contredire^ monsieur, » repartit Raymond, c Vous m'avez fixé, je vous le répète, à plusieurs reprises, et comme ce n'est pas la première fois que pareille chose arrive, j'ai voulu en avoir le coeur net et vous avertir que je suis prêt, au besoin, à vous défendre de me regarder ainsi... »

A mesure qu'il prononçait ces paroles d'une si gratuite et d'une si extraordinaire insolence, il pouvait suivre, sur le visage du comte, la lutte qui se livrait, dans le gentilhomme, la lutte entre la fierté outragée et l'absolue résolution de ne rien relever. Poyanne venait, en effet, d'apercevoir, avec la rapidité de raisonnement qui s'éveille en nous dans de semblables moments, cette vérité : ce Casai sait que M™« de Tillières l'a renvoyé à cause de moi. Donc, il sait aussi mes relations avec elle. Un homme capable de cette inqualifiable algarade est aussi capable de la nommer si nous nous battons... Il faut à tout prix éviter cela... » Et il eut l'énetgie de se dompter à nouveau et de répondre :

— « Encore une fois, monsieur, je vous affirme qu'il y a entre nous un malentendu. Je n'ai jamais eu aucun motif pour vous r^arder

d'une façon qui puisse vous gêner, et je n'ai pas l'intention de commencer après un entretien qui n'a par conséquent plus la moindre raison de se prolonger et que je vous prie de vouloir bien interrompre... »

— ce En effet! » dit Casai, « je vois que je n'ai pas à causer davantage avec un lâche... » Cette phrase d'insulte lui partit des lèvres malgré lui. Elle était absolument contraire à son plan de simple enquête. Mais c'est qu'à trouver le comte si troublé à la fois et si maître de ce trouble, si sensible et si délibérément disposé à éviter une querelle, il avait eu de nouveau, comme dans sa conversation avec M°** c^ Candale, une seconde d'évidence. Cette seconde suffit pour que la fureur de la jalousie lui arrachât le mot irréparable après lequel un homme de cœur, qu'il soit ou non l'amant d'une femme, ne recule plus. De si pâb, le visage du comte était devenu pourpre.

— ce Monsieur, » dit-il, a je vous ai répondu comme j'ai fait tout à l'heure, parce que j'ai cru que vous vous trompiez de bonne foi... Je vois que vous me cherchez une mauvaise querelle et que vous désirez une affaire. Vous l'aurez... J'ignore pour quel motif vous voulez bien vous occuper de quelqu'un qui ne s'est jamais occupé de vous. Mais je n'admets pas que personne au monde me parle comme vous venez de me

3o8 UN COEUR DE FEMME

parler, et j'aurai l'honneur de vous envoyer deux de mes amis, à une seule coadirion, » ajouta-t-il impérieusement, a c'est que vous exigerez des vôtres ce que j'exigerai des miens, leur parole que cette affaire demeure absolument secrète... »

— ce Cela allait de soi, monsieur, » dit Casai; et comme pour prouver à son interlocuteur la sincérité de cette promesse, il interpella Mosé qui passait, pour lui demander :

— a Voyons, Alfred, vous rappelez-vous exactement à quelle date on jouait ici la pièce de Feuillet, où Bressant était si étonnant? Vodcrohâte, je crois, — le même sujet que ce chetd'œuvre de La Tetite zMarquise, mais en romanesque. Nous discutions là-dessus, M. de Poyanne et moi. Il tient pour 1872 et moi pour iSyj,., >

E lendemain du jour où avait eu lieu dans les couloirs du Théâtre-Français cette scène impossible à prévoir et qui jetait brusquement la tragédie à travers le roman tout sentimental de la faible Juliette, elle était, elle, à suivre seule, vers les deux heures de l'après-midi, l'allée circulaire de son petit jardin. Les grappes rosées des acacias en fleur parfumaient l'air de leur arôme sucré que la songeuse respirait longuement. Elle regardait les feuillages verdoyer sous la lumière du soleil d'été, le massif épanoui des roses rouges et blanches dressées sur leurs tiges, le frémissement du lierre sur la

muraille, et le vol d'un oiseau qui de temps à autre se posait sur le gazon pour s'enfiiir ensuite aux branches prochaines. Depuis sa conversation avec Casai, elle n'avait pas cessé de se sentir souf^ frante, et c'avait été pour elle un comble de peine dans cette peine de ne pouvoir entièrement cacher à Poyanne la mélancolie où elle s'enfonçait, où elle se noyait un peu plus avant chaque jour. Et comment tromper tout à fait l'inquiète lucidité de cet homme ? Il était si tendre que cela semblait aisé; mais, à un certain degré d'intensité, la tendresse devient si maladivement susceptible qu'elle équivaut à la plus perspicace défiance, et, dès le premier de leurs nouveaux rendez-vous, Poyanne n'avait-il pas soupçonné sa maîtresse d'être venue là pour lui et non pour elle, par pitié et non par amour? D'ailleurs, est-ce que cela s'imite, l'amour véritable, cet élan de tout l'être, ce ravissement intime qui fait que la présence adorée est réellement pour nous le terme du monde et du temps, la sensation suprême, celle au delà de quoi nous ne concevons rien, tant notre âme est remplie par elle jusqu'à la dernière limite de sa capacité. Non, la comédie de ces extases du cœur n'est pas possible à jouer. La voix d'une femme saura s'adoucir pour prononcer des phrases plus douces encore que cette voix, ses yeux apprendront à ressembler à ces phrases. Elle aura soif de persuader à son amant

qu'elle est heureuse — pour qu'il soit heureux. Stérile mensonge! Si cet amant aime véritablement, il aura bientôt, par une douloureuse magie de divination, discerné sous l'accent ému l'amèrefond caché d'effort, dans les prunelles la brisure du regard, et ce qu'il y a de cruellement factice dans cette volonté de tendresse. Hélas! Peut-il se plaindre d'un mensonge qui prouve encore tant d'affection à défaut d'un trouble plus passionné ? Avons-nous le droit de reprocher à un être de ne pas sentir comme nous voudrions qu'il sentît, comme il croit quelquefois sentir? Et l'on se tait de cet étrange malaise, et Ton retombe, comme fit Henry de Poyanne dès le lendemain de ce rendez-vous de Passy, dans cette silencieuse et folle scrutation des moindres nuances où une parole, un geste, un jeu distrait de physionomie deviennent des preuves à l'appui de cette affreuse et fixe idée : a Je suis plaint, je ne suis plus aimé... » Pour le comte cette idée se doublait d'une autre plus affreuse encore et qu'il tentait vainement de chasser. Un nouvel entretien avec d'Avançon lui avait révélé que Casai était définitivement consigné à la porte. Le vieux diplomate ne s'y était pas trompé :

— a Je n'ai qu'à voir la tête qu'il me fait au petit club, 3> avait-il dit en se frottant les mains, « pour en être sûr. »

Ainsi, M™^ de Tillières avait tenu sa promesse.

Elle ne recevait plus le jeune homme. Même sans confirmation d'aucune sorte et sans enquête nouvelle, Henry en était sûr. Sa rencontre avec Raymond, presque au seuil de la porte, le lui avait d'ailleurs prouvé. Il avait vu, d'une extrémité de la rue, Casai entrer puis ressortir aussitôt, et son imprudent regard pour accompagner le visiteur éconduit n'avait pas été exempt de cet orgueil masculin dont même les plus nobles amants subissent parfois la mauvaise ivresse. Mais si, après avoir exécuté Casai, Juliette ne le regrettait pas, pourquoi donnait-elle tous les signes d'une consomption intérieure, inexplicable sinon par la morsure cachée d'une douleur constante? Ils sont si amers à constater pour un amant épris, ces signes -là, même lorsqu'il connaît la cause du ravage qu'ils révèlent. Voir le visage de l'être qui vous est si cher pâlir et comme se fondre, ses paupières se lasser, ses joues se creuser, ses tempes jaunir, ses lèvres se décolorer, partout la preuve que la flamme de cette vie adorée tremble et vacille!... Dieul si elle allait s'éteindre! Et quel frisson à la pensée que l'objet de tant d'amour est si frag^e, que tout notre cœur est suspendu au souffle d*une créature mortelle ! Le supplice de cette inquiétude s'exaspère parfois en des lancinations si aiguës que l'on souhaite de cesser d'aimer comme un malade crucifié par la névralgie souhaite de ne

plus vivre. Que devenir lorsque cette torture de voir s'en aller heure par heure la femme que Ton aime s'augmente de cette autre :

— ce Elle meurt peut-être de chagrin à cause d'un autre... »

C'est la grande forme de la jalousie, celle-là, et c'est la seule que connaissent les âmes nobles qui s'attachent, non pas, comme les esprits positifs et vulgaires, aux actions, mais aux sentiments. Elle a pour principe non plus la vision impure des caresses, mais la certitude que nous ne suffisons pas au bonheur de ce que nous aimons. Elle ne produit pas les crises des résolutions violentes, les flétrissantes enquêtes comme celles que poursuivait Casai à cette même période. Mais lentement, inévitablement elle épuise toutes les forces du cœur. Elle nous enveloppe d'une atmosphère irrespirable d'où nous sortirons, si nous en sortons, incapables d'espérance, impuissants à la joie, le cœur tari et comme usé. Beaucoup de jours ne s'étaient pas écoulés entre la matinée où d'Avançon était venu faire rue Matignon son dangereux métier de dénonciateur volontaire et la soirée du Théâtre-Français où Raymond avait abordé Poyanne, — et ce peu de temps avait suffi pour que ce dernier tombât dans une détresse intime encore plus déprimante que celle de son voyage à Besançon. Il était arrivé à cette hypothèse pour lui terrible et qu'il sentait vraie :

— ce Elle aime Casai sans se l'avouer; et moi, si elle me garde, c est par. honneur, c'est peutêtre par charité surtout. »

Ah ! quand ces mots se prononçaient en lui, presque malgré lui, comme il retrouvait contre cette détestable aumône de pitié ses révoltes d'amant toujours amoureux! Et chaque matin il se promettait d'avoir une explication définitive — qu'il reculait de nouveau dès qu'il avait vu le pauvre visage amaigri de sa maîtresse. Il tremblait qu'un tel entretien ne lui fît mal, et il se taisait. Mais le regard de ses yeux, le pli de son front, ses silences mêmes révélaient assez sa rechute dans la tristesse de la défiance, et la jeune femme, de son côté, interprétait, elle aussi, ces signes d'une anxiété secrète avec ce qu'elle savait du caractère du comte, et elle se disait :

— ce II n'est même pas heureux... J'ai brisé pour lui un sentiment qui m'était déjà si cher 1 A quoi bon ? A quoi bon avoir rejeté l'autre dans son indigne vie d'autrefois?... »

Elle était sûre, en effet, que Casai, à ce même moment, cherchait l'oubli dans la reprise de ses avilissantes débauches. Elle le voyait, en imagination, auprès d'une fille ou d'une autre M™* de Corcicux. Elle se sentait alors jalouse à son tour. Une femme qui ne s'est pas donnée à celui qu'elle aime professe parfois de ces jalousies aussi douloureuses qu'iniques pour celles avec qui cet

AVANT LE DUEL ^If

homme l'oublie... A ces minutes-là, et sous l'impression de ces souffrances complexes, Juliette comprenait, avec une épouvante jamais calmée, la vérité de sa situation morale : elle avait bien pu simplifier sa vie dans les faits en sacrifiant loyalement son amour nouveau aux restes douloureux de son ancien amour, en renonçant à ce qui eût été son bonheur pour la satisfaction de la pitié la plus passionnée. Mais ce parti pris n'avait pas guéri son cœur malade, — son cœur qui palpitait, qui saignait à la fois par ces deux êtres, et elle ne pouvait même pas rendre heureux celui auquel sa volonté immolait l'autre!

Elle en était à cette station de son calvaire, quand ce dernier coup l'accabla : Gabrielle venant lui apprendre que Casai était sur la voie de la vérité. Le saisissement fut si fort que son énergie la trahit, — cette nerveuse énergie des femmes frêles qui suflîsent des jours et des jours aux plus épuisantes émotions; puis elles payent cette résistance par des maladies devant lesquelles la science reste désarmée, tant l'organisme a été ruiné jusqu'en son fond dernier par cette série d'emprunts de force. Elle passa quarante- huit heures au lit, comme tuée, incapable de bouger, de penser, de sentir, devant ce que cette découverte lui représentait d'inconnu et de redoutable. Elle était encore toute brisée de cette crise, par cette claire après-midi d'été, où elle se promenait dans le

3l6 UN COEUR DE FEMICB

petit jardin, écoutant les oiseaux, regardant les fleurs, mais toujours, toujours obsédée de cette question qiii maintenant la hantait à chaque heure du jour et de la nuit :

— a Raymond connaît ma liaison avec Henry.

Que pense-t-il? Que va-t-il faire? »

Ce qu'il pensait? Cela, elle le devinait trop bien, et que, ne pouvant s'expliquer les nuances d'âme par lesquelles elle avait passé, il la méprisait certainement d'avoir été coquette avec lui alors qu'elle était la maîtresse d'un autre. Dans le délire de révolte que lui infligeait l'idée de ce mépris, elle allait jusqu'à concevoir les projets les plus dangereux, les plus étrangers à sa nature comme à ses principes : lui écrire pour se raconter tout entière, l'appeler à un nouveau rendez-vous... Et puis elle se disait : a Non, il ne me croira pas, et, si je le revois, je suis perdue... » Elle comprenait qu'après sa faiblesse au cours de leur dernière entrevue, se retrouver seule avec lui c'était se mettre à sa mercL EUe ne se sentait plus sûre d'elle-même. Et puis dans les yeux de cet homme autrefois remplis d'un tel culte, elle lirait l'outrage d'une horrible certitude. Quelle certitude? Comment avait-il acquis la preuve de son intrigue? Ce mystère par-dessus l'autre confondait sa raison, et c*est alors qu'elle se demandait : a Oui, que ya-t-il faire?... 7^ Et un frisson de peur la secouait qu'elle combattait en vain par des raisonnements fondés

AVANT Ll DUEL ^IJ

sur la délicatesse des procédés que Casai avait employés vis-à-vis d'elle. A cette époque-là il ne soupçonnait rien, et maintenant?... Maintenant elle était sur le bord des conflits tragiques et elle en ressentait la terreur anticipée, tandis qu'elle foulait dans sa marche monotone le gravier de l'étroite allée, et le soleil continuait de briller, les acacias de secouer leurs parfums, et le temps d'aller, rapprochant la seconde où eUe expierait si cruellement la faiblesse de n'avoir ni osé ni su bien lire en elle-même. L'absorption de la promeneuse était si complète qu'elle ne voyait pas M^^ de Candale qui, debout sur la porte du salon, la regardait avec une émotion singulière. Sans doute la petite comtesse arrivait porteuse d'une nouvelle bien sérieuse, car elle semblait reculer le moment de parler à son amie, qu'elle finit pourtant par appeler deux fois de son nom. M^^ de Tillières releva la tête, eUe aperçut GabrieUe, et elle ne se méprit pas une minute sur l'expression de cette physionomie qui lui était si familière.

— oc Qu'y a-t-il? » demanda-t-elle aussitôt qu'elle fiit dans le petit salon. M°^® de Candale lavait prise par le bras et entraînée hors du jardin dans l'appartement, par peur des yeux de ]VImc Je Nançay, qui pouvait être assise derrière la fenêtre du premier étage, à suivre, comme elle faisait souvent, d'un tendre regard, les allées et venues de sa fille chérie.

3l8 UN COEUR DB FEMMB

— OC II y a, » répondit la visiteuse, d'une voix étouffée, oc qu'il se passe des choses très graves, si graves que je ne sais comment te les dire... Prends mes mains et vois comme je tremble... As- tu du courage?... »

— oc Oui, » fit Juliette, oc mais parle, parle... ]»

— oc C'est moi qui perds la tête, » reprit la comtesse, ce Je devrais te calmer et je t'affole. Allons, assieds-toi. Comme tu es pâle!... Tu vas juger par toi-même si j'ai eu raison de venir tout de suite... Nous étions ce matin, à neuf heures, Louis et moi, à prendre le thé, quand on apporte une lettre ce C'est de M. Casai, » dit le domestique, oc on attend la réponse. » — oc De Casai, » fait Louis, oc qu'est-ce qu'il peut bien me vouloir, lui qui n'écrit jamais ?» Il ouvre l'enveloppe et commence sa lecture. Je le suis des yeux, pendant ce temps-là... Je vois un étonnement passer sur son visage. Il répond: « Dites que je serai rue de Lisbonne dans une demi-heure. »

Quand nous sommes seuls, je lui demande, comme toi tout à l'heure : oc Qu'y a-t-il? » — « Mais rien qui vous intéresse, une présentation au cercle. j> Il avait, en me disant cela, son regard qui ment, celui qu'il prend pour me raconter sa journée quand il a eu un rendez-vous avec M"^* Bernard. J'en ai trop souffert, de ce regard-là, pour ne pas le connaître. Je fus sur le point de t'écrire dès ce matin pour te raconter cela, à tout

hasard. Mais c était si peu de chose!... Quand nous nous sommes retrouvés à déjeuner, j'ai jugé aussitôt que Louis continuait d'être extrêmement préoccupé. Tout à coup il me demande: oc Est-ce qu'Henry de Poyànne va toujours beaucoup chez ]y|me Je Tiilières? » — a Oui, » lui dis-je; «pourquoi cette question?» — « Pour rien, » fait-il, « pour savoir; » puis il retombe dans son silence. Je te l'ai répété souvent : il ne peut rien garder. Il fuit, comme dit ma sœur. Je le laissai se taire, bien sûre qu'avant la fin du déjeuner il lâcherait quelque nouvelle phrase qui me mettrait sur la voie du secret. Car il y avait un secret, et qui se rapportait certainement au billet du matin. Cela n'a pas manqué. « Et Casai, » m'a-t-il demandé encore et si gauchement, « est-ce qu'il a vu souvent M™^ de Tiilières depuis qu'ils ont déjeuné ensemble ici? » — a Je n'en sais rien, » lui ai-je répondu, oc Mais m'exptqueras-tu pourquoi tu t'intéresses tant aujourd'hui à savoir qui va ou qui ne va pas chez Juliette? » — oc Moi, » dit-il en rougissant, s quelle idée!... » Et comme il prononçait ces mots, le domestique demande si oc Monsieur peut recevoir lord Herbert Bohun, » cet Anglais, V aller ego de Casai, qui depuis des années ne m'a seulement jamais mis une carte... Je les ai laissés enfermés à discuter dans le cabinet de Louis, j'ai pris un fiacre et me voici... »

— « En effet! » dit Juliette, oc c'est étrange,

^20 UN CœUli Dl FIMMI

c'est bien étrange... S'il s'agissait d'un duel?... Si ton mari et cet Anglais étaient les témoins de Raymond contre Henry?... Mais c'est dair comme le jour... Ils vont se battre!... N'est-ce pas, que m Tas pensé? Réponds... »

— oc Hé bien! oui, » dit la comtesse, c je l'ai pensé; mais, je t'en supplie, ne t'exalte pas... Nous pouvons nous tromper... C'est si invraisemblable en soi. Pense donc. Casai et Poyanne ne vont jamais dans le même monde. Ils ne sont pas des mêmes cercles, sinon du Jockey, où ils ne vont guère ni l'un ni l'autre, et tu ne les vois pas se prenant de querelle, ni là ni dans un lieu public... Il faudrait qu'il y eût eu entre eux un échange de lettres... C'est encore bien difficile... Il y a quelque chose, pourtant, je le crois, je le sens, mais quoi ?... Voilà, il faudrait savoir... Par qui? Louis a des défauts, il est très impru* dent, maladroit au delà de tout, mais s'il a donné sa parole de se taire, il est gentilhomme... Je voudrais que tu voies Poyanne... Et c'est pour cela que je suis venue si vite... »

— oc Merci, » reprit Juliette en embrassant son amie, a Tu me sauves. Un duel entre eux, je n'y survivrais pas... Ah ! je vais savoir... Henry devait être ici à deux heures... Il ne m'a pas écrit pour déplacer ce rendez-vous. C'est qu'il viendra... Dieu ! j'ai la fièvre; mais tu as raison, jfi dois être forte. »

Malgré cette résolution et quoique le sentiment subit d'un grand péril possible eût en effet rendu un calme relatif à la jeune femme, comme il arrive aux natures que soutient, dans les moments suprêmes, le sang courageux d'une bonne race, jamais, depuis le jour où elle attendait la dépêche lui donnant des détails sur le premier combat auquel assistait son mari, Juliette n'avait été la proie d'une anxiété aussi dévorante. Les quinze minutes qui s'écoulèrent entre le départ de son amie et l'arrivée de son amant lui parurent si longues qu'elle faillit envoyer un domestique chez le comte, parce que l'heure du rendez-vous était un peu dépassée. Elle regretta d'avoir laissé Gabrielle s'en aller, quoique cette dernière eût dit avec beaucoup de bon sens :

— (( Il vaut mieux que Poyanne ne me trouve pas ici... Dans ces situations-là, plus il y a de personnes dans le secret, plus l'amour-propre entre en jeu... Tu m'écriras aussitôt pour me tranquilliser... »

— « Deux heures dix..., » songeait Juliette, en suivant sur la pendule la marche de l'aiguille, ce Si à deux heures un quart il n'est pas arrivé, c'est qu'il ne viendra pas... Et comment savoir, alors? Mais' on a sonné... On ouvre la porte d'entrée... Celle du grand salon... Ah! c'est lui... y>

C'était en effet Henry de Poyanne, qui s'excusa de n'avoir pu se dégager plus tôt d'un rendezvous d'affaires. En réalité, il quittait ses deux témoins, qui étaient son collègue de Sauve et le général de Jardcs. La rencontre était réglée pour le lendemain, à des conditions fixées par lui-même et de celles qui font réfléchir les plus braves : quatre balles à vingt pas, au commandement, avec des pistolets à double détente. — On fabriquait les derniers à cette époque. — Le comte devait donc se dire qu'il voyait peut-être son amie pour la dernière fois. Pourtant sa physionomie, que Juliette scruta aussitôt du plus avide regard, ne trahissait aucune espèce d'anxiété* En se montrant ainsi, tranquille jusqu'à l'indiiTércnce, à la veille d'un duel avec un adversaire redoutable, cet homme ne s'imposait pas un rôle. Cette tranquillité était sincère. A la suite de la scène inattendue de la veille, il avait éprouvé comme une singulière sensation d'apaisement. Incapable de s'imaginer le vrai motif pour lequel Casai lui avait cherché une si extravagante querelle et si contraire à tout procédé de galant homme, — ce délire d'une curiosité affolée, — il y avait vu l'effet d'un délire, mais de jalousie. C'était la colère d'un séducteur professionnel, habitue aux succès faciles, et qui, renvoyé par une femme, s'en prenait brutalement au rival par Tinfluence duquel il se croyait

expulsé. Et que prouvait cette colère, sinon que Raymond ne conservait plus d'espoir? Donc Juliette ne lui avait témoigné aucun intérêt trop vif. Quoique le comte n'eût jamais mis en doute la fidélité même morale de sa maîtresse, ce lui fut une douceur infinie d'en tenir là un signe qu'il jugeait irréfutable, et une étrange douceur aussi de constater une souffrance exaspérée jusqu'à la déraison chez Casai. Ah! ce Casai, il le détestait si profondément, depuis ces quelques jours, que la perspective de le tenir au bout de son pistolet achevait de lui donner une instinctive, une invinciblie satisfaction. Il en oubliait et que le secret de ses relations avec M'^* de Tillières avait été surpris, et que les chances du combat étaient plus favorables à Raymond. En allant chez Gastinne, le matin même, se démontrer qu'il n'avait pas trop oublié le maniement de l'arme par lui choisie, il avait pu voir affiché au mur, parmi les trophées des tireurs hors pair, un carton avec une mouche déchiquetée comme à l'emporte-pièce, et au-dessous cette inscription : « Sept balles au visé par M. Casai. » Mais quoi? Il avait bravé la mort de plus près en 1870, et d'ailleurs le danger devait lui procurer, comme à son ennemi, et pour les mêmes motifs, après cette longue crise de rongement d'esprit, une sorte d'impression de bien-être particulière. L'action, même tragique, nous soulage quand nous

avons trop vécu sur notre propre pensée. Elle a cela du moins pour elle, de nous reposer, par sa précision forcée, de cette intolérable incohérence que produit l'abus de la réflexion.

]^me Je Tillières se heurta donc, durant les premiers instants de cette visite, à un masque de sérénité grave qui l'eût déroutée s'il ne se fût pas agi pour elle d'un intérêt capital. Il ne lui suffisait pas, dans une pareille circonstance, de s'arrêter à une hypothèse. Elle avait faim et soif de savoir. Elle tenait un moyen assuré pour être bien certaine que Poyanne ne se battait pas le lendemain. Il suffisait de lui demander qu'il passât auprès d'elle cette journée, et, après quelques phrases de banale politesse sur le temps, sur leur santé, elle lui dit, avec une coquetterie câline dans le geste et dans la voix dont eUe l'avait bien déshabitué :

— (( J'espère que vous allez être content de votre amie... Vous me reprochiez de ne plus jamais sortir, de ne pas prendre l'air... Hé bien! maman et moi, nous allons demain à Fontaine^ bleau voir ma cousine de Nançay qui s'y est établie l'autre semaine. Et savez-vous qui nous avons choisi comme cavalier?... »

— (( D'Avançon, » fit le comte avec un sourire.

— (( Vous n'y êtes pas, » reprit-elle en bad^ nant. « Notre cavalier, c'est vous. Ne dites pas non.... Je n'admets pas d'excuses.,. »

AVANT LE DUEL ^If

— a C'est malheureusement impossible, »

répondit-il. ce Je suis de commission, à deux heures, au Palais-Bourbon. »

— ce Vous xne sacrifierez votre commission, » dit-elle, « voilà tout... Vous savez que je ne vous demande pas grand'chose. Mais cette fois, j'exige... J'ai mes raisons pour cela, » ajouta-t-elle finement.

— oc Avouez, » reprit-il, afin de maintenir la conversation sur un ton de plaisanterie, et la regardant, pour deviner si elle soupçonnait quelque chose, ce avouez que j'ai au moins le droit de les connaître, ces raisons ? »

— « Et moi, je ne peux pas vous les donner, » répliqua-t-elle, ce mais je veux... Et quand ce ne serait qu'un caprice de malade, refuseriez-vous d'y satisfaire?... Vous savez, » continua-t-elle avec un sourire triste, ce il faut me gâter... Vous ne m'aurez peut-être pas toujours... »

— (( Vraiment, non, » dit-il sérieusement, ce je ne peux pas... Voyons, Juliette, soyez raisonnable. Si c'est un caprice, vous ne voudrez pas que j'y sacrifie un devoir de conscience... »

Il s'était levé pour échapper à l'extrême acuité du regard que les prunelles de sa maîtresse avaient lancé tout d'un coup. Etait-elle réellement plus souffrante? Alors elle cédait, comme elle l'avait dit, à une de ces fantaisies de despotisme où se révèle le déséquilibre nerveux des organismes

touchés. Ou bien avait-elle appris la scène de la veille, et ses suites? Mais comment? Par qui? Elle ne lui laissa pas le temps de réfléchir davantage à cette double hypothèse, car elle s'était levée à son tour, et, marchant droit sur lui, les yeux fixes, la voix saccadée, elle reprenait :

— ce Ah ! Henry, que vous mentez mal I...

Non^ vous ne pouvez pas être libre demain. Je le savais, et je sais aussi le vrai motif, et je vais vous le dire, moi, et voir si vous oserez me démentir : c'est que demain vous vous battez..., et avec qui, je le sais encore... Faut-il vous le nommer?... »

Si éveillée. que fût depuis le début de cet entretien la défiance de Poyanne, il ne put se retenir de laisser paraître, tandis qu'elle parlait, un étonncnient qui, à lui seul, était un aveu. D'ailleurs, une idée cruelle s'empara aussitôt de son esprit qui lui rendit la dissimulation impossible. Si Juliette savait tout, ce n'était point par ses témoins, dont il était sûr. Il fallait donc que les témoins de Casai eussent parlé? ce n'était guère vraisemblable; ou Casai lui-même, a Et pourquoi non? Il a voulu se venger d'elle, » pensa-t-il; c peutêtre l'avait-il menacée de ce duel avec moi, auparavant?... Il lui aura tout écrit... Ah ! le misérable !... » Il ne s'arrêta pas à vérifier ce que cette imagination avait de chimérique. Il ne se dit pas que la ruse de Juliette prouvait simplement un

vigue soupçon. La rancune contre son rival était si forte que de penser à une nouvelle vilenie de cet homme l'affola de fureur, et il répondit, les yeux durs, la voix acre :

— « Puisque vous êtes si bien renseignée, vous savez aussi les motifs de cette rencontre et qu'elle est inévitable... »

— c( C'est donc vrai!... » s'écria- t-elle en le prenant dans ses bras. La soudaine certitude que vraiment les deux hommes allaient se battre l'un contre l'autre l'avait frappée de ce coup de panique qui ne permet plus la réflexion, et elle continuait, tremblant de tous ses membres et serrant Henry contre elle avec la force que donne la fièvre : ce Non, ce duel n'aura pas lieu. Vous ne vous battrez pas... Toi contre lui, non, non, je ne veux pas... Ah! si tu m'aimes, tu trouveras le moyen d'empêcher que cette chose monstrueuse n'ait lieu... Vous deux! L'un contre l'autre!... Non, non, non, ce n'est pas possible, jure-moi que ce ne sera pas... Entends-tu? Je ne le veux pas... J'en mourrais... Vous deux!... Vous deux!... »

Toi contre lui!... Vous deux!... — Le comte l'écoutait jeter ces mots et révéler ainsi l'affreuse dualité de cœur qu'il soupçonnait depuis des jours, qu'elle s'était tant appliquée à lui cacher. Elle avait vu ces deux êtres, qui lui étaient si chers

Tun et l'autre, dans un même éclair d'épouvante, et elle la disait, sa double vision, dans ce saisissement de la terreur affolée qui montre le fond entier des âmes. Cet amant malheureux sentit frémir en lui à cette évidence toutes les jalousies morales dont il avait trop souffert; il se dégagea de cette étreinte, il repoussa presque avec dureté ces bras qui le pressaient, ces mains qui s'attachaient à ses vêtements, et il répondit :

— (c Nous deux!... Vous voyez, vous ne savez pas si vous tremblez pour lui ou pour moi! Vous ne savez pas lequel vous aimez ! . . . Ou plutôt si, . . , » continua-t-il avec une amertume d'accent, qui arrêta du coup Juliette et la fit se tenir immobile sous la secousse d'une nouvelle terreur. Les paroles de Poyanne résonnaient en elle avec le dur accent de la vérité, oc Si, vous le savez; et lui aussi, lui, il le sait... Je comprends maintenant pourquoi, ne voyant plus entre lui et votre cœur qu'un obstacle, ce dernier reste d'aflTection pour moi, il a voulu le supprimer en me supprimant... Mais puisqu'il vous a dit, contre la parole qu'il m'avait donnée, que nous nous battions demain, vous a-t-il bien raconté qu'il s'était permis de m'appeler lâche? — Lâche, entendezvous, et me demandez-vous d'accepter cette injure ? Et puis, voulez-vous que je vous dise tout? Il ne me l'aurait pas fait, ce mortel outrage, que je ne laisserais pas échapper cette occasion de jouer

ma vie contre la sienne, car je le hais, cet homme ! . . . Ah! que je le hais! »

— (( Henry, » reprit-elle d'une voix brisée et lui prenant la main cette fois avec la timidité vaincue d'un enfant qui implore grâce, « je t'en supplie, crois-moi... Je te le jure, partout notre passé, notre cher passé, je n'ai rien su que par Gabrielle et par toi... Elle est venue tout à l'heure. Son mari est témoin dans cette horrible affaire. Il a dit deux ou trois phrases qui ont éveillé ses soupçons à elle et puis les miens, quand elle me les a répétées... Alors, quand j'ai entendu l'aveu de ta bouche, j'ai vu du sang, — du sang versé à cause de moi!... Et j'ai crié... Mais je n'aime que toi, mais je suis à toi pour la vie!... Nous allions être si heureux... Tu m'étais revenu si bon, si tendre... Comprends donc, en admettant que cet homme m'aime, s'il t'a cherché querelle, c'est parce qu'il sait que je n'aime que toi, que je t'aimerai toujours... »

— « Il ne m'en a pas moins insulté, » interrompit le comte, « et je ne peux plus rien pour affacer cela... Non, je ne peux pas plus reculer que si nous étions à demain et que l'on vînt de nous dire : feu... Je te crois..., » ajouta-t-il en répondant au serrement de main de sa maîtresse par une pression longue et passionnée. Il avait de nouveau constaté qu'elle était sincère dans cet élan vers lui, aussitôt qu'il souffrait. Il n'osa pas lui dire sa vraie pensée : « Si j'étais sûr que tu ïic

laimes pas! Mais non, tu l'aimes et tu ne veux pas l'aimer; et moi, tu voudrais m'aimer... i$ Il commençait à se sentir si las de cette éternelle incertitude, et il avait tant besoin de conserver son sang-froid pour bien régler toutes ses affaires durant cette après-midi, peut-être sa dernière. o: Oui, » insista-t-il, « je te crois. Et je comprends que j'ai été un imprudent de te parler comme j'ai fait... Tu sais tout maintenant. Je ne peux pas retirer ce que j'ai dit. Sois courageuse, mon amie, et ne prononce plus un mot sur ce sujet... On ne discute pas, tu sens cela mieux que personne, avec les questions d'honneur... D'ailleurs je dois te quitter. J'étais venu te de mander de me recevoir à neuf heures, après le dîner. Je te dirai au revoir, si Dieu permet... Tu auras réfléchi, et nous causerons sans nous dire de ces phrases qui nous font si mal, à toi et à moi, pour rien... Nous ne sommes déjà pas trop heureux! »

Elle le laissa partir sans lui répondre. Que pouvait-elle devant l'évidence de cette nécessité sociale aussi implacablement opprimante que la nécessité physique, que la chute d'une maison ou bien qu'un tremblement de terre ? Raymond avait outragé Henry et ce dernier avait raison : le duel était inévitable. Mais la nécessité n'implique pas que Ton se résigne, et, dans ce cœur de femme

deux fois atteint, toutes les puissances de la révolte frémissaient contre l'acceptation de l'atroce torture que lui représentait cette rencontre entre ces deux hommes. Depuis longtemps Poyanne avait disparu, et elle était là toujours, comme à la minute où la porte s'était refermée derrière lui, assise ou plutôt abîmée dans un fauteuil, les mains jointes sur les genoux, la tête penchée en avant, les yeux fixes, et c'était dans sa tête un vaet-vient tourbillonnant d'images qui lui montraient Henry et Raymond debout à quelques pas l'un de l'autre, le groupe des témoins, le signal, les canons abaissés des pistolets, — son amant n'avait-il pas fait allusion à cette arme?... Et puis l'un des deux gisait à terre... Elle voyait Poyanne tombant ainsi : les yeux de cet ami de dix années, ces yeux dans lesquels elle n'avait jamais pu supporter un passage triste, se tournaient vers elle, et dans ce regard d'agonie, elle lisait ce reproche suprême : « C'est toi qui m'as tué... » Elle chassait ce cauchemar de funeste présnge avec toutes les forces de son âme, et cette autre image s'imposait à elle aussitôt : Casai frappé à mort, ce Casai dont la présence la secouait d'un frisson de joie et de peur, dont l'absence la faisait dépérir de mélancolie. Ce noble visage d'homme, dont la beauté si mâle l'avait tant séduite, lui apparaissait tout pâle, et les yeux de celui-là regardaient aussi vers elle, non plus avec

de tendres reproches, mais avec cette intolérable expression de mépris dont la seule idée la torturait depuis plusieurs jours. Et, — comment comprendre qu'il y eût place en elle pour cette misérable ambiguïté de sensation? — même à cette heure d'une crise tragique, elle ne savait pas, elle ne pouvait pas savoir lequel des deux elle pleurerait avec les larmes les plus amères, si le duel avait lieu et s'il aboutissait à un dénouement fatal... Mais non. Il n'aurait pas lieu ! Dût-elle aller sur le terrain et se jeter à leurs pieds, là, devant les témoins, elle le ferait. Insensée! Elle ne savait ni le moment, ni l'endroit, ni rien, sinon qu'avant vingt-quatre heures, moins peut-être, la scène dernière du drame amené par sa coupable faiblesse se serait accomplie. Son impuissance, elle l'avait mesurée quand Poyanne lui avait parlé avec la fermeté d'un homme qui n'admet pas même la discussion, et elle n'avait pas trouvé un mot à répondre. Que faire? mon Dieu I Que faire?... S'adresser aux témoins? C'est leur rôle à eux d'empêcher ces combats atroces. Mais qui étaient-ils? Elle savait les noms de Candale et de lord Herbert. Quand elle arriverait à joindre ces deux-là, que leur dirait-elle? Au nom de quoi supplierait-elle ces amis de l'homme qu'elle avait trompé? Car, pour eux, et s'ils connaissaient toute son histoire par les confidences de leur client, elle était, elle, une coquette, unetnâmeec

perfide coquette, qui s'était fait faire la cour pendant l'absence de son amant, par quelqu'un qu'elle se proposait de mettre à la porte, sitôt cet amant revenu. Comment leur expliqueraitelle sa bonne foi absolue, ses concessions involontaires et surtout cette anomalie abominable de son cœur si sincère, si double, qu'elle tremblait également pour tous les deux devant leur commun danger? Et le cauchemar recommençait. Elle voyait un trou dans une poitrine, un front meurtri d'une balle, du sang couler, et, avec ce sang, que ce fut celui d'Henry ou celui de l'autre, sa vie s'en irait tout entière dans une inexprimable souffrance, si aiguë que c'était à souhaiter de mourir tout de suite, pour jamais, jamais ne voir cela!...

L'heure sonna. Machinalement Juliette releva la tête à ce bruit, qui lui sembla retentir dans le grand silence de la chambre avec une solennité d'amplitude inaccoutumée. Elle regarda la pendule dont le balancier lui mesurait, minute par minute, seconde par seconde, le tenips qui restait pour empêcher que le cauchemar de ce duel ne devînt une terrible, une irréparable réalité. Elle vit que l'aiguille marquait quatre heures. Il y avait plus d'une heure que Poyanne l'avait quittée, et elle était demeurée là sans agir, quand Gabrielle l'attendait, prête à l'appuyer dans son œuvre de conciliation. Cette idée qu'elle avait

ainsi perdu, sans les employer, un si grand nombre de ces instants qui lui étaient avarement comptés, la fit se lever brusquement. Elle passa ses mains sur ses yeux, et, à sa prostration épouvantée, succéda tout d'un coup la fièvre active des moments de désespoir. En un clin d'oeil elle eut sonné sa femme de chambre, passé une robe de ville, demandé un fiacre, — faire atteler était trop long, — et elle roulait du côté de la rue de Tilsitt. Vingt projets divers tournoyaient dans sa tête en feu, auxquels la comtesse était toujours mêlée, et qui s'écroulèrent devant un contre^ temps bien simple à prévoir. Ne voyant pas arriver son amie et rongée elle-même d'impatience, M"^* de Candale était partie de son côté pour la rue Matignon. Leurs voitures s'étaient sans doute croisées, car le portier insista sur la toute récente sortie de sa maîtresse :

— (( Madame la comtesse était là, il y a dix minutes. »

— « Mon Dieu ! » songea M°*® de Tillicres en remontant dans son fiacre, ce pouvu qu'elle ait eu la bonne inspiration de m'attendre chez moi ! 9

C'était en effet le parti le plus logique. Mais dans ces crises de la vie privée, qui exigeraient de l'à-propos et de la précision, les partis les plus simples sont justement ceux auxquels on ne pense jamais. Au lieu de se dire : Juliette est évidemment allée rue de Tilsitt et va revenir,

AVANT LE DUEL ^^f

M™^ de Candale, dévorée d'inquiétude, eut Tidée de pousser jusqu'à la rue Royale, résolue, si son mari était au cercle, à le faire appeler et à savoir de lui quelque chose. Tandis qu'elle faisait cette démarche parfaitement inutile, vu l'heure qu'il était et les habitudes de Candale, Juliette arrivait rue Matignon. Elle apprenait que son amie l'avait demandée, puis était repartie sans rien dire. Devant ce nouveau malentendu, elle fut prise d'un subit affolement et elle retourna rue de Tilsitt, où naturellement elle ne trouva pas davantage celle qu'elle cherchait. Alors, dans le désarroi de ces allées et de ces venues successives, une idée commença de grandir en elle, et cette idée finit par envahir cette âme en détresse, au point qu'il lui devint impossible de ne pas se précipiter sur cette unique chance de salut avec cette impétueuse frénésie devant laquelle tous les obstacles ploient et tous les raisonnements. Ce duel entre Poyanne et Casai, quelle en était la cause ? Un outrage de ce dernier, ce mot de lâche lancé à la face de son ennemi... Mais si on obtenait de lui qu'il le retirât, ce mot, qu'il s'excusât de cet outrage, l'affaire devenait du coup impossible... Si on obtenait cela de lui? Mais qui?... Pourquoi pas elle-même? Si elle allait à lui, maintenant, lui montrer sa douleur, et lui demander de tout faire pour éviter la rencontre ? Ce que l'honneur interdisait à Poyanne, l'autre le pouvait, le devait

3^6 UN COEUR DE FtMMB

même s'il Taimait, — et il l'aimait. Sans cela, se serait-il laissé emporter jusqu'à cette extrémité ? Oui, c'était le salut. Comment n'y avait-elle pas songé plus tôt? Elle regarda de nouveau l'heure, et elle vit que ces courses entre la rue de Tilsitt et la rue Matignon lui avaient perdu encore quarante minutes. Son fiacre était à mi-chemin de sa maison quand elle fit cette constatation qui la bouleversa. Qu'il lui restait peu de temps pour agir, puisqu'il était cinq heures; à sept, elle devait être rentrée pour dîner avec sa mère, et à neuf, Henry revenait! L'excès de son angoisse acheva de l'affoler, et, comme si elle eût agi dans un rêve, elle fi-appa la vitre de sa petite main et jeta au cocher l'adresse de l'homme de qui lui paraissait dépendre en ce moment son sort tout entier. Comme dans un rêve, elle descendit devant la porte de l'hôtel de la rue de Lisbonne, elle sonna, elle demanda M. Casai, et l'énormité de sa démarche ne lui apparut qu'une fois encrée dans le petit salon dont la figure inconnue la rappela soudain à elle-même. Tout égarée, elle regarda les murs de cette pièce qu'elle devait si souvent revoir en souvenir, avec la nuance amortie de ses tapisseries, le miroitement de quelques armes, les reflets de ses tableaux et Téléganc désordre de son ameublement.

— « Mon Dieu, » se dit-elle à haute voix, a qu'ai- je fait?... »

C'était déjà trop tard, Raymond entrait dans le salon. Il était dans son cabinet de travail, occupé, comme Poyanne, sans doute, à cette même heure, au règlement des dispositions qui précèdent un duel vraiment sérieux, quand le valet de chambre lui annonça la visite d'une dame qui ne voulait pas dire son nom. Il s'imagina aussitôt qu'une indiscrétion de Candale avait tout révélé à la comtesse, et que cette dernière accourait chez lui pour obtenir qu'il laissât son mari arranger l'affaire. Aussi, lorsqu'il reconnut Juliette, son saisissement fut si fort, qu'il demeura immobile quelques secondes sur le pas de la porte. A la voir si pâle, si frémissante d'une émotion que maintenant elle ne pouvait plus cacher, il comprit qu'elle savait tout, et par qui? sinon par Poyanne. Il se fit d'instinct le même raisonnement contre son rival que son rival s'était fait contre lui, et devant cette preuve nouvelle d'une intimité entre ces deux êtres, il subit, lui aussi, un involontaire accès de fureur jalouse. Mais il y apporta la violence d'un homme rongé de soupçons depuis des jours et des jours, et qui a besoin de blesser la femme, objet de ces soupçons, de lui meurtrir, de lui broyer l'âme :

— a Vous ici, madame, » dit-il après ce premier sursaut de surprise et avec une ironie brutale. <c Ah ! je devine... Vous venez me demander la vie de votre amant... »

aa

33B UN COEUR Dl FBMMI

— a Non, » répondit-elle d'une voix brisée. Il l'avait, en effet, par ces quelques mots, frappée au plus vif, au plus saignant de son être; mais puisque cette démarche folle était hasardée, du moins il fallait essayer qu'elle ne fut pas vaine : c( Non, ce n'est pas sa vie que je viens vous demander; c'est la mienne. C'est de ne pas ajouter, aux douleurs que je supporte depuis tant de jours, celle de savoir que deux hommes de cœur, comme vous et comme lui, risquent de mourir par ma faute... Il n'y a que vous qui puissiez défaire ce que vous avez fait, et c'est pour cela que j'ai voulu vous voir, vous parler, vous supplier, s'il le faut, de m'épargner, moi, qui n*en peux plus, qui ne survivrais pas à un malheur... »

Elle avait parlé sans mesurer ses mots, sinon pour ne pas recommencer la faute de son encre^ tien avec Poyanne, cette mise sur le même plan de ses deux angoisses. Elle ne voyait devant elle en ce moment que cette rencontre et que sa volonté de toucher à tout prix Casai. Elle ne réflé^ chit pas que ses paroles équivalaient, .pour cet homme, au plus précis des aveux. Si elle avait été de sang-froid, eue aurait d'abord cherché à savoir ce qu'il connaissait au juste de leurs relations, à Poyanne et à elle. Mais ce qui caractérise les heures de crise passionnée, c'est précisément cet oubli de précautions, cette absence d'analyse des autres. Nous admettons spontanément, invin-

ciblement, qu'ils pensent de nous ce que nous en pensons nous-mêmes, et nous leur parlons d'après notre conscience, sans plus tenir compte de ces infinies nuances qui séparent le doute de la certitude. Or, Casai, même après la conversation avec M™® de Candale, même après la scène du Théâtre-Français, flottait encore dans le doute. Il agissait comme si Juliette était la maîtresse de Poyanne. Il se disait qu'elle l'était, et il se fût trouvé insensé de ne pas le dire. Il n'en était cependant pas sûr. Quand on aime, on est ainsi. Les plus légers indices servent de matière aux pires soupçons, et les preuves les plus convaincantes, ou que l'on a jugées telles à l'avance, laissent une place dernière à l'espoir. On suppose tout possible dans le mal, on veut le supposer, et une voix secrète plaide en nous, qui nous murmure : a Si tu te trompais, pourtant! » C'est alors, et quand l'évidence s'impose, indiscutable cette fois, un bouleversement nouveau de tout le cœur, comme si l'on n'avait jamais rien soupçonné. Dans la supplication éperdue de j\/}me jç Tillières, Raymond n'aperçut que cela, cette preuve décisive qu'elle était la maîtresse de Poyanne. Il lui avait dit, en lui parlant de cet homme : ce Votre amant; » et elle avait répondu, elle : « Je ne viens pas vous demander sa vie. » Elle acceptait donc ce fait comme quelque chose d'avoué, de définitif, comme un point de départ

posé pour leur entretien, et, cette idée lui perçant le cœur comme une pointe rougie au feu, il marcha sur elle, les bras croisés, terrible :

— (( Ainsi, » disait-il, « vous l'avouez, il est votre amant... Ah! malgré tout, je ne voulais pas, je ne pouvais pas le croire... Votre amant! Il est votre amant! Non, m'avez-vous assez dupé ! Ai-je été assez enfant avec vous? Avez-vous dû assez rire de ce Casai qui venait chez vous, avec des mines d'amoureux transi, et vous étiez, vous, la maîtresse d'un autre? Et moi, je vous aimais, comme je n'ai jamais aimé. J'en étais à ne pas oser vous parler de mes sentiments... Il faut vous rendre la justice que vous le savez bien, votre métier de coquette, mais vous devriez savoir aussi que l'on ne fait pas ce métier-là impunément avec des hommes qui ont quelque chose là... Je vous le tuerai, votre amant, entendez-vous, je vous le tuerai, aussi vrai que vous m'avez menti depuis deux mois, jour par jour, heure par heure... Je comprends, cela vous eût amusée de vous dire dans votre orgueil de jolie femme : Pauvre jeune homme! Il est malheureux. De quoi se plaint-il? Je ne lui ai rien promis, rien accordé... Il m'a aimée. Est-ce ma faute?... Oui, c'est votre faute, et puisque je ne puis vous atteindre que dans cet amant, qui est allé vous livrer le secret de notre rencontre, pour se sauver, sans doute, hc bien, c'est en lui que je vous frapperait...

Conseillez-lui de ne pas me manquer demain. Car moi, je ferai tout pour ne pas le manquer... Et maintenant, adieu, madame, nous n'avons plus rien à nous dire... » '^ wAiLo J\^^.^^lM\

Le cruel discours, et comme il contrastait affreusement avec le respect dont les moindres phrases prononcées par cette même voix avaient été empreintes depuis le soir du premier dîner à rhôtel de Candale, devant la table parée de son tapis de violettes russes! Et comme le sauvage, l'invincible amour avait tôt fait de tirer ces deux êtres hors de la correction mondaine, pour qu'il lui parlât ainsi avec cette âpreté d'accent et de termes, et qu'elle l' écoutât!... — Car elle l'écoutait, sans l'interrompre, écrasée par ce mépris qu'elle avait tant appréhendé, qu'elle ne méritait pas malgré les apparences, contre lequel tout son amour protestait. Cette âpreté du langage de Casai l'affolait en la brutalisant dans ce qu'il y avait en elle de plus sensible, de plus maladivement sensible et tendre, et elle répondit, l'appelant pour la première fois tout haut du nom qu'elle lui donnait tout bas depuis tant de jours :

— a Non, Raymond, je ne peux pas supporter que vous me parliez, que vous me jugiez ainsi. Mais, comment aucune voix n'a-t-elle plaidé pour moi dans votre cœur? Comment ne me faites-vous pas le crédit de penser que vous ne

savez pas tout?... Vous qui connaissez la vie, comment ne vous êtes-vous pas dit, quand vous avez commencé de me soupçonner: Cette femme est la victime d'une fatalité que j'ignore, mais ce n'est pas une coquette? Elle a été, elle est sincère avec moi. Je l'ai intéressée, elle m'a aimé... Oui, Raymond, je vous ai aimé, je vous aime encore... Sans cela, est-ce que la pensée de cette rencontre entre vous deux m'aurait bouleversée au point de m' amener ici, moi, Juliette de Tillières?... Oui ! c'est vrai, quand vous êtes entré dans ma vie, je n'étais pas libre, je ne devais pas me laisser aller à vous recevoir, comme j'ai fait... Je me suis crue forte. J'étais faible. Je n'ai pas vu où j'allais. Tout a été si rapide, si entraînant, si fatal!... Et puis, est-ce que je savais combien j'étais aimée d'autre part ? J'ai tout appris à la fois, et ce que je sentais pour vous et ce que j'allais causer de souffrances au plus noble cœur... Ah ! vous ne comprendrez pas cela, vous, un homme, que l'on ne puisse pas aller vers son bonheur à soi à travers l'agonie d'un autre. Et c'est encore vrai, pourtant : je n'ai pas pu ! Quand j'ai senti souffrir près de moi quelqu'un qui, lui, n'avait pas change, quand j'ai subi ce contrecoup de sa peine, j'ai plié, je n'ai plus trouvé en moi de force que pour guérir cette peine, que pour sauver cela du moins!... Je ne vous mens pas, je ne discute pas, je vous montre le fond du fond

de ma misère. C'est encore aujourd'hui ainsi. Regardez-moi, voyez ce que cet effort, ce déchirement de me séparer de vous m'a coûté! Voyez ma pâleur, ce que j'ai souffert, et si j'ai le droit de vous répéter : N'ajoutez rien à mon martyre. Ne me donnez pas ce remords de penser que je suis votre assassin, à vous ou à lui... Ah! on ne peut pas souffrir ce que je souffre! Non! C'est trop! C'est vraiment trop!... »

Elle était si belle en racontant ainsi le drame étrange dont elle était, comme elle avait dit, la première, la fatale victime, belle de cette beauté maladive et comme vaincue qui remue les cordes les plus profondes du cœur de l'homme! Un si profond accent de vérité marquait cette confidence navrée d'une détresse morale dont le principe résidait dans une façon de sentir trop tendre et trop fine!... Casai s'abandonnait malgré lui au charme émané de cette grâce touchante. Il subissait le magnétisme de cette sincérité. Sa colère première s'en allait pour céder la place à une tristesse infinie devant ce qu'elle avait appelé si justement le fond du fond de sa misère. Après avoir tour à tour divinisé puis maudit cette femme, il l'apercevait enfin telle qu'elle était réellement, illogique et si noble, délicate et si tourmentée, éprise d'idéal et si faible, en proie aux orages de sentiments contraires et si punie!

344 UN COEUR DE FEMMfi

De quoi ? De ne pouvoir ni se renoncer ni s'accepter. Une honte Tenvahissait de sa dureté de tout à l'heure, et, lui aussi, il éprouvait cette impuissance à supporter la vue, presque le contact de ce cœur blessé sans essayer de le soulager, et ce fut avec sa voix d'avant ses soupçons, — Dieu! que ce changement d'accent fut doux à Juliette à cette minute! — qu'il reprit à son tour :

— c( Pourquoi ne m'avez-vous pas parlé plus tôt? Pourquoi, lorsque je suis venu chez vous, après ma conversation avec M°^® de Candale, ne m'avez-vous pas dit la vérité ? J'aurais tout compris, tout pardonné... Au lieu que maintenant, c'est trop tard... Vous me demandez d'arranger cette affaire ? Hélas ! rien ne dépend plus de moi... Faire des excuses sur le terrain? Cela, non, jamais, c'est impossible ! ... »

— « Impossible! » s'écria-t-elle en tordant ses mains, «impossible! Et vous dites m'aimerl C'est votre orgueil qui parle, Raymond, ce n'est pas votre cœur... Je vous en conjure, si jamais je vous ai été bonne et douce, si vous croyez de nouveau en moi, si vous m'avez pardonné vraiment, si vous m'aimez, écoutez-moi, obéissezmoi... »

Elle continuait, s'approchant de lui davantage encore, l'assiégeant de sa prière, de ses yeux, -de tout son être, lui insufflant sa volonté par cette

AVANT LE DUEL 34f

suggestion de Textrême désir devant laquelle les résistances les plus décidées s'affaissent et cèdent, jusqu'à ce qu'il lui dît, du ton d'un homme qui abdique tout ce qu'il peut abdiquer de ses fiertés :

— « Vous le voulez... Je peux ceci encore, mais n'en exigez pas plus... Oui, je peux écrire à M. de Poyanne une lettre où je lui exprime mes regrets de m'être laissé emporter en paroles vis-à-vis d'un homme de sa valeur... Cette lettre, je vous promets de la faire de telle sorte qu'il lui soit loisible de s'en contenter. Mais s'il ne s'en contente pas, s'il exige une réparation par les armes, — même après cela, — je la lui dois et je la lui donnerai. »

— « Et cette lettre, » dit Juliette haletante, « quand l'aura-t-il?... Tout de suite?... »

— ce Soit. Tout de suite, » répondit Casai, a je vous en donne ma parole. »

— « Ah ! » s'écria-t-elle, « merci, merci. Que vous êtes bon ! Que vous m'aimez ! » C'était son affaire à elle, maintenant, de décider Poyanne, et, une fois la lettre écrite par Raymond, elle ne doutait pas, elle ne voulait pas douter qu'elle ne réussît à vaincre les rancunes du comte, si fortes fussent-elles, dans leur entretien du soir. Elle avait bien vaincu, par sa seule présence, la colère, la jalousie, l'orgueil de celui qui l'avait accueillie d'abord si cruellement. Dans l'effusion de reconnaissance qui l'envahit, et dans la dé-

tente de toute sa volonté que lui procura cette réussite de ses prières, les larmes lui vinrent et ses forces défaillirent. Elle tenait les mains du jeune homme qu'elle avait prises en lui disant ce merci passionné. Il la sentit trembler, et il eut peur qu'elle ne se trouvât mal, devant lui, comme elle avait fait chez elle, lors de sa dernière visite. Il la soutint d'un de ses bras, et elle ne le repoussa plus. Il vit de nouveau appuyé sur son épaule ce pâle visage, consumé de mélancolie et qu'un sourire presque enfantin de contentement éclairait parmi les larmes, comme si, après tant de luttes, ce dangereux abandon inondait ce pauvre cœur torturé d'une suprême, d'une mortelle douceur. Il osa caresser de la main cette joue amaigrie, qui ne se retira pas, poser sa bouche sur cette bouche frémissante, qui ne se défendit point contre ce baiser. — Etait-ce chez elle l'ivresse nerveuse qui succède aux secousses trop violentes de la crainte? Était-ce chez lui l'ardeur étrange, si triste et si pr ofonde , qu'éveille en nous la certitude qu'un autre^a possédé celle que nous aimons? Était-ce chez tous les deux l'obscure sensation du tragique du sort, de la misère de la vie, qui tient par une mystérieuse, par une invincible attache, aux troubles de la volupté ? Simplement, puisqu'ils s'aimaient, était-ce cette impérieuse, cette tyrannique folie d'amour qui veut que, malgré toutes les d^

fenses de la raison, toutes les séparations de la destinée, toutes les résolutions et tous les orgueils, à une minute donnée, les bras s'enlacent, les lèvres s'unissent, les âmes se mêlent à travers les sens ? Il l'entraînait, il l'emportait hors de ce salon où ils s'étaient parlé si douloureusement, et elle ne luttait point. Et quand plus tard, bien plus tard, elle sortit de cet hôtel où elle était arrivée folle d'angoisse, oUe s'était donnée tout entière à cet homme qu'elle était venue supplier de renoncer à sa vengeance. — Elle était la maîtresse de Casai !

E célèbre aphorisme des anciens sur la tristesse qui envahit l'être vivant après l'amour n'est pas seulement vrai en lui-même d'une vérité physiologique et naturelle. Il l'est aussi d'une vérité sociale, si Ton peut dire, tant sont d'ordinaire pénibles les conditions qui accompagnent ce réveil de notre pensée que la passion a grisée, cette reprise de notre per^ sonne qui a cru se donner, qui n'a pu que se prêter. Et il faut se retrouver l'honiine qui va, qui vient, qui appartient à un métier, avec des intérêts à suivre, un rôle à soutenir, des devoirs à pratiquer. Il faut redevenir, non plus l'amante pour qui rien n'existe ici-bas que l'amant,

LE derni'er Détour du labyrinthe 349

la femme du monde sur qui pèsent mille corvées opprimantes, avec une maison à diriger, des visites à rendre, une réputation à garder, les innombrables soucis mesquins de l'existence quotidienne. Heureuse encore celle qui ne doit pas, rentrée au logis, apporter au baiser confiant d'un mari ou aux innocentes caresses d'un enfant un visage que brûle encore la fièvre d'un bonheur défendu ! Si seulement ces rechutes affreuses de l'Idéal dans le Réel s'accomplissaient par une gradation ménagée ! Non. Le plus souvent un insignifiant détail y suflît et une secousse de quelques secondes. Ce fut le cas pour Juliette, qui, venant de tout oublier dans les bras de Casai, dut rapprendre d'un coup la dure vérité de sa situation par le fait le plus brutalement vulgaire : elle avait laissé à la porte le fiacre qui l'avait amenée, et le cocher, las d'attendre, était descendu du siège. Il se promenait de long en large, à côté de sa voiture, faisant sonner sur le trottoir sec ses lourdes semelles. Quand il reconnut sa cliente, il lui ouvrit la portière avec une bonne figure joviale où la jeune femme crut lire la plus insultante des ironies, et ce fiit d'une voix presque étouffée d'émotion qu'elle donna une fausse adresse, quelconque, au hasard, celle d'un magasin de parfumerie situé dans la rue du Faubourg-Saint- Honoré. Elle venait de se rappeler que le valet de pied était allé de chez elle prendre ce coupé. Si ce cocher

3fO UN COEUR DB FEMMB

goguenard s'avisait de rechercher qui elle était ? S'il en parlait avec ses gens et s'il racontait cette visite de deux heures? — Quelle visite et à qui?... A cette seule idée, la pourpre de la confusion se répandit sur son visage, et tout son être se figea d'une épouvante qu'elle ne connaissait pas. Pour la première fois elle aperçut, bien en fkce, la chose nouvelle, l'irréparable chose que jamais elle n'eût crue possible : — elle avait un nouvel amant, elle, M°^® de Tillières ! Et dans quelles conditions s'était-elle donnée ? A la veille d*un duel provoqué par sa faute entre deux personnes qui maintenant possédaient sur elle des droits égaux I ' La vibration exaltée de ses nerfs qui durait encore se transforma soudain, à cette évidence, en une honte presque affolée. Déjà le fiacre s'était arrêté à la porte indiquée. Elle descendit sans oser regarder le cocher en le payant.. Elle n'osa pas davantage entrer dans le magasin. Elle n'osait pas regarder les passants. Il lui semblait que sa criminelle aventure était écrite sur son front, dans ses yeux, dans ses moindres gestes. Pn#i marcha devant elle quelques pa€, comme si elle eût été poursuivie par un espion chargé de savoir d'où elle venait, où elle aUait. Elle tournait le dos à la rue Matignon. Elle ne s'en aperçut qu'en arrivant sur une des larges avenues qui conduisent à l'Arc de Triomphe. Le soir assombrissait le ciel, où les premiers becs de g;as brA-

LE DERNIER DÉTOUR DU LABYRINTHE 3fl

laient d'une flamme blanche. Elle consulta sa montre qui marquait près de huit heures et demie.

— a Mon Dieu ! » songea-t-elle, a et ma mère qui m'attend depuis plus d'une heure! Comme elle va être inquiète, et que lui dire ?... »

Oui! que lui dire? Dans un nouvel éclair d'épouvante, elle se figura la vieille femme avec ses yeux de demi-sourde, si aigus, si fins, si habitués à lire jusqu'au fond de son cœur, à elle, grâce à la lucidité presque surnaturelle de l'extrême tendresse. Comment allait-elle supporter ce regard? Cette appréhension fut si vive, que Juliette se sentit presque évanouir. Un découragement subit l'envahit, infini, suprême, qui la fit s'asseoir sur un banc désert, isolé dans ce coin d'avenue. C'est à des moments pareils que des âmes comme celle-là, bouleversées par le plus cruel désarroi intime, conçoivent de ces foudroyantes résolutions de suicide, qui demeurent inexplicables même à leurs proches, et, involontairement, Juliette songea à la mort. Elle n'avait qu'à héler cette voiture qui passait, à se faire conduire au pont le plus voisin. Son imagination lui peignit l'eau verte du fleuve, en train de couler dans le crépuscule, paisible et profonde. Pour la première fois de sa vie, elle, la femme d'énergie, et si résolue à vivre, si habituée à se dominer, elle éprouva cet attrait du grand repos qui.

3f2 UN COEUR DE FEMME

à la même place, avait peut-être tenté dans cette même tristesse du crépuscule plus d'une créature misérable : mendiante affamée des rues, fîUe délaissée, amante jalouse. Physiques ou morales, toutes les détresses traversent cette crise de la tentation funèbre ; toutes éveillent dans le cœur un intense appétit du néant, et, devant certaines souffrances, grande dame et vagabonde du pavé sont égales. Mais Juliette gardait, à travers les égarements d'une sensibilité décomposée, une idée trop habituelle du devoir pour sombrer ainsi, sans un souvenir pour ceux à qui elle était nécessaire. Elle se vit, dans cette rapide hallucination, morte en effet, rapportée chez elle, et le désespoir de sa mère. Cette image lui rendit fj[me Je Nançay si présente, qu'elle se dit: « Je ne lui causerai pas cette douleur, » et elle se leva brusquement en se répétant :

— « Ah ! chère, chère maman ! Elle doit tout ignorer. J'aurai ce courage. »

Et elle osa la héler, cette voiture qui passait, mais non pas pour se faire conduire du côté de la Seine. Elle s'était décidée à rentrer bravement, avec la résolution de mentir encore une fois, pour épargner du moins une personne parmi celles qui l'aimaient. Toutes les autres : Poyanne, Casai, Gabrielle, que de soucis elle leur avait infligés ! a Mentir encore! » se dit-elle. Ahl Dieul les avait-elle prodigués, ces mensonges, depuis qu'elle

LE DERNIER DÉTOUR DU LABYRINTHE 3f3

errait dans ce labyrinthe des complications sentimentales ! Mais qu'était maintenant ce remords à côté du poids qui désormais écraserait sa conscience? L'effort auquel elle s'astreignit pour inventer un petit roman dans ce fiacre qui la transportait eut du moins ce bon résultat : durant ce court espace de temps, elle acheva de secouer son ivresse nerveuse, qui avait eu pour première forme toute la folie abandonnée de l'amour, et, pour dernière, cette frénésie de désespoir. Elle allait peut-être souffrir davantage maintenant de la tragique impasse où elle s'était engagée, mais elle allait en souffrir comme d'un mal défini, sur lequel on raisonne, et non plus dans cet affolement où la nature humaine se déséquilibre, au point de perdre même la dignité de sa souffrance. Il ne fut pourtant pas bien grand, cet effort. L'histoire qu'elle imagina pour paraître devant sa mère sans que le soupçon s'éveillât chez la vieille dame était très simple, mais trop en accord avec son teint défait, ses yeux lassés, la brisure visible de tout son être.

— « Je me suis trouvée mal dans la rue, »

dit-elle, oc comme je revenais à pied, pour marcher un peu, et on a dû me porter dans une pharmacie. Je n'ai pas voulu que l'on vous prévînt, pour ne pas vous inquiéter, chère maman, et puis vous vous êtes tourmentée davantage. »

— ce Pourvu qu'on trouve le médecin tout de

suite, » répondit la mère, trop effrayée de voit sa fille dans un pareil état de lassitude pour avoir la moindre méfiance. « Pauvre enfant, ton visage est tout altéré, et tu pensais à moi encore... Que tues bonne!...,»

Elle l'embrassait tendrement en prononçant ces mots, sans se douter qu'elle faisait mal à Juliette par cet excès même de crédulité.

— ce Je me sens mieux, » répondit celle-ci; « c'est bien assez que le docteur vienne demain matin, si j'ai passé une mauvaise nuit... Je vais essayer de reposer... y>

— « Oui, va te reposer, » dit la mère. « Je me charge de recevoir Gabrielle, qui est revenue trois fois et qui repassera vers les neuf heures... As-tu quelque chose à lui dire? »

— <c Non, chère maman ; expliquez-lui que je SUIS rentrée bien souffrante et que je n*ai pas pu l'attendre... Je n'ai la force de rien. »

Ce dernier soupir du moins ne mentait pas.

Elle avait été capable de cette dernière tension d'cncrgie pour affronter les yeux de sa mère. Mais GabricUe qui lui parlerait de Casai; mais Poyanne surtout, qui devait, lui aussi, être là vers les neuf heures, — non, elle ne pouvait pas les voiri Demain, quand elle aurait repris ses forces, elle se retrouverait maîtresse d'elle-même. Pour le moment, elle avait besoin de solitude, quoiqu'elle

LE DERNIER DÉTOUR DU LABYRINTHE ^ff

sût trop quels fantômes obséderaient sa nuit d'insomnie. Mais elle n'en était plus à calculer avec la douleur. Dans les crises suprêmes des drames intimes, l'être passionné ressemble aux soldats dans la bataille. Il ne sent point les blessures et n'essaie même plus de les éviter. Juliette voulait à tout prix y voir clair en elle;-même. L'action qu'elle venait de commettre avait été si peu préméditée ! C'était, cet abandon de sa personne à Casai, quelque chose de si complètement, de si absolument inattendu, qu'il lui fallait des heures et des heures pour admettre que cela eût positivement eu lieu, pour en comprendre la réalité; et, sitôt qu'elle fut couchée dans son lit, toutes lumières éteintes, rendue à la pleine possession de sa pensée, ce fut bien cette idée qu'elle commença de prendre et de reprendre : — Elle était la maîtresse de Raymond. C'était vrai ! De ces mêmes bras qui maintenant se repliaient contre sa poitrine, par un geste d'enfant malade, elle l'avait serré contre elle. De ces mêmes lèvres qui, de temps à autre, exhalaient cette unique plainte: oc Mon Dieu! ayez pitié de moi!... Mon Dieu!... » elle lui avait rendu ses baisers. Ils la brûlaient encore, insinuant au plus intime de son être une ardeur de passion qui ravivait son souvenir. Quel vertige l'avait précipitée à cette faute ? Quelle force de destinée l'avait conduite vers cette maison, vers cette chambre, vers cette

3f6 UN COEUR DE FEMME

minute ineffaçable où elle s'était sentie trop faible pour résister à celui qu'elle était venue seule nent implorer? Les diverses scènes de l'aprèsmidi défilèrent devant son esprit les unes après les autres, et sa promenade dans la solitaire ailée du jardin,, et l'arrivée de Gabrielle, et l'entretien avec Henry, et la course en voiture, et sa résolution subite d'aller rue de Lisbonne. L'effrayante rapidité avec laquelle s'était accomplie sa chute ajoutait encore à sa honte, et elle se répétait à voix haute, avec un désespoir mêlé de stupeur qui lui faisait entendre sa voix comme si c'eût été celle d'une autre :

— (( Que je me méprise ! Que je me méprise !... ))

Mais se mépriser, mais se tordre dans le remords, mais verser des larmes d'agonie, de ces larmes où l'on se pleure soi-même à la manière des mourants, c'est expier, ce n'est pas effacer. Le fait était là, et avec lui ses conséquences immédiates. Elle allait se retrouver demain en présence de Poyanne. Comment agirait-elle? La véritable noblesse, elle le sentait, lui ordonnait de tout dire, d'avouer son égarement, quitte à subir, comme une punition trop méritée, l'outrage d'un abandon sans merci. Elle se représenta le détail de ce terrible aveu, le visage tourmenté d'Henry, son regard tandis qu'elle lui parlerait, et elle se rendit compte, avec un effroi inexprimable, que

d'avoir trahi cet amant si noble n'avait pas tué en elle sa sensibilité morbide à l'égard de la douleur de cet homme. L'idée que par cette confession elle lui déchirerait si cruellement l'âme, la fit se rejeter en arrière et se dire :

— (c Non, je ne lui avouerai jamais cela. »

Hé bien ! Ne pouvait-elle pas rompre sans cet aveu? Car, cette fois, il fallait rompre, et de rester la maîtresse de Poyanne, ayant été celle de Casai, constituait un degré d'abaissement auquel elle ne descendrait jamais. Elle n'aurait pas deux amants à la fois ! — Hélas ! ne les avait-elle pas? N'avait-elle pas cédé au second avant d'avoir réglé sa situation vis-à-vis du premier? L'un et l'autre n'étaient-ils pas en droit de se dire, à cette même minute : oc Je suis l'amant de M°^^ de Tillières?.., » Afin de se laver devant sa propre conscience de la flétrissure dont elle se sentait souillée à cette pensée, elle répétait : « C'est cette histoire de duel qui m'a affolée. J'ai perdu la tête. Sans le danger de cette rencontre, jamais je n'aurais revu Casai. Jamais! Jamais!... Du moins je les aurai empêchés de se battre... » En était-elle sûre? Et voici que, tout d'un coup, cette nouvelle panique passa sur elle pour achever de la terrasser. Elle raisonnait, depuis la promesse de Casai, comme si la lettre d'excuses avait été acceptée par Poyanne. Mais l'accepterait-il ? Il l'eût acceptée, certes, si elle avait pu le voir, à

3f8 UN COEUR DE FEMMB

neuf heures, comme il était convenu, lui parler, l'envelopper de son influence. Et elle avait reculé devant cet entretien ! Déjà sa trahison portait ses fruits. Si le duel avait lieu maintenant, elle en serait deux fois responsable. Et il aurait lieu. Comme il arrive dans des moments pareils, la prévision du pire s'imposa soudain à cette imagination torturée. Elle retrouva toutes ses anxiétés de l'après-midi, exaspérées encore par ce surcroit d'épouvante que, maintenant, cette rencontre à main armée mettrait en face l'un de l'autre ses deux amants, et elle continuait à vibrer pour tous les deux, plus fortement encore à cette minute. En songeant à l'un, elle se sentait, malgré tout, envahie par les fièvres de la volupté éprouvée entre ses bras, tandis que celui qu'elle avait trahi lui tenait au cœur par des racines d'autant plus vivantes qu'elle y avait touché pour les arracher. - Elle n'avait fait que de les endolorir. Elle le plaignait de l'outrage qu'elle venait de lui infliger, et cette pitié s'accroissait de tous ses remords. Ah! Quel haïssable, quel criminel dualisme d'âme! Mais où trouver la force d'en triompher, aujourd'hui qu'après tant de luttes, si sincères, pour réduire sa vie à l'unicé, elle venait de mettre dans les faits ce qui n'avait été jusque-là que dans son cœur. Ses eflforts les plus consciencieux avaient produit ce monstrueux résultat que maintenant Casai possédait sur elle

LE DERNIER DÉTOUR DU LABYRINTHE ^fÇ

les mêmes droits que Poyanne. Comment guérir? Comment même se comprendre? Et elle se répétait :

— a Ce n'est pas vrai, on n'a pas deux amants, pas plus qu'on n'a deux amours. On aime l'un ou on aime l'autre... »

EUe avait beau se la dire et se la redire, cette formule de conscience, et s'y attacher en esprit avec la rage de quelqu'un qui se sent emporté par un souffle de tentation coupable auquel il ne veut pas s'abandonner, elle retrouvait toujours en elle ce jeu contradictoire des deux sentiments qui s'exaltaient l'un l'autre au lieu de se détruire, et toujours aussi la vision du tragique danger que couraient ses deux amis. Vers le matin, au sortir du sommeil fiévreux de six heures qui termine en un cauchemar accablé des nuits pareilles, elle eut un éclair d'espérance. On était venu la veille au soir déposer une lettre à son nom avec prière de la lui remettre aussitôt. Elle reconnut l'écriture de Casai. Ce fut avec un tremblement qu'elle ouvrit l'enveloppe. Voici les lignes qu'elle renfermait :

«f Mardi soir.

a J'ai tenu ma parole, ma charmante amie, et j'ai écrit à M. de P... Cette lettre, qui m'a tant

coûté, VOUS prouvera combien je veux vous plaire. Ce billet veut vous porter aussi toute ma reconnaissance et vous demander si vous ne regrettez pas trop ce que vous ayez fait pour moi. Si, comme je l'espère, les choses s'arrangent, j*irai chez vous à deux heures, vous dire moi-même tout cela. Si j'étais sûr que vous serez celle que vous avez été aujourd'hui, je vous demanderais de revenir rue de Lisbonne écouter ces choses et d'autres encore. Mais je comprends que ce ne serait pas prudent. Ne"puis-je pas espérer que vous reviendrez bientôt, sinon là, du moins dans un coin plus sûr, où je puisse vous répéter combien je suis votre

« Raymond, »

(Copie.)

<( Monsieur,

« A la veille d'une rencontre comme celle qui doit avoir lieu demain, la démarche que je hasanle auprès de vous risquerait d'être interprétée singulièrement si je n'avais fait mes preuves de bravoure comme vous avez fait les vôtres, et si je n'ajoutais que vous pourrez, à votre gré, ne tenir aucun compte de ce billet. S'il vous convient de ne pas l'avoir reçu, mettez que je ne l'ai pas écrit, voilà

tout. Mais j'aurai, moi, soulagé ma conscience d'un remords. Les hommes de votre talent et de votre caractère sont trop rares dans notre pays etleur existence trop précieuse pour que j'éprouve la moindre honte à vous dire que je regrette le mouvement de vivacité auquel j'ai cédé l'autre soir. Je vous répète, monsieur, qu'en vous écrivant, j'obéis à un scrupul'^ de conscience, et que, si vous ne jugez pas cette satisfaction suffisante, je reste à votre disposition, comme il a été convenu. Quoi que vous décidiez, vous verrez dans ceci la preuve de ma particulière estime.

Casal. »

— « Henry ne peut pas refuser des excuses ainsi présentées, » se dit la jeune femme quand elle eut lu et relu les deux lettres réunies sur la même feuille de papier, et cette réunion lui fît éprouver, pour la première fois depuis qu'elle connaissait Casal, l'impression de quelque chose d'un peu brutal, de presque indélicat. Elle aurait voulu qu'il ne mêlât point ainsi, d'une manière aussi naturelle, l'expression de ses sentiments et le souvenir de son rival. Ce n'était qu'une nuance, mais les femmes qui sentent les nuances les sentent toujoups, et celle-ci, même dans cette crise

si violente de sa destinée, trouva en elle de quoi souffrir de cette confusion, comme aussi de la demande de nouveaux rendez-vous qu'exprimaient les dernières phrases de la lettre de Raymond. C'est qu'elle y sentait, sous l'apparent respect des formules, le droit de cet homme sur elle et la main mise par lui sur sa volonté. Il lui parlait comme à une maîtresse avec qui l'on n'est pas encore trop familier, mais sur la complaisance de laquelle on compte absolument.

Aurait-elle donc voulu que Casai considérât le don qu'elle lui avait fait de sa personne comme une simple aventure ? Ce billet n'attestait-il pas que du moins il croyait s'être engagé avec elle dans une liaison? Pourquoi cette idée, au lieu de lui apparaître comme une preuve de sincérité, la froissa-t-elle soudain tout entière? N'avait-elle pas d'autre part une preuve de la soumission de cet homme à ses désirs dans cette copie de la lettre à Poyanne qui avait dû, comme il le disait, tant lui coûter? Elle eut un mouvement de révolte contre elle-même, à constater qu'elle n'avait pas plus de gratitude pour une démarche qui certainement empêcherait le duel. Elle reprit un par un les termes dans lesquels étaient rédigées ces excuses et elle se contraignit à s'en démontrer la finesse impérative.

— oc Sauvés ! » dit-elle, a ils sont sauvés ! Qu'importe que moi je sois perdue? »

Cette espérance se doublait cependant d'un reste bien douloureux d'inquiétude, car elle ne put se retenir d'envoyer rue Martignac vers les dix heures, sous un prétexte quelconque. Elle voulait être absolument sûre que le comte n'était pas sorti. Quand elle apprit au contraire qu'il avait quitté son appartement de grand matin, sans spécifier le moment où il rentrerait, ce fut l'espérance qui retomba tout d'un coup, et l'inquiétude qui recommença, plus forte de minute en minute. Vainement se répéta-t-elle : a Je suis folle, même si l'affaire s'arrange, il faut bien qu'il voie ses témoins. » Elle n'arriva plus à calmer l'excès de son anxiété. Que faire ? Envoyer aussi chez Casai? Elle y songea longtemps, et commença même plusieurs brouillons de lettres ; puis elle n'osa pas. Elle se préparait, en désespoir de cause, à écrire à Gabrielle de Candale, lorsque la porte s'ouvrit et donna accès à cette dernière. Le visage bouleversé de cette fidèle amie ne permettait guère le doute à Juliette :

— (( Ils se battent?... » s'écria-t-elle.

— « Enfin je te trouve, » dit la comtesse sans répondre directement à cette question qu'elle prit sans doute pour un simple cri d'effroi, a et, je comprends, tu as passé ton après-midi à essayer de convaincre Poyanne... J'ai bien deviné que tu n'avais pas réussi, quand j'ai su dans quel

état tu étais rentrée. -. Oui, ils se battent. J'en suis sûre maintenant. J'ai vu hier soir sur la table de Louis la boîte de pbtolets que Ion avait apportée toute cachetée de chez Gastinne... Et ce marin, quand il est parti, dès les huit heures, cette boîte n'était plus là... J'ai su par le concierge qu'il avait donné au cocher l'adresse de CasaL.. J'ai attendu son retour, dans l'espérance d'apprendre révénement, quel qu'il fut, toute la matinée. Et ne le voyant pas revenir vers onze heures, je n'ai pas pu rester plus longtemps sans nouvelles. Mais que sais-tu, toi-même, parle, que sais-tu? »

— « Je sais que Raymond a insulté Henry, »

dit M"**' de Tillicres, a voilà tout, et que c'est là Toriginc de Taffaire. Mon Dieu I dire qu'à cette heure-ci un des deux meurt peut-être et que j'en suis cause ! Partons, Gabrielle, viens avec moi. Allons-y. S'il était encore temps?... Ton concierge t'a dit où est allée la voiture de Louis... Nous ferons bien parler celui de Casai ou de lord Herbert. Il y a pourtant un dernier endroit d'où ils sont partis... »

— ce Mais c'est insensé, » répondit M"* de Candalc. « D'abord nous arriverions trop tard, si nous arrivions... Et puis je ne te laisserais pas te deshonorer par une démarche pareille et qui ne servirait à rien qu'à te perdre .. Nous nous devons à notre nom, nous autres... Voyons, ma Juliette, sois plus fière et plus forte... »

— ce Ah ! il s'agit bien de mon nom et de ma fierté ! » s'écria sauvagement M"^® de Tillières. c( Il s'agit que je ne veux pas qu'ils meurent, entends-tu, je ne le veux pas... »

— « Tais-toi, » dit la comtesse, a on ouvre la porte. »

Le valet de pied entrait en effet. La phrase qu'il prononça, et qui était très simple, revêtait à cette heure pour les deux femmes une signification si redoutable qu'elles se regardèrent avec épouvante

— ce M. le comte de Poyanne est là qui demande si Madame la marquise peut le recevoir. »

— oc Faites-le entrer, » dit enfin Juliette. « Va dans ma chambre à coucher, » continua-t-elle, en s'adressant à Gabrielle... ce J'aurai besoin que tu sois là peut-être... tout à l'heure... Ah! que je tremble! »

A peine en effet pouvait-elle se tenir debout. S'il y avait eu une rencontre, Poyanne en était donc sorti sain et sauf. Mais l'autre? Et il y avait eu une rencontre. Elle le devina au premier regard jeté sur le comte, qui était devant elle maintenant, très pâle et vêtu de la redingote noire destinée à mieux tromper les balles. Elle s'élança au-devant de lui, sans plus songer à ce qu'il penserait de cette façon de le recevoir :

— (c Hé bien ?... » dit-elle d'une voix à peine distincte.

— c( Hé bien ! » répondit-il simplement, a nous nous sommes battus... Et me voici. Mais, -» ajoutat-il plus bas, a j'ai eu la main malheureuse... »

Elle le regardait avec des yeux où passa un éclair de folie :

— (( Il est blessé?... » demanda-t-elle. « II est... »

Elle n'osa pas finir. Le comte avait baissé la tête comme pour répondre : oui, à la question qu'elle n'avait pas formulée. Elle jeta un cri. Ses lèvres s'agitèrent pour balbutier cette fois avec égarement : « Mort ! Il est mort! » Elle se laissa tomber sur une chaise, comme anéantie, le visage dans ses mains, et des sanglots commencèrent de la secouer, convulsifs, à croire qu'elle aussi, son âme allait passer, dans le gémissement qui s'échappait de sa frêle poitrine. Poyanne la regarda quelques secondes sangloter de cette cruelle manière. Une expression d'une tristesse intense contracta son visage. Il s'approcha d'elle et, lui touchant l'épaule de la main :

— a Nierez-vous encore que vous l'aimez ? »

dit-il de cet accent que M™® de Tillières n'avait jamais pu supporter, celui de ses grandes détresses d'âme. Mais, à cet instant, savait-^lle seulement qu'il fût là? oc Ne pleurez plus, Juliette, » continua-t-il, « et pardonnez-moi une épreuve dont j'avais besoin pour être bien sûr de vos vrais sentiments. Non, il n'est pas mort. Il est

blessé, mais à peine, d'une balle dans le bras, que le médecin doit avoir extraite à l'heure qu'il est. Il vivra... Que m'importe d'ailleurs qu'il vive ou qu'il meure ? Vivant ou mort, vous l'aimez, et vous ne n'aimez plus... J'ai voulu le savoir, et à quelle profondeur il vous était cher... Je vous ai menti pour la première et la dernière fois. Je viens d'en être puni. Ah! durement, puisque je vous ai vue le pleurer ainsi... Que c'est amer, moins amer pourtant que le doute horrible de ces derniers jours!... Ne me répondez pas. Je ne vous accuse point... Vous ne saviez peut-être pas vous-même combien vous l'aimiez... Vous le savez maintenant, et moi aussi. »

Il y eut un silence entre les deux amants. Le premier sursaut de désespoir dont Juliette avait été frappée, lorsqu'elle avait cru Casai mort, s'était changé en une sorte de stupeur à mesure que Poyanne parlait, la rassurant sur l'issue du duel, mais aussi l'acculant et comme la clouant à l'inexorable, à l'indiscutable vérité. Pour la première fois depuis des mois et des mois, la situation était posée entre eux nettement, et la jeune femme convaincue de cet amour pour Casai qu'elle s'était toujours acharnée à nier. D'ailleurs, n'eût-elle pas donné cette preuve contre elle en s'écrasant, en s'abîmant de douleur aux premiers mots du comte, elle n'aurait plus trouvé la force

;68 UN cxriL se femmi

de lui mer.fr. zir.z soc énergie était à bout^ tant 3i^ssi elle ézjiiz Ltsie elle-même, lasse à n'eo pouvoir plu5, de iJîFreuse ambiguïté de cœur où elle =e iebâHûi: depuis si longtemps. Elle restait assbe, b^rSJLT.r les yeux, ses mains jointes maintenant sur ses genoux, comme une coupable qui attend son arré:. — tellement plus coupable que ne le soupçor.niir ce: homme qui restait debout, sans trouver, lui non plus, la force de continuer! Cerr aines phrases, sîrôr prononcées, emportent avec elles tan: d'irréparable, qu'il semble qu'après les avoir dires, il ne resre plus qu'à fiiir, bien loin, bien vire, sans retourner la tête. On reste cependant, et la conversation ressemble alors à ces allées et venues du taureau dans le cirque, lorsque, blessé à mort et gardant l'épée dans sa blessure, il ne fait, à chaque mouvement; qu'enfoncer davantage le fer meurtrier. Ce fut M"* de Tillières qui reprit d'une voix suppliante:

— ce C'est vrai, » dit-elle, c je lutte depuis tant de jours contre un trouble que je ne peux pas vaincre. C'est encore vrai, que vous ave» le droit de me condamner, puisque j'ai tout £ait pour vous cacher ces luttes et ce trouble. Mais c'est vrai aussi, » elle s'exaltait en parlant, c c'est vrai que jamais, entendez-vous? jamais vous n'avez casé de m'étre cher, si cher que je n'ai pas pu vous sentir souffrir, une seule minute, sans iéprouver un désir irrésistible de vous consoler, de vous

guérir. Jamais je n'ai compris le bonheur pour moi sans votre bonheur. Jamais je ne vous ai menti en vous disant que j'avais besoin de votre tendresse, comme on a besoin d'air!... Appelezle du nom que vous voudrez, ce sentiment qui m'a attachée à vous, qui m'a rendu impossible d'accepter la rupture quand vous me l'avez offerte... Mais sachez qu'il était, qull est bien sincère, et que j'y ai obéi, sans calcul ! Comprenez cela du moins, Henry. Ne croyez pas que je vous aie joué une comédie... »

— ce Non, » reprit-il en l'interrompant, a vous avez eu peur de ma souffrance. Hé bien! regardez-la et regardez-moi... Je sais tout, je comprends tout, — et je vis, et je vivrai. Je ne suis plus à l'âge où l'on ne sait pas renoncer au bonheur! Mais à mon âge aussi, on a faim et soif de vérité; et la vérité, Juliette, c'est qu'encore une fois vous ne m'aimez plus, que vous en aimez un autre. Si j'ai voulu en avoir une preuve décisive, irréfutable, c'est pour avoir le droit de vous dire, sans un reproche, sans une amertume : Vous êtes libre. Faites de votre liberté l'usage que vous voulez... Tout, entendez-vous? tout est préférable à cette faiblesse morale qui vous empêche depuis si longtemps de regarder votre cœur courageusement, tout vaut mieux que cette pitié qui fait si mal, que ces fluctuations entre des sentiments contraires qui vous ont amenée à

quoi? à me faire, à moi, dont vous connaissez, dont vous respectez là tendresse, le plus mortel affront. »

— « Le plus mortel affront?... » répéta-t-elle. Que soupçonnait-il donc de ses rapports avec Casai? Qu'allait-il lui dire? Elle insista, tremblante : a Expliquez-vous... »

— « Lisez cette lettre, » répondit-il, en lui tendant une feuille de papier sur laquelle ses yeux égarés reconnurent l'écriture de Raymond et la teneur du billet dont elle avait reçu la copie, ce et répondez-moi. Je peux tout entendre et vous devez tout me dire. Oui ou non, est-ce vous qui lui avez demandé de m'écrire ces excuses? Car, de lui-même, jamais il ne me les aurait faites. »

— « C'est moi, » dit-elle après un eflbrc ce Pardonnez-moi, Henry, j'étais folle. Vous m'aviez repoussée si durement. Je n'avais plus que cet espoir, que ce faible espoir d'empêcher ce duel. »

— « Et vous n'avez pas réfléchi que si je les acceptais, ces excuses, cet homme croirait que j'avais eu peur et que je vous avais poussée à cette démarche ? »

— ce Non, Henry, » s'écria-t-elle, « je vous affirme qu'il n'a pas pensé cela une minute. Il vous sait si brave, et puis, il lui a suffi de me regarder pour comprendre que je n'avais pas ma

LE DERNIER DÉTOUR DU LAÔYRINtHE 37I

raison, que j'étais en proie à toute la fièvre du désespoir... »

— « Ah! » reprit le comte, «cil vous a vue hier? »

— a Oui! » dit-elle avec un nouvel effort.

— oc Ici? » demanda Poyanne à qui cette question fit visiblement mal à formuler.

— oc Non, » répondit-elle, cette fois avec la résolution d'une femme qui en a assez de toutes les hypocrisies, et qui maintenant préfère se perdre et ne plus tromper.

— (c Chez lui?... »

— flc Chez lui!... »

Ils se regardèrent. Elle était pâle conmie si elle allait mourir. Elle put voir alors passer sur le visage de cet homme une telle expression de martyre, qu'elle subit de nouveau cet instinctif mouvement de pitié passionnée qui, tant de fois, avait paralysé en eue l'élan de la franchise. A cette heure de l'explication suprême, elle avait senti, comme dans sa veille de cette nuit, que le seul rachat possible de son égarement était là, dans une confession entière, absolue. C'était une noblesse encore et qui lui permettrait de s'estimer de nouveau par l'expiation. Mais non, il allait trop souffrir, et, suppliante :

— (( Ne me jugez pas sur des apparences... »

dit-elle.

— a Juliette..., » reprit Poyanne en lui saisis-

sant la main; puis, âprement, d'une voix qu'elle ne lui avait jamais connue, a jure-moi que ce n'est pas vrai, » continua-t-il, ce qu'il ne s'est rien passé entre cet homme et toi que tu ne puisses me dire... Je peux bien me sacrifier à ton bonheur, te laisser à lui, si tu l'aimes. Mais pas ainsi, pas avec cette idée que la veille de ce duel... Non, ce n'est pas possible... Jure-le-moi. Jure. »

— '- (( Il ne s'est rien passé entre nous. Je vous le jure, » dit-elle d'une voix brisée.

Le comte appuya sa main sur ses yeux comme pour chasser une vision d'horreur, puis doucement, tristement:

— (( Vous le voyez. Voilà ce que la jalousie peut faire d'un cœur qui vaut mieux que cela, cependant. Pardonnez-moi cet outrageant soupçon... Ce sera le dernier... Je n'ai plus le droit de vous parler ainsi. Je ne l'ai jamais eu, car les raisons pour lesquelles vous avez pu quelquefois me mentir ont toujours été si nobles et n'autorisaient pas cette injure... Je viens d*être fou quelques minutes. Oubliez-les... Je vous promets que je saurai être votre ami, rien qu'un ami... Je suis trop troublé maintenant. Demain, » ajoutat-il, « si vous permettez, je viendrai à deux heures. Nous pourrons causer, nous serons plus calmes tous les deux. Allons, adieu... »

— c( Adieu! » dit-elle sans presque le r^ardcr. Tout l'accablait : le mensonge qu'elle venait

de faire, — le sentiment de sa criminelle trahison vis-à-vis de cet homme, si noble, même dans sa jalousie, qu'il se reprochait comme une faute le plus légitime des soupçons, — l'impression que cette scène marquait eneffet la date d'une rupture entre eux définitive, — le remous des émotions qui l'avaient agitée si profondément. Elle se laissa prendre la main, que le comte sentit molle et inerte dans cette dernière étreinte. Cette expression de martyre qui tout à l'heure avait passé sur son visage y parut encore, mais navrée et si tendre! Ses yeux traduisirent cette sorte de tristesse infinie et sans plainte qui s'éveille en nous aux heures des sacrifices suprêmes, quand nous nous offrons en holocauste à ce que nous aimons. Dieu! que Juliette devait le voir souvent ainsi, et entendre la voix étouffée dont il répéta ce mot d'adieu, avant de disparaître... Quand, un quart d'heure plus tard, M°^® de Candale, inquiète de n'être pas avertie, se hasarda à ouvrir la porte, elle trouva son amie immobile, le coude appuyé contre la cheminée. Elle s'était levée pour rappeler encore Poyanne, puis elle s'était dit: oc A quoi bon? » et elle était demeurée là, sans savoir combien de temps, ni que Gabrielle l'attendait, ni rien, sinon qu'elle était vaincue, brisée, terrassée par la vie.

— flc II y a eu un malheur? ]> demanda la comtesse, trompée par cette attitude.

374 U^ COEUR DE FEMMB

— ce Non, » répondit Juliette; « ce duel a eu lieu... Casai a reçu une blessure insignifiante... Dans quelques jours, il sera sur pieds, sans doute. »

— (( Tu vois que tout s'arrange mieux que nous ne pouvions Tespérer. Pourquoi es-tu si triste, alors? Que t'a dit Poyanne?... »

— ce Ne me le demande pas, » reprit Tautre presque avec violence; a laisse-moi, c'est toi qui m'as perdue. Si tu ne m'avais pas fait connaître cet homme, si tu ne l'avais pas attiré chez toi, chez moi, si tu ne m'en avais pas parlé comme tu m'en as parlé, est-ce que tout cela serait arrivé?...» Puis, voyant des larmes venir aux yeux de la pauvre comtesse, elle se jeta dans ses bras, achevant de montrer, par cette folie d'incohérence, le désordre moral qui, en ce moment, faisait osciller son triste cœur d'une extrémité à l'autre des sentiments. Gabrielle essaya en vain de la calmer à force de tendres c^ineric^s, sans arriver à savoir d'elle la cause véritable de cet état. Il fallait que cette conversation avec Henry de Poyanne l'eût remuée à une singulière profondeur, car c'est distraitement qu'elle répondit à son fttwî^ qui lui disait : ce J'enverrai prendre des nouvelles de Casai, et tu les auras tout de suite*. • » Et quand, la solitude l'ayant rendue à elle-même, elle s'abandonna de nouveau au déroulement de ses pensées, ce ne fut pas non plus l'image de

LE DERNIER DÉTOUR DU LABYRINTHE 37f

Raymond qui revint hanter son esprit. Ce qu'elle voyait, c'était Poyanne debout devant elle et lui demandant de jurer qu'elle n'avait rien à se reprocher. Ce qu'elle entendait, c'était la voix de cet homme lui disant : adieu. Ce qu'elle éprouvait, c'était le besoin de le revoir, de lui parler, de s'expliquer à lui. Pour lui mentir encore ? Pour lui montrer quelle nouvelle nuance de sa monstrueuse duplicité intime?... Non. Toutes les paroles étaient prononcées, tous les voiles étaient déchirés. Maintenant qu'il avait eu, lui, le courage d'articuler les mots de rupture devant lesquels elle hésitait, depuis des jours et des jours, allait-elle, en proie à une infâme aberration, souhaiter le recommencement des ambiguïtés coupables et des douloureuses équivoques? Que voulait-elle de cet amant, dévoué jusqu'à la plus surhumaine abdication? Par quel mystère du cœur, à présent qu'elle s'était donnée à l'autre et que sa vie pouvait enfin se simplifier dans les actes, subissait-elle ce retour insensé vers ce qui n'était, depuis des mois, pour elle, qu'une chaîne de douleur? Ces questions se posaient, se pressaient autour d'elle, durant cette après-midi et dans la nuit qui suivit, sans qu'elle pût seulement fixer sa penséç sur une seule, plus troublée que jamais elle ne l'avait été, jusqu'à ce qu'arrivât l'instant où Poyanne devait être chez elle... Une heure. Une heure et demie. Deux

heures... Il ne venait pas. Appréhendant une résolution fiineste, elle poussa avec sa voiture jusqu'à la rue Martignac. Il lui fut répondu que le comte était sorti et que Ton ignorait Theure de sa rentrée. Elle revint chez elle. Il n'avait point paru. Elle lui écrivit quelques lignes. Le domestique ne rapporta pas de réponse. Ce ne £ut que le lendemain au matin, et après une nouvelle nuit d'anxiétés atroces, qu'elle reçut une enveloppe sur laquelle elle reconnut l'écriture de Poyanne; elle la déchira et put lire les pages suivantes, — ô contradictions étranges du cœur de la femme! — avec la même avidité qu'elle avait fait, quarante-huit heures plus tôt, la lettre de Casai.

a Cinq heures du soir, Passy,

a Mon amie,

« J'ai voulu, pour vous écrire ce que je me dois, ce que je vous dois de vous écrire, venir dans ce petit appartement de Passy, qu'en des temps plus heureux vous appeliez notre c chez nous... j> Jamais je^ne vous les ai entendu prononcer, ces deux mots, pourtant si simples, sans que mon cœur se mit à battre. Ils résumaient si tendrement, hélas ! ce qui fut mon unique rêve,

mon espoir sacré depuis des années, cette chimère de vivre avec vous, toujours, d'une vie avouée, où vous auriez porté mon nom, où je vous aurais eue à toute heure près de moi, me prodiguant la douceur d'une présence qui, à elle seule, était la compensation de toutes les tristesses de mon passé, l'apaisement de toutes mes peines, un infini de félicité!... Et m'y voici pourtant seul, dans cet asile, dont vous ne direz plus jamais : ce chez nous, » à regarder ces muets objets, dont chacun est pour moi vivant comme un être, cette tapisserie sur le mur, avec son paysage naïf d'arbres et de clochers, cette bibliothèque basse avec les livres que nous lisions ici ensemble, ces vases anciens que je parais de fleurs pour vous recevoir. Ah! l'amant que la mort a séparé de sa maîtresse et qui va s'accouder à la grille de son tombeau n'a pas dans l'âme plus de mélancolie que je n'en ai à cette heure où je fais, moi aussi, un pèlerinage à une tombe, celle de notre commun passé, — ni plus de mélancolie, ni plus de tendresse... Je voudrais tant qu'un peu de cela sortît pour vous de ces pages, que vous lirez à un moment où je serai bien loin de Paris, bien loin de ce mystérieux et cher asile. Je voudrais que vous gardiez de moi, non pas l'image de l'homme qui vous a si étrangement parlé hier, mais celle de l'ami qui pense à vous comme j'y pense à cette minute,

pieusement, doucement, avec une reconnaissance inexprimable pour ce que vous m'avez donné de votre cœur, parmi ces témoins de ce qui fût ma part de joie ici-bas. Vous avez su me la faire si grande que, même aujourd'hui et dans cette agonie où je me débats, je ne peux rien trouver à vous dire, songeant à ces moments où vous m'avez laissé vous aimer, ou vous m'avez aimé, que merci du fond du cœur et encore merci.

a Comprenez-moi, ma si chère amie, je ne suis pas ingrat pour vous, et, en m'en allant, comme je vais faire, je sais, oui, je sais que je vous suis bien cher aussi et que vous ne m'avez jamais menti en me disant que vous ne pouviez pas supporter une tristesse dans mes yeux. Je sais qu'en lisant cette lettre et apprenant que j'ai quitté la France pour un bien long temps, sinon pour toujours, vous aurez une vraie, une profonde peine. Me trouverez-vous injuste si j'ajoute que précisément la profondeur de votre affection pour moi me permet de mesurer combien est vivant dans votre cœur l'autre sentiment, celui dont j'ai vu l'explosion hier? Faat-il que vous ayez été prise par cet amour nouveau pour que de savoir combien j'en souffrirais n'ait pas empêché qu'il ne grandît en vous? Les luttes que vous avez soutenues, je ler^ devine maintenant. Le drame moral qui s'est joué dans votre âme s'éclaire à mes yeux d'un jour qui me pennet de

sentir à la fois et le degré de votre dévouement à mon égard, et aussi combien ce dévouement ressemble peu à l'amour. Vous-même, vous avez été de si bonne foi en ne voulant pas en convenir vis-à-vis de votre conscience ! Vous êtes fîère, vous n'avez pas voulu avoir changé. Vous êtes bonne, vous n'avez pas voulu que je fusse malheureux. Vous êtes loyale, vous n'avez pas voulu admettre une seconde la possibilité d'une trahison envers celui que vous considériez comme lié à vous pour la vie. Hélas ! Juliette, ne vous y trompez pas, il est bien fort, dans un cœur comme le vôtre, un sentiment que de pareilles raisons ne paralysent pas. Je n'aurais pas entendu votre cri d'hier, je n'aurais pas vu vos larmes quand vous avez cru à la fatale issue de notre duel, que j'en saurais assez, moi qui vous connais, par cette simple évidence. Mais je les ai vues, ces larmes; je l'ai entendu, ce cri. Et si je pars, c'est que j'ai senti, devant cette expression de votre nouvel amour, que je ne pouvais pas supportei de regarder ce sentiment face à face. Que vous luttiez contre lui ou que vous y cédiez, je saurais le deviner maintenant dans vos tristesses et dans vos joies, dans vos ménagements pour moi et dans vos silences, et je ne suis qu'un homme, un homme qui vous aime avec tout son cœur, avec toutes ses forces, avec tout son être, que vous avez aimé, vous aussi, et à qui vous ne pouvez

pas, VOUS ne devez pas demander une énergie surnaturelle. D'ailleurs, ai-je le choix moi-même de mettre, aujourd'hui que tout m'est connu, ma douleur entre vous et une vie renouvelée, mon amour que vous ne partagez plus entre votre conscience et ce qui peut être votre bonheur? Ai-je le droit de vous donner le spectacle d'une jalousie que je me sens, je vous l'avoue avec tant d'humilité, incapable de vaincre? Ai-je le droit de vous infliger ce contre-coup de ma sensibilité malade que vous avez subie depuis des semaines, depuis des années, peut-être? Non, Juliette, je m'en rends trop compte, en repassant parTesprit dans les chemins que nous venons de suivre, une nécessité invincible veut que deux êtres qui se sont aimés ne se voient plus quand l'un des deux a cessé d'aimer, et l'autre, non. C'est affreux. Oest amer. Ah! bien amer, comme la mort. Mais l'estime de soi est à ce prix et il le faut, quand ce ne serait que par respect pour un passé que l'on ne peut garder intact qu'à la condidon qu'il soit vraiment, définitivement, résolument le passé.

(( J'ai bien réfléchi à toutes ces choses, — autrefois déjà, lorsque à mon retour de Besançon j'ai soupçonné que vous pouviez vous intéresser à un autre que moi, — mais jamais comme hier et comme cette nuit, — à toutes ces choses si tristes, à tant d'autres encore. J'ai aperçu, dans

les douleurs que nous venons de traverser, l'expiarion d'une félicité qui n'était pas permise. Je connais trop la sincérité de vos sentiments religieux pour ne pas avoir deviné, derrière bien des mélancolies dont vous ne me disiez pas les causes, ce regret, ce remords d'une situation où votre tendresse pour moi vous avait entraînée. Car ce fut moi le coupable, moi qui, n'étant pas libre, devais à jamais vous cacher un amour dont les joies m'étaient défendues. Et qui sait? Si j'avais eu ce courage de vous aimer ainsi, dans l'ombre et le silence d'une passion fervente, mortifiée et pure comme une piété, peut-être Celui qui voit tout m'eût-il récompensé de cet héroïque effort en empêchant que les sources de la tendresse ne tarissent pour moi dans votre cœur. Qui sait s'il n'y a pas pour certaines amours, faites de renoncement et de. vertu, une grâce mystérieuse, pareille à cette grâce de la foi profonde qui nous permet d'être toujours capables de prier? S'il en est ainsi et qu'il y ait sur nous deux cette fatalité d'une expiation, ce que je demande à ce Dieu en qui nous avons toujours eu tous deux tant de confiance, même en transgressant ses lois, c'est que sa justice retombe sur moi seul. C'est que votre ami nouveau, celui par qui votre coeur m'a été enlevé devienne digne da vous, qu'il comprenne quel être de noblesse et de beauté est venu vers lui à travers tant d'épreuves.

Je touche ici à un point si sensible, qui m'est si sensible, qui doit tant vous l'être I Laissezmo- vous dire, cependant, qu'encore ici un changement s'est accompli en moi depuis hier. Je vous ai parlé avec bien de l'amertume et avec bien de la dureté de cet homme en qui une étrange double vue m'avait fait pressentir le bourreau de ce qui fut mon bonheur. Je ne peux pas croire que j'aie eu tout à fait raison, ni qu'un être capable de vous intéresser jusqu'à l'amour soit ce que j'ai pensé qu'était celui-là. Je voulais, je devais vous dire aussi que je l'ai jugé autrement depuis que son billet d'excuse, si difficile à écrire pour un homme de sa sorte, m'a prouvé qu'il vous était dévoué, après tout, autrement que je ne pouvais le penser. Je ne vous ai pas dit hier ce que je dois ajouter pour être entièrement juste, que, sur le terrain, il a été logique avec sa lettre et qu'il a tiré en l'air. Que ce soit là, ce que je vous écris de lui, une expiation encore, celle de la rancune passionnée qui m'a fait ne pas accepter ses excuses et désirer sa mort! Que ce soit aussi un droit pour moi de vous supplier de réfléchir avant d'aller plus loin sur cette route où vous êtes ! Éprouvez, étudiez le sentiment qu'il vous porte, maintenant que vous avez le droit de céder au vôtre. Il est libre, lui, il est jeune, il n'est l'esclave d'aucun passé. Il peut vous dévouer toute se vie et se transformer sous

Lî DERNIER DÉTOUR DU LABYRINTHE 383

votre noble influence. S'il en doit être ainsi, je ne dis pas que je n'en souffrirai pas, quand j'apprendrai que vous avez reconstruit votre destinée de cette manière. Mais, sachez-le, je vous aime aujourd'hui avec une tendresse si désintéressée, si purifiée par le martyre de ces derniers jours, que je trouverai en moi de quoi accepter de loin cette idée avec cette sorte de paix dont parle le saint livre : — Je vous donne la paix, je vous donne ma paix, mais non comme le monde la donne..., — cette paix d'une âme qui aime pour toujours, et qui s'est à jamais renoncée!

oc Et adieu, amie. — Adieu, vous qui étiez TétoUe de mon ciel, — du coin sans nuages de ce ciel si sombre. Adieu, vous qui m'avez permis de vivre quand j'étais à bout de toutes mes forces, et grâce à qui je puis dire aujourd'hui : j'ai connu le bonheur. N'appréhendez aucune résolution désespérée d'un homme qui s'en va de vous, l'âme pleine de vous, pour que vous soyez heureuse et pour ne vous coûter plus jamais une larme. Dans mes douloureuses méditations de cette nuit, — j'ai vu devant moi ce qui me reste d'existence, et j'ai décidé de son emploi J'ai reconnu dans mes dernières épreuves de politique un avertissement qu'il fallait renoncer à cette action-là aussi, et ce renoncement n'a pas été bien pénible. Un autre champ m'est ouvert, dans lequel j'ai résolu d'user ce que je peux

garder de vigueur intime. Nos douleurs privées seraient cruellement inutiles si elles ne nous amenaient pas à chercher l'oubli de notre propre destinée dans une tâche impersonnelle, dans le dévouement désintéressé à nos idées. Vous avez trop connu les miennes durant ces jours heureux où vous me laissiez penser tout haut auprès de vous, avec vous, pour que j'aie besoin de vous rien dire davantage, sinon que j'ai résolu d'aller aux É tats-U nis travailler à ce grand livre de philosophie sociale dont le plan vous avait intéressée, dont l'exécution suppose des études impossibles ailleurs que là-bas et qui dureront des années! Demain, et quand vous aurez ce papier entre les mains, je serai en mer, n'ayant plus pour horizon que la masse énorme des flots qui rouleront, toujours plus nombreux, entre nous. Ma lettre de démission au président de la Chambre est écrite. Mes affaires principales, je les avais déjà réglées la veille du duel. Notre noble Ludovic Accragne, dont vous connaissez .la divine charité, a bien voulu se charger de quelques arrangements qui m'eussent fait rester davantage. Votre nom est le premier qui soit sorri des lèvres de ce tendre ami lorsque je lui ai annoncé ma résolution. Je lui ai dit, ne me. faites pas mentir, que je vous avais déjà entretenue de ce départ et que vous l'approuviez. Maintenant je vais pouvoir ne penser qu'à vous, avec une tris-

tesse et une douceur inexprimables. Vous m^écrirez, n'est-il pas vrai? — mais pas tout de suite encore. Laissez-moi choisir le moment où je pourrai tout apprendre de vous sans entrer en agonie. Vous me garderez ma place dans une amitié dont, présent, je ne saurais me contenter.

— J'ai le cœur si malade, si aisément blessé et saignant ! — Mais l'absence guérira cela aussi, et elle ne laissera subsister que l'immortelle essence d'un sentiment qui se résume dans ces simples mots : Soyez heureuse, même hors de moi, même sans moi... Adieu encore, amie, souviens-toi que je t'ai aimée... Que te dire de plus ? sinon la vieille phrase si touchante des humbles,

— mais je te la dis du fond de l'âme: — Que Dieu te garde, mon unique amour !

ce Henry. »

Il se produit, à l'heure des séparations irrévocables, un phénomène singulier, assez analogue pour les choses de l'âme à l'effet de l'éloignement sur les yeux. Vous étiez dans une ville, à en parcourir les rues, coin par coin, à en examiner les maisons, pierre par pierre. Un détail vous déplaisait, puis un autre. Tous les manques d'harmonie vous frappaient: ici, l'emploi d'un

Style en contraste avec le caractère du bâtiment voisin, ailleurs, l'incurie d'un délabrement; plus loin, les gaucheries d'un fronton. xxial restauré. Votre impression émiettée ne vous préparait pas à la magie du coup d'osil d'ensemble dont vous jouissez à présent» debout sur un pont de bateau et regardant la ville étager ses édifices sur la côte, ou au sommet d'une montagne et vous retournant — comme la légende veut que le roi Boabdil se soit retourné pour revoir sa Grenade et la pleurer! Maintenant, la gloire du soleil couchant rayonne sur la ville abandonnée; elle enveloppe d'une poussière d'or les églises qui élèvent leurs tours vers le ciel, les faîtes orgueilleux des monuments et jusqu'aux toits abaissés des quartiers pauvres. L'enchantement rétrospectif qui nous saisit alors devant cet admirable ensemble est le symbole de celui que nous impose si souvent la mort, quand nous accompagnons au cimetière un ami qui nous fit cependant souffrir. La ligne idéale de son être intime nous apparaît dans une beauté que nous ne distinguions plus. Sa vraie personne, enfin dégagée des médiocrités de l'existence quotidienne, se révèle à notre regret qui reconnaît la place oocu* pce par lui dans nos besoins d'âme; Nous consentons à lui appliquer les bénéfices de cette grande loi humaine qui veut que toute qualité ait pour condition de développement un dé&ut

LE DERN|9^ VâTOUR OU LABYRINTHE 367

parallèle. Nous ne voyons plus de lui que ses nobles côtés, et nous versons des larmes de tendresse passionnée sur celui pour qui, vivant, nous eûmes parfois d'étranges injustices. Il a senti nos injustice; et il ne sent pas nos larmes. Ironique contradiction dont triomphent les moralistes cruels! Que prouve-t-elle pourtant, sinon que nous vivons et que nous mourons seuls, sans avoir, qu'à de rares intervalles, connu le cœur d'un autre et montré notre propre cœur? Les lendemains de rupture qui, si souvent, ont de la mort la lente agonie, la résignation coupée de révoltes, les espérances suivies de violents désespoirs, en ont aussi cette sorte de mirages. Un humoriste a bizarrement mais finement qualifié de cristallisation posthume cet étrange déplacement de point de vue analogue à celui dont M°^« de Tillières fut la victime, après avoir achevé la lecture de cette lettre de Poyanne. Elle posa sur ses genoux ces feuilles où son ami de tant d'années avait comme empreint son cœur, et ses larmes commencèrent de couler, tristement, doucement, intarissablement. Il était là tout entier, avec la droiture absolue d'une pensée que, même à cette heure de la séparation, pas un mauvais soupçon n'effleurait, — avec l'ardeur presque religieuse d'une passion qui lui Êûsait trouver un délice de martyre dans les souffrances du renoncément, ^^ avec sa foi dans ses idées, si profonde

qu'il rappelait son grand projet d'une histoire du socialisme avec une ingénuité d'apôtre dans ces pages d'adieu à une maîtresse adorée. Les multiples et changeantes scènes qui avaient marqué les étapes de leur commun roman s'évoquèrent à la fois pour Juliette. Elle revit Henry de Poyanne à leur première rencontre. Comme elle avait dès lors senti qu'il n'était pas un homme "de ce temps, que son caractère était demeuré intact et rebelle aux compromis d'un siècle mortel aux consciences intransigeantes! Comme il avait été délicat dans sa manière de lui faire la ■ cour, et avec quel attendrissement elle l'avait senti se re-" prendre à la vie auprès d'elle, se guérir peu à peu de sa première blessure, — avec quel orgueil aussi ! Car, à cette époque, il avait voulu se distinguer davantage, et ses meilleurs discours dataient d'alors, de ces heureuses premières années auxquelles cette lettre faisait allusion, — anniéesoîi elle avait conclu avec lui ce contrat secret 'd'une union à laquelle il était resté fidèle, — au lieu qu'elle-même?... Ah! les larmes qui tombaient^ tombaient de ses yeux sur ces feuilles dont 'elles brouillaient l'encre, n'étaient pas seulement des larmes de tristesse devant la beauté d'un poème de sentiment à jamais fini... Le remords y mélangeait ses acres rancœurs. Oui, ce noble axni avait raison, et bien plus qu'il ne le disait^ qu'il ne le savait. La rupture entre eux était nécessaire^ d'une

nécessité invincible. Celle qu'il entourait de tant d'estime en lui rendant sa liberté, qu'était-elle devenue? Qu'avait-elle fait? Même si elle eût voulu maintenant empêcher ce départ, protester contre cet adieu, refiiser cette liberté ainsi offerte, elle ne le pouvait pas, elle ne le devait pas, — après cette faute qu'à ce moment elle ne comprenait plus, tant les phrases de ce suprême message venaient de la reconquérir, de lui rendre ses impressions d'autrefois, sa vision du Poyanne des jours lointains, et d'absorber, d'effacer tous ses sentiments de ces dernières semaines. Cette reprise de tout son être par le passé dont elle avait entre ses mains la fragile, la douloureuse relique, ne devait pas durer longtemps. Elle fut pourtant si puissante que, durant toute la journée, elle n'eut de pensée que pour l'absent, pour celui qui s'en allait ainsi loin d'elle et qui l'avait tant aimée. Elle ne fut arrachée à ce somnambulisme nostalgique et désespéré. que vers le soir, par l'arrivée de Gabrielle qui lui apportait des nouvelles de l'autre, du blessé, qu'elle se reprocha d'avoir si étrangement oublié, alors qu'il souffrait cependant, lui aussi, pour elle. Les conventions de sUence arrêtées lors du duel avaient été fidèlement observées, et Candale avait raconté à sa femme la maladie de Raymond en la lui présentant comme une légère attaque de rhumatisme au bras droit.

390 UN CœUR Dl VEMMB

— Qc II en a pour cinq ou six jours à peine, > dit iâ comtesse. « Pourvu qu'une fois rétabli, ils n'aient pas, l'un ou l'autre, l'idée de recommencer? 3>

— ce Ils ne l'auront pas, » répondit Juliette; ce lis cette lettre. »

Et elle tendit à M^^ de Candale les feuilles où se voyait encore la trace de ses larmes, obéissant à la fois à ce besoin dangereux et irrésistible de confidence que nous éprouvons avec une égale force dans l'extrême joie et dans l'extrême tristesse, et à un autre besoin, plus généreux, celui de faire vraiment apprécier à son amie la magnanimité de cet homme autrefois si mal jugé. Elle put voir les yeux de la jeune comtesse se mouiller, eux aussi, de pleurs à cette lecture et elle l'entendit qui disait :

— ce Mon Dieu ! si je l'avais connu I 9 Pois, rendant la lettre et après une seconde d'hésitation : ce Mais, as-tu cherché au juste à connaître ce que sait Casai et comment? »

— ce II sait tout, i> répondit Juliette, c c'est moi qui lui ai tout dit... »

— « Toi ? » interrogea la comtesse. Pll^ vît de nouveau M™« de Tillières si troublée qu'elle n'osa pas insister sur ce qu'elle devinait des conditions de cette confidence. Juliette et Raymond s'étaient donc revus depuis que ce dernier était venu rue de Tilsitt? Us avaient dû avoir ensemble

une explication bien intime pour en être venus à des aveux de cette sorte? Pas plus que Poyanne, cependant, elle ne soupçonna la terrible vérité. Mais elle aperçut la nouveauté périlleuse de rapports qu'une telle révélation créait entre le jeune homme et son amie, et elle continua : a Et s'il cherche à te revoir, maintenant qu'il saura votre rupture? Car il la saura. Les journaux parleront de la démission du premier orateur de la droite et de son voyage aux États-Unis... »

— ce S'il cherche à me revoir, » répondit j\jme de Tillières, « je saurai lui montrer qui je suis... »

Cette énigmatique réponse, et sur laquelle M"^^ de Candale ne demanda pas de commentaires, tant elle redoutait de toucher aux plaies vives de ce cœur si atteint, ne sous-entendait aucune idée très nette. Juliette avait exprimé par ces mots une résolution de ne pas aller plus avant dans la chute, — résolution très arrêtée, mais dont elle n'entrevoyait pas la forme. Depuis la minute où elle était sortie des bras de Casai jusqu'à celle où son amie venait de lui parler ainsi, toujours un souci d'à côté l'avait empêchée de regarder bien en face sa nouvelle situation. C'avait été d'abord l'idée de revoir sa mère, puis l'angoisse du duel, puis son entretien avec Poyanne et l'attente affolée de ce qui en résul-

terait. Tour à tour chacun de ces événements s'était présenté à elle comme le pire des dangers, et ils avaient pourtant passé sur elle comme ces grandes lames qui doivent tout engloutir et qui s'en vont sans avoir rien détruit. Elle avait revu sa mère, le duel avait eu lieu, le comte, par l'énergie de son parti pris, avait réglé leurs relations d'une façon qu'elle acceptait comme définitive. Les problèmes les plus insolubles étaient résolus, — sauf le dernier et le plus redoutable. Elle se retrouvait seule et libre devant un inconnu dont la phrase de Gabrielle lui infligea aussitôt l'obsession : que pensait d'elle Raymond? Qu'allait vouloir cet homme en qui se résumait à présent tout l'avenir de sa vie sentimentale?... Ce qu'il pensait? Ce qu'il voulait? Quand la comtesse fut panie3 elle alla chercher dans le tiroir de son bureau, sur lequel tant de fois elle s'était appuyée pour écrire à son premier amant, le billet qu'elle avait reçu du second, au matin du duel. Elle le relut avec une infinie mélancolie, car une comparaison s'imposait qui, à cette heure, était bien amère. La diffé^ rence était trop forte entre ce billet du lendemain de la faute et la lettre d'adieu qu'elle venait de recevoir. Ces quelques lignes de Raymond, avec leur rappel si net de ce qui s'était passé, avec la a charmante amie j> du début, avec, à la fin, cette allusion si directe à une oiganisation

de leurs futurs rendez-vous, ne permettaient pas que la jeune femme s'y méprît. Non, pas plus que si Casai, au lieu de lui écrire : vous, lui eût infligé l'affront du tutoiement en lui envoyant des baisers. Elle était pour lui une maîtresse, comme M™® de Corcieux, comme tA^^ de Hacqueville, comme M™® Ethorel. Ces noms, que M™® de Candale lui avait mentionnés au hasard, lors de sa première fatale visite après l'accident de voiture, lui revinrent tous ensemble. Il avait dû écrire sur ce ton et dans les mêmes sentiments à celles-là et aux autres. Et pourquoi la jugeraitil avec plus d'indulgence qu'il n'avait jugé ces autres? Parce qu'elles étaient des femmes galantes, et elle, non? Qu'en savait-il ? Elle avait eu un amant avant lui. De cela, il était sûr. N'était-il pas autorisé à croire que cet amant n'avait pas été le seul, rien que par la manière dont elle s'était donnée à lui, et dans quelles circonstances! Comme un jet brûlant de honte l'inondait tout entière à ce souvenir. Quel contraste entre cette manière d'interpréter sa conduite et l'image que l'autre se formait d'elle, entre ce désir brutal et ce culte, cette piété dont l'enveloppait Poyanne, au point qu'il souffrait de ne pas estimer son rival davantage! Mon Dieu! que dirait-il, lui, quand il saurait la liaison que lui proposait Casai? Elle les aperçut à l'avance, avec une précision affreuse, les détails de cette liaison, et elle

394 U^ CŒUR DE FEMMB

en éprouva toute ramertume, comme un passager qui souffre de la mer et qui monte sur un bateau, sent déjà la nausée de la houle à respirer seulement l'odeur du bord. Elle se vit recommençant les courses clandestines dans Paris, qui avaient été le secret supplice de ses relations avec Poyanne, et les arrêts devant une porte sur le seuil de laquelle le cœur bat si fort, et les sorties, voilée et frémissante, et les retours rue Matignon. Encore avait-elle, pour la soutenir, au temps où elle aimait le comte Henry, cette certitude que son amant souffrait de ces tristes conditions de leur amour autant qu'elle-même. Au lieu de l'en estimer moins, il la plaignait. Que de fois il lui avait demandé pardon à genoux des fautes qu'elle commettait pour lui!

Mais Casai ? Que connaissait-elle de son caractère? Qu'il avait été charmant de délicatesse, tendre et soumis tant qu'il l'avait crue libre et pure. Quel changement aussitôt que la fureur de la jalousie s'était déchaînée en luil Avec quelle dureté il lui avait parlé à son arrivée rue de Lisbonne ! Quel homme était-il donc et cominent ne pas se souvenir des phrases que Poyanne avait prononcées autrefois contre lui, des visibles souffrances de Pauline de Corcieux, de toute cette légende de cynisme dont le nom de ce viveur était enveloppé ? Elle tressaillit soudain d'un frisson de peur et qui ne venait pas sei;^

LE DERNIER DÉTOUK DU LABYRINTHE 39f

lement de ce qu'elle appréhendait les côtés mystérieux de cette nature. Elle comprenait, elle devinait plutôt que, malgré ses remords, malgré son besoin de se faire estimer, malgré sa défiance soudain éveillée, elle appartiendrait à cet homme, quel qu'il fût, si elle le revoyait, et qu'il en agirait avec elle comme il le voudrait. Il l'avait possédée de cette possession absolue qui ne pardonne pas. L'intensité des sensations éprouvées entre ses bras la bouleversait, rien qu'à s'en souvenir. C'était la première fois que l'univers de la volupté profonde s'était révélé à elle. Cet escl avage de l'ivresse amoureuse, que presque toutes les femmes refusent d'avouer, que presque toutes subissent ou désirent, elle en ressentait, elle, la terreur anticipée. Si elle succombait une seconde fois, c'en était fait de sa volonté. Il serait trop tard pour se reprendre. Et quand il serait là, comment lui résister, puisque d'y penser, et de loin, la laissait si énervée, si faible, si vacillante dans son rêve de racheter sa faute? Cette faute, un égarement l'expliquait, pour une fois, sans la justifier, mais ce serait, si elle recommençait, la déchéance définitive, la mort de la Juliette qui avait su conserver une fierté intacte dans une situation que le monde eût condamnée. Jadis elle s'en absolvait à force d'honneur personnel. Hélas! qu'était-il devenu, cet honneur, après sa visite chez Casai ? Que deviendrait-il, si cette

visite n'était que le début d'une nouvelle intrigue, d'autant plus dégradante pour elle qu'autre-, fois, — il y avait si peu de temps et comme c'était loin I — Raymond avait voulu faire d'elle sa femme ? Lui aussi, malgré son caractère et ses idées, il avait rêvé le rêve dont Poyanne parlait ^u début de sa lettre. Lui aussi, il avait voulu vivre avec elle d'une vie avouée, lui donner son nom. Il l'estimait alors. Que faire pour lui prouver que malgré xant d'apparences, malgré la réalité de sa chute inattendue, elle méritait, sinon itQute cette estime, au moins de ne pas être traitée comme une femme galante qu'elle n'avait jamais été, qu'elle n'était pas, qu'elle ne serait jamais ? Sous l'influence de ces réflexions torturantes et durant les quelques journées de répit que lui donnait la réclusion forcée de Casai, un projet commença de s'ébaucher en elle, le seul qui mît d'accord tant d'éléments contradictoires de son être; car il satisfaisait à là fois son besoin de demeurer digne du culte que lui portait Poyanne, son passionné désir de racheter ce qu'elle pouvait racheter de sa faiblesse, son indestructible appétit d'honneur, et par-dessus tout sa chimère de remonter dans le jugement de ce Casai, qu'elle ne cessait pas d'aimer, à une place haute, plus haute peut-être qu'auparavant. Il avait encore cela pour lui, ce projet, de s'accorder avec l'impression d'immense lassitude où aboutissait la multiplicité

de œs secousses successives... Si cependant elle ne revoyait jamais Raymond? Si, quittant Paris et pour toujours, avant qu'il eût pu la joindre, elle allait se réfugier dans son asile d'enfance et de jeunesse, dans ce cher Nançay, où déjà, lors de son premier grand malheur, en 1870, elle avait connu la magie consolatrice de la solitude ? Oui, si elle s'en allait, lui laissant le souvenir d'une femme qui, ne pouvant plus être l'épouse, ne veut pas n'être que la maîtresse ? Il saurait certainement le départ de Poyanne pour l'Amérique. Il ne ia soupçonnerait donc pas d'être retournée au comte après s'être donnée. Il faudrait bien qu'il lui rendît la justice qu'elle n'avait pas cherché auprès de lui une vulgaire aventure de galanterie. Mais accepterait-il cette fuite ? Ne la poursuivrait-il pas dans sa retraite ? Hé bien! elle irait plus loin encore. Une fois entrée dans la voie de là rupture et du définitif éioignement dont Poyanne lui donnait un si courageux exemple, elle sentait que sa force grandirait avec le danger, et elle entrevoyait, ce qui fut le songe subUme de toutes les amoureuses délicates en proie aux tempêtes du cœur et du sort, un suprême refuge contre Raymond, — celui d'une porte de cloître. De celle qui finit ainsi, dans les austérités d'une cellule et à l'ombre de la croix, l'homme le plus méprisant ne peut pas douter. Et cette entrée en religion lui coûte-

19^ u»i coiuii 01 iBuaii

râit si peu, brisée, à demi morte comme elle maintenanc. Entre elle et Taaile sacré, U n'y avait que M°*® de Nançay.

— a Non, » songea-trclle, « je 0e peux pourtant pas à cause de maman. »

C'était là encore un nouvel obstacle auquel elle n'avait pas pensé. Déjà ce serait si difficile de lui faire accepter l'idée d'un çxU absolu, loin de Paris, à cette pauvre vieille mère qui devraic renoncer à toute espérance de vmr sa cfaèfe enfant remariée? Que lui dire pour justifier cette résolution subite? Quelle partie de la vérité lui avouer, qui la décidât sans la désoler? L'appréhension de cet entretien était si vive que Juliette le remettait du matin à la soirée et de la soirée au matin, et elle aurait reculé encore si, dans l'après-midi du quatrième jour, die n'avâit été contrainte à une action par l'annonce de la toute prochaine arrivée de Raymond.

Comme elle rentrait d'une longue pramenide solitaire faite au Bois dans ces mêmes allées désertes où elle s'était résolue une première fois à ne plus le recevoir, elle trouva qu'un oosiinissionnaire avait apporté en son absence une mer veilleuse corbeille de roses et d'orchidées, à l'anse de laquelle était épingle un billec dont l'écriture lui brûla les yeux rien qu'à la regarder. Quoique les lettres en fussent altérées, comme d'une main qui dirige difficilement la plmwif^

elle avait reconnu qui les avait tracées, et c'était, au crayon et sur une carte, les simples lignes suivantes :

— « Les premiers mots que je peux écrire sont pour rassurer mon amie et lui demander à quelle heure je peux me présenter chez elle, demain, qui sera ma première sortie.

Tandis qu'elle lisait ce billet qui avait dû coûter au blessé un grand effort, elle respirait l'arôme voluptueux des belles roses. Ce parfum l'enveloppait comme une caresse, en même temps que de ce papier qu'avaient touché les doigts du jeune homme montait vers elle une volonté de possession. Tout d'un coup, et comme si elle se fût débattue contre un sortilège, elle le déchira, ce papier, en vingt morceaux qu'elle jeta au vent par la fenêtre ouverte du jardin. Puis, ayant porté sur le perron la corbeille des dangereuses fleurs, elle rentra dans sa chambre pour se jeter à genoux et prier. Que se passa-t-il dans cette âme en détresse durant cette heure qui fut certainement V heure de sa vie? Y a-t-il,

comme l'instinct de tous les âges Ta supposé, dans la prière ainsi élancée d'un cœur qui souffre vers l'Inconnaissable Esprit, auteur de toute destinée, une vertu réparatrice, une chance d'obtenir une aide pour les défaillances de la volonté ? Fut-ce à cet instant, et par un pacte fait avec elle-même, que Juliette prononça, devant sa conscience, le vœu qu'elle devait, moins d'une année plus tard, accomplir? Quand elle se releva, une flamme brillait dans ses prunelles, Une pensée éclairait son front. Elle monta tout droit dans l'appartement de sa mère qui , la voyant . ainsi transfigurée, demeura tout étonnée :

— ce Qu'est-ce que tu vas m'annoncer avec cette physionomie exaltée? » lui dit-elle. Depuis tant de jours, elle trouvait sa fille si triste que cette métamorphose subite lui faisait peur.

— ce Une résolution que je vous demande d'approuver, chère maman, quoiqu'elle doive vous sembler bien peu raisonnable, » répondit Juliette, ce Je pars pour Nançay ce soir, »

— ce Mais c'est insensé, en effet, » reprit la mère. « Tu oublies que le docteur t^a mise en observation, comme il dit... »

— ce Ah ! il s'agit bien de ma santé, » répU* qua M°^® de Tillières; puis, gravement, presque tragiquement : ce II s'agit de savoir si vous aurez pour fille une honnête femme qui puisse vous embrasser sans rougir, ou une malheureuse.^. >

— a Une malheureuse?... » répéta M™* de Nançay avec une visible stupeur; et, forçant Juliette de s'asseoir sur le tabouret, à ses pieds, elle lui caressa les cheveux avec une infinie tendresse, et elle continua : a Allons, confesse-toi à ta vieille mère, mon enfant aimée. Je suis sûre que tu as encore laissé quelque folle idée germer dans cette pauvre tête. Tu as un tel art de gâter avec tes imaginations une vie qui pourrait être si douce... »

— ce Non, maman, » dit-elle, oc ce ne soot ni des idées ni des imaginations. » Et d'une voix encore plus sombre : « J'aime quelqu'un dont je ne peux pas être la femme, et qui me fait la cour. Je sens, je sais que si je reste ici et si je le revois, je suis perdue, perdue, entendez-vous? perdue, et je n'ai plus que la force de fuir... »

— « Comment! » répondit la mère avec une épouvante où se trahissait l'ingénuité de sa sollicitude, « ce n'est pas le départ de M. de Poyanne qui te bouleverse ainsi?... Je devinais bien que tu avais le cœur troublé. J'ai cru que c'était pour lui et que lui-même s'en allait parce qu'il t'aime et qu'il n'est pas libre... »

— (c Ne m'interrogez pas, chère maman, »

reprit Juliette en joignant les mains, <c je ne peux rien vous expliquer, rien vous dire... Mais si vous m'aimez, comprenez que je ne vous parlerais pas de la sorte sans un comble d'angoisse, et

402 UN COBUR Dl FEMME

promettez-moi que vous ne m'empêcherez pas de faire ce que je veux faire... »

— ce Quoi ? » s'écria la vieille dame, c Mon Dieu I ce n'est pas de me quitter pour entrer au couvent ? »

— a Non, » dit M"^® de TilUèfes, c mais je veux me retirer de Paris pour toujours... Je veux que nous abandonnions cet appartement oîi je ne remettrai plus les pieds, jamais, ni jamûs dans cette ville... Pardonnez-moi si je vous laisse le soin de vous occuper de détails qui devraient m'incomber. Je désirerais que tout ce qui m^appâftient me fut envoyé au château, oii je vous attendrai... »

— a Tu n'y penses pas, » dit kl mère^ c Dans un mois, dans un an, tu seras lasse à mourir de Nânçay et de la solitude... Les sentiments qui t'aifolent seront finis... Et la vie là-bas, sans autre compagnie que ma vieille figure, te paraîtra, te sera insupportable... »

— oc Avec vous, ma mère, avec vous toujoun et là-bas, voilà mon seul salut, » répéta la jeune femme en baisant avec passion les blanches mains ridées qui erraient sur son pauvre visage. ce Ah ! ne discutez pas avec moL Vous m'aimes, vous me voulez loyale et honnête, aideft^aoî à me sauver... »

— ce Avec moi? Toujours?... » dit m^l^ ^ipplî. quement M™^ de Nançay. € Et que deviendras-cu^

seule au monde, quand tu ne m'auras plus? Je dois pourtant mourir avant toi, et alors?... »

— oc Quand )e ne vous aurai plus, » dit Juliette avec un regard que la mère ne lui connaissait pas, ce j'aurai Oieu. »

Onze mois environ après son duel avec Poyanne et les événements qui l'avaient suivi, Raymond Casai voyageait sur le yacht de lord Herbert Bohun, revenant de Ceylan où les deux amis étaient allés tuer des éléphants après avoir chassé le lion sur une des côtes du golfe Persique. Ils avaient fait relâche à Malte pour y prendre leur courrier, et, sans doute, Raymond avait trouvé dans le sien une lettre qui le préoccupait particulièrement, car, durant toute la journée, il fut la proie d'une tristesse contre laquelle son compagnon n'essaya même pas de lutter. Quoique jamais un mot de confidence n'eût été échangé entre les deux amis, lord Herbert avait deviné qu'un chagrin de. cœur pesait sur son cher Casai, qui n'était plus l'insouciant compagnon d'autrefois. Us avaient, depuis ces onze mois, vécu à peu près constamment ensemble, et usé le temps comme il convient à deux camarades qui naviguent sous le pavillon blanc à croix rouge du %pyal Tacht Squadron. Ils avaient.

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âu mois d'août, péché le saumon en Norvège^ pour remonter ensuite jusqu'au cap Nord. Ils étaient redescendus en Angleterre pour y passer quelques semaines d'octobre et de novembre, le temps d'assister aux courses de Newmàrket et de se livrer, Raymond à toute la folie du jeu, et lord Herbert au démon de l'alcool. Car sur mer, et à bord de la Valila, — c'était le nom de son bateau, — l'Anglais devenait un tout autre homme. Il ne buvait plus une goutte d'eau-de-vie, surveillant les moindres détails de la manoeuvre avec le coup d'œil d'un capitaine qui a gagné son brevet de navigation, et démontrant ainsi la survivance en lui de ce sens des responsabilités que rien ne tue chez les hommes de sa race. Ces cures de sobriété le préservaient sans doute de tomber dans l'abêdssement du terrible poison. Son intelligence se réveillait dans ces périodes, et on retrouvait avec stupeur l'Oxfordien distingué qu'il avait été avant de demander à l'eau-de-vie la fiiite de tout et de lui<aême. Pour son unique ami et qu'il aimait avec cette fidélité britannique, si sûre et si profonde, il déployait, quand il le voyait trop sombre, un esprit enjoué que les habitués de Phillips ne soupçonnaient guère, et une sensibilité plus invraisemblable encore. C'est ainsi que, durant ce grand voyage en Perse et aux Indes, entrepris depuis décembre^ il avait eu l'art de ménager avec une délicatesse

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infinie les tristesses de son alter ego, et, l'aprèsmidi qui suivit le départ de Malte comme dans le dîner et dans la soirée, il sut si bien toucher Casai par la sollicitude discrète de son affecrion que ce dernier se laissa enfin aller à lui raconter le drame singulier auquel il avait été mêlé, mais sans lui nommer M™* de Tillières, et après l'avoir préalablement averti qu'il allait lui soumettre le plus inexplicable des problèmes féminins. La nuit était d'une beauté presque surnaturelle. Les étoiles brillaient de cet éclat plus large qu'elles ont dans le ciel du Midi. La Valila fendait d'un mouvement insensible une mer toute calme lourde et douce, et d'une noirceur presque bleue sous un ciel, lui aussi, d'un bleu presque noir. La fraîcheur de la brise, délicieuse à sentir après les accablantes chaleurs de la mer d'Egypte, achevait de donner à cette nuit un charme d'irrésistible apaisement, et lord Herbert, enfoncé dans un fauteuil d'osier, écoutait son ami sans parler, en tirant de régulières bouffées de sa courte pipe en bois de bruyère. Et, s'abandonnant à la magie du souvenir, Raymond évoquait pour lui-même plus cAcore que pour son muet confident toutes les scènes de son aventure : sa rencontre avec Juliette chez une commune amie, — ses premières visites, et comment il avait été pris à la séduction de la jeune femme, — comment elle lui avait fermé sa porte, et la demande en mariage à laquelle il

avait été entraîné, — puis la crise de sa jalousie, et la scène avec Poyanne, — l'arrivée de M™** de Tillières rue de Lisbonne, et la folie avec laquelle elle s'était donnée, — puis rien... Quand, une fois guéri de sa blessure, il était allé chez elle, on lui avait dit son départ. Il lui avait écrie. Pas de réponse. Il avait su sa retraite à Nançay. Il avait fait le voyage. Non seulement il n'avait pas été reçu, mais il n'était pas arrivé à rentrevoir. Il avait appris là qu'elle sortait à peine et seulement pour se promener dans un parc clos de murs qu'il avait franchis, comme un héros de roman. Le lendemain, elle quittait le château pour une destination inconnue, ayant sans doute été avertie de sa présence. Devant cet acharnement à le fuir, il avait cru de son devoir de renoncer à une poursuite où il eût cessé de se conduire -en honnête homme, et c'est alors qu'il avait demandé à Bohun de partir ensemble pour Bergen.

— « Mais, » conclut-il, oc que je soufFre d'une emme, il n'y a rien là d'extraordinaire... Ce e«sfi je voudrais, maintenant que tout cela est déjà de l'histoire bien ancienne, c'est comprendre, et Je ne comprends pas, — moins encore peut-écre depuis ce que m'a appris une lettre de Candale trouvée ce matin parmi les autres, et donc je te parlerai tout à l'heure... Voyons, avec tout ce que je viens de te dire, quelle est ton impression, k toi, sur cette tename ? »

— oc Es-tu certain qu'elle n'a jamais revu son premier amant? 2> demanda lord Herbert.

-^ « Parfaitement certain. Il n'est pas revenu d'Amérique. »

^ — « Donc ce n'est pas pour lui qu'elle t'a quitté. Tu me permets une question un peu brutale ? Etait-elle très passionnée ? »

-—- « Très passionnée... »

— « Et très naïve?... Tu me comprends? »

-^ « Et très naïve... »

— « Et ce Poyanne, ce premier amant, avait-il beaucoup vécu dans sa jeunesse? »

-^ « Lui? Pas du tout! C'est une espèce d'apôtre; du talent, d'ailleurs, et de l'éloquence; mais ce qu'il a dû l'ennuyer! Et tu penses?... »

— « Je pense, » reprit lord Herbert, après s'être tu quelques minutes, < que cette femme-là a toujours dû être de bonne foi dans sa conduite à ton égard, et qu'elle t^a aimé, passionnément aimé, sans pouvoir arriver à cesser tout à fait d'aimer l'autre... Il était sans doute l'amant de son esprit, de ^% idées, d'un certain nombre de choses d'elle que ton influence ne pouvait pas détruire, et toi tu étais l'amant de ce qu'il ne satisfaisait pas en elle... Ce qu'il lui aurait fallu, c'est quelqu'un qui fut à la fois toi et lui, qui eût quelques-uns de ses sentiments et quelques-uns des tiens..., enfin un Casai avec le cœur de Poyanne... Je ne vois pâs d'autre explicadon à ces

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bizarreries... Arrivons maintenant à la lettre reçue ce matin, que te disait-elle? »

— ce Que sa mère est morte et qu'elle-même va entrer en religion. Elle est au noviciat des Dames de la Retraite, j> et Casai ajouta :. c On ne peut pourtant pas faire s'accorder ^ensemble des faits comme tous ceux-là : un premier amant pendant plusieurs années, un second pendant deux heures et le cloître pour toute sa vie. »

— oc D'abord, » dit l'Anglais, « y resterat-elle?... Et puis, si elle y reste, c'est un suicide comme un autre. Le couvent, c'est ralcool des femmes romanesques. C'est plus sentimental que le whisky, et plus vieux jeu, c'est aussi plus fier, mais c'est bien toujours le même but: oublier..., s'oublier!... Et de quoi te plains-tu? » continua-t-il avec l'âcreté d'un homme qui garde une secrète rancune à quelque ancienne maîtresse méprisée et toujours regrettée, a Une femme qui te laisse d'elle l'idée qu'elle passe sa vie à demander pardon à Dieu de t'avoir aimé, mais c'est unique dans notre joli siècle de comédiennes et de gueuses... »

— ce Qu'elle m'a aimé?» reprit Casai, c si j'en étais au moins sûr? »

— a Mais certainement, elle t'a aimé... »

— « Et l'autre ? »

— « Elle a aimé l'autre aussi, voilà tout... »

— « Non, » reprit Casai, a c'est impossible; on n'a pas de place en soi pour deux amours...»

— « Et pourquoi pas? » dit lord Herbert en haussant les épaules ; et il ralluma sa pipe qu'il venait de nettoyer et de bourrer de tabac tout en parlant plus qu'il n'avait fait depuis le début du voyage, oc Quand j'étais à Séville, » reprit-il, « j'avais un cocher que possédait la manie des proverbes ; il en répétait un que je te recommande, car il contient le mot de toute ton histoire et de toutes les histoires peut-être : Cada persona es un mundo... Chaque personne est un monde. »

Et les deux amis retombèrent dans le silence * de la rêverie, tandis que les étoiles continuaient de briller larges et claires, la mer de frémir, calme, bleue et lourde, et la Valila d'avancer sur cette mer et sous ce ciel, — moins infinis et moins changeants, moins mystérieux, moins dangereux et moins magnifiques aussi que ne peut l'être, à travers les tempêtes et les apaisements, les passions et les sacrifices, les contrastes et les souffrances, cette chose si impossible à jamais comprendre tout à fait : — un cœur de femme.

Hyires, décembre i88^, — Paris iuUîet 18^0.

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