CHAPITRE V
Le sacre de Louis XVL — Passage du comte d'Artois à Heniiebont. — La guerre d'Amérique. — Le combat de la Surveillante ;le commandant du Couëdic et le timonier Le Mang. — Revendication des franchises bretonnes. — Convocation des Etats généraux. — Elections du diocèse de Vannes, — Agitation à Hennebont,
Tout occupe de sa paroisse, le recteur d'Hennebont ne se mêlait aux événements publics qu'autant que le demandaient les devoirs de sa charge pastorale.
C'est ainsi qu'il montait en chaire, au mois de juin 1775, pour inviter ses paroissiens à prier pour le nouveau roi Louis XVI, en leur rappelant la sainteté des liens qui attachaient le monarque très chrétien à la France :
« Prions pour la personne du roi. Obéir à nos maîtres, demander au Seigneur qu'il les comble de l'abondance de ses bénédictions, voilà un de nos devoirs les plus essentiels. Déjà notre maître par le droit de sa naissance, le prince qui nous gouverne va dans peu soumettre sa tôle à l'onction sainte de la consécration : prions ardemment le
Seigneur que cette cérémonie devienne pour notre roi une source de nouvelles grâces et pour ses peuples un nouveau motif d'obéissance, de vénération, de dévouement, de tendresse pour sa personne sacrée. Peut-il être des sentiments trop vifs et trop généreux pour un souverain qui, dans l'âge des passions, paraît n'avoir d'autre désir que celui de nous rendre heureux? S'il est des maux au-dessus de sa puissance, méritons par nos supplications et nos bonnes œuvres que le Seigneur daigne apporter lui-môme le remède. »
Peu de jours après, il bénissait en grande pompe le mariage de deux jeunes filles dotées aux frais de la ville à l'occasion du sacre du roi.
Quand, en 1777, le comte d'Artois fit un voyage sur les côtes de France, il passa en Bretagne. On fut avisé que, quittant Brest le 19 mai, il viendrait dîner à Quimper et que le lendemain, en allant coucher à Lorient, il traverserait Hennebont. Le prince voyageait en poste et semblait vouloir éviter les réceptions d'apparat. Toutefois la milice bourgeoise prit les armes et forma la haie ; les officiers municipaux se rendirent en corps à la portière pour offrir leurs respects ; le lieutenant du gouverneur et le sénéchal étaient à leur tête ; M. de Talhouët se joignit a eux pour présenter son compliment.
L'année suivante, au moment où les escadres françaises quittèrent les eaux de Brest pour aller à la rencontre de l'amiral Keppel qu'elles joignirent devant l'île d'Ouessant, le recteur d'Hen-
nebont dut entretenir son auditoire, où tant de familles touchaient de près à la flotte, des ordonnances relatives aux prises de mer. Il ne manqua pas de recommander avant tout de prier pour la paix :
a Le roi a donné une ordonnance concernant les prises faites par ses vaisseaux, frégates et les bâtiments armés par ses sujets. On nous a adressé cette ordonnance de Lorient avec prière de l'annoncer au prône de notre messe paroissiale. — Les étals-majors et équipages des vaisseaux preneurs ont aujourd'hui bien des avantages qu'ils n'avaient pas autrefois ; un vaisseau armé en guerre appartient en entier à ceux qui le prennent ; un vaisseau marchand leur appartient aux deux tiers, l'autre tiers devant être appliqué aux invalides de la marine. Souvenons-nous, au reste, que même dans les intentions de Sa Majesté, la guerre la plus avantageuse ne vaut pas une bonne paix, et conjurons le Seigneur de disposer les cœurs des rois à nous rendre la tranquillité qui, chaque jour, semble s'éloigner de plus en plus de nous'. »
La guerre d'Amérique souleva en France un enthousiasme qui paraît avoir été facile à exciter. Si la Bretagne y prit une large part, du moins ce ne fut pas l'engouement de beaucoup d'autres provinces du royaume grisées par le mot sonore de liberté ; pour elle, la lutte contre l'Anglais était le
1. Le prône est da 26 juia 1778; la bataille d'Ouessant, du 27 juillet.
but de ses efforts; une vieille haine contre l'ennemi héréditaire l'enflamma : toutes les classes de la société voulurent participer à l'expédition et prodiguèrent volontaires et subsides. Par une juste compensation, elles y trouvèrent la gloire, et beaucoup d'exploits de notre marine sont dus au courage des Bretons.
La vaillance d'un d'entre eux est restée célèbre et le combat de la Surveillante contre le Québec offre une belle page de nos annales maritimes. Le héros de ce fait d'armes était un compatriote de de M. de Talhouët : tous deux étaient nés, à deux ans de distance, à Quimperlé, presque porte à porte, les hôtels de leur famille étant situés dans la même rue, sur la même paroisse de Saint- Colomban; c'était aussi un compagnon du collège de Quimper; et Ton comprend que nulle part, plus qu'à Hennebont — qui comptait plusieurs de ses fils parmi l'équipage, — et à Hennebont chez personne plus que dans le cœur du recteur, ce glorieux épisode n'eut de retentissement.
On sait les faits :
Du Couëdic commandait la Surveillante ' . Le 6 octobre, à la pointe du jour, il rencontra, à la
d. Charles-Louis du Couëdic de Kergoaler était le cinquième enfant du clievalier du Couëdic et de Marguerite Ansquer du Lézardeau. Entré dans la marine à 16 ans, il servit successivement sur l'Hecfor, le Robuste et la Vestale. Enseigne de vaisseau à la Guadeloupe, lieutenant de vaisseau à Lorient, il dirigea la construction de VIphigénie et de la Surveillante; il reçut le commandement de cette dernière frégate.
hauteur de l'île d'Ouessant, le Québec, grosse frégate anglaise sous les ordres du capitaine George Farmer , Le combat fut extrêmement vif et acharné : au bout de cinq heures, il était toujours indécis et aucun des deux capitaines, blessés et entourés de morts, ne parlait d'amener son pavillon. Du Couëdic avait reçu deux balles à la tête, mais il ne permit qu'on l'arrachât de son banc qu'après avoir été atteint d'un coup de mitraille au bas-ventre. Du moins, il ordonna l'abordage et cria à ses trois neveux rangés autour de lui : « Allons, jeunes gens, voilà le moment de songer à l'honneur de la famille! »
Enfin le Québec sauta avec son commandant qui ne voulut jamais quitter le bâtiment que son souverain lui avait confié. La Surveillante avait la victoire, mais elle était totalement désemparée, rasée comme un ponton, et une voie d'eau se déclarait dans ses œuvres vives au moment oii l'incendie dévorait son adversaire. Les Français survivants coururent aux pompes et mirent à la mer, pour sauver les débris de l'équipage anglais, le seul canot qui leur restât.
Du Couëdic rentra à Brest mutilé, sanglant, glorieux. Entre soixante-dix vaisseaux de ligne, espagnols et français, ornés des pavillons des deux nations, aux hourras des matelots rangés sur les bastingages et au son tonnant des caronades,^la Surveilla7îte, noircie par la poudre et le feu, passa dans la rade et, remorquée, par cent chaloupes ramant en cadence, s'achemina vers les quais du port.
Le vainqueur ne voulut voir dans ses prisonniers que des naufragés et leur fit rendre la liberté; pour lui, il reçut avec reconnaissance le grade que le roi lui conférait \ mais sans pouvoir en jouir : ses blessures étaient mortelles : il expira le 7 janvier dans les sentiments de la piété la plus profonde, laissant à sa sœur, religieuse à Quimperlé, 600 livres pour des messes à son intention et pour habiller douze pauvres de la ville le jour de la felc de son saint patron.
Parmi les prouesses de cette lutte mémorable, on citait celle du timonier Le Mangqui, voyant le drapeau fleurdelisé tomber à la mer avec le grand mât auquel il flottait, s'élança sur le beaupré et, sous une grêle de balles, déploya un mouchoir blanc qui servit de nouveau de pavillon.
La poésie s'empara de cette épisode héroïque et la Chanson du Pilote fut bientôt populaire en Bretagne :
... C'est moi qui suis second pilote à bord de la Surveillante, la belle frégate.
1 . Du Couëdic fat fait capitaine de vaisseau ; du Fresneau, lieutenant de frégate ; Vauthier, enseigne ; on donna la croix de Saint-Louis au chevalier de Lostenge et à M. de la lîentinaye; les blesse's, les veuves, les matelots qui s'étaient distingués, reçurent des pensions. Louis XVI commanda au chevalier de Rossel, peintre delà marine royale, trois grands tableaux du combat de la Surveillante et en fit remettre un, de sa part, à Mme du Couëdic. Elle reçut une pension de 3,o00 livres; les Etats de Bretagne voulurent entendre l'éloge public de son mari, on lui éleva un monument et le roi ordonna de graver à ses frais son écusson sur le tombeau.
LA VIE PUBLIQUE DE M. DE TALHOUËT JOo
Elle est doublée en cuivre jaune, plus brillant qu'or ou qu'argent blanc.
... Un navire anglais s'approche quinouslancsune bordée terrible; le navire portait pavillon rouge et avait seize canons de chaque côté.
... Nous en avons trente-deux nous-mêmes.
Nous lui avons lâché notre bordée ; il a craqué jusqu'à la quille.
Mon petit timon, fais-bien ton devoir, ne sois pas rebelle au timonier.
... Nous tirons depuis cinq heures, et le canonnier n'est pas lassé.
Le canonnier n'est pas lassé, le timonier pas davantage.
Le capitaine est blessé, au flanc, et blessé à la joue et blessé au front d'un coup de feu.
Et pourtant il est toujours debout sur le gaillard d'arrière, dirigeant la manœuvre.
... La drisse a été coupée, le pavillon est tombé!
— N'entends-tu pas l'Anglais qui dit ; Ils ont amené le pavillon.
— Amener! amener! Je n'en ferai rien tant que j'aurai du sang dans les veines.
— Le Mang entend : au milieu des balles, la tête haute, il a déployé un mouchoir blanc.
— Oh ! nous n'avons point amené ; nous avons rehissé le pavillon,
— Le Breton n'amène jamais; Jeannot l'Anglais, je ne dis pas !
— Le capitaine anglais a été tué ; il est mort comme un homme.
— Il est mort comme un homme ! il a été brûlé dans sa chemise ensanglantée.
— ... Quel honneur pour vous, hommes de Kervignac ! Le Mang a été appelé à Paris.
— On l'a fait asseoir à la table du Roi ;
— Avec les princes, qui font cas des Bretons.
— Et il a reçu une médaille d'or, et il est fait officier.
— Mille bénédictions de Dieu au Roi ! Au Roi mille bénédictions de Dieu!
— Dieu ne l'egarde pas à la condition; le Roi n'y regarde pas non plus.
— Nobles et peuple, chantons tous en Bretagne les louanges du Roi ;
— Les louanges du Roi et de sainte Anne, la bonne marraine de ce pays '... »
Le timonier Le Mang était ne à Kervignac, près d'IIennebont. Il y eut à son retour de grandes réjouissances, et l'abbé de ïalbouët célébra une messe d'actions de grâces pour le brave marin, comme il avait déjà voulu dire une messe pour le repos de l'âme de son ami du Couëdic.
La Révolution devait unir une fois de plus ces noms déjà trois fois rapprochés : comme la comtesse de Talhouët, comme la vicomtesse deLangle, la vicomtesse du Couëdic, accompagnée de ses filles, prodigua son dévouement aux prisonniers de Quiberon. Le souvenir de son mari en imposait même aux républicains, habituellement peu sensibles aux gloires du passé.
On était venu chez elle sous prétexte de visite domiciliaire, prélude d'une arrestation. M"^ du Couëdic se borna à montrer le tableau de la Siwveillante. « C'est ainsi, dit-elle aux brigands, que votre compatriote a servi la patrie. » A la vue de cette frégate rasée par les boulets et de ce commandant à qui trois blessures n'ont pu faire quitter son banc de quart, les farouches sans-culottes s'éloignèrent.
1. De la ViLLEMARQUÉ, Chants ■populaires de la Bretagne : « la Chanson du Pilote )>.
Le Mang fut moins heureux : la Convention publia un décret ordonnant à toutes les personnes décorées sous l'ancien régime de remettre entre les mains du gouvernement leurs distinctions honorifiques. Le rude soldat se rendit devant le Comité de salut public avec sa médaille et un maillet. — « Citovens, dit-il, vous m'avez demandé ma médaille ; c'est sans doute For que vous voulez : le voilà! » Et, broyant la pièce sous son maillet, il en jeta les débris aux pieds des conventionnels. « Quant à l'honneur, il m'appartient; personne ne me l'enlèvera! » Et il sortit laissant le Comité stupéfait de la sublime audace de son action ^
Des événements moins glorieux, mais d'une portée très intime, allaient toucher de près les Bretons.
Au mois de mai 1788, des édits royaux menaçaient les antiques privilèges de la province ; le Parlement de Rennes s'émut et, parmi les plus ardents, le marquis de Talhouët-Boishorand, président à mortier -. C'était une tradition de famille que ce zèle pour Ja défense des vieilles libertés bretonnes et on n'avait pas perdu le souvenir du rôle de son grand-père dans les dernières années de la Régence. — Le 2 juin, des lettres de cachet