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Lettre à Mme de Kéridec, 10 avril

persévérer dans le bien, à profiter des bons exemples que vous ne pouvez manquer d'avoir sous les yeux. »

Il était naturel que Rome parlât pour faire appliquer son œuvre, mais elle devait attendre la reconnaissance officielle des pouvoirs civils. Un bref du lo août 1801 [Ecclesia Christi) signifia les articles du Concordat; un autre bref [Qui Christi Domini), du 29 novembre, supprima les anciens diocèses et érigea les nouveaux.

Bonaparte redoutait l'opposition antireligieuse de la majorité jacobine des Conseils ; il attendit huit mois leur renouvellement partiel, et ce ne fut que le 5 avril 1802 que la lecture fut faite au Corps législatif du Concordat... et des articles organiques, hélas 1 Le 9, le cardinal Caprara publia, comme légat, les deux bulles pontificales et, le surlendemain, consacra les nouveaux évêques (entre autres celui de Yannes, Mgr dePancemont). Le 18 avril, en grande pompe, la promulgation officielle eut lieu à Paris.

« Je crois que le Pape est investi de tous les droits qui le rendent seul juge de cette grande affaire... écrivait au baron de Guilhermy, le 8 octobre 1801, l'évèque de Tarbes, Mgr Gain de Montaignac. — Si, à l'exemple de l'Angleterre, de la Russie, de tous les pays oii les gouvernements ont fait des schismes, celui de la France veut en faire un, qui est-ce qui l'en empêchera?... On ne risque jamais de s'égarer quand on se tient attaché au centre de l'unité catholique. »

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C'est ainsi que pensait M. de ïalhouët.

Autant sa constance avait été ferme, autant sa prudence avait été calme, autant son adhésion fut sincère. Bien que les embarras matériels lui parussent les mômes que par le passé et que l'application des nouveaux règlements lui semblât fertile en malentendus, il ne les regarda plus conime des obstacles, puisque le devoir lui prescrivait de n'en pas tenir compte. Il n'hésite plus, la soumission de son cœur a surmonté les craintes de son esprit.

« Le Pape a parlé : il n'y a plus moyen de reculer. Ce n'est pas qu'il se présente à l'esprit mille difficultés qui ne sont pas aisées à surmonter. Espérons tout de celui qui a permis les temps difficiles par lesquels nous allons passer. D'ailleurs, on me dit que mon âge et quelques infirmités (j'en ai sûrement quelques-unes) pourront me mettre à l'abri de bien des choses ; ainsi soit-il * . »

Son bagage d'exilé n'était pas lourd. — Après de tendres adieux à tous ceux qui depuis dix ans lui avaient été secourables, il quitta Yalladolid et franchit à pied, avec quelques autres ecclésiastiques, la distance qui les séparait de Saint- Sébastien. Son intention était de traverser les Pyrénées et de gagner Bordeaux ; mais ses compagnons de route n'étaient pas riches; le voyage par mer sembla moins onéreux; malgré sa répugnance il y consentit, et voulut même payer le passage d'un des moins fortunés.

J. Lettre du 12 juin 1802.

2G6 UN CURÉ d'autrefois

Cet acte de chaiùté allait lui coûter la vie. Les vents étaient violents, aucun navire ne se souciait de prendre la mer : il fallut attendre. Enfin une embellie eut lieu et le chasse-marée VÉlisa, capitaine Héré, à destination de la Loire, accepta de les prendre à son bord.

Le 4 juillet, dans une lettre à sa sœur, Mme de Langle, l'abbé annonce son départ : tous ses compagnons étaient gais , disait-il, et lui-même, à la pensée de revoir la France, la Bretagne, sa famille et sa paroisse, aurait dû partager cette allégresse; mais un secret pressentiment lui serrait le cœur : « Malgré tout le désir que j'ai de me réunir à vous, je conserve un fonds de tristesse que je ne puis presque oublier. » Il avait commencé cette lettre, comme il le faisait depuis plusieurs années, par cette parole de saint Jean qu'il aimait à répéter : (( Aimons-nous les uns les autres » ; après sa signature, il ajouta ces mots : « Que le bon Dieu soit avec nous! n Ce furent les derniers qu'il écrivit.

On mit à la voile le o juillet. Après les bourrasques des jours précédents, la mer était devenue calme et couleur d'azur. Le navire glissait sur les vagues légèrement moutonneuses, l'onde était transparente, le ciel baigné de vapeurs grises, et les rayons du soleil levant, en dorant le sommet de la^ colline d'Orgullo, argentait les. murailles, de Saint-Sébastien. Debout sur le tillac, M. de Talhouët contemplait une dernière fois cette terre hospitalière qui fuyait sous ses yeux. Sans doute

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il allait retrouver sa chère Bretagne; mais l'Espagne lui avait ouvert les bras et depuis dix ans offrait un abri à sa liberté. Si l'on garde aux objets inanimés, compagnons du voyage, un attachement qui ne cesse pas, môme au retour au logis, combien plus naturelle et plus forte est l'affection qui vous lie au sol qui a porté vos pas errants, à l'heure solennelle où on le quitte pour jamais! Et maintenant, les roches noires, les genêts d'or et les bruyères roses de la vieille Armorique ne pourraient lui faire perdre le souvenir des plaines blondes, du soleil ardent et de l'azur éternel des cieux du Midi. Les cœurs compatissants qui avaient consolé son malheur en révérant sa robe

de prêtre, il leur avait dit un éternel adieu ! Et

son regard était humide de pleurs quand il le leva vers le ciel afin de remercier le Seigneur et de le prier pour lès bienfaiteurs du proscrit.

Avec le recteur d'IIennebont se trouvaient MM. Fruneau, Le Fanilli, Gand, du diocèse de Vannes ; et les abbés Chatale et Monnier.

Ils étaient déjà en vue des côtes de France, le 28 juillet, et on entrait dans les eaux de Fîle de Noirmoutiers, quand le bâtiment toucha le banc de Jagobert.

Que se passa-t-il alors, et comment avaient-ils été donner contre un obstacle bien connu des marins? Gomment ne purent-ils pas atterrir avant la nuit, car il était 5 heures du soir, aux plus longs jours de l'année? Pourquoi VÉlisane^i-e\[Q

aucun signal de détresse? Pourquoi. M. de ïalhouët et ses cinq compagnons furent-ils déposés sur un rocher au moment oii le navire sombrait, pendant que le capitaine et ses matelots échappaient en barque? Pourquoi surtout ce capitaine, parvenu à terre, n'annonça-t-il pas tout aussitôt, le sort désespéré de ses passagers et ne fit-il la déclaration de leur disparition que le lendemain , plusieurs heures après qu'il les avait abandonnés à la marée montante? C'est ce qui est resté dans le mystère et ce qu'on parviendra moins encore à justifier qu'à expliquer. Le fait brutal, c'est que les six malheureux prêtres furent noyés et qu'on ne retrouva jamais leurs cadavres.

Plusieurs versions s'établirent sur cette catastrophe; celle du capitaine Iléré dégageait mal sa responsabilité: il avait touché, soii navire avait coulé bas, ses passagers avaient demandé à être débarqués sur un îlot (?) et avaient péri dans le naufrage. Yoilà à quoi se bornaient ses explications. Vague et diffus, son récit était encore mensonger; dans une première déclaration, du 29 juillet, il parlait de deux naufragés; le 8 septembre, il mentionnait le chiffre exact de six, m parce qu'à la réflexion il se le rappelait! » -— Ainsi voici un maître d'équipage qui, sur son petit bateau, vit côte à côte pendant huit jours avec une poignée de passagers et se trompe sur leurs personnes au point d'en oublier quatre sur six ! 11 ne justifie ni son incurie pour avoir été s'échouer ' dans une

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passe aussi connue que celle de Noirmoutiers, ni l'oubli des signaux, ni l'abandon de ses passagers. C'est trop de désinvolture.

Ce qui paraît le plus clair dans ces ténèbres, de plus vraisemblable dans cette incohérence, c'est que le patron a sombré de son plein gré pour dépouiller ses passagers abandoanés par lui à la merci des flots. Quand on alla chercher avec des gaffes les épaves de VÉlisa, on ne Vetrouva dans la cale que de vieux vêtements et de vieux manuscrits de M. deTalhouët. Or, celui- ci avait annoncé qu'il rapportait des cadeaux pour sa famille ', quelques souvenirs d'Espagne pour ses amis. Fâcheuse coïncidence : ce sont précisément les objets de valeur que la mer a gardés! Le bruit public a toujours prétendu que le vol avait conduit à un crime plus grand encore ; mais on n'était pas en un temps oii l'on fût habitué à obtenir des pouvoirs beaucoup de sollicitude pour la disparition d'un prêtre : l'affaire du naufrage fut « classée ») et l'on n'en parla plus.

Plusieurs ont cru que la haine religieuse avait été le mobile de ce qu'on nommait sans ambage un assassinat, et l'on rapporte même les propos compromettants du capitaine : a C'est un bon débarras; ces calotins venaient pour prêcher la ■France. » La précision de ce témoignage ne per-

1. Mlle de Talhouët avait épousé, le 6 mars 1802, Antoine Maillard de la Gournerie. Son oncle lui lit présent d'un cabaret de porcelaine portant son chiffre, qui devint pour elle, selon son expression, « une relique ».

met pas de le rejeter; mais il faudrait des preuves que l'on ne possède pas, que les mystérieuses circonstances du naufrage ne permirent pas de rassembler.

Devant cette affreuse énigme^ comme l'appelait Mme de la Gournerie, j'aime mieux accepter la version toute charitable d'un fidèle compagnon d'exil de M. de Talhouët, l'abbé Grinne, qui écrivait à M. de Kéridec :

« Rien ne me surprend dans la charité incomparable dont votre digne oncle, mon vénérable ami, a été la victime, non seulement en s'embarquant, mais en débarquant : car j'ai entendu dire que sa charité V avait décidé à décharger la chaloupe pour donner -plus de moyens aux mariniers et aux autres de se sauver. Quand on a pratiqué toute sa vie la vertu, peut-on ne pas mourir en l'exerçant? »

Demeurons sur cette hypothèse qui écarterait la pensée d'un crime, en entourant de l'auréole du sacrifice les derniers moments du saint recteur d'Hennebont. On conçoit la douleur des siens et quel morne désespoir plana sur cette famille qui n'osait plus compter ses morts. L'imprévu de la catastrophe, l'obscurité du trépas, tout, jusqu'à la proximité du lieu du naufrage, rendait le deuil plus déchirant encore. On se croyait si près du revoir !

Tous ceux qui avaient connu M. de Talhouët furent atterrés ; dans leurs lettres, ils le peignirent sous les couleurs les plus brillantes, « pasteur vigi-

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lant, aimable et aimé ' ». 11 ne laissait que des regrets, il n'avait amassé que des mérites, et c'est sans doute pour le récompenser sans retard qu'il ne lui fut pas donné de poser le pied sur cette terre de France où le mal- n'était pas vaincu complètement.

La Providence voulut faire aborder son serviteur à une autre rive en permettant qu'après les vicissitudes d'une vie agitée, au moment où son âme touchait au port, son corps fût encore roulé par les flots dans l'immensité de l'Océan,

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