PRÉFACE VII
nelle de chacun viendra appuyer mes affirmations ; et l'on se purgera un peu moins souvent, et ainsi, par degrés, on se délivrera de l'antique préjugé. Un préjugé, comme celui-là, certes, ne se détruit pas en un seul jour : mais l'essentiel, est que l'on cesse de le considérer comme un dogme intangible ; et mon unique ambition a été de préparer les voies à une réforme dont je reconnais pleinement la difficulté, mais qui, cependant, me paraît nécessaire.
Que si, après cela, je m'étais trompé dans mon espérance, si le préjugé était trop enraciné, et trop chaudement défendu, pour qu'il me fût possible de le vaincre, je n'en garderais pas moins la satisfaction d'avoir accompli mon devoir, en m'eftorçant, de mon mieux, à lutter contre lui.
10 janvier 1908.
Et^ à dire vrai, de toute cette diversité et confusion d'ordonnances y quelle aultre fin et effect^ après tout, y a-t-il, que de vuider le ventre ? ce que mille simples domestiques peuvent faire. Et si ne sçais si c'est si utilement qu'ils disent^ et si notre nature n'a point besoing de la résidence de ces excréments, jusques à certaine mesure^ comme le vin a de sa lie pour sa conservation ; vous voyez souvent des hommes sains tomber en vomissements ou flux de ventre, par accident estrangler et faire un grand vuidange d'excréments sans besoing aucun précédent, et sans aulcune utilité suyvante, voire avecques empirement et dommage. Cest du grand Platon que fapprins naguères que, de trois sortes de mouvements qui nous appartiennent^ le dernier et le pire est celuy des purgations, que nul homme, s'il n'est fou^ ne doit entreprendre qu'à l'extrême nécessité. On va troublant et esveillant le mal, par oppositions contraires ; il faut que ce soit la forme de vivre qui doulcement l'allanguisse et reconduise à sa fin : les violentes harpades de la drogue et du
mal sont toujours à nostre perte, puisque la querelle se desmesle chez nous^ et que la drogue est un secours infiable^ de sa nature ennemy à nostre santé^ et qui n'a accèz en nostre état que par le trouble. Laissons un peu faire : V ordre qui pourvoit aux pulces et aux taulpes^ pourvoit aussi aux hommes qui ont la patience pareille à se laisser gouverner que les pulces et les taulpes : nous avons beau crier Bihore S c'est bien pour nous enrouer, mais non pour Vadvancer : c'est un ordre superbe et impiteux ; nostre crainte, nostre désespoir le dégouste et retarde de nostre ayde, au lieu de Vy convier; il doit au mal son cours comme à la santé ; de se laisser corrompre en faveur de Vun au préjudice des droicts de Vaustre, il ne le fera pas^ il tomberait en désordre. Suyvons, de par Dieu! suyvons : il mène ceux qui suyvent ; ceux qui ne le suyvent pas, il les entraisne, et leur rage, et leur médecine ensemble. Faites ordonner une purgation à vostre cervelle : elle y sera mieux employée qu'à vostre estomach I
Montaigne, i?55ai5, livre II, chap. xxxvii.
I. (( Bihorne », terme dont se servent les charretiers du Languedoc pour hâter leurs chevaux ; il signifie : vite ! (Ë. Johanneau).