PREMIÈRE PARTIE
C'est une « Matinée^musicale» aux salons Mangeot. La galerie coquettement décorée [se reflète dans les glaces, et, le soleil de deux heures, — un soleil de dimanche, — glissant aux plis des rideaux, fait miroiter les dorures, pâlir les lustres.
Sur la triple rangée des élèves assises, les mouchoirs de dentelle s'agitent, les cahiers de musique cachent à demi 'les minois moqueurs, et, dans la confusion rose, blanche et crème des toilettes, les porte-bonheur scintillent autour des bras nus. Derrière, en chapeaux jaunes, en mantelets, les mères s'éventent, très émues, et, au fond de la salle, près des portes, les; frères des exécutantes, tousj commissaires, forment un
groupe d'habits noirs, éclairci de gants blancs et de faveurs bleues. Tous les regards sont tournés vers l'estrade du jury, où, entre trois messieurs à cravates blanches, étalés sur des fauteuils grenat, trône, en robe gorge-pigeon, triomphante, épanouie, la directrice des cours, l'illustre jyjrae pingat, élève de l'illustre Lechâtelier. C'est une fête de famille.
Seul, au premier rang des dames, on remarque un bon monsieur au crâne cerclé, derrière les oreilles, d'un fera cheval de cheveux gris; et les petites demoiselles, riant sous cape, le montrent à leurs voisines :
— « C'est M. Genouille, le père d'Octavie ! » Lui, épanoui de se trouver là, au milieu de ce beau monde, loin de sa classe, et de ses écoliers, contemple avec admiration, sur la seconde banquette, une fillette de quatorze ans, toute raide dans sa robe bleue, tenant très droite sa petite tête ronde qu'elle ne tourne pas. Et M. Genouille est si content, qu'il trouve toutes choses charmantes : charmante la robe de Tata, outrageusement crue, qui fait tache au milieu de ces élégances, charmantes les petites compagnes de Tata, qui chuchotent dans son dos et se moquent d'elle, charmante la petite histoire de'^ce monsieur du Conservatoire, qui s'achève au milieu des applaudissements.
UN DE ISOUS d
On rit, on trépigne. Le monsieur du Conservatoire, devenu sérieux cônnne un juge, salue très bas, puis disparaît; le piano à queue roule au bord de la rampe, et les merabres du jury vont s'asseoir, à droite, dans des attitudes méditatives.
C'est le « premier cours » qui débute, avec les morceaux classés très difficiles au revers des éditions Lecliâtelier. Et ce sont de grandes demoiselles anguleuses, vaguement chevalines, entraînées à coups de métronomes à galoper sur la piste d'ivoire, brillants sujets de scherzos, hérissés d'accidents, de traits, de gammes chromatiques, — courses plates et courses de haies, — au bout desquelles elles arrivent rouges, époumonées, les nerfs vibrants, recevoir de l'illustre j^jmc pingat le baiser traditionnel et moite. Tout par cœur. Les naïves se lancent à fond de train, les sourcils froncés, tendus par l'eiïort ; les poseuses ont plus d'artifice : on les voit relever la tête, comme cherchant au plafond la suite qui leur manque; mais c'est pour elïrayer la galerie et se tirer du péril avec plus de gloire.
]^mc Pingat crève de satisfaction dans sa robe azurée; les trois membres du jury dodelinent doucement de la tête, les mentons dans leurs jabots ; les mères des virtuoses, cnvieusement félicitées, font passer des palatines pour mettre sur
les épaules « de la chère enfant », et M. Genouille regrette l'absence de M"'" Genouille. « Elle qui aime tant les sociétés distinguées! » Cependant voici que les élèves ont épuisé la liste des morceaux très difficiles, difficiles, faciles, et l'on entre dans la série des Marches turques, Chacones, Cloches du Moîiasière, Bafpelletoi, Manclolinatas, petites pièces à vignettes dédiées par des professeurs de province à la demoiselle de leur sous-préfet. Et le bon M. Genouille sent trembler le programme dans sa main, car il vient de lire les initiales de Tata en face d'une Rêverie de Bosellen. Déjà M'"° Pingat, du haut de l'estrade, lui a fait signe...
En robe courte, en bas de tricot, en souliers bleus, elle a l'air embarrassé des enfants trop tôt grandis. Ses cheveux ne sont ni frisés sur le front, ni ondulés dans le dos, mais une raie, bien nette, partage en deux sa chevelure d'un blond disparate, tressée par derrière en deux petites queues de rat. On voit bien que la mère n'a pas mis la main à cette toilette vieillotte; tout cela a été acheté au hasard, ajusté sans tendresse. Aussi, comme son cœur se serre tandis qu'elle monte les trois marches de l'estrade, son rouleau de musique sous le bras ! Car elle est du nombre des réfractaires que la méthode Lechàtelier n'a pu dompter, et qui s'obstinent à cacher leur tête
dans leur tablier quand on leur parle de jouer par cœur.
— « Voyons, Octavie, ôtez vos gants ! »
Elle s'asseoit. M"« Pingat s'asseoit près d'elle, pour tourner les pages. Elle a si chaud aux mains, qu'elle craint de glisser sur les touches.
— (( Commencez donc ! » dit la maîtresse qui s'impatiente.
Le coude au corps et si troublée que les notes dansent sur la portée, elle arpège l'introduction. On n'entend presque pas. Les bonnes petites amies commencent à chuchoter, ie jury dodeline d'une façon encourageante, et, là-bas, il lui sourit d'un air timide : « Courage, ma chérie » !
— « Plus fort, » reprend la maîtresse, « et marquez la mesure! »
Elle se rattrape comme elle peut, refoule les larmes qui lui viennent.
— « Fa dièze ! Mi bémol ! Comptez ! »
La petite tache bleue fait un effort désespéré, tape à faux, reprend, retombe : et, étouffée de sanglots, se cache la tête dans les mains, tandis que l'illustre INP^ Pingat, exaspérée d'un tel affront, l'embrasse à la hâte, la fait tourner par le coude et, d'un geste nerveux, envoie la musique dans le casier.
A travers ses larmes, Octavie distingue à peine les marches de l'estrade. Elle retourne à sa place
6 UN DE :v0us
sans oser regarder son père, qui voudrait l'emmener, n'ose pas, et se console en pensant « que M"'" Genouille n'est pas là. »
... Maintenant, la séance est finie, la salle vide; les lustres sont éteints, les rideaux relevés; et le soleil rentrant dans la salle encore vibrante, fait valser la poussière des tentures et des notes.
Sous les galeries de Rivoli, le père et la fille s'en vont par le bras. Cette flânerie badaude et le spectacle des Gliamps-Élysées au retour du bois, c'est la gaieté de leurs dimanches d'hiver. Il y pense toute la semaine à cette joie~ prévue, quand il court Paris pour donner ses leçons de calcul, noyé dans les flaques de boue ou glacé sur les impériales d'omnibus. Il lui semble qu'il recommence son roman — comme avec M™" Genouille.
Que de fois il les a revécus ces premiers temps de leur lune de miel, quand on avait de la santé, de bonnes jambes, des répétitions à quatre francs et tant de bonheur devant soi ! Car il l'avait passionnément aimée, cette demoiselle de magasin guettée trois ans à la glace de sa boutique ! Marié, il n'avait pas tardé à souffrir de ses façons provocantes. Il était si malheureux quand il lui voyait des appétits de luxe, impossibles à satisfaire, le goût des théâtres, de tous les endroits où l'on se montre, quand elle lui revenait de ses courses dans Paris envieuse, enragée de passer sa jicu-
nesseen robe de mérinos et de mettre la main à la cuisine!
Donc, bien vite, elle s'était montrée dans les endroits publics, suivie de sa bonne, un petit chien dans ses bras. Elle avait fait de belles connaissances, trouvé moyen de porter des toilettes dont les concierges jasaient dans leur loge, quand elle passait dans le corridor. Bien qu'il ne soupçonnât pas le prix de ces élégances, le mari s'étonnait dans les premiers temps; mais elle avait des réponses, toujours prêtes, qui lui fermaient la bouche. Une grande couturière de ses amies lui faisait porter les nouveautés, ou bien elle soutenait effrontément que l'on avait fabriqué cela chez elle. Enfin, les chiiïons ne le regardaient pas, et du moment qu'on ne lui demandait pas d'argent!... Genouille s'était résigné.
Quand Octavie vint au monde, sa mère la fit élever au petit pot par une vieille femme de Ghatou. On la ramena sur ses deux ans, avec des joues bouffies, barbouillées de raisiné.
Genouille l'adora. Il lui montra « les petites marionnettes », courut après elle sur le tapis et la promena, le dimanche, dans une voiture à trois roues, ornée d'une capote en cuir. Quand elle eut la coqueluche, dont elle manqua mourir, il passa les nuits, penché sur ses quintes, et même, dans un élan de piété, la voua au bleu pour attendrir
8 UN DE iNOUS
la Vierge. A la lampe, le soir, tandis que la mère courait les spectacles, il lui enseignait la lecture et les quatre règles. Il rêvait pour elle un mariage heureux, l'amour d'un fonctionnaire. Ce mot était pour lui, en amour comme dans le reste, synonyme de stabilité sur cette terre de révolutions.
Quand Octavie eut fait sa première communion, sa mère, contre toute attente, se décida à l'envoyer en pension. Elleétait bien aise d'éloigner cette grande fille qui la vieillissait et dont les yeux deviendraient curieux.
M'^'' Genouille entra donc dans une de ces institutions demi-bourgeoises, où les demoiselles de commerçants aisés apprennent, pour une somme modique, à tourner un billet doux et à rougir de leurs parents. Sa naïveté, sa lenteur d'esprit, la protégèrent. Elle sortit à seize ans, avec un^prix d'application et de travail manuel. A un examen, il ne fallait pas songer. Genouille s'en attrista. Il avait rêvé de la voir institutrice.
On en fit une ouvrière.
Sous prétexte de la façonner à la vie pratique, sa mère la consignajdans la cuisine. Elle ne l'en tirait que pour l'atteler à des tâches de couture.
Cette vie laborieuse ne déplaisait pas à Octavie, elle y peinait^moins qu'autrefois sur les finesses de l'analyse logique. Le poli des casseroles, le bel
ordre des armoires lui donnaient de la gaieté. Et lorsque, le soir, après dîner, elle allait et venait autour de sa planche à repasser, Genou ille était heureux de la voir ainsi épanouie.
— « Tu ne te fatigues pas, au moins? »
— « Non, bien sûr. »
Et elle venait l'embrasser.
Cela dura ainsi encore deux années. M""" Genouille était de plus en plus lancée dans le beau monde; Octavie devenait une grande fille fraîche; Genouille baissait.
Depuis une bronchite qu'il avait attrapée sur ses omnibus, il s'enrhumait perpétuellement, en dépit des cache-nez violets que lui tricotait Octavie. Au commencement de l'hiver, il prit un froid. Gela tourna en fluxion de poitrine. Il fallut prendre le lit, renoncer aux leçons.
Du fond de sa fièvre il souriait à sa fille, qui lui présentait des tisanes. Tout bas. il se désespérait à l'idée de la laisser, pas mariée, aux mains d'une femme dont le cœur était gâté pour toujours.
Au bout de trois semaines, le danger disparut, ■mais la convalescence traîna. On avait mangé la petite somme secrètement économisée par Genouille pour payer un trousseau à Octavie. Un soir que le mari et la femme étaient par hasard réunis. M"»*' Genouille dit gravement :
— « Emmanuel, il faut que notre tille nous aide. »
Il avait envie de dire :
— « Et toi? »
Sans doute elle devina la question, car elle ajouta bien vite :
— c( Moi, je reste pour te soigner. »
Il ne répondit pas, mais il regarda en face de lui le feu mourir. Et il vit des choses si tristes, qu'il pleura.
Au bout d'un instant, il demanda :
— « Que veux-tu en faire? »
— « Je lui ai trouvé une place de demoiselle de compagnie. Elle ne sera pas malheureuse. »
— « Est-ce bien loin? »
— « A Manéglise , en- Normandie, chez un^ veuve très riche. »
— « Pauvre enfant ! »
Huit jours plus tard, Octavie dit adieu à ses parents.
Ce n'était pas une demoiselle de compagnie, mais^une fille de charge, presque une servante, qu'il fallait à cette vieille femme avare et couperosée. Klle passait toute Tannée au fond de son manoir, pour économiser. Veuve d'un aimable bibliophile, qui l'avait épousée pour son argent, elle se. confinait dans une étroite lésine, robuste comme un chêne, et dure comme la terre. Depuis la mort du mari on avait éteint les serres, vendu les livres, la berline et les deux carrossiers. Mardame empruntait le « boc » du fermier pour vLsiier ses terres, aller à la messe et à l'encaissement des redevances. Quant à la bibliothèque, on l'avait transformée en fruitier.
Du haut en bas de la maison, les- rayons vitrés abritaient des pommes, des poires, des fruits d'hiver, avec quelques livres en veau dont les
bouquinistes n'avaient pas voulu. Ils achevaient de moisir dans le contact humide des poires, — et la maison, tout entière, était pleine d'une odeur capiteuse de fruit, qui, en entrant, écœurait. Toute la façade, sans rideaux, regardait par ses larges croisées la pelouse d'honneur. On l'avait transformée en champ de pommes de terre. Un cirque d'ormes fermait la vue. Et le vent des plateaux, déchaîné depuis des lieues, hurlait aux quatre coins de la maison, arrachant une à une les ardoises du toit et les dentelures de la marquise.
Restée en deuil, moins par tendresse que par économie, la veuve administrait scrupuleusement son avoir. Levée dès l'aurore, invariablement vêtue d'une serge luisante aux coudes et aux genoux, ses clefs à la ceinture, un velours crasseux retenant son filet à petites mailles, elle passait la matinée, juchée sur des chaises, à épousseter ses fruits. Il fallait les surveiller perpétuellement pour arrêter la pourriture. Octavie, agenouillée dans le froid des grands corridors, les lèvres gercées, les doigts gonflés d'engelures, exposait successivement les quatre faces des pommes à la lumière.
On se tenait, la journée, dans un cabinet au nord, sans feu.
Assise devant un vieux bureau, les pieds dans
une chancelière, Madame relevait ses comptes. Elle s'efforçait d'initier Octavie à la tenue en partie double, aux balances, et lui faisait recopier les inventaires de ses biens. La jeune fille était encore chargée de la lingerie et de la dépense.
Elle tremblait comme avant un vol, quand il fallait demander de la cassonade. Elle avait honte de répéter aux domestiques les commandements et les réprimandes de sa maîtresse, ayant appris à ses dépens comment on les acceptait.
Mais c'était surtout au tête-à-téte du dîner qu'elle souffrait. Plus mal nourrie que ses serviteurs, la veuve servait avec parcimonie. On ne voyait jamais sur sa table que les fruits « loches » par le vent, les pommes de terre germées, les cidres sur lies. Elle profitait de l'absence des domestiques pour reverser dans les carafes, à la fin des repas, la boisson battue au fond des verres.
Enfin, la nuit venait, et, après avoir tiré les rideaux de sa maîtresse sur un bonsoir sec comme bise, Octavie montait à sa chambre, sans chandelle, et se déshabillait à la lune.
Un frisson la prenait à regarder les vitres bleues de froid et qui vibraient indéfiniment quand sonnait l'heure au clocher. Un brouillard floconneux montait du pied des bois, et la lune, sur la terre éclairée, allongeait l'ombre des ormes.
Elle se couchait donc en frissonnant. Recroquevillée sous l'édredon de percale, les mains croisées sur la poitrine, elle s'endormait, bouche béante, en marmottant les litanies.
Dimanche après dimanche, pas^é l'heure des vêpres, un homme en blouse, qui portait une gibecière en bandoulière et un bâton à la main, heurtait de ses souliers ferrés les marches du vestibule. Octavie se levait vivement et courait ouvrir au facteur. Asthmatique, suant l'eau-devie, il sortait lentement sa main d'un gant de peau de mouton et tendait à la jeune fille une enveloppe en bulle. Elle lui remettait la réponse en échange, et courait dans le billard lire à loisir la lettre de son père.
Gela commençait toujours de la même manière: « Ma chère ïata... », et cela disait toujours la même chose, la tendresse d'une affection unique, l'espoir du retour.
Il allait mieux. Si Noël n'était pas froid, il risquerait une sortie. Bientôt il pourrait reprendre ses leçons, la rappeler. Il lui parlait d'une voir sine, une dame Barrois, qui était charmante pour lui...
Il écrivait tout cela de son écriture proprette, chaque fois plus altérée. La grande fille n'y voyait rien, et, rassurée surlasaaté de son père, elle vivait en pensant si peu, que, à la longue^
UiN DE ?Î0US - 15
et par habitude, elle ne souiîrait presque plus.
Pourtant, le dimanclie de Noël, quand elle ne reçut pas la lettre accoutumée, son cœur se serra, et jusqu'au soir, elle pleura, les coudes sur sa chaise, en dépit des exhortations de Madame, qui, après s'être efforcée de la consoler, lui « chercha des raisons ».
Le mardi soir, un petit garçon apporta une dépêche de Rolleville. Elle y était depuis deux jours. On ne l'avait pas expédiée à cause de la neige qui embarrassait les chemins.
En l'ouvrant, Octavie se trouva mal.
Madame ramassa le papier bleu tombé à terre, mit ses lunettes et lut, à la lueur de la chandelle :
« Ton père a eu une rechute. Il veut te voir. Viens. »
Le lendemain, la demoiselle de compagnie partit, à la nuit pleine, pour gagner la diligence de Rolleville, et, de là, la station des Ifs, le.eliemin de fer de Paris.
Toute en sueur, les pieds bottés de neige, elle sanglotait dans la campagne. Les larmes gelaient contre sa voilette, et, dans ses caoutchoucs, ses pieds, brûlés d'onglée, devenaient si douloureux, qu'elle allait tomber sur la route, quand elle entendit les grelots assourdis de la voiture. Une fois dans le chemin de fer, elle s'endormit, tout le voyage, pour se réveiller dans le wagon déjà
vide, au milieu des sifflets des locomotives et du tintamarre du débarcadère.
Personne ne l'attendait.
Elle se laissa emporter par une voiture, regardant stupidement les balayeurs pousser la neige aux égouts. La pensée de son père ne lui revint qu'au moment oii le fiacre s'arrêtait devant la maison de la rue Claude-Bernard. Alors, prise d'une soudaine angoisse, elle regretta d'être arrivée.
La concierge accourut au-devant d'elle.
— « Hélas! ma pauvre demoiselle! quel malheur! »
— « 11 est très mal?... »
— « Vous ne savez donc pas ? »
C'était fini depuis le matin.
Octavie parvint au quatrième étage.
Une personne qu'elle ne connaissait pas lui ouvrit. La porte de la salle à manger n'était pas fermée, et, dans l'entre-bâillement, elle aperçut sa mère qui essayait une robe de deuil. Elle poussa un cri. M""^ Genouille se retourna, accourut à elle. Un instant elles restèrent dans les bras l'une de l'autre, puis M""" Genouille prit sa fille par la main.
— « Viens le voir. »
Il était couché sur son lit, dans sa petite chambre, en cravate blanche, fraîchement rasé.
Sa figure d'honnête homme, revenue au calme après les angoisses de l'agonie, souriait de cet air complaisant qu'il avait eu toute sa vie.
La veuve changea les bougies et sortit en laissant la porte ouverte.
Octavie regardait le mort avec une sorte de terreur. Elle croyait qu'il allait lui parler. A la fin elle s'approcha, et, après l'avoir baisé, elle le contempla longtemps.
La conversation de sa mère lui arrivait à travers la mince cloison des deux pièces.
— « Décidément, madame Piquet, vous ferez le corsage tout uni, comme la robe. »
Octavie se laissa tomber sur la descente du lit, et, appuyant sa tête contre le drap du mort, elle sanglota, abandonnée :
— « Oh î papa ! papa ! »
Le lendemain de l'enterrement, la jeune fille travailla à arranger la chambre mortuaire.
Bans une armoire, elle retrouva, avec des équerres et des compas, ses cahiers d'enfance. Et, pendant une heure, elle demeura, assise à terre, regardant les corrections, les mots de douceur qu'il avait mis au bas des pages, ]iour l'encourager : « Bien attentive. — Progrès. —Bien mieux ». Toutes leurs soirées d'autrefois étaient là, écrites en lettres jaunies, et de cette poussière de souvenirs, il se dégageait si vivant, qu'elle croyait le revoir.
C'était dans ce fauteuil vert qu'il s'asseyait après la leçon, sa calotte de velours enfoncée sur la tète, avec un geste frileux, vers la nuque. Il la prenait entre ses genoux, et, tout en tisonnant, lui contait ses rêves. Maintenant elle se sentait
aussi isolée dans la vie que lui, là-bas, sous la terre fraîchement remuée.
Un coup léger, heurté à la porte, lui fit lever les yeux :
— « Entrez ! » dit-elle.
Une petite femme parut, maigre, d'une cinquantaine d'années, qui portait un bonnet à ruban lilas sur ses cheveux gris.
En apercevant Octavie elle sourit :
— « Je suis madame Barrois, votre voisine d'étage. Je viens chercher le crucifix que l'on avait posé sur le lit. »
A ce nom, qu'elle a^ait lu tant de fois dans les lettres de Manéglise, Octavie ne put retenir ses larmes.
— (( Oh ! madame, mon pauvre père m'a souvent parlé de vous. Vous avez été bien bonne pour lui ! »
— c( Ne parlons plus de ça, mademoiselle Genouille, le brave homme vous aimait tendrement. Je n'oublierai pas qu'il vous a recommandée à moi avant de passer. »
Et toute de suite elle invita Octavie à venir la voir.
Une « fréquentation » comme la sienne n'était pas bien gaie pour une jeunesse de dix-huit ans. Mais cela valait encore mieux que la solitude.
— « Voyez-vous, ma chère petite, je ne suis pas
à cérémonies : votre porte à ouvrir, trois pas à faire. Je vous attends demain. »
Et elle ajouta, en^croisant son châle de tricot sur sa poitrine :
— « Il m'est arrivé de la campagne une servante qui ne sait pas seulement mettre un morceau au feu. Elle va brûler le rôti si je la laisse toute seule. Je me sauve. »
^me Barrois occupait sur le même palier un appartement longtemps inhabité. On avait remplacé le cordon de sonnette, et, au milieu du battant droit de la porte, on lisait, en lettres noires sur une plaque de cuivre bien frottée :
Achille Barrois
Octavie pénétra dans une petite antichambre meublée de deux banquettes de crin ; des effets d'homme pendaient à un porte-manteau et, au fond, il y avait une glace au-dessus d'une cheminée à gaz.
— « Par ici, mam'zelle. »
C'était la chambre de M»^'' Barrois, ornée de rideaux blancs au lit et à l'alcôve.
La vieille dame cousait entre l'armoire et la fenêtre. Elle posa ses lunettes et fit signe à la jeune fille d'approcher :
— « Ah ! c'est vous, ma belle enfant? Mettezvous là. Avez- vous apporté votre ouvrage? »
Pendant une heure, en travaillant, elles causèrent. Octavie sentait cette femme, la Yieille inconnue, entrer de plain-pied dans son cœur, par le seul attrait de la bienveillance et la conformité de leurs natures. Laborieuses, elles travaillaient comme à la tâche. Tout en enfilant ses aiguillées, Octavie promenait un œil satisfait sur les meubles de forme ancienne , et ses yeux erraient du kings-charles au pastel — que l'on voyait au-dessus de la porte dans un cadre ovoïde — aux lithographies qui représentaient la Mort de Napoléon et la Bataille de Raiisbonne. Sur une console, un cotîre en peau de serpent l'intriguait particulièrement.
C'était un souvenir du'^ père de M""' Barrois, capitaine marchand, naufragé entre la mer et le ciel, .sous quelque latitude inconnue. Il y avait bien longtemps de cela, car M"'" Barrois n'était pas encore née, et :à présent ses cheveux étaient gris.
Cette histoire rappela Octavie au souvenir de sa perte récente. Elle parla de son père. Pour la distraire, son amie lui proposa de visiter l'appartement et la conduisit dans la salle à manger.
La suspension de cuivre se mirait dans la toile cirée de la table, et, sur le buffet d'acajou, une poule en biscuit, toute blanche, couvait sur un nid café-au-lait. Mais le principal ornement de cette
pièce était un portrait de feu M. Barrois, œuvre d'un artiste de passage.
De pleine face, largement assis dans les plis d'une redingote à grands pans, le bras droit dans l'échancrure du gilet, la main gauche sur le genou, l'ancien détaillant regardait devant lui avec deux petits yeux très ronds, très gris, percés comme à la vrille, et directement logés, sans apparence de paupière, sous l'arcade des sourcils en broussaille. La figure finaude exprimait un contentement naïf de soi-même. La carrure des épaules, la grosseur des attaches, les mains courtes et poilues, dénotaient le paysan taillé pour des besognes de biceps ; mais la proéminence complaisante de l'abdomen le rapprochait de la bourgeoisie et accusait son droit incontestable à la redingote et aux breloques.
— « On croirait qu'il va parler, » dit Octavie. « Gomme il a l'air bon !• »
— « C'était, » répondit la veuve, « un homme très capable et très ambitieux. Ah ! c'est un grand malheur, pour mon fils que nous l'ayons perdu! Achille n'aura jamais son énergie. Il est bien plus sentimental que son père ; tout de mon côté à moi... Voulez-vous voir son cabinet de travail ? y)
Elles traversèrent le corridor, écartèrent une portière d'algérienne, et entrèrent dans une pièce
élégante, que le soleil de cinq heures éclairait.
En passant de la mère chez le fils, il y avait une surprise de tous les sens, comme si l'on eût brusquement franchi plusieurs degrés de l'échelle sociale. Octavie, habituée à la froideur mesquine . des petits ménages, exprima naïvement son admiration.
Là, nul souvenir du mobilier d'arrière-boutique, hissé dans l'appartement du commerçant retiré, mais un goût mieux élevé, un effort visible de modernité et des prétentions artistiques.
Sur les murs, tendus d'andrinople rouge, les meubles de poirier noir se détachaient en tons chauds. Un buste de Mirabeau occupait la cheminée entre deux candélabres de vieux cuivre, des plumes d'oies étaient jetées dans un plat cloisonné, des papiers entassés sur un bureau, à hauteur du coude, car M. Achille écrivait debout, — comme Lachaud.
— « La bibliothèque, » dit M""'' Barrois, en désignant avec fierté les ravons encombrés de livres.
Et, s'approchant de la glace, elle lut les titres tout haut :
« Pardessus, Droit commercial, Demolornbe.,. » Octavie joignit les mains.
— « Quoi ! monsieur votre fils sait tout ce qu'il y a là-dedans? »
— (( Il a brillamment passé ses examens, » reprit la mère; « mais, depuis qu'il est avocat, je ne le presse plus de travailler. Il faut bien qu'un jeune homme aille un peu dans le monde. »
Là-dessus la porte s'ouvrit, et M. Achille entra dans la chambre.
En apercevant les deux femmes, il ôta son chapeau, jeta sur la table sa serviette de maroquin, et salua, avec une aisance un peu affectée.
— c( Mademoiselle Genouille, je crois? »
— « Elle-même, » répondit sa mère. « Elle est venue passer la journée avec moi. Je lui montrais ton appartement. »
— « Ne vous dérangez pas, mademoiselle. »
Il s'inclina pour laseconde fois et alla s'adosser à la cheminée.
Octavie, qui était devenue pourpre, se hasarda timidement à le regarder.
Son cou sortait d'un col blanc, rabattu, très échancré sur la poitrine ; il avait les lèvres fraîches sous la moustache noire, un reflet bleu sur les joues bien rasées, des cheveux assez longs et brillants, rejetés derrière l'oreille. Un monocle pendait sur sa veste flottante. Il portait la cravate lâche, — comme un artiste.
Be même que rien dans l'appartement de M. Achille ne rappelait ses origines familiales, rien dans sa personne n'évoquait le souvenir de
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l'athlétique détaillant. Un peu frêle, il avait les extrémités et les hanches d'une femme. Les traits délicats de sa mère prenaient chez lui une grâce distinguée, presque trop régulière.
Octavie souffrait d'être surprise en peignoir par ce jeune homme élégant. La glace lui renvoyait l'image de sa figure bien portante, rougie par l'air de la campagne. Elle se trouva laide, et son trouble augmenta.
— « Où as-tu passé la journée? » demanda jy^me Barrois pour dire quelque chose.
— « Avec Décot. Il voudrait m'associer à ses affaires de Bourse. »
Tout en parlant, il regarda la jeune fille, comme si le nom de cet ancien camarade de collège, très riche, très lancé, dont l'amitié un peu protectrice flattait le fils de l'ancien épicier, devait impressionner Octavie favorablement,
— « Je n'aime pas beaucoup ce garçon-là, » dit M"'^ Barrois ; « sa figure ne me revient point. »
— « Tu l'as vu une fois ! » répondit Achille avec un haussement d'épaules.
— (( C'est vrai, j'ai pu me tromper. Allons, nous te laissons. On vient de monter une lettre pour toi... Là... sur ton pupitre. »
Quant il fut seul, Achille fit sauter l'enveloppe.
UN DE NOUS â7
Une carte en sortit élégamment cliifïrée, au coin, sous un tortil doré. Et il lut d'un œil avide :
« Le comte et la comtesse Weslowsky resteront chez eux le jeudi 3 mars.
» JO, avenue Montaigne, »
Toute la semaine, Octavie ne songea qu'aux incidents de sa visite et au plaisir de la renouveler.
Elle s'attachait sincèrement à cette brave dame, avec qui elle pouvait parler des choses qu'elle savait. Un pli ou bas d'une jupe, un nouveau point de tricot, particulièrement le prix des primeurs, ainsi que l'incurie des blanchisseuses, servaient de thème à des conversations infinies.
M^^^ Barrois avait une passion d'ordre. C'était sans doute pour lui complaire que la jeune fille passait plus de temps qu'autrefois à sa toilette, qu'elle portait des souliers découverts et un velours à son cou.
Elle aimait le bruit du timbre qui sonnait quand on ouvrait la porte, le ronflement de la machine à coudre au fond du corridor, le pépie-
ment du serin éclaboussant sa baignoire, et la Yoix de M""" Barrois qui lui criait de sa chambre, sans se déranger : '
— « C'est vous, Octavie? »
Elle aimait, en passant devant le cabinet de M. Achille, à entrevoirie buste de Mirabeau réfléchi dans la glace.
De la pièce où elle travaillait, elle entendait l'avocat marcher à grands pas, froisser ses papiers. Quand elle s'en allait, elle était triste ou joyeuse, selon qu'il avait levé la tête pour la saluer, ou qu'il avait feint de ne pas la voir. Un soir, il la reconduisit jusqu'à la porte. Un rayon de soleil couchant glissait par la fenêtre de l'escalier, éclairait l'antichambre. Elle avait levé les yeux pour lui dire au revoir. Et, comme il était tout près d'elle, elle avait aperçu sa propre image, au fond des prunelles du jeune homme qui souriait.
Vraiment, Octavie était toute changée. La visite de l'appartement d'Achille, le mérite que, faute de comparaison, elle prêtait à un homme capable de pareilles élégances, avait donné naissance à une admiration naïve. Le soir, lorsque la jeune fille, sa prière finie, brossait ses vêtements avant de se coucher, l'image de M. Barrois lui apparaissait obstinément. Prendre soin de son linge, veiller à ce qu'il Irouvcât toujours son feu
UiN DE >^OUS M
flambant, sa table rangée, lui semblaient d'incomparables félicités qu'elle enviait à sa vieille amie. Elle qui avait vécu jusque-là toute au présent, se prenait à escompter l'avenir. Elle sava:it que sa mère songeait à entrer comme gouvernante chez un veuf de ses amis qui voyageait toute l'année. Evidemment M""" Genouille n'emmènerait pas sa fille. Que deviendrait-elle alors? Faudrait-il retourner à Manéglise, reprendre la vie d'autrefois? Cette seule pensée lui donnait le frisson.
Elle conçut donc un grand projet, dont elle ne parla pas même à sa mère. Quand le moment serait venu de se séparer, elle demanderait à M""- Barrois de la prendre en pension. Elle se procurerait des travaux de couture, gagnerait ainsi sa vie et se rendrait d'ailleurs si utile dans la maison, que la voisine ne regretterait pas de s'être chargée d'elle.
Donc, une après-midi qu'elles causaient en travaillant près de la fenêtre, Octavie, questionnée sur les projets de sa mère, s'enhardit tout d'un coup et confia son désir.
— c( J'allais vous le proposer » répondit M"'" Barrois. (( Je pense- souvent qu'Achille peut se marier un jour ou l'autre, alors je serai bien seule. Vous me ferez société. »
Et la bonne dame, ayant levé les yeux, fut frappée de la pâleur subite d'Octavie.
— « Merci, madame Barrois, » dit la pauvre fille en se jetant dans les bras de son amie « je n'ai plus que vous. »
Le bruit du timbre annonça le retour d'Achille.
M"^ Genouille se sauva chez elle.
Elle ne soupçonnait guère que son trouble l'avait trahie. La première surprise passée, M""*^ Barrois s'étonna de n'avoir pas deviné plus tôt.
Certes, c'était une maigre alliance, cette fille sans dot et sans famille, qui ne pourrait même pas servir à l'avancement [de son fils dans le monde. Jamais du vivant de son mari, M"'" Barrois n'eût osé s'arrêter à une pareille pensée; mais, maintenant qu'elle n'était plus poussée par une ambition étrangère, elle retournait à sa nature, désintéressée et timide. Bien souvent, quand Achille lui revenait froissé dans son amour-propre, avec des contrariétés qu'il n'avouait pas, mais qu'elle devinait, elle s'était demandé si M. Barrois n'avait pas compromis leur bonheur à tous, en donnant à son fils, moins par tendresse que par orgueil, une instruction qui le mettait au-dessus de ses parents.
Elle avait tant souffert, autrefois, lorsque l'écolier peinait sur ses livres, de ne lui être d'aucun secours, de sentir toutes les idées d'Achille
différentes des siennes, de voir grandir chaque jour le mur infranchissable qui les séparait ! A présent, elle craignait qu'une demoiselle de moyenne bourgeoisie, orgueilleuse de sa dot et de ses relations, ne lui volât le cœur de son enfant, comme le collège l'avait chassée de sa pensée.
Alors elle songeait à Octavie. Tout ce qu'elle avait pénétré de cette nature simple, honnête, lui donnait confiance pour l'avenir. Elle s'arrêtait donc avec quelque complaisance à l'idée de ce mariage; mais elle aimait trop son enfant pour lui imposer sa volonté.
— (( Je ne lui en parlerai pas la première, » se dit-elle, « seulement il n'est pas défendu de leur fournir des occasions de s'aimer. »
Et, repoussant sa tasse de café au milieu de la table, elle se retira dans sa chambre, afin de réfléchir à ses projets, loin du regard inquisiteur que feu M. Barrois lui jetait du haut de son cadre.
C'est là qu'Achille vint lui dire adieu.
Soigneusement frisé au petit fer, les gants dans le gilet, ouvert sur un plastron éblouissant, il venait se mirer dans l'armoire à glace de sa mère avant de partir.
M"*" Barrois avait déjà enlevé son bonnet et son châle.
— « Est-ce bien loin, tes Weslowsky? »
— « Avenue Montaigne. »
- — (( Prends une voiture pour revenir. Il y a tant de mauvais garnements dans les rues ! Si, si ; je ne dormirais pas tranquille. »
Il l'embrassa en riant, promit tout ce qu'elle voulut, et s'en alla, en lui faisant un salut cérémonieux.
Quand il eut fermé la porte, elle ne put retenir un sourire de satisfaction.
— « C'est tout de même un joli garçon, mon Achille ! Et je ne m'étonne pas qu'une pauvre fille en tombe amoureuse. »
A la limite de la société ofticielle et du Paris qui s'amuse, le salon du comte Weslowsky est une sorte de terrain neutre où se rencontrent les gens bien élevés de tous les mondes. *Le souci de trier les intrus dans l'antichambre, le distingué de cette colonie nomade, citoyenne du continent, qui , campée pour une heure dans l'oasis parisienne, veut boire à toutes les fontaines de jouissance. Là, les nouveautés de demain sont accouplées et fondues au luxe national, grâce à ce don conquérant des Slaves, de s'assimiler tout et de rester soi.
Un domestique russe, portant des moustaches de soldat, vint débarrasser Achille; puis, une portière écartée, on l'introduisit sans crier son nom. Tout le monde se connaissant, on n'annonçait pas.
La soirée était dans tout son éclat.
Autour d'un salon circulaire; en boiserie de chêne brune, une ruche de salonnets, mi-boudoirs, mi-chapelles, se serraient comme des alvéoles. Des portières soulevées mollement par des embrasses isolaient là des causeries intimes. Les couples venaient s'y asseoir après la danse, et ils s'emplissaient alors de ces rires à timbres mâles, que prennent les jeunes filles russes, en sortant de l'enfance.
Dans le salon central, sous un lustre à sept branches, des jeunes gens dansaient.
Toutes les femmes avaient cette effronterie tranquille des yeux, cette grâce ondulcuse du corsage, qui contraste, chez les Slaves, avec le calme de la tête, et donne à leur immobilité l'effrayant attrait des forces en puissance. Les hommes, polis et souples, semblaient plus efféminés.
Les regards d'Achille étaient grisés par l'orgie des bibelots, des étoffes et des cuivres, combinée pour jeter le touble dans la pensée, décourager l'analyse par l'assaut des sensations.
En haut, en bas, dans les massifs de verdure, de roses âbat-jour, à tête de hiboux, lançaient des lueurs de Bengale, et, au-dessus des lampes, des fumivores en mica tournaient, comme des girouettes, au courant d'air de la flamme.
Derrière le piano, drapé d'étoffes asiatiques et à moitié caché par une corne d'or, d'où débordait une brouissaille verte, Achille découvrit, au fond d'un boudoir, son ancien camarade de collège Boris Weslowsky, nonchalamment assis sur une chaise Rimini, entre deux jolies personnes qui réventaient.
De loin M. Boris l'aperçut et, de la main, sans se déranger, lui fit signe de le rejoindre.
Très rouge, Achille tourna le quadrille et salua bas en s'avançant.
— « Mesdemoiselles, » dit Boris en se soulevant sur sa chaise, «je vous présente M. Barrois, un vieux copain de pension. »
Et, sans prendre la peine de nommer à Achille, un jeune homme qui se trouvait là, il se remit à flirter avec ses partenaires.
— « Oh! ma chère, » disait une jeune et jolie créole qui laissait tomber tous les mots d'une lèvre molle, « comment pouvez-vous monter à jour fixe? Quand je veux sortir, je fais seller. Si je me croyais obligée, ah ! j'aurais le cauchemar trois jours d'avance. »
— « Mademoiselle Carmen est née princesse, » repartit un jeune diplomate à tête de fœtus, frisé comme un chérubin, et qui portait des côtelettes.
Achille regarda celui qui venait de parler et
demeura stupéfait de la nullité de cette tête, vide comme une calebasse. Assis au bord de sa chaise, les pieds sur la pointe, les talons accrochés au barreau, le claque sur les genoux, le jeune homme souriait agréablement.
— c( Toujours galant, de Miroites, » dit M. Boris.
— « Toujours vrai, mon cher. »
Et il entama une longue dissertation sur le Concours hippique, le dernier ballet de TOpéra, dont le troisième acte ne valait rien, et sur les faits et gestes de plusieurs gentlemen qui donnaient le ton à la gomme.
Achille ne les connaissait pas même de nom. Il écoutait, un sourire d'ironie sur les lèvres. Il était mécontent de la façon cavalière dont on l'avait présenté. Il le sentait, il ne comptait pas pour ces jeunes filles, parce que son habit était mal fait, son col rabattu. Quel souci prenaientelles de ce qu'il y avait en lui d'intelligence, de vrai savoir, de tendresse de cœur? Que leur importaient un travail austère, des idées acquises avec tant d'efforts, une enfance studieuse, unejeunesse sévère, tout ce qui pouvait assurer le bonheur d'une femme, la paix d'un foyer? Il valsait mal, il n'allait pas aux premières, on ne le rencontrait pas au bois, en chapeau gris, conduisant une charrette, flanqué d'un groom. Alors, que faisait-il là? Et, furieux d'être venu, n'osant sor-
tir, il écoutait la conversation niaise, se vengeant du martyre que souffrait son orgueil par l'impertinence de ses regards.
— « A propos, » dit tout d'un coup M. Boris en lui frappant sur l'épaule, « te souviens-tu de Faunières? »
Achille se rappelait bien ce grand garçon, fleur d'asphalte parisienne, travailleur à lubies, dont il avait tant envié, autrefois, le bagou facile et l'art de faire valoir ses connaissances; mais ce soir-là il était mal disposé pour les souvenirs de collège, où la bienveillance impertinente de M. Boris semblait vouloir l'enfermer; aussi répondit-il en fronçant les sourcils :
— « Faunières !... Faunières !... »
— c( Hé ! oui, tu ne connais que ça. En voilà un qui a marché ! Dans le journalisme, aujourd'hui. Il a un laquais et un petit coupé. Il s'est taillé une spécialité : la politique étrangère. Tu vas le voir ce soir, Décot l'amène. Tiens, les voilà! »
Achille tourna les yeux vers la porte par où les deux jeunes gens venaient d'entrer.
Décot, très mondain, faisait le tour du salon, saluait tout le monde. Faunières était venu en redingote. Il s'était arrêté dès l'entrée et causait familièrement avec une jolie blonde renversée sur un pouff. Puis il traversa le salon, dévisa-
géant toutes les femmes de ses grands yeux cyniques.
Quand il arriva au boudoir, M. Boris se précipita au-devant de lui.
— « Arrive donc, animal, on n'attend que toi pour s'amuser. »
Sans s'émouvoir de cet accueil chaleureux, le journaliste écarta largement les pans de sa redingote, s'assit sur le divan, les jambes écartées, et considéra en bâillant la pointe de ses bottes légèrement tachées de boue.
La musique venait de reprendre. Quatre ou cinq jeunes gens, tenant en main de petits carnets, accoururent réclamer leurs danseuses. Elles sortirent du boudoir aux bras des cavaliers, en jetant un coup d'œil à la glace.
Achille demeura en tête à tête avec Faunières.
Il lui était reconnaissant de son sans-gêne. C'était comme une vengeance des dédains dont lui-même souffrait, et il se mit à causer avec son ancien camarade, décidé à lui faire la cour.
— « Tu les traites de haut, » commença-t-il en montrant Boris qui s'éloignait.
— « Peuh! » dit Faunières « parce que je sais leurs petites histoires. C'est un salon de hannetons. »
— « Comment ? »
— « Ils se tiennent tous. »
UN DE NOUS ii
Et comme Achille riait de bon cœur :
— « Ah çà! » continua-t-il, « est-ce que tu crois à la diplomatie, toi ? Autrefois, passe encore : il fallait de l'initiative; mais maintenant, avec le télégraphe ! C'est le coup de sonnette de tous ces larbins-là. Fais-moi donc le plaisir de les regarder. Tiens, ce grand noir, chauve, avec des moustaches en croc, qui demande du thé à l'oreille, tu l'aurais bien pris pour un serveur, n'est-ce pas? Eh bien, c'est un secrétaire d'ambassade. Et ce petit Anglais roux, avec des yeux verts et des dents dehors, qui bredouille je ne sais quoi sur le Foreign-Office, lui trouves-tu l'air perspicace, par hasard? C'est un têtu, qui retroussera ses manches pour cogner, plutôt que de céder sur la consigne. »
— «Bravo ! » dit Achille; « mais les femmes...»
— « Oh ! les femmes, » reprit Faunières avec un rire piteux. « Mais, non, pourtant, ne soyons pas mauvaise langue. Il y en a une ici, et une maîtresse femme encore. »
— « Qui donc? »
— « Madame Weslowska. »
De sa place, Achille pouvait apercevoir la mère de Boris. Elle était assise sur un divan auprès d'un monsieur très décoré, qui lui parlait bas, mystérieusement. Jeune encore, elle poudrait ses
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cheveux, d'une blancheur immaculée au-dessus de ses sourcils très noirs.
— « Ah ! celle-là ! » continua Faunières en faisant bouffer ses cheveux d'un air inspiré. « Regarde cette tête tranquille, ce silence d'expression. Eh bien, c'est une femme extraordinaire. Elle a eu des amants comme on a des diamants — les femmes de son rang se doivent cela — une vie toute en amours, en scandales, en coups de pistolet. C'est une désordonnée; pas comme nos Parisiennes, Félicia, Georgine, avec des attaques de nerfs, des convulsions, des grimaces de Salpêtrière. Non, cette longue orgie c'était le développement de sa nature slave. Elle a été devant elle, sans une pudeur, sans un frisson de peau, et elle a broyé. »
Achille ne pouvait détourner les yeux de cette femme, vraiment femme, tragique comme un champ de bataille sous la neige, et qui couvrait aujourd'hui tant de passions assouvies de la majesté de ses cheveux blancs.
Mais Faunières n'avait pas achevé son dithyrambe :
— « Elle a brûlé aussi ! Il y a une certaine histoire d'un château héréditaire, où son mari a voulu la flamber vive avec un amant. Ah ! dans ce temps-là, le comte Weslowski ne savait pas le compte de sa fortune. Aujourd'hui, j'imagine
UN DE ISOUS 43
qu'il se mord les doigts en songeant à son domaine de Tcheboksary. On dit que tout ce luxe cache des embarras d'argent. Les créanciers hurlent derrière les portes, et on ne sait pas trop comment payer la dot de la petite Stéphanie. »
— « Boris a une sœur? » demanda Achille. ' — « Il ne t'a pas présenté ? »
— « Il y a songé, vraiment ! »
— « Tiens, » continua le journaliste, « c'est cette jolie fille, avec un front bas, des cheveux ébouriffés et une taille amoureuse qui danse là-bas avec cette espèce de gymnasiarque. Elle est fiancée à de Mirolles, — un zéro que tu as dû voir traînersur quelque tabouret. C'est un joli choix que les parents ont fait là, et j'attends avec impatience le dénouement de ce mariage. Il faut être fou, pour allumer cette fournaise, sous cette poupée de cire. »
Et il lorgnait la belle Stéphanie en caressant sa barbe de bouc.
Malgré son accent détaché, il était flatté de l'attention d'Achille; aussi, après un silence, il reprit complaisamment :
— « Imagine-toi que samedi dernier, après la soirée, nous soupions ici, en intimes : les maîtres de lu maison, de Mirolles, moi, et une famille anglaise que je ne vois pas ce soir. Au Champagne, la petite Stéphanie nous conte que, le matin, elle
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était dans la cuisine, toute déshabillée, ses cheveux dans la figure, comme ça — il fallait voir son geste — fabriquant je ne sais quelle atroce pâtisserie de son pays dont on te fera manger tout à l'heure. On sonne. C'est le boucher. Ma princesse prend le tablier de la cuisinière, empoigne un plat et va ouvrir. Le boucher pose sa viande et reste là, à la regarder. « Qu'est-ce vous attendez ?» — « Je vous trouve gentille. » — « Et moi aussi je te trouve gentil ! » Le boucher ne fait ni une ni deux, il l'a prend par la taille et l'embrasre partout. Elle l'a trouvé charmant, elle répétait : « Il sentait bon la viande! » Si tu avais vu l'effet! Toute la famille anglaise a piqué une tête dans les assiettes, madame Weslowska a ri aux éclats. De Mirolles faisait un nez!... »
Et Faunières, se renversant sur le canapé, répétait, avec un petit gloussement qui lui servait de rire :
— « Stéphanie... le boucher... Idylle! »
— « Présente-moi, » dit Achille enthousiasmé. La valse venait de finir. Stéphanie retournait
s'asseoir, au bras de son cavalier, les yeux animés, la poitrine battante.
— «Je vous présente M. Barrois, » dit Faunières familièrement. « Accordez-lui quelque chose. »
Stéphanie toisa Achille de la tête aux pieds.
UN DE ISOUS 45
— « J'ai tout promis, » dit-elle en fermant son éventail.
Achille s'inclina, pourpre, sous le regard fat que lui jeta le bel Espagnol, et s'éloigna.
— c( Elle ment, » dit Faunières, «mais consoletoi. 11 n'y a rien à faire d'elle quand Poujol est là. De Mirolles est plus à plaindre que toi. »
Et, laissant son camarade, il se dirigea vers les tables de jeu.
Achille profita du cotillon pour sortir.
Dans l'antichambre, Décot, enveloppé d'une pelisse, allumait un cigare.
— « Ça va bien ? » dit-il en tendant la main à son camarade. « Où étais-tu donc? je ne t'ai pas aperçu de la soirée. »
Il lança une bouffée, remit son étui dans sa poche et dit d'un ton protecteur :
— « Ma femme m'attend en bas, dans sa voiture. Je t'emmène. Nous te déposerons en route. »
— « Ta femme? » dit Achille un peu étonné.
— « Oui, la petite Bergère, des Folies. Elle est venue me prendre en sortant de sa boutique. »
Le boursier n'était pas fâché d'avoir un témoin de sa bonne fortune. De son côté, Achille, heureux d'approcher une étoile de théâtre, craignait, par amour-propre, de marquer trop d'empressement. 11 dit donc, avec un détachement dont il fut assez content :
— « Allons-y. »
La nuit piquait. En grande houppelande, les mains dans les poches, les cochers causaient sur le trottoir. L'enfilade brillante des équipages se prolongeait jusqu'au détour de la rue, projetant sur la muraille des clartés de lanternes.
Décot s'approcha d'un coupé élégant, arrêté presque devant la porte, et Achille, ~ à travers les zigzags dont une petite main impatiente avait rayé le brouillard de la glace, — aperçut un reflet d'étoffes blanches et roses que l'ouverture de la portière mit en révolution.
— (( Monte, » dit Décot, en prenant son ami par les épaules.
La présence d'un tiers n'empêcha point la petite diva de témoigner sa mauvaise humeur.
— « Vous moquez-vous de moi, Albert? » ditelle d'une voix tremblante de colère. « Me faire at~ tendre une demi-heure à la porte, par un froid pareil ! «
— « Je tenais les cartes, » dit le boursier poui^ s'excuser, « et, j'avais beau faire, la chance ne tournait pas. »
— « Il ne fallait pas jouer, dit Bergère. » Et, après un silence :
— « Faites-moi reconduire chez moi. »
— c( Gomme tu voudras, ma chère enfant, » ricana Décot.
UN DE rsous 47
Puis, se tournant vers Achille, visiblement gêné :
— « Madame a ses nerfs, » fit-il en haussant les épaules.
L'actrice s'était jetée dans le fond de la voiture, si bien emmitouflée dans ses fourrures qu'Achille ne voyait plus son visage. Décot, contrarié, affectait l'indifférence. Il lançait de temps à autre des phrases sur l'éclairage à l'électricité, les trous du pavé, la « fièvre du bâtiment ». Barrois répondait par des monosyllables. Il descendit au Palais-Royal et revint à pied par les ponts.
'— «J'aurais mieux fait de ne pas aller chez ces orgueilleux, » se dit-il dans un de ces rares accès de sincérité où il ne se trompait pas lui-même.
« Pourquoi me mêler à des fats qui me tournent le dos et que je méprise? »
Le souvenir de M""" Weslowska lui revint avec les récits de Faunières. Maintenant, hors de l'atmosphère troublante du bal, il la jugeait froidement. Somme toute, ce n'était qu'une femme adultère, mauvaise épouse, mauvaise mère, probablement. — ■ Et, par contraste, il songea à sa mère à lui, la petite vieille au bonnet lilas, qui finissait sa vie en tricotant pour les pauvres, à l'abri de son rideau de mousseline.
— « Ces gens-là ne sont pas même heureux ! » pensa-t-il.
Le boulevard , était désert, et Achille n'entendait que la résonnance de son pas sur la chaussée gelée. A présent, les souffrances que lui avaient causées l'accueil de M. Boris et le refus de sa sœur lui semblaient ridicules. Ridicule aussi l'envie de la bonne fortune de Décot. Et il eut la sensation nette de la vanité de ces joies, qu'il avait si souvent rêvées !
Au haut de la côte, sa résolution était prise :
— « Allons, » dit-il, « je rouvrirai mes livres, je travaillerai, je serai peut-être « quelqu'un, » un jour.
Et la pensée de rentrer en victorieux dans ce monde, qui, aujourd'hui, le repoussait, lui mettait un sourire sur les lèvres.
Jours de travail ! seuls jours où j'ai vécu î 0 trois fois chère solitude!
Dieu soit loué, j'y suis donc revenu, A ce vieux cabinet d'étude!
Assis devant son bureau, en robe de chambre, le front dans la main, Achille relisait la Nuit d'octobre. Ces quatre vers l'arrêtèrent.
Enfant du peuple, il gardait, sous un vernis de scepticisme, une âme sentimentale comme les romances que sa mère chantait, grosse de lui, en poussant son aiguille. Combien il avait souffert, au collège, à cause de cette candeur naïvement étalée ! Les railleries des camarades avaient corrigé sa franchise, mais sans émousser la sensibilité de son cœur; même ses attendrissements étaient devenus plus touchants, à cause du mys-
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tère. Il les avait cultivés comme une supériorité d'âme par des lectures mélancoliques, copiant de sa main Gilbert, Millevoye, Hégésippe Moreau, et composant des élégies, en grand secret, dans le genre poitrinaire. S'il eût hérité de l'activité robuste de son père, ces aspirations tournées vers le désir de créer auraient peut-être fait de lui un artiste ; mais la prédominance exclusive du tempérament maternelle condamnait à demeurer, toute sa vie, dans le vague spéculatif, et cette attente découragée de ce qui ne vient pas. Donc, ce jour-là, sans chercher s'il souffrait d'orgueil ou d'amour, il avait apporté au poète favori l'offrande de son tourment. Mais, cette fois, ce ne fut pas la maîtresse inconstante qui vint, les bras lassés, lui ouvrir la porte des rêveries. Sa pensée surprise s'attacha sur ces vers, si souvent lus des yeux, et dont il n'avait jamais goûté la mélancolique consolation :
... Pauvre réduit, murs tant de fois déserts, Fauteuils poudreux, lampe fidèle, 0 mon palais, mon petit univers!
Ainsi, celui qui avait connu tous les triomphes, aimé Lucie, Sand, Malibran, Ninon, Lydia, Belline, toutes les grandes dames qui traversent ses poésies, masquées de leurs initiales comme d'un domino, donnait le même conseil que cette voix
qu'Achille entendait dans son cœur lui crier : Travaille!
— (( C'est ma muse qui me parle ainsi, » pensat-il. « Écoutons-la. »
Et il ferma le livre.
Depuis l'adolescence, au fond de tous ses rêves, il trouvait un immense désir de bonheur. Il l'avait souhaité sans attente, sans effort. Il s'était proposé sa découverte comme le but de la vie ; il avait poursuivi sur diverses routes des fantômes à son image, et c'était la première fois qu'une lassitude inconnue l'invitait à s'arrêter et à réfléchir.
Toute l'histoire de son cœur se déroula devant ses yeux.
Son plus vieux souvenir de tendresse était pour une belle fille qu'il avait vue chez ses parents, lui tout petit garçon, elle dans la vingtième année et dont il avait souvent caressé les bras nus, à sa toilette. Il baisait secrètement les chaises qu'elle venait de quitter, les gants qui gardaient le moule de ses doigts; il mangeait des mêmes plats que son amie, et rougissait de honte quand elle l'appelait « mon mari ». Vers quinze ans, il avait adoré pêle-mêle les étoiles, les soleils d'automne, les héroïnes des romans et les valses des pianos qui, pendant le silence de l'étude, arrivaient par le vasistas, avec le parfum bourdonnant des marronniers. Puis, son rêve se précisant sans prendre
encore le contour des formes réelles, les corps de statues, rigides et froids, lui avaient fait battre les tempes. Alors il avait parcouru les musées, regardant à la dérobée, à cause de la foule, les Vérités aux seins aigus, les Dianes courant sur un pied, les Vénus accroupies ; et, sans savoir pourquoi, il aurait désiré se trouver seul avec elles . Ses camarades l'instruisirent. Il apprit en même temps, ce qu'il faut entendre précisément par le mot « maîtresse », lu jusque-là avec un trouble incompréhensible, qui était un avertissement.
Des scrupules religieux, le manque d'argent, et une timidité native l'empêchèrent longtemps de s'instruire davantage; mais quand il fut sorti du collège, et que l'indépendance d'une vie nouvelle lui eut ouvert la liberté de la rué, il s'irrita contre sa niaiserie, résolut de profiter des occasions, s'assigna des termes.
Les bonnes fortunes de ses amis ne le tentaient pas. Faire une cour de huit jours, sur un canapé de brasserie, à une verseuse qui buvait des (( fines » et disait des gros mots, pour l'emmener enfin, un soir, grognon, à moitié grise, et payer le lendemain la note du coiffeur, lui paraissait une profanation sacrilège de sa jeunesse. La plus fugitive des liaisons n'allait pas pour lui sans quelque poésie. S'il n'osait exiger la fidélité, il
\oulait au moins les apparences de Tamour. Aussi, ne croyant pas qu'un percement de boulevard eût suffi pour chasser les grisettes de la surface du monde, il s'obstinait à la recherche de Mimi Pinson. Il ne la rencontra pas et finit, de lassitude, par prendre, un beau jour, sur un banc de square, une pierreuse qui le mena où elle voulut, et le renvoya fort désillusionné.
*€ette déception sensuelle, qui pouvait l'éclairer, l'affola. Il imagina que les conditions de l'expérience, non l'attente exagérée, avaient causé son écœurement. Si de tels bonheurs suffisaient à d'autres, lui, grâce à Dieu, réclamait de plus grandes délicatesses. Et il considéra les jouissances du luxe et de l'orgueil comme des éléments inséparables de l'amour.
C'est alors qu'échauffant son désir à la lecture de Balzac, il avait rêvé les maîtresses de Rubempré, les marquises d'opéra, renversant leur taille dans la pénombre des loges, les courtisanes passionnées, pleurant aux pieds des poètes, toute la comédie humaine, drame d'amour et féerie ! C'était là, sous ces lambris dorés, derrière ces décors de théâtre, que s'étaient réfugiées les grandes amours, bannies, par la médiocrité de la vie, du reste de la terre; et, puisque la haute société était le dernier asile des passions, il s'était juré d'en forcer les portes.
54 UN DE ISOUS
...Maintenant, il se sentait dans une de ces phases de clairvoyance où la pensée, s'élevant au-dessus des aveuglements d'orgueil, embrasse, comme à vol d'oiseau l'étendue de la vie. Grise d'âme que tout homme traverse au sortir de Tadolescence, quand, les m.irages évanouis, la vraie lumière se lève sur la réalité des choses.
Avril soufflait dans les rues ces molles bouffées qui détendent les énergies. C'était le moment où les grandes maisons, barricadées contre Thiver, sentent fondre la buée de leurs vitres. Les fenêtres s'ouvrent, la verdure escalade les balcons, et, réveillé des léthargies de l'hiver, le petit peuple de la vie ambulante emplit les rues de son bourdonnement d'insectes. Aussi, quel entassement, le dimanche, aux gares de banlieue, si le soleil encourage les buveurs de lait de mai ! Des familles bourgeoises vont rouvrir les volets, clos depuis novembre, de quelque chalet perdu dans les arbres, aux portes de Meudon. On déjeune sans rideaux, dans la salle encore frileuse, et, par la croisée ouverte, midi charrie l'odeur capiteuse du jardin, l'âme des lilas qui s'envole. Les petites gens mangent en plein air, à deux pas de la station, sous la tonnelle d'un marchand de vin,
et se lèvent, entre chaque plat, pour une partie de balançoire, les messieurs en manches de chemise, les demoiselles la robe serrée entre les genoux. Et le soir tout cela revient, encombré de bouquets, roulé dans des châles, surchargeant les wagons, étourdissant de ses rires le sommeil de la banlieue, et jouant du cor de chasse sous les tunnels.
Dans le temps où il fréquentait le « beau monde, » Achille frôlait en haussant les épaules cette gaieté populaire. Et, lorsqu'il rencontrait un de ces couples endimanchés, la femme chargée de provisions, l'homme portant dans ses bras un marmot mal mouché, qui lui émiettait une galette sur sa redingote, la vulgarité de ces bonheurs lui semblait un ravalement de l'espèce humaine. Mais, depuis qu'un revirement brusque avait changé pour lui l'idéal de la vie, il se sentait au cœur une compassion un peu factice pour les humbles, et il revendiquait, en face de luimême, son titre d'enfant du peuple, oubliant de bonne foi qu'il revenait aux siens en transfuge.
Sa mère suivait cette transformation avec joie. Pieuse comme elle était, elle imaginait là quelque intervention d'en-haut, une grâce divine, descendant à l'heure décisive de la vie pour éclairer la conscience de son fils. Aussi, c'était dans le petit
ménage un renouveau de bonheur, une facilité inconnue pour le devoir de chaque jour.
Un dimanche matin, Achille ayant proposé de passer la journée à la campagne. M""' Barrois accepta joyeusement :
— « Si tu voulais, » ajouta-t-elle, « nous pourrions emmener Octavie. »
On en parla à M'"'' Genouille, et l'on prit rendezvous à la gare, pour éviter les cancans du concierge et des voisins.
Octavie vint, tout en piqué blanc, avec des rubans noirs à la taille et sur son chapeau. La peur d'être en retard lui avait donné des couleurs, et Achille la trouva presque jolie. Dans le chemin de fer, il s'assit en face d'elle : le courant d'air ébouriffait ses tempes, et, quand elle regardait passer la campagne, il voyait sur son cou trèsblanc l'ombre légère d'une dentelle.
Ils descendirent à Chaville. Et, tout de suite, sur la route qui mène au bois, ils marchèrent par couples, les jeunes gens l'un près de l'autre, les deux mères à quelques pas, par-devant. Pour gagner les futaies, il fallait, après la grande rue, tourner à gauche et gravir entre des restaurants et des potagers un sentier bordé de sureaux. Puis ils suivirent une de ces grandes routes pavées qui, dans le temps du Marly, portaient les carrosses du roi, — voies ruinées, rongées d'herbes,
dont la sonorité n'est plus réveillée que par le cahotement des baquets de bûcherons. Le chemin montait jusqu'au sommet de la colline. Du faîte, ils découvrirent un cirque de vallons boisés. Des frênes, des châtaigniers faisaient taillis, dominés de place en place, régulièrement, par un baliveau blanc, des têtes de modernes, et la taille gigantesque d'un antique. Un étang, obliquement touché du soleil, étincelait à travers les feuilles. Ils s'étaient arrêtés, regardaient.
— « Quel dommage ! 11 n'y a pas de canot ! » s'écria M°"^ Genouille. « Gomment se fait-il que pas un restaurateur n'ait songé à établir là une île champêtre ? »
— « J'aime mieux cette solitude, » dit Achille, Et, se tournant vers Octavie :
— (( N'est-ce pas qu'il ferait bon, le soir, venir s'asseoir ici et regarder au fond de l'étang s'allumer les étoiles? »
— « On risquerait bien de prendre froid, » répondit-elle.
Ces dames étaient fatiguées; elles s'assirent, et ]^me Barrois invita les jeunes gens à descendre jusqu'à la mare pour cueillir des roseaux.
Ils passèrent sur un pont de branches vermoulues, jetées d'un talus à l'autre. A un endroit, la terre était battue, toute fangeuse, piétinée par les bestiaux qui venaient boire ou se baigner. Une
planche, soutenue par deux étais, avançait dans l'eau et servait au vacher pour abreuver ses bêtes. Tout près un nénuphar, porté sur sa collerette flottait à fleur de mare.
Il lui ofl'rit d'aller le cueillir. Elle le regardait <:lu fossé, appuyée contre un arbre. Le vent, glissant sur les roseaux, découvrait de mousse une partie de la mare, et, sur le fond sombre du miroir, Octavie voyait le paysage réfléchi à l'envers avec les arbres, les collines, le mouvement des nuages, sa toilette blanche et Achille, qui semblait dans l'eau penché vers elle.
Il revint, la fleur entre ses doigts, et voulut la glisser lui-même dans le corsage de la jeune fille. Elle le laissa faire en rougissant, puis ils s'assirent en silence, et Achille tira sa blague à tabac de sa poche.
— « C'est votre m.ère qui vous a brodé cela ? » demanda Octavie en regardant le petit sac noir et or, rayé de rouge.
— « Non, » dit Achille, « c'est une dame. »
Il l'avait achetée dans une boutique. Il fumait sur le dos, le regard noyé. Maintenant, le soleil remonté n'éclairait plus que le haut des collines, laissant l'étang dans l'ombre et noircissant les verdures. Un souffle de vent passa sur les roseaux.
La jeune fille frissonna :
— « Remontons, » dit-elle, « nos mères pourraient s'inquiéter à la fin. »
Le soir, en se couchant, Octavie repassa toute la journée dans sa tête. Elle se rappelait les mots qu'Achille avait prononcés, ses attitudes, ses moindres gestes. L'histoire de la blague lui gâtait son bonheur. Quelle femme se croyait donc le droit de travailler pour lui, quand elle-même n'osait rien lui offrir! Et elle s'effraya de sa jalousie.
— « Que sera-ce donc, » soupira-t-elle, « quand il se mariera ! »
Elle ne soupçonnait pas les projets de M™^ Barrois. Aussi, un mois plus tard, quand sa mère lui annonça que la voisine était venue la demander en mariage pour Achille, la tête lui tourna, et, tout le sang affluant au cœur, elle tomba par terre.
Le jeune homme se présenta dans la soirée, en habit noir, accompagné de sa mère. Octavie, encore très émue, ne put se lever du fauteuil où elle était assise. Il s'approchait pour lui baiser la m.ain, cérémonieusement ; mais M""" Barrois les poussa dans les bras l'un de l'autre.
— « Pas tant de façons, mes enfants. Dans mon pays, les promis s'embrassent. »
Mil
La noce eut lieu le mardi, 8 mai, par un beau temps.
Dès dix heures du matin, les six landaus à guides blanches, conduits par des cochers en chapeaux de soie, gantés de filosel le, très renversés sur leurs sièges, faisaient beaucoup de bruit devant la porte. Ils déposaient les invités sur le trottoir et retournaient au grand galop chercher d'autres convives, — car la noce comprenait en tout dix-sept personnes, venues des quatre coins de Paris, mais principalement de la rue des Lombards et du Marais.
Toutes les minutes, une nouvelle voiture dérangeait par un « oh ! » lancé du haut du siège, les marchandes des quatre- saisons arrêtées sur la chaussée. Alors les femmes en madras, poussaient plus loin leurs brouettes, et le commis-
sionnaire du quartier, la main à la casquette, se précipitait pour ouvrir la portière.
Les couples se faisaient des politesses avant de descendre. Ils traversaient, souriant entre eux, la double haie de badauds et de fournisseurs, puis s'engouffraient dans l'escalier, les dames suspendues aux bras des cavaliers, s'arrêtant aux paliers pour réparer leurs ajustements, et n'osant pas, à cause de leurs gants, toucher la rampe.
On avait ouvert à pleins battants les deux appartements du mari et de la fiancée ; des fauteuils s'offraient. Comme on ne se connaissait pas, la noce restait assise, sans parler, attendant le départ. A la fm, le garçon d'honneur de la mariée, un jeune homme brun qui voyageait « dans la droguerie», arriva, une pancarte à la main, et, de la voix dont il aurait crié au feu, lut l'ordonnance des voitures.
— ((Première! Madame Achille Barrois, Madame Barrois mère. Monsieur Vigouroux !
Par la porte ouverte, on vit passer Octavie, au bras d'un monsieur très gris, très doux, qui portait des favoris de magistrat. Le défilé commençait. En bas, les badauds guettaient le passage de la mariée, et la concierge, ayant crié :
— (( La voilà! »
Il se fit un mouvement de curiosité qui menaça de barrer le passage.
UN DE PsOUS 63
Octavie traversa le trottoir, les yeux baissés. Ses cheveux, qu'un coilTeur avait ondulés, la vieillissaient. Le chignon, trop lourd, faisait saillir le fil de fer de la couronne. On trouva généralement qu'elle manquait de grâce et que « le blanc ne l'avantageait pas. »
En revanche, la toilette de M""" Genouille conquit tous les suffrages. Derrière la mariée, elle et Achille formaient un couple élégant, qui semblait dépaysé dans le reste de la noce.
La mairie et l'église n'étaient pas loin. Les voitures, ayant pris la file, galopèrent au milieu de la chaussée, sur le pavage des tramways, avec un grand bruit de sabots et de roues. Le cocher de la mariée faisait caracoler ses chevaux, qui portaient des fleurs d'oranger au frontal, et les flâneurs s'arrêtaient pour voir passer la robe blanche.
Perdue dans son voile, Octavie écoutait d'une oreille distraite le monsieur aux favoris gris l'entretenir des effets désastreux pour le petit com-^ merce de « centralisation des nouveautés ».
Dans la seconde voiture, Achille, assis près de sa belle-mère, regardait d'un œil terne la foule circuler sur les trottoirs. Et il se surprenait à lire les enseignes connues des boutiques. Après l'opticien il y avait une buvette, puis un coiffeur, puis... puis... En l'absence de tout sentiment et
de toute pensée, il ne pouvait s'habituer à l'idée qu'on le mariât, et il faisait un grand effort pour parler et pour se coller sur la figure le masque de circonstance.
Le reste de la noce était assis aux glaces, bien en évidence. Tous avaient sur la figure la fierté d'un luxe inaccoutumé. Ils interrogeaient les passants de ce regard qui demande l'envie. Et pour juger de l'effet, ils se penchaient, dans les tournants, par les portières.
Achille aurait désiré ne pas se marier le même jour à la mairie et à féglise; mais la plupart des invités étaient « dans les affaires », et il avait fallu sacrifier le bon ton aux occupations vulgaires de fentourage. Il était donc près d'une heure, quand, les cérémonies terminées, on remonta en voiture pour prendre au grand trot le chemin du restaurant.
On avait pris rendez-vous dans un établissement du bois de Boulogne, où le déjeuner fut servi au premier étage, avec une bouteille de tous les vins par quatre, et beaucoup d'apparat. Par les fenêtres, on apercevait le lac avec, dessus, des canards et de petites embarcations où des messieurs ramaient en manches de chemise.
Vers quatre heures, le jeune ménage s'éclipsa, sans prévenir personne, ce qui choqua quelques personnes de la société, ignorantes des beaux
usages. Mais comme le repas avait été copieux, et que les deux familles s'étaient réciproquement complimentées dans les toasts, tout le monde se trouvait d'assez belle humeur. M'"'^ Genouille faisait rage au billard. Assise sur un divan, les jambes croisées, elle tenait tête aux propos des hommes, en fumant des cigarettes. Cette audace demi-mondaine acheva de lui donner, sur les honnêtes bourgeoises, une supériorité que les dames déclarèrent de mauvais ton, mais dont, au fond, elles enrageaient.
Enfin, après un goûter, on remonta dans les voitures, par quartiers, les jeunes couples émoustillés, pressés de rentrer chez eux, les personnes d'âge alourdies par une digestion difficile, les enfants songeant au plaisir fini, à la classe où il faudrait retourner le lendemain, les livres sous le bras, avec l'angoisse du devoir inachevé, de la leçon mal sue...
Le train filait dans la campagne, sur qui baissait le jour. Assis dans la même stalle, les mariés regardaient glisser les poteaux du télégraphe et, comme un pan de décor, les maisons des aiguilleurs entourées d'un jardinet, où des femmes, debout, un drapeau à la main, ouvrent la voie à la machine. Gênés par la présence d'étrangers, les deux jeunes gens ne se parlaient guère. Au bout d'une heure, le conducteur annonça Saint- Remy.
— « C'est ici, » dit Achille.
Et il tendit la main à Octavie, qui, pour descendre, s'appuya sur son bras.
La nuit était tout à fait venue. Par-dessus la barrière de la voie un homme à casquette galonnée appelait les voyageurs pour Dam pierre. Ils le suivirent et montèrent dans la vieille pa-
tache, tandis que le train sifflait et reprenait sa course.
Ils étaient seuls dans le coupé de la voiture vide. Un artilleur en congé escalada la banquette, les bêtes partirent.
Saisis par cette course de nuit, les mariés se taisaient tous deux, avec la vague inquiétude de l'heure noire et du pays inconnu. Octavie s'était appuyée contre l'épaule d'Achille, la taille entourée de son bras, si franchement amoureuse, que, de cette figure inclinée, il distinguait seulement la coquille de l'oreille, rosant l'obscurité des cheveux. Une compassion lui venait à voir cette créature, ainsi abandonnée, livrée entre ses mains. Ce n'était pas ce vif transport, ces caresses de possession qu'il s'était figurées quand, autrefois, il rêvait les troublantes sensations de cette heure unique. C'était un mouvement recueilli, grave comme une tendresse d'adoption, qui, lorsqu'il parlait, lui mettait sur les lèvres bien moins des « Ma chérie » que des « Pauvre petite ! »
A présent, la voiture sortie du bois, roulait au milieu du chemin élargi, sautait sur les pavés qui annonçaient le village. On passa devant la grille d'un parc immense, blanchissant sous la lune. Elle était au bout de toutes les avenues, et, dans le brouillard flottant du soir, décrivait comme un cercle lumineux qui montait, en s'é-
îargissant, de la pelouse au ciel. Un peu plus loin, l'ombre du clocher barra la clarté de la route. Puis la patache s'arrêta devant une auberge de campagne, dont les volets fermés laissaient filtrer des rayons de lumière.
L'hôtesse vint au-devant des voyageurs, un chandelier de cuivre à la main, et, par un escalier de bois, les conduisit à la chambre qui leur était destinée.
Ils s'assirent en face du feu, dans des bergères, Achille tendait les doigts à la braise, et réchauffait entre les siennes les mains d'Octavie. Puis ils entamèrent une conversation vague, qui effleurait tous les projets, tous les souvenirs, sans autre but que d'éviter les silences. D'un mot, d'un geste, Achille craignait d'effaroucher la jeune femme, et, à cette minute décisive, il s'étonnait de se trouver pris, sans une phrase préparée, au dépourvu.'
Des souvenirs de livres, qui lui revenaient en mémoire, achevaient de l'égarer, loin de l'instruire. Il aurait préféré une confidence intime, faite en une heure d'expansion par un ami. Mais il n'avait interrogé personne, dans la crainte du ridicule.
A la fin, comme Octavie, tombant de fatigue, ne répondait plus, il lui demanda si elle se trouvait malheureuse d'être à lui pour toujours.
70 UN DE JNOUS
— « Oh! non! » répondit-elle. « Mais je suis bien lasse. »
Il insinua :
— « Il faut vous reposer! »
Elle hésita un peu, puis dit :
— « Vous avez raison, j'ai besoin de dormir. » Elle semblait si calme, qu'il eut honte de son
trouble, et, la prenant par la taille :
— « Je serai donc votre femme de chambre. » Mais elle se mit à rire.
— (( Oh ! vous ne sauriez pas. »
Il était un peu vexé qu'elle lui supposât tant d'ignorance. Mais le moment semblait mal choisi pour des confidences rétrospectives; d'ailleurs, c'était par innocence, non par ironie, qu'elle parlait. Et, se dirigeant vers la fenêtre, il se mit à battre la chamade sur la vitre.
Derrière lui, il entendait le froufrou tombant de la robe d'Octavie, et le bruit de la chaise où elle installait ses vêtements, bien en ordre, comme la veille au soir dans sa chambre de jeune fille. Enfin, quand le craquement du vieux sommier l'eût averti qu'elle venait de mo.jter dans le lit, Octavie ne parlant toujours pas, il se retourna, tira le rideau sur la fenêtre, éteignit la lampe.
Le jour rentré dans la chambre dessinait vaguement sur le parquet bien lavé les brode-
ries déformées des rideaux; une lumière tombait d'aplomb sur la jupe accrochée au pied du lit, et, dans la cheminée pleine de cendres, achevait d'éteindre la rougeur des bûches.
Réveillé, auprès de sa femme endormie, Achille songeait. Il s'étonnait de ne point goûter l'extase, si longtemps rêvée, du réveil à deux, le matin, sur le même oreiller. Au fond, il en voulait à Octavie, alarmé par cette ignorance qui avait supprimé les pudours. Sans imagination, disposée d'à- ance à toutes les choses qui se font, elle ne s'était point révoltée à l'idée d'admettre un homme dans son lit, du moment qu'on les avait mariés et que c'était l'usage. A cette heure, Achille souffrait de son entier abandon, de l'étreinte instinctive de ses bras. Il ne pardonnait pas à sa docilité amoureuse d'avoir abaissé d'un coup toutes les barrières : des nausées l'eussent rendue plus poétique.
Et pourtant, quand il contemplait cette faiblesse, abandonnée à sa garde, à la voir affaissée, si pâle, la honte de son ingratitude lui serrait le cœur.
Elle s'éveilla comme il la regardait:
— « Vous pleurez ! » dit-elle.
Alors, il la prit dans ses bras, la couvrit de baisers en lui donnant des noms tendres, parlant de sa passion sans efforts.
Après déjeuner, comme ils descendaient pour la promenade, ils entrèrent dans la cuisine.
Tout seul au coin de la grande table, polie par les coudes des dîneurs, un petit napolitain mangeait sa soupe, dans le jour verdâtre de la croisée. Près de lui sa mandoline était posée sur la table.
— « Tu sais jouer ? » dit Achille, en faisant vibrer les cordes de l'instrument avec son pouce.
L'enfant fit oui, de la tête.
— (( Il faudra nous chanter quelque chose, ce soir, près du poirier, sous la fenêtre. »
— « C'est le protégé de madame la Duchesse, » dit l'aubergiste. « Elle le fait venir tous les ans, pour sa peinture. »
Ils sortirent de l'auberge, suivirent la grande route, passèrent devant le parc.
Au jour il perdait l'aspect mystérieux du clair de lune, et, avec sa grande façade, ses fenêtres larges ouvertes, prenait un air de joie sereine, opulente, qui faisait rêver d'une vie châtelaine, "d'une hospitalité accueillante et riche, de réveils ensoleillés dans des chambres confortables, avec la sensation tiède de la vraie campagne, aperçue par une fenêtre de boudoir.
Quand ils revinrent, le soir, au crépuscule, regardant l'occident clair, déjà troué d'étoiles, elle
marchait les mains jointes sur son bras, pesante de lassitude et de tendresse.
Ils soupèrent dans leur petite chambre, et, de temps en temps, ils se penchaient pour s'embrasser, par-dessus la table. Puis il la prit sur ses genoux, lui conta tout bas à l'oreille les choses qu'il croyait avoir sur le cœur, et il s'attendrissait au son de sa propre voix. Il lui promettait une constance éternelle, lui expliquait son âme. Elle pardonnerait à ses tristesses sans cause et à ses désirs d'enfant. Elle l'aimerait comme une mère et comme une épouse. Il voulait qu'elle eût la curiosité de ses ambitions, qu'elle le soutînt, le devinât.
Perdue dans son amour, Octavie le laissait parler sans répondre. Elle s'imbibait de ses paroles, de ses baisers. Ils jouissaient du calme de leurs sens alanguis et de l'obscurité de la chambre.
Vers dix heures, trois accords de mandoline résonnèrent dans la nuit douce. Les huit cordes vibraient sous la coquille avec un bruit de gouttes tombées de la roue d'un m^oulin. Achille entraîna Octavie vers la croisée, et ils regardèrent.
Appuyé sur la jambe gauche, la droite légèrement repliée, le manteau traînant dans l'herbe, l'enfant chantait la tête levée. Sa voix, portée
par raccompagnement léger, montait très pure.
Ei mi dicea che avria sfidato,
Per ottenermi, tutto il creato ;
Che nel mio sguardo, nel miosorriso,
Stavan le gioie del Paradiso;
E mentre al core cosi parlava,
Ah! non mi amava, no, non mi amava !
Et il secouait ses cheveux lourds, répétant, toujours plus bas la plainte de l'abandonnée.
Ah! non mi amava, no, non mi amava...
Octavie se serra contre son mari. Cette musique lui rappelait un air italien qu'une demoiselle du premier cours avait chanté à sa pension, pour la fête de la Directrice.
— « Écoute », dit Achille.
Il regardait la nuit bleue. Au delà de la cour, il entrevoyait des cimes d'arbres escaladant le coteau, et, derrière, la blancheur montante de la lune. Il rêvait aux nuits méridionales, pleines de duels et de sénérades, aux voix amoureures qui se répondent de la vieille porte basse à la jalousie entr'ouverte, aux œillets rouges qui tombent des balcons, aux amants drapés, coiffés de feutres sombres, qui s'égorgent sous les fenêtres de leurs maîtresses, aux seiioras en mantilles qui jettent pour eux l'échelle de soie, tandis que l'amant dédaigné est dans l'ombre, guettant son
rival, les dents serrées, un poignard à la main. En bas, l'enfant continuait.
Mi prometteva cento esultanze Chein me destavan mille speranze, Tutta di fiori la vitaornata!
Non avea core che [ler amarmi; Con i suoi detti di m'ingannava!...
Ah ! non mi amava, no, non mi amava I
Et il s'en alla, la mandoline à l'épaule, les larmes aux yeux, songeant à la petite fiancée d'Atine à qui d'autres, maintenant qu'il n'était plus là, venaient chanter la sérénade.
Il plut à flots le lendemain, sans éclaircie, presque sans lumière. L'après-midi se traîna, pour Achille, longue et monotone. Le repas fini, quand il eut dorloté sa femme, il s'étonna d'être si vite rassasié de baisers et de n'éprouver plus qu'une vague lassitude au rapprochement des lèvres.
Pour tromper son ennui, il proposa une partie de dames.
— « Je ne sais pas jouer, » dit Octavie.
— « Je t'apprendrai. »
L'aubergiste monta un damier dont la moitié des pions manquants étaient remplacés par des fiches. D'innombrables cafés, renversés sur la planche, tachaient les cases. Ils roulèrent la table
près de la fenêtre. Achille expliqua le jeu, donna des exemples. Malgré ses efforts, Octavie comprenait mal. Elle jouait à tort et à travers, s'étonnait tout haut que l'on inventât pour s'amuser des jeux aussi difficiles.
A la fin, Achille impatienté brouilla la partie.
— « Que sais-tu donc? » demanda-t-il.
Elle ne connaissait que les dominos et la bataille.
— « Va pour les dominos. »
Et jusqu'au soir ils jouèrent. Octavie mouvait soigneusement le jeu, étalant sur la table ses doigts ronds, où l'alliance trop étroite faisait un bourrelet. Elle prenait ses dominos l'un après l'autre, les comptait tout haut, et, selon les hasards de la pose, répétait les plaisanteries classiques « blanc deux, six blancs », qu'elle avait apprises de son père.
Malgré lui, Achille se souvenait de parties semblables, jouées autrefois dans les brasseries avec des modistes. C'était le même sérieux, la même attention laborieuse, et il se demandait — comme sortant d'un rêve — s'il avait en face de lui quelque petite ouvrière, emmenée pour une partie de campagne, dérangée par le mauvais temps, ou si c'était bien là sa femme, celle à qui il avait tout promis, tout juré, le tête-à-tête de sa vie.
Depuis que le château de Courtades compte parmi ses trésors héréditaires le fameux Jupiter Olympien, le village de Dampierre est devenu lieu de pèlerinage pour les archéologues. Les badauds sont accourus derrière eux . C'est pour la curiosité bourgeoise un prétexte à franchir les grilles que le faubourg Saint-Germain ferme rigoureusement à Paris sur la vie de ses hôtes privilégiés.
Gomme la saison était frileuse, les touristes n'affluaient pas; aussi, le samedi, jour de visite, M. et M""" Barrois se trouvèrent seuls à la grille du parc. Ils étaient en costume de voyage, devant repartir le soir même pour Paris.
Ils montèrent une avenue, verte de la pluie récente. La terre rouge gardait l'empreinte des talons. Entre les troncs bruns et les arcs de feuilles
transparentes les perspectives du parc s'encadraient. La pelouse était spacieuse à faire camper une armée; les avenues assez larges pour livrer passage à un escadron, et, dans ce paysage aristocratique, Achille en veston clair, avec sa femme retroussée pour la crotte, avait le sentiment désagréable de son intrusion.
Ce fut bien pis dans le vestibule.
Ils regardèrent à peine la grande idole, distraits par le désordre élégant du portemanteau, et par les roulades d'une voix de femme que l'on entendait à travers les salles.
— « Ne pourrions-nous, » demanda Achille, « visiter l'atelier de madame la Duchesse? »
Le domestique hésita un instant, puis, s'étant assuré que les maîtres étaient sortis :
— « Montez par là, » dit-il en ouvrant l'escalier de service.
Pour entrer dans l'atelier il fallait écarter une tapisserie lourde. Dès le seuil, Achille se sentit caressé par une tiède chaleur, mélange de feu et de rayon de soleil, chargée de parfums de fleurs et d'odeurs d'essences.
Le jour, tombant par une large baie vitrée, faisait scintiller le lustre et les dorures des cadres; les murs, de ton neutre, renvoyaient comme des glaces des rayons blancs, qui accusaient les poses souples des plâtres ; et des châssis d'ébène drapés
UN DE WOUS 79
d'étoffes, soutenaient le long des murailles des tableaux signés de noms illustres.
Au centre de Tatelier, une toile, déjà avancée, attirait les regards.
— « Tiens » dit Achille, « le petit musicien. » Il était représenté à genoux, dans une chapelle, son chapeau à terre, les yeux levés vers une Madone, dont la tête se perdait dans l'ombre, et qu'éclairait par les pieds la lueur tremblante des cierges.
Près du chevalet, l'appui-main était posé contre une chaise basse, repoussée dans le mouvement d'une femme qui se lève. A côté, sur une petite table chinoise, il y avait pêle-mêle une palette, un faisceau de pinceaux, un couteau plat, un bouquet de violettes dans un vase, et une paire de gants très souples et très longs.
— « Puisque nous sommes là, » dit l'intendant avec mystère, « je vais vous montrer l'oratoire. »
Ils descendirent un étage, suivirent un long corridor. Une moquette étouffait les pas; les murs étaient garnis de peintures anciennes. Il y avait des vitraux aux croisées, que des portières coupaient. Au bout de la galerie, le domestique ouvrit une porte sculptée qui figurait une ascension au-dessus d'un ciboire. Achille et Octavie pénétrèrent derrière lui, saisis parle silence.
La chapelle tendue de velours noir, sans orne-
ments, sans larmes, s'éclairait par une verrière violette. Au fond, un portrait du Duc, voilé d'un crêpe, dominait une chapelle ardente, allumée sur un cénotaphe, et, au pied du cercueil vide, on voyait un prie-dieu de velours, brodé aux armes de la maison de Gourtades.
— « Est-il là? » demanda Octavie.
Achille ne pouvait détourner les yeux de ce coussin, où tous les jours « elle » venait s'agenouiller. Et à la pensée de ce deuil ducal, de cette veuve de vingt ans, restée dans la laine noire, il se sentait au cœur une pitié infinie. Ah ! comme « elle » avait dû souffrir quand « il » était tombé là-bas, héros du devoir, le nom de sa duchesse sur les lèvres, la cherchant du regard pendant sa courte agonie. Leur douleur semblait agrandie de toute la hauteur de leur fortune, et Barrois, en face de cette noble épreuve, s'abandonnait à rêver d'un dévouement imaginaire, où il aurait payé de sa propre vie ce bonheur réédifié...
On descendit par une tourelle qui ouvrait sur les derrières du château.
— « Voilà, » dit le domestique, « le chemin des serres. Ne partez pas sans voir les étangs. »
Ils s'égarèrent dans les charmilles, débouchèrent sur une pelouse d'herbe, si rase, qu'elle semblait une toile verte étendue sur un parquet.
Un groupe de messieurs et de dames en toilettes printanières causaient, assis dans une salle de verdure. On entendait des rires, et, de temps en temps, à des mots anglais, lancés par des voix d'hommes répondaient des voix fraîches des jeunes filles.
Achille et Octavie avancèrent avec précaution. Ils virent un large filet tendu par deux hampes rouges, coiffées de banderoles, qui séparait également un long rectangle, tracé dans l'herbe, à la chaux.
L'engagement venait de finir. Deux jeunes gens et deux jeunes filles, les joueurs, revenaient à petits pas vers le groupe assis des fem^mes. Ils avaient des toques voyantes, légèremenftnclinées sur l'oreille, et, sous les bras portaient, comme des guitares, d'énormes raquettes.
Derrière eux des domestiques en livrée couraient après les balles, qui avaient volé sur tous les points de la pelouse.
— « Ils jouent au volant? » demanda Octavie.
— « Eh non ! » répondit Achille « tu vois bien que c'est un jeu anglais. »
Puis, comme elle s'avançait, curieuse.
— « Prends donc garde ! on va te voir. »
Et il la fit ranger, près de lui, dans l'ombre de labroussaille.
A ce moment il se produisit un grand brouhaha
82 UN DE NOLS
dans le petit cercle. On se levait, on agitait des mouchoirs, et, presque aussitôt, deux cavaliers, un gentleman, une amazone, apparurent au bas de la pelouse, montés sur des chevaux très vifs. Les bêtes, animées par le galop de chasse, secouaient leurs mors et les pompons de leur frontail. Les cavaliers, penchés en avant, la main haute, semblaient fouettés par les crinières. Le voile de l'amazone flottait, et, comme les chevaux passaient tout près du buisson, Achille entendit le bruit sourd du galop de pelouse mêlé aux craquements des selles.
En face de la salle verie, les alezans firent front, et tandis que les valets couraient aux brides, un gentleman prit le pied de l'amazone, qui, rejetant les rênes sur le cou, descendit légèrement de cheval.
Plutôt petite que grande, infiniment distinguée, elle portait, relevée sur le bras, la queue de sa robe noire. La marche découvrait le bas de ses longs pantalons, et, tout en causant, elle fauchait des graminées du bout de sa cravache.
C'était la Duchesse, sans doute.
Achille contemplait cette femme gracieuse c omme un spectacle auguste. Pourquoi n'était-il pas un des hommes qui rapprochaient chaque jour? Il aurait trouvé, lui, ce mot que personne ne savait lui dire, qui l'aurait consolée, — et déjà
sa pensée les emportait tous les deux, dans une chevauchée éperdue à travers les bois, — si loin, qu'il eut la sensation brutale d'une chute, quand Octavie lui dit tranquillement, sa montre à la main :
— « Nous allons manquer le chemin de fer. »
Ils redescendirent l'avenue et regagnèrent Tauberge. De loin, le cocher, déjà sur le siège, leur faisait signe avec son fouet. On les attendait pour partir.
En repassant devant la grille du parc, par la vitre de la patache, Achille regarda le château une dernière fois : l'ombre des arbres descendait sur la pelouse, les trois perrons étaient déserts, les toits bleuissaient.
!. En chemin de fer, M. et madame Barrois eurent pour compagnons de route deux commis voyageurs qui sentaient l'ail et dînaient avec un grand bruit de mâchoires d'un poulet froid déchiqueté à pleines mains. De temps en temps ils buvaient au goulot d'un litre, en poussant de grands soupirs. Le repas fini, ils jetèrent sous la banquette un journal taché de graisse, et, après s'être informés « si le tabac ne dérangeait pas madame? », ils entamèrent une joute de coq-à-l'âne et de calembredaines.
Octavie se mordait les lèvres pour ne pas rire. Achille souffrait cruellement de la médiocrité de
sa fortune; il voyageait en seconde classe — qui l'exposait à de pareils contacts. Aussi, pour témoigner de son mépris, regardait-il obstinément par la portière défiler la banlieue. Déjà l'homme, qui courait le long du train en criant les stations, avait annoncé la « Ceinture ». On passait lentement sur un pont de fer, au-dessus d'une rue de faubourg. Des chiens aboyaient, des omnibus, chargés de monde, roulaient leurs lanternes rouges, et, dans la lueur du crépuscule blême, Paris s'allumait.
Barrois abaissa la vitre pour rafraîchir ses tempes au vent du soir.
Au frôlement de cette activité bruyante il sentait tressaillir en lui l'élan réveillé de la vie, le désir de marcher dans les rues pleines de monde, de retourner aux luttes où l'on oublie, à la monotonie du travail quotidien qui empêche d'entendre, au fond de la poitrine, le cœur qui sanglote.
Le mariage avait été conclu si rapidement, que Ton n'avait choisi ni l'appartement ni le mobilier. Pendant quelques mois encore le jeune ménage devait habiter chez M"'" Barrois. Elle avait cédé sa maison à ses enfants, et s'était établie dans le logis laissé vacant par le départ de M"" Genouille.
On avait l'ait quelques changements, principalement dans la chambre conjugale, où les cadeaux offerts aux jeunes mariés et les premières acquisitions , étaient entassés dans l'encombrement provisoire d'un garde-meuble. Sur un pouf en velours vert s'étalait une large bande de tapisserie, relevée de soie d'or, qu'une jeune personne avait longtemps traînée, roulée dans sa poche. Un vase verdâtre, décoré de flamants roses, portait un caoutchouc artificiel planté dans de la mousse.
Un cousin par alliance, gros quincaillier, avait offert un devant de feu doré, en éventail. Enfin, sur la commode, à la place des anciens bibelots, s'étalait, dans des étuis rouges ou noirs, un assortiment de truelles à poissons et de pinces à asperges.
Octavie était fière de ces richesses, et, quand elle se trouvait seule, ouvrant toutes les boîtes à la fois, elle s'offrait le spectacle de son argenterie.
Elle était à présent installée dans son bonheur, faite à son nouvel état de femme mariée. Pour accomplir la métamorphose, il semblait qu'il eût suffi de lui ôter sa toque de velours, et de lui nouer un chapeau fermé sous le menton. Ni révoltes ni résistances, même passagères : naïvement éprise de son mari, elle le croyait conquis une fois pour toutes. Elle n'avait pour lui ni soucis de toilette, ni coquetteries de tendresse, et songeaità lui tenir la soupe au chaud, bien plus qu'à mettre, pour le recevoir, une rose dans ses cheveux. Elle s'asseyait à table, en pantoufles, le peignoir flottant, parlait longuement de la cherté des vivres, contait les cancans de la boucherie, et quand Achille critiquait sa toilette :
— «Que veux-tu ? » répondait-elle, « on ne peut être à la fois une bonne ménagère et une élégante. »
— - « Cependant... » disait-il.
Et il boudait un peu, affectant de lire son journal.
Octavie ne s'émouvait pas.
Son bonheur était composé de mille riens fugaces. La vue de la canne dans le porte-parapluie, l'odeur du cigare, imprégnant les rideaux, le mouvement distrait dont Achille se lissait la moustache, défrayaient sa félicité.
A neuf heures, quand il partait pour son étude, elle se penchait sur la rampe de l'escalier, pour le voir descendre. Dans la journée, elle courait les boutiques, étonnée de l'assurance qu'elle avait prise pour parler aux marchands. Elle était très occupée de l'achat du mobilier. Achille ayant arrêté un appartement, rue Geoffroy-L'Asnier, dans une maison historique, avait désiré la meubler dans le style du temps. Mais les pièces authentiques étaient trop chères, les imitations ratées, aussi, dans un moment de lassitude, il avait tout abandonné au goût d'Octavie.
Les habitudes négligées de sa femme avaient, par contradiction, développé le goût qu'il s'était toujours connu pour l'élégance et les belles manières. Chaque soir, au retour du bureau, il faisait toilette comme pour un bal. Il posait sa chevalière d'or sur le marbre du lavabo, se parfumait
les mains, et polissait ses ongles, qu'il portait, très effilés du bout, dégagés à la racine.
A table, il commandait d'un ton bref à la servante, qui, devant lui, tremblait à lâcher les plats. Grand seigneur, il payait volontiers des pourboires. Mais ce qui séduisait surtout Octavie, c'était la façon dégagée dont, les jours où l'on recevait, il faisait circuler la boîte à cigares en disant :
— « Je pense que vous les trouverez bons. C'est un vieux capitaine, qui m'apporte cela de la Havane. »
Quand il s'habillait le matin, cou nu, ses manches de chemise relevées sur les bras très blancs, elle regardait du fond du lit cette jolie figure réfléchie dans la glace. Il se rasait soigneusement, évitant sur sa joue un grain de beauté, dont il laissait pousser la frisure. Sa peau brune se colorait légèrement au passage du rasoir, et quand, la mousse lavée, il avait posé sur ses joues un nuage de poudre de riz, elle l'appelait en lui tendant les bras :
— « Donne-moi l'étrenne de ta barbe ! » Parfois, l'après-souper, lorsque, son journal
lu, il levait les yeux sur Octavie, qui, en face de lui, tricotait des mitaines, il souffrait de la sentir si près de lui et pourtant si loin. Il la savait profondément docile, capable de tout tenter pour lui
plaire, et il accusait sa propre inertie. Même, un jour qu'il était mieux disposé que de coutume, il essaya de lui lire des vers.
Elle était assise près de lui, sur le canapé, les Contemplations ouvertes sur leurs genoux. Elle suivait les lignes des yeux, bercée par sa voix, sans chercher à comprendre. Il roulait les r, articulait les finales, et, dans les passages de sentiment, sa voix tremblait.
Ils lisaient l'ode troublante à la bien-aimée, où le poète énumère toutes les ambitions de ce monde, pour les immoler, une à une, aux douceurs des amours.
Achille sereposaitentrechaque strophe, comme pour laisser à son émotion le temps de se rasseoir. Parfois, d'un mot, il indiquait une grâce d'expression, une pensée touchante. Mais quand ils furent arrivés à ces vers :
... L'ombre qne tu fais sur mon livre Lorsque lu te penches sur moi
il s'interrompit tout à fait, et, sincèrement remué, sentit monter à ses lèvres la confidence de son infortune. Il allait tout dire, nommer l'obstacle qui l'empêchait d'être heureux ; les mots venaient avec les larmes. . .
Mais Octavie, surprise de cette longue pause :
— « Va donc, » dit-elle.
Et, mouillant son doigt, elle tourna la page.
L'effusion d'Achille fut coupée net. Il lui ôta le livre des mains et le jeta sur la table.
De ce jour, il vécut dans une irritation presque continuelle, qu'entretenaient, comme à plaisir, les maladresses d'Octavie.
Elle n'avait pas de curiosité féminine sur le monde, pas d'imagination dans ses tapisseries, pas même de caprice. Elle ctiantait incurablement faux, et, ses doigts s'étant rouilles sans pratique, elle n'était même plus capable de taper, en mesure, une polka. Elle n'avait aucune idée de ces élégances qui charment dans la femme aimée : elle ne portait pas de dentelle à ses chemises, elle n'était pas au courant des modes et se fagotait si lourdement, que, avec une tournure jeune, elle trouvait moyen de paraître quarante ans. Enfin , elle ne témoignait à son mari aucune jalousie dupasse. Achille se piquait de cette sécurité comme d'un mépris de ses avantages personnels. Quant à l'indubitable fidélité de sa femme, il la regrettait presque, pour ce qu'elle enlevait à son ennui de la distraction des soupçons.
Alors il songeait que pourtant elle existait quelque part, dans le monde, la fiancée qui eût complété son cœur. C'était peut-être une de ces jeunes filles qu'il rencontrait le matin, dans la rue, fraîches, innocentes, à peine mûres, suivies
par des institutrices ou des mères, leurs cahiers de pension sous le bras. Et il se voyait assis près de l'une d'elles, nouvelle épousée, dans un boudoir tiède, sous une lumière tamisée, écoutant le bruit confus de la rue, et, dans la nuit, le sifflement très éloigné du chemin de fer. On aurait causé des fiançailles, elle lui aurait conté naïvement son cœur de. jeune fille, jusqu'au moment où l'heure tardive les aurait fait lever tous les deux, lui très amoureux, elle un peu craintive mais profondément éprise. Et, bien qu'elle demande grâce si faiblement qu'on lui refuse, il aurait froissé, en le dégrafant, la dentelle de son peignoir neigeux... La robe blanche est à terre, le bras pudique se replie sur les yeux, et, en se défendant, elle se donne...
Parfois aussi il était hanté des souvenirs du château de Courlades et par la vision de la Duchesse, aperçue sur la pelouse, dans son amazone de deuil. Il gardait sous clef, dans son bureau, une photographie de femme qui lui ressemblait.
Sans doute, à cette époque de l'année elle habitait quelque plage à la mode, dans une villa toute en terrasses et en balcons, regardant pas ses bowwindows entr'ouverts la mer lisse, avec la promenade des voiles qui passent, et la ligne chaude d'une falaise, estompée dans la brume.. Des gentlemen bien mis et de tournure aristocratique se
présentaient à la porte de la villa. On lui portait leurs cartes sur un plateau d'argent. Elle les recevait dans un salon tendu de perse, allongée sur une chaise japonaise, le livre nouveau à la main.
Alors Achille levait les yeux.
En face, le crâne chauve de son collègue de bureau lui apparaissait entre deux piles de cartons verts.
C'était un ancien clerc d'huissier, sans diplôme, sans titre, véritable dictionnaire de basoche, dont la rouerie finaude avait fait, à la longue, un des piliers de l'étude. Dans une pratique de quarantetrois ans il avait acquis toutes les connaissancesdu parfait bureaucrate. Il possédait l'art de rafraîchir les carafes en été, et d'attraper les mouches, par l'artifice d'un verre d'eau, renversé sur un morceau de sucre. Les feux qu'il allumait l'hiver brûlaient des journées entières , avec une chaleur égale, en toute économie de combustible. Sa conversation était uniforme comme l'écriture des rôles qu'il copiait. Lorsqu'un clerc entrait dans l'étude, la plume à l'oreille, apportant quelque volumineux dossier, le bureaucrate s'épanouissait d'un large sourire voluptueux, taillait une plume d'oie, étalait sur le sous-main, dans la bonne pente, un cahier de papier très glacé, et, après avoir essayé deux ou trois fois, par des paraphes à blanc, l'élasticité de ses doigts, d'un seul trait,
avec une audace inouïe, il moulait la ronde de Ten-tête et les bâtardes des titres.
Achille le regardait écrire.
L'heure lugubre de la journée, c'était, à la chute du jour, lorsqu'avant d'allumer le gaz, pour renouveler l'air, on ouvrait les fenêtres. Barrois s'accoudait un instant sur l'appui de la croisée. Dans la cour une femme en sabots lavait à la pompe. Le ruisseau débordait d'eau savonneuse qui, ne trouvant pas sa pente, s'étalait en flaque au coude de l'égout. L'humidité qui montait des caves avait verdi les quatre murs, jusqu'à la hauteur du premier étage. Des barrettes manquaient aux Persiennes. Toutes les vitres noires étaient sans rideaux; c'étaient d'autres bureaux, ou des industries en chambre. Au cinquième, une plumassière occupait une douzaine de fillettes, qui jetaient aux chanteurs de romances des petits sous enveloppés dans du papier.
Puis on en avait jusqu'à six heures à écouter le gaz siffler, les plumes courir, à regarder les aiguilles de l'horloge qui n'avance pas, tandis qu'en bas, dans l'obscurité de la cour, la laveuse continuait à battre son linge, à la lueur d'une lanterne.
Vers la fin du mois d'août, M"^^ Barrois la mère, qui passait l'été à Honfleur, en Normandie, sur
une petite ferme, écrivit pour inviter ses enfants à un séjour.
Achille, prétextant son travail, envoya Octavie seule. Il la conduisit à la gare, l'installa en wagon . Au moment où le train s'ébranlait, elle se pencha pour agiter son mouchoir. Elle avait les yeux rouges, et son voile bleu flottait à la portière. Il lui fit signe de la main.
Quand jl se retrouva dans la rue, seul sur le pavé de Paris, il s'étonna de se sentir si triste. Le soir, pour se distraire, il se rendit au théâtre. C'était le répertoire d'été, joué par des doublures, devant un public de provinciaux et d'Anglais en veston. On étouffait. Il s'en alla au second acte. Au bout de la semaine, il écrivit à sa femme de revenir.
Septembre se traîna avec une monotonie désespérante. Les arbres des boulevards rôtissaient dans leurs crinolines de fer. Les journaux constataient tous les jours, avec l'accroissement de la mortalité, des cas d'hydrophobie et d'insolation.
Le moment arrivait de songer au déménagement, d'emballer les meubles. Au nouvel appartement, rue Geoffroy-L'Asnier, les peintres faisaient quelques raccords.
Un soir qu'Achille avait passé toute la journée avec eux, prenant des mesures, assignant des
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places, il remontait le boulevard Saint-Michel, les reins fatigués, la tête un peu vide.
A la terrasse d'un cale, sous la tente rabattue, tout un public joyeux prenait en babillant l'apéritif du soir.
Parfois il s'asseyait là, un instant, avec l'espoir de rencontrer quelqu'ancien camarade avec qui, en causant, il développait des plans d'avenir. 11 apercevait, toujours à. la mêm.e place, des habitués qui jouaient leur consommation aux dominos. Il s'intéressait un instant à leur partie, puis, tout d'un coup, sa pensée les abandonnait et vagabondait devant lui, comme la poussière du boulevard, qui tournoyait un instant au pied des arbres et retombait lourde.
Il regardait passer la cohue des trottoirs. C'étaient des employés de commerce , des ouvrières, pressées de rentrer au logis, la journée finie, des allées et venues d'oisifs, tuant un dernier quart d'heure, pour attraper le dîner. Et tous ces gens-là lui enfonçaient encore dans la tête le dégoût de la vie plate. Il leur en voulait de leur hâte , de leur satisfaction sans cause, de leurs mines résignées, s'étonnait de ne pas leur trouver à tous sur la face, le défi et la révolte jetés à l'exécrable hasard.
Des femmes qui passaient lui rappelèrent Octavie. Alors il songea à son mariage, où il était
tombé par surprise, comme dans un trou, où il avait enterré sa dernière espérance, couché au fond de cette fosse, en attendant la lente décomposition de l'ennui.
Il se levait pour s'en aller, quand un petit mendiant, qui se glissait entre les tables, l'arrêta par le bras.
— « Monsieur, » dit-il, « achetez-moi un bouquet. »
Et il tendait des violettes perpétuelles, montées sur un brin d'osier, la queue serrée par un fil.
Achille allait le repousser, quand l'enfantmurmura d'une voix caressante :
— « Pour votre bonne amie ! »
Il leva les yeux, reconnut le petit musicien de Dampierre, et, tirant une pièce blanche de sa poche :
— « Tiens, » fit-il, « et garde tes fleurs. »
Le gamin le regarda, tout ébahi, puis, par façon de remerciement, soulevant son feutre à plumes:
— « Merci, monsieur, ça vous portera bonheur. »