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DEUXIEME PARTIE

Le soir où les locataires du second devaient « entrer en jouissance », M'^e Ganivia, la concierge de l'immeuble, était de fort méchante humeur pour avoir laissé son roux s'attacher. La responsabilité en revenait naturellement aux déménageurs, qui semblaient heurter à dessein les moulures de l'escalier, et, dans leurs ascensions, collaient obstinément, sur les murs, des doigts crasseux. Enfin, Dieu merci, c'était fini : le dernier porteur venait de sortir, accompagné de la servante des nouveaux venus, et la concierge était toute à son fourneau, tandis que M. Ganivia cousait, assis en tailleur, sur la table, et que Gla-

risse, leur fille unique, une enfant de douze ans^ lisait à demi-voix sa leçon du soir.

On venait d'allumer la lampe. L'odeur tiède du roux emplissait la soupente et faisait dégou liner la buée des carreaux.

A ce moment, une dame à la prestance majestueuse, frisant les quarante-cinq ans, entra dans la loge, avec un grand froufrou de jup€S. Un chapeau trop jeune était posé sur la pyramide de ses cheveux, et, sans l'extrême élégance de sa toilette, à l'air, à la tournure, on l'eût prise pour une de ces belles Circassiennes, qui, sur les toiles foraines, exhibent des mollets en carafe à des parterres de généraux et de diplomates. C'était la locataire de l'entre-sol. M*"' Emmeline Star.

Tout Paris connaît cette prêtresse volumineuse de la mode et des beaux usages. Quelques esprits grincheux lui reprochent bien une singulière débauche d'adjectifs, un sens trop moderne de la réclame; mais le gros public raffole de ses élégantes chroniques et ne lui conteste pas plus l'art de la diction que le monopole du patriotisme.

Veuve d'un peintre irlandais, dont elle entretient l'incolore souvenir, elle défendra jusqu'au martyre la cause de l'île sœur. Et c'est une agréable surprise, pour nos mondaines, de rencontrer dans ses feuilletons — entre une adresse de

taîlor et le compte rendu d'un flve o'cJock — une petite phrase belliqueuse, tapie comme un aspic sous des fleurs.

— « Mon courrier est-il arrivé? » demanda la femme de lettres en pénétrant dans la loge.

— « Voyez vous-même, » dit M°'« Ganivia en s'essuyant les mains à son tablier. Et du doigt elle indiqua le paquet de lettres sur la table.

Les ayant glissées dans son manchon, M^^^ Star allait sortir, lorsqu'elle aperçut Clarisse.

— « Que lis-tu là, petite? »

L'enfant tendit son livre.

C'était un choix de lectures historiques, ornées de gravures. Le volume était grand ouvert à un chapitre intitulé L'Ancien régime. Deux petits bois, en face l'un de l'autre, commentaient le texte par l'image. L'un représentait un chemin montant, couvert de neige, où un manant, plié sous un fagot, marchait pieds nus. Au-dessous il y avait en italiques : Le paysan avant 89. L'autre gravure figurait une route de village, bien pavée, un campagnard, coiffé d'un chapeau rond, roulait dans une carriole, une femme abattait des fruits, le soleil brillait. La Révolution, disait la légende, avait passé par là.

— « Voilà ce qu'on vous apprend à l'école laïque? » dit IVP''^ Star en fermant dédaigneusement le livre.

Alors le tailleur intervint.

— « On apprend aux enfants du peuple l'histoire du peuple. A son âge, les curés me serinaient le catéchisme, mes devoirs envers le patron, envers le bourgeois, envers Dieu! Mais qui est-ce qui me parlait de mes droits. Oui, des droits de l'ouvrier?»

M""^ Star allait répondre, quand un roulement sourd et le bruit d'un sabot de cheval retentirent sous la voûte. La concierge courut au-devant des nouveaux locataires, tandis que M'"" Star lorgnait les arrivants, à travers la vitre de la loge.

Achille descendit le premier, puis donna la main à sa mère. Octavie, un paquet sur les genoux, des cartons dans les jambes, ne se dépêtrait pas. Sa robe, en descendant, s'étant prise dans le marchepied, découvrit des bottines en feutre et des bas à côtes.

M. Barrois paya la voiture, et, s'effaçant pour laisser passer les dames, il resta un instant, le pied sur la marche, le corps à demi tourné, regardant la cour. Quand les trois personnes eurent disparu dans la cage monumentale de l'escalier, M""" Star sortit de la loge et se décida à gravir l'étage. ^5

— « Il a une charmante tournure, ce jeune ma-":! rié, » se disait-elle. « Mais où a-t-il trouvé cette femme-là? »

Mme Emmeline Star en était à la quinzième année de son veuvage. Elle possédait une réelle expérience des hommes, acquise au prix de quelques sacrifices. Elle touchait à l'âge où l'on cesse de se payer de mots vides, pour s'attacher aux réalités. C'est l'heure où l'amour se résigne à n'être plus qu'un aimable passe-temps, qui, tout comme les autres plaisirs, réclame l'assaisonnement de la variété.

. — (( C'est un nouvel amoureux qui me tombe du ciel, » songea-t-elle en s'arrêtant au palier, afin de reprendre haleine. « Je l'inviterai à l'un de mes samedis, pour le voir de plus près. Le voisinage autorise cela, et, après tout, je lui fais bien de l'honneur. »

Elle venait à peine d'ôter sa visite et d'endosser un peignoir pourpre, taillé en péplum, qui noyait sa curvilignité dans l'ampleur des draperies, quand la sonnette annonça un visiteur.

Une petite cascarotte qui portait, sur ses cheveux bien noirs le mouchoir de son pays, entra en tortillant une carte dans les doigts.

— « C'est ce monsieur d'au-dessus qui vous quémande. »

— « Déjà! » pensa Emmeline.

Et elle s'installa sur un divan, à contre-jour, un bout de babouche dépassant sa tunique, la manche très large découvrant jusqu'à la saignée

la rondeur de son bras nu. Des pastilles du sérail brûlaient dans un plateau de cuivre; elle s'éventait, les cils baissés.

— (( Introduis, Magnagna, » dit-elle, satisfaite de la mise en scène.

Achille entra.

Il tenait son chapeau à la hauteur de la taille, et salua, avec la correction d'un gentilhomme de théâtre, la femme de lettres, qui, d'un geste de reine, lui désignait, en pleine lumière, un pliant.

Il conta gaiement sa mésaventure : lui, sa femme et sa mère — la bonne ayant disparu avec l'unique clef dans sa poche — se trouvaient à la porte de leur appartement. On l'avait averti qu'il existait un passe-partout commun à l'escalier des cuisines. Il venait demander les clefs de la ville, et s'excusait très humblement de son audace.

M"° Star daigna rire de cette petite histoire, et lui fit apporter la clef sur un plateau.

— « Voilà le talisman, » dit-elle.

Gomme le jeune homme saluait cérémonieusement pour se retirer, elle prononça, avec une intention de bienveillance marquée :

— « Au revoir, mon voisin. »

Au second étage, les deux femmes attendaient, assises sur les marches. Ils montèrent par l'es-

calier de service, et, à la lueur d'une bougie, allumée dans la cuisine, parcoururent l'appartement. Une fraîcheur emplissait les pièces étroites et très hautes du viel hôtel. Par les fenêtres on voyait l'ancienne cour d'honneur, et, au fond, un sombre entassement de sacs, sous la marquise éclairée par un réverbère. CommeFrancine, la petite bonne, décidément perdue, ne reparaissait pas, Octavie descendit acheter du saindoux, pour sauter trois côtelettes. Pendant ce temps, j^mc Baprois faisait les lits, et Achille dressait la table. Les verres, pleins de paille et de poussière, étaient alignés contre la plinthe, pêle-mêle avec des anneaux de vitrage et des cuvettes. Il fallait les rincer à l'évier, dont le robinet éclaboussait. Comme il n'y avait pas de rideaux, Achille s'efforça de tendre un drap devant la fenêtre. Il travailla longtemps, les bras en l'air. Au moment où il tirait le rideau, le bâton lui tomba sur la tête avec un grand fracas et creva la vitre. Alors, d'un coup de pied, il l'envoya tout au bout de la chambre en criant :

— « Nom de Dieu ! »

Et, sans vouloir toucher au dîner, il s'alla coucher sur un canapé au milieu des meubles, emp ilés pêle-mêle, les jambes en l'air.

L'installation fut suivie de quatre jours d'embarras et de querelles. A cause de l'élévation des plafonds, les rideaux se trouvaient trop courts ; les meubles ne s'encadraient pas dans les encoignures. La malentente accroissait les difficultés, Achille ne songeant qu'à la décoration, sacrifiait tout au « coup d'œil » ; Octavie ne visait qu'à la commodité des dispositions ménagères. Elle aurait voulu dégager l'abord des armoires, loger des porte-manteaux partout, et disposer d'un placard, dans le cabinet de travail, au-dessus de la glace, pour enfermer ses bocaux de cornichons Elle préconisait les poêles en tôle « parce qu'on peut faire la cuisine dessus ». M""' Barrois la mère conseillait les poêles en faïence, qui « conservent mieux la chaleur dans le corps ».

El les discutaient sans parvenir à s'entendre, ne savaient que résoudre.

Achille, qu'elles impatientaient, écoutait avec plus de plaisir leurs commérages au sujet de la locataire du premier. On l'apercevait, le matin, sur son balcon, en peignoir rouge, les cheveux ébouriffés. Elle débarbouillait un petit singe, qu'elle câlinait comme un enfant. Les jambes du ouistiti enfonçaient le peignoir entre les genoux de sa maîtresse, et il se pelotonnait contre sa taille, frileusement.

Octavie s'étonnait qu'une femme eût tant de moments à perdre. Achille voyait là une originalité bien naturelle chez une femme de lettres. M""^ Barrois, plus sévère, trouvait ces tendresses indécentes.

— « Quand il y a tant d'enfants sans mère! » disait-elle les yeux au plafond.

Et elle soupçonnait sa voisine de manquer de religion, pour avoir entendu sa « chambrière » commander des escalopes, un vendredi.

— « Elles ont peut être une dispense, » dit Octavie.

Achille haussait les épaules.

Le soir, comme il rentrait de son étude, M. Ganivia lui remit une enveloppe satinée, qui embaumait. C'était une invitation de M""" Emmeline Star, pour le concert du samedi. La for-

mule, primeur inédite, était supérieurement gravée. Au coin de la carte le krest figurait une Naïade épanchant une amphore, avec, dessous, le mot « Jouvence » envolé sur une banderolle.

Il fallut se fâcher pour décider Octavie, que la perspective d'un début dans le monde, abasourdissait. Ce samedi-là, ils dînèrent en hâte, d'un morceau de viande froide, car on avait passé tout le jour à monter la robe rose, maintenant étalée sur le lit avec les gants et les petits souliers. Puis, i\P' Barrois défit les papillotes qu'elle avait mises, en se levant, le matin. Elle était du monde où la frisure paraît inséparable des circonstances extraordinaires de la vie : première communion, mariages, solennités mondaines et photographie.

Ils descendirent vers dix heures, après avoir entendu quelques accords, au travers des parquets. Un serveur ouvrit la porte, et Magnagna, ayant débarrassé madame, lui donna, comme au théâtre, un numéro pour son petit châle.

Ils attendirent la fin d'un morceau pour entrer.

Par-dessus le cercle des femmes assises sur des pliants bas, les yeux allaient à l'éblouissante nudité de M""' Star, que repoussait la sombre brunissure d'une stalle Renaissance à toit.

Près d'elle, une jeune personne à la figure chif-

fonnée, s'accoudait sur un coussin. Et toutes deux tournaient leurs regards vers un beau cavalier, qui, en pérorant, tourmentait sa barbe.

— « Mademoiselle Blanche Cossas, » dit Emmeline... « Monsieur Campagnac... »

Et comme Achille, après avoir salué, allait se perdre dans la foule des habits noirs :

-— « Ne nous abandonnez pas, monsieur Barrois, » ajouta-t-elle. « Nous avons bien du mal, Blanche et moi, à détendre l'amour idéal des attaques de ce mécréant. »

L'homme aux moustaches sourit d'un air fat.

— « L'amour, » reprit-il, « c'est un à propos en un acte, un amusement qui tient entre une levée et une baissée de rideau. »

Emmeline, les yeux mis-clos, sourit à cette phrase de son enfant gâté.

— (( Mais, Campagnac, mon bon, » — elle contrefaisait l'accent de Béziers, — « vous confondez l'amour avec... les circonstances fugitives... »

— « Sans doute ! » dit Achille.

Et il vanta les attachements platoniques, cita des exemples empruntés à l'histoire et au roman.

M"* Blanche levait sur lui des yeux surpris, Emmeline continuaitde sourire, mais Campagnac conclut ironiquement :

— « Affaire de pôle, monsieur, et de tempérament. »

A ce moment il se fit un grand bruit de chaises, et le cercle des dames s'ouvrit pour livrer passage aux musiciens. Ils portaient leurs instruments sous le bras, et, à droite et à gauche, distribuaient, avant de s'asseoir, des poignées de main et des sourires. Après un quatuor joué par des virtuoses, un violoncelliste, hirsute comme un Tzigane, entama son succès de la Monnaie, la Mazurka de Popper.

Dans l'angle d'une porte, Achille s'était appuyé, à l'écart. Un charme retenait ses regards sur la jeune fille toujom^s assise au pied du fauteuil. Il les montait lentement des petits pieds aux genoux, puis à la taille et aux lèvres peintes. Et, tout en la contemplant, mentalement, il scandait la mesure de la musique, qui se confondait avec le battement de ses artères.

Le morceau fini, on agrandit le cercle des •chaises, pour faire un tour de valse, avant de se retirer. Blanche Cessas avait été s'asseoir au bout du salon, près d'Octavie, qui causait, déjà trèsintime, avec M'"^ Cessas la mère.

Ancienne lingère, veuve d'un officier qui l'avait prise pour ses beaux yeux, sans relations, sans fortune, cette bonne dame avait poussé sa fille au Conservatoire, et toutes deux maintenant vivaient sur un prix de musique vocale dont le prestige procurait quelques leçons de chant à

la jeune demoiselle. Achille s'approcha du groupe qu'elles formaient en arrière des danseurs, et, debout près des chaises, il guetta l'instant d'entrer dans leur causerie.

— « Vous occupez- vous de musique? » demandait M^° Cossas avec une bienveillance pléthorique.

— « Autrefois », répondit naïvement Octavie. (( Mais j'étais si timide, que je n'ai jamais pu jouer devant personne. Maintenant que j'ai un ménage, je touche à mon piano seulement pour l'épousseter. »

— « Et c'est un de mes profonds regrets, madame », dit Achille en s'avançant. « Le soir, quand on rentre, lassé des tracas de chaque jour, un peu de musique détend, repose, donne des ailes à la pauvre rêverie, si mutilée. »

M"' Blanche l'écoutait. Il continua.

— « Voyez-vous, au fond des cœurs les plus affligés il y a toujours une dernière espérance qui palpite; l'harmonie l'enlève, la fait planer. Alors on en a pour quelques minutes à voguer en plein ciel, le rêve à portée du désir. »

— « Vous êtes poète, monsieur? » dit la jeune fille avec un sourire.

-— « Sans avoir jamais rimé, mademoiselle! ^> Elle répliqua:

— « Ce sont souvent les plus sincères. »

Alors on parla du charme indécis de la musique, canevas de toutes les fantaisies, des sentiments qu'elle exprime, et particulièrement de la tristesse.

— « Ainsi », dit Achille, « tout à Theure, tandis qu'on nous jouait cette mazurka de Popper, j'ai senti tressaillir sous l'archet une âme sœur de mon âme. On voudrait avoir connu ces grands artistes qui nous instruisent sur nous-mêmes, allez leur dire : J'ai soufîert ce que vous avez souffert, je suis capable d'aimer comme vous aimiez. »

Il la regarda si ardemment, qu'elle rougit un peu et, tournant la tête :

— « Il fait bien chaud ici », balbutia-t-elle. 11 s'avança, très pressant :

— « Permettez-moi de vous conduire dans la salle; les fumeurs l'ont désertée et les fenêtres sont ouvertes. »

Elle se leva, prit son bras, et, traversant le salon, ils vinrent s'accouder à la croisée.

Une averse était tombée vers onze heures. Le macadam reflétait, en les élargissant, les clartés des becs de gaz et des boutiques encore ouvertes. L'illumination d'un marchand de vin faisait sur le trottoir une flaque de lumière. En face, derrière une fenêtre éclairée, une femme cousait.

Ils la regardèrent quelque temps, machinale-

ment attirés par cette clarté de lampe qui seule éclairait l'obscurité de la façade.

A la fin, Achille dit :

— « N'est-ce pas que l'on éprouve un étonnement en face de ces vies monotones, qui s'écoulent entre quatre murailles, absorbées dans les mêmes travaux? Cette femme a peiné tout le jour. Quand elle sera lasse de veiller, elle arrêtera son aiguille. Demain, de bonne heure, elle la reprendra où elle l'a laissée. Et pourtant, il y a des vies pleines de passions et de pensées, des existences tumultueuses, qui emplissent le monde de leurs plaisirs, de leurs gloires! Quelle compensation la fortune garde-t-elle à ces déshérités? »

— « Les joies du cœur », dit Blanche. « Tout le reste n'est qu'étourdissement. »

Ils étaient très près l'un de l'autre, dans le cadre de la fenêtre, et, comme gênés par leurs paroles, regardaient obstinément dans la rue.

Il y eut un silence, puis Achille dit, très bas :

— « Ceux-là sont les vrais malheureux qui ont mal placé leurs tendresses... »

Encouragé par cette mystérieuse entente des coeurs qui devance les aveux, il avait au bord des dents la confidence de sa vie manquée, un désir violent de dire à cette inconnue sa méprise suivie de tant de dégoûts.

Il continua à demi-voix, comme se parlant à lui-même:

— « Pourquoi faut-il que nos plus nobles élans soient inconsidérés? Pourquoi les illusions généreuses se dissipent-elles si vite? Pourquoi ne connaissons-nous la réalité que le jour où elle est sur nous et nous écrase? Ah! mademoiselle, avant d'abdiquer votre liberté... »

— « Je ne me marierai pas », répondit-elle.

Ils rentrèrent au salon, où l'on valsait en cotillon des figures ingénieuses, toutes de l'invention de M'"^ Star.

Sur sa chaise, Octavie, que sa grossesse avancée empêchait de danser, se mourait de fatigue. Achille l'emmena.

Dans l'antichambre, ils retrouvèrent M^'« Cossas et sa mère, qui, elles aussi, se retiraient. Blanche portait sur la tête une sortie de bal, bordée de cygne, qui caressait douillettement ses épaules nues. Achille la regarda croiser sa pelisse ; il brûlait de lui demander :

— « Quand vous reverrai-je? »

Mais l'audace lui manqua, et, sans s'être parlé davantage, ils se séparèrent sur une révérence et un salut.

Deux jours plus tard, dans la matinée, Achille aperçut M"'' Gossas sur le palier de M"'' Star. La jeune fille portait sous le bras un rouleau de musique. Au coup de chapeau de Barrois elle répondit par une inclinaison de tête rapide, et, Magnagna ayant ouvert la porte, elle entra sans se retourner.

Pour guetter sa descente, Achille s'arrêta un instant dans la cour. Mais, au bruit d'une jupe frôlant les marches, il rentra vivement sous la voûte.

Magnagna descendait, une lettre à la main.

Elle regarda Barrois en face, si effrontément, qu'il se crut deviné et partit précipitamment, sans voir, derrière les vitres de M""' Star, se froncer les plis d'un rideau.

C'était JBlanche qui guettait sa sortie. Le tête-à-

tête de la soirée avait éveillé en elle une curiosité persistante sur ce jeune homme à peine entrevu. Bien qu'il parût réservé, un peu timide, il lui avait ouvert sa pensée avec une sincérité surprenante, et elle-même s'étonnait d'avoir confié à cet étranger son plus intime secret, cette idée de célibat et d'indépendance qu'elle taisait à sa propre mère, et qui résistait à toutes les tentatives matrimoniales de M°*^ Star.

Blanche était prudente dans ses relations et mystérieuse sur ses affaires. Ses camarades du Concert Allari l'appelaient ironiquement « la princesse ». Elle arrivait à l'heure aux répétitions, ne s'arrêtait jamais à causer devant la porte après la sortie, traitait tout le monde, sans préférence, avec une politesse un peu froide. Les familles bourgeoises, où elle donnait des leçons de chant, la considéraient pour sa piété filiale. On appréciait l'exactitude de ses rendez-vous et la discrétion de ses toilettes. M*"" Star, qui pensait n'avoir rien à redouter du voisinage de son minois chiffonné, lui témoignait de l'amitié et s'était donné « pour mission » de l'établir.

— « M. Barrois est le mari qu'il t'aurait fallu », disait Emmeline à la jeune fille toujours appuyée à la fenêtre, « et tu aurais bien mieux fait son affaire que cette Octavie, qui va dans le monde en bas de coton avec des souliers découverts. Il fau-

dra que je l'adresse à des fournisseurs possibles. Fagotée comme elle est, elle briserait la carrière de son mari. »

Le plaisir d'étaler son influence excita si bien la femme de lettres, que, au bout d'un mois, des relations de bon voisinage s'établirent entre les deux étages. Les Barrois descendaient régulièrement aux samedis. Souvent, quand elle partait pour promener dans quelque soirée du « grand monde » une robe « appelée à faire sensation », M""* Star montait chez Octavie exhiber sa toilette.

— « C'est pour la divertir », disait-elle au mari fasciné par la sacro-sainte majesté de cette prêtresse de la mode.

Effectivement, la jeune femme était triste. Sa grossesse avancée, en l'obligeant à demeurer étendue , bouleversait toutes ses habitudes. M"« Barrois la mère, retenue chez elle par une entorse, ne lui faisait plus compagnie. Elle restait donc des journées entières à causer avec sa servante, à regarder baisser le jour. Elle ne pouvait pas s'habituer à cette grande maison froide, qui l'écrasait de toute la hauteur de ses plafonds. Elle regrettait le petit appartement de la rue Claude Bernard, où elle avait connu son mari, où elle avait passé des jours, qui, à distance, et par comparaison, lui semblaient rayonnants d'un bonheur sans nuages.

A présent la tendresse d'Achille lui paraissait diminuée. Il avait bien encore de ces attendrissements subits qui le jetaient à ses genoux, le cœur gonflé, les larmes aux yeux ; mais son caractère devenait acariâtre, ses emportements journaliers. Un matin, quand elle marchait encore, il l'avait rencontrée, sur le trottoir, faisant son marché, le ventre en avant, son panier dessus^ les deux mains aux anses, et il l'avait reprise si brutalement sur son manque de tenue, qu'elle en avait pleuré trois jours de suite.

Pourtant, peu à peu, à mesure qu'elle approchait de sa délivrance, ces tristesses s'adoucirent, et sa pensée finit par s'absorber tout entière dans l'amour de celui qu'elle attendait.

L'idée d'avoir un enfant à elle, à nourrir, à promener sur le bras, qu'il faudrait emmaillotter vingt fois par jour, qu'elle sortirait en manteau bleu dans la rue, qu'elle moucherait avec de la batiste, et pour lequel, quand il serait plus grand, elle fabriquerait de petites panades, bien légères, liées avec un jaune d'œuf, la ravissait. Sûrement, ce serait un garçon ; elle y comptait tout bas, en cacfiette de son mari, qui aurait préféré une fille.

Il la rêvait belle, spirituelle, gracieuse, persuadé que sa nature, dans une enveloppe féminine, produirait un sujet accompli. N'était-ce point une extrême délicatesse de cœur, de&

nuances imperceptibles de sentiment, qui lui rendaient si lourde la tâche virile? Il trouvait une douceur à penser que la médiocrité de sa destinée se relèverait dans un être sorti de lui, et qui lui ressemblerait. Car une femme belle et amoureuse a le monde à ses pieds. Elle est au-dessus des classes, des titres et des couronnes. Mais l'homme est parqué dans une caste dont le mérite même ne le fait pas sortir. L'instruction, l'éducation, les préjugés de sa classe sont autant de barrières dressées entre le monde et lui. Toute la vie il traîne comme un boulet ses relations de famille, le nom qu'un ouvrier porte sous la blouse ou qu'un épicier écrit sur l'enseigne de sa boutique.

Comptant qu'une quinzaine de jours le séparaient encore des couches d'Octavie, Achille était parti pour Ronfleur toucher le fermage et surveiller les réparations de la bergerie, quand une dépêche de sa mère le rappela précipitamment à Paris.

— « C'est un citoyen », lui dit M. Gavinia en l'aidant à décharger sa valise, « et un gas. Ma femme l'a vu. »

Achille monta les marches en courant ; en ouvrant la porte, la main lui tremblait.

La chambre tiède était pleine d'une odeur d'éther. La garde emmaillottait l'enfant devant le feu, et, au fond, le lit d'Octavie perdu dans ses

rideaux, était couvert d'un tricot blanc à bandes bleues.

^me Barrois la mère, qui causait avec la concierge, se précipita au-devant de son fils.

— « Tout s'est bien passé », dit-elle en l'embrassant.

11 se dégagea et courut au lit.

Octavie était étendue sur le dos, aussi blanche que ses draps. Ses yeux, cernés jusqu'à la pommette, souriaient craintivement ; tirées des narines à la bouche, deux rides d'angoisses creusaient ses joues. Achille baisa ses mains fiévreuses, et, pour la première fois de sa vie, décolorées.

— « Je ne souffre plus », disait-elle d'une voix douce; « la sage-femme pense que j'aurai beaucoup de lait; veux-tu me permettre de nourrir? »

La question n'était pas résolue. Achille avait souvent manifesté l'intention d'envoyer l'enfant en nourrice. L'air était plus pur à la campagne; toutefois rincurie des éleveuses et l'insalubrité des habitations l'inquiétait. Ah ! si l'on avait pu prendre chez soi une de ces belles nourrices bourguignonnes, qui rient à pleines dents et portent, dans la rue, le bonnet du pays, relevé de larges rubans, flottant jusqu'au bas des pèlerines! Mais c'était un luxe dispendieux, impossible, et il leur fallait choisir entre l'allaitement

maternel et l'artifice du « petit pot ». Sans rien résoudre, Achille attendit la visite du docteur. Et il eut à subir la conversation de la concierge et de sa mère, racontant leurs couches, les douleurs qu'elles avaient éprouvées,avec des séries d'accidents tragiques survenus à leurs connaissances, des prédictions superstitieuses, des miracles absurdes et des recettes contradictoires.

Le docteur Yrain arriva sur les six heures. C'était un jeune homme à tête de Christ; il débutait dans le quartier. La barbe blonde, qu'il portait tout entière, pour se vieillir, encadrait une figure timide; et, comme sa montre était à cuvette d'argent, il n'osait la tirer du gousset, pour tâter le pouls.

Il disserta longuement sur la falsification du lait et l'inefficacité des vérifications. Il rappela les déclarations des laboratoires, cita des statistiques et conclut à l'allaitement maternel, non sans avoir fait remarquer qu'il échoue parfois où le biberon réussit.

Comme iKsortait, il croisa M'"' Emmeline Star, sur la porte.

Pour dissimuler l'essoufflement causé par l'ascension des deux étages, la femme de lettres feignit une émotion qui lui coupait la parole.

— « Écartez-vous », dit-elle à Achille en le repoussant d'un geste royal. « Vous ne comptez

pas aujourd'hui. La mère ! montrez-moi la mère! » Un peu soulevée sur les oreillers, Octavie approchait l'enfant de son sein. M'"^ Star s'élança dans la chambre, qu'elle remplit de ses petites exclamations et du froufrou de ses paniers.

Le spectacle de cette mère allaitant cet enfant lui causait des ravissements.

— « Combien je vous félicite, ma bcllotte, du parti maternel que vous avez pris! Ah! que nos mondaines se privent gratuitement de joies précieuses, quand elles abdiquent leur suzeraineté et suspendent leurs babys à des mamelles mercenaires. J'écrirai un Carnet là-dessus. »

Puis elle se fit apporter l'enfant, et, lui ayant ouvert la main, dit sa bonne aventure. La vie, le cœur, la tête, tout l'enchanta ; mais elle se récria particulièrement sur les monts, dont le développement anormal présageait de hautes destinées.

— « Il faudra que je sois la marraine de ce Fortunio. Je le pousserai dans le monde. Gomment l'appellerons-nous? »

— « J'aime le nom d'PJmile », dit Octavie de son lit.

Mais Achille protesta. Les syllabes prenaient pour lui comme une physionomie, et il se figurait les personnes d'après le nom qu'elles por-

talent. Emile sortait d'une arrière-boutique, Eugène rimait à égoïsme, Rodolphe traînait les cœurs après soi, toutes les Madeleines étaient douces, toutes les Gabrielles amoureuses.

— « Appelez-le tout simplement Ancelis, » continua M'"' Star. « Quant aux billets, je m'en charge. Vous connaissez la nouvelle formule ? — Voilà, c'est Tenfant qui fait part :

Ancelis Barrois a llionneur de vous annoncer sa venue au monde.

Marraine : Madame Emmeline Star,

Parrain :

«... Au fait qui me donnerez- vous pour compère ? »

Apres avoir laborieusement cherché dans les^ ascendants des deux familles, un parent qui sût porter l'habit, Achille découragé se rabattit sur le bonnetier aux favoris de magistrat, qui avait servi de père noble à Octavie.

Flatté de cet illustre comaiérage, et dans l'espoir secret d'obtenir une réclame pour sa boutique^ le mercier offrit à M'"' Star ses dernières « créations». Il fit monter sur le siège des voitures trois petits garçons en vestes bleues, à boutons d'argent, qui, de loin, ressemblaient à des grooms, et portaient, au-dessus de leurs cas-

quettes, la rubrique du magasin « A Vantique bonne foy » par un « y » afin d'accroître la confiance.

Bien que le parrain atteignît à peine à l'épaule de M""^ Star, l'entrée du couple dans l'église, étonna. Le curé, désireux de complaire à une paroissienne si précieuse pour lancer les quêtes et les souscriptions de charité, avait réquisitionné l'organiste.

L'enfant ne desserra pas les gencives de la cérémonie, et avala le sel sans broncher, ce qui édifia.

Pour complaire à Octavie, en souvenir du vieux père Genouille, on joignit au nom d'Ancelis ceux d'Emmanuel et de Joseph.

Trois mois plus tard, Achille, traversant la cour du Louvre, rencontra M^'^ Gossas. C'était une de ces journées de mars, qui ramènent le printemps. Des soufûes tièdes passaient sur les visages, les vêtements d'hiver pesaient trop lourds ; et, sous les bottines, la boue semblait chaude comme un dégel.

Blanche rentrait chez elle, essayer un morceau de musique qu'elle devait chanter au prochain samedi de M"''' Star.

— « Moi, j'allais surprendre ma femme et mon bébé dans le square de la Colonnade », dit Barrois. « Ne voulez -vous pas m'accompagner? Octavie serait si heureuse de vous voir!»

Elle hésita une seconde, rougit, puis, prenant son bras.

— « Allons », dit-elle. « Et espérons que je ne

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rencontrerai aucune , de mes élèves. Vous me compromettriez. »

Achille sourit, intérieurement flatté. Il eut donné beaucoup, au contraire, pour se faire voir de quelque camarade d'étude; car il était de ceux qui préfèrent une apparente b'onne fortune à des faveurs secrètes.

Le square, enclos de trois côtés par des grilles à lances dorées, était plein de l'ombre du monument. Sur les bancs, des rendez-vous de filles nutête et de garçons en casquettes, des causettes de vieilles gens, des siestes d'affamés.

Ils aperçurent de loin Octavie, assise sur une chaise, dans un groupe de nourrices. Elle donnait le sein à son enfant, et, rayonnante d'être ainsi surprise dans l'exercice de sa maternité, elle se leva vivement, à l'approche du couple.

— « Achille! » fit-elle, « avec mademoiselle Gossas. »

De son doigt ganté, Blanche chatouilla le menton de l'enfant pour le faire rire, sans succès. Le jeune Ancelis la considérait gravement, les yeux ronds, en suçant son pouce. Cependant, sa mère ayant joint ses efforts à ceux de la jeune fille pour le dérider, il esquissa la grimace de quelqu'un qui éternue, et, remontant brusquement ses mains à la hauteur de son nez, il se mit à vagir en tirant la langue. Alors il fallut le pro-

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mener de long en large» à plat ventre sur le bras (le sa mère, qui lui tapotait le dos en chantant. Dans le brusque mouvement qu'elle faisait pour revenir sur ses pas, la pèlerine volait.

Achille regardait sa femme avec un sourire forcé. En gants de tricot, elle était couverte d'un châle à carreaux noirs et blancs, qu'elle portait la pointe dans le dos, les pans sur les bras. Près d'elle, Blanche, assise sur le banc, la taille cambrée, parlait à l'enfant d'une voix douce. Ses cheveux noirs, très souples, dessinaient sur son front une dentelure soyeuse, qui suivait l'arc des sourcils; une voilette mouchetait sa peau jusqu'au bout du nez, veloutait ses yeux enveloppés d'ombre; son petit menton s'enfonçait dans un nœud de faille bleue qui dégageait les oreilles ; sa bottine impatiente dépassait sa robe. Quel plaisir il aurait eu à traverser la vie, cette femme au bras, au milieu du murmure admiratif des foules! A présent qu'il était retombé dans sa folie vaniteuse, il détestait son mariage, comme un réprouvé doit maudire le suicide qui le damne.

Non, il n'agissait pas librement lorsqu'il avait ainsi enchaîné sa vie ! Tout avait conspiré pour le perdre : sa mère, son propre orgueil, surtout son cœur. Car n'était-ce pas une pitié délicate qu'il avait prise pour de l'amour? Il ne se reprochait rien. Il avait tu sa douloureuse découverte,

joué la comédie navrante de la tendresse, trouvé des accents pathétiques qui les avaient trompés tous les deux. Encore, si Octavie lui eût donné la réplique, l'illusion aurait pu durer, pour eux comme pour d'autres, longtemps, peut-être toujours ! Mais puisqu'elle prenait à tâche de décourager ses efforts, il en avait assez, il plantait là son rôle, il ne s'estimait plus lié par un contrat de surprise, arraché à une heure d'apathie...

Et la colère qu'il couvait depuis des mois lui jaillit si brûlante des prunelles, que Blanche, troublée par son regard, baissa les yeux.

Ils prirent congé d'Octavie, qui berçait toujours son enfant inconsolable. Achille marchait sans parler. Les cheveux légers de M'^* Blanche voltigeaient près de ses tempes, et il luttait contre le désir d'incliner la tête pour sentir leur caresse. Il remarqua qu'elle les lissait perpétuellement avec un geste gracieux et qu'ils couvraient à demi son oreille. La jeune fille entretenait soigneusement leur ébouriffement artificiel, et les roulait, tous les matins, autour d'une pipe chauffée, qu'elle cachait sous le socle de sa pendule.

Ils se dirigèrent vers la place d'omnibus, longeant, sous la galerie de Rivoli, les magasins du Louvre. Le jour oblique projetait sur l'asphalte l'ombre des piliers, dessinait des arches claires.

Lorsque Blanche traversait ces lumières, ses cheveux se cloraient tout d'un coup. Et Achille regardait passer son profil sur le fond changeant des vitrines.

La bousculade des marches croisées les poussait de temps en temps l'un contre l'autre ; alors elle s'appuyait plus fort sur son bras, leurs hanches se frôlaient. Des camelots, criant le plan de Paris et des anneaux brisés, suspendus en chaînettes, les assourdissaient, et ils suivaient le flot descendant de la foule, avec le vague étourdissement que l'on éprouve, assis en poupe d'une barque, à regarder filer les berges.

A la place Richelieu, ils se séparèrent.

M''** Cossas habitait, rue des Martyrs, avec sa mère, un petit appartement de 700 francs, encombré par un piano à queue. La jeune fille monta lentement les cinq étages, lassée par la fatigue des leçons, la chaleur du jour. En entrant elle embrassa d'un coup d'œil l'étroit salon de velours vert, dont les meubles montraient la corde, sous les housses au crochet, s'assit au piano, essaya un trait, puis, d'un geste nerveux, ferma l'instrument et se jeta sur le canapé en gémissant :

— « Oh ! est-ce que cela durera toujours ainsi ! »

Son regard venait de s'arrêter sur le pupitre triangulaire, où sa mère étalait, bien en évidence.

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comme une réclame, l'album relié de ses succès du Conservatoire : « Première année, Premier cours de chant, Second prix, Blanche Cossas ».

Elle se rappelait avec un sourire d'ironie les espérances de ces jours passes. A quoi tout cela l'avait-il donc menée? Les cours commençaient tard l'hiver, à la mi-novembre, et, sitôt le Grand- Prix, tout le monde s'en allait. Alors elle n'avait plus d'autres ressources que les leçons de hasard données dans les stations balnéaires, sur quelque plage de Hollande ou de Normandie. Mais les déplacements étaient coûteux et la vie si chère dans ces lieux de plaisir, qu'on y subsistait à peine. Quel avenir l'attendait donc le jour où sa voix la quitterait? Car elle n'espérait plus le refuge du mariage — où trouver un mari pour une fille comme elle? Ce n'était p^s dans le milieu d'artistes où elle vivait. Ils lui déplaisaient tous par leurs allures bohèmes et la grossièreté de leurs habitudes. Ce n'était pas non plus dans la maison de ]\P^ Star, où plus d'un homme d'âge lui avait fait la cour, et retenu paternellement ses doigts de jeune fille dans des mains de vieux, sèches, déjà tremblotantes. Dans ce salon-là on pouvait espérer des liaisons, mais point de mariages. Restait l'hypothèse d'un homme qui l'eût épousée par amour, pour la rendre heureuse. Mais il y avait longtemps que celui-là elle ne l'at-

tendait plus. Elle avait cru, de bonne foi, en avoir fini pour toujours avec les désillusions, les sols i^spoirs. Aussi était-elle surprise de se trouver ainsi découragée, sans apparent surcroît de tristesse.

C'est qu'une lumière, depuis longtemps éteinte et tout d'un coup rallumée, éclairait d'une lueur impitoyable la monotonie de ce chemin de cliaque jour, qu'elle suivait frileusement, comme une femme qui marche sur une route déserte, dans un brouillard.

Tous les mercredis, vers trois heures, Barrois venait guetter M"' Cossas à la sortie du Ghâtelet. C'étaient les jours de répétitions. N'osant, à cause des musiciens, attendre devant la porte, il faisait les cent pas sur la place, et, pour se distraire, lisait les affiches.

Jamais ils ne s'étaient entendus sur ces rendezvous. On se rencontrait chaque fois par hasard, très surpris. Bien qu'il sentît Blanche vaguement complice, Achille était si peu hardi, que, souvent, ayant attendu près d'une heure, il n'osait aborder la jeune fille. D'ordinaire, il lui laissait faire quelques pas, le long du quai, puis, vivement, la rattrapait. Ils parlaient de littérature, de musique, plaisantaient les habitués des samedis, et particulièrement ce méridional à barbiche noire dont l'aplomb insolent les agaçait. Parfois même

leur causerie, plus indifférente encore, s'accrochait aux objets rencontrés sur la route. C'est ainsi que, à propos des perruches de la Mégisserie, il lui conta l'histoire de Vert-Vert, et Blanche, qui la connaissait depuis l'école, feignit de la trouver spirituelle et gaie. Rentrés chez eux, ils s'étonnaient d'avoir si peu joui de la présence l'un de l'autre, de se souvenir à peine de ce qu'ils s'étaient dit, de s'être donné la main sans un serrement, et surtout de n'avoir pas goûté davantage la suavité de ce contact.

Souvent Achille trouvait M""" Star installée dans la chambre de sa femme. Sans se lever, la femme de lettres lui tendait à baiser sa main, forte de paume, qui tendait à craquer la peau de ses gants.

Elle contait bruyamment ses visites à des duchesses en toc ou en or, — son jugement n'avait point à cet égard la précision d'un trébuchet, — ses rencontres avec des illustrations artistiques, qu'elle désignait familièrement par leurs petits noms, et qui, toutes, étaient avec elle «du dernier bien ». Puis c'était l'anecdote du jour, un scandale qui avait couru comme une traînée de poudre, allumant toutes les curiosités d'un bout à l'autre du boulevard. Elle démasquait les duellistes à trois étoiles qui vont dans la forêt de Saint-Germain se donner des coups d'épée inof-

fensifs pour des motifs de pure galanterie. Elle avait l'œil dans toutes les alcôves, disait toutes les liaisons de Paris, ou, parfois, subitement mystérieuse, contait à mots couverts des histoires surprenantes, sans livrer les noms des héros : c'étaient des actrices se ruinant pour des princes, des jeunes filles séduites, en plein bal, par des attachés d'ambassade, des nouvelles mariées empoisonnées par de vieilles maîtresses, — et cela se passait toujours dans le plus grand monde.

Parfois Achille l'interrogeait sur la comtesse de Gourtades dont le souvenir l'obsédait encore.

— - « Elle a chassé tout l'hiver », répondait Emmeline.

Et comme Barrois critiquait un passe-temps selon lui, trop bruyant pour une veuve.

— « Pourquoi donc? » répondait Emmeline. « Chasser est très deuil. »

Et elle évoquait la royale chevauchée des amazones de tous les temps, depuis Hermangarde « ferrant » les aurochs dans les forêts d'Austrasie, jusqu'à la noble duchesse, emportée par son barde à tous crins, sous les ombrages de Dampierre. Quelle apparition dans le terre à terre de notre époque!

— « C'est une femme d'autrefois! » disait Achille enthousiasmé.

Mais alors la femme de lettres répondait d'un ton doctoral :

— « Ne vantez pas trop le passé, mon ami ; nos mondaines valent bien qu'on prenne garde à elles, et après tout vous n'avez pas d'autres amoureuses à votre disposition. »

Puis, confidentiellement :

— « D'ailleurs les femmes d'autrefois n'étaient pas trop raffinées : Sévigné n'avait que trois chemises, Pompadour n'osait montrer son dos. Nous sommes plus braves. Ne manquez pas samedi, et vous me direz des nouvelles d'un décolletage que je veux lancer. »

Depuis la naissance d'Ancelis, Achille descendait seul aux soirées de M"^' Star. Il sortait avec bonheur de cette atmosphère surchauffée, chargée d'odeurs piquantes de lait caillé et de couches au séchoir. Par contre il aimait le bruit du timbre assourdi par les tapisseries, les yeux effrontés de JMagnagna, qui le débarrassait de sa canne, le spectacle joyeux du salon apparaissant dans l'écartementde la portière.

Lorsqu'on avait causé quelque temps, par groupes. M""" Star se levait tout à coup, et, avec mille câlineries , elle venait prier Blanche de « chanter quelque chose. »

Chaque fois la jeune fille se faisait prier: un enrouement, la fatigue, la crainte d'abuser de l'au-

ditoire... Elle cédait seulement quand Achille avait dit d'un ton demi-narquois demi-Impérieux :

— « Si, si, mademoiselle, je vous en prie. »

Alors elle se levait, la mine résignée, et, nonchalamment, traversait le salon au bras de Barrois qui allumait les bougies.

Lorsqu'elle avait chanté quelques pages nouvelles, suivies d'un ou deux morceaux qu'elle disait bien, et que l'on redemandait toujours, sous prétexte de préparer le thé, elle passait dans la salle déserte. Achille venait bientôt l'y rejoindre. L'eau bouillait dans un samovar, et les porcelaines étaient préparées sur une petite table, couverte d'une nappe russe. Des messieurs venaient les prendre, puis les rapportaient vides.

Dans le salon, le dos à la cheminée, sur un fond de bougies et d'abat-jour transparents, Emmeline déclamait des vers. Les fumeurs se pressaient, pour écouter, dans le cadre des portes. Rien ne troublait la causerie des deux jeunes gens.

Entraîné par ce besoin de se livrer, qui était le fond de sa nature, Achille continuait à raconter son cœur. Il jouissait doucement du silence de la jeune fille, sentant dans son attention enchaînée un attendrissement plus doux que la pitié. Elle se trahissait par l'éclat de ses yeux, l'ardeur de son visage; une fois même, dans un élan irrétlé-

chi elle lui prit la main et la retint longtemps serrcée dans les siennes.

Bien qu'elle affectât de ne rien remarquer, la femme de lettres suivait avec un infini plaisir les progrès quotidiens de cet amour. Bonne, de la bonté facile des filles, elle souhaitait voir tout le monde heureux, et, en bonne commère, mettait volontiers la main aux liaisons des autres. Jusque-là, les pudeurs de Blanche, son dégoût des hommes, l'avaient étonnée comme une anomalie et peut-être secrètement humiliée. Elle était bien aise de voir la jeune fille rentrer dans le rang, jouir à son tour des indulgences de la bonne nature.

Donc, chaque fois qu'elle voyait Achille, Emmeline entamait à tout propos l'éloge de M'^'^Gossas, elle exaltait la délicatesse de ses sentiments, la distinction de sa personne.

— (( La solitude lui pèse », prononça-t-elle, un soir, comme conclusion du panégyrique, « c'est signe que son cœur parle. Je fais tout ce que je peux pour la distraii-e. Et, tenez, demain, je la conduis à l'ouverture des Aquarellistes. Venez donc nous y rejoindre avec votre femme. »

Dans les quartiers luxueux, sur les murs des hôtels, s'étalait la belle affiche, discrète comme un larbin de bonne maison, qui rappelait aux promeneurs bien mis de ces larges avenues le retour annuel d'une fête à la mode.

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