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ÉPILOGUE

Le manoir de Manéglise regarde toujours par ses fenêtres sans rideaux la pelouse immense, au loin enveloppée d'un rideau d'ormes. Le printemps a fait remonter la sève à la tête des vieux arbres. Dix années ont encore fortifié le rempart de branches qu'ils opposent depuis des siècles au vent déchaîné des plateaux, et, en cette saison de feuillages denses, on n'aperçoit plus les toits du « carreau », serrés autour du clocher d'ardoise,^ que par des fenêtres pratiquées, comme des brèches, dans l'épaisseur des verdures.

Mais les bâtiments, que jamais aucune main ne restaure, ont souffert du temps et des hivers. La marquise, découronnée pièce à pièce de sa dentelure ouvragée, s'est effondrée à la fin. Les deux bras qui la soutenaient sont restés en saillie

dans la façade. Une glycine les a envahis. Elle encadre la porte vitrée du vestibule à courant d'air, à travers lequel apparaissent, de l'autre côté de la maison, la remise et les écuries, maintenant tout à fait ruinées.

Le facteur de Rolleville, qui dessert les deux communes, monte lentement les quatre marches du perron. Il pénètre dans le corridor, frappe du bout de sa canne ferrée sur le dallage en damier, «et, personne ne venant, il appelle :

— (( Madame Barrois ! »

Une femme, jeune encore, accourt. Elle est vêtue d'une robe noire, usée, qui fait paraître encore plus rouges ses mains, ses joues vermeilles de campagnarde bien portante, vivant au grand air.

— « Que me voulez-vous, Malandin ? » dit-elle €n s'approchant du facteur.

— « Deux lettres pour vous », répond le gros homme en essuyant sa face violacée et suante d'alcoolique. « Il y en a une chargée. »

— « Au fait », reprend la jeune femme, a c'est le jour de ma mère. Mais qui peut m'écrire encore... Tiens ! Madame Star! Je suis sûre que c'est au sujet d'Ancelis. »

Et, glissant les deux lettres dans la poche de son tablier. :

— ft Merci, Malandin », dit-elle, « je vais rejoindre madame, bien vite. »

Et le facteur ayant demandé des nouvelles de la châtelaine, Octavie ajouta :

— « Ça va toujours de même. Elle s'ennuie de ne pouvoir du tout bouger. Songez donc, depuis sept ans qu'elle n'est point descendue ! »

Au premier, dans le cabinet du nord, la veuve est assise sur son grand fauteuil à oreillettes, les pieds enveloppés d'un vieux châle, immobiles, étendus devant elle. Rien n'est changé dans son costume, elle n'a presque pas vieilli; seulement, un air soupçonneux a remplacé dans l'expression de son visage la dureté ancienne. Frappée de paralysie, incapable de se mouvoir, l'avare ne peut plus rien surveiller par elle-même. Et elle se meurt lentement, minée par la pensée torturante du pillage qui doit s'accomplir dans la maison, à l'abri de ses regards.

Voilà déjà sept ans que après le suicide de son mari et la mort de sa belle-mère, Octavie est revenue à Manéglise reprendre son ancien service. On a profité de la situation pour lui imposer les conditions les plus médiocres. Elle ne touche point de gages, se contente du couvert et du vivre, avec une promesse de legs dans le testament.

Quant à Ancelis, la vieille dame n'a pas voulu le voir entrer dans sa maison, par crainte dubruit, mais surtout de l'appétit de croissance et des dégâts. On élève l'enfant dans un orphelinat à Rolle

ville. C'est sa grand'mère maternelle, M"^-^ veuve Genouille, actuellement de Pernelle, qui paye les quatre cents francs de la pension. A ce secours se borne l'appui qu'elle prête à sa fille, bien que sa position soit prospère et son second mari près de sa fin.

— (( A qui donc parliez- vous, Octavie ? » demande aigrement la veuve à sa femme de charge qui rentre dans la chambre, tout essoufflée d'une montée d'escalier trop rapide.

Et, déclarant qu'une interruption si prolongée a brouillé ses souvenirs, la veuve se fait lire, une seconde fois, en détail, l'inventaire d'un immeuble qu'elle se propose d'acquérir. Arrivée enfin au dernier alinéa, Octavie dépose le mémoire sur la table et prend courage :

« Voulez-vous me permettre », dit-elle, « d'aller voir mon garçon ce matin ? Je l'ai déjà vu dimanche; mais c'est la semaine de la première communion, et aujourd'hui l'examen de catéchisme... »

Sûrement, si la veuve regardait en ce moment sa femme de charge, l'expression d'ardent désir peinte sur le visage d'Octavie la déciderait à refuser. Mais le mot de catéchisme lui rappelle à temps que M. le curé de Rolleville rend le pain bénit à ses ouailles et qu'il a engagé la châtelaine

de Manéglise à faire prendre une brioche chez le boulanger du « carreau ».

Octavie sort bien vite de la chambre et va sefugier dans le billard — à cette même place où, autrefois, jeune fille, elle lisait les lettres de Genouille — et, vivement, elle décachette les deux billets qu'elle vient de recevoir.

Le bon de poste de M"^ de Pernelle est accompagné d'une simple carte où quelques mots sont griffonnés au crayon. M"^ Star, elle, a écrit quatre pages, et, à l'occasion de la première communion de son filleul, elle annonce l'envoi d'un « complet » de drap noir avec le petit « hat » et le brassard à franges d'or. « Quant à vous, ma bonne amie, » ajoute la femme de lettres, «je vous prie d'accepter une ancienne robe de soie que f ai fait teindre. Si vous m'en croyez, le jour de ta cérémonie, vous égayerez votre toilette de quelques rubans lilas — quitte à reprendre le deuil le lendemain. Cela se fait tous les jours... » La lettre tremble entre les mains d'Octavie, et deux larmes de reconnaissance, tombant sur la page parfumée, délayent l'encre violette des pattes de mouche.

Mais déjà la grosse horloge de l'antichambre a sonné dix heures et demie. La jeune femme essuie bien vite ses yeux, décroche dans le vestibule, derrière la porte vitrée, son large chapeau

de jardinière, et, traversant la pelouse, elle prend par les sentiers à travers champs. Elle côtoie lespièces de colzas fleuris, marche les pieds tous blancs dans un bourdonnement joyeux d'insectes. Lentement la rêverie de la campagne entre dans son cœur, et elle, qui, d'ordinaire, toute aux besognes présentes, va sa route sans penser, aujourd'hui songe et se souvient.

Ce même chemin de fleurs et de bon soleil, elle Ta fait autrefois, sanglotante, par la nuit et la neige, ayant dans son corsage l'horrible dépêche qui lui annonçait l'agonie de son père, la rappelait à Paris. Et maintenant, après un long détour de joies et de larmes, la voici revenue à son point de départ. La besogne rude et quotidienne l'a reprise dans son engrenage, le souvenir des souffrances anciennes s'est amorti, presque ef-face; même elle se sent au cœur une chaleur douce et persistante à songer que la vie d'Ancelis croît près de la sienne et que, en de régulières échappées, elle peut aller serrer son enfant dan& ses bras.

La mémoire d'Achille ne vit plus que dans se& prières, car elle souffre moins de sa disparition que de l'impiété de sa fin. Parfois elle pleure toute seule, assise au pied de son lit, sans lumière, quand elle songe que son mari expie sans doute sa révolte dans quelque lieu de souf-

france et que, même plus tard, après la vie, elle ne le retrouvera pas parmi ses morts chéris. Mais ces craintes de la solitude et de l'ombre ne tiennent pas devant la bonté immense que la jeune femme sent vaguement éparse autour d'elle dans la magnificence du jour. Elle va devant soi, le cœur dilaté d'une espérance, d'une pie inconnue ; il lui semble qu'elle voit son enfant marcher, à la lisière des champs qui flambent, vêtu de sa veste neuve, le cierge des processions à la main.

La rivière est traversée. Octavie monte la rue du village. Elle pénètre dans l'église. L'unique nef est toute pleine de la gaieté du soleil, de l'éblouissement des vitraux et des ricochets de la lumière. Elle semble vide : le catéchisme est installé dans le bras gauche de la croix, devant l'autel de la Vierge, et la mère en deuil s'avance, guidée par le bruit frais des voix.

Devant la petite chaire de sapin' où le curé est assis, ses lunettes basses sur le nez, un livre à la main, ils sont là une douzaine d'enfants de campagne, avec des cheveux ébouriffés, blonds comme de l'étoupe, des cous couleur de brique.

Octavie s'est approchée si doucement, que personne n'a remué la tête, et, dans la foule, de dos, elle contemple avec amour son enfant à elle.

Oh ! il n'a pas besoin de se retourner pour qu'elle le voie. Elle l'a toujours devant les yeux, cette face candide d'enfant sage ! Les cheveux, séparés par une raie bien nette, sont aplatis des deux côtés de la petite tête ronde ; il n'a pas de taches à sa blouse, ni de poussière sur ses souliers.

Et voilà que le curé, ayant achevé la prière, commence la récitation du catéchisme. Les marmots interpellés se lèvent, tout rouges, avec un embarras gauche. Ils se troublent, pleurnichent; en une minute la moitié de la bande est à genoux sur les .dalles.

— « Ancelis Barrois ! » dit enfin le prêtre qui s'impatiente.

L'enfant se lève, tout; droit, et, poliment, pour saluer, il porte la main à ses cheveux.

— «Qu'est-ce que Dieu défend par le cinquième commandement ? » demande le curé, en frappant sur le pupitre avec son livre.

Le petit garçon lève la tête, puis ânonne, sans reprendre haleine :

— « Dieu défend l'homicide... le meurtre... le suicide... »

Un cri étouffé part du fond de la chapelle. La mère, agenouillée sur la dalle, s'est dressée ; elle tend les bras, la bouche ouverte.

Le prêtre la voit; mais, jugeant que c'est quel-

que dévote en prières, il reporte les regards sur son livre et continue sans s'inquiéter :

— « Quel est le châtiment de ceux qui meurent ainsi en état de péché ? »

Et l'enfant répond de sa voix nasillarde :

— « La damnation éternelle. »

Qt New York.

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