‹ Un de nousChapitre 5 sur 6 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

BaiTois se promenait sur la plage, attendant l'heure du bain, lorsqu'il entendit derrière lui la voix d"Octavie qui l'appelait. Elle accourait, un peignoir sur le bras, et, de loin, tout essoufflée, elle cria, heureuse d'annoncer une nouvelle :

— « Mademoiselle Blanche Cossas est revenue d'Amérique. Elle vient d'arriver à Gabourg. J'ai lu son nom dans le journal des baigneurs. »

Et, l'ayant rejoint, elle lui tendit le Courrier (le la Plage.

— « Il faut aller lui souhaiter la bienvenue », dit Achille après avoir lu.

Puis, consultant sa montre, il ajouta :

— « Dix heures un quart. Nous pouvons nous présenter à son hôtel. »

La jeune artiste occupait au premier étage un petit appartement avec balcon sur la mer. A la porte, près de deux mignonnes bottines vernies, une théière était posée, par terre, sur son plateau de métal. Octavie frappa, un peu intimidée. Une femme de chambre ouvrit.

M^^^ Cessas écrivait, le dos tourné à la porte. Elle aperçut les arrivants dans la glace, posa sa plume, se leva avec grâce.

La jeune fille avait beaucoup changé depuis six mois. Il s'était produit dans toute sa personne une sorte d'épanouissement, qui s'accusait par l'embonpoint gracieux de ses bras et de se& épaules, la richesse de sa taille, l'éclat de sa peau et de ses yeux, comparables aux deux brillants qu'elle portait maintenant rivés à ses oreilles. Elle tendit la main, sans incliner son buste, à l'anglaise. Achille la serra froidement, satisfait de se sentir libre de toute gêne, et demanda d'un ton indifférent.

— « Vous avez fait une bonne traversée? »

— « Délicieuse. »

— « Depuis quand êtes- vous de retour ? »

— « Depuis une semaine. »

— « Et vous repartez pour Paris ? »

— « Après-demain. »

Alors Octavie se récria. Elle ne permettrait pas à son amie d'apparaître pour s'éclipser si tôt. La plage, d'ailleurs, offrait aux baigneurs des divertissements variés : dans la journée, la musique sous la tente ; le soir, la comédie et les danses au Casino.

Achille ne prenait pas garde à ces paroles. Elles lui arrivaient comme éloignées, et, par la fenêtre ouverte, regardant la mer étalée, toute plate, miroitante sous le soleil, il avait la sensation d'être hors de la chambre, au milieu de la foule des baigneurs, qu'il n'apercevait pas, mais dont il entendait sur la plage la rumeur et les cris.

M"« Gossas le considérait en souriant, et, s'étant approchée de lui, elle demanda, avec une nuance d'impertinence :

— « La vue de mon salon vous plaît? »

Elle franchit la marche de la croisée, et, tournant la tête vers lui, comme pour l'inviter à se rapprocher, elle ajouta négligemment :

— « Au fait, je me souviens que vous avez toujours eu de la poésie dans l'âme. »

— « Je l'avoue. Vous étiez plus pratique. »

Ils se regardèrent, et comme si, à ce moment, chacun d'eux eût clairement lu dans l'esprit de l'autre, ils sourirent à leur transformation mu-

tuelle, avec une arrière-pensée de commisération pour ce pauvre couple mal tourné et naïf qu'ils avaient été autrefois.

C'était l'heure de la marée et du bain. Ils sortirent tous les trois de l'hôtel.

Verticale comme un mur, la mer montait en face d'eux jusqu'à la ligne d'horizon. Au pied, sur la plage, la foule grouillait dans un reflet de lumière violette\ A droite, à gauche, sur une longueur d'un kilomètre, des gens vêtus de maillots multicolores fourmillaient dans l'azur de l'eau. Un va-et-vient de baigneurs s'établissait le long des planchées, les uns trempés, ruisselants de gouttelettes, couraient vers les cabines ; d'autres, surtout des femmes, descendaient avec des cambrements de taille, des drapements de peignoirs, lentement dépouillés, qui livraient des nudités hardies aux lorgnettes des connaisseurs.

Au moment où Achille et ses compagnes descendaient Tescalier de planches glissant de l'eau rapportée par les baigneurs, un vapeur sortit de l'anse de Beuzeval et s'avança vers le large, rapidement rapetissé par la vitesse et le plein air.

— « Tiens », dit M'^'' Cossas en le désignant du bout de son ombrelle, « le bateau du Havre. Pourquoi n'irions-nous pas déjeuner de l'autre côté de l'eau, un de ces matins? »

— « Au fait,.. » (lit Achille.

— « Le steamer repart demain », continua la jeune fille en désignant le tableau des services affiché sur une cabine.

— « Mais n'y a-t-il vraiment pas de danger ? » demanda Octavie hésitante.

Et comme M'^^ Cossas secouait la tête en souriant.

— « Eh bien », ajouta-t-elle, « c'est dit pour demain. Mais j'emmènerai Ancelis. »

Le lendemain, à l'heure convenue, on se retrouva sur le quai de départ. Octavie tenait son enfant par la main. Il était vêtu d'un « complet » de matelot, et sa petite tète ronde disparaissait sous un béret trop large, avec le mot le Tapageur brodé devant, en lettres d'or.

Achille avait été chercher M'^' Cossas à son hôtel. Elle avait fait choix pour la circonstance d'une toilette bleue, sombre, bordée de lacets blancs. Un voile, pareillementblanc, entourait son chapeau d'homme en grosse paille. Elle tenait à la main, serré dans deux courroies, un châle anglais à grands carreaux.

Tous les quatre franchirent avec précaution la passerelle du bateau, secouée par le tangage, — car une brise s'était levée pendant la nuit, et la

mer apparaissait maintenant vaguée, toute verte, avec de légers moutonnements, au large.

Ils s'installèrent sur des pliants, sous la tente, et aussitôt Ancelis, effrayé par le craquement des amarres, le bruit de la cloche, la trépidation de la chaudière, poussa des cris. Son père l'ayant calotte, ses gémissements redoublèrent, et Octavie, elle-même peu rassurée, déclara qu'elle ne voulait pas partir.

— « Oui », répondait-elle à Blanche qui s'efforçait de la rassurer, « il n'y a pas de danger pour vous qui avez le pied marin. Mais au petit et à moi la mer nous fait peur. Laissez-nous rentrer à la maison et partez seuls. Le bateau revient ce soir, n'est-ce pas? Nous vous attendrons avec grand'mère, pour dîner. »

— « Cependant... » disait M^'*^ Cossas. Achille l'interrompit :

— « Octavie a peut-être raison ; la traversée sera fraîche, et Ancelis a les bronches si délicates... »

Ils s'embrassèrent, et M"'° Barrois, ayant pris son enfant, remonta sur le quai. Presque aussitôt un coup de sifflet jaillit, et le bateau, virant de bord, s'éloigna sous une colonne de fumée tordue, entre deux jaillissements d'écume.

— « A ce soir ! » crièrent les voyageurs en agitant leurs mouchoirs.

— « Anuisez-vous bien! » répondit Octavie du quai.

Pour les saluer encore une fois, elle voulut courir au bout de la jetée. Mais elle arriva trop tard.

Sitôt liors du chenal, Barrois et sa compagne montèrent sur la passerelle. Accoudés à la rampe de fer, ils regardaient vers la côte du Havre, vaguement estompée au bas des nuages, à niveau de la mer.

— « C'est un véritable enlèvement » , dit M"° Gossas sans tourner la tète.

— « Oh ! » répondit Achille, « vous voyez bien que ma femme est complice ! »

— « Et vous êtes sans doute digne de sa confiance? » continua Blanche un peu railleuse.

Il se consulta une seconde, très • perplexe. Avait-il présentement avantage à déclarer qu'il était demeuré fidèle au souvenir de l'amie absente, ou devait-il, en les amplifiant au besoin, parler de ses galantes aventures? L'attitude ironique de la jeune fille l'excitait plutôt à se noircir.

— « J'ai toujours caché mes liaisons à Octavie », dit-il. « Ce n'est pas par hypocrisie, mais par pitié. Mon manque de goût pour elle ne va pas jusqu'à la faire souffrir. »

M^'** Gossas sourit et dit :

— « Vous êtes toujours bien l'homme délicat que j'ai connu. »

Il riposta :

— « Ne vous y fiez pas, ma chère amie; j'ai acquis toute la brutalité nécessaire pour tenir les emplois d'amant heureux. »

— « Et d'où vient donc ce changement? » demanda-t-elle émerveillée. « Les femmes vous ont fait souffrir. ? »

— « Oh ! » dit-il, rougissant de colère, « je ne les ai pas non plus ménagées. »

Il attendait un mouvement de curiosité, une question, mais elle ne répondit rien, et un moment tous deux demeurèrent silencieux.

Sans doute, il songeait aux ardentes soirées de théâtre passées dans la loge d'Emmeline. Et elle retrouvait dans les souvenirs de son voyage l'image de quelque scène troublante qui la rendait rêveuse. Balancés par un léger roulis, ils voyaient le tambour s'élever au-dessus de la mer verte, puis, alternativement plonger dans l'écume. Très pâle, le collet de sa jaquette bleue relevé autour du cou, les deux mains appuyées à la barre de la galerie, Achille regardait onduler la houle. L'horizon de la mer faisait à sa tête et à ses épaules un fond voilé, très doux. Et Blanche, assise près de lui, les yeux levés, regardait ses fins cheveux

noirs, flotter autour de sa casquette, au vent.

La brise fraîchissant, ils quittèrent la passerelle, pour aller s'abriter sur le roof. Beaucoup (le ]>assagers étaient descendus dans la chambre. Ils s'assirent sur un banc, près l'un de l'autre, et Blanche étala son châle sur leurs genoux.

.Maintenant ils s'entretenaient du voyage d'Amérique, du péril des traversées, et cette causerie les ayant ramenés à parler des jours passés, Achille demanda tout d'un coup d'une voix tremblante :

— « Blanche, pourquoi ne m'avez-vous pas écrit? Je l'ai attendue deux mois cette lettre qui n'est jamais venue. A la fin, j'ai perdu courage . j'ai voulu m'étourdir. Ah! pourquoi m'avez-vous joué la comédie d'une affection qui n'existait qu'en paroles? »

Elle répondit sans hésiter :

— « Je ne vous ai pas trompé, Achille. J'ai été amoureuse de vous. »

Puis, comme si cet aveu d'une tendresse passée ne lui eût coûté aucun effort, elle le regarda bien en face, guettant sur sa figure les mouvements de son âme. Les traits d'Achille se contractèrent douloureusement. Il murmura :

— « J'en ai eu le sentiment. Pourquoi donc n'ai-je pas osé? Aujourd'hui, vous seriez à moi. Mais tout me retenait : ma femme... votre mère...

le devoir! » acheva-t-il très bas, d'une voix haineuse.

M"° Cossas se détourna, pour qu'il ne vît pas monter à ses lèvres un irrésistible sourire. Puis, soit cruauté de femme, se vengeant de douleurs autrefois subies, ou réel plaisir à évoquer, en son présent état d'esprit, leurs amours anciennes, elle lui parla des soirées de M"'" Star, de leur rencontre, de tout ce qui, pendant quelques mois, avait mêlé leurs vies.

— « Vous rappelez-vous cette jolie chanson de Sully que vous me demandiez toujours :

Ah! si vous saviez comme on pleure Quand on est seul et sans foyer!...

» Je ne l'ai pas chantée une seule fois pendant tout mon voyage. Plaignez-vous donc! C'était une espèce de fidélité que je gardais à nos amours. » ,

Elle souriait, heureuse d'évoquer ces souvenirs. Et, sentant que, sous la couverture étalée, il cherchait à saisir sa main, elle la retira doucement.

— « Je puis bien vous l'avouer », continua-telle, « maintenant qu'il n'y a plus de danger : vous occupiez toute ma pensée dans ce temps-là. Le matin, aux répétitions du concert, quand je savais que vous m'attendiez à la porte et qu'Ai-

lari, grognon derrière son pupitre, nous criait : Da capo! j'étais prise de rages folles, qui faisaient danser les notes devant mes yeux. Ah! mon ami, comme nous étions innocents! Marcher à côté l'un de l'autre sans nous donner le bras, souvent sans nous parler, avec la peur délicieuse d'être rencontrés par mes élèves; nous n'en demandions pas plus pour être heureux !»

Barrois souffrait de sentir tout cela si loin, si fini. Le souvenir de ces timides amours fouettait son désir, plus violemment que de présentes caresses. Voyant le bouleversement de son visage. Blanche se leva un peu effrayée et dit :

— « Nous sommes fous de souffler sur ce tas de cendres. Et nous ferions mieux de regarder autour de nous. Tenez ! nous arrivons. »

Entre les vergues du petit vapeur le port apparaissait avec sa double estacade, sa nappe d'eau tranquille, et, sur le quai, derrière l'enchevêtrement des cordages et des mâtures, ses maisons anciennes, étroites, irrégulières, presque toutes cuirassées d'ardoises, dominées par le coteau verdoyant d'Ingouville, tout semé de villas.

Ils atterrirent, et, au moment où ils franchissaient la passerelle, Achille se jura dans son cœur que, cette fois, il aurait le courage d' « oser ».

Comme ils débarquaient, bousculés dans la

cohue, un cocher de])out sur son siège les héla.

— «Voilà!» criait-il. «Sainte-Adresse! route du Tir! les Phares! »

Ils s'approchèrent, et Blanche, avant de monter, fit découvrir la voiture.

— « Mais, s'il pleut? » dit Barrois en regardant le ciel noir.

— « Gela vous calmera », répondit Blanclie avec un sourire.

Le cocher fouetta son cheval, et, la ville ayant passé rapidement, la route des Phares apparut. Elle escaladait la montée en lacet, au-dessus de la mer, sans arbres, sans maisons, taillée dans la pente presque verticale de la falaise, encore saignante de la tranchée des pelles. A la voir ainsi dépouillée, près de cette mer verte, sous ce ciel bas, on eût dit un de ces paysages de Norvège dont les contours sont si nets, et, parmi les couleurs pâles, les blancheurs si immaculées. Et c'était vraiment un vent d'hiver qui soufflait du large, courbant l'échiné maigrelette du bidet, faisant flotter comme un drapeau, derrière la voiture, le voile déployé de JM"*^ Cessas.

Barrois n'avait jamais reçu une si vive impression de ce spectacle connu. Elle entrait en lui, sans qu'il y prît garde ou fît eïfort pour en jouir, tout au plaisir de ce tête-à-tête et à Pangoisse douce de son espérance.

— « Vous ne regrettez pas d'être venu? » demanda malicieusement la jeune fille.

Lui répondit tout bas :

— « 0 Blanche, voir cela avec vous! »

Ils atteignirent le faîte, passèrent devant la chapelle des Flots, le Pain de Sucre, et la voiture ayant repris le galop, au bout du plateau de la Hève, les deux phares se dressèrent, massifs, étrangement blancs, sur le fond obscur du ciel.

Un gardien qui portait une veste bleue et un galon d'or à sa casquette, vint à leur rencontre. Connaissant par expérience les sujets d'étonnement des Parisiens, il devançait les questions.

— « Voilà la chambre de l'électricité », dit-il en ouvrant une salle du rez-de-chaussée, bien parquetée et claire.

Les machines occupaient le milieu de la pièce. Elles étaient, comme des chevaux de prix en capuchon d'écurie, à demi couvertes d'une serge doublée de peau.

— « Chaque foyer de phare est égal à trentesix mille lampes Carcel, » continua l'homme en fermant la porte. « Si maintenant monsieur et madame veulent monter dans la lanterne?... »

Derrière leur conducteur les deux jeunes gens gravirent les trois cents marches de la tour. Au sommet, le gardien s'arrêta et, poussant avec effort la porte de la plate-forme :

— « Gare aux chapeaux! » dit-il.

Le vent s'engouffra derrière les visiteurs, et, descendant d'un bond les six étages, alla claquer au rez-de-chaussée un volet désentravé.

Et la rade apparut, sombre, houleuse, barrée de lames. Dessus, quelques voiles blanches et des silhouettes de steamers, réduits par la distance à deux traits élémentaires, la cheminée et la coque, tracés comme en deux coups de crayon sur une page salie. Malgré la rafale qui emportait les paroles, le gardien continuait sa démonstration. 11 expliquait le mécanisme du phare, nommait les autres feux de la côte :

— « Voilà Fatouville, Honfleur... »

Les visiteurs entendaient à peine, assourdis par la clameur du vent, ne souhaitant que l'abri. Ils redescendirent, et, en repassant devant la salle des machines, Barrois remarqua un tronc avec ces mots : Pour les naufragés. Il s'approcha, y jeta une pièce blanche. Peut-être avec l'espoir obscur, inavoué, d'assurer à ses projets la complicité providentielle.

Le cocher s'était remisé dans un cabaret de matelots à l'enseigne du « Cidre pur sang de la vallée d'Auge. » Ils s'attablèrent là, dans une pièce blanchie à la chaux, dont la fenêtre, tournée vers le large, encadrait un pan de mer avec l'horizon des côtes. On leur servit des crevettes,

de la rocaille, un homard, dont Barrois voulut faire la sauce lui-même, à « l'américaine, » montant son assaisonnement de poivre, jusqu'à rendre le plat immangeable. Dans cette chambre de maison mconnue, protégée par la houle contre toute importune surprise, Achille sentait son audace grandir. Aussi, après le repas. Blanche, s'étant approchée de la fenêtre pour regarder la mer, il vint se placer derrière elle, si près, que les plis de sa jupe lui frôlaient les genoux. M*'" Cossas était appuyée au carreau, un bras replié sur le front. Barrois voyait sa figure, ses yeux, rélléchis dans la vitre. Il lui sourit, comme si elle avait pu l'apercevoir, aspirant l'odeur de sa nuque. Puis, faisant un violent effort sur lui-même, désespérément, il saisit la jeune fille par la taille, et, l'ayant renversée contre sa poitrine, il la baisa ardemment sur les yeux.

— « Êtes- vous fou? » cria Blanche en s'arrachant à son étreinte.

Elle avait fui au bout de la pièce, et, tremblante de colère :

— « Dites au cocher d'atteler son cheval », fit-elle d'une voix impérative. « Je veux partir. »

Stupéfait, honteux, Achille s'empara de son bras, s'efforça de la ramener près de la fenêtre. Mais elle se dégagea brusquement, et, sans le n^garder, les sourcils froncés, elle marcha vers

la porte. Elle allait sortir quand un sanglot lui fit tourner la tête. Barrois, tombé sur une chaise, pleurait, appuyé à la table, le front caché sous ses bras.

Elle le considéra un instant, puis, haussant les épaules :

— « Vous », dit-elle, « écoutez-moi. »

Elle s'était rapprochée, l'avait saisi par le poignet, l'obligeait à relever la tête.

— « Une explication bien franche est nécessaire entre nous, Achille. Autant causer ici qu'ailleurs, et maintenant qu'une autrefois. Qu'attendez-vous de moi? »

Il la regarda d'un air humble, troublé par la netteté de sa demande et répéta après elle :

— « Ce que j'attends de vous, Blanche? »

— « Oui », continua-t-elle, avec une animation croissante. « Vous ne comptez pas, je pense, que nous allons recommencer les choses d'autrefois, continuer à nous frôler les mains et les cheveux, à nous embrasser dans les portes, comme un collégien et une pensionnaire. C'est fini, ce jeu-là. »

Il murmura docilement ;

— « C'est fini... »

— « Alors qu'attendez-vous? »

Il joignit les mains et les appuya contre son genou, convulsivement :

— « j'avais rêvé d'un amour sans défiance et

sans reprise, d'une union complète qui mêleraient nos deux existences... »

Elle l'interrompit :

— « Ayez donc le courage d'appeler les choses par leur nom. Vous voulez que je devienne votre maîtresse. »

Il fit « oui » de la tête.

— « Eh bien, c'est impossible ! »

— « Pourquoi, mon Dieu? »

Elle s'était encore rapprochée, et, le regardant bien en face avec des yeux brillants, elle prononça :

— « Parce que vous n'êtes pas assez riche. » Puis, comme il la contemplait, l'air égaré :

— « C'est comme cela », dit-elle en se levant. « Je veux un amant qui me fasse la vie dorée, qui m'entoure de bien-être et de luxe. Vous ne pouvez pas me donner tout cela, n'est-ce pas? »

Il ne fit pas un mouvement, pas un geste.

— « Eh bien, alors », acheva-t-elle brusquement, d'une voix basse et irritée, « au plus offrant, et laissez-moi tranquille. »

Ils repartirent sous l'averse torrentielle. La capote relevée, le tablier remonté, le fiacre dévalait rapidement la côte ravinée. Achille, contrit comme un écolier pardonné, tenait, sans parler, les petits doigts de Blanche dans sa main et regardait l'eau ruisseler dans le dos du cocher, le

long des plis de son caoutchouc. Ils se retrouvèrent sur le Grand Quai longtemps avant l'heure fixée pour le départ du steamer. La chaussée était déserte, les tas de marchandises recouverts de prélarts, les douaniers abrités dans leurs guérites, la cabine des contrôleurs fermée. Ils s'approchèrent et lurent sur une pancarte accrochée au volet : « A cause du mauvais temps, les départs d'Honfleur, de Trouville et de Cabourg n'auront pas lieu ce soir, »

Achille éprouva un heurt dans la poitrine, un serrement de cœur, une violente angoisse, en voyant que le hasard le mettait comme en demeure de tenir sa parole, et de faire une nouvelle tentative sur Blanche, après l'échec de sa première audace et 1 explication qui l'avait suivie.

Au contraire, la jeune fille ne retint point un éclat de rire.

— « Qu'allons-nous faire? » demanda Barrois, ne sachant trop s'il devait montrer du désappointement ou de la joie.

— « Mais il me semble que nous n'avons pas le choix! » répondit M"' Gossas. « Télégraphiez nos mésaventures à votre femme. Il va bien falloir nous mettre en quête d'un gîte, pour coucher? »

C'était là le mot qu'Achille n'avait pas osé prononcer le premier. Il répondit, sans regarder sa compagne :

— « Vous avez raison. Je vais vous conduire à V Amirauté. C'est l'hôtel le plus proche. »

Une demi-heure plus tard, quand il revint du télégraphe, il trouva la jeune fille débarrassée de son chapeau et installée auprès du feu, dans le petit salon de la maîtresse d'hôtel. C'était une plantureuse Hollandaise, blanche et rose, portant un bonnet de dentelles sur ses bandeaux blonds.

— « Eh bien, » dit Barrois en entrant, et sans s'adresser directement à Blanche, « avonsnous retenu un abri? »

Il ne voulait pas prendre sur lui de dire « notre » chambre ni« nos » chambres.

— (( Monsieur, vous occuperez le n° 21 », dit la grosse flamande en consultant son registre; « et mademoiselle votre sœur le n° 19. Les deux pièces sont contiguës. »

Achille jeta un coup d'œil sur Blanche à la dérobée. La jeune fille souriait imperceptiblement, les cils baissés, en regardant fumer au feu ses bottines.

TU

-- « Monsieur et mademoiselle comptent-ils prendre le bateau ce matin, ou bien dois-je leur retenir deux places à table d'hôte? » demanda la petite servante, en entrant dans la chambre pleine de soleil, où Blanche, le cou et les bras nus, achevait sa toilette devant la glace, tandis que Barrois fumait derrière elle, adossé au canapé.

— « Nous partons tout à l'heure », répondit Achille.

Et, la domestique s'étant retirée, il se leva, s'approcha de Blanche à pas de loup, puis, passant brusquement la tête par-dessus Tépaule de la jeune fille, il la baisa, par surprise, au milieu de la gorge. Elle jeta un léger cri, et le repoussant avec une lassitude câline :

— « Voyons », dit-elle, « me laisserez-vous m'habiller? »

— « Tu as encore deux heures à toi », murmura-t-il en cherchant à la saisir et à l'entraîner sur le canapé.

Elle résista; mais comme il ne parlait plus, un peu boudeur, elle dit avec un sourire :

— « Je voudrais faire une promenade à votre bras, avant de partir. »

Et il se résigna, bien qu'il eût souhaité la garder jusqu'au dernier moment sous ses baisers, étant encore fiévreux des ivresses de la nuit, et dans l'inassouvissement tumultueux de la possession première.

Un quart d'heure plus tard, ils descendirent sur le quai éblouissant de lumière, car la mer, le vent tombé, s'était apaisée pendant la nuit. Achille, désireux d'étaler sa bonne fortune, voulait diriger ses pas vers la jetée, la rue de Paris. Blanche s'y refusa; le mouvement, l'activité des bassins, dit-elle, l'amusaient davantage. Et, comme par un dessein prémédité, elle conduisit son cavalier à un magasin de bibelots exotiques, et d'oiseaux des îles. Une volière était pleine de cris et de coups d'ailes de cardinaux, de colibris, d'inséparables et de bouvreuils de Java. Mais la jeune fille ne prit pas garde à eux, réservant toute son admiration pour un « jacquot »

gris perle, enchaîné à son perchoir, qui se défendait à grands coups de bec, les ailes battantes, contre les taquineries du manche d'ombrelle.

— « Oh ! le beau perroquet! » répétait Blanche. « Moi qui désire tant en avoir un!... »

Aussitôt, comptant qu'elle refuserait, Barrois proposa d'acheter la bête. Mais, contre son attente, M'"' Gossas manifesta beaucoup de joie et dit:

— « Que vous êtes donc galant, mon cher; vous ne me laissez pas le temps de désirer... »

Il entra donc seul dans la boutique, fort inquiet, n'ayant plus qu'un louis dans sa poche. Le perroquet coûtait soixante francs. Il demanda qu'on le lui envoyât par le prochain bateau, à Gabourg, et revint dire à Blanche :

— « C'est entendu, vous recevrez votre oiseau demain. »

Mais elle fit une moue d'enfant désappointée et murmura :

— « Est-ce que je ne pourrais pas le prendre tout de suite ? »

Et ils l'emportèrent avec eux dans un sabot, Barrois ayant laissé, entre les mains de l'oiselier, sa chaîne de montre, en gage.

Elle leur sembla bien courte cette traversée de retour, par l'accalmie, sur une mer berceuse, sous un soleil riant comme leurs tendres projets.

Blanche partirait le soir même pour Vichy. Elle irait rejoindre sa troupe de musiciens, donner une série de concerts. Puis elle viendrait à Paris retrouver Achille, qui laisserait sa mère et sa femme au bord de la mer, sous un prétexte. Et, réunis, ils passeraient quelque part, une délicieuse semaine de tête-à-tête,dans un nid d'amoureux.

Mais, comme d'un consentement tacite, ils ne parlèrent pas de l'avenir.

Octavie guettait leur retour sur l'estacade. Fort effrayée la veille, au spectacle de la tempête, elle avait eu l'esprit soulagé en recevant le télégramme d'Achille. D'ailleurs, un autre événement inattendu avait occupé sa pensée, l'empêchant d'imaginer pour son mari d'autre péril que le naufrage.

Pour la cinquième fois depuis son mariage elle avait reçu une lettre de sa mère. Ces épîtres insignifiantes, égoïstes, arrivaient toujours de quelque plage de la Méditerranée sonore et fleurie. Chaque fois, en lisant ces billets, Octavie soufrait d'une déception douloureuse, et pourtant elle éprouvait un orgueil incompréhensible à les montrer à sa belle-mère et à son mari. En cette occasion, la lettre de M™' veuve Genouille était plus intéressante que de coutume. Voici ce qu'elle disait :

m DE ivous 287

« Ma bonne fille,

» Tu apprendras avec plaisir que mon ami M. de Pernelle, reconnaissant les soins infaUfjahles que je lui ai prodigués, m'a demandé ma main. Le mariage a été célébré la semaine dernière, à Nice, en grande pompe. J'ai jugé inutile de vous déranger, ton mari et toi. Je crois que vous m'en saure% gré. Ma santé est toujours bonne et je ne vieillis pas. Certaine que vous partagerez ma satisfaction, je V embrasse ainsi qu'Achille et votre enfant.

» Marthe de Pernelle.»

Ayant lu, Achille prononça :

— « Voilà une bonne nouvelle. »

Au fond, cet événement ne le touchait pas, car il n'avait jamais eu d'amitié pour sa belle-mère ; mais le sentiment de sa faute nouvelle le rendait bienveillant pour Octavie, désireux, comme par compensation, de lui faire plaisir. Aussi, presque toute la journée il Tentrelint de son père. Avec un intérêt feint, dont il se savait moralement bon gré, il lui posa des questions sur la veuve de Manéglise. Et ainsi, pendant les trois jours qui suivirent le départ de Blanche, il fut aux petits soins près de sa mère et de sa femme, qu'il re- 43ommençait à aimer. Il passait des heures avec

Ancelis, sur la grève, à creuser des trous qu'en montant la mer emplissait; mais, quand ils étaient seuls, il traçait vivement le nom de Blanche sur le sable, faisait épeler les lettres à son petit.

Secrètement il avait écrit à Décot de l'appeler sous prétexte d'affaires urgentes. La dépêche du boursier arriva un soir au milieu du repas. En la lisant, M'"' Barrois la mère ne dissimula pas son inquiétude. Depuis quelque temps Achille lui demandait des signatures dont elle ne comprenait pas bien l'usage. Mais, d'autre part, ayant pleine confiance dans le savoir et les facultés de son fils, elle accepta ses explications confuses et se contenta d'ajouter:

— « Fais pour le mieux, mon garçon ; tu as une femme et un enfant derrière toi. C'est pour eux seuls que je m'inquiète. »

Barrois partit le lendemain, radieux, et Décot lui ayant donné rendez-vous à son cabinet d'affaires, il se fit conduire tout droit de la gare de l'Ouest à la rue Bergère.

— « Ah ça ! mon cher, » dit le boursier, quand son camarade fut installé en face de lui dans le cabinet d'un restaurant du boulevard, « expliquemoi un peu le sens de la dépêche que je t'ai envoyée. Affaires de femmes, n'est-ce pas, ton affaire urgente f »

— « Tu as deviné », répondit Achille en rougissant.

Et il conta toute son aventure, heureux d'entretenir quelqu'un de celle qu'il aimait. Décot souriait, les pouces dans son gilet, un curedents aux lèvres.

— « Tu me fais jouer là un joli rôle », prononça-t-il avec une indignation feinte.

— « Et je n'ai pas fini d'abuser de toi », continua Achille. « Il va me falloir de l'argent dans peu de temps et un conseil tout de suite. »

Il expliqua son désir de trouver dans les environs de Paris quelque logis rustique pour y abriter sa bonne fortune.

— « J'ai ton affaire », dit Décot, « une petite maison à Nogent, dans l'île de Beauté, un joujou, une boîte, avec un jardinet, un garage et un canot dedans. C'est la propriété d'un de mes amis, un membre du club de la Marne, qui est parti en Angleterre pour courir un prix. Je prends sur moi de vous louer sa maison. A une condition pour tant : vous m'inviterez dimanche prochain. J'ai besoin de passer une journée à la campagne. »

— « En effet », dit Achille, remarquant lamine ravagée de son ami, « tu parais fatigué. »

— « Que veux-tu, » reprit Décot. « Les tracas delà spéculation... Il faut bien gagner de l'argent pour soi et pour ses amis. »

Il parla de « son affaire », qui prenait une « tournure excellente ». L'échéance du premier coupon, au 15 septembre, avait fait monter les actions.

— « C'est peut-être le moment de vendre », dit Achille.

— « Gardons-nous-en bien », répondit vivement le boursier, « nous n'avons pas atteint le maximum de la hausse , achète plutôt si tu as de l'argent disponible. »

Puis, se frappant le front, comme surpris de retrouver ce souvenir :

— « Au fait, tu ne me parles plus de ta ferme d'Honfleur. Si tu la vendais?... »

Achille hésitait, tenté. Mais, faisant un effort sur lui-même :

— -(( Je n'ose pas en parler chez moi », dit-il résolument. « Toutes nos valeurs sont entre tes mains, engagées dans la spéculation. Ma mère a du sang paysan dans les veines; je la connais, elle ne voudrait pas se défaire de son lopin de terre. »

— « Bah ! ce n'est pas ton dernier mot », conclut Décot en se levant.

Et il jeta négligemment un billet de banque au garçon sans regarder la note.

11 se trouva que le chalet du canotier était une . charmante maisonnette rustique, avec des balcons de bois, escaladés par des rosiers, et un petit toit de chaume, coiffé d'iris, qui se reflétait dans la rivière. Le décor truqué, un peu factice, parut également délicieux à Achille. A gauche du val de Beauté, le grand aqueduc suspendait ses trains, rendus invisibles par l'élévation des piles, audessus de l'îlot des Loups. A droite, la courbe gracieuse de la rivière et des collines fuyait vers Joinville-le-Pont, avec le profil du fort de la Faisanderie, sévère sur le ciel, et les verdures pâlottes du bois de Vincennes. En face, sur l'autre rive, c'était la vraie campagne, grands arbres, fermes, champs de blé, et des troupeaux de moutons qui venaient le matin à la rivière, boire,

près dun pont écroulé, dans le soleil levant. ' Assis sur un pliant, dev/nt la barrière du chalet, Barrois contemplait ce fin paysage quand le facteur lui apporta une lettre. Le jeune homme l'ouvrit vivement.

« J'arriverai ce soir à six heures », disait Blanche. « Fais la toilette de notre nid. »

Il ne put se tenir de baiser ces quatre pages satinées et d'en flairer longuement l'odeur. La hâte avec laquelle on avait griffonné ce billet lui paraissait un signe de joyeuse impatience.

— « Comme nous allons être heureux! » pensat-il, en rentrant dans la maisonnette pour achever ses préparatifs ; car il avait tout bouleversé du haut en bas, entassé dans le garage le mobilier claudicant du canotier, loué chez des tapissiers de Nogent, un lit et des fauteuils plus confortables, avec des nattes pour couvrir les parquets tâchés de goudron. Et, sur la cheminée de la chambre, entre deux vases pleins de fleurs, il avait posé une grande photographie américaine qui représentait la jeune diva, décolletée, en toilette de concert.

Tl travailla tout le jour, si laborieusement, que cinq heures et demie le surprirent en manches de chemise, sur une échelle, posant la dernière paire de rideaux. Il eut juste le temps de courir à la gare. Une colonne de fumée montait de la

voie avec un bruit de forge. Le train venait d'arriver. La cohue défilait déjà devant le gardebarrière, et, la voyageuse attendue ne sortant pas, le cœur d'Achille commençait à se serrer d'inquiétude, lorsqu'enfin elle parut au sommet de l'escalier, et, de loin, agita son ombrelle.

Il s'élança à sa rencontre. N'osant l'embrasser devant cette foule, il lui serra le bras tendrement contre son cœur.

— « Tu as fait un bon voyage? »

— « Un peu chaud. »

Elle était vraiment élégante et jolie, avec son teint mat, ses yeux battus, le voile blanc relevé sur son front, au-dessus de la frange frisée de ses cheveux, qu'il rendait plus noirs, et ce grand cache-poussière de soie écrue qui l'enveloppait tout entière, coupé en sautoir par la courroie d'une petite sacoche en cuir de Russie.

Ils descendirent la route du Moulin. Devant eux, le soleil se couchait. Il y avait du brouillard sur le paysage ; des nuées roses s'allongeaient vers le couchant, voilant comme des écharpes le profil des collines. Sous un coin de ciel resté clair, la campagne s'étalait au loin, pâle et très nette, avec ses îlots d'arbres, les taches géométriques de ses cultures disparates, ses maisonnettes aveuglément blanches de pays marneux.

Mais ni l'un ni l'autre ne prirent garde à cette mort majestueuse du jour. Elle, pressée de voir leur petit logis, vaguement en défiance de l'enthousiasme d'Achille. Lui, fouetté du désir de se retrouver seul en tête à tête avec elle, pour s'enivrer de ses baisers, dont le goût lui brûlait encore les lèvres.

On avait apporté le repas d'un restaurant de canotiers, établi dans l'île, et ils soupèrent dans leur jardin, au bord de l'eau, contre les treilles de rosiers. Des branches folles, détachées du balcon, laissaient choir des pétales de fleurs, effeuillées sur leur nappe. Et, attirés par les flambeaux, une foule d'insectes frôleurs bourdonnaient, invisibles, au-dessus de leurs têtes.

Puis ils montèrent le petit escalier en colimaçon dont les marches de bois craquaient sous les pieds. La chambre où ils entrèrent était pleine d'une mystérieuse clarté bleue, reflet de l'astre à son lever, qui faisait frissonner sur le parquet de bois pâle, dans une flaque de lumière, l'ombre légère de feuillages, remués par le vent.

Elle s'avança sur le balcon, nu-tête, dans la blancheur lunaire, et il vint s'accouder à côté d'elle. Un train de bois descendait la rivière, pleine d'étoiles, avec la petite lueur de son fanal clignotant dans le mât, un glissement lourd de formes vagues, et la chanson du haleur, au loin, sur

uiv DE ^ous 295

Tautre rive, derrière des croupes fantastiques de chevaux...

... Et trois jours passèrent ainsi dans l'enchantement des caresses et du paysage. Au saut du lit, en peignoir blanc, les pieds nus dans des babouches de paille, elle courait les allées sablées du petit parc, rieuse, sous le coup de fouet des branches, qui décoiffaient ses cheveux, roulaient des gouttes de rosée le long de ses bras. Ou bien, en grand chapeau de jardinière, elle tournait autour des roseraies, enfonçant ses narines transparentes dans la pourpre des Jacques- Minot, et, pour faire respirer à son amant leurs brûlantes odeurs, elle glissait des poignées de roses effeuillées entre ses seins.

Barrois jouissait de ces enfantillages volontaires. Propos de romances, attitudes de keepsakes, sa passion respirait à l'aise dans cette atmosphère d'ivresse convenue. Elle le transportait hors de l'espace et du temps dans l'irréel, et il s'abandonnait, sans projets, sans remords, aux voluptés de l'heure présente.

Car il s'y croyait entré enfin, après tant de navrantes expériences, dans cette vie divine de l'amour partagé, où l'exquise lassitude des sens est la seule limite des plaisirs, où la satisfaction des désirs rassasiés inonde doucement le cœur, ^•omme une coupe trop pleine.

:296 UN DE INOUS

Pour plaire à son amie, il avait fait venir des charretées de géraniums en fleurs, qu'on avait plantés, sous les yeux de Blanche, dans les parterres du jardin. A table il versait, sans compter, du Champagne de marques coûteuses , pour le plaisir d'entendre le rire en trille de la chanteuse, quand elle levait la tête vers lui, un peu grise, un grain de raisin entre les lèvres. Alors il la saisissait entre ses bras et l'entraînait sur la chaise -longue, dans le petit salon du rez-dechaussée. Des rayons de soleil filtraient à travers les trous des volets bien clos ; des atomes llottaient dans ce rais de lumière. Ils entendaient le bourdonnement des frelons sur leurs rosiers, des pas, dans le sentier, devant la barrière ; au loin, des roucoulements de pigeons sur un toit.

Achille n'avait point osé parler à Blanche de la visite de Décot. Il ne savait comment elle prendrait Tarrivée d'un tiers dans leur tête-àtête, ni de quel mystère elle voulait envelopper leurs amours. A la fin il se décida.

— «Tu as bien fait de l'inviter», répondit-elle.

il avait craint sa mauvaise humeur, et pourtant il fut choqué de la voir si disposée à accueillir des distractions extérieures. Son trouble augmenta quand il l'entendit ajouter :

— « Il faudra tâcher de divertir ce garçon-là. Organise donc quelque chose. »

— (( Une promenade? »

— « Non, une partie de bateau. »

Elle fit sortir du garage la longue yole du canotier. C'était une fine embarcation en acajou, avec un banc mobile, et, à Tarrière, une chaise à dossier de jonc.

— « As-tu un costume pour ramer là-dedans? » demanda Blanche à Barrois qui sortait les tolets de leurs gaines de cuir.

— « Mais », dit-il, « j'ai mon béret et mon veston de flanelle... »

Elle fit la moue, et, secouant la tête avec une décision sans réplique :

— « Ton vêtement flottant n'aurait aucun chic en bateau, mon cher ami. Nous irons ce soir à Paris t'acheter un maillot, une culotte courte et un bonnet. »

— « Cependant », dit-il, ... « pour une fois... la dépense... »

Mais elle répondit avec un haussement d'épaules et un ton méprisant qui lui firent froid au cœur :

— « Ah ! si tu régardes à un billet de cent francs ! »

Il l'accompagna donc à Paris, dans la journée. Seul, il passa rue Geoffroy-Lasnier pour prendre son courrier, les lettres d'Octavie.

« Ta mère ne va pas bien, » écrivait la jeune

LN DE ?nOLS

femme. « // 7i'y a sûrement pas de danger tout de suite; mais son asthme la fait bien souffrir, et le médecin des baigneurs dit que Vair de septembre est dangereux pour elle en ce pays. Si tu es trop occupé pour revenir nous chercher, nous ferons bien le trajet toutes seules. Envoie-nous seulement de r argent. »

— « De l'argent ! » grognait Barrois en traversant le pont Marie pour aller rejoindre Blanche chez un marchand d'équipem^ents de canotiers. « Où veut-elle donc que j'en trouve, de l'argent ?»

Il était très inquiet de ce côté-là, douloureusement effrayé par les fantaisies coûteuses de sa maîtresse. Sur les mille francs qu'il avait emportés, comptant payer, et au delà, tous les frais de sa villégiature, il ne lui restait plus que quinze louis. Et il ignorait encore quelle somme l'ami de Bécot exigerait pour la location de son chalet !

Il prit donc, en face de soi-même, l'engagement de choisir le moment favorable pour avertir Blanche Cossas de ses embarras financiers. Il la supplierait de surveiller ses caprices, de ne point le jeter dans l'abîme des dettes, avouant que, dans sa propre volonté, il ne trouverait pas la force de résister à une demande, au plus frivole désir.

Et sans cloute elle lut, dans le pli (jui barrait le front de son amant, cette résolution intime, car, au moment où, pour la rejoindre, il franchissait le seuil de la boutique, elle l'enveloppa d'un regard mystérieux, plein de caresses, et, avec un geste nonchalant, un sourire de soumission amoureuse, elle lui désigna, déjà empilé sur le comptoir, le paquet volumineux des objets qu'elle venait de choisir pour elle-même et pour lui.

Il pensa :

— « Ce n'est pas le moment ni le lieu de lui prêcher l'économie. Je me rendrais ridicule. »

Mais quand ils furent de nouveau dans la rue, et qu'il lui proposa de prendre l'omnibus pour rejoindre le chemin de fer, elle se suspendit tendrement à son bras, lui fit incliner la tête, et, quand il eut l'oreille près de ses lèvres, elle murmura à demi voix :

— « Mon chéri, ramène-moi en voiture par le bois de Vincennes. Personne ne me verra, sous les arbres, si j'ai envie de t'embrasser. »

Et il céda, lâchement, troublé jusqu'au fond de son être par ce frôlement d'haleine, l'approche de cette petite bouche, vers qui son désir montait toujours tumultueux et inassouvi.

Décot arriva le lendemain par un train d'aurore, débordant de canotiers en chapeaux de

paille, bruyants, pressés de mettre leurs torses dans le maillot, et de faire voir leurs bras encore rouges du dernier coup de soleil. Du pont de Bry à Joinville, le long de Tile de Beauté et sur les quais de la Marne, ils couraient à l'assaut des garages. Et on les voyait revenir, bras nus, en culottes courtes, portant sur les épaules les petites yoles légères et brunes comme des boîtes à cigares.

La présentation eut lieu dans le jardin, près du massif de rosiers. Le boursier, en complet clair, un œillet à la boutonnière, était, comme à l'ordinaire, coiffé de son haut chapeau gris. Il s'inclina devant M"^ Gossas avec une correction irréprochable. Elle lui tendit la main à l'anglaise. Achille ne pouvait réprimer un épanouissement d'orgueil. Il jouissait délicieusement de la surprise de Décot et de l'arrêt admiratif d'une famille bourgeoise, contemplant, de la route, le groupe élégant formé par les deux gentlemen et la jeune dame en robe blanche, dans le cadre fleuri de la barrière.

Aidé de son ami, Barrois posa sur l'eau la fine périssoire. Il s'assit sur le banc de rameur et prit les avirons. Blanche et Décot étaient renversés à l'arrière sur le siège de canne, à l'abri de l'ombrelle de soie rouge, dont la tache éclatante, réverbérée dans les clairs de l'eau, sous la yole, glissait.

Ayant passé sous la pile vertigineuse du viaduc, ils débarquèrent dans une île verdoyante, sous les saules, pour déjeuner. Décot avait apporté un vaste sac de bonbons de chez le confiseur à la mode. Étendus sur l'herbe, dans Taccablement du midi, ils lisaient en riant les sottes devises roulées autour des caramels .

— « Écoutez celle-ci ! » dit Blanche en développant le papier doré d'une papillotte. « Je ne lis que la question ; vous ferez la réponse. »

Et elle prononça :

c( Quelle est la meilleure preuve d* amour! »

— c( La jalousie », répondit Achille en s'efiforçant de rencontrer les yeux de Blanche. Il souffrait de la sentir ainsi libre et provocante. On eût dit que, entre elle et Décot, existait quelque mystérieuse franc-maçonnerie, et qu'à des signes incompréhensibles pour Barrois ils s'étaient tout de suite reconnus coreligionnaires; mais la jeune fille ne regarda pas Achille, et ce fut vers le boursier qu'elle leva les yeux avec un gracieux sourire :

— (( Et, d'après vous, monsieur », demanda-telle, « à quel signe reconnaissons-nous qu'un amant nous aime? »

— « A sa générosité », répondit-il.

Cette fois Blanche se tourna vers Barrois et le contemi)la d'un air ironique. 11 devint pourpre,

détourna la tête, et, ayant ôté sa veste, se versa coup sur coup trois gobelets de Champagne.

A présent, Blanche parlait de son passage à Vichy. Décot la félicitait de ses succès, et, tout d'un coup, s'adressant à Achille :

— « Au fait », dit-il, « tu sais, nous avons des connaissances par là. »

— « Et qui donc? » demanda Barrois, heureux de rentrer dans la causerie.

— « Weslowsky et sa mère. »

— (( Boris Weslowsky ? » dit Blanche d'un air surpris. « Vous connaissez ce garçon-là? »

— « Mais, toi-même? » fit Achille avec inquiétude.

— « Oh! moi », reprit-elle, « je l'ai seulement entrevu. On me l'a présenté à mon premier concert — et, tenez... »

Elle montra une bague à son doigt.

« .... rai reçu ce brillant le lendemain, avec sa carte et un bouquet. Il jouait gros jeu au casino; tout le monde s'entretenait de ses gains extraordinaires... »

Puis, comme les deux jeunes gens, gênés, se taisaient, elle ajouta :

— « Il m'a paru un fort agréable cavalier; je compte bien le recevoir cet hiver. »

Certainement, elle ignorait tout ce qui s'était passé entre son amant et Boris ; donc Achille ne

pouvait attribuer qu'au iiasard cette rencontre de sa nouvelle maîtresse avec l'homme qui avait si tragiquement traversé ses premières amours. Pourtant, il sentit son cœur serré d'une angoisse inexprimable, et il se promit d'avoir une explication bien nette avec Blanche après le départ de Décot.

Mais peut-être que cette fois encore il eût violé la parole intérieurement jurée, si, le soir, en tête à tête, comme ils venaient de rentrer dans leur chambre. Blanche, frappée de l'altération de ses traits, ne lui eût pas demandé la cause de sa tristesse.

— « C'est », dit-il sans lever les yeux, « cette histoire de Weslowsky qui me chagrine. »

Elle haussa légèrement les épaules et répondit :

— « Tu as tort de t'affliger, je t'ai dit toute la vérité. »

11 continua :

— (( Tu te proposes vraiment de le recevoir cet liiver? »

— « Et pourquoi ne le verrais-je pas? » demanda-t-elle un peu impatientée.

Puis, avec une nuance de persiflage :

- « Pour ménager ta jalousie? »

— « Pour cela », répondit-il d'un air sombre. Elle rit de bon cœur, et cette gaieté fit mal à

Barrois, plus mal que toutes les choses cruelles

qu'il eut à entendre ensuite, peut-être parce qu'à ce moment précis se brisa son espérance.

Et sans doute elle sentit qu'elle l'avait blessé, car, doucement, ayant écarté les mains dont il couvrait son visage, elle dit :

— « Fou que tu es, on ne peut plus être jaloux de moi. »

Et comme il la regardait avec colère, repoussant sa caresse, elle continua :

— « Ne feins point de ne pas me comprendre. Dans ma situation, il est tout naturel que je cherche à m'entourer de gens assez riches pour payer les notes de mes fournisseurs... enfin, pour me faire vivre. On dirait que tu es surpris par ce que je te dis là? As-tu donc oublié notre conversation du Havre? »

— « Non; mais depuis... »

— c( Depuis, j'ai eu la faiblesse de te céder; je suis venue jouer avec toi pendant une semaine, dans cette maisonnette, l'idylle au bord du ruisseau. Gela ne peut durer éternellement, cette bergerie. Tu es au bout de ton argent. Je ne vais pas te laisser ruiner ta femme — qui vaut mieux que nous — pour me payer des toilettes. Nous resterons toujours bons camarades, mais il va falloir nous quitter. »

Il gémit, les bras tombés, la face inclinée dans l'ombre.

— « Oli! Blanche! nous quitter! »

— « Mais qu'espérais-tu-donc? » demanda-telle étonnée.

Il passa sa main sur son front et dit, très vite, les yeux toujours attachés à terre :

— « Est-ce que je sais, moi? Tu aurais pu reprendre tes leçons, comme autrefois. Je t'aurais aidée, sans préjudice pour mon ménage. Je t'aurais visitée tous les jours, et nous aurions vécu l'un pour l'autre, en secret, heureux! »

Et toutes les joies de cette félicité possible, perdue, se présentèrent en même temps à sa pensée, comme ces riantes figures qui surgissent, dans les rêves parmi les épouvantements.

Blanche ne réprima pas un geste de colère.

— « Quoi! » dit-elle, « tu t'es imaginé que je recommencerais, pour l'amour de toi, à courir le cachet dans la crotte? »

Elle s'emportait, parlait avec une violence nerveuse. Il essaya de la saisir, de lui mettre la main sur la bouche. Elle le repoussa.

— « Lorsqu'une fille comme moi », continua-telle, « a jeté son bonnet par-dessus les moulins, c'est pour aller au bout de l'aventure. Moi, ce n'est pas le libertinage qui m'a séduite. J'ai eu peur de la misère et de la solitude. J'étais libre; j'ai choisi le genre d'existence qui m'a convenu. Il n'y a là-dedans rien d'eiïrayant ni de drama-

306 UN DE ISOUS

tique. Je ne me pose pas en victime de la société. Je suis une fille pratique, voilà tout, et — je t'assure — bien guérie du romanesque. »

Il tordait ses mains sur son genou, désespéré. '— « Non, il ne se peut pas », murmura-t-il avec une angoisse infinie, « que l'honnêteté ne soit plus rien pour toi ! »

Elle ricana.

^ «L'honnêteté! Et pourquoi serais-je plus honnête, si je te prenais, toi, pour amant? Parce que tu me donnerais moins d'argent qu'un autre? »

Il secoua douloureusement la tête :

— « Ce n'est pas une question d'argent, voistu, c'est une question d'amour ! »

— « Ah! oui, l'amant de cœur! » prononça-telle avecune emphase ironique. ^(Eh bien, moi, je n'en aurai jamais d'amant de cœur. De mon ancienne vertu d'honnête femme j'ai gardé une espèce de loyauté d'honnête homme. Je ne tromperai avec personne celui qui observera fidèlement envers moi les engagements pris. Ce n'est pas une liaison d'amour, c'est une liaison de raison que je cherche. »

Il lui jeta un regard de haine.

— «Mais si cela était décidé, pourquoi es-tu venue ici?»

Une minute, ils se turent. Elle traversa la

chambre sombre, vint appuyer son front au carreau et regarda le paysage, lentement élargi sous la montée de la lune. Par bouffées, un bal de canotiers voisin envoyait des phrases de musique, le tapage de ses danses. Elle se détourna de la fenêtre, revint vers Achille.

— «Je ne te trompais pas», dit-elle; «j'ai joui comme toi de ces quelques jours de bonheur. J'ai voulu te récompenser de tes respects, de tes délicatesses d'autrefois. C'était comme un adieu aux chimères, une dernière faiblesse de femme devenue forte. »

Elle s'attendrissait. Et, se laissant tomber sur les genoux d'Achille, elle entoura son cou d'un de ses bras. Puis, de l'autre main, lui montrant au fond de la chambre les blancheurs vaguement vibrantes du lit, elle murmura :

— « Voyons... pour la dernière fois... vienstu? »

Il allait la serrer contre sa poitrine, repris par le vertige des caresses. Mais soudain un soupçon atroce, aigu , lui traversa le cœur, plus fort que toute concupiscence. Il repoussa la jeune fille presque brutalement, et, lui saisissant le bras pour la regarder en face :

— « Dis-moi la vérité. Tu as quelqu'un en vue. »

Elle soutint l'ardente inquisition de son regard.

Et, toute tendresse balayée, -avec une expression de dureté et de défi, elle prononça :

— c( Oui. »

— « Qui cela ? »

— « Weslowsky. »

— « Pas celui-là! » cria-t-il d'une voix de folie en meurtrissant le poignet de Blanche dans ses doigts, — « pas celui-là ! Je te défends ! »

Violemment elle s'arracha à son étreinte :

— (( Tu me défends, toi ? »

— « Moi ! »

— « Ah ! ah ! »

Ce rire, l'impertinence des regards, le haussement d'épaules avec lequel elle lui tourna le dos pour sortir de la chambre, achevèrent de brouiller la raison d'Achille. Le poing crispé, derrière Blanche, il se précipita dans les marches. A la lune, elle vit l'ombre menaçante sur le mur; elle* se retourna, toute pâle, et leva sur lui ses yeux, pleins d'un mépris glacial. Barrois fit trois pas en arrière pour rentrer dans la chambre; mais il resta sur le palier et chuchota d'une voix brisée :

— « Où vas-tu ? »

Elle ne répondit pas, et, ayant traversé le corridor, elle ouvrit la porte vitrée de la maisonnette. Puis ses pas, sur le sable de l'allée, un instant craquèrent, se perdirent.

Alors Achille rentra dans la chambre vide,

alluma les candélabres, et il marcha de long en large, à grandes enjambées. Sa pensée courait sur les pas de Blanche, dans le jardin, sur la route du chemin de fer. Par orgueil, il n'osait la suivre, ni même s'approcher de la fenêtre, pour voir si la barrière restait toujours fermée. Machinalement, Tair très calme, il répétait à haute voix :

— « Non, pas Weslowsky. Celui-là, c'est impossible. »

Il croisait les mains derrière son dos, marchait la tête en avant, les sourcils froncés, comme un homme qui réfléchit profondément. Mais sa tête était vide de toute pensée, et seule son ouïe tendue d'un effort désespéré, épiait les bruits de l'escalier, du jardin.

Tout d'un coup, un train de nuit siffla au faîte de la butte, dans le silence. Achille tressaillit de la tête aux pieds, et l'angoisse faussement refoulée lui montant au visage, il murmura avec égarement :

— « Elle est partie ! »

Pourtant il se refusait à croire encore.

— « Elle n'a pu s'en aller ainsi », pensait-il, « seule, si tard, avec une mantille sur ses cheveux. »

Il descendit donc dans le jardin et du seuil il l'appela :

— « Blanche ! ma petite Blanche ? »

D'abord à voix basse, puis plus fort, plus douloureusement. Il s'engagea sous les taillis, écartant les branches, ouvrit la barrière, regarda à droite et à gauche sur la route.

Le chemin était désert. A l'angle de l'île, le bal de canotiers, redevenu silencieux, éteignait ses dernières lanternes, et dans le lointain, du côté du Péreux, des chiens hurlaient à la lune pleine, troublés dans leur sommeil léger de gardiens par la clarté d'une nuit septembrale.

Décot était encore au lit le lendemain, les volets fermés, quand son domestique le réveilla en sursaut.

— « Ce monsieur a tant insisté », disait le groom, « que je me suis décidé à l'introduire. »

Et sur un plateau il tendait une carte.

— « Barrois ! » fit le boursier après avoir lu. « Si matin ! Que peut-il me vouloir? »

Une ombre passa sur son visage, vite chassée. Achille venait d'entrer.

Sa figure était pâle, ses gestes fébriles. Il jeta autour de la chambre un regard soupçonneux, et, avec une gaieté feinte, il demanda :

— « Pas de femme ici ? »

— « Entre sans crainte », répondit Décot de

son lit. « Et qu'y a-t-il pour ton service? Il ne t'est rien arrivé de fâcheux, depuis hier? »

— « Rien », prononça Barrois d'un ton sec.

Et il attachait ses regards sur deux babouches de cuir rouge, à demi enfoncées dans la fourrure, au pied du lit. Tout d'un coup il releva les yeux, dévisagea le boursier fixement. Et ayant conclu de cet examen que Décot n'avait pas vu Blanche, il en éprouva une joie profonde, un soulagement moral qui lui arracha un soupir.

Alors il reprit, très bas, avec une sorte de honte :

— « Je suis décidé à vendre ma ferme. »

Le boursier demeura une seconde sans répondre, les sourcils froncés. Il demanda avec effort : ^

— « Est-ce vraiment le seul bien qui te reste ? »

— « Sans doute », dit Achille d'un air sombre.

— « En ce cas, tu ferais peut-être mieux... » Mais il s'arrêta devant le regard troublé que

Barrois leva sur lui :

— « Allons, je n'ai voulu que t'éprouver », ditil en riant très haut. « Apporte-moi vite ton argent, et cette fois ta fortune est faite. »

— « J'y compte bien », répondit Barrois.

Et il expliqua ses projets pour l'hiver. Il installerait sa maîtresse dans le quartier de l'Europe, s'efforcerait de la pousser vers le théâtre.

— « Avec les relations que nous avons dans la presse... »

— « Sans doute », grognait Décot, levé, le nez dans sa cuvette.,. « Faunières... IVP*^ Star. »

Ils se quittèrent au bout d'une heure. Et Achille courut rue Geoffroy-Lasnier avertir M""" Ganivia d'aérer l'appartement. Il partit le soir pour Cabourg, heureux d'avoir résisté au désir de voir Blanche.

— « Je n'irai la trouver maintenant », pensat-il, « qu'avec des propositions fermes. »

Et, seul dans son wagon, il souriait de cette expression commerciale, comme d'une plaisante vengeance.

Avant de rentrer à Paris M"'" Barrois la mère déclara qu'elle voulait visiter son bien d'Honfleur, renouveler le bail des fermiers. "

— « J'ai comme le sentiment », disait-elle, « que je vais dire adieu à tout cela. »

Achille haussait les épaules, agacé par ces prédictions. Elles troublaient la sérénité d'égoïsme où il était décidé à vivre désormais. Pourtant, cette fois, sans trop d'effort, il céda au désir de sa raière, comptant que, tracassée par les récriminations et les exigences des paysans, la vieille dame lui accorderait une procuration générale pour la gestion de son avoir.

Ils partirent donc par Troiiville et Penne-de- Pie, pour Ronfleur, et passèrent deux jours sur la ferme.

Elle descendait presque jusqu'à la plage, appuyée au coteau de Grâce, coupée en deux par la route. Un léger coup de vent avait grêlé les pommes hâtives, presque mûres pour le pressoir ; elles jonchaient l'herbe de taches vert-pâle ou pourpres.

Autrefois, Achille était venu sous ces arbres passer ses vacances d'écolier. Rien n'avait, depuis lors, changé de place ni d'aspect. L'écurie, les masures, les remises, étaient encore adossées à la route, et le chien de garde, niché dans sa barrique, aboyait toujours devant l'habitation fermière, au pied d'un noyer. En son présent état d'âme, Barrois souffrait de cette fidélité dés choses demeurées dans leurs attitudes anciennes, comme d'un reproche muet. Et d'ailleurs il semblait que sa mère se fît complice de ces torturants souvenirs. Elle voulut, seule, à son bras, visiter toute la ferme. Elle évoquait la mémoire de choses passées, que lui avait oubliées depuis longtemps ; il semblait vraiment que, en face de cette nature immobile, il eût pu redevenir l'enfant qui, autrefois, appuyait la tête sur les genoux de sa mère et répandait son chagrin à ses pieds. Mais la conscience de sa duplicité, le silence sur la réso-

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lutiori prise, lui desséchaient le cœur; — et il souffrait comme un criminel, qui, décidé au meurtre, doit soutenir les tendresses de sa victime.

Pourtant, une minute, sa volonté céda, ses nerfs se détendirent.

Il était assis sur le fossé, près de sa mère, en face de la rade embrasée par le soleil couchant. Et, bien qu'il ne dît rien de son angoisse, et qu'elle n'eût rien laissé percer de ses soupçons, elle répéta plusieurs fois, les mains jointes comme pour une prière :

— « Mon pauvre garçon! mon pauvre garçon! »

Et il pleura en regardant la mer, les épaules secouées d'un petit frisson.

Dix jours plus tard, Faunières, descendant le Faubourg Montmartre, les mains dans les poches, un paquet de livres sous le bras, rencontra Barrois au coin du boulevard.

Le journaliste n'avait pas revu Achille depuis le retour des bains de mer, aussi, du ton goguenard qui lui était habituel, il s'informa de la blessure de son client, et de ses amours.

— « J'ai fait peau neuve », répondit Barrois en riant.

Et, avec une feinte ironie, un détach^ement de bon goût, il parla de sa liaison avec M'^' Gossas, conta ses projets.

— « Tu as donc hérité de quelqu'un ? » demanda Faunières amusé.

— « Non », dit Achille en prenant congé de son

ami, c( j'ai tenté quelques spéculations heureuses. »

Il avait trouvé un acquéreur pour sa ferme, remis à Décot, l'avant- veille, les 125,000 francs de la vente. Comptant que des opérations ultérieures doubleraient promptement son capital, il jugeait le moment opportun pour se présenter chez Blanche.

Depuis sa fuite de Nogent, la jeune fille l'avait laissé sans nouvelles. Mais, dans l'aveuglement de ses désirs, Barrois n'augurait rien de fâcheux de ce silence. Il n'était pas troublé davantage par la profession de foi légèrement cynique de sa maîtresse.

— (( Il y a de la forfanterie dans son cas », pensait-il en montant rapidement la pente de la rue des Martyrs. « L'idée d'entrer au théâtre ne peut manquer de lui sourire. Et, après tout, elle m'aime. C'est par scrupule de délicatesse qu'elle a tenté de m'éloigner. »

A ce moment, pour la première fois, la crainte lui vint de trouver l'appartement vide. Blanche déménagé^ sans adresse.

— « Je découvrirai toujours sa cachette », se dit-il pour se rassurer. Pourtant il hâta le pas, pris d'inquiétude.

En face de la maison habitée par M^^' Cossas, une voiture était arrêtée au rs^ du trottoir.

C'était un de ces légers équipages à quatre roues, avec un siège derrière, pour le groom, comme Achille en avait souvent remarqué au Bois, attelés de trotteurs de prix et conduits par de jeunes gentlemen qui s'affichaient en compagnie de leurs maîtresses.

A cette vue, Barrois éprouva, comme après un coup violent dans la poitrine, une contraction du cœur. Il s'arrêta sur le trottoir et contempla longuement l'équipage, essayant de déchiffrer les lettres entrelacées, sous une couronne, qui décoraient le harnais, les boutons de la livrée.

Le groom, imaginant que ce passant admirait en connaisseur les formes de sa jument, ramena légèrement les rênes pour faire mettre « en place » sa bête qui s'ébrouait.

— « C'est bien la voiture de M. Weslowsky? » demanda Achille avec effort.

Et le cocher ayant répondu par un signe de tête affirmatif, il entra vivement sous la voûte de la maison, passa, sans rien demander, devant la loge du concierge, et monta les marches. Il gravit ainsi deux étages en sifflotant. Sa main, enfoncée dans son pardessus, jouait nerveusement avec un petit objet, que, partant de chez lui, à tout événement, il avait glissé dans sa poche. Au deuxième palier il s'arrêta, se découvrit pour essuyer la sueur qui perlait sur son front.

~ « Baste ! » se dit-il, « je n'ai pas peur de rencontrer Boris. Et, quant à Blanche, je suis désireux de voir de quel front elle me recevra. »

Il acheva rapidement la montée, enjambant les degrés deux à deux. Au cinquième il sonna violemment, à droite. Un bruit de pas, un léger chuchotement derrière la porte, lui répondirent. Et, au bout d'une minute, la porte s'étant entrebâillée, une personne d'un certain âge, vêtue de noir, parut, qui lui dit d'un ton glacial.

— « Mademoiselle Gossas est en voyage. »

Il s'efforçait de regarder, par-dessus l'épaule de cette femme, dans le corridor obscur. Comme il ne répondait rien, la duègue demanda:

— « Si monsieur désire me laisser son nom... » Pris au dépourvu, il fit le geste de tirer son

portefeuille de sa poche, puis, se ravisant :

— « Merci, je repasserai. »

Il se sentait soulagé en descendant les marches» répétant :

— « Elle est absente. »

Pourtant, il ne parvenait pas à se convaincre. Et la voiture lui ayant de nouveau apparu,^ au moment où il franchissait la porte, sa volonté se révolta.

— « Elle sera à moi », se dit-il les dents serrées, « ou bien... »

UN DE NOUS 32 t

Et il se mit à marcher de long en large sur le trottoir, la main crispée dans sa poche.

Il guettait le départ de Weslowsky pour remonter chez Blanche, forcer la porte, parler une dernière fois à sa maîtresse. La douleur qu'il ressentait cette fois n'avait rien de commun avec les souffrances éprouvées lors de l'infidélité d'Emmeline. Cette première rupture avait surtout blessé Barrois dans sa vanité de novice, pris pour jouet par une femme d'expérience. Mais maintenant c'était de son cœur même, de sa vie qu'il s'agissait. La possession de Blanche, l'ivresse sensuelle qu'il goûtait dans ses bras, étaient devenues comme la condition de son existence. Et il se sentait prêt à tout pour reconquérir sa maîtresse.

Il montait sa faction depuis une heure, quand un jeune homme sortit de dessous la voûte. Achille reconnut Weslowsky, et tout de suite il pressentit que Blanche le suivait.

Elle parut en effet, souriante, vêtue d'une toilette tapageuse. Et, tout en marchant, elle achevait de boutonner ses longs gants de Suède.

Instinctivement Barrois se jeta dans la boutique ouverte d'un libraire. Au lieu de la rage attendrie, il cédait au besoin invincible de disparaître, de cacher la honte de son attente et de son évincement.

Cependant, voulant voir, il se tint debout sur le

seuil de la boutique, les jambes raides, le journal déployé devant son visage. Il regarda Blanche s'installer sur le siège, Weslowsky monter près d'elle, rassembler les rênes, lever son fouet, puis le cheval secouer sa gourmette, partir, et le groom s'élancer derrière la voiture, sur le marchepied. Alors il sortit de la boutique, et, sans pensée, s'arrêta à contempler les journaux illustrés affichés au dehors comme une enseigne. Les lettres, les figures, cerclées d'une auréole rougeâtre, dansaient devant ses yeux. Il se détourna, fit quelques pas, se retrouva devant la porte de Blanche.

— « Il faut voir si elle est encore là », se dit-il à demi-voix.

Et il souriait en entrant sous la voûte.

Dans sa loge, le concierge ressemelait une bottine à grands coups de marteau. Interpellé, il examina avec défiance, par-dessus ses lunettes, ce jeune homme tout pâle dont les yeux brillaient d'un si étrange éclat, et répondit :

— « Mademoiselle Cossas vient de sortir. » Achille s'éloigna presque en courant. Un bourdonnement, semblable à celui de la mer, emplissait ses oreilles, et il avait l'impression d'une houle soulevant sous ses pas les pavés.

Il eut peur, et, sentant que le vertige s'emparait de lui, il s'efforça de se ressaisir.

— « Voyons», pensa-t-il, « du calme! C'est la

première crise. Voilà que je ne souffre presque plus. »

Mais, malgré lui, un sanglot lui montait aux lèvres, et, avec un frisson convulsif des épaules, il laissa, comme un enfant, échapper un cri de douleur.

Brusquement son malheur venait de lui apparaître sous une autre face. Une rupture avec Blanche rendait inutiles ses spéculations, la vente sournoise de la ferme.

Maintenant qu'il n'avait plus de raison de chercher à s'aveugler, il jugeait son action. Et, avec ce qui survivait en lui de dignité et d'honneui', il souffrait du honteux abus de confiance où sa passion l'avait entraîné.

11 pensa :

— « Je vais courir chez Décot. A tout prix il faut que je rentre en possession de notre ferme. Je ferai tous les sacrifices d'argent qu'on voudra. J'abandonnerai mes bénéfices. »

Et, réconforté par cette résolution, il descendit le faubourg.

Au tournant de la rue Bergère, il aperçut devant l'office de Décot un rassemblement. Il pressa le pas, torturé d'une suprême inquiétude.

Un agent de police faisait circuler la foule, gardait la porte, où s'encadraient maintenant les

sinistres volets que la mort et la faillite rivent aux devantures des boutiques.

— « Que s'est-il donc passé ? » demanda Barrois à un marchand de vin qui pérorait devant sa porte, entouré de curieux.

— « C'est le banquier d'en face qui a levé le pied cette nuit », répondit le mastroquet ravi de propager la nouvelle. « Il a emporté tout l'argent de sa caisse. Le commissaire de police vient de saisir les livres et d'apposer les scellés. Il y a des gens qui en seront pour de fortes sommes. »

L'homme s'arrêta, étonné de la pâleur de ce passant.

— (( Mais, monsieur », dit-il, « est-ce que vousmême?... »

— «Oh! le châtiment! » murmura Barrois en portant la main à son front.

Et il s'affaissa, frappé de stupeur, n'ayant plus conscience de sa vie que par la persistance dou-~ loureuse de la mémoire.

L'agent de police s'était rapproché et, ayant hélé un fiacre :

— « Faut-il vous faire conduire à votre domicile? » demanda-t-il à Barrois avant de fermer la portière.

— « Non », dit Achille. « A la Bourse! »

Que comptait-il donc trouver ou apprendre là? Il savait qu'il n'y rencontrerait pas Fauteur de

sa ruine et que son infortune n'y émouvrait personne — pas plus que la chute d'un soldat dans une charge n'arrête l'élan de l'assaut. Mais il obéissait à une espérance vague, au désir d'aller se mêler à la foule des créanciers de Décot, d'assister à la déconfiture générale, pour se débarrasser de cette pensée torturante qu'une justice occulte le frappait seul.

Sous la colonnade du monument, les coulissiers criaient les cours, carnet en main, debout sur des chaises. Un flot sans cesse renouvelé de spéculateurs montait les marches du péristyle, et, avec des cris, des gestes enfiévrés, tournait, comme un tourbillon, autour de la corbeille.

Barrois errait dans l'immense salle, à l'aventure, bousculé par toutes ces marches croisées. Ne sachant à qui s'adresser il interrogea un gros homme, à l'air bon enfant, qui, après avoir longtemps vociféré au milieu d'un groupe, venait de descendre de sa chaise.

— « Les Terrains de Saint-Denys, monsieur », répondit le coulissier en épongeant sa face cramoisie. « Je vous plains si vous êtes engagé dans cette affaire-là. Les fripons qui l'avaient lancée n'ont rien laissé dans leur caisse. Quand même la police les rattraperait, jamais on ne remboursera les actionnaires. — Enfin, c'est une revanche à prendre» monsieur. »

Et, ayant soigneusement noué un foulard autour de son cou, l'homme s'éloigna, les mains dans les poches.

Achille descendit sur ses talons, marcha devant soi, au hasard. Une multitude confuse de volontés et de souvenirs apparaissait dans sa pensée, comme ces débris ballottés et informes qui remontent à la surface de la mer après les naufrages. Il se vit, rentrant chez lui, un soir, après une journée de besogne laborieuse. Il se sentait heureux. Il avait la paix au cœur. Mais subitement la chambre de sa mère lui apparut, pleine de clartés de cierges. La vieille dame était étendue sur son lit, très pâle. Il lui avait tout dit. Il l'avait tuée.

Alors il lui sembla qu'il était le centre d'une ronde affolée, vertigineuse. Par instant, le mouvement se ralentissait. Il distinguait des bras, des épaules, des figures de femmes qui s'approchaient de son visage. Et il les nommait toutes : Blanche, Stéphanie, Octavie, Bergère, la Duchesse en deuil. Il écarquillait les yeux pour les voir. Il les couvrait d'un regard de tendresse et de mélancolie. Mais il souriait ironiquement, songeant en lui-même : « Je les trompe; je leur fais croire que je les aime ». Soudain, tout s'évanouit, et il :ne vit plus que son enfant, son petit enfant, les yeux brûlés de larmes, en deuil, à genoux à

«es pieds. 11 se recula. Il poussa un grand cri, comme ceux que l'on jette dans les cauchemars, et qui réveillent.

— « Mon Dieu! » dit-il, ce n'est rien. « J'ai eu une hallucination. Ma tête est vide. »

Et il s'assit k la terrasse d'un café, commanda une absinthe.

Il la mouilla lentement, regardant passer la foule d'un air farouche. Des journaux traînaient sur la table; il les feuilleta sans les lire. Puis, tout d'un coup, comme frappé de folie, il se leva et reprit sa route, laissant son chapeau sur le banc.

Il avait déjà éprouvé cette souffrance-là une ou deux fois dans sa vie, aux approches de l'ivresse. Toute la rue entrait dans son œil, avec ses mouvements contradictoires, une netteté de décor blessante pour le dilatement des pupilles. Jamais il n'avait vu sur les trottoirs, une pareille cohue de gens, ni un défilé si rapide de voitures. Il s'efforçait de les compter, sans y parvenir. Elles formaient devant ses yeux comme une ligne indéfinie, bariolée, sous laquelle couraient les roues. Pourtant il distingua un wagon de déménagement, long et jaune, couvert d'un prélart goudronné. Et il sourit de pitié en songeant que des gens allaient ailleurs essayer la vie, de nouvelles amours.

Des passants se pressaient à la devanture d'un

328 UN DETNOUS

magasin. Il traversa le trottoir d'un pas ferme, se rapprocha d'eux.

— « Je vais où je veux », pensait-il avec un éclair d'orgueil sur la face. « Je ne suis pas fou. »

Mais une violente colère s'empara de lui quand il aperçut derrière la glace de la boutique un tableau posé sur un chevalet. Dans la dorure du cadre une odalisque dansait, le ventre offert, un tambourin au bout des bras levés.

— « Mensonge ! » dit-il tout haut en faisant bouffer ses cheveux. « Mensonge, comme le reste ! »

Et il continua à aller devant soi, la tête baissée.

Subitement, la Bourse, de nouveau, lui apparut.

Elle était maintement déserte, silencieuse, telle que ce soir de mai où il avait passé devant la grille après la rencontre de Décot. Il se rappela les premières offres de services de son camarade de collège, les espérances d'alors, tous ces rêves qui l'avaient mené où il en était venu. Les détails s'enchaînaient, la logique rentrait dans sa pensée. Il ne se sentait pas le courage d'aller trouver sa mère et sa femme, de leur dire : « Voilà ce que j'ai fait; si vous ne me repoussez pas, je me relèverai. »

— « Non », se dit-il, en enfonçant la main dans la poche de son paletot, pour voir si l'objet qu'il

y avait mis le matin était toujours là, « non, je ne puis leur promettre cela. »

Il passa le revers de sa manche sur son front et poussa un petit sanglot. Puis, d'un pas ferme il gravit les deux marches, entra dans l'enceinte des grilles.

Le jour finissait. Une derrière lueur rosée s'accrochait à la corniche du fronton, ricochait en face dans une vitre; un léger vent, rasant la terre, faisait frissonner sur le sol les feuilles tombées des sycomores ; l'édifice s'enveloppaitd'ombre, comme d'un voile de crêpe lentement hissé de terre; un arôme brûlant embaumait l'air frais.

Barrois regarda autour de lui et vit une marchande de journaux qui grillait du café, assise devant son kiosque. Il se détourna, marcha du côté opposé, où il n'y avait personne, s'approcha d'un banc, s'assit.

De là il voyait le mouvement de la place extérieure. Des omnibus roulaient obscurs derrière leurs lanternes énormes, multicolores comme des feux de barques. Ils s'approchaient au galop, tournaient lentement devant le bureau d'attente. Alors, une foule d'ombres noires sortaient sur la chaussée, s'agitaient un moment dans la lumière crue; puis des timbres sonnaient, et la place un instant redevenait vide.

Barrois suivait de l'œil ces allées et venues.

cherchant à s'étourdir. Jamais il ne s'était si nettement rendu compte de ce dédoublement de personnalité, qui avait été une des souffrances les plus vives et les plus constantes de sa vie. A cette minute, il y avait réellement deux hommes en lui : une victime sur ses gardes et un meurtrier guettant la distraction d'une seconde, une défaillance de volonté, pour agir.

Cet espèce de duel, absorbant les forces de son esprit, bannissait toute pensée étrangère à la résolution prise.

En franchissant ces grilles, il avait décidé qu'il n'en sortirait pas. Pourtant il ne pouvait s'empêcher de regarder autour de soi avec angoisse, cherchant un prétexte pour différer. .

Alors cette idée lui vint :

— c( Je vais compter les colonnes de la façade. Si elles sont en nombre pair, c'est que je dois rentrer à la maison. »

Il s'était levé. Il dit tout haut.

— « Une, deux, trois... »

Mais en même temps sa main venait de se glisser dans sa poche et d'en sortir crispée.

^ « Quatre, cinq... »

Son attention était occupée ailleurs, c'était le moment. Il appuya le canon du petit revolver contre sa veste, pressa la détente tout d'un coup. Il resta debout un instant, vit, à travers le léger

nuage de fumée qui lui passait sur la face, la marchande de journaux se détourner d'un air olfrayé, puis souffrir... penser... vouloir... une lutte... tourne... tourne... Oh!

Au bruit de la détonation, la vieille femme avait poussé un cri. Des passants l'entendirent, tous coururent vers ce corps étendu qui faisait une tache sombre, à la clarté tremblotante d'un réverbère, sur le sol.

— « Ah ! bah ! on dirait... Non, ce n'est pas possible ! » s'écria, en approchant, un homme chaussé de pantoufles de tapisserie, qui portait un paquet envelopé de lustrine sous le bras.

— « Voyons, je ne me trompe pas, pourtant! » L'individu avait mis un genou en terre, se baissait pour voir. Et un soldat ayant enflammé une allumette, la face de celui qui gisait apparut, déjà violacée. Les yeux à demi ouverts étaient fixes; un gémissement sourd et plaintif, comme une lamentation de chien, sortait de la bouche entreclose.

— « Monsieur Barrois, qu'avez-vous ? » demanda M. Ganavia, car c'était lui, le concierge de la rue Geoffroy-L'asnier, qui, passant là en course de livraison, avait vu le rassemblement, suivi les curieux.

— c( Mais cet homme s'est tué », dit quelqu'un dans la foule. « Tenez, voici le pistolet dont il

s'est servi. Je viens de le ramasser sous le banc. »

Ils le soulevèrent, et l'ayant transporté chez un pharmacien, le déposèrent sur un matelas dans l'arrière-boutique. Tout de suite, un médecin appelé, arriva.

Attentivement, à la lueur d'une lampe, il examina la veste. Ayant découvert du côté gauche, au-dessus de la poche du mouchoir, une trace de brûlure, il fit couper la jaquette et le gilet.

La chemise écartée, la blessure parut.

C'était, près du sein, un petit trou percé comme à l'emporte-pièce, cerclé d'une zone noire, éclaboussé de poudre.

— « Voyez », dit le docteur à l'élève pharmacien qui soutenait la lampe, « dans toutes les blessures d'armes à feu l'escarre est plus petite que le calibre de la balle. »

Il fit soulever le corps, chercha dans le dos un orifice de sortie. De ce côté la peau était intacte. Alors, délicatement, pour découvrir le projectile, le médecin promena sa main sous les bras, sur la poitrine. Comme il palpait entre la première et la seconde côte, le blessé poussa une plainte indistincte; ses paupières battirent, dévoilant une seconde, les prunelles immobiles.

— « La balle est ici », dit le docteur en se relevant. « Fermez la bouche de la blessure avec du collodion. Je ne puis rien faire de plus pour cet

homme-là. Il faut le transporter à l'hôpital le plus proche. »

— « Ne peut-on le conduire à son domicile?» demanda M. Ganivia qui avait pénétré dans la pharmacie avec l'agent et les soldats.

— « Mon Dieu !» fit le médecin, « si vous connaissez son adresse. »

Et il ajouta entre ses dents :

— « Pour ce qui lui reste d'heures à vivre !... » Le tailleur regarda ses pantoufles. La vue de

son locataire expirant lui rappelait une autre agonie.

Il murmura :

— « Quoi! docteur, vous croyez?... »

L'homme de l'art remettait ses gants. Il dit

avec un sourire :

— « Oh! je n'affirme rien. Tenez, il y a un de mes confrères, un médecin de la marine, —vous savez bien, — sur qui un fou a tiré, avenue Montaigne, l'an passé. La balle avait pénétré dans le poumon. Elle y est restée... Et la victime de cet attentat ne se porte pas plus mal qu'avant. Mais » — et le praticien éleva son index ganté à la hauteur de ses lèvres, sans doute pour donner plus d'impotance à ses paroles — « c'est un cas infiniment rare. »

Du poste voisin on avait apporté un brancard. Le corps y fut étendu toujours inanimé. Pour-

tant, au moment où les bras soulevaient la civière, le blessé laissa échapper un gémissement. Et, au bord de ses lèvres le pharmacien dut essuyer une mousse rosée, avant d'abaisser le tendelet de coutil.

Sous la voûte de la maison historique, M""' Achille Barrois, qui venait de visiter sa bellemère, se rencontra avec le brancard. A la vue du funèbre cortège, le premier mouvement de la jeune femme fut de se réfugier dans la cage de l'escalier et dé fermer la porte derrière elle. Mais, par curiosité, ou saisie d'un pressentiment, elle se retourna, et, à travers le vitrage, elle aperçut M. Ganiviaqui lui faisait signe.

— « Qu'y a-t-ildonc? » demanda-t-elle en rentrant sous la voûte.

Depuis une demi-heure le tailleur méditait la phrase qu'il adresserait à sa locataire pour la préparer. Mais, bouleversé de se trouver ainsi, à l'improviste, en présence de M""" Barrois, il ne sut que lui désigner la civière en glapissant :

— « C'est lui ! »

D'abord elle ne comprit pas; puis la vérité subitement lui apparut. Elle se jeta sur le brancard, écarta les rideaux de toile.

Barrois était étendu sur le côté, la face toute grise, les bras inertes. Un peu de sang tachait les draps grossiers, près des moustaches.

— « Achille ! » s'écria-t-elle avec un hurlement de bête blessée.

Et d'un bond elle recula jusqu'à l'escalier. M. Ganivia s'était élancé pour la soutenir :

— « ... Un accident, madame... dans la rue... » Puis, s'adressant aux porteurs :

— « Montez toujours, je vais chercher le docteur Vrain. »

Derrière le brancard, Octavie atteignit le second étage. Les hommes posèrent sur le lit le blessé toujours pâmé et suivirent la petite bonne dans la cuisine. La jeune femme resta seule près de son mari.

Cet accident survenant dans le calme de sa vie Tatterrait. Le fait qu'elle ignorait les circonstances de son malheur accroissait bizarrement sa souffrance. Mais elle était surtout écrasée par le sentiment très net de son impuissance. Elle ne pouvait détacher du visage d'Achille ses yeux pleins de larmes accumulées et qui ne coulaient plus. Toutes les minutes elle se levait pour

essuyer les lèvres décolorées de Barrois; mais en même temps elle avait l'oreille au guet, épiant un pas dans l'escalier, la venue du médecin.

Et tout d'un coup un murmure de voix la fit tressaillir. Elle courut à la porte, l'ouvrit. C'étaient les brancardiers qui trinquaient dans la cuisine. Alors un sombre désespoir l'envahit. Elle tordit ses bras, voulant tout à la fois rester au chevet du mourant et sortir de cette chambre, courir dans la rue, devant elle, appeler au secours.

Et elle tournait dans la pièce, sans dessein, heurtant les meubles, s'appuyant aux murailles, répétant :

— « Mais c'est horrible ! On pourrait le sauver ! Je ne veux pas le laisser mourir comme cela ! »

En ce moment, par la porte restée entr'ouverte, Ancelis se glissa dans la chambre, traînant derrière lui un petit chariot.

Elle se jeta au-devant de son enfant, le prit dans ses bras, le serra contre son cœur, et, s'étant assise auprès du lit, elle versa un torrent de pleurs. Ces larmes la soulagèrent, et, le médecin n'arrivant toujours pas, une idée lui traversa l'esprit. Elle déposa vivement Ancelis à terre, courut à son armoire à glace, en tira un flacon de sels, que M'^^ Cessas lui avait rapporté d'Amérique, et elle le plaça sous les narines du blessé.

338 UJ^I DE NOUS

Au bout d'une minute Achille ouvrit les yeux.

Une étagère chargée de livres, suspendue au bout du lit, frappa d'abord ses regards encore in« conscients. Puis, sa pensée par degrés redevint lucide. Il comprit qu'il se trouvait dans sa chambre, entendit distinctement le crépitement du feu, et le petit sanglot d'Octavie pleurant à ses pieds, la face dans les draps.

Il fit un mouvemement, elle leva la tête, et, voyant ses yeux ouverts, se jeta sur lui en poussant un cri :

— «Achille! mon chéri! Que t'est-il arrivé ? Où soufîres-tu ! Parle ! »

Ses lèvres remuèrent, et, d'une voix indistincte, étranglé de râles, il bégaya :

— « Ma pauvre femme !... Je te dirai... tout à l'heure... »

Il pensait avec amertume :

— c( Mon Dieu ! ce n'est donc pas fmi ! Il va falloir avouer tout, traîner une agonie interminable! »

Car il souffrait cruellement de douleurs aiguës, exaltées par les mouvements rapides et supeiiiciels de la respiration.

— (( Donne-moi de l'air ! » s'écria-t-il tout d'un coup en laissant retomber sur les oreillers sa tête un instant soulevée. Puis avec un soupir. « J'étouffe ! » .

D'un geste mécanique il portait la main à sa poitrine, comme pour en arracher la douleur, la jeter au loin.

Il murmura très bas :

— « Olî ! est-ce qu'on ne va pas me l'extraire... »

— Quoi donc », fit-elle?

— « La balle... »

— « Que dis-tu ? »

11 ferma les yeux. Une angoisse infinie s'était répandue sur ses traits, un grand essoufflement soulevait ses côtés.

— « Décot m'a trompé... » gémit-il avec effort... « tout l'argent perdu... Ruinés... J'ai voulu mourir... »

— « Mourir ! toi ! » dit-elle, « pour cela ! quand nous t'aimons tant ! »

Elle s'était jetée sur le corps de son mari, elle lui baisait avec passion la face et les épaules, le serrait entre ses bras comme pour l'arractier à la mort. Puis, attirant à elle Ancelis qui s'était approché du lit, et, avec des yeux candides, regardait ses parents sans comprendre, elle le fit mettre à genoux.

— « Viens ici », dit-elle avec une rapidité fébrile, (( viens supplier ton père de ne pas nous quitter. Tu es encore un tout petit enfant; prie-le...»

Brisée par l'angoisse trop forte, elle éclata de nouveau en sanglots. L'enfant regardait son père, et n'imaginait pas qu'il fût utile de le retenir, quand il était là, couché dans son lit.

— « Papa, va à Gabourg? » demanda-t-il enfin en joignant les mains par obéissance. « J'ai oublié ma pelle et mon petit seau sur le sable. »

Sans doute il allait prier son père de lui rapporter tout cela; mais il s'arrêta, effrayé parles sanglots d'Octavie et se mit à pleurer.

Un sourire douloureux passa sur les lèvres d'Achille. Il remua son bras avec effort, essaya de poser sa main sur la tête ébouriffée du petit. Mais, au même moment, un violent accès de toux le saisit, suivi de vomissements hémorrhagiques; des secousses convulsives firent grimacer ses traits, et sa pâleur s'accrut encore, soudain, tandis que ses paupières s'abaissaient et qu'une sueur froide mouillait ses tempes. Octavie crut que c'était fini. Elle courut à la porte pour appeler à l'aide. M. Ganivia venait d'entrer, suivi du docteur Vrain.

D'un coup d'oeil le médecin vit l'accident qui survenait. Vivement il s'approcha du malade, saisit son poignet; les battements du pouls défilaient rapides, à peine sensibles. Le petit Ancelis se haussait sur la pointe de ses pieds pour voir. Le docteur l'aperçut.

— « Renvoyez donc cet enfant! » dit-il d'une Yoix brusque, et, ayant incliné la tête sur le corps de Barrois, il ausculta longuement.

De l'autre côté du lit, Octavie épiait tous ses mouvements. Et quand il releva enfin la tête, elle s'efforça de rencontrer ses yeux. Mais il se détourna comme à dessein, et dit à M. Ganivia :

— « Vous allez m'aider à le soulever sur le côté gauche, le côté de la blessure, pour laisser l'autre poumon en liberté. »

— « L'hémorragie est arrêtée », dit-il enfin en levant pour la première fois sur M""^ Barrois ses yeux inquiets d'homme timide. «Mais il faut à tout prix éviter un épanchement interne. La balle a dû léser quelque vaisseau au passage. Un mouvement, un geste violent, pourrait le faire ouvrir. »

Et il ordonna une potion de perchlorure de fer, avec un cordial.

— « Oh ! monsieur le docteur, allez-vous donc nous quitter! » s'écria Octavie en voyant le médecin prendre son chapeau, se disposer à partir.

— « Il n'y a qu'à laisser évoluer », répondit-il en mâchant les bouts de sa barbe de Christ. « Je reviendrai dans trois heures. »

Le docteur parti, Octavie dépêcha M. Ganivia à ^me Barrois la mère, pour l'avertir. La vieille dame demeurait toujours rue Claude-Bernard, dans l'ancien appartement des Genouille. Depuis

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le retour des bains de mer, elle ne quittait plus la chambre, arc-boutée sur son fauteuil, la respiration sifflante, les- yeux larmoyants. En voyant entrer Ganivia, si peu de temps après le départ de sa belle-fille, elle eut le pressentiment d'un malheur. Aussi, dès les premiers mots du tailleu r, elle devina tout et s'évanouit.

Remise, ses premières paroles furent :

— « Il faut amener un prêtre. Nous allons passer à Saint-Paul, prévenir l'abbé Hélin. »

Et, malgré ses récriminations, Ganivia, furieux, dut accompagner M""^ Barrois jusqu'à la sacristie, craignant d'être aperçu par des gens du quartier, et n'osant pourtant pas abandonner cette vieille dame impotente dans une circonstance aussi critique. Même il dut la monter dans ses bras jusqu'à l'appartement de son fils, les forces et le souffle lui ayant manqué tout à la fois.

Le délire s'était emparé du blessé depuis une heure. Sa voix se faisait entendre jusque dans la cuisine, où la servante s'était réfugiée avec Ancelis. Le petit garçon, blotti dans un coin, ne jouait plus. Sans s'occuper de lui, l'oreille collée à la porte, Francine écoutait, avec une terreur avide, les paroles de l'agonisant.

Gomme si la fièvre eut engourdi la douleur et décuplé ses forces, Barrois parlait vite, d'une voix sourde qui dévorait les syllabes.

— « Pourquoi n'est-elle pas là, » disait-il ; « elle aurait eu pitié, elle m'aurait rappelé, car son cœur est tendre! Vous ne savez pas, vous autres, comme son cœur est tendre! Elle l'ignore elle-même. Je vous assure : il n'y avait que moi qui la connaissais. Octavie, Octavie, que je souffre! Couvre-moi, — tu ne vois pas que je grelotte? Et puis ferme les volets; cette lumière de la lune sur le lit, dans notre chambre, cela l'empêche de dormir. Moi je ne demanderais pas mieux que de laisser les rideaux relevés; mais elle me gronderait quand elle va venir. Pourquoi n'est-elle pas encore là? Je suis sûr qu'elle s'est perdue dans le jardin. Elle aura voulu reprendre le chemin de fer. Appelez-la, appelezla, je vous en prie! Moi je n'ai pas la force. »

— « Notre mère est arrivée, elle est près de toi, elle te pardonne! » sanglotait Octavie en essayant de lui montrer M""' Barrois affaissée au pied du lit.

Il regarda sa mère une seconde, sans la reconnaître. Puis son visage exprima une déception pleine d'amertume :

— « Pourquoi me trompez-vous?» continua-t-il d'une voix irritée. « Si elle n'est pas là, c'est que vous ne l'avez pas prévenue. Donnez-moi au moins son portrait, que je l'embrasse... Là, entre les vasesde fleurs sur la cheminée. Vous ne trou-

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vez pas? Mon Dieu! comme je voudrais pouvoir me lever de mon lit et chercher avec vous ! »

Soudain il cessa de parler, demeura l'oreille aux écoutes d'un pas qui montait l'escalier, marchait dans le corridor. Au moment où la porte s'ouvrait, il cacha sa figure dans ses mains.

— « Ah ! c'est l'autre ! » cria-t-il en reconnaissant M'^'' Star.

Et comme sa femme courait, les bras tendus audevant d'Emmeline :

— « Ne la renvoie pas », dit-il d'un ton suppliant. « Je suis tout de même heureux de la voir. Approchez-vous de moi, madame, prenez ma main. Vous voyez : j'ai la fièvre, je brûle. Je n'en ai plus pour longtemps. Je mourrai probablement avant qu'elle n'arrive, et après... après, il ne faut pas qu'elle vienne ici. Non ! jamais. »

Il avait posé son doigt sur ses lèvres en signe de défense.

— « De qui donc veut-il parler »? demanda la femme de lettres en tamponnant avec un léger mouchoir de dentelle son visage où le maquillage se délayait.

Elle voulut en dire davantage; mais sa large poitrine battait si fort, qu'elle n'eut pas la force de répondre à l'agonisant. Il continuait à la suivre de ses regards fixes, le doigt appuyé sur la bouche, comme pour demander le secret.

Octavie s'était rapprochée du lit. Elle avait recouché son mari sur les oreillers, posé un morceau de glace entre ses lèvres. Le blessé le suça avidement. Puis, ses pensées prenant un autre cours, il saisit la main de la jeune femme, s'efforça de l'approcher de son visage.

— « Gomment fais-tu donc pour pleurer? » ditil avec angoisse. « Aurais-tu vraiment pitié de moi? Oh ! ne me pardonne pas avant de tout savoir, car je ne veux pas que tu me maudisses quand je ne serai plus là. Comprends-tu que vous n'avez plus rien, rien au monde? Il va falloir t en aller d'ici, ton enfant par la main. Tu me dis qu'il marche seul? Eh oui, je le sais depuis longtemps. Mais il est encore trop petit pour gagner sa vie. Et puis il y a la vieille qui, elle, ne travaillera plus ! »

Il secouait tristement la tête, et, comme si cette pensée lui eût été plus cruelle que toutes les autres, il joignit les mains sur son drap tandis que des larmes jaillissaient de ses yeux brillants.

— « Achille!... » murmura M""^ Barrois.

— « Ah ! ma mère! » fit-il. « Tu es là? » .

Et il eut un geste comme pour l'appeler à lui.

Sur les genoux, la vieille dame se traîna jusqu'au chevet du lit. Barrois la contempla avec une tendresse infinie, et, la forçante écarter les mains dont elle couvrait son visage :

— « Martyre », prononça-t-il avec une pitié profonde. « Oui, c'est elle qui a le plus souffert.»

A ce moment, le bruit d'une altercation violente s'éleva dans le corridor.

— « Laissez-moi passer! » disait une voix irritée. « Je n'ai pas affaire à vous! »

— « Et moi, je vous répète, » hurlait Ganivia exaspéré, « que le médecin veut qu'on laisse son malade tranquille. Il m'a commandé de barrer la porte, j'exécute ma consigne. Et de plus, j'obéis à ma conscience. Croyez-vous que si cet hommelà pouvait se lever qu'il ne vous flanquerait pas dans les escaliers? »

M"'" Star se dirigea vers la porte, l'ouvrit, et, reconnaissant le vicaire de la paroisse :

— « Veuillez entrer, monsieur l'abbé », prononça-t-elle d'un ton mielleux. « Et vous, Ganivia, cessez ce tapage, je vous prie. »

— « Ah ! c'est comme cela qu'on reconnaît mon dévouement », grogna le concierge en enfonçant .sa casquette sur sa tête ; « vous avez raison, je

ne sais vraiment pas de quoi je me mêle. Qu'il le fasse donc mourir, puisque vous le voulez, — comme il a déjà achevé ma fillette, ma pauvre petite Glarillon. »

Et il s'en alla brusquement, traînant ses pantoufles sur les dalles.

En voyant entrer l'abbé Hélin, Barrois souleva

sa tête hagarde, regarda le prêtre. Ne reconnut-il pas l'habit de celui qui entrait, ou bien retrouvat-il à cette minute suprême la haine pour les hommes d'église qui avaient suivi ses essais de retour à la religion? Il parut saisi d'une ardente colère à trouver cette robe noire devant ses yeux,

— « Qui êtes-vous? » dit-il en se dressant sur ses oreillers avec une violence fébrile. « Je ne vous connais pas ! »

— « Mon enfant, ne parle pas ainsi! » s'écria jyjme garrois en s'efïorçant de mettre la main sur la bouche de son fils.

Le prêtre se tenait debout, à quelques pas du lit, très pâle.

— « Achille Barrois», prononça-t-il d'une voix lente, « vous avez péché contre Dieu et contre vous-même; vous repentez-vous? »

Un éclat de rire lui répondit, qui brusquement brida sur les pommettes la bouche convulsée du moribond, puis les traits contractés se détendirent, une expression de douceur et de timidité presque enfantine se répandit sur le visage, les regards devinrent graves et fixes, les crocs des moustaches s'abaissèrent.

— « înduUjeniiam... » murmura l'ecclésiastique à la hâte tandis que les trois femmes tombaient à genoux.

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