PRÉFACE. LX
le monde en l'embellissant, lui faire croire que la probité, l'honneur, la délicatesse, les beaux sentiments, le désintéressement, la vertu sont les lots les plus habituels de l'humanité, c'est lui préparer i'amères désillusions dont la tristesse laissera son 3mpreinte sur sa \ie entière. Figurez- vous un voyageur en quête de l'hospitalité qui, frappant à la porte d'une maison, croit pénétrer chez de braves gens empressés à le secourir, et qui, la porte refermée, se trouve dans un repaire de bandits. Hélas! je parle de cela par expérience. Moi aussi, comme tant d'au- Ires créatures avides d'apprendre, encore enfant, je cherchai l'image de la vie dans les livres. Mes premières lectures étaient ce qu'on appelle à l'Académie « de bonnes lectures ». Jean-Jacques Rousseau, Ber- Qardin de Saint-Pierre furent mes maîtres. A seize ans, je ne me lassais pas de les hre, et sur les exemplaires de leurs romans, quej'ai conservés, peut-être, en cherchant bien, retrouverai-je encore aujourd'hui la trace des larmes que me firent verser ces sublimes menteurs. Grâce à eux, la vie m'était apparue toute rose. Je voyais des Saint-Preux dans tous les jeunes gens, des M. deWolmar dans tous les hommes faits, des Julie d'Étange dans toutes les femmes. Le rêve de Virginie me reprenait chaque soir, délicieusement encadré par la solitude embaumée de l'île de France ; et, si je me plaisais à varier mon rêve en le rapprochant des réalités, c'était le monde enchanté
Lin PRÉFACE.
de Walter Scott, ce monde où toutes les aventures ont un dénoûment heureux, qui m'apparaissait alors. L'homme qui m'eût dit que le monde réel n'était pas celui-là, je Taurais pris pour un fou, tant j'a\ais foi dans la véracité des poètes qui m'avaient si bien traduit mes précoces sensations, tant il me semblait doux de les croire 1 Tout à coup, au moment où j'étais le mieux fasciné par la chimère, la réalité se leva. Jusqu'alors je n'avais pas quitté la maison de famille. A dix-huit ans, il me fallut prendre un état. La porte du monde, devant moi, s'ouvrit toute grande. Je crus mettre le pied dans un antre. L'élève de Rousseau, l'amant d'une Virginie idéale, l'enfant qui ne croyait qu'à l'honneur, au désintéressement, à l'héroïsme, dont toutes les pensées étaient tournées vers le bien, dont toutes les aspirations tendaient vers l'ennoblissement de lui-même, le niais qui eût donné sa vie pour une cause généreuse, se trouva, sans transition, seul, sans secours et sans conseils, dans celte caverne où, sur le fumier de l'égoïsme et des intérêts, se pourchassent tant de Shylocks !
Et, comme s'il n'eût pas suffi de' cette première désillusion pour l'épouvanter, le jour où, pour la première fois, rêvant encore à Julie d'Étonge,
Il se tourna vers deux beaux yeux, Croyant s'y mirer dans le ciel,
il rencontra qui? Fœdora !....
PRÉFACE. Luii
C'est pourquoi, par une réaction logique, je me crus en droit de maudire mes maîtres, et me réfugiai parmi les sceptiques, les railleurs et les ennuyés. Byron seul pouvait me consoler de Rousseau. Et Byron même ! ... un jour, je ne le trouvai point assez amer. Il me fallut vingt ans d'épreuves, de réflexions, d'études acharnées, pour retrouver la possession de moi-même. L'équilibre intellectuel ne se rétablit chez moi que le jour où je pus arracher, jusqu'à la racine, la broussaille des illusions qui masquaient la lumière à mon esprit.
Tels sont les fruits que, pour ma part, je récoltai de la lecture prématurée de ces livres qui, selon l'aimable expression de M. Octave Feuillet, « charment l'imagination sans l'ébranler, touchent le cœur sans le troubler, amusent les hommes sans les corrompre. »
Eh bien, si, au lieu de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre, le hasard avait fait tomber dans mes mains quelque robuste et sain réahste comme de Balzac, autant qu'on peut répondre de soi, je l'affirme, j'aurais eu le cœur un peu moins troublé.
Heureusement, les jeunes gens ne lisent plus Rousseau aujourd'hui, et les jeunes filles même, m'a-t-on dit, commencent à ne plus aimer beaucoup les héros de Walter Scott. Il y a peu de danger que mon histoire — elle est celle de la plupart des hommes de mon âge — se répète. Les jeunes gens, aujourd'hui, ont
ixiv PRÉFACE.
profité des principes de Scribe. Ils sont sages, rangés, prudents, très-prudents ! Leurs rêves ne \ont pas si loin que l'île de France. La littérature a fort peu d'action sur eux, quoi qu'on en dise. La maladie de René leur est inconnue. La passion, la chimère ne les tourmentent pas. A seize ans, ils n'étudient pas les Harmonies de la nature, mais bien la cote de la Bourse. Ce qu'ils veulent, c'est vivre, se bien porter, avoir beaucoup d'argent, devenir banquier vers trente ans, ministre peut-être à cinquante. Le terme le plus aimable de leur ambition est ce que, par un heureux artifice de style, on nomme un beau mariage. Et tous, ou presque tous, atteignent leur but. Et ils sont alors très-heureux.
Et c'est bien fait !
Balzac disait un jour, avec un grand sens :
« Ma parole d'honneur! l'homme est un bouffon qui danse sur un précipice. On nous parle de l'immoralité des Liaisons dangereuses ; mais il existe un livre horrible, sale, épouvantable, corrupteur, toujours ouvert, qu'on ne fermera jamais, le grand livre du monde ; sans compter un autre livre mille fois plus dangereux, qui se compose de tout ce qui se dit à Toreille, entre hommes, ou sous l'éventail, entre femmes, le soir, au baP. »
Balzac avait raison. Ce ne sont pas les livres écrits,
* La Fille aux yeux d'or.
PRÉFACE. Lxv
c'est le livre du monde, toujours ouvert, qui est corrupteur; c'est l'exemple de ce qui se fait chaque jour autour de nous ; c'est l'impunité du scandale; c'est la tentation qui s'offre à nous, constamment, sous les formes les plus séduisantes. Qui voudra rester pur se gardera donc moins des livres que du monde. Et au surplus, démasquons la plaie qui nous ronge, car c'est une chose insoutenable que de se mentir. Les hommes, quand ils ont à se perdre, ne se perdent pas par les romans; ils se perdent par les exemples du collège. Quant aux femmes, elles se perdent par les amitiés de femmes. Si vous tenez à la chasteté de vos fds, ne les envoyez donc pas au collège ; et, si vous êtes soucieux de votre honneur, surveillez attentivement toute commère qui, avec des airs ingénus, se faufdera dans votre maison.
Et faites lire les rudes maîtres, ceux qui ne déguisent rien de la vie : Montaigne, Shakspeare, Molière, La Bruyère, Voltaire, Balzac; faites-les lire à vos garçons. Et ne laissez rien lire à vos fdles. Il sera temps, pour elles, de distraire leurs loisirs avec des romans, quand un mari, des enfants, l'expérience de la vie, ses premières et profondes blessures les aurontprémunies contre la vanité des tentations. Celles qui sont destinées à faire des romans en action^ croyez-moi, n'en lisent guère. Que leur apprendraient-ils qu'elles n'aient deviné, senti, ourdi, dans la rage native qui les tenait dès le berceau? Ah ! pauvres écrivains qu'on
Lxn PRÉFACE.
dit aangereux ! que vous êtes simples, et que vous savez donc, et que vous inventez donc peu de choses, auprès de certains anges que j'ai connus qui, cachant le diable en personne sous leur peau blanche, venaient vous regarder tout doucement; d'un air étonné, avec leurs beaux yeux innocents !
Non, nous ne sommes pas dangereux. Nous n'avons aucune action sur les mœurs. Nous ne pouvons ni pervertir ni corriger. Le pouvoir des poètes les plus puissants, les plus indignés ne va pas plus loin que toucher, ravir un moment, tirer une larme des yeux, produire un spasme vers le cœur, faire une fugitive trouée de lumière à travers l'esprit. L'effet produit, le lecteur se replie sur lui-même; puis, avec un soupir, il se rejette dans le tourbillon du monde; il y poursuit la route où le poussent ses intérêts, ses passions; et c'est à peine si, de la lecture qui l'a le plus fortement secoué, il lui reste, quelques jours plus tard, un appréciable souvenir.
Ah ! si nous pouvions corriger ! s'il suffisait d'une immense bonne volonté, du talent pour épurer l'humanité, qui de nous ne tiendrait à honneur de donner l'exemple? Les critiques, eux-mêmes, se mettraient delà partie; car entin, ils sont en quelque sorte artistes, eux aussi 1 et, en bien peu de temps, à la place des Gomorrhes modernes, s'élèveraient sous le ciel d'innombrables et blanches Salentes. Grâce aux livres, tous les hommes deviendraient loyaux,
PRÉFACE. Lxvii
dévoués, vertueux, affectueux; toutes les femmes douces et fidèles. Non-seulement les crimes n'ensanglanteraient plus la terre; mais le mensonge, l'égoïsme, l'immonde avarice, et Tenvie, plus immonde encore, ne s'y rencontreraient jamais. Il n'y aurait plus d'appétits inassouvis, plus de pauvres. Il n'y aurait plus ni lois, ni prisons, ni bourreaux, car à quoi bon ? Mais comment pouvons-nous corriger, quand ni la loi, ni les religions, ni les pbilosophies ne corrigent! Moïse, Zoroastre, Confucius n'ont pas corrigé! Le Bouddha, Platon, Marc-Aurèle n'ont pas corrigé! Le Christ, lui-même, si aimant, si tolérant, si profondément bon! le Christ a pu adoucir les mœurs; il ne les a pas corrigées. Les hommes sont partout et toujours les mêmes. La maladie universelle, depuis Adam, empoisonne. les veines de l'humanité, et, en dépit des remèdes et des médecins, l'humanité sera toujours incurable !
Dussions-nous en mourir de douleur, misérables infirmes que nous sommes ! osons donc une fois nous dire nos vérités !
Je vais probablement passer aux yeux de bien des gens pour un esprit paradoxal ; cependant la dernière question qu'il me reste à examiner pour terminer
txviii PRÉFACE.
cette préface me semble tellement simple et élémentaire, que je la considère comme une sorte de banalité.
Selon moi , les écrivains modernes , bien loin d'avoir cherché, comme on le prétend, des éléments de succès dans la peinture de certaines mœurs, ne se sont soumis que trop servilement aux préjugés de l'époque, en se mettant à la recherche de toutes les fautes, de tous les vices de l'humanité; — non pour se contenter de les exprimer et de tirer de leur antagonisme tous les effets dramatiques possibles, mais bien pour les flétrir, et expressément pour se donner l'honorable et puéril plaisir de les châtier. Quand Gœthe racontait les « souffrances du jeune Werther^)) lorsque l'abbé Prévost décrivait, dans Manon Lescaut, avec une si rare sensibilité, les résultats inévitables de la faiblesse jointe à la passion; quand Balzac, dans le premier épisode des Parents pauvres, montrait jusqu'à quel point de dégradation peut être entraîné celui qui garde dans un corps de vieillard les appétits de la jeunesse ; ils n'avaient d'autre but que de peindre, le premier une maladie de l'âme, le second une infirmité du cœur, le troisième une dépravation des sens. Mais, quand M. Augier, par exemple, a écrit le Mariage d'Ohjmpe et les Lionnes pauvres ; quand Dumas fils a écrit le Demi-Monde, le Père prodigue, la Question d'argent ; ils ont eu non -seulement l'intention de peindre certaines
PRÉFACE. LXix
mœurs, de dessiner certains types, agissant dans un mUleu particulier; mais, déplus, et surtout, ils ont voulu démontrer les inconvénients attachés à ces mœurs, et exposer la triste fm qui les attend. En procédant ainsi, ils ne se sont pas contentés de faire œuvre d'artiste, mais surtout œuvre de philosophe, de moraliste. Leurs comédies ont été affaiblies par l'introduction d'une thèse ; et , pour avoir voulu corriger les mœurs, flétrir de mauvaises mœurs et punir le vice, toutes choses des plus louables, mais absolument étrangères à l'art, et qui n'ont en réalité corrigé personne, ils ont perdu de vue le but suprême de l'art, qui est la perfection de la forme ajrpliquée à la reproduction idéalisée de la vérité.
Ces écrivains ont donc été bien injustement accusés d'immoralité, car ils ne s'étaient que trop préoccupés de la morale. Le souci intempestif de la morale constitue le défaut de leurs comédies. C'est à son point de vue, et non au point de vue de l'art, qu'ils se sont placés pour les écrire, et alors qu' estil arrivé? Pour s'être proposé un but autre que celui de l'art exclusif et désintéressé, ils n'ont pu s'empêcher de le dépasser. M. Augier est quelquefois, sans s'en douter, d'une sévérité pour le vice qui touche presque à la cruauté, et Dumas fds, dans le Père prodigue et la Question dUirgent, s'est montré féroce. On ne croirait jamais, en lisant ces deux dernières pièces, que celui qui les a écrites est un
ta PRÉFACE.
homme du meilleur cœur et du caractère le plus indulgent.
Et ce que je dis au sujet de ces deux auteurs dramatiques pourrait s'appliquer à tous les romanciers modernes, sauf Balzac, Edgar Poe, Mérimée et Dumas père ; môme aux plus impersonnels, même à ceux qui ont été le plus universellement taxés d'immoralité. L'immoralité d'un livre, en effet, ne consiste pas dans quelques détails plus ou moins accentués, et qui font fugitivement rêver à l'amour sensuel ; elle consiste dans l'àme, dans la conscience du livre ; dans cette chose insaisissable qui se dégage comme une vapeur des caractères d'imprimerie que l'œil parcourt et qui, pour un moment, vous éblouit, vous donne le vertige, et vous met dans le cœur je ne sais quel besoin pervers de faire du mal à autrui. J'ai pu lire impunément les contestes plus graveleux de Boccace et de la Fontaine. A peine m'ont-ils fait sourire. Mais il est un livre, un seul, qui a réellement bouleversé ma conscience d'honnête homme ; qui m'a fait me demander si sérieusement je n'étais pas un insensé de croire au bien et d'aimer le bien. Ce livre, le seul véritablement immoral que je connaisse, ce livre atroce qu'on dirait dicté par Locuste à Néron, ce livre haïssable qui vous pousse à cracher sur l'honneur, sur la vertu, sur le patriotisme, sur tout ce qu'il y a de grand, de noble, de sacré, c'est le Prince, de Machiavel.
PRÉFACE. Lxxi
Je disais que les romanciers modernes, même ceux accusés d'immoralité, ne s'étaient que trop préoccupés d'un but moral, dans leurs livres. Quiconque les voudra lire attentivement s'apercevra bientôt qu'à leur insu, le désir de corriger le vice les saisit peu à peu, et que, pour obéir à cette faiblesse de leur conscience, ils se font subjectifs, d'objectifs qu'ils avaient été d'abord. Je n'ai pas échappé plus que tant d'autres à cette influence de la manie de notre siècle, et c'est là ce qui constitue à mes yeux notre plus déplorable infériorité.
Celte manie, je dois l'avouer, ne provient pas seulement du public français, qui a toujours aimé à être censuré, sans avoir au surplus le moindre désir de renoncer à ses péchés mignons; elle ne provient môme pas de la critique, qui n'a fait que suivre en cela les idées régnantes. Elle provient avant tout de quelques poètes, malheureusement des plus persuasifs et des plus grands. Il ne leur suffisait pas d'être poètes. Ils se sont annoncés comme prophètes, et il. s'est malheureusement rencontré des gens qui les ont pris au sérieux. — Chanter ! se sont-ils dit un jour, exprimer dans une langue adorable toutes les souffrances, toutes les désillusions, tous les espoirs de l'humanité ! faire tenir l'univers avec ses splendeurs, ses horreurs sublimes, ses grâces infinies dans quelques volumes de vers, voilà t-il pas une belle affaire! Être peintre! charmeur! magicien! créateur!
Lxxii PREFACE.
Yoilà-t-il pas grand' chose de beau I Alors ils ont inventé la sainteté de lart, la mission providentielle du poète -^ ils ont dit qu'eux aussi avaient charge d'âmes^ et peu s'en est fallu que, de prophètes, les adeptes ne les missent un jour au rang des dieux.
Eh bien, non. Ils ne sont et ne seront jamais prophètes ni dieux. Hommes de génie, tout simplement, et du plus beau génie, mais pas autre chose. C'est malheureux, mais c'est ainsi ; et l'influence morale, très-réelle, qu'ils ont exercée sur leur siècle, ne provient pas, comme ils le pensent, de leurs incitations à la vertu, mais de la beauté absolue que dégagent les moins didactiques de leurs œuvres.
Le Raphaël de M. de Lamartine, élégant sermon, me laisse absolument froid ; — et je ne puis songer au Booz endormi de M. Yictor Hugo, qui n'enseigne rien, sans que mes yeux se remplissent de larmes.
Trop de morale dains les œuvres ; pas assez de moralité DANS LES MŒURS : voilà cc que l'on peut dire de plus caractéristique sur le temps présent.
Avril 18G5.
Dans les premiers jours du mois de mars de l'année 1 840, une nouvelle survint à Paris qui mit en grand émoi les artistes et les habitués de l'Opéra. Une danseuse de vingt ans, l'une des plus jolies et des mieux faites qu'on eût jamais vues sur la scène, arrivée récemment de Moscou, allait débuter au théâtre de la rue Lepeletier. Les journaux vantaient son talent et parlaient de sa beauté comme d'une merveille; mais le public, mis en défiance par l'abus de réclames toutes récentes, ne semblait pas disposé à l'admirer sur parole. 11 est nécessaire, pour l'intelligence de ce qui va suivre, de rappeler en peu de mots quelle était alors la situation du corps de ballet, à l'Opéra.
Mademoiselle Taghoni était partie pour la Russie depuis
trois ans. Fanny Elssler l'avait remplacée dans la faveur du public; elle s'appliquait de son mieux à la faire oublier. En septembre 1858, elle essaya de donner une interprétation nouvelle au rôle de la Sylphide; puis, deux mois après, enhardie par cette première tentative, elle dansa le ballet de la Fille du Daniihe, et, moins heureuse alors, elle fut sifflée. Les partisans de sa rivale ne voulaient pas qu'une autre artiste — quel que fût d'ailleurs son talent — se permit d'interpréter à sa manière les rôles dans lesquels elle s'était, pour ainsi dire, incarnée. Ces amateurs de la danse académique — de la danse des femmes, comme on disait alors, — trouvaient Fanny Elssler peu décente. Selon eux, la chorégraphie ne devait pas parler aux sens : c'était un art abstrait qui, bien compris, s'adressait à l'âme seule et n'avait d'autre but que de rendre les hommes meilleurs, en plaçant sous leurs yeux la réalisation d'un certain idéal de grâce et de pureté. Fanny Elssler ne manquait cependant pas d'admirateurs, — surtout depuis qu'elle s'était avisée de danser les pas espagnols récemment mis à la mode par Dolorès Serrai; — mais ces derniers, qui, au rebours des premiers, déclaraient la danse un art concret, destiné à exprimer les passions et à donner du rehef à la beauté des formes humaines, reprochaient à la danseuse de dénaturer le caractère de son talent en l'appliquant à des créations qui n'avaient pas été faites pour elle. Fanny Elssler, ne pouvant parvenir à mettre d'accord tant de gens qui avaient de bonnes raisons pour ne pas s'entendre, partit pour l'Amérique, et l'Opéra demeura livré à des sujets de second ordre qui, n'ayant aucun caractère
tranché, ne passionnèrent personne. On s'en aperçut aux recettes, qui baissèrent de jour en jour.
Le public était encore sous l'impression de Fessai malheureux de Fanny Elssler, lorsque le bruit se répandit que la débutante allait, elle aussi, se mesurer avec le souvenir de Taglioni, en faisant sa première apparition dans le rôle de la Sylphide. Il y eut alors une inquiétude générale et comme une protestation menaçante au fond de tous les cœurs qui ne battent que pour l'Opéra. L'étrangère allait-elle suivre les errements de l'illustre créatrice du rôle? ceux de sa rivale? ou, à son tour, allait-elle faire subir à ce rôle une troisième interprétation? On comprendra facilement que les interrogations, les suppositions et les dénégations durent aller bon train, quelques jours avant l'époque décisive, au foyer de la danse, à l'orchestre des habitués, à celui des musiciens, au club et dans les couhsses. La curiosité des intéressés était d'autant plus excitée, que Barberine — • tel était le nom de la débutante — ne se contentant pas d'être belle et merveilleusement faite, s'était toujours montrée, disait-on, d'une sagesse exemplaire. Aucun homme ne pouvait se vanter de lui avoir baisé le bout des doigts. De plus, elle s'entourait de mystère. On ne l'avait jamais vue au cours, où les premiers sujets vont s'exercer tous les jours aussi bien que les coryphées. Elle prenait des leçons particulières chez M. Mazilier, son professeur, ne recevait personne chez elle; et, d'ailleurs, sa digne et respectable mère, mademoiselle Adélaïde Chaussepied, une habile praticienne qui avait gagné ses durillons en sautant sur les scènes les plus courues de toute l'Europe, et le sieur Gaskell, son impre-
sario — son Barniim, comme on dirait anjoiird'hui —
ne la perdaient pas de vue une minute, et veillaient avec
le plus grand soin à ce qu'elle ne compromît pas son
succès.
Si ce luxe de précautions était déployé par ces deux personnes expertes, c'est que la débutante avait à redouter une rivalité plus grande encore, et mille fois plus dangereuse que celles d'artistes d'un talent reconnu et accepté du public : à savoir, celle des médiocwtésetdes talents du second ordre, très-désireux de se pousser au premier rang. La gloire, où qu'elle soit, et quelque genre de pirouette qu'elle emploie pour se manifester, est assez volontiers bonne personne. Elle ne descend guère à tendre des pièges aux jeunes talents. La médiocrité, au contraire, a l'âme féroce. Elle ne pardonne pas à autrui la possession des qualités qui lui manquent, et elle se montre généralement impitoyable envers le succès. Aussi les trois ou quatre danseuses qui, après le départ de Taglioni et d Elssler, avaient pu se croire appelées à tenir les premiers emplois de la danse, — étant les seules qu'on pût employer à l'Opéra, — en apprenant qu'une huitième merveille du monde arrivait du fond de la Paissie pour leur enlever une place qu'elles considéraient comme la leur, ne surent-elles pas maîtriser leur désespoir et se réunirent-elles, afin d'organiser une cabale pour la faire tomber.
Afin de bien faire comprendre au lecteur ce que c'est que cette chose si redoutée des auteurs et des acteurs qu'on nomme iine cabale, il ne sera pas inutile d'énumérer les diverses influences qui s'agitaient alors autour de ce
monde d'intrigues et d'intérêts qu'on nomme l'Opéra.
Ces influences étaient de plusieurs sortes, et plus ou moins actives. Nous les citerons, autant que possible, dans l'ordre hiérarchique de leur puissance.
1" L" administration supérieure. Autrement dit , le ministère qui subventionnait l'Opéra sur son budget. L'artiste que favorisait ce ministère pour une raison ou pour une autre — souvent fort étrangère à l'art de la chorégraphie — n'était pas toujours celui que préférait le public ; mais le ministre pouvait lui être d'un grand secours dans ses rapports avec le directeur. — Il est bon de rappeler ici que le ministère d'alors (1840) sut gagner une voix à la chambre des députés, moyennant un bel et bon engagement qu'il obligea le directeur de l'Opéra à contracter avec une danseuse.
2*^ Le directeur. Personnage agissant nécessairement en vue de ses intérêts particuliers, et conformant ses actes à ce qui doit, selon lui, assurer les bénéfices de sa gestion ; mais subissant souvent, trop souvent ! la pression des protecteurs des demoiselles placées sous sa férule, et surtout la pression des familiers de son entourage. Règle générale : de même que les généraux ne se montrent à leurs troupes qu'entourés d'un essaim de jeunes et brillants officiers, tout directeur de l'Opéra ne marche, et ne peut marcher, sans être accompagné d'un cortège d'amis.
5*^ Les sujets de la danse. Je comprends dans cette appellation toutes les danseuses, depuis les premiers sujets dont l'âge varie entre vingt çt quarante-neuf ans, et qui gagnent de trente à cinquante mille francs par an,
jusqu'aux plus petites des figurantes qui comptent de dix à quinze ans , et -ne gagnent souvent pas plus de vingt sous par jour. Elles assistent toutes aux leçons et aux répétitions, et, selon que la débutante leur est plus ou moins sympathique, elles la démonétisent à l'avance ou la font mousser — en style de coulisses — et préparent ingénieusement ainsi les dispositions du public et des habitués.
4° Les protecteurs du corps de hallet : jeunes ou vieux. Presque tous sont des habitués de l'Opéra. Les plus redoutés, pendant les représentations, habitaient, à l'époque dont nous parlons, la loge infernale. Cette loge, célèbre alors et fort dégénérée comme influence aujourd'hui, est la dernière baignoire d' avant-scène placée à gauche du spectateur. En 1840, les dix ou douze locataires de cette loge incommode, presque tous aimables, bons enfants, bons vivants, et fort peu infernaux, décidaient les chutes et les succès par leur abstention ou leurs applaudissements. Ils faisaient classer les sujets, les faisaient même renvoyer du théâtre quand ils n'avaient pas eu le bonheur de leur plaire. Ils tenaient l'infortuné directeur dans une dépendance presque absolue, par les artistes de la danse et du chant quils daignaient particulièrement protéger. Le jour même oi!i le directeur manifestait quelques faibles velléités d'émancipation, ces artistes, obéissant à leurs amants, se disaient malades. La représentation manquait, les abonnés s'indignaient, le pubhc murmurait, les marchands de billets réclamaient : force était au directeur de se soumettre.
5° Les auteurs, compositeurs, professeurs, maîtres de
ballets. Tous connaisseurs ou passant pour tels, faisant ou défaisant les réputations, donnant des rôles aux danseuses à leur volonté ; les premiers protégeant naturelle' ment leurs petites amies, et les derniers, leurs élèves. .
6° Les habilleuses, coiffeurs, et autres serviteurs des artistes, aux gages de l'administration, se chargeant volontiers de colporter les cancans et les médisances de loge en loge, et se montrant nécessairement dévoués aux gens qu'ils servent.
7° Le chef de claque. Personnage considérable, à l'Opéra surtout, soumis en apparence au directeur, mais se servant presque toujours de lui — sans qu'il s'en doute — selon que les artistes Font plus ou moins largement rémunéré pour les soutenir ou servir leurs rancunes.
8"^ Les abonnés. Gent élégante, composée de la meilleure société de Paris, mais corvéable et taillable à merci, gouvernée par le touchant esprit de douceur et d'imitation qui, si l'on en croit Rabelais, animait jusqu'aux derniers-nés des moutons de Panurge ; assistant sans se plaindre, souvent trente fois de suite, à l'audition du même opéra, interprété par des doublures enrhumées; mais capable de contribuer au succès d'un artiste par ses applaudissements, qui, pour n'être pas toujours excessivement intelligents, ni même très-impartiaux, font cependant presque autant de bruit que ceux des chevaliers du lustre.
9*^ Les feuilletonistes. Bons enfants, comme l'ont appris à leurs dépens tous ceux, grands ou petits, qui ont eu la malencontreuse idée de monter sur un tréteau quelconque pour parader devant le pubUc. En 1840, ils se
montraient généralement assez indulgents en matière de ballets, n'y entendant pas grand'chose. Néanmoins, on ne pouvait guère compter sur eux — à moins qu'ils n'eussent bien dormi, bien digéré, que le vent ne fût fixé à l'ouest, et que tout n'allât bien pour eux dans le meilleur des mondes possibles.
10° Enfin, les feuilUstes. Je suis obligé d'employer ce mot, inventé par Beaumarchais, faute d'un autre mieux approprié; la langue française, au rebours de ce que l'on croit, étant une langue fort pauvre en fait de nuances. Beaumarchais entendait par feuillistes, non pas la générahté des rédacteurs de journaux, — il s'en fallait du tout au tout! — mais cette classe d'individus qui se sert d'une plume, à peu près comme les bandits se servent d'un stylet pour rançonner les voyageurs. Ceci est suffisamment clair, je pense, et l'on me comprendra de reste. Un autre motif m'a également déterminé à adopter ce néologisme : c'est que mademoiselle Adélaïde Chaussepied, mère de la débutante, qui était une personne pleine de sens, ainsi qu'on le verra plus tard, ne manquait jamais de s'en servir pour qualifier les individus en question. Quand elle voulait désigner un rédacteur de journal, honnête homme, elle disait : un journaliste; et, quand elle entendait citer un vénal écrivassier, elle disait : un feuilliste. Ceci dit, une bonne fois pour toutes, je continue.
Donc, les feuillistes. En 1840, il y en avait un certain nombre qui vivaient aux dépens de l'administration et des artistes les plus largement rémunérés de l'Opéra. — J'ignore s'il en est encore ainsi riiijourd'hui. — L'administration surtout les accablait de politesses de toute sortes
En revanche, à l'occasion de chaque nouveau début, elle leur insinuait qu'ils seraient bien aimables de parler dans un sens ou dans un autre. Je dois dire, pour me conformer à la Yérité, que quelques-uns d'entre eux, à force d'avoir obéi — ou désobéi — aux prières de l'administration, avaient fini, disait-on, par amasser quelques mil- Hers de hvres de rente.
Malheureusement pour la débutante à laquelle nous essayons d'intéresser le lecteur, elle était placée en de très-mauvaises conditions pour tourner de son côté les plus puissantes des influences que nous venons d'énumérer. On savait que le contrat passé par sa mère trois ans auparavant, avec le sieur Gaskell, son imprésario, expirait quelques mois plus tard, le jour où la charmante Barberine aurait atteint sa majorité. Si donc ses débuts étaient très-brillants, comme il y avait heu de l'espérer, l'administration supérieure comprenait que — soit que Barberine résiliât ou renouvelât son bail avec Gaskell — ses prétentions seraient excessives. Si la danseuse avait pu se lier avec l'Opéra, dès le lendemain de ses débuts, pour un certain nombre d'années, l'administration eût eu intérêt à la soutenir. Mais il n'en était pas ainsi. Dans l'espoir de lui faire signer, le jour de sa majorité, un engagement médiocrement rétribué, l'administration, éclairée par l'expérience qu'eUe avait faite à ses dépens treize ans auparavant, lors des débuts de mademoiselle Taglioni, devait enrayer le succès de la débutante, empêcher qu'il n'allât trop loin. Quant au directeur, il devait naturellement faire les mêmes calculs que l'administration. Il avait besoin d'une |)remière danseuse... Mais celle-ci lui resterait-elle
et à quelles conditions, si le public s'engouait pour elle dès le premier jour? Le directeur — comme l'administration supérieure — désirait trouver en Barberine une émule d'Elssler et de Taglioni, une mine à succès; mais il avait intérêt à ne le dire que six mois plus tard, quand on aurait pu lier la danseuse pour longtemps et avantageusement à l'Opéra. 11 était donc probable qu'il pèserait de toutes ses forces sur l'esprit du public pour lui persuader que le talent de Barberine promettait, mais n'était point arrivé encore à son épanouissement, et que la claque ne la soutiendrait qu'à demi, mollement. Et les autres influences qui se partageaient alors la domination de l'Opéra étaient toutes hostiles à Barberine. Ainsi, elle avait contre elle, cela va sans dire, tous les sujets de la danse, et même du chant, auxquels il importait de ne pas se laisser éclipser par une nouvelle étoile; et, à leur suite, les protecteurs de ces demoiselles, très-influents en matière de débuts ; les maîtres de ballets, intéressés à faire tomber une artiste qui ne sortait pas de leur classe; les habilleuses, coiffeurs, etc., plus à craindre qu'on ne le croit. Quant aux claqueurs et aux feuillistes, ils étaient absolument dans la^nain du directeur, et nécessairement leur action ne devait pas être très-favorable à Barberine. Restaient les abonnés et les feuilletonistes; mais sur ceux-là encore la danseuse ne pouvait compter à l'avance, car ils trouvaient un peu présomptueux à une fille presque inconnue de débuter à l'Opéra par le rôle où Taglioni s'était illustrée, et dans lequel Fanny Elssler ne s'était fait applaudir qu'à la suite d'une lutte violente. ^ Les moyens employés par le sieur Gaskell pour neutre-
liser ces influences hostiles étaient malheureusement jusqu'alors assez médiocres ; non pas que Tesprit d'intrigue fit défaut au bonhomme; il avait livré déjà des combats plus chanceux et les avait gagnés ; mais il connaissait peu de monde à Paris, et ses ressources étaient hmitées. Ses rapports avec le directeur étaient fort guindés. Il comptait bien soudoyer la claque et faire quelques pohtesses aux feiiillistes ; mais il sentait qu'il ne serait servi qu'à demi, car il était de passage à Paris, et l'on ne pouvait compter sur sa munificence dans l'avenir. Ses calculs, jusqu'alors, avaient consisté à entourer la danseuse d'un grand mystère, à empêcher que personne ne pût porter un jugement quelconque sur son talent avant le jour des débuts, et à prendre un air rassuré quand on manifestait devant lui quelques craintes sur les dispositions du pubhc. Afin de mieux suivre son plan de surprise, il n'avait pas voulu souffrir que Barberine, selon l'usage, se rendît chaque jour à la leçon. Le maître de ballet Mazilier, l'un des mimes les plus distingués de l'Opéra, lui donnait chaque jour, chez lui, une leçon particulière, ainsi que nous l'avons dit, et, comme il avait toujours été très-bon camarade, il s'intéressait vivement à sa nouvelle élève. Aussi, à toutes les interrogations qu'on lui adressait dans les coulisses, se contentait-il de répondre : — Je suis sûr du succès! — ce qui ne contribuait pas peu à exaspérer les rivales de Barberine.
Il y avait cependant, avant le jour des débuts, une épreuve préparatoire où ses ennemies l'attendaient. C'était la répétition générale du ballet de la Sylphide. Les connaisseurs de l'Opéra se préparaient à la juger là, et la plu-
part d'entre eux, quel que fût le talent qu'elle dût y montrer, étaient bien décidés à la décrier à Tavance. Mais Gaskell trouva le moyen de soustraire à demi Barberine à cette épreuve. D'abord, il exigea du directeur, comme c'était son droit, qu'aucune personne — sauf les danseurs et danseuses figurant dans le ballet — n'assistât à la répétition. Ensuite, il donna le conseil à Barberine, qui connaissait parfaitement le rôle pour l'avoir dansé à Varsovie et à Moscou, de le danser le moins possible, de se contenter d'indiquer les pas. Le désappointement fut donc assez grand chez les curieux quand ils virent la danseuse ébaucher simplement son rôle. On ne pouvait pas plus la juger définitivement sur cette épreuve, qu'on ne peut juger la voix d'un chanteur qui se contenterait de fredonner. Néanmoins, à deux ou trois reprises, comme si elle n'eût pas été parfaitement maîtresse d'elle-même, Barberine se laissa entraîner à prendre certaines poses, à s'enlever un peu, de sorte qu'on pouvait déjà se rendre compte qu'elle était consommée dans son art, ou plutôt que déjà, pour elle, quand elle le voulait, son art n'était plus qu'un jeu.
Enfin, la veille de la représentation arriva : c'était un mardi. Toute la journée, Gaskëll avait couru les cafés à la recherche des feiiillistes; il avait eu une longue conférence avec le directeur; une autre, plus longue, plus secrète et non moins intéressante avec le chef de claque ; et, afin de faire prendre courage à son sujet, il lui avait envoyé des fleurs et un riche bracelet de fort bon goût. Le dîner devait les réunir tous deux à mademoiselle Chaussepied, qui avait toujours pris au sérieux son rôle de
mère. Nous profiterons de cette occasion pour esquisser le caractère de ces trois personnes et raconter succinctement l'histoire de leur passé.
Jcan-Géréon Gaskell n'avait pas de patrie. 11 était né en mer, par un gros temps, le 28 juillet 1790, aux environs des Bermudes, sur un navire hollandais qui faisait la traversée de la Jamaïque à Rotterdam, d'un père anglais et d'une mère, française , tous les deux domestiques chez un riche colon.
Gaskell devait ressentir toute sa vie Teffet des mauvais présages qui accompagnèrent sa naissance. Son existence fut hallottée comme une harque sans gouvernail ; le hasard se joua de lui comme le vent se joue d'un flocon d'écume ; il eut la ridicule destinée des poissons volants, qui, sous l'eau, sont pourchassés par les dorades, et, dans l'air, par des pirates à longues ailes. Aussi ne dormit-il jamais que d''un œil, pour éviter les coups de bec et les coups de dent.
Son éducation avait été un peu néghgée, c'est-à-dire que, ayant perdu ses parents de bonne heure, il l'avait
faite lui-même, et, comme l'habit d'mi poëte, elle se composait de pièces et de morceaux. Les morceaux de cette éducation n'étaient même pas très-bons : ainsi, Gaskell avait appris la déclaination avant de s'occuper de l'orthographe. Il est vrai que ses dispositions ou plutôt son goût naturel le poussait vers l'art dramatique, et que, pour être un bon acteur, il n'est pas besoin de savoir à fond la grammaire. Le rêve de la vie de Gaskell fut de monter sur les planches. A dix-huit ans, il y monta.
Mais ce fut pour son malheur! Comme il arrive à bien des gens qui prennent leurs désirs pour des aptitudes, Gaskell, que la lecture de Racine avait rendu à moitié fou d'enthousiasme, n'eut jamais le moindre talent. Coiffé du casque tragique, il ressemblait à ces empiriques qui débitent des remèdes contre le mal de dents. 11 marchait avec la gravité d'un matamore, et déclamait les vers avec une voix de fausset qui semblait celle d'un enfant rachitique. Enfin, il manquait de mémoire et d'aplomb. Gela fit qu'il eut fort peu de succès auprès du pubhc, et que, dans la troupe d'acteurs nomades où il s'était engagé, on ne tarda pas à lui retirer les premiers rôles pour lai confier les utilités. D'essais en essais, toujours malheureux, malgré son excessive bonne volonté, Gaskell arriva à descendre dans le trou du soufffeur. Il ne pouvait descendre plus bas. Encore, s'il avait eu les qualités requises pour remplir ce dernier emploi! Mais il soufflait toujours trop haut ou trop tard. On le congédia. 11 résolut alors de franchir d'un seul bond tous les degrés de l'échelle dramatique, et de se faire d'emblée directeur. Il le fut, en effet, d'une troupe — de bêtes féroces. Mais il se dégoûta bientôt de
ce nouveau métier : son éléphant mourut d'une peine de cœur, — on l'avait séparé de sa femelle ; — son singe se sauva sur les toits d'une maison voisine et ne reparut plus; son tigre de Bornéo dévora la moitié de la tête de son conducteur. C'était trop! Gaskell vendit le reste de sa ménagerie pour en réunir une autre. Celle-là, quoique composée de créatures un peu plus humaines que la première, n'en fut pas plus facile à conduire. Au contran-e! cependant Gaskell y parvint. Le voilà donc, à quarante ans, désillusionné, fort anxieux de son avenir, et produisant sur la scène une foule de personnages de tout âge et des deux sexes qui se croyaient tous des gens de génie. Gaskell, fatigué de ses nombreux changements d'état, résolut de perfectionner sa dernière industrie le plus possible et de ne la quitter jamais. Exploiter les talents des autres devait être la suprême et la dernière occupation de sa vie. La troupe d'acteurs ambulants qu'il avait composée était complète ; on y trouvait des pères nobles, des financiers, des Gérontesj des jeunes premiers, des traîtres, des Léandres, des Crispins, des Jocrisses, des mimes ; et de même des soubrettes, des duègnes, des princesses, des confidentes, des Dugazons. Tout y était, jusqu'à deux sacripants dont l'un, maigre, efflanqué, ne pesait guère plus de soixante livres, et l'autre, énorme et furibond, faisait craquer sous son pas de géant le parquet de la scène. Grâce à Géréon Gaskell, les vaudevilles de Scribe et les drames de M. Victor Séjour firent enfin apprécier la saine littérature française du tropique du Cancer à celui du Capricorne.
Gaskell eut, toute sa vie, une passion malheureuse
pour le théâtre. Rien ne valait pour lui les méandres obscurs des coulisses, le plancher boueux de la scène et les 'portants chargés de quinquets. Il avait été créé pour ces choses-là; sa suprême ambition, nous le savons, eût été de jouer les premiers rôles. Diriger une troupe d'acteurs était une sorte d'équivalent, et il en dirigea de toute espèce : de vaudeville, de drame, d'opéra-comique et d'opéra. Mais, malgré de nombreux succès, il ne parvint jamais à faire fortune; et, un beau jour, à Varsovie, sa troupe ingrate l'abandonna tout entière, parce que, depuis huit jours, il ne lui avait presque pas donné d'argent. La douleur de Gaskell fut alors très-grande, et il était sur le point de renoncer à jamais aux entreprises dramatiques, quand le hasard le conduisit chez un maître de ballets très en vogue, avec qui il s'était quelque peu hé, et qui était en train de donner leçon à une foule de charmantes petites filles de tous pays, qui composaient les chœurs de la danse, au grand théâtre de Varsovie.
A peine Gaskell fut-il entré dans la salle où se donnait la leçon, qu'il remiarqua une enfant de seize ans, mince, blonde, petite, à l'air soumis et pudique, admirablement découplée, qui répétait un pas difficile avec la patience d'un ange et ce talent déjà formé qui annonce une artiste de premier rang. Il y avait cependant encore en elle bien des choses à reprendre : des incertitudes, des gaucheries ; mais elle avait un &fl//o7i incomparable, une élasticité surprenante, un 'parcours des plus étendus, et Gaskell fut émerveillé. La mère de cette enfant assistait à la leçon. C'était une ancienne coryphée de quarante ans environ, qu'un embonpoint funeste avait peu à peu éloignée du
théâtre. On ne l'employait plus que de temps à autre, pour conduire les jeunes danseuses des chœurs au grand théâtre de Varsovie. Elle avait l'air immensément fatigué ! et, à sa mise plus que modeste, il fut facile à Gaskell de deviner qu'elle vivait avec sa fille dans une gêne qui ressemblait fort à la misère.
Gaskell quitta la leçon tout rêveur. La jeune fille qu'il venait de voir lui apparaissait comme im moyen infaillible de relever sa fortune détruite. Outre qu'elle l'avait un peu pris par le cœur, il sentait que, bien dirigée et perfectionnée, elle pourrait rivaliser un jour avec les étoiles alors brillantes dans le ciel de Terpsichore. Quelle occasion pour lui ! Il alla demander l'adresse de la mère au théâtre, et, comme elle ne dansait pas ce soir-là, il résolut de lui rendre visite sans tarder, et, afin de prendre sa position présente sur le fait^ il s'arrangea de façon à frapper à sa porte à l'heure même de son dîner.
Il vit là tout ce qu'il espérait voir. La mère et la fille, réunies dans une chambre modeste chauffée par un poêle, prenaient un maigre repas arrosé de thé. On était en hiver, une petite lampe était allumée, et. à sa triste lueur, on voyait toute la chambre en désordre, encombrée de malles ouvertes, d'où sortaient des costumes de théâlrc fripés. Des jupons de danseuse étaient accrochés aux espagnolettes des fenêtres. Des ustensiles de toilette : pots de rouge, brosses, serviettes, pains de savon, se mêlaient sur une commode boiteuse avec les débris du repas. On eut de la peine à débarrasser la troisième chaise du logis des bardes qui l'encombraient pour l'offrir au visiteur; et celui-ci ne remarqua pas sans émotion la pâleur maladive.
produite par la fatigue et les privations, qui donnait au
visag'j de la petite un air souffreteux et attristé.
Gaskell entra sur-le-champ en matière. Il avait résolu, dit-il, d'abandonner sa troupe d'acteurs ingrats pour se dévouer exclusivement à une seule artiste, perfectionner son talent et assurer son avenir. Si la jeune fille le voulait, ce serait elle qu'il adopterait. Comme elle avait encore beaucoup à apprendre, et que son entretien et celui de sa mère coûteraient cher, Gaskell ne s'engageait à rien qu'à avoir bien soin d'elle jusqu'à sa majorité. 11 aurait pour elle la sollicitude d'un père. Gaskell avait toujours poussé au plus haut point l'adoration du beau sexe. Si peu qu une femme eût de jeunesse et de beauté, il voyait en elle un ange! et, quand il lui parlait, tout en lui exprimait un ravissement attendri, un respect touchant, il se f-ut littéralement jeté dans le feu pour obéir à son caprice. Ce bonhomme, de complexion tendre, avait une figure poupine, toute ronde, avec un teint rose, des traits fripés, un petit nez retroussé, et un affable sourire perpétuellement épanoui sur ses lèvres sensuelles. Sur son front lisse et découvert voltigeaient quelques boucles de cheveux fins et tout blancs, et, avec sa mise simple et négligée, il avait l'air d'un bon bourgeois sans idées. Il fallait l'œil exercé d'un observateur pour découvrir sous son enveloppe inoifensive les passions qui, chaque nuit, prenaient un corps pour peupler son sommeil de rêves incohérents.
Ses propositions furent immédiatement acceptées par la mère de Barberine et par Barberine elle-même. Gaskell avait l'air si bon! il s'apitoyait avec une si franche sincé-
rite sur la condilioii précaire de ces deux femmes! il avait des paroles si affables 1 et il domia tant d'espoir d'un brillant avenir à ses auditrices, qu'elles ne purent lui résister. Il fut convenu, séance tenante, que mademoiselle Adélaïde Cbaussepied et sa fille Barberine passeraient à Varsovie la fm de la saison pour laquelle elles avaient été engagées, et que, dès le jour même, Gaskell se chargerait de toutes leurs dépenses. L'engagement qui liait Barberine à Gaskell pour trois ans et demi fut signé le lendemain, et, aussitôt qu'il eut vendu son bagage théâtral, décors et costumes, et cédé son privilège à un confrère, Gaskell, se trouvant avoir par devers lui, toutes dettes payées, une vingtaine de mille francs, tint loyalement sa parole envers les deux femmes, en leur créant une existence confortable dont elles avaient perdu l'habitude depuis bien longtemps.
A partir de cette époque, Gaskell se conduisit avec ses compagnes comme s'il avait été le frère de l'une et le père de l'autre. Adélaïde n'avait pas d'exigences qu'il ne satisfît; il donna à Barberine les meilleurs maîtres, ménagea ses forces, soigna sa santé, et fit d'elle, en fort peu de temps, une charmante fille, heureuse, gaie, et une danseuse de premier ordre. Comme Lulli, son illustre devancier dans l'art de diriger les baladins, Gaskell avait pour principe invariable qu'il faut, avant tout et surtout, contenter les gens dont on a besoin, et que le meilleur moyen de diriger les femmes est de ne jamais raisonner avec elles, et de leur faire une vie agréable et paisible. 11 tenait la mère par la gourmandise, et, afin qu'elle ne le contrariât pas dans ses idées, il s'ingéniait à inventer une
foule de petits plats dont elle était très-friande. Gaskell, ayant beaucoup voyagé, comme on sait, et étant lui-même un fin gourmet, avait d'assez belles connaissances en cuisine composite. Il eût charmé Brillât-Savarin par ses idées et rendu des points à Carême. Quant à Barberine, malgré son charme et sa beauté, il ne s'avisa pas de lui conter fleurette. Gaskell avait un autre principe excellent, également emprunté à Lulli, et dont il s'était toujours bien trouvé dans son existence d'imprésario : c'était de ne jamais confondre les affaires d'amour avec les affaires d'argent, les unes et les autres étant faites pour se nuire. Aussi, malgré les facihtés qui s'offraient souvent à lui, aucune actrice de sa troupe n'obtint-elle de sa part que des petits soins et des politesses. Il plaçait ses amours ailleurs, sournoisement, et parfois en assez bas lieu. Mais, s'il respecta la mère et la fille, il s'arrangea de façon que chacun les respectât avec lui. Jamais chien de Bédouin ne fit meilleure garde. Il est admis aujourd'hui que les mères qui veillent le mieux sur leurs filles sont celles qui ont le moins veillé sur elles-mêmes ; aussi les mères d'actrices se sont-elles fait, dans ce sens, une réputation des plus soKdes. Gaskell rivahsa avec la mère de Barberine pour préserver la charmante enfant des amoureux. Leurs calculs à tous deux provenaient cependant de désirs bien différents. Adélaïde avait l'idée de placer sa fille avantageusement, quand sa réputation serait faite. Gaskell ne voulait pas qu'aucune influence vînt jamais contrebalancer la sienne auprès de l'aimable enfant. Il serait obligé de renoncer à ses beaux projets d'avenir le jour même o\x Barberine prendrait un amant. C'est ici le mo-
ment de montrer la profondeur des desseins de Géréon Gaskell. Il aimait Barberine d'un amour démesuré. Sans l'avoir jamais laissé soupçonner à elle, à sa mère ni à personne, il caressait sournoisement Tidée de l'épouser. Un mariage avec Barberine, outre qu'il satisfaisait sa passion, assurait sa fortune, et il ne doutait pas que l'enfant, poussée par la reconnaissance de ses bons soins, n'y consentît. Mais il redoutait Adélaïde, qui \isait plus haut pour sa fille, et, afin de ne rien compromettre, il avait résolu d'attendre la majorité de Barberine pour lui faire ses ouvertures. On conçoit maintenant avec quelle impatience, quel trouble, quelles angoisses Gaskell attendait l'épreuve décisive qui devait assurer la réputation de Barberine; et combien il redoublait de soins pour elle, au moment où elle allait être affranchie par la loi de la tutelle maternelle et des engagements contractés par sa mère envers lui.
BEAUX PROJETS D'AVEPJSR
A.U moment où l'imprésario et ses compagnes arrivèrent à Paris, il s'était fait de grands changements dans leur Dosition. Gaskell, ^rûce aux succès de Barberine à
Varsovie, Saint-Pétersbourg, Vienne et Moscou, avait mis de côté, déjà, une somme assez rondelette; il avait donné à la petite un état de maison respectable, composé de deux domestiques femelles entièrement dévouées à ses intérêts. L'appartement qu'elle occupait rue Laffitte, à l'hôtel Byron, était des plus confortables; celui de Gaskell, situé sur le même palier, ne l'était pas moins. Un coupé, loué au mois, était à la disposition de Barberine, qui faisait chaque jour, après sa leçon, une promenade aux Champs-Elysées. La mise d'Adélaïde Chaussepied était extravagamment cossue : les fleurs s'y mêlaient aux rubans et aux plumes d'autruche. Celle de Barberine était plus modeste, plus simple, et trés-élégante ; enfin ni l'une ni l'autre ne se refusait rien des petites douceurs de la vie. Je n'ai pas besoin d'ajouter que Barberine, heureuse de sa jeunesse, de sa beauté, de ses succès, était toujours enjouée et contente; et que sa mère, calculant sans relâche les bénéfices énormes du sieur Gaskell, trouvait qu'elle avait fait avec lui un marché de dupe, et se montrait de plus en plus exigeante. Nulle prévenance ne la touchait maintenant. Elle passait son temps à contrarier l'imprésario. Elle avait espéré d'abord qu'il l'épouserait ; puis, ses agaceries n'ayant pu vaincre sa réserve, elle l'avait pris en grippe, et le dénigrait partout, tant qu'elle pouvait.
La veille du jour des débuts de Barberine, Gaskell commanda à l'hôtel un dîner fin. Il comptait sur la bonne chère pour faire agréer à Adélaïde les plans qu'il avait formés en vue d'assurer le succès de la représentation. Malheureusement, Adélaïde, dont la réplétion avait abîmé
Tostomac, était devenue très-acariâtre et plus difficile à nourrir qu'un chien de salon. Les petits plats ne lui plaisaient plus. Les primeurs lui semblaient fades. Rassasiée de mets succulents, elle regrettait secrètement les lentilles et le bœuf aux choux. Néanmoins, ce jour-là, la vue de la table élégamment servie ajoutait une teinte empourprée à la couperose de son visage, et Gaskell, en s'asseyant entre elle et sa fille, remarqua ce fait inquiétant avec une certaine satisfaction.
— Notre porte est fermée pour tout le monde, dit-il au domestique qui servait.»
Puis il se tourna vers Adélaïde, sur la têle de qui s'épanouissait un bonnet majestueux, décoré de roses et de muguets.
— Goûtez ces huîtres d'Ostende, ma chère, je suis allé les chercher moi-même à la halle.
Adélaïde avala quatre douzaines d'huîtres et déclara qu'elles n'étaient pas fraîches. Puis elle mangea deux assiettées de soupe à la tortue, et enfin, pour stimuler son appétit, elle se fit des tartines de. beurre et de caviar. Quant à Barberine, comme Gaskell l'avait mise au régime, elle prit un consommé dans un bol d'argent et but un verre de vin de Bordeaux.
— Il faut manger pour prendre des forces, dit Gaskell à Barberine. Tu en auras besoin demain soir. Une danseuse fatiguée s'essouffle vite, et tu sais qu'il n'est rien de plus horrible qu'une danseuse qui souffle.
— Di-rait-on pas, interrompit Adélaïde avec aigreur, que ma fille n'a pas de poumons?
— Je ne ^ Doint cela, ma chère. Au contraire, car je
sais que Barberine est merveilleusement conformée. Mais les sujets les mieux constitués sont soumis, comme les autres, aux inconvénients de la fatigue. La danseuse doit toujours être toute grâce et toute légèreté. Danser, pour elle, doit être facile, et même agréable, comme respirer pour nous autres. Au surplus, se liâta-t-il d'ajouter, ces recommandations sont oiseuses; car Barberine est une elfe ! une plume ! une fée ! Vous offrirai-je un peu de cette barbue? C'est une crème.
— Je n'ai plus faim, dit Adélaïde.
— Tant pis, car le dîner est excellent.
— Vous vantez toujours vos dîners ! Que ne nous ditesvous plutôt le résultat de vos démarches.
— Eh bien, fit Gaskell en se renversant sur le dossier de sa chaise, j'ai laissé notre directeur dans les dispositions les plus favorables, et nous avons arrêté ensemble, avec le chef de claque, l'ordre et la marche des applaudissements.
— C'est là tout? fit Adélaïde.
— Attendez donc. Je crois pouvoir compter absolument sur la claque. Nous aurons cent paires de mains dégantées au parterre, vingt à l'orchestre, et trente en haut, dans les cintres. Elles me coûtent cinq francs par paire. Vous voyez que je n'ai rien ménagé.
— Et les feuilhstes? dit Adélaïde.
— Je les ai tous vus, dit Gaskell, depuis le plus indifférent jusqu'au plus hargneux.
— Que vous ont- ils promis?
— Rien du tout.
— Gomment, rien du tout?
— C'est moi qui leur ai promis quelque chose.
— Ah! quoi?
— Ces détails sont inutiles. Qu'il vous suffise de savoir que nous pouvons compter sur eux.
Adélaïde leva les épaules.
Gaskell, afin de la calmer, tira de la poche de son habit une énorme Masse de journaux.
— Je vais vous lire, lui dit-il, quelques articles qui ne vous feront pas un médiocre plaisir.
Et, prenant en main son lorgnon, il se pencha sur la table où les feuilles publiques étaient étalées.
— « L'Américain Barnum est dépassé ! s'écria-t-il avec un geste emphatique. Le sieur Gaskell, imprésario, arrivé de Moscou il y a huit jours, a mis le comble à sa prodigalité en engageant, il y a trois ans, la danseuse la plus séduisante et la plus phénoménale... »
— Comment, phénoménale? exclama Adélaïde. Êtesvous fou? Je voudrais bien savoir, par exemple, ce que ma fille a de phénoménal!
Gaskell se leva, salua Barberine, puis sa mère, et répondit d'un ton pénétré :
— Son talent.
— Il fallait donc le dire, murmura Adélaïde.
— Je continue, dit Gaskell.
Et il reprit son lorgnon.
— Où enétais-je?... Ah! voici : « Mademoiselle Barberine n'est pas seulement la femme la mieux faite et la plus jolie qu'on ait jamais vue sur la scène française; elle est encore la danseuse la plus consommée dans son art, celle qui doit effacer du théâtre les étoiles les plus écla-
tantes que l'œil humain ait jamais été à même d'y admi* rcr. Sa danse est celle d'un sylphe; sa figure n'a pas d'égale ; jamais de plus beaux yeux n'ont brillé sous un front plus pur que le sien ! Le sieur Gaskell... »
— Il n'est question que de vous dans ce bête d'article! interrompit Adélaïde.
— Attendez donc ! Chacun aura son tour. Et il reprit :
— « Le sieur Gaskell, en homme inteUigent qui sait conciher le soin de ses intérêts... »
— Ah! oui! fit Adélaïde.
Gaskell la regarda de travers.
— (( Le soin de ses intérêts et ce que toute âme honnête doit à la jeunesse, au sexe, au talent... »
— Je t'en fiche! dit encore Adélaïde.
— « Au sexe, au talent; le sieur Gaskell... »
— Toujours Gaskell !
— « N'a pas voulu laisser échapper une si belle occasion de doubler sa fortune... »
— Ça, c'est vrai î mais tripler serait mieux.
— ((De doubler sa fortune, en assurant celle de la jeune et intéressante pupille dont il dirige la barque à travers les écueils et les orages qui sont l'accompagnement nécessaire de toute célébrité. C'est au piix énorme, excessif, de cinq cent mille francs qu'il a conquis le droit... »
Mais Adélaïde n'en put entendre davantage.
— Comment, cinq cent mille francs? s'écria-t-elle. Où sont-ils donc, ces cinq cent mille francs? Avez-vous perdu toute pudeur, que vous faites imprimer des abominations pareilles?
— Ma chère, vous ne comprenez rien à la réclame, dit Gaskell.
— Si seulement, continuait Adélaïde, il nous en avait donné le cinquième, le dixième, quelque chose enfin. Mais non! Il faut lui rendre compte du moindre sou que Ton dépense, et il a le toupet de se vanter de nous donner des cinq cent mille francs !
Barberine, habituée depuis longtemps à de telles discussions, ne pouvait s'empêcher de rire. Mais Gaskell, indigné, avait remis ses journaux dans sa poche.
— Du tout ! du tout! dit Adélaïde, je veux connaître la fin de cet article. Ça ne se passera pas comme ça. J'enverrai une rectification au journal. Cinq cent mille francs!
Et, avec un geste de reine, elle ajouta :
— Lisez, monsieur.
Gaskell, pour avoir la paix, se soumit; mais il prit un autre journal.
— « Une scène touchante et qui ne manquera pas de réjouir les vrais amis de l'art s'est passée, il y a huit jours, dans la cour de l'hôtel des Postes. Là était réunie la majeure partie de ce que la société russe et la société allemande comptent d'illustrations et de célébrités de toute sorte. On attendait l'arrivée de la célèbre danseuse Barberine et de sa digne mère... »
— Le mot y est-il? demanda Adélaïde.
Gaskell le lui montra du doigt sur le journal et continua :
— c( Et de sa digne mère. A peine la malle de Strasbourg eut-elle été signalée, que la foule élégante s'entassa devant la porte de l'hôtel, et on craignit un moment qu'il
n'en résultât quelque accident. Rien de tel, heureusement, n'est venu troubler la joie universelle. Mais quel spectacle que celui qui fut offert à nos yeux ! La jeune émule de Taglioni fut entourée, fêtée, choyée, embrassée par les noms les plus illustres des nations du Nord ! C'était à qui la contemplerait de plus près, toucherait sa main ou le bord de ses vêtements. Sa respectable mère pleurait...
— Voyons si ça y est! dit encore Adélaïde.
Gaskell désigna la ligne tout en poursuivant sa lecture.
— (( Quant au sieur Gaskell, le célèbre imprésario à qui le public li^ançais devra le plaisir d'admirer la jeune danseuse, il se tenait à l'écart, ainsi qu'il convient au mérite modeste; mais il n'en était que plus ému. Chacun se sépara au bout d'un quart d'heure avec promesse formelle de se revoir. Des groupes nombreux ont stationné toute la soirée dans la rue Laffitte, devant Thôtel Byron^ où mademoiselle Barberine est descendue, w
— Que dites-vous de celui-là? demanda Gaskell.
— Je l'aime mieux que l'autre, répondit Adélaïde.
— Alors je vais vous en Hre encore douze ou quinze. Ils sont tous de ma façon.
Barberine fronçait ses charmants sourcils.
— Vous les lirez plus tard à maman, dit-elle. Mangez, maman ; le dîner refroidit,
Adélaïde se remit aussitôt à fonctionner; mais la paix, un moment troublée, puis consohdée, ne devait pas tarder à subir de nouvelles atteintes. Gaskell ayant commis l'imprudence de critiquer la conduite de certaines demoiselles de l'Opéra, Adélaïde, qui n'entendait pas raillerie
sur la question affaires, lui rompit de nouveau en visière.
— Vous nous la donnez belle avec vos airs de vertu! s'écria-t-clle. Qu'une artiste choisisse, bon! Qu'elle prenne son temps, s'entoure d'informations, très-bien! Rien de mieux! il n'y a rien, en cela, à reprendre! Qu'elle attende plusieurs mois, s'il le faut, et même des années, avant de se placer, je le veux bien : cela prouve qu'elle a de la prudence! mais... — ici elle scanda chaque syllabe de ses mots : — mais qu'elle fasse la mijaurée, la sainte nitouche, la Jeanne d'Arc, laissez donc! C'est bon, cela, pour celles qui trouvent des mille et des cents dans leur berceau. Une danseuse ! son premier devoir est de plaire ! Ma fille, rappelle-toi toujours cela!
Gaskell faisait la grimace d'un singe qui cherche à avaler une noix.
— Cependant, permettez, ma chère...
— Je ne vous permets rien, riposta Adélaïde, si ce n'est de me passer une aile de ce perdreau.
— Barberine serait inexcusable de se mal conduire, objecta Gaskell.
— On ne se conduit jamais mal, quand on suit sa vocation.
— Mais sa vocation n'est pas de se jeter à la tête du premier godelureau qui lui fera les doux yeux, peut-être ! exclama Gaskell.
— Non, mais elle est de suivre les traces de ses devancières : des Salle, des Coupée, des Guimard, des Saint- Germain, des Liancourt, des Beaupré, des Laguerre, qui furent toutes l'honneur de l'Opéra
Adéla'ide Ghaussepied, depuis quelque temps, occupait
ses loisirs à lire et à relire un bouquin du xviii^ siècle, relié en veau, avec portraits, qu'elle avait acheté chez une revendeuse, et qui portait le titre de les Dames JieiLveuses. Ce livre, devenu rarissime, et qui n'est, au fond, qu'un ramassis d'anecdotes, avait fiai par lui tourner la tête; et maintenant elle ne rêvait plus pour sa filie qu'une de ces fortunes scandaleuses qui firent écrire tant d'épigrammes à de pauvres rimeurs dans le courant du siècle dernier.
Gaskell savait cela, et, de tous les sujets de contrariété que lui donnait Adélaïde depuis quelque temps, l'objet de son étude acharnée n'était pas le moindre.
— L'honneur de l'Opéra!... s'écria-t-il.
Et, avec un ricanement de crocodile, il répéta :
— L'honneur de l'Opéra!...
— Oui, reprit Adélaïde entre deux bouchées de truffes, il est temps que l'on revienne enfin aux vrais principes ! Nous avons mangé assez de misère, ma fille et moi. — Ici elle avala une truffe énorme. — Il faut que cela finisse!
— Mais cela me semble fini, objecta Gaskell. Adélaïde posa sa fourchette.
— Ne savez-vous donc pas, s'écria-t-elle, ce que gagnait une première danseuse, autrefois?
— Si ! je le sais.
— Alors, je m'en vais vous le dire, continua Adélaïde. Mademoiselle Salle ayant quitté Paris pour donner des représentations à Londres, chaque soir où elle devait danser, on se battait à la porte du théâtre, et les places étaient conquises à coups d'épée. Le premier soir, après
la représentation, ce ne furent pas des (leurs qu'on lui jeta, ni des bonbons, monsieur, ni des couronnes... Non! écoutez! ce fut une grêle de bourses pleines d'or. Elle en ramassa pour plus de deux cent mille francs!
— Ça! c'est de l'argent noblement gagné! dit Gaskell , Je n'ai rien à dire à rencontre.
— Et mademoiselle Saint-Germain! continua Adélaïde, qui s' échauffait en parlant, à grand renfort de verres de vin de Bordeaux. Savez-vous ce que le banquier Grozat fit pour elle?
— Gela m'est bien égal ! dit Gaskell.
— Ça ne me l'est pas, à moi ! Il fit tapisser son boudoir, non avec de vulgaires étoffes de soie, non avec des peintures qui pourtant ont bien leur prix quand elles sont bonnes; mais, enfin, il ne le fit pas. Eh bien, il fit tapisser son boudoir avec des billets de banque, monsieur l
— Ça devait être joli ! riposta Gaskell. Adélaïde l'acheva :
— Et il y en avait pour plus d'un million!
— Un miUion! murmurait Gaskell en secouant les épaules.
Mais Adélaïde n'avait pas tout dit.
— Et mademoiselle Liancourt, une figurante ! repritelle. — Oui, une simple figurante! Savez-vous quel él ait son hôtel? C'est celui qui existe encore, occupé aujourd'hui par la mairie du 2® arrondissement. Allez le voir, monsieur, et vous m'en donnerez des nouvelles. Et celui de mademoiselle Dervieux, rue de la Victoire, n" 54. Et mademoiselle Laguerre, qui mourut à vingt-huit ans et laissa trois milUons ! Celle-là était une cantatrice, mais ça
ne fait rien. Elle avait mille écus d'appointements. Et mademoiselle Beaupré, une autre figurante! Savez-vous dans quel équipage elle se rendait à Longchamp? Sa voiture, monsieur, était toute en porcelaine.
— Elle devait être bien solide ! dit Gaskell.
— Oui, elle était solide.
— Gomme sa vertu, probablement!
— La vertu n'a que faire ici, monsieur! Et il y avait des peintures mythologiques sur cette porcelaine! Et elle était traînée par quatre chevaux de couleur isabelle, harnachés de velours blanc, monsieur! Et c'était le prince de Monbarrey qui avait fait à mademoiselle Beaupré ce petit cadeau. Ah! ma fille! quand je te vois en rêve dans un semblable équipage, je crains de devenir folle...
— Je le crains aussi, dit Gaskell.
— Assez de railleries, monsieur, riposta Adélaïde. Je les trouve déplacées, la veille du jour où ma fille va conquérir le droit d'aspirer à tout.
— Mais à quoi diable voulez-vous qu elle aspire? s'écria Gaskell. Voyons, n'êtes-vous pas mille fois coupable de donner à cette enfant de telles idées? Vous avez toute la journée le nez fourré dans un bouquin imbécile, et vous prenez tout ce que vous y hsez pour des vérités.
— Ce ne sont peut-être pas des vérités? demanda Adélaïde.
— Je n'en sais rien, moi ; mais ce que je sais, c'est que les temps sont changés. Aujourd'hui, l'on tient à l'argent; on ne tapisse plus les boudoirs avec des billets de banque; on ne se fait plus voiturer dans la porcelaine. On a tort! mon Dieu ! on a tort ! je n'en disconviens pas ! Mais enûn,
c'est ainsi, et, depuis vingt ans que je m'occupe d'affaires de théâtre, je vous mets au défi de me citer plus de douze danseuses qui aient fait de riches mariages...
— Eh bien, douze, n'est-ce point assez?
— Mais songez donc, ma chère amie, que, en regard de ces douze, il y en a plus de deux mille qui, renvoyées laides, vieilles et fourbues de l'Opéra, ont exercé les professions d'habilleuse, d'ouvreuse de loges, de portière, de marchande à la toilette, est-ce que je sais, moi? et qui sont mortes dans la misère. Pourquoi ne parlez-vous pas de celles-là?
— Ma fille sera dans les douze.
— Mon Dieu ! je ne demande pas mieux, moi : ce contre quoi je m'élève, c'est contre les conseils immoraux que vous lui donnez.
— Comment î les conseils immoraux? C'est lui donner des conseils immoraux que de lui recommander de faire fortune?
— Oui, dans le sens du moins que vous indiquez.
— Mais, pourvu qu'elle se marie bien, c'est-à-dire richement, je ne l'empêche pas de se marier.
— Eh ! croyez-vous qu'après-demain matin il va nous tomber de la lune quelque Prince Charmant qui mettra sa couronne à ses pieds? Sans doute, elle le niérile ! Nulle ne le mérite mieux qu'elle I Mais ce ne sera pas, parce que... parce que ce ne sera pas. Non ! Donnez-lui des idées plus pratiques. Dites-lui de continuer à demeurer sage, comme elle l'a toujours été, du reste, car cette enfant, dans son petit doigt, vaut mieux que vous et que moi, réunis ; qu'elle continue à travailler, à demeurer
jolie et alerte. Et quelque jour, quand elle aura amassé par son travail une fortune honnête, elle trouvera uni)on mari, — non pas un de ces mirlitlores qui n'ont que du vent dans la tête et la malerage dans Testomac, — mais un mari sérieux, posé, de son rang, qui ne rougira jamais d'elle ; quelque homme expérimenté, d'un âge mûr, qui la servira dans son art et lui épargnera les tracas d'affaires. Cela vaut mieux que de lui conter des billevesées.
— Ouais ! fit Adélaïde. Le beau conseil ! Si je vous écoutais, ma fille, faite pour embellir les jours d'un duc et pair, é. ouscrait, comme tant d'autres, quelque danseur.
Gaskell fit un geste de dénégation violente ; mais elle continua :
— Un mari de son rang ! Pour l'encombrer d'une nichée d'enfants, n'est-ce pas ? Un mari qui lui ferait porter des socques, afin d'économiser le prix d'une voiture? Un mari qui la nourrirait de veau et de carottes ?
— Pourquoi pas? Le veau aux carottes, bien accommodé est très-sain pour Festomac, dit Gaskell.
— Eh bien, mangez-en si vous l'aimez ! répondit Adilaïdc.
Barberine, qui avait quitté la table depuis la reprise de la discussion, et s'était assise dans le salon, à côté de la salle à manger, — préparant la coiffure qu'elle devait porter le lendemain, — haussa les épaules. Tout ce qu'elle entendait ne lui plaisait pas. A voiries légers trépignements de ses petits pieds, les soupirs contenus dont elle accueillait les discours de Gaskell et de sa mère, celui qui eût pu l'observer aurait dit que ses idées étaient aussi éloignées de celles delà vieille figurante que de celles
de l'imprésario. Il y avait longtemps déjà qu'Adélaïde avait annoncé que Barberine aurait de bonne heure, elle aussi — sa petite tête. — Pour traduire cette expression métaphorique en bon français, nous dirons que, à notre avis, il suffisait de rencontrer une seule fois les yeux bleus et fixes de la jeune fille pour affirmer que, dans toutes les choses sérieuses de la vie, elle était bien résolue à n'agir jamais que d'après ses inspirations.
Le soir de la représentation des débuts, tant désirée, arriva enfin.
La salle tout entière avait été louée à l'avance, et les marchands de billets avaient fait monter le prix des dernières stalles à des chiffres extravagants. Ces débuts offraient au public un double intérêt, à cause de ceux de Carlotta Grisi, qui avaient eu lieu quelques jours auparavant au théâtre de la Renaissance, et d'après lesquels les connaisseurs n'hésitaient pas à prédire à la future Giselle un bel avenir. On était désireux de comparer les deux débutantes, etla curiosité pubhque, excitée par les réclames de Gaskellj par tout ce qu'on disait de la beauté, de la
sagesse surtout de Barberme, s'apprêtait 'à se repaître, avec le secret désir de trouver un défaut — quelque chose à critiquer, tout au moins, — dans la merveille qu'on avait eu le tort de lui trop vanter.
A huit heures, les deux camps se trouvèrent en présence dans la salle, oii l'on eût cherché vainement une place vide, et qui était, comme toujours, splendidement éclairée. D'un côté, il y avait ce pubUc ondoyant des premières représentations, et, de l'autre, derrière la toile encore baissée, une enfant qui devait se défendre et se protéger toute seule. Les dispositions des diverses fractions influentes du public étaient à peu prés les mêmes. Sauf la claque, qui avait reçu des ordres précis de faire un demi-succès, les habitués, les purnalistes, même les feuillistes — malgré les politesses de Gaskell — et la loge infernale, avaient résolu, comme d'un commun accord, de se déterminer sur les circonstances. Les amis du directeur, entassés dans sa loge, au rez-de-chaussée, derrière le rideau, dem.euraient impassibles, le cou roidi dans leur cravate blanche; les figurantes et les coryphées, réunies au foyer de la danse, étaient un peu ébranlées par l'effet qu'avait produit Barberine à la répétition. Seul, un homme dont nous n'avons pas encore parlé jusqu'ici, et qui devait, sans s'en do ter, jouer un grand rôle dans le résuUat de la bataille, debout à l'orchestre, le dos tourné à la scène, au milieu des protecteurs du corps de ballet, formulait son opinion avant l'épreuve et se faisait écouter.
C'était un homme bien connu alors de tous ceux qui fréquentaient l'Opéra, et qui s'était même fait un certain
renom d'excentricité dans le monde des gens de plaisir. 11 avait alors une cinquantaine d'années, les cheveux grisonnants, le teint coloré, et le cou engoncé dans une haute cravate de soie noire. Il parlait d'une voix nasillarde et doctorale, comme un professeur habitué à n'être jamais contredit ; et il avait une manière de cligner ses petits yeux bleus qui donnait à sa physionomie un air de supériorité que bien des gens trouvaient désagréable. Tout ce qu'on savait de lui, c'est qu'il possédait une soixantaine de mille hancs de rente, et se nommait M. Nicolas; et ce nom de baptême, un peu bourgeois, qu'il portait comme nom de famille, ne contribuait pas peu à lui donner une apparence d'originahté. Mais sa grande originaUté, celle qui l'avait fait connaître au public, c'était sa passion immense, insensée, désordonnée pourTOpéra. Le monde entier, pour lui, tenait entre les murs de ce gros yilain pâté de maisons circonscrit par les boulevards, les rues de la Grange-Batehére et Lepeletier : son rêve, depuis dix ans déjà, était d'en être nommé dnecteur ; et il allait partout, dans les ministères, les coulisses du théâtre et les salons, disant que l'art du chant était perdu, et surtout celui de la danse. Lui seul pouvait les remettre dans la bonne voie, car il avait un système à lui, qu'il avait développé tout au long sur un gros cahier de papier, et il le faisait lire à qui voulait pour se créer des prosélytes. Mais, hélas ! personne à Paris n'avait jamais voulu croire au système de M. Nicolas ! et il voyait depuis dix ans les directeurs se succéder, sans qu'on rendît justice à son mérite. On le trouvait trop révolutionnaire et trop brouillon. Alors il eut l'idée de faire passer violemment sa théorie
dans la pratique, et, ayant fait abattre quelques cloisons dans son appartement, il y établit un théâtre où les plus jeunes danseuses des chœurs venaient donner des représentations chorégraphiques devant ses amis.
Cet essai réussit peu. Les soirées de M. Nicolas, un moment à la mode, ne purent convaincre les endurcis de l'excellence de son système. La malveillance s'en mêla. Les feuillistes, toujours prêts à mordre les gens de génie méconnus, — qui négligent de compter avec eux, — prétendirent méchamment que M. Nicolas avait bien moins voulu régénérer l'art que réunir dans sa maison, sous prétexte de tableaux vivants, une sorte de harem à l'usage de ses intimes. Puis les persécutions commencèrent. L'administration, ennuyée de la guerre qu'on lui faisait, défendit aux danseuses de figurer aux soirées de M Nicolas. 11 réclama, peut-être un peu bruyamment, et le directeur d'alors lui porta le coup le plus cruel en lui interdisant l'entrée des coulisses de l'Opéra.
Il serait impossible d'exprimer la douleur du régénérateur de la chorégraphie en apprenant cette triste nouvelle. Lui ! Nicolas! le seul homme peut-être au monde qui prenait la danse au sérieux, et voyait dans cet art quelque chose de plus abstrait et de plus élevé qu'un prétexte à exhibitions de jambes ! lui qui ne demandait que l'occasion de tenter l'entreprise de régénération à ses frais, exposant noblement sa fortune pour faire triompher ses principes, on lui interdisait l'entrée du sanctuaire! Napoléon à Sainte-Hélène ne regrettait pas la patrie absente avec des angoisses plus cruelles que M. Nicolas, dans sa stalle d'orchestre, ne regrettait le droit de francliir la pe-
tite porte qui mène de la salle à la scène; et bien des fois, excité par ses amis, car il n'en manquait pas, il eut la tentation saugrenue de sauter par-dessus la têle des musiciens pour s'élancer sur les planches. Mais le respect de soi-même, heureusement, le retint toujours; et, triste, grognon, atrabilaire, en homme qui sent sa vie manquée, il recevait chez lui le matin, pour se consoler, les coryphées et les rats les plus pauvres. Il leur donnait des conseils paternels sur la manière de se conduire avec leurs amants et de l'argent quand elles en manquaient, ce qui arrivait assez fréquemment. Du reste, rien de plus calomnieux que les bruits qu'on avait fait courir sur la chasteté de M. Nicolas. Autant il était heureux de favoriser les liaisons de ses petites protégées avec ses amis, autant il se gardait rehgieusement de telles haisons pour lui-même. Il voyait dans les danseuses des instruments de sa pensée, et rien de plus. Aucune d'elles, en recevant sur son front le baiser qu'il y déposait,' ne sentait dans ce baiser autre chose que la caresse d'un père.
La conséquence de ce qui précède, c'est qu'une guerre sans merci ni trêve fut déclarée entre M. Nicolas et l'Opéra, guerre de ruses, de stratagèmes, impitoyable, guerre de sauvages. Après avoir retiré à M. Nicolas ses entrées de faveur dans les couhsses, on refusa de lui relouer sa stalle d'orchestre, en disant qu'on en avait disposé et qu'il n'y en avait plus d'autre à son service. Réduit à faire prendre une place au bureau, chaque jour où l'on dansait, M. Nicolas éprouvait toutes les peines du monde à se caser dans le coin de droite occupé par ses amis; et il voyageait de place en place en gémissant et en maugréant ;
mais il se vengeait. C'est lui qui protesta le plus haut contre les ovations de la claque; chaque fois qu'elle battait des mains, il chutait en levant les épaules; il influençait ses voisins par son attitude et ses discours; il inspirait même, dit-on, des articles malveillants aux petits journaux qui croyaient en lui, voyant en lui mi de ces grands persécutés comme il s'en trouve dans les plus nobles des causes. Si M. Nicolas protégeait une danseuse, vite la direction la mettait à la porte; au contraire, les artistes qui n'avaient pas eu le bonheur de lui plaire devenaient les enfants gâtés de la direction. Toute femme soupçonnée d'avoir gravi les trois étages qui conduisaient à son appartement était immédiatement condamnée par le directeur à jouer des rôles de rebut; et réciproquement, toute femme qui avait refusé de faire visite au grand prêtre de Terpsicliore était bientôt écrasée par ses critiques. Gaskell connaissait cette situation en arrivant à Paris; aussi sa perplexité fut-elle grande. Présenter Barberine à M. Nicolas, c'était la meilleure manière de lui mettre à dos son directeur ; et ne pas la présenter, c'était lui faire un puissant ennemi. Gaskell hésita longtemps. Ce qui le détermina à se ranger dans le parti de la direction contre son adversaire, c'est qu'il apprit que ce dernier avait trouvé le moyen de se brouiller récemment avec les lions les plus chevelus — tous les hons étaient alors chevelus — de la loge infernale. Ces messieurs avaient trouvé mauvais qu'un homme qui ne faisait pas partie de leur bande se mêlât de gouverner l'Opéra. Ils défendirent à leurs petites protégées de lui rendre visite. M. Nicolas ayant alors cessé d'applaudir quelques-unes d'entre elles.
et s'étant permis de dire tout haut, à l'orchestre, qu'elles n'avaient plus le moindre talent, il y eut de longs rugissements dans la tanière. Là aussi, on mit M. Nicolas à l'index, on déclara son système absurde, on encouragea le directeur à le vexer; et il suffit à ces messieurs de voir M. Nicolas favoriser une danseuse pour qu'ils la fissent tomber. Si Gaskell eût osé se présenter secrètement chez le grand homme pour lui dire qu'il sympathisait avec lui, il l'eût fait; mais il craignait une indiscrétion; aussi s'abstint-il prudemment, sans se dissimuler cependant qu'il avait contre lui un rude adversaire.
Il est important maintenant de bien déterminer la situation respective des partis qui, à l'occasion des débuts de Barberine, allaient se livrer bataille. Les loges, du haut en bas, étaient remplies d'abonnés, troupe élégante, oisive, indifférente, facile à entraîner pour les meneurs, mais incapable de déterminer un mouvement par ellemême. Au parterre, était aligné le bataillon des claqueurs, avec son général au centre, bataillon d'une docihté à toute épreuve, mais qui pouvait être neutrahsé ce soir-là, car le rôle qu'on lui avait prescrit était des plus difficiles. S'abstenir, en effet, est ce qu'il y a de plus aisé pour la claque, comme applaudir à outrance; mais louvoyer entre deux écueils, tantôt stimuler les spectateurs et tantôt les retenir, enrayer le succès sans en avoir l'air, et cependant ne pas l'empêcher complètement, exige une tactique savante, pleine de ruses et de ménagements, surtout quand on a autour de soi un public prime-sautier, comme l'est d'ordinaire le public français, et devant soi une artiste capable de le passionner par sa jeunesse et
son talent. L'orchestre pouvait être considéré comme hostile, surtout le coin de droite où se tenait M, Nicolas, entouré de ses commensaux et des protecteurs du corps de ballet.
Avant le lever du rideau, on pouvait voir dans ce coin les têtes se pencher les unes vers les autres, comme pour comploter; et quelques-uns des plus Jeunes gens froncer les sourcils et discourir. L'autre coin de l'orchestre, occupé par les feuiUistes, n'offrait pas une animation moins grande : là, sans parti pris, on se montrait instinctivement disposé à la critique ; on raillait déjà la merveille si maladroitement louée la veille, et qui se posait, disaiton, comme la rivale d'Elssler et de TagUoni. Sa chute eût fait épanouir bien des cœurs à qui tous les succès sont odieux, et une malignité bien naturelle faisait circuler là, déjà, mille propos aigus et mordants, sifflants comme les cris des serpents qui s'étirent au soleil. Seule, l'avantscène de gauche, au rez-de-chaussée, qui n'était autre que la fameuse loge infernale, demeurait impassible. S'il y avait là un parti pris, c'était celui de se déterminer sur les événements, et les dix bons entassés dans cette loge étaient calmes et sereins, comme il convient aux gens qui sentent leur force.
Il était donc évident, pour les gens expérimentés, que c'était de la loge infernale que devait partir la chute ou le succès. Les bons fourniraient l'appoint qui manquerait au parti vainqueur pour achever son triomphe. Gaskell, instruit par ses émissaires, connaissait nécessairement cette circonstance; aussi, penché derrière le rideau baissé, interrogeait-il de tous ses yeux les physionomies et les
dos impénétrables de ceux qui tenaient son avenir dans ]eurs mains. Ceux-là, il n'y avait eu, pour lui, nul moyen de les séduire ; — ils étaient incorruptibles. — Il se le disait avec douleur, quand les trois coups furent frappés; un immense remuement se fit entendre alors derrière la toile, la scène se vida lentement, et, aux premières mesures de l'orchestre, l'imprésario, pâle et tremblant, rentra dans la coulisse, où venait de descendre, éblouissante dans sa toilette et sa beauté, la jeune et souriante Barberine.
UN UQÎi
Lorsque le rideau se leva, découvrant l'intérieur d'une petite ferme écossaise, une inmîense curiosité se manifesta dans la salle, pleine à crouler. La débutante était en scène, vêtue de gaze blanche, agenouillée aux pieds d'un jeune paysan endormi. Deux mille lorgnettes furent immédiatement braquées sur elle. Avant de juger son talent, chacun voulait apprécier sa beauté. L'effet fut instantané et unanime. Le charmant visage de Barberine, ses yeux bleus, son corsage admirablement modelé, ses bras ronds et potelés, sa taille souple et bien assise, ses jambes de Diane, ses pied^ d'enfant, émerveillèrent les
plus difficiles. Les danseuses parfaites sont très-rares. II en est peu qui réunissent la jeunesse, la grâce à la beauté du corps et des traits. Après une seconde d'examen, une sorte de soupir de satisfaction s'exhala de toutes les poitrines, mêlé de chuchotements qui couvrirent la voix de l'orchestre. Puis tout rentra dans le silence : la Sylphide s'était levée.
Le jeune paysan dormait toujours. Debout auprès de lui, Barberine se tint un instant immobile, le regardant avec amour. Son costume était d'une fraîcheur éblouissante : on aurait dit qu'elle avait taillé sa jupe dans le tulle d'un nuage, et recouvert son petit pied du pétale d'un magnoha. Sa jupe bouffait autour d'elle, et découvrait deux jambes fines, nerveuses, aux attaches flexibles. Une couronne de volubilis s'enlaçait à ses cheveux blonds ; sur son dos palpitaient deux petites ailes de plumes de paon, et, les bras élevés, tournant lentement sur un pied, le corps incliné en avant, elle commença à voltiger autour du dormeur, agitant ses ailes comme pour rafraîchir son sommeil ; puis, se penchant vers lui, elle déposa un baiser sur son front, et, pour se dérober à sa poursuite, s'élança par la cheminée.
Cette première scène, fort courte, laissa toute la salle en suspens. Charmé par la beauté de la danseuse, chacun, à part soi, doutait déjà de son talent ; car le public français, poussé par un singulier sentiment de jalousie instinctive, se refuse généralement à accorder aux artistes deux aptitudes ou deux qualités. Cependant Barberine avait fort bien exécuté la variation qui constitue tout l'intérêt de cette scène. Jamais mademoiselle Taglioni, avant
olle, et mademoiselle Livry, vingt ans plus tard, n'y montrèrent plus de grâce, de rectitude et d'aplomb. Barberine avait même ajouté à la grâce naïve qui est le premier élément du rôle de la Sylphide, un certain air de mutinerie des plus nouveaux à l'Opéra, et des plus charmants. Par la taille, les traits, la décence, la légèreté, les manières élégantes et faciles, elle se rapprochait de madame Petipa, qui fit une si grande sensation rà Paris l'hiver dernier. C'était le même air enfantin, enjoué, attrayant! c'étaient les mêmes yeux, toujours étonnés! les mêmes gestes, si gentils! le même pied, toujours alerte. Mais le public, qui craint par-dessus tout d'être violenté, ne voulait pas se prononcer sur une tentative aussi brève. La claque seule, suivant à la lettre les instructions données par le directeur, applaudit froidement, pendant dix secondes. Les loges, comme les fauteuils d'orchestre, demeurèrent impassibles. Les Hons ne bougèrent pas : on les eût dits de pierre. Quant au grand Nicolas, il leva méchamment les épaules, et, se penchant vers ses voisins de droite et de gauche, il commença à grommeler.
Barberine, qui n'était point habituée à de tels accueils, eut envie de pleurer en rentrant dans la coulisse. Au lever du rideau, en voyant se développer devant elle les gradins de l'immense amphithéâtre où se pressaient tant de têtes anxieuses, elle avait attendu vainement la triple salve et les hourras qui la saluaient d'habitude; et, quand elle se leva, promenant un moment ses yeux sur tous ces yeux qui dévoraient sa demi-nudité, elle avait cherché en vain, parmi eux, un seul regard ami qui l'encourageât. En une seconde, elle vit tout dans les moindres détails : depuis
les musiciens penchés sur leurs instruments jusqu'aux têtes groupées dans les cintres; le triple rang de loges peuplées de femmes en toilette, et les vomitoires de l'orchestre où s'entassaient des hommes debout et tête nue, Mais nulle part elle ne sentit rien, que l'expression d'une curiosité avide, et il lui fallut un grand courage pour dominer sa terreur et se mouvoir sur la scène dans sa grâce et sa légèreté.
Ce courage l'abandonna en rentrant dans la coulisse. Gaskell était là, plus terrifié qu'elle, et sa mère gourmandait rudement l'imprésario, l'accusant de la froideur du public. Barberine s'assit dans un coin, entre deux jjortants, devant une table où l'on avait placé un miroir; le coiffeur et les habilleuses s'emparèrent d'elle, pour rectifier le léger désordre de sa toilette; elle mit un peu d'eau dans sa bouche ; sa gorge se serrait à l'étouffer. Les coryphées, qui attendaient le moment d'entrer en szèr.e, la regardaient avec malignité, les machinistes av:-: insouciance; le directeur, dans sa loge, demeurait gravi comme un pontife. Elle eut peur : elle se demanda si elle n'allait pas remonter dans sa loge et refuser de paraître.
Pendant la durée des deux scènes suivantes, dans lesquelles ne figure pas la Sylphide, et qui durent environ dix minutes, il y eut de grands chuchotements à l'orchestre. Une cabale se montait là, autour de M. Nicolas, enchanté de faire pièce à la direction, comme à la débutante, qui n'avait pas sollicité son patronage. Les bons étaient toujours impassibles et lorgnaient la salle. Seul, un d'entre eux, nonchalamment accoudé à l'angle de la baignoire h
pfus éloigné delà scène, et qui n'avait pas quitté des yeux Barberine pendant tout le temps qu'elle dansa, se leva en la voyant quitter la scène, et, prenant son chapeau sans mot dire, sortit de la loge.
C'était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, de moyenne taille, bien fait, aux traits corrects, dont la mise était irréprochable et le maintien aisé. Sa tête petite et ronde posait bien sur sa cravate blanche, très-basse, qui laissait son cou à demi nu; une barbe molle et frisée, de couleur châtain, recouvrait son menton d'un duvet floconneux et léger ; de petites moustaches découvraient sa bouche exquise; mais ses yeux bleus, quoique très-doux et très-beaux, avaient une singulière expression, indéfinissable et inquiétante. En ce moment, comme s'il eût été sous la préoccupation d'une pensée tenace, il tenait les regards fixés devant lui, en marchant, et un air d'indomptable résolution était imprimé sur ses traits. Il descendit rapidement l'étroit escalier qui, de l'orchestre, mène au vestibule, traversa le vestibule à grands pas, remonta l'autre escalier, et, après avoir promené des regards de méfiance autour de lui pour voir s'il n'était point observé, il tourna le bouton de la porte qui sépare la salle de la scène, et s'élança dans les couhsses.
Deux minutes ne s'étaient point écoulées entre le moment où Barberine quitta la scène et celui où le jeune homme se dirigea de son côté; mais, quoique la danseuse parût être l'objet de sa préoccupation, il ne sembla pas se soucier de se présenter devant elle. Enjambant les corps des machinistes étendus sur le parquet, entre les portants, — pendant que le ballet suivait son cours sur la
scène, — il s'arrêta à quelques pas du groupe formé par la llanseuse, les habilleuses, Adélaïde et le coiffeur, et, posant le bout de ses doigts délicatement gantés sur le bras de Gaskell, il l'entraîna à quelques pas, derrière un amas de décors où Barberine ne pouvait les voir.
Gaskell était de plus en plus agité et désolé. A ses inquiétudes, très-motivées, étaient venues s'adjoindre les aigres reproches d'Adélaïde ; et le silence de Barberine, le chagrin qui se lisait sur son visage, n'avaient pas peu contribué à faire perdre la tête au bonhomme. C'était en vain qu'il s'était efforcé de la rassurer : la confiance qu'il voulait faire passer chez elle, il ne lapossédait paslui-même ; et Barberine s'était contentée de lever les yeux au ciel pour répondre à ses incohérentes paroles d'encouragement. De grosses gouttes de sueur perlaient sur le front dégarni de l'imprésario ; ses mains, agitées de contractions automatiques, se renvoyaient son chapeau et son mouchoir, et, se parlant à lui-même, il prononçait des mots sans suite, entremêlés de vagues interjections. Venir échouer à Paris, devant le roi des publics, après avoir obtenu de si grands succès à l'étranger, c'était, de tous les malheurs possibles, celui qu'avait le moins prévu le bon Gaskell! et il se trouvait dans la piteuse situation d'un général qui voit une victoire certaine lui échapper dès les premiers coups de feu.
Cependant il reprit un peu de calme sous le regard confiant du jeune homme qui se tenait devant lui.
— N'êtes-vous pas M. Gaskell, monsieur? lui dit-il.
Et, Gaskell s'étant incliné, il reprit :
— J'ai voulu vous faire le premier mon compliment. Mademoiselle Barberine est charmante et danse à ravir.
Ces paroles encourageantes furent accueillies par Gaskell comme la manne par les Hébreux, quand ils vaguaient dans le désert. Sans se rendre encore bien compte du motif qui avait poussé l'étranger à l'aborder, il comprit instinctivement que celui-ci venait lui apporter du secours, et sa figure de poupée s'illumina d'un rayon de contentement.
Le jeune homme, cependant, souriait, mais avec une certaine hauteur, en gonflant un peu les narines.
— Je crains, reprit-il avec une légère contraction des sourcils, qu'une cabale ne soit montée contre elle; je puis même dire que j'en ai la certitude...
Gaskell l'interrompit.
— Et par qui, mon Dieu ! et pourquoi? Je n'ai rien néghgé pour assurer son succès; j'ai fait des sacrifices énormes ; mais ce directeur ne comprend rien à ses intérêts ! et les journalistes d'ici. . . Tenez, monsieur le comte. ..
Il lui donna ce titre de confiance, ne supposant pas qu'un homme aussi parfait pût être rien moins que comte; et, s'il avait osé suivre son inspiration, il l'aurait appelé duc. Mais l'autre, souriant encore, l'interrompit à son tour :
— Je ne suis que vicomte, dit-il, et je me nomme Arthur de Saint-Bertrand.
— Vous mériteriez de porter une couronne de prince, monsieur, fit Gaskell.
— Nous perdons des moments précieux, dit l'autre. Votre pupille est digne à tous égards d'obtenir les hon-
neurs d'un triomphe. Elle est jolie, bien faite, et son talent la place au premier rang. Voulez-vous donf*. la laisser exposée aux attaques d'une cabale? Elle s'est fait déjà cent ennemis dans la salle. On ne pardonne ici ni le talent ni la beauté.
Gaskell voulut se récrier; le vicomte continua :
— Je connais ce public. Si vous laissez aller les choses, mademoiselle Barberine sera chutée en dansant le pas de r ombre, et on la sifflera au second acte. Est-ce là ce que vous voulez ?
Gaskell se secoua dans ses vêtements comme un singe pris dans un filet.
— Comment, on la sifflera au second acte? Mais c'est une abomination, monsieur! Une si douce enfant! si belle ! et qui s'est fait applaudir déjà par quatre têtes couronnées !
Le vicomte reprit, toujours souriant :
— Les têtes couronnées ne sont rien ici.
— Mais alors, s'écria l'imprésario, c'est donc un guet-apens que l'on nous a tendu? Ce public est donc inepte?
— Non. 11 est trés-indifférent ; voilà tout. Mais permettez : le temps se passe, et je n'ai pas tout dit.
— Oui, vous n'avez pas tout dit, monsieur le vicomte. Continuez donc, je vous en prie.
— Eh bien, si vous voulez, je puis assurer le succès de votre pupille.
— Vous, monsieur? s'écria Gaskell.
— Moi.
— Vous, tout seul?
— Moi seul dans toute cette salle, je le puis.
— Et comment ? •
— Il ne me faut prononcer qu'un mot pour cela.
— Oh ! dites-le, ce mot, monsieur le vicomte.
Et Gaskell se jeta sur les mains du jeune homme, qu'il serra avec effusion. S'il l'eût osé, il lui aurait certainement baisè les bottes.
— Je ne voulais rien faire sans être sûr de votre approbation.
— En est-il donc besoin, monsieur, quand ma vie, celle de cette adorable enfant, celle de sa digne mère sont suspendues au même fil?
— Rassurez-vous donc. La face des choses va changer. Mais je n'ai plus un moment à perdre.
Il fit alors quelques pas pour s'en aller, puis il revint.
— Je dois vous dire que je mets à mon concours une petite condition, reprit-il.
— Laquelle ? demanda l'imprésario. ♦
— Voici : vous ne direz à personne, pas même à mademoiselle Barberine, à mademoiselle Barberine surtout ! un seul mot de ce que je vous ai dit. Vous comprenez? Le succès est à ce prix.
Il souriait encore, et, cette fois, avec une nuance un peu plus accentuée de raillerie. Gaskell paraissait étonné.
— C'est très-facile, dit-il enfin.
Puis un doute traversa son esprit. Il connaissait les hommes et savait que, d'habitude, ils ne font rien pour rien. 11 ajouta :
— Et comment devrai-je m'acquitter envers vouç. monsieur le vicomte ?
11 balbutiait en disant cela, craignant maintenant que le vicomte ne fût un feuilliste déguisé.
— En n'oubliant jamais ce que je vais faire, répondit l'autre. Le seul plaisir de vous obliger et d'être utile à cette belle enfant me font agir.
Alors, faisant un signe amical et protecteur à Gaskell, il disparut en marchant sur la pointe des pieds.
Malgré cette affirmation, l'imprésario eut l'idée que la bonté du vicomte pouvait cacher une intention un peu usuraire. Mais il n'avait plus le choix des moyens pour atteindre le but souhaité. La certitude du triomphe rayonnait dans ses yeux quand il rejoignit Barberine.
La conversation du vicomte avec Gaskell n'avait pas duré plus de cinq minutes. Quand le premier rentra dans sa loge, il y trouva ses amis discutant et riant. Le ballet continuait en ce moment par unescéne de pantomime dans laquelle une sorcière disait la bonne aventure aux jeunes filles delà ferme écossaise, et cela paraissait intéresser fort
peu les lions. Le vicomte, en reprenant sa place, s'aperçut qu'il était l'objet de la discussion.
— Tu n'as pas perdu de temps pour te présenter ! lui dit l'un.
— Et pour faire ta cour, ajouta un autre.
■ — L'existence devient impossible avec Arthur, reprit un troisième.
— Barberine est -elle jolie de près ? demanda un quafrième.
— A-t-elle de l'esprit? reprit le premier.
— Allons! Arthur en est amoureux, et il s'est déjà déclaré. 11 faut en prendre son parti.
Et tous de rire, avec une aigreur secrète.
Le vicomte secouait la tête en reprenant sa place. Lui dont l'humeur était toujours égale, il paraissait mécontent et ne disait mot.
— Tu as donc été mal reçu ?
— Allons, parle !
— Pourquoi faire le mystérieux ?
En ce moment la scène se vidait : le fermier James était resté seul; la Sylphide allait reparaître; les lions le savaient, mais la contenance du vicomte les intriguait si fort, qu'ils ne songèrent même pas à reprendre leurs lorgnettes.
— Je n'ai pas quilté la salle, dit Arthur. Je n'ai donc pas vu mademoiselle Barberine; et nécessairement je ne lui ai pas dit un mot.
Il fut interrompu par une exclamation de doute unanime.
— Je vous l'affirme sur l'honneur.
Les lions se turent.
— Alors, où es-lu allé? dit l'un deux.
— Je suis allé là-bas, en face de vous, dans le couloir de l'orchestre, pour m'assurer d'un fait dont je me doutais depuis le lever du rideau; et, si vous ne m'avez pas aperçu^ c'est que vous y avez mis de la mauvaise volonté.
— Quel fait ?
Le vicomte réunit toutes les têtes anxieuses sous son regard, et dit :
— Le Nicolas veut faire tomber la danseuse !
Il y eut un court moment de silence. Les lions se regardèrent, hochèrent la tête, froncèrent les sourcils. En ce moment, Barberine rentrait en scène, se laissant glisser du haut d'une fenêtre, le long du mur. Le jeune fermier la poursuivait, lui prenait les mains; elle le repoussait; et il y avait dans la pantomime de la jeune fille une charmante pudeur mêlée de grâce et de tristesse.
La salle ne bougeait pas.
Le sujet de la Sylphide est un des meilleurs sujets de ballet qui aient jamais été représentés sur la scène française. Il repose sur une idée touchante et très-poétique. Son action s'explique naturellement, d'elle-même, et se prête aux tableaux les plus gracieux.
« — Pourquoi es-tu triste? disait James à la Sylphide, en se servant de gestes très-compréhensibles.
)) — Ne le devines-tu pas? Tu vas te marier.
» — Que t'importe?
)) — Hélas ! tu ne peux comprendre mon amour.
)) — Quoi ! tu m'aimes?
» -- Du premier jour où je t'ai vu, ma destinée a été
attachée à la tienne. Visible ou non, je suis sans cesse auprès de toi; ce foyer est mon asile; le jour, je t'accompagne au fond des forêts, sur les rochers de nos montagnes; la nuit, j'éloigne de ta chaumière les esprits malfaisants, je veille au chevet de ton lit, et tes rêves d'amour, c'est moi qui te les envoie. »
James écoutait la Sylphide avec émotion,, mais le devoir kii défendait de l'aimer; il le lui avouait, et l'on voyait pleurer la Sylphide.
Barberine, dans ce dialogue muet, avait été toute grâce, toute poésie, toute jeunesse. Taglioni se retrouvait en elle. C'était TagUoni telle qu'on l'avait longtemps admirée, mais plus jeune et surtout plus belle. La perfection de ses formes s'ajoutait à la rectitude de son jeu. Son sourire d'enfant mêlé de larmes; ses poses d'oiseau tourmenté par le vent qui cherche vainement à toucher la terre du bout de Tongle; la hardiesse avec laquelle elle tombait sur l'orteil, s'y maintenant comme une flèche qui branle sur son fer; tout cela était fait avec un art, un bonheur à désarmer les plus fourbues de ses rivales. Mais la salle restait muette, et M. Nicolas riait. Soudain on entendit autour de lui des chuchotements de mauvais augure.
— Arthur a dit vrai ! tel fut le cri sourd qui rclenlit au fond des consciences de ses amis.
— C'est qu'elle est charmante ! dit l'un,
— Et faite ! Voyez donc ses jambes !
— J'en ai assez, de ce Nicolas ! fit un autre.
En ce moment, sur la scène, James le fermier disait à la Sylphide qu'il ne pouvait s'empêcher de l'amier. La joie reparaissait sur son doux visage, et, s'enlevaiit iuute
droite, elle commença à danser sa seconde variation.
Les lions n'attendirent pas qu'elle la terminât ! An moment où, rasant du bout de ses petits pieds le bord de la rampe, elle vint gracieusement tourner devant eux, dix paires de mains gantées sortirent de la baignoire d'avantscène, une salve d'applaudissements retentit; la claque suivit, puis les loges. Barberine s'était arrêtée. Elle salua gentiment, avec tout son cœur, en se tournant vers ses protecteurs. Il y eut des exclamations, des cris. Gaskell joignit les mains et remercia Dieu, dans la coulisse où il était posté, subissant avec une patience d'ange les rebuffades d'Adélaïde; le directeur, charmé, se pencha vers ses amis en souriant avec une réelle satisfaction. Barberine venait de conquérir un avantage immense. Pour son bonheur, M. Nicolas le consolida en le lui disputant.
Pendant que la Sylphide, surprise dans les bras de son amant par le traître du ballet, s'était blottie sous un manteau qui couvrait un large fauteuil, on vit le Nicolas se pencher à droite, puis à gauche, et des murmures inconvenants sortirent du groupe de ses amis.
— Décidément, ce Nicolas est un idiot! dit-on dans la loge infernale.
— J'ai de lui plein le dos ! dit-on encore.
— Il faut en finir avec lui !
Graves paroles, prononcées par de telles bouches !
— Laissez donc ! dit alors le vicomte, — il vous fera souffler par ses amis toutes vos maîtresses, les unes après les autres. Il décidera bientôt, seul ici, des succès ; et vous ne direz pas un mot !
— Oui? fit un colonel en retraite qui portait sur l'oreille
ÉMOTION u/irîS La LOGE INFERNALE. 59
un chapeau déformé, afin de se donner un air crâne. — Eh bien, s'il bronche au pas de l'ombrCy sacrebleu!,/.
— Que ferez-vous?
— J'irai dire à ce sournois de directeur qu'il nous faut ce soir un succès.
— Et s'il ne le veut pas? reprit un grand diable à la boutonnière duquel s'épanouissait une énorme fleur de camellia.
— Nous le mettrons en pénitence pendant quinze jours, répliqua un petit bonhomme vif et grassouillet, en se tirant la moustache. — Ni Pauline, ni Célestine, ni Agathe, ni Léontine, ni Eugénie, ni Maria, ni Galope première, ni Galope seconde, ni Tourne-à-gauche, ni Pointeen-l'air, ni personne de présentable ne sautera sur ses planches, tant que nous nous y opposerons. Nous le tenons par nos maîtresses, et, s'il est assez bête pour nous contrarier, il n'aura pas beau jeu avec nous!
— Colonel! vous avez eu une idée, dit le vicomte.
— Oui, j'ai eu une idée! répondit le colonel. Sacrebleu!...
— Je la partage, ajouta le vicomte.
— Et vous faites bien, mon cher.
— Alors, c'est entendu?
— Oui, c'est entendu !
«— Il y a complot?
• — Complot!
— Colonel, quel est le mot de ralliement, s'il vous plaît?
— Le mot de ralliement? Mille trompettes! c'est : Mort à Nicolas I
— Bravo ! rugit-on autour de lui.
— Au diable le grand prêtre de Terpsichore !
— Ameutons le parterre contre lui !
— Faisons-le jeter à la porte !
— Mais je veux bien! dit le vicomte en souriant.
— 11 paraît que nous allons nous amuser, dirent enire eux quelques journalistes qui avaient tout entendu, de l'orchestre.
Et, entraînés par le bon exemple, ils se mirent à rire; et, eux aussi, ils murmurèrent :
— Mort à Nicolas !
La bataille, qui avait ainsi débuté par de folles escarmouches, allait s'engager vigoureusement à la dernière scène du premier acte. Tout le monde connaît cette scène charmante, demeurée célèbre dans les annales de la chorégraphie. Le pas de V ombre en est le sujet principal. Nous nous contenterons d'en indiquer la situation. Les habitants du village sont réunis pour célébrer les fiançailles de James et d'Effie. Les vieillards sont assis autour des tables et vident en causant quelques pots de bière; les jeunes gens dansent. Mais James est -préoccupé et semble chercher des yeux sa maîtresse aérienne. Tout à coup, jaillissant du mur, la Sylphide s'élance à travers les groupes des danseurs. Visible pour le seul James, elle met le désordre dans la contredanse. Son amant, oubhant Effie et la cérémonie des fiançailles commencée, court après la Sylphide, qui disparaît, revient, se glisse dans les groupes comme une vision impalpable. James la croit ici, elle est là; il la touche, elle s'évanouit. Chacun s'étonne. On lui dit qu'il doit passer son anneau au doigt d'Effie; il tient cet anneau dans sa main, hésite ; la Sylphide, bon-
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dissant du fond de la cheminée, lui arrache l'anneau et se sauve. La raison de James se trouble. Effie s'indigne et s'irrite. La Sylphide revient encore. Elle agace le jeune fermier, disparaît en se jetant à travers un pilier, rentre par la fenêtre, toujours légère, capricieuse, et finit par se dérober avec son amant dans la foule qui se presse autour d'Effie.
Ce pas de trois, ingénieusement intercalé au milieu d'un divertissement dans lequel le danseur, placé entre deux femmes, est poursuivi par l'une et court après l'autre, est l'un des plus heureux que l'on ait imaginés. Mademoiselle Taglioni s'y montrait une artiste supérieure par la chasteté de ses poses, la pudeur de son maintien, la précision rhythmique mêlée d'abandon qui est restée le caractère particulier de sa danse. Barberine, si elle ne dépassa point son illustre devancière, l'égala, au dire des connaisseurs impartiaux,
— Que de choses, dans un menuet! s'écriait don Juan d'Autriche, revenant de voir danser Marguerite de Valois.
11 parait que les ballets ont en, de tout temps, le privilège d'arracher aux spectateurs des exclamations.
— Quel rhythme de mouvements! disait-on à Torchestre.
— Quel parcours !
— Quelle élévation!
— Quel ballon !
Et, dans la loge des lions, on entendait :
— Quelle prestesse!
— Quels nerfs d'acier dans cette jambe si frêle !
— L'idéale figure !
Le vicomte disait :
— C'est une merveille ! Elle trouve le moyen d'être originale dans un art aussi borné !
— Sacrebleu!... murmurait le colonel en retraite.
- Cependant, aérienne et vigoureuse, enivrante et chaste, mutine et retenue, son sourire éclatant sur sa lèvre qui semblait une grenade pleine de perles ; les bras harmonieusement déployés, la pointe du pied droit fiché en terre, l'autre cambré, pendant que la jambe éblouissante remuait voluptueusement sous la neige de sa tunique, Barberine allait, venait, voltigeait ; et l'on entendait sonner le parquet sous son pied léger, qui, se détendant comme un arc, la lançait dans l'espace. Aux accords ravissants de la musique, — la musique de la Sylphide est un chef-d'œuvre, — elle se coulait en souriant dans les groupes, baissant le front et découvrant, par derrière, l'étroite semelle de ses chaussons de satin. L'œil ne savait à quelle beauté se prendre dans son corps si pur et si jeune. Ses bras, ses mains, ses pieds, ses yeux, ses dents, tout cela voltigeait, ondulait, se mêlait, attaquant le regard à la fois; et parfois, dans la rapidité de ses mouvements tournoyants, sa jupe s'étalait tout à coup sous ses bras tendus, comme un immense parasol de mousseline blanche. Un souffle semblait la pousser. Elle s'abandonnait à lui, et, tout le temps que dansa cet enfant, il y eut deux mille regards cloués sur elle.
— Saint Antoine n'y résisterait p&s ! disait un dévot fourvoyé là, en se contorsionnant dans sa stalle.
Habeueck le chef d'orchestre, tapait du pied sous son
pupitre. Comme il avait la meilleure place, il oubliait de tourner les feuillets de sa partition.
— Pourquoi n'est-elle pas venue me voir?
Les ouvreuses étaient suspendues aux lucarnes des loges. Du haut des cintres, les pompiers, décasqués, ployès eri deux sur les barres d'appui, s'émerveillaient.
— Mille sacrebleu ! . . . rugissait le colonel en retraite. Cependant M; Nicolas avaitrésolu de ne point admirer.
Faisant un grand effort pour maîtriser l'émotion qui le gagnait, il se tourna vers son voisin — un bon jeune homme plus stupéfait que ne dut l'être Jonas dans le ventre de la baleine.
— C'est trop fort! luidit-il. Après FannyElssler, qui nous a montré une sylphide passionnée, voici cette mijaurée qui nous montre une sylphide joyeuse 1 Le grand art de Taglioni est perdu 1
— Elle est diablement johe ! objecta timidement le bon jeune homme.
— Mais la distinction, monsieur, la distinction, où estelle ? Je suis peut-être aveugle, mais je ne la vois pas. Et l'élégance ! et le geste académique ! où sont-ils ? Non ! il n'y a plus que du caprice. Cette fille n'a rien d'élevé, rien de classique. Ce n'est point une danseuse, c'est une grisette qui croit sauter aux Porcherons.
— Ça ne fait rien! Elle est tout de même bien jolie, riposta l'adolescent.
— La beauté du visage n'est rien, monsieur ! répliquait le Nicolas d'un ton aigre. C'est la mesure, la méthode, l'art, monsieur, la rectitude, entendez-vous, ia rectitude qui est tout.
— Je ne dis pas, mais...
— Non, monsieur. Cette virtuose n'a ni élévation, ni parcours suffisamment étendu. Elle ne sait même pas faire un si-sol ni un taqueté. Ses entrechats sont mous, monsieur. Ses fouettés sentent la fatigue. Regardez-moi ce jeté battu ! Comme c'est fichu !
— Cependant...
— Vous ignorez, monsieur, les vrais principes. La danse n'a pas pour but d'exciter les sens. Elle doit les laisser dans une parfaite insensibihté. La danse n'a pour but que de montrer de nobles formes dans des poses académiques et gracieuses. Elle a pour but aussi de développer les lignes les plus harmonieuses du corps humain. Au fond, la danse — ainsi que l'a dit un maître — est un rhythme muet, une musique que l'on regarde. Comprenez-vous ? Elle doit exprimer non les passions, mais les sentiments : les regrets, la peur, le trouble, l'adoration, la soumission.
Une salve d'applaudissements lui coupa la parole. L'enthousiasme gagnait toute la salle, courant de loge en loge. 11 y avait quelque chose de magnétique dans l'impression de plaisir qui débridait tous les yeux.
— Oui, applaudis, public ! disait Nicolas, tu verras où cela te mènera !
— Bravo 1 bravo ! criait-on, du parterre aux quatrièmes loges.
— Avant deux ans, on dansera ici le cancan! Cependant le pas de l'ombre tirait à sa fin. Barberine le
termina par une surprise. Elle substitua hardiment aux pirouettes traditionnelles une série de légers soubresauts
exécutés d'avant en arrière , mais avec une telle grâce, une telle élasticité, un tel sourire de contentement, qu'elle enleva la salle émue et charmée. Il y eut alors un tel tumulte, que les plus vieux habitués de l'Opéra avouèrent, depuis, n'en avoir jamais entendu de pareil. La claque, méprisant les ordres donnés, était debout, applaudissant. Les femmes agitaient leur mouchoir au bord des loges. On eût dit qu'on se battait à l'orchestre. Du haut des avant-scènes partaient des cris. Les lions avaient tous passé la tête et les griffes en dehors de leur tanière. Et tout cela faisait un bacchanal, un sabbat d'enfer. Tout à coup, entre deux salves, on entendit des murmures, des chut! et tout en haut, vers les fours, retentirent deux coups de sifflet.
En ce moment, on rappelait Barberine, et, conduite par M. Petipa, qui remplissait le rôle de James, elle s'avançait au bord de la rampe pour saluer le public. La protestation brutale, inusitée des sifflets la fit hésiter. On la vit chanceler sur ses jambes pourtant si nerveuses! et Petipa fut obhgé d'entourer sa taille de ses bras pour la soutenir. Ses regards émus semblaient dire :
■ — Pourquoi me sifflez-vous ? J'ai fait de mon mieux !
Elle fut bien vite vengée. Une formidable explosion de cris et de bravos protesta contre l'agression dont elle avait été victime. Les musiciens eux-mêmes y prirent part en frappant légèrement leurs instruments de leur archet. Les figurantes, entramées par l'exemple, oublièrent leur rancune et battirent des mains sur la scène. Ce fut une communion générale. Nicolas, atterré, montré au doigt, désigné par toute la salle, s'affaissa dans son
fauteuil. On ne le revit jamais. On eût dit que le plancher l'avait englouti. Ses amis, rouges et confus, se précipitèrent vers le couloir de l'orchestre. Et le rideau se déroula au milieu d'un tel vacarme, que ceux d'entre les machinistes qui vivent dans les dessous du théâtre crurent pour un moment que le feu avait pris à l'Opéra.
A peine le rideau eut-il été abaissé, que, de la loge infernale, des avant-scènes et de l'orchestre, tous ceux qui avaient leurs entrées dans les coulisses se précipitèrent vers la petite porte où veille le gardien du sanctuaire. Ils étaient là plus de cinquante, vernis, frisés,, cravatés de blanc, discutant, échauffés, se poussant. C'était à qui arriverait le premier pour voir de près la danseuse. Ils firent irruption sur la scène à demi obscure où s'agitait une armée de machinistes, dans un désordre tumultueux. Des rampes de gaz dont la lumière était rabattue par les abat-jour flamboyaient à hauteur de l'œil ; des toiles immenses montaient vers les frises ; du parquet, partout entr' ouvert, jaillissaient des rochers de carton, des arbres
aux proportions démesurées. Les coups de sifflet, les cris, les appels qui se répondaient, partaient d'en haut, d'en bas, de droite et de gauche ; et derrière la toile, rigidement tendue, on entendait confusément le bourdonnement delà salle, semblable à la voix de la mer dans l'obscurité de la nuit.
Tout au fond de la scène, vers le milieu d'un couloir médiocrement éclairé, quatre degrés descendant vers la droite conduisaient au foyer de la danse, dont la porte était ouverte à deux battants. C'est là que les habitués privilégiés s'entassèrent : les uns, le dos plaqué aux murs du couloir, les autres aux deux bords des degrés, les plus impatients dans le foyer. Mais Barberine ne s'y trouvait pas. Brisée par l'émotion autant que par la fatigue, elle était montée dans sa loge. Ce fut là que Gaskell, à moitié fou de joie, la retrouva. Il la serra sur son cœur. Adélaïde, écarlate comme une tomate mûre, était naturellement dans la loge. Son visage bouleversé présentait le mélange comique du contentement et de la fureur. Elle vomissait un torrent d'injures sur le rustre inconnu qui s'était permis de siffler sa fille, et glorifiait en même temps le pubhc impartial qui venait de lui faire un si beau succès.
Aussitôt qu'elle eut aperçu Gaskell, elle s'élança vers lui, et, lui serrant le bras de manière à le faire crier :
— C'est une abomination! lui dit-elle. Siffler ma fille! (Elle avait, de ce dernier mot, plein la bouche.) Vous n'en faites jamais d'autres! Votre rage d'avarice vous tient toujours ! Que n'aviez-vous mis des claqueurs à Tamphithéâtre des quatrièmes? Ils auraient assommé le mécréant.
— Allons, ma bonne amie! nous n'avons pas sujet de nous plaindre, dit Gaskell.
— Vous, c'est possible! mais il n'en est pas de même de moi. Vous n'êtes pas sa mère, vous ! Les lâches ! s'ècria-t-elle en se débarrassant de son châle; et dire qu'il n'y a pas de loi pour punir de telles actions!
Cependant Barberine, en entrant dans sa loge, s'était laissée tomber sur une chaise. Elle avait le cœur trop plein. Ses forces l'abandonnaient. Mais Gaskell, comprenant le danger de son état, ne perdit pas la tête.
— Allons, mon enfant, lui dit-il, tu dois être fiére et heureuse. Mais tu as encore un acte à danser. C'est le plus difficile. Lève-toi, marche, ou tes jambes vont se roidir, sarpejeu!
Faisant alors un signe d'inteUigence aux deux habilleuses, il souleva doucement Barberine de son siège et la plaça debout devant une psyché. La malheureuse enfant était trempée de sueur. Sa poitrine haletait. Ses cheveux, qui s'étaient dénoués en dansant, tombaient par mèches sur son cou et se collaient, par places, sur son visage. Sa jupe pendait en lambeaux sur ses genoux. Ses souhers de satin, éclatés, laissaient passer le bout de ses orteils. Ses mains, ses bras, ses pieds tremblaient, agités de frémissements automatiques. Cependant, l'œil en feu, les narines dilatées, souriant, retenant à grand'peine une larme au bord de ses cils, elle se mit à marcher dans Is loge, entraînant après elle sa mère et les habilleuses, comme un noble étalon qui vient de remporter le prix sur le turf, et s'agite nerveusement entre les mains des palefreniers.
Quand on l'eut essuyée, épongée, rafraîchie, calmée, Barberine, s'asseyant de nouveau, étendit une couche de blanc sur ses épaules, ses bras, ses mains et son visage. Le coiffeur releva ses cheveux. On reprisa tant bien que mal sa jupe de tulle. On lui chaussa des souliers neufs. Elle s'était levée encore et ne tenait pas en place, n'écoutant ni les vociférations de sa mère, ni les exclamations de Gaskell, mais leur adressant à tous deux des sourires de contentement. Tout à coup V avertisseur, passant dans le couloir, heurta à la porte :
— Mademoiselle, dit-il, le deuxième va commencer.
Il était très-important pour Barberine de se montrer, ne fût-ce qu'un moment, à ses admirateurs. Elle jeta sur la psyché un dernier regard, afin d'apprécier l'effet de sa toilette; puis, rassemblant les plis de sa jupe entre ses mains, le dos courbé, elle se mil à courir à travers les couloirs étroits, suivie par sa mère et Gaskell; et, souriante, l'œil ardent, belle à éblouir, elle entra dans le foyer de la danse, encombré de monde et splendidement éclairé.
Elle était attendue là depuis bien longtemps. Aussi, à peine l'eut-on entrevue sur le seuil, que le cercle des habitués l'entoura. Ils se présentaient tous les uns après les autres, et tous l'accablaient d'éloges et de féhcitations. Elle répondit gentiment, ployant ses jolies jambes pour saluer, avec sa voix flûtée et ses yeux bleus, que le bonheur rendait humides. Sous les lustres du foyer, dont la lumière jaillissait sur les murs lambrissés de glaces, elle se mouvait avec une grâce d'enfant. Chacun l'admirait, l'enviait, jouissait du plaisir qui débordait de sa personne. Seules, quelques danseuses — dont elle venait de ruiner
l'espoir — se tenant à l'écart, lui décochaient des regards d'acier, des regards inconscients et chargés de haine. L'une d'elles, cependant, une Itahenne ! dominant mieux ses sensations et plus politique que les autres, s'en vintr à elle, lui prit les mains, les serra, l'appela sa chère camarade, et, avec un bel élan d'expansion simulée qui fit sourire, lui demanda la permission de l'embrasser.
Tandis que Barberine, se suspendant d'une main à une barre en fer couverte de velours, faisait des plies et des battements devant un miroir pour se tenir, en haleine, chacun admirait ses belles formes et les exaltait. Gaskell, transporté, hors de lui, perdant toute prudence, ne contribuait pas à demi à faire valoir la débutante ; il se fourrait dans les groupes, et pérorait en gesticulant. Adélaïde, qui avait repris son châle, trônait majestueusement sur une banquette. Elle recevait les féhcitations de quiconque daignait lui en faire, avec l'air tant soit peu protecteur d'une reine qui revient de l'exil rappelée par la nécessité. Chacun, du reste, même les plus titrés des habitués, après avoir complimenté Barberine, s'en venait gracieusement saluer sa mère. 11 ne fut pas jusqu'au directeur qui, abandonnant sa réserve, et toujours escorté par ses amis, n'allât serrer la main de la danseuse, et, aussitôt après, celle d'Adélaïde Chaussepied. Mais, dans toute cette foule ravie et bourdonnante qui décrivait un grand cercle autour des deux femmes, Gaskell chercha vainement le beau vicomte. Le vicomte ne se montrait pas au foyer. Alors Gaskell se demanda quel intérêt le jeune homme pouvait avoir à se dévouer, comme il l'avait fait, au succès de Barberine, et pourquoi, à l'heure
du triomphe, il ne venait pas, comme les autres, et avant tous les autres, prendre sa part des remercîments.
— J'aurais pourtant bien du plaisir à l'embrasser ! se dit-il.
— Avez-vous perdu quelque chose? lui demanda Adélaïde, inquiète de le voir fureter dans les coins.
— Non, bonne amie, je n'ai rien perdu, répondit Gaskell.
— Alors, demeurez en repos. Vous coudoyez tout le monde. Ne saurez-vous jamais vous tenir dans la bonne société?
Le second acte commence par un sabbat de sorcières. Le foyer se vida peu à peu. Les habitués avaient regagné leurs places. Bientôt il ne resta plus dans le sanctuaire que Barberine, Adélaïde et Gaskell. Barberine s'exerçait toujours à faire des plies. C'est alors que l'imprésario vit passer devant la porte une ombre d'homme qu'il reconnut pour celle du vicomte, et il s'élança sur ses pas.
— Ne voulez-vous point, monsieur, lui dit-il, recevoir les remercîments de celle que vous avez sauvée? Elle serait bien heureuse de vous exprimer sa reconnaissance.
— Je me garderai bien de cette imprudence, répondit le vicomte en entraînant Gaskell derrière une p()rte où nul ne pouvait les voir. Ne connaissez-vous donc pas mes bons amis? S'ils ont rendu justice à mademoiselle Barberine, croyez-vous que ce soit à cause de son talent ou de sa beauté ? Non. La certitude que son succès ne peut toucher directement personne d'entre nous les a, seule, déterminés. S'ils soupçonnaient un instant qu'un seul homme au monde porte intérêt à votre pupille, ils dénatu-
reraient ses intentions, n'admettraient pas qu'il agît sans l'espoir d'une récompense bien douce, et vous verriez aussitôt un silence de glace succéder aux applaudissements. Gomme il vit alors un soupçon se manifester sur le visage de Gaskell, il ajouta sur-le-champ :
— Vous vous demandez pour quel motif, moi seul ici, j'ai eu l'idée de contribuer à son succès, et vous craignez, sans doute, que ce ne soit en vue de la récompense dont je parlais tout à l'heure? Rassurez-vous. Outre que mademoiselle Barberine mérite, à tous égards, de prendre à l'Opéra la première place, j'ai été conduit à la défendre par un désir qui ne doit rien avoir d'inquiétant pour elle et pour vous. C'est un pur désir de vengeance. Son triomphe fera le désespoir d'une femme que je hais mortellement.
Disant cela, ses yeux si beaux et si doux prirent, à l'insu du vicomte, une incroyable expression de ruse et de fausseté. Il y avait en eux ce je ne sais quoi de cruel et de doucereux qui luit dans les yeux des serpents. Mais Gaskell était peu physionomiste. 11 laissa voir sur son visage que l'explication du vicomte le satisfaisait absolument. Nous avouerons cependant qu'elle n'était pas moins qu'un mensonge. Le vicomte reprit, en souriant:
— Je ne saurais trop vous recommander la prudence. L'Opéra de Paris ne ressemble pas aux autres scènes lyriques. Le juger d'après les théâtres de l'Allemagne et de la Russie serait une faute; pis que cela : une aberration. Vous êtes ici, cher monsieur, dans le joli pays des intrigues et des médisances. Tout le monde y espionne charitablement ses voisins. Nul n'y croit aux sentiments désintéressés. Les bons sentiments n'y brillent que par leur
lE DEUXIÈME ACTE DE LA SYLPHIDE. 75
absence. Parmi mes bons amis, il en est quelques-uns qui prennent au sérieux l'art de la chorégraphie. Mais ne croyez pas qu'ils y entendent rien. Chez eux, c'est affaire de mode, de fashion. Ce sont les plus inexpérimentés, les plus naïfs. Les autres, ceux-là sont les plus à craindre, viennent ici simplement comme les Turcs vont au bazar des femmes, à Constantinople. Ils y font leurs petites emplettes, leurs échanges. C'est commode, n'est-ce pas? Maintenant, quand une nouvelle beauté, qui réunit, par extraordinaire, le talent à la grâce et à la jeunesse, comme mademoiselle Barberine, par exemple, apparaît pour la première fois dans ce grand bazar, c'est à qui, parmi ces messieurs, essayera de toucher le premier son cœur et empêchera les autres de poursuivre le même but. Ils se contentent, à la rigueur, de ne rien obtenir, mais c'.est à condition que personne n obtiendra rien. Aussi, se surveillent-ils mutuellement avec un soin des plus édifiants, et, quand ils ne peuvent parvenir à... rien empêcher, se vengent-ils, d'ordinaire, sur la femme qui a commis le crime de préférer l'un d'eux à chacun d'eux. Qu'est-ce que vous en dites ?
— Je m'étais toujours douté de cela ! fit Gaskell d'un air entendu.
— Gardez-vous donc de rien compromettre du succès qui commence, répliqua le vicomte. Mademoiselle Barberine a encore un acte à danser, et une seule représentation ne suffit pas pour consacrer un triomphe. Soyez prudent. Soyez muet. Dans quelques jours, quand la presse, le pubhc auront consolidé son succès de telle manière qu'il soit impossible à personne de le contester,
je VOUS demanderai moi-même, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, la faveur de me présenter à votre pupille. Mais, jusque-là, ne dites rien, évitez même de me reconnaître et de me parler.
Ce fut avec un ton de persiflage et d'amabilité dts plus séduisants que le vicomte débita ce petit discours. 11 était, comme toujours, simple et charmant, mais, peut-être plus que jamais, très -inquiétant. Gaskell, cependant, étant fort candide, ne s'effraya pas. Loin de là! il fut fasciné par les bonnes manières du vicomte, et stupéfait de la solidité de son jugement. Combien il eût donné pour oser l'appeler son ami, lui confier les secrets sentiments qu'il avait voués à Barberine ! Cependant, le vicomte, ayant pris congé de Gaskell, retourna dans la salle. Et Gaskell fut tiré de son extase par la voix aigre d'Adélaïde. La scène des Sorcières était terminée , et la Sylphide, tenant le fermier James par la main, reparaissait devant le pubKc.
iSous ne parlerons que sommairement du second acte du ballet. On sait que le décor de cet acte représente un site sauvage où flotte, dans la nuit brumeuse, le demijour bleuâtre, argenté de rayons de lune, où se plaiseni les elfes et les follets. A gauche, la gueule sombre d'une caverne bâille au milieu des touffes de l'aubépine et d( l'églantier. Un vieux hêîre, sur le côté, projette à Iraver la claiiière ses bras noueux chargés de feuilles roussies
La Sylphide descend le long des rochers en battant de ailes. Elle voltige sur les fleurs, se glisse sous la voûte d* la cascade, se suspend gracieusement aux branches de arbr-^g. regai de curieusement ce qui se passe au fond de
nids, déployant les séductions infinies que comporte sa double nature de femme et de fée. Cet acte, très-poétique* ment disposé, assura le triomphe deBarberine. Chacune de ses apparitions, de ses rentrées, fut une occasion d'applaudissements furieux. Vaincus, les amis du grand Nicolas absent n'essayèrent même plus de lutter. Et même quelques-uns d'entre eux, plus indépendants que les autres, entraînés par l'enthousiasme, toujours sympathique, se laissèrent aller à battre des mains. Le charmant tableau du lever du soleil dans la forêt, où les compagnes de la Sylphide s'ébattent parmi les fleurs, eut un succès fou ; et le pas de deux qui le suit porta aux dernières limites du possible le triomphe deBarberine. Bans un art, au fond matériel et grossier, qui, peu à peu sacrifia la plastique aux tours de force, la jeune fille fit révolution, par la substitution de jetés très-allongés, figurant une rapide succession de sauts en avant, — une sorte de vol d'oiseau se reprenant à plusieurs fois pour s'enlever de terre, — aux pirouettes stéréotypées de mademoiselle Taghoni. La légèreté de Barberine, sa grâce virginale, plus mutine que sensuelle, — une grâce de joyeux enfant! — enlevèrent tous les suffrages. Gomme elle se sentait enfin tenir son public, la danse ne fut plus, pour elle, un exercice savant et sérieux, mais un amusement véritable. Elle oublia que son avenir tout entier dépendait de la réussite du pas qu'elle exécutait. Elle se mit à rire — de fort bon cœur — et dansa de tout son corps, de la pointe des cheveux à celle des orteils, comme si elle n'eût fait que cela toute sa vie, comiup bi elle e'it été créée pour cela. Enfin elle dansa, non plus pour le public,
mais pour elle-même. On voyait qu'elle s'amusait. Nulle faligue ne tirait les traits de son doux visage ; elle respirait à l'aise, sans grimace et sans efforts ; elle ne semblait plus appartenir au monde des humains qui se traînent péniblement sur un sol fangeux, mais à celui des fées, des elfes, des ondines. Elle souriait de plaisir en pirouettant et en voltigeant avec une aisance incomparable. Pendant quelques minutes, - chose rare ! — l'illusion fut complète pour le public : ce n'était plus une ballerine qui passait et repassait devant la rampe ; c'était une véritable sylphide, une fille de l'air, qui voltigeait derrière un grand cercle de flammes. On se sentait autre part : dans la lune ou sur une étoile, partout ailleurs qu'à l'Opéra.
Et, afin que rien ne manquât au triomphe de Barberine, son talent, ce soir-là, se montra sous les faces les plus opposées. Au premier acte, elle avait* épuisé tout ce que pouvaient lui fournir sa grâce, sa souplesse, — dons précieux ! — Au second, elle ajouta à ces quahtés une sorte de mutinerie enfantine et toujours pudique ; une vitesse, une rapidité de tourbillonnement dont, jusqu'alors, le public n'avait pas eu la moindre idée. Le dernier tableau du ballet lui fournit l'occasion de déployer un talent de pantomime tragique. Au moment où, trompé par les conseils d'une sorcière, son amant, en l'enveloppant de l'écharpe magique, croit simplement la priver de sa hberté, la Sylphide, se sentant frappée à mort, se transfigura.
Nulle parole ne peut rendre l'expression de son regard quand elle vit, une à une, tomber ses ailes. C'était le reg ard d'un enfant qui se verrait égorger par sa mère. Et quand, en haletant, elle porta la main sur son cœur;
quand, tiébuchante, dans cette ivresse de la mort qui fait tournoyer le sol sous les pas de la victime, elle s'avança au hasard, les bras tendus, effarée, ne sachant où aller, regardant son bien-aimé cependant, comme pour lui adresser un doux reproche; quand enfin, renversée sur ses deux bras, elle se souleva au moment suprême, luttant contre une courte agonie, et lui jeta toute son âme dans un baiser, un frémissement courut dans la salle entière. Chacun sentit ses yeux se mouiller. Jamais l'action de mourir ne fut mieux rendue, mieux poétisée. Ce n'était pas une charmante fille exhalant son dernier soupir sur la scène ; c'était une créature surhumaine, s'entourant encore une fois de toutes les chastetés, de tous les regrets, de toutes les tendresses, et dont l'angoisse devait être d'autant plus forte, qu'elle ignorait la mort ; qu'elle ne se savait pas, à l'avance, vouée à la mort, comme le vil troupeau des humains.
Une avalanche de fleurs tomba sur la scène au moment oùBarbarine, rappelée par deux mille voix, reparut. 11 en pleuvait des cintres; il en arrivait des loges du fond, qui semblaient bondir sur les têtes du parterre; on se les jetait de main en main. Les bons, pelotonnés sur la rampe de leur loge, lui lançaient des bouquets dans les jambes. Debout sur une litière de roses, de camellias, de violettes de Parme, Barbarine, émue, saluant, appuyant la main sur son cœur, envoyait des baisers à la foule ravie. En vain elle voulait quitter la scène. On la rappelait toujours. Les applaudissements redoublaient avec les cris. Le pubhc ne savait plus lui-même ce qu'il voulait. Il voulait ne pas cesser de la voir. Cela dura quelques minutes. Et,
pendant ce temps-là, dans la coulisse, Adélaïde, suffoquée, criait aux figurantes et aux machinistes, — comme s'ils l'avaient ignoré :
— C'est moi qui suis sa mère !
Et le bon Géréon Gaskell se flanquait de grands coups de poing de bonheur au beau milieu de l'estomac.
Heureuse Barberine ! Quel homme de génie a jamais vu récompenser toute une vie de labeurs par un semblable enthousiasme? Cette enfant connut, ce soir-là, une de ces ivresses qui suffisent à défrayer la plus haute des ambitions ! Reconduite jusqu'à la porte de sa loge par le directeur, le corps de ballet tout entier, les plus fervents de ses admirateurs, elle pleurait en remerciant, serrait les mains tendues, riait.
Elle était comme honteuse et comme attristée d'un tel triomphe.
Les grandes joies oppriment les bons cœurs. — Leur impersonnalité les rend perspicaces. — Ils sentent qu'il les faudra chèrement payer.
Le lendemain des débuts de Barberine au théâtre de l'Opéra, il arriva au vicomte de Saint-Bertrand un événement assez triste.
LA COMTESSE WÂNDÂ. 79
Il avait l'habitude de se rendre presque chaque soir, vers dix heures, dans un hôlel du quartier d'Anjou, et il y restait ordinairement jusqu'à minuit. Ce soir-là, son coupé l'attendit longtemps à la porte. Vers deux heures, au moment où les boutiques du quartier étaient toutes fermées, le vicomte, grelottant sous son paletot, sortit de l'hôtel, promena ses regards fatigués dans la rue obscure et déserte, réveilla son cocher, qui dormait sur son siège, se blottit dans un angle de sa voiture et rentra chez lui. Quelques heures après, la grande |rGf 'te de l'hôtel s'ouvrit de nouveau, à deux battants cette .ois, et il en sortit une chaise de poste qui se dirigea vers la route de Bruxelles.
Voici ce qui s'était passé pendant la nuit. A dix heures , en entrant dans le vestibule, Saint-Bertrand, qui d'ordinaire observait toutes choses autour de lui, remarqua que les domestiques, au Heu de se tenir assis sur les banquettes, selon leur habitude, avaient un air très-affairé. Deux d'entre eux, ayant mis habit bas, s'occupaient à entasser des objets de toilette et des vêtements dans une malle. Deux autres descendaient l'escalier, les bras chargés de hnge, de bardes, de livres, de paquets minutieusement ficelés. On entendait dans la cour retentir des coups de marteau sur de grandes caisses. Nul ne fît attention au vicomte. Il s'inquiéta de ces préparatifs de départ, mais il n'interrogea personne. Seulement, comme il avait pour principe qu'il faut toujours être préparé à tout dans la vie, afin de se donner le temps de réfléchir, il mit une certaine lenteur à gravir les marches de l'escalier.
Une femme de chambre, qui l'attendait sur le palier du premier étage, l'aida à se débarrasser de son paletot. Puis elle l'introduisit dans un boudoir dont les meubles présentaient le plus grand désordre. Ce n'étaient partout que tiroirs ouverts d'où dévalaient des dentelles et des bijoux. Un monceau de robes de soie était suspendu à chaque patère des fenêtres. Des châles, des mantelets, des écharpes s'entassaient sur les fauteuils et les canapés. Au milieu du boudoir, il y avait une table ronde entièrement couverte de mémoires de fournisseurs et de lettres. Une seule bougie, posée sur la cheminée, éclairait cet intérieur plein de confusion, mais qui ne manquait pas d'un certain caractère assez pittoresque. Enfin, le tapis du boudoir était littéralement jonché de papiers déchirés.
Dans un angle de la chambre, auprès du feu, une femme assise sur un tabouret s'occupait à trier des lettres qu'elle tirait d'un coffret de laque posé sur le tapis à côté d'elle. Elle parcourait chacune de ces lettres d'un regard, et, selon qu'elle la jugeait digne d'être détruite ou conservée, elle la déchirait et jetait les fragments à terre, ou la déposait soigneusement dans ua grand portefeuille en cuir de Russie placé sur ses genoux.
Cette femme était une grande dame, une Polonaise, et se nommait la comtesse Wanda. Elle avait environ qua* rante ans. Ses traits ne présentaient pas cette régularité qui est la marque la plus harmonieuse de la beauté ; mais ils avaient une grâce infinie et ce charme particuHer des races du Nord, qui se compose de gentillesse, d'affectuosité, de douceur, assemblage délicieux et tout féminin dont la placidité allemande ne peut donner qu'une idée
faible. Il y avait môme quelque chose de plus que la douceur sur le visage de cette charmante femme. Une exquise bonté brillait dans ses yeux bleus et très-grands, sur ses lèvres un peu charnues et bien découpées, dans le sourire craintif qui les dépliait insensiblement lorsqu'une émotion de plaisir montait de son cœur jusqu'à elles. Ses cheveux étaient d'un blond doux, peu épais, mais trèssoyeux, et leur lustre tirait un éclat inouï du demi-désordre dans lequel la comtesse les laissait toujours. Ils descendaient en longs rouleaux jusqu'au sommet de ses épaules, et, par derrière, tordus sur la nuque, ils formaient un chignon gracieux d'où s'échappaient en doux flocons des folkts légers et dorés qui voltigeaient au vent comme de petites plumes. Le cou était superbe, impérial. Les épaules présentaient deux monts éblouissants. L'une d'elles était peut-être un peu plus haute que l'autre; mais, dans le nombre des gens qui avaient été à même de les admirer au bal, il y en avait beaucoup qui trouvaient un grand charme à cette irrégularité ; elle avait quelque chose d'inattendu qui plaisait à l'œil. Quant à la taille, elle n'était ni petite ni grande ; mais le corsage avait à la fois de la souplesse et de la rondeur ; et la peau était blanche et satinée, froide, sans grains ni rougeurs. Nous aurons tout dit sur la beauté relative, mais très-réelle de la comtesse, en ajoutant qu'il était impossible de voir de plus belles mains s'effiler à l'extrémité de bras plus blancs et mieux modelés, et que quiconque avait vu passer le bout de son petit pied cambré sous sa jupe en devait conserver éternellement le souvenir.
Au moment où Saint-Bertrand pénétra dans le bou-
doir, la comtesse, vêtue d'une robe de chambre et les cheveux en désordre, avait le teint très-animé par l'ardeur du feu qui flambait à dix pas de son visage. En entendant la porte crier sur ses gonds, elle suspendit le travail d'élimination auquel elle se livrait, et jeta de côté les lettres, le portefeuille et la boîte de laque.
Cependant le vicomte, dans l'impossibilité où il se trouvait de faire un pas au milieu des objets de toute sorte qui encombraient la petite pièce, s'était arrêté sur le seuil. Il restait là, debout, correctement velu, ganté, le chapeau à la main; non plus riant et légèrement railleur comme il avait été la veille, à l'Opéra; mais froid, contraint, soucieux, promenant des regards inquiets autour de lui.
Tout à coup, la comtesse l'ayant reconnu se leva.
— Oh! Arthur! le croirez-vous? s'écria-t-elle avec douleur, nous partons demain pour Varsovie !
Ces paroles opérèrent une violente transformation dans les manières du vicomte. Comme s'il eût reçu un choc soudain, il s'élança au milieu de la chambre, et, saisissant les mains de la comtesse, avec une voix convulsive :
— Comment, vous partez pour Varsovie ! Pourquoi? La comtesse s'était renversée sur l'épaule du jeune
homme. Ses beaux yeux bleus, trempés, plongeaient dans les siens avec une expression désespérée. Quant à lui, ses regards n'exprimaient qu'une poignante consternation.
Il se maîtrisa cependant, et, d'un ton qu'il s'efforçait d'adoucir, il lui dit :
— Calmez-vous. Essuyez vos yeux. Dites-moi tout.
Il paraît que la comtesse était habituée à cette façon d'agir, car elle ne s'en étonna pas. Débarrassant un fauteuil des bardes qui l'encombraient, elle fit un signe au vicomte, qui s'y assit en posant son chapeau à terre. Pour elle, elle alla reprendre son tabouret; mais ce tabouret était si près du fauteuil, que, lorsqu'elle s'y laissa tomber, on eût dit qu'elle venait de s'affaisser aux pieds de son amant, dans cette attitude familière d'adoration que les femmes savent si bien prendre, quand elles aiment.
— Voyons, parlez, Wanda, et ne me déguisez rien, reprit le vicomte.
— Eh bien, aujourd'hui, à deux heures, un employé de l'ambassade russe est venu ici. Il apportait nos passeports , avec l'ordre de partir pour nos terres demain matin.
— Pourquoi cet ordre? interrompit Saint-Bertrand.
— Je ne sais.
— Je croyais, ajouta-t-il en la regardant avec méfiance, que vous aviez obtenu la permission de passer deux ans à Paris.
— Nous avions, en effet, obtenu cette permission.
— Et on vous la retire au bout de dix mois ?
— Oui.
— Et vous ne savez pour quelle cause?
— Non.
Le vicomte réfléchit pendant quelques secondes; puis il dit :
— Wanda, ma chère, n'avez-vous pas quelque peu conspiré pendant votre séjour à Paris ?
La comtesse, en entendant ces mots, devint pourpre.
— Oh ! conspiré!... murmura-t-elle.
— Allons ! vous avez conspiré ! fit le vicomte avec humeur. Quelle étrange manie, vous autres Polonaises, vous avez de vous occuper de politique !
Les traits charmants de la comtesse s'assombrirent.
— Ne sommes-nous point excusables, Arthur?
— Mais... non.
Sur ce mot qui tomba des lèvres du jeune homme, la comtesse se leva.
~ Cela vous plaît à dire, à vous qui vivez dans un { ays libre, où le dernier des citoyens ne peut souffrir un dommage dans ses biens ou dans sa personne sans que quinze milhons d'hommes se lèvent pour le protéger. Si, comme moi, vous aviez vu votre mère battue de verges, votre père traîné parmi les forçats, de Varsovie aux mines d'Irkoutsk, la moitié de vos biens confisqués pour enrichir des traîtres et des espions; si, comme moi, votre repos, votre avenir, toute votre vie dépendaient du bon plaisir d'un despote; si le pays qui vous a vu naître, dont vous parlez la langue, dont la gloire vous appartient, agonisait depuis soixante ans sous le joug d'un peuple étranger : alors il est probable que vous ne blâmeriez pas les femmes de votre race qui, comme moi, par tous les moyens en leur pouvoir, prépareraient la déUvrance de leur patrie.
Le vicomte voulut parler, elle l'interrompit.
— Réponds-moi : si les Anglais tenaient la France comme les Russes tiennent la Pologne, que ferais-tu?
Le vicomte n'était sans doute pas patriote. 11 se leva, et, avec une légère intention de raillerie dans la voix :
— On ne peut vous parler de votre pays sans faire de vous une petite lionne !
— Pauvre patrie! murmura la comtesse.
Et ses yeux se mouillèrent encore.
— Allons, Wanda, reprit le vicomte, il est inutile du récriminer. Dites-moi seulement si vous courez quelque danger.
— On n'a pas de preuves contre nous, mais on se méfie. C'est pourquoi nous avons reçu l'ordre de partir.
— Pourquoi obéissez-vous à cet ordre ?
La comtesse leva sur lui ses regards surpris.
— Pouvons-nous donc faire autrement? Tous nos biens ne sont-ils pas entre les mains de nos ennemis ? Si nous tardions d'un jour à nous présenter au bureau de police de Varsovie, nos terres seraient confisquées. Alors... que devenir?
Le vicomte demeura quelque temps rêveur. Puis il dit:
— Vous n'avez donc jamais eu l'idée de vous soustraire à la domination du gouvernement russe en vendant vos terres?
— Si fait! mais celte autorisation nous a toujours été refusée. De sorte que, en quelque lieu que nous soyons, notre ennemi nous tient toujours.
— Je comprends, murmura le vicomte.
Et il retomba dans sa rêverie.
Après quelques secondes de silence, la comtesse, s'asseyant de nouveau à ses pieds, lui prit la main. — • Que vais-je devenir, sans toi?
Le vicomte la regarda d'un air stupéfait.
— Mais... est-ce que je ne vais point vous accompagner . là-bas? demanda-t-il.
— On ne t'y laisserait point arriver.
— Pourquoi?
— Ils ont des espions partout, surtout ici. Ils doivent connaître notre liaison. S'ils veulent nous tourmenter, au pays, ta présence pourrait les gêner; car, toi, tu es un homme libre, et, dans ton pays, du moins, tu as le droit de parler.
— Je comprends, dit encore le vicomte.
Et il fit quelques pas dans la chambre en pâlissant. Enfui :
— A quelle époque comptez-vous revenir en France?
— Le sais-je? dit la pauvre comtesse. Peut-être jamais.
Le jeune homme suspendit sa promenade. Il était devenu très-pâle.
— Mais..., \Yanda!... ce que vous me dites là, ma chère..., cela ressemble furieusement à une séparation.
La comtesse cacha son front dans ses mains et se mit à sangloter.
Saint-Bertrand, toujours debout, la regardait avec une expression singulière. Une chose atroce tenait en suspens l'esprit de ce jeune homme de vingt-cinq ans.
« Est-elle sincère? se demandait-il.»
La comtesse releva le front, et, comme si elle se fût parlé à elle-même :
— Qui m'eût dit, il y a dix mois, quand, pour la première fois, mon regard allant au-devant du lien, je sentis que j'allais aimer... c'était la première, ce sera la der-
niêre fois !... qui m'eût dit que mon bonheur passerait si vite ! Jusqu'alors, j'avais vécu d'une existence attristée!... Ce n'est pas que mon mari ne soit un homme excellent; mais il a presque le double de mon âge; mon affection pour lui est celle d'une fille pour son père; je n'ai jamais eu d'enfant, d'ailleurs.... Tout mon cœur s'envola vers toi!...
Ici elle s'interrompit et s'essuya les yeux. Puis elle reprit :
— Tu étais si jeune encore! tout seul ici-bas, disais-tu, et déjà sérieux et triste. Il y eut quelque chose de maternel dans l'affection que je te donnai. J'espérais — on ne raisonne pas quand on aime — j'espérais que je te conserverais toujours.
Ici elle le regarda avec une expression passionnée.
— Qui vas-tu aimer maintenant? Séparé de moi, qui n'ai peut-être plus devant moi six mois de beauté, du reste... réponds-moi : qui vas-tu aimer?
Le jeune homme ne faisait pas un mouvement.
— Je ne te demande pas de serments, continua-t-elle. D'abord... m'en ferais-tu... tu ne pourrais les tenir. La vie ne se termine pas pour un homme à vingt-cinq ans. Est-ce que tu te marieras, dis-moi?
— A quoi bon parler de cela, Wanda? dit enfin le vicomte.
— Pourquoi n'en pas parler?
— Vous ajoutez à vos chagrins.
La comtesse le regarda avec un air de surprise, comme si elle le voyait pour la première fois.
— Je ne sais si tous les hommes te ressemblent, re-
prit-elle, mais il est une chose en toi qui m'a toujours fait réfléchir : dans les plus graves occasions, tu restes maître de toi-même; jamais tu ne t'abandonnes; lu ne dis absolument que ce que tu veux. Il semble qii'avant de passer par ta bouche, chaque mot est pesé dans ton esprit. Tes yeux si doux et si beaux, le regard ne les pénètre pas; ces fenêtres de ton âme sont ouvertes, mais il y a des rideaux derrière elles, et l'on ne sait ce qui se meut sous ces rideaux. Aimes-tu? Ta réserve est-elle volontaire? Souvent, quand tu dormais, j'ai placé ma main sur ton cœur. Te l'avouerai-je? il m'a semblé singulier de le sentir baltre î Pendant longtemps, j'ai cru qu'il n'y avait en toi qu'une immense personnalité. Cependant, tu ne parais prendre aucun souci de ta vie; et, d'ailleurs, tu es doux, prévenant, pas trop affectueux, mais bon, poli... toujours poli. Ah! si une seule fois tu m'avais battue !... Tout le monde se loue de loi; tu ne choques personne; tuas le caractère le plus égal... Eh bien, quand je te serre dans mes bras, il me semble que j'étreins une statue. Cependant, toi que les baisers n'émeuvent pas, si tu ne savais point aimer, pourquoi m'aurais-tu prise? Tu as l'air triste de mon départ; mais il y a plus de contrariété que de douleur dans ta tristesse. Tu ne verserais pas une larme, quand on t'en prierait. Je t'aime ainsi, cependant!... Et c'est peut-être parce que tu es ainsi fait que je t'aime!... Les femmes sont inconcevables. Toi, tu es comme le ciel d'hiver de mon pays : toujours bleu, toujours pur, hélas! et sans chaleur!
— Mais, répondit enfin le vicomte, en réagissant sur lui-môme, vous me voyez consterné de ce qui arriva.
Et il ajouta, d'un air découragé :
— Qu'y puis-je faire?
— Rien, répondit la comtesse; mais tu pourrais en souffrir.
— Croyez-vous que je n'en souffre pas? ^
— Qui le sait?
— Wanda, fit le vicomte avec un sourire équivoque, vous ne me rendez point justice.
Cependant, il commençait à trouver sa situation embarrassante, car la comtesse ne parlait plus.
— Qu'est-ce que ces papiers que vous déchirez? lui dit-il. Et ceux-ci que vous enfermez dans ce portefeuille?
A cette question, la comtesse tressaillit.
— C'est vrai, murmura-t-elle, je n'y pensais plus Alors, elle se remit à trier les lettres, et, tout en les
parcourant du regard, elle lui dit :
— Tu sauras que nous autres, malheureux restes d'un peuple persécuté, nous formons une sainte communion par toute la terre. Nous sommes partagés en deux classes : les opprimés et les exilés. Tous ceux qui ont déserté le pays natal pour échapper à la mort, au travail des mines, à la prison, ne peuvent toujours suffire à leur existence, Les uns, habitués au luxe, n'ont pas d'état; les autres sont infirmes; d'autres ont des enfants nés dans l'exil, ou des femmes. Eh bien, ceux d'entre nous qui ont conservé quelque fortune leur viennent en aide. Quand l'un de nous a obtenu la permission de séjourner quelque temps en France, en Angleterre, en Italie, où vivent la plupart de nos réfugiés, ceux qui sont restés au pays lui envoient de l'argent sous différents prétextes. Tantôt, c'est soi-di-
sant pour acheter des étoffes et des bijoux, tantôt pour acquitter une dette. Cet argent, nous l'employons à secourir les nécessiteux...
— Ne l'employez-vous qu'à cela? demanda le vicomte. ■ — Eh bien, oui ! s'écria la comtesse en écartant ses
cheveux de son visage, qui apparut alors transfiguré; oui, nous l'employons aussi, et avant tout, à nous faire de tous côtés des prosélytes ; car, jusqu'au dernier d'entre nous, nous avons fait le serment de reconquérir la patrie. Tiens, veux-tu le savoir : il y a des femmes parmi nous, et ce sont les plus saintes, qui, n'ayant pas d'autre moyen de concourir à l'œuvre commune, lui ont fait jusqu'au sacrifice de leur honneur ! Ma cousine Edwige s'est donnée au gouverneur d'une province pour faire évader trente prisonniers. On a dit qu'ils s'étaient sauvés tout seuls. La princesse Boguslawa s'est vendue pour avoir la grâce de son père. Ma sœur... Mais à quoi bon te raconter cela? Tu n'y comprends rien ; car tu n'as pas, comme nous, la rage dans le cœur, et tu ne sens pas que ces hontes remontent tout entières jusqu'à ceux qui nous condamnent à recourir à l'infamie pour nous délivrer.
— Chère ^Yanda ! di^ froidement le vicomte.
Et il demeura de nouveau silencieux; puis il reprit :
— Comment aimez-vous donc votre pays ?
— Plus que tout.
— Comment, plus que tout?
— Oui, plus que tout ! plus que toi ! plus queïa vie
— C'est surprenant, dit le vicomte.
Malgré l'accent passionné de la comtesse, il ne semblait pas convaincu de sa sincérité. L'idée qu'elle voulait pro-
LA COMTESSE \YANDA. 91
fiter de son départ pour rompre à jamais leur liaison le tenait toujours. Néanmoins, dans le nombre des faits qu'elle venait de lui apprendre, il y avait une chose cpii lui apparaissait, de loin, comme une lueur d'espoir.
— Wanda, fit-il d'un air distrait, vous ne m'avez pas dit ce que sont ces papiers.
— Ces papiers, s'ils tombaient dans les mains du gouvernement russe, causeraient la ruine et l'exil de cinq cents familles.
— Vraiment?
— Oui. Les uns sont les listes des nobles sur lesquels, le jour du soulèvement, on pourra compter. Les autres sont les dénombrements de leurs paysans susceptibles d'être armés. Ceux-ci représentent la correspondance secrète entretenue cet hiver, à l'instigation de mon mari, entre certains juifs de Londres et de Paris, très-influents, et les juifs de Pologne, qui, jusqu'ici, étaient restés neutres entre nous et nos oppresseurs. Quand nous les aurons avec nous, nous commencerons la lutte, car alors l'argent ne nous manquera plus. Voici les lettres de quelques-uns des espions que nous entretenons à Pétersbourg, et qui nous tiennent au courant des projets de nos ennemis. Vous voyez que ces papiers sont précieux.
Le vicomte, en écoutant ces paroles, hochait doucement la tête, comme un homme qui prend un très-grand intérêt à ce qu'il entend.
— Pourquoi déchirez-vous ceux-ci? demanda-t-il.
— Ils n'ont aucune importance.
— Ainsi, vous, la plus douce des femmes, vous êtes simplement un chef de conspiration?
— Il le faut bien.
Maintenant, le vicomte ne prononçait plus une parole sans avoir exactement mesuré sa portée.
— Que dit de cela votre mari?
— Mon mari dit que, si toutes les filles de mon pays me ressemblaient, la Pologne sérail bientôt libre. Malheureusement, toutes ne peuvent ou n'osent faire ce que je fais. Elles ont assez de courage pour affronter la mort dans les émeutes, supporter les angoisses de l'emprisonnement et les privations de l'exil ; mais il faut une aptitude particulière pour reni.plir la tâche que je me suis imposée. N'a pas cette aptitude qui veut! D'ailleurs, par ma naissance, je suis en position de recruter bon nombre de défenseurs pour la cause commune. Ta Wanda a du sang des Jagellons dans les veines, je te dirai...
Pauvre Wanda ! l'héroïsme de sa race se mêlait en elle à la sublime confiance de la femme, l'énergie à la légèreté, qui est comme l'éternelle marque de l'infériorité de son sexe. Elle eût donné sa vie pour faire avancer d'un pas l'œuvre dont la réussite représentait son aspiration la plus généreuse ; et, sans crainte, sans soupçon, affirmant la loyauté d'autrui de par sa loyauté, même devant un homme qu'elle croyait connaître, uniquement parce qu'elle l'aimait, elle laissait imprudemment parler son cœur.
Le vicomte la regardait avec surprise, et même, maigre la méfiance qui lui restait toujours dans l'esprit, avec un involontaire respect.
Tout à coup la grande porte de l'hôtel tourna en gémissant sur ses gonds, et l'on entendit retentir la voûte au bruit des roues d'une voiture.
— C'est mon mari qui rentre, dit la comtesse.
— Dois-je me retirer? d(Mrianda le vicomte.
La comtesse réfléchit quelques secondes; puis, relevant ses cheveux et serrant autour de son corps la ceinture de sa robe de chambre, elle alla s'asseoir sur un canapé à six pas du jeune homme et lui dit :
— Vous pouvez rester.
Le comte Ladislas, le mari de la belle Wanda, était un de ces vieux soldats qui prirent part à toutes les guerres de l'Empire, et qui, TEmpire tombé, payèrent de leur personne dans tous les soulèvements de la Pologne contre la Russie. Dix fois pris, dix fois condamné aux mines, dix fois gracié, le comte, habituellement, vivait dans ses terres, soumis en apparence, et ne faisant pas parler de lui. Mais, aussitôt que le tocsin de l'insurrection bourdonnait sur un point quelconque du territoire, il s'armait, sellait son cheval, et les Russes étaient toujours sûrs de le trouver devant eux, au premier rang. Il avait connu Kosciusko; il était le frère d'armes de Dombrowski. Comme Wanda, qu'il avait épousée en Sibérie à la mort de son
père, il ne songeait à rien qu'à l'affranchissement de sa patrie. Toutes ses idées convergeaient vers ce but. Il vivait pour cela, et pour cela seul. Son rêve, à force de persistance, était devenu une héroïque monomanie. Sa femme et lui se complétaient admirablement : l'une pensant, l'autre agissant. Le comte était le bras de l'éternelle conspiration polonaise, la comtesse en était la tête. Jamais il n'y avait de désaccord entre eux. Parfois, quand il voyait sa femme sombre et rêveuse, il lui disait :
— Recommencera-t-on bientôt?
Si la guerre avait été inconnue de l'humanité, le comte n'eût été bon à lien sur la terre. En tête de son dossier, déposé aux archives de la pohce, à Saint-Pétersbourg, on lisait ces trois mots, écrits en gros caractères, et qui le peignaient tout entier : Homme d'action.
L'affection que ce soldat portait à sa femme était d'une nature paiticuhére. 11 voyait en elle une créature supérieure, — généreuse, désintéressée comme lui, — mais plus fine, plus enjouée, mieux douée. Aussi la vénérait-il. Il ne se sentait pas son égal. En même temps, comme elle était délicate de santé, il avait pour elle les soins touchants d'un père robuste pour un enfant chétif. Ainsi, son affection était un mélange d'admiration et de protection. Le comte n'avait jamais éprouvé d'amour. Il avait la froi deur de vierge de Charles Xll. Son cœur était ample et bon, mais ses sens, même dans son extrême jeunesse, ne s'étaient point éveillés. La femme n'était pas pour lui, comme elle est pour le plus grand nombre de ses cornpatriotes, le but suprême. Il voyait en elle un homme femelle, et rien de olus. Aussi la passion qu'il avait pour
Wanda tenait-elle beaucoup plus de rainitié que d'autre chose, et, comme il était fort impersonnel, il ne connaissait pas la jalousie. Bien plus : il y avait en lui comme un renversement de jalousie. Il voulait qu'on aimât sa femme. On ne l'aimait jamais assez. La voir avec des yeux indifférents, c'était lui faire injure. Pendant quinze ans, elle avait été fort courtisée, et toujours elle s'était montrée insensible. Il consolait ses soupirants, les ramenait, leur disait:
— Aimez-la comme elle doit être aimée. Avant tout, il faut respecter ses volontés, car il faut qu elle soit heureuse.
Le jour où Wanda, tardivement vaincue par la nature, s'éprit de Saint-Bertrand, le comte, sans se demander quel était ce jeune homme, sans s'informer de ses antécédents, Tadopta, le patronna, le présenta dans les meilleures maisons de Paris. Il ne chercha même point à savoir jusqu'à quel point d'intimité s'étendait la haison qui l'unissait à sa femme. Gela n'entra pas dans son esprit ; — d'ailleurs, il était trop loyal et trop généreux pour accorder une pensée au mal ; — mais il voua uiie amitié sincère au vicomte, et le traita comme un fils.
Il y avait donc dans le cœur de ce vieillard deux passions : sa femme et sa patrie. Au reste, il avait le cœur très-large. Les gens qui vivaient dans son intiinité disaient que ses passions ne lui suffii^aient pas, et qu'une autre existait en lui plus immatérielle ens^^re, plus élevée, d'où dérivaient toutes ses vertus, toutes ses pensées, toutes ses actions. Le comte croyait en Dieil. 11 était caiholique, et, par-dessus toutes les choses du monde, il adorait sa religion.
Il était un peu superstitieux, mais poiat cagot. Le
prêtre lui était assez indifférent. Dieu seul l'occupait. Chaque matin, en ouvrant les yeux, il se prosternait au pieJ de son lit et faisait sa prière. Puis il s'habillait et se rendait à l'église. — « Dieu d'abord, » — disait-il. Quand il avait satisfait Dieu, il pensait aux choses de la terre. A Pâques, il communiait; jeûnait le vendredi, ne fumait pas, ne buvait pas de vin, et portait sur la peau un colher de crin où pendaient de petites médailles.
Il abhorrait le vice, terrifiait les railleurs avec ses gros yeux d'agate, et pratiquait l'aumône avec convenance, c'est-à-dire en se cachant.
Tel était l'homme qui, au moment où la comtesse Wanda venait de révéler le secret de sa vie à son amant, se fit annoncer chez elle.
Contre son habitude, il était soucieux ce jour-là. L'ordre de départ qu'il avait reçu le froissait. 11 sentait qu'il ne pouvait désobéir. En entrant, il fit un signe de tête amical au vicomte, baisa la main de sa femme, et s'assit devant le feu, entre eux, sans dire un mot.
Le comte avait alors soixante-quinze ans, mais il ne paraissait pas en avoir plus de soixante. Il était de petite taille, fibreux et sec, et marchait en s'appuyant sur les reins, le front levé. La fatigue avait endurci ses os, qui faisaient partout des bosses sous sa peau rougie par le hâle. Son front serré^ carré, s'évidait vers les tempes, où pendaient de longues mèches de cheveux argentés. Ses yeux vifs étincelaient sous de gros sourcils d'un blond roux, et son nez courbé en bec d'aigle donnait à son visage une expression d'opiniâtreté. Ce qui frappait le plus les regards, en lui, c'était sa longue barbe, annelée et
toute blanche, qui s'évasait en éventail et dont la molle toison descendait au milieu de sa poitrine. Il avait toujours eu grand soin de cette barbe; elle était extrêmement fine et douce, et il la caressait de sa main en méditant et en causant. Une balafre partageait en deux sa joue gauche : un trou de balle s'enfonçait à côté, avec un gros pU violet; il lui manquait deux doigts à la main droite; son corps était comme déchiqueté de blessures ; si on eût pu le voir tout nu, il aurait fait peur.
Le comte portait invariablement, en toute saison le même costume : un habit noir trés-ample, boutonné sur sa poitrine, laissait passer, en bas, le bord d'un gilet de piqué blanc. Jamais il ne couvrait de gants ses mains velues et noueuses. Son pantalon, étroit et court, accusait ses genoux énormes. Il avait de longs pieds, chaussés de gros souliers sur lesquels des guêtres de drap s'avançaient en pointe. Il ne portait ni bijoux ni décorations. Un air de netteté, de propreté, assez rare chez les vieillards, donnait un lustre particulier à toute sa personne. Enfin, il y avait dans son costume quelque chose de correct qui rappelait les habitudes delà vie militaire. Les soldats qui le rencontraient dans la rue se retournaient pour le voir passer. Us sentaient en lui un des leurs.
Après être resté quelque temps silencieux entre le jeune homme et sa femme, le comte dit tout à coup :
— Wanda, ma chère enfant, nous nous sommes conduits en étourdis depuis un an. Aujourd'hui, nous pourrions mépriser les ordres du Moskal S si nous avions
* Moskal, expression de haine par laquelle les Polonais désignent les Moscovites.
98 UN DÉBUT A L'OPÉRi.
montré plus de sagesse. Croiriez-vous, dit-il au vicomte, que ma femme a dépen ôé près d'un million cette année pour secourir nos compatriotes ?
Saint-Bertrand, quand il voulait défendre le secret de sa pensée, soit qu'on l'interrogeât directement, soit qu'on sollicitât son opinion, se servait invariablement d'un mot qui n'exprimait que la surprise..
— Vraiment ? dit-il.
Mais, cette fois, en prononçant ce mot, il ne put s'empêcher de regarder la comtesse.
La comtesse avait le visage empourpré de la racine des cheveux à la base du cou. Son regard rencontra celui du vicomte et une teinte encore plus foncée s'étendit sur sa face.
Pour lui, il avait l'air d'un homme qui sent approcher un danger et se tient sur ses gardes.
Le million que regrettait le comte Ladislas n'avait-il point passé tout entier entre les mains des réfugiés ? La rougeur de la comtesse le faisait supposer. Cependant, il lui fallait trouver quelque chose pour se défendre.
— Us sont si malheureux ! balbutia -t-elle. Saint-Bertrand baissa les yeux. Sentait-il ce que souffrait la comtesse?
— Certainement, ils sont malheureux, dit le comte. Mais nous aurions peut-être mieux servi notre cause, qui est la leur, en abandonnant nos terres à nos ennemis et en restant en France. Maintenant, nous ne pouvons plus le faiie Je viens de chez Laffilte, notre banquier. Nous n'avons plus chez lui qu'une somme ins'gnifiante. Nos économies de quinze ann^ • c:*;^'" .ootusées. Il lous faut donc abso-
Jument retourner là-bas ; et Dieu sait ce qui nous attend à notre arrivée !
— Ladislas, dit la comtesse, j'ai eu tort. Je vous prie de me pardonner.
Saint-Bertrand fronça les sourcils. Chacune des paroles qu'il entendait lui traversait le cœur comme une lame de couteau. Maintenant, à la consternation que l'annonce du départ de Wanda avait fait naître en lui, succédait une sourde colère. Et, comme s'il Teût rendue responsable d'une secrète humiliation, les regards qu'il attachait sur elle, à la dérobée, étaient pleins de haine.
— Eh ! Wanda, s'écria le comte, ce que j'en dis, ce n'est pas pour vous affliger, mon enfant. Vous pouvez bien, si vous voulez, dépenser notre dernier rouble pour satisfaire à vos caprices. Est-ce que je tiens à l'arginl? Notre fortune ne provient-elle pas devons, d'ailleurs? Je ne tiens qu'à vous voir heureuse, et je crains que vous ne soyez tourmentée au pays. Mais ne parlons plus de cela. Dieu est grand ; il nous protégera comme il a toujours fait jusqu'ici.
— Amen! dit mentalement la con)tesse.
Saint-Bertrand, pour détourner cette conversation qui
Fobsédait, demanda au comte quelques détails sur la situation de la Pologne. Le comte fut étonné de trouver le jeune homme si bien instruit des affaires de son pays, et, l'interrompant tout à coup :
— Vous l'avez donc mis au courant? dcmand||Kil à sa femme.
Puis, sans attendre sa répoire :
— Vous avez bien fait, ajoula-l-.
Cependant la comtesse avait terminé le triage de ses lettres. Elle les passa en revue de nouveau, les classa, puis les renferma toutes dans le portefeuille.
— Qu'avez-vous décidé à l'égard de ces lettres? demanda son mari.
— Rien encore. Je suis très-embarrassée, répondit-elle. Le comte se tourna vers Saint-Bertrand.
— Vous comprenez, lui dit-il, que nous ne pouvons emporter ces lettres avec nous. La première chose que fera la police, au pays, sera de nous fouiller des pieds à la tête. Le moindre chiffon de papier lui sera suspect. Nous sommes donc obligés de confier ce portefeuille à une personne dont nous soyons aussi sûrs que de nousmêmes. Il s'écoulera peut-être plusieurs années avant que nous puissions revenir en France. Nous ne savons qui choisir pour lui confier ce dépôt.
— Que ne vous adressez-vous à l'un de vos compatriotes? dit Saint-Bertrand.
— Nous y avons pensé, répondit le comte; mais... La comtesse l'interrompit :
— Il y a des difficultés.
— Des difficultés ? fit Saint-Bertrand.
— Oui.
— Lesquelles donc?
— Voici, répondit le comte. Nous ne pouvons choisir un Polonais de passage, comme nous, à Paris. Tôt ou tard, il lui faudra quitter la France. Que ferait-il de ces papiers?
— C'est juste, observa Saint-Bertrand.
— Notre choix est donc limité, continua le comte, aux seuls exilés. Eh bien, il y a parmi eux un très-grand
LES ADIEUX DE LA COMTESSE WANDA. lOî
nombre de braves gens qui se feraient plutôt couper en morceaux que de nous trahir ; mais ils peuvent mourir pendant notre absence, et la confiance que nous avons en eux ne s'étend pas à leurs héritiers.
Saint-Bertrand hocha la tête en homme qui n'est pas convaincu de la justesse de l'argument qu'il vient d'entendre.
— Mon cher ami, reprit le comte, songez qu'il y a parmi nos réfugiés bien des gens qui jadis étaient possesseurs d'immenses fortunes, et qui meurent littéralement de faim aujourd'hui. A Dieu ne plaise que je soupçonne la loyauté d'aucun de ces martyrs. Mais leurs enfants ou leurs neveux, qui ne connaissent pas le pays, qui, chaque jour, sont aux prises avec les expédients de la misère, ne peuvent-ils être tentés, dans une heure funeste ? Vous ne savez ce que c'est que la faim? Je l'ai connue, moi. C'est une chose cruelle. A la rigueur, on peut, quand on est homme et qu'on a confiance en Dieu, supporter ses déchirements. Mais voir les êtres qu'on aime le plus au monde : une femme, des enfants, se débattre contre elle... il n'est pas de supphce comparable à celui-là. Alors, tout disparaît devant une idée fixe : faire cesser ce supphce. Le faire cesser sur-le-champ, à tout prix. L'homme n'a plus d'honneur, de conscience, de jugement, de réflexion; il n'a plus qu'un viscère affamé qui se tord dans sa poitrine, et des dents qui déchireraient le fer, si le fer pouvait apaiser la rage de ses dents. L'homme n'est plus un homme, il est une bête farouche. Alors, si on le prend dans cet état de folie, si on lui dit : « Je t'apporte nonseulement l'apaisement de ta faim, mais la garantie que
tu ne connaîtras plus la faim, mais tontes les douceurs de la vie : la fortune, une fortune qui est tienne, qu'on a confisquée à ta famille!...» que voulez-vous qu'il fasse? 11 cède. On trouve le courage de se tuer pour échapper au déshonneur. Où trouver celui d'étouffer ses enfants?
— N'est-il pas des exilés qui soient à l'abri de la misère? demanda Saint-Bertrand.
— Si fait. Mais, encore une fois, ils peuvent mourir, et leurs héritiers peuvent être mal conseillés par l'ambition, la haine... que sais-je? le mal du pays. Tout peuple a son écume qui ne monte pas toujours des couches les plus basses. Les soldats n'ont jamais trahi Napoléon; mais, lisez ses Mémoires. Vous verrez ce qu'il dit de quelquesuns de ses généraux.
— Ainsi, dit Saint-Bertrand, il en est parmi vous qui sont ralliés à la Russie?
— lïélas ! oui, répondit le comte, et ce sont eux qui ont le moins de pitié dans le cœur.
Il y eut alors un nouveau silence. Saint Bertrand, satisfait du nouveau tour qu'il avait fait prendre à la conversation, et songeant, à part lui, que le comte devait moins redouter une trahison que la ruine de son influence polilique, s'il confiait ses paniers à l'un de ses compatriotes, continuait à hocher la tête; la comtesse le regardait.
— A votre place, je détruirais ces papiers, dil-il enfin.
— Cela n'est pas possible ! ce serait vouloir tout abandonner ! s'écria la comtesse.
— Alors... je suis aussi embarrassé que vous, dit Saint- Bertrand,
Le comte, depuis quelques instants, paraissait naéditer profondément. Il appuyait une de ses mains fermée sur son genou ; de l'autre, il tourmentait sa barbe blanche. Une idée était née dans son esprit, et il l'examinait sous toutes ses faces. Pour cette âme loyale, le seul homme qui ^le pouvait le trahir, c'était celui qui se tenait assis à son côté. De sa part, une trahison eût été quelque chose de plus qu'un crime : une action extrahumaine, inconnue jusqu'alors et innomée. Brutus frappant César avait un prétexte. Saint-Bertrand assassinant la comtesse Wanda, cela n'entrait pas dans l'ordre logique des choses les plus hideuses de ce monde. Les yeux du comte eussent été témoins de cette action, qu'il aurait arraché ses yeux.
Cependant, comme il ne prenait jamais une détermination sans la soumettre à sa femme, il lui fit part de son projet en se servant de sa langue natale, afin de ménager la susceptibilité de Saint-Bertrand. La comtesse, en écoutant son mari, parut surprise. Puis elle regarda le jeune homme, qui semblait ne pas se douter de ce qu'on disait. Elle promena ses yeux complaisamment sur ses traits si fins et si purs; se méfiant de sa tendresse, elle interrogea ce front qui lui parut, alors, — comme toujours, et plus que jamais, — le réceptacle vivant d'un noble esprit Enfin, joignant les mains, comme si elle eût voulu, mentalement, lui demander pardon — non d'avoir douté de lui, mais d'avoir hésité une seconde dans l'appréciation qu'elle avait faite de son caractère, — elle se tourna vers son mari et lui dit :
— Vous avez raison.
La langue polonaise est une langue commode pour les initiés, en ce sens que, nul étranger ne s'avisant jamais de l'apprendre, elle n'est alors entendue que des Slaves. Le comte et la comtesse se croyaient donc bien sûrs de n'avoir pas été compris de Saint-Bertrand. Ils se trompaient. Le vicomte, avec son intelligence native, n'avait^pu, depuis près d'un an, assister à maintes discussions sans retenir quelques mots de l'idiome dont on se servait à tout propos devant lui. Aussi, quoiqu'il n'eût pas été capable de traduire littéralement la phrase que le comte avait adressée à sa femme, en avait-il, du moins, saisi le sens. Il n'en laissa rien voir; mais, quand le comte ouvrit la bouche pour lui proposer d'accepter le dépôt des lettres, il le trouva préparé.
— Quoi! moi? s'écria-t-il en montrant une sorte d'effroi qui, pour être joué, impressionna cependant ses auditeurs. — Vous voulez me confier ces papiers?
— Pourquoi pas? demanda le comte.
— Mais... c'est bien grave!
— ■ Aussi ma femme et moi vous le demandons comme un service.
— Un service!... Sans doute, je serais trop heureux de vous le rendre; mais... moi aussi, je puis mourir...
— Allons donc ! est-ce qu'on meurt à vingt-cinq ans?
— Mais très-bien.
— Écoutez, interrompit la comtesse. — Parmi tous nos amis, il en est un en qui nous avons une confiance absolue, et qui, à notre mort, doit continuer notre œuvre secrète. Malheureusement, il est en Italie avec sa famille, et ne rentrera pas en France avant six mois. Dans la pré-
vision d'un malheur qui pourrait arriver, à vous ou à nous, nous allons enfermer ce portefeuille dans un pli cacheté, et vous écrirez sur ce pli que les papiers qu'il renferme appartiennent et doivent être remis au comte Etienne Wolski. Mon mari, de son côté, lui écrira pour le prévenir de notre détermination et vous recommander à lui comme à un excellent ami qui pourra vous être utile.
Saint-Bertrand parut ébranlé.
— Vous êtes bien décidée? dit-il à la comtesse.
— Oui.
— Tant pis.
— Pourquoi, tant pis? demanda le comte.
— Parce que, maintenant, je ne vais plus oser quitter Paris, sortir de chez moi, ni dormir, de crainte que ces papiers ne me soient enlevés.
— Qui saura qu'ils vous sont confiés?
— Mais... quand ce ne serait que le comte Wolski, à qui vous allez l'écrire.
Le comte et la comtesse semblaient embarrassés.
— Il faut avoir confiance en lui ou en moi, dit alors Saint-Bertrand, et confier ce dépôt à lui ou à moi ; mais pas à tous deux. En toutes choses, je ne réponds que de moi-même.
— Que faire? demanda le comte à sa femme.
— Écrivez votre lettre pour le comte Wolski, dit Saint- Bertrand, mais ne la lui envoyez pas. Remettez-la-moi. Si cVst à vous qu'il arrive malheur, je la lui porterai moimême en même temps que le portefeuille; et, si c'est à moi, je ferai en sorte de lui faire tenir le tout par une
personne sûre, en temps utile. De cette façon, le comte connaîtra la nature du service que vous réclamez de lui, seulement et juste au moment nécessaire.
— Je vais écrire la lettre, dit le comte. Et il sortit.
Alors Saint-Bertrand se leva, et, pour la première fois de la soirée, il parut éprouver un secret contentement. Le sourire jouait sur ses lèvres pendant qu'il serrait les deux mains de la comtesse.
— Vous avez si bien fait, lui dit-il, que vous êtes enfin parvenue à m'enrôler dans la grande conspiration.
— Qui m'aime doit aimer mon pays, dit Wanda. Saint-Bertrand -s'inclina avec une sorte de déférence
affectueuse et baisa les belles mains qu'il tenait dans les siennes. Mais l'idée qui lui avait enfin remis la joie au cœur était peu désintéressée.
— Maintenant, se dit-il, j^ vous tiens par votre patriotisme, chère comtesse... Je suis donc bien certain de vous retrouver.
Il est une chose plus triste encore qu'une passion qui s'éteint, c'est une liaison brusquement dénouée par un événement imprévu. Le cœur qui aime est alors déchiré par une grande secousse. Se quitter quand la satiété est lentement venue remplacer la soif du désir, ne rompt chez deux amants que le fil de l'habitude. Ce fil n'est attaché qu'à la surface du cœur. 11 ne va pas au fond, là où, dans le foyer même delà vie, résident les sentiments impérieux qui font toute la vie pour les âmes affectueuses. Mais toucher du regard un regard aimé qui va disparaître, c'est le comble de la douleur pour une créature sensible. Wanda,
LES ADIEUX DE LA COMTESSE WANDA. i07
après une nuit dépensée dans la fébrile agitation des préparatifs du départ, quand l'aube grise des nuits d'hiver vint blanchir faiblement les rideaux de sa chambre, Wanda, fatiguée par la veille autant que par l'émotion, en regardant son feu éteint, vit en lui un sombre présage. Son mari essaya de la rassurer en lui disant que tout irait bien et qu'ils reviendraient. Elle secouait la tête et fermait ses beaux yeux rougis par les larmes. Son amant lui serrait les mains : elle répondait à peine à son étreinte. Cependant, au dernier instant, le comte ayant de nouveau quitif^ le boudoir pour donner un ordre, elle rassembla les lam^ beaux épars de son courage et dit à celui qu'elle aimait en ce moment surtout plus qu'elle-même :
— Peut-être nous reverrons-nous. — Tout est possible à Dieu, mais je ne Fespère plus. Quoi qu'il t'arrive, rappelle-toi toujours qu'une fois, au moins, dans ta vie, tu as é'ié aimé autant que peut l'être une créature humaine, vouée à toutes les vicissitudes de l'existence et finalement à la mort. Ce noble but vers lequel tendent instinctivement les âmes élevées : être tout pour une autre âme, tu l'as atteint, tu l'as gardé pendant un an, et, tant qu'un souffle passera sur mes lèvres, glacées parla douleur aujourd'hui, tu régneras sur mon cœur, seul ; et rien jamais ne troublera la sérénité de l'aiïeclion que je t'ai domiée et qui est la meilleure part de moi-même. Suis ta desîinéo. Si Dieu m'exauce, elle sera heureuse. Puisse-t-il — car il faut une compensation à toute chose — puisse-t-il me faire payer ton bonheur! Les maux qu'il t'épargnera, avec joie je les subirai. Tu es mon seul amour, amour condamnable sans doute, mais qui a son excuse dans son
ampleur et dans la faiblesse humaine. J'aurais voulu mettre d'-accord mon devoir et ma passion, mais je ne l'ai pu. Maintenant, un dernier mot. Nous t'avons fait le dépositaire de notre honneur, de plus que noire honneur : de l'espoir d'un peuple. Garde avec rehgion le dépôt qui t'est confié. S'il faut mourir pour le défendre, sache mourir. Là, reprit-elle en plaçant la main sur son cœur, là tu as été aimé i là, tu seras pleuré.
Touchante emphase de la passion ! Wanda, en s'exprimant ainsi, au moment suprême des adieux, essayait de se hausser au-dessus d'elle-même pour faire passer toute son âme dans ses paroles. En regardant le visage impassible du jeune homme qui se tenait devant elle, elle y cherchait une douleur égale à la sienne. Hélas ! comme il arrive le plus souvent ici-bas, elle était seule à souffrir et seule à aimer. Aimer encore !... Heureuse et fière eût-elle été si elle avait aimé un homme qui fût digne d'elle. Mais, en elle-même, au plus profond de son être, cet œil intérieur que n'a jamais rencontré le scalpel du chirurgien, qui existe cependant et qu'on nomme la conscience, lur montrait que son départ ne déchirait que son cœur, et, d^ toutes les douleurs qui s'étaient jamais révélées à l'âme de Wanda, celle-là, certes, était la plus grande.
La comtesse partit. Barberine dansa trois fois en huit jours, et son succès se consolida.
Saint-Bertrand, depuis le soir de la représentation des débuts, ne se montrait plus à l'Opéra. Il n'en pensait ipas moins à Barberine. Mais, chez un homme tel que lui, le désir, si grand qu'il fût, devait céder toujours au calcul; et le calcul lui disait que, pour réussir, il fallait avant tout que personne, et surtout l'imprésario, ne se doutât de son désir. Le départ de la comtesse qui lui était apparu d'abord comme un désastre, puis qu'il avait si facilement accepté, avait eu pour premier effet de lui rendre sa liberté d'action. Mais la comtesse ne fût- elle pas partie, qu'il aurait fait en sorte de la reprendre. De même qu'un industriel poursuit en même temps plusieurs entreprises, et n'en garde pas moins sa sérénité, Saint-Bertrand, nouant simultanément plusieurs intrigues, savait conserver tout son sang-froid. Il connaissait à fond l'art de se délasser de l'affection d'une femme de quarante ans avec une plus jeune et plus belle. Qui savait, au surplus, ce qui se passait dans l'âme de Saint-Bertrand ? Saint -Bertrand lui-même, sans doute. Mais nul, autour de lui, ne le soupçonnail; car, s'il avait un grand nombre de relations j, et
110 UIN' DÉÇUT A L OPÉRA.
même quelques amis, il était assez expérimenté dans les choses du monde pour se passer de confidents.
Cependant, quoiqu'il eût obtenu tout ce qu'il pouvait désirer de la comtesse, il paraissait encore, et plus que jamais, tourmenté. Huit jours après celui des débuts de Barberine, assis devant une petite table, dans son cabinet de toilette, il comptait et recomptait une dizaine de billets de banque de mille francs, comme s'il eût espéré voir leur nombre augmenter par le froissement; et parfois, détournant les yeux, il promenait ses regards autour de lui, et les arrêtait, en hésitant, sur un costume de déguisement, trèS'riche, déposé sur un canapé, au fond de la pièce. Tout à coup, comme si quelque résolution eût été enfin arrêtée dans son esprit, il jeta les billets au fond d'un tiroir, se leva, fit quelques pas au hasard, et dit en hochant la tête et s'arrêtant au milieu de la chambre :
• — C'est une chance! certainement, on jouera cette nuit chez de Perche !
Le soir étant venu, il sortit pour aller dîner, puis rentra, et, vers dix heures, il sonna son domestique et lui dit de l'habiller.
Mais les événements qui devaient se passer au bal costumé où le vicomte de Saint-Bertrand allait se rendre sont trop importants pour que nous ne remontions pas à leur cause.
Le comte de Perche, jeune désœuvré de vingt-huit ans, qui possédait une belle fortune, habitait un hôtel situé à l'angle du faubourg Saint-Honoré et de la rue du Cotisée,. Il aimait le plaisir et ne tenait point à l'argent. Sa maison était donc le lieu de réunion habituel des femmes qui ne
PLAISIRS DU BAL. ^ ill
doivent compte à personne de leurs actions, et des jeunes gens à la mode.
Ce soir-là, afin d'employer agréablement le montant d'un pari récemment gagné, il donnait un raoïit à ses intimes. Il avait convié les courtisanes les plus renommées pouî leur beauté. On devait jouer, danser, souper. Le travestissement avait été rigoureusement imposé aux invités, a minuit, les salons étaient déjà pleins de monde, et les cochers, attendant leurs maîtres, se chauffaient dans la rue autour de grands feux. Bien qu'on fût à la fin du mois de mars, il gelait. Le temps était clair. A chaque minute, les voitures arrivaient au grand trot devant la porte. Les invités mettaient pied à terre, enlevaient leur manteau dans le vestibule, et l'on entendait des éclats de rire tout le long du large escalier.
Il arriva que deux coupés, venant chacun d'une direction opposée, s'arrêtèrent en même temps entre les feux et la porte. Il y avait un homme seul dans chacun d'eux. Ils sautèrent sur la neige et pénétrèrent l'un derrière l'autre dans le vestibule. Le vestibule était plein de fleurs et très- éclairé. Les valets les ayant débarrassés de leurs manteaux, les deux nouveaux venus se regardèrent, mais sans se saluer. Le plus grand, qui pouvait avoir une trentaine d'années, portait le costume de capitan; une plume de coq peinte en rouge se dressait sur son tricorne; un manteau de couleur amadou tombait en larges plis sur ses éperons, et sa ceinture de cuir étoilée de boucles et d'ardillons soutenait la coquille percée à jour d'une longue rapière. L'autre était un petit jeune homme de mièvr. apparence qui ne comptait pas plus de vingt-trois ans;
mais il était impossible à persomie, ce soir-là, de porter un jugement sur son âge. Un costume de bouffon de cour dessinait ses formes menues, et un masque de velours blanc, surmonté d'un bonnet à grelots qu'illustraient deux longues oreilles d'âne, s'appliquait étroitement sur son visage.
Cependant, tandis que le capitan se hanchait, effilait sa moustache et prenait des poses emphatiques devant une psyché, dans le vestibule, le bouffon, demeuré à dix pas en arrière, le regardait en dessous, à la dérobée, avec une attention particulière. Ce grand diable aux yeux féroces paraissait exciter chez le petit homme un intérêt dont la nature n'avait rien d'agréable. Un moment, il promena les yeux autour de lui, hésita et fit quelques pas vers la porte. On eût dit qu'il cherchait un prétexte pour s'en aller. Mais de nouveaux venus pénétrèrent alors dans le vestibule. Le capitan, qui semblait décidément très-satisfait de son costume et de sa tournure, prit une pose extravagante et gravit les marches de l'escalier. L'autre, vraisemblablement rassuré par le masque qui couvrait ses traits, le suivit lentement, eraprenant soin d'affecter un dandinement qui déguisait un peu sa démarche.
Il n'y a guère de plus pénible situation, pour un homme impressionnable, que de se trouver dans un salon en présence d'un être détesté. Tout, alors, disparaît pour lui dans la foule. Si grande qu'elle soit, elle ne suffit point à lui cacher son ennemi. A chaque pas, il le retrouve. Le supplice qu'il éprouve est continuel, et sa durée finit par amener une sorte de vertige. La haine, comme l'abîme, est pleine de fascination.
Des deux hommes qui venaient de se rencontrer dans le vestibule du comte de Perche, ce n'était pas au capitan que pourrait s'appliquer cette réflexion. Jamais, lui si renfrogné d'habitude, on ne l'aurait cru capable d'une telle gaieté. Il trouvait des lazzi charmants pour toutes les femmes. Il serrait la main des hommes avec un air de. condescendance des plus affectueux. Tendu sur les jarrets, cambrant sa taille mince, la narine gonflée, l'œil phssé, il riait en montrant les dents, et la joie de son cœur passait sur ses lèvres. Cependant, un observateur attentif eût trouvé je ne sais quoi de sarcastique dans sa personne. Pour tout dire, il semblait heureux, mais heureux à la façon d'un renard qui vient de poser la patte sur une perdrix.
C'était le petit homme qui se sentait mal à son aise. Il ne pouvait détacher ses yeux de la haute taille du capitan.' Il avait beau lui tourner le dos, l'autre faisait un détour, et il le retrouvait en face. En vain il s'en allait dans les coins, se perdait dans les groupes de danseurs, penchait ses longues oreilles d'âne au milieu des têtes inchnées sur la table de baccara, s'asseyait, contournait les buffets où l'on avait entassé des pyramides de fruits et de massepains parmi les fleurs; toujours il revoyait ces yeux gris, cette longue moustache en croc et ce front de bélier empreint de mahce. Alors il se roidissait, portait les mains à son masque, pivotait sur les talons; mais son cœur se serrait et la sueur baignait ses membres. « M'aurait-il reconnu? » se disait-il. Quiconque l'eût observé — à voir sa contenance, que le ridicule de son costume rendait d'autant plus lamentable — l'eût pris en pitié.
Disons tout de suite que le jeune homme caché sous le déguisement de bouffon était le prince Rogatchef. Depuis un an, grâce à la mort de son père, il possédait une de ces fortunes qui malheureusement se font de plus en plus rares, et dont les revenus se chiffrent par millions. Huit jours avant le bal, il avait enlevé la maîtresse du capitan. Le capitan, qui n'était autre que le major Carpentier, un brutal qui se signala par sa cruauté en Afrique, avait dit qu'il se vengerait. Cet homme était doué d'une bravoure froide et maniait l'épée à merveille. Le prince le savait.
Vainement il avait renvoyé la femme et fait dire au major, par un ami commun, qu'en la prenant il ignorait leur liaison. Le major répondit : Bo7i! puis il se tordit la moustache. Dans sa langue de bretteur, cela voulait dire : Je n'en crois rien. Et depuis huit jours, avec le désir de lui chercher une querelle d'Allemand, il pourchassait le petit prince : au théâtre, au club, sur le boulevard, au bois de Boulogne, partout où l'on peut rencontrer un homme du monde à Paris. Mais il ne l'avait aperçu nulle part. Le prince se faisait invisible. Cependant, le huitième jour, son mauvais génie Famena au raout du comte de Perche.
Il y eut un moment, dans la soirée, où il reprit un peu de calme. Une idée lui était venue. Jusqu'alors, se sachant menacé d'un affront public, il s'était éperdument demandé quel serait cet affront. Il y a plusieurs manières d'insulter un homme, et, si tout homme d'honneur frémit à la pensée d'une insulte, il y en a de telles, qu'elles lui semblent presque supportables, et d'autres
dont la seule idée lui glace le sang. Le prince, après une heure d'affaissement, se dit qu'il en serait peut-être quitte pour un mot offensant ; puis il prit la subite résolution de ne pas l'attendre. 11 voulut quitter le bal et se sauver en Russie dès le lendemain; l'officier, retenu à Paris par son service ne pourrait l'y suivre. Le prince était dans un petit salon, auprès de la porte, quand il fit cette réflexion.
Il n'y avait dans ce salon qu'un seul groupe de femmes et de jeunes gens assis, qui riaient en devisant à voix basse. Le prince crut qu'ils parlaient de lui — il se trom-, pait — et, feignant de ne pas les voir, il gagna la porte. 11 la touchait. Déjà sa main étendue effleurait la lourde tenture de tapisserie, lorsque cette tenture, soulevée de l'autre côté, s'écarta, et derrière apparut la tète du major, surmontée de sa plume de coq. Les deux hommes, l'un masqué, l'autre à visage découvert, un poing appuyé sur k hanche, se trouvèrent donc face à face, et si près, que leurs haleines pouvaient se confondre. Ils échangèrent un regard. Ce fut l'affaire d'une seconde. Le prince voulut passer.
Alors, se rangeant, mais en souriant, et avec l'air le plus aimable, rofficier démasqua la porte. Le prince fit un pas, puis un autre, en s'effaçant.
La terreur paralysait ses idées.
Il craignait que son ennemi ne lui arrachât son masque. Comment éviter cet affront? Il passa vite. L'officier souriait toujours, mais il n'avait pas bougé. Le prince traversa l'antichambre et tourna le bouton de la porte de l'escalier. Mais cette porte résista. Elle était
fermée à double tour, et il n'y avait pas de clef dans la serrure.
Il demanda qui avait fermé cette porte. On lui dit que c'était le maître du logis. Le comte de Perche, en agissant ainsi, avait simplement voulu garder jusqu'au jour tous ses invités ; mais le prince pensa qu'il était de connivence avec le major. Il rentra dans le grand salon où l'on dansait, ne sachant où aller, avec la vague intention de sauter par une fenêtre. L'éclat du bal, le tourbillonnement des danseurs, le bruit de la musique l'assourdissaient, pas assez, cependant, pour l'empêcher d'entendre derrière lui une sorte de murmure ressemblant fort à un ricanement, et qui lui agaçait les nerfs. C'était le major qui riait et parlait tout seul, prenant son plaisir à sa manière. De guerre lasse, le prince allait faire ce que tout autre, doué d'un tempérament moins pusillanime, eut fait depuis longtemps à sa place, c'est-à-dire sommer son persécuteur de s'éloigner, lorsqu'un incident imprévu lui offrit un secours inespéré, dont il profita avec 'a présence d'esprit que la peur n'exclut pas toujours.
Au moment où le major, dans l'intention de lier conversation avec le bouffon, s'avançait vers lui, chapeau bas et la bouche en cœur, une femme qui passait lui saisit le bras et lui dit quelques mots à l'oreille. Le major ne détourna les yeux qu'un instant, mais cet instant suffit à sa victime pour se dérober dans la foule. Avisant sur une banquette un masque noir et un domino de même couleur, qu'un gros homme venait d'y déposer pour s'asseoir à la table du jeu, il s'en saisit, et, se retirant à l'abri du battant d une porte, il arracha son masque et son bon-
net de fou, leur substitua le loup de velours noir, et endossa la robe de satin, qui, ayant été faite pour un homme de grande taille, couvrit en entier son costume. 11 s'ensuivit que le major, étant enfin parvenu à se délivrer de la femme qui l'avait accosté, poussant le battant de la porte, ne trouva, au lieu du bouffon qu'il cherchait, qu'un doniino qui lui barrait le passage. Dans sa hâte, il le-coudoya, et, s'élançant dans le salon, il le laissa derrière lui. Le prince ne demandait point autre chose. Enchanté d'être enfin déhvré de son persécuteur, il s'assit, ou plutôt se laissa tomber sur un fauteuil.
Cependant, au milieu du salon où s'était retiré le prince, se dressait la table de baccara. Une vingtaine d'hommes et de femmes se pressaient autour, commodément assis sur de larges sièges, et la foule des allants et des venants s'entassait en chuchotant derrière eux. On entendait retentir des cris dans ce groupe, et le bruit des pièces d'or s'y mêlait. Là aussi s'ébauchaient les éléments d'un drame. Le banquier — celui qu'on appelle ainsi au ieu debaccara, parce qu'il tient les enjeux contre tous — était un de ces hommes épais, exhilarants, surexpansifs, qui ont le privilège d'assommer de leur gaieté tous ceux qui les approchent. 11 portait un costume de marquis, et ce costume lui allait à peu près aussi bien qu'une veste à la hussarde au dos d'un caniche. Une perruque, posée de travers, descendait au niveau de ses sourcils, et, n'ayant pas voulu raser ses énormes favoris, il les avait, tant bien que mal, dissimulés sous une couche de poudre blanche. Son gilet de satin bleu, brodé d'or, scintillait sur sa bedaine à chaque effort qu'il faisait en
riant, car il était fort gai; étant favorisé par les cartes; et, remuant, soufflant, suant, criant, avec sa face en groin de porc, sa lèvre rouge et ses y-eux vairons, il offrait aux regards de tous l'image haïssable d'un homme peu intéressant et parfaitement heureux. Toutes les femmes qui l'entouraient l'accablaient de compliments et de caresses.
11 suffisait de porter les yeux sur le personnage assis immédiatement en face de lui pour rencontrer un type qui faisait avec le sien une opposition éloquente. Autant le faux marquis représentait la réunion des bas instincts et des grossiers appétits de la race humaine, autant son adversaire semblait en personnifier la distinction. Autant le premier était laid, bruyant, repoussant, ridicule; autant le second était calme, beau, jeune, attrayant. Si ce n'avaient été certaines contractions de ses lèvres et je ne sais quelle étrange expression de ses yeux, on aurait pu jurer que la nature avait doté ce jeune homme de ses dons les plus rares. Le lecteur a déjà reconnu le vicomte de Saint-Bertrand. Il portait un costume de mignon trésélégant et très-exact. Ses cheveux bruns frisotés au petit fer se dressaient autour de son front bien modelé, des boutons de diamant étincelaient à la base de ses oreilles, sa fine moustache agréablement tire-bouchonnée découvrait ses lèvres, et sa tête petite, expressive, sérieuse et spirituelle émergeait gracieusement de la fraise à confusion qui serrait son cou blanc et potelé, comme une belle fleur du milieu de son caUce.
Au moment où le petit prince, étant enfin parvenu à se soustraire i la poursuite du major, s'assit dans le salon
du jeu, l'attention de la galerie était grandement excitée; car Saint-Bertrand perdait coup sur coup, depuis une' demi-heure, et l'horrible banquier raflait toutes les mises. Aussi beuglait-il comme un veau.
— Encore à moi, mon beau vicomte ! disait-il à son adversaire en allongeant la main — une main d'usurier, courte et grasse -^ pour recevoir son enjeu. — Quoi ! vous vous en allez ? ajouta-t-il en voyant le vicomte se lever.
— Mais... je n'ai plus d'argent, répondit l'autre en souriant d'un air contraint.
— Qu'est-ce que cela fait? Je vous en prêterai.
— Non, merci.
— Voyons, voyons, il faut pourtant que je vous fasse rattraper les dix mille francs que vous avez perdus. Tenez, si vous voulez, je vous joue ces dix mille francs en un coup, sur parole.
— Non, non. Je n'ai pas de chance aujourd'hui. Je perdrais.
— Ah! bah ! voyons, ne vous en allez pas ainsi. Que pourrions-nous jouer?... Eh ! vicomte, une idée ! Je vous joue cette chaîne que vous portez au cou.
— Quoi! ma chaîne?
— Oui, ce sera très-original. Combien vaut-elle?
— Mais... elle m'a coûté mille écus.
— Eh bien, mon bon ami, voici trois billets de mille francs que je mets au jeu contre votre chaîne. Asseyezvous.
Le vicomte hésita, puis il reprit son siège.
— Soit ! dit-il.
Le marquis distribua les cartes en éclatant de rire. Il "triait :
— Sommes-nous assez moyen âge ! et Robert le Diable î Vous allez voir, ajouta-t-il en se tournant vers la galerie, que je vais lui gagner sa chaîne.
Le vicomte souleva ses cartes.
— Dix! dit-il assez tristement.
-r- Neuf! hurla le banquier. — A moi le joujou ! Le vicomte détacha sa chaîne et la lui jeta. Puis il fit mine encore de se lever.
— Attendez donc ! cria son bruyant adversaire. Diable! on ne vous a jamais vu plus prudent que ce soir. Voyons, je vous joue maintenant ces deux jolis boutons de diamant qui pendent à vos oreilles.
— Quoi ! mes boutons?
— 'Oui, vos boutons. Que valent-ils?
— Six mille francs.
— Va pour six mille francs. Les voici.
Les cartes étant distribuées, le banquier regarda celles qu'il avait placées devant lui, puis il prit un air sérieux et dit au vicomte :
— En demandez-vous ?
— Non. J'ai cinq.
— Et moi, j'ai six ! Passez-moi les boucles d'oreiil?s.
— A moi la banque ! dit alors le vicomte d'un air résolu.
Et, détachant ses diamants, il les jeta sur la table, [ uis il rafla toutes les cartes.
Cependant, tout en les mêlant, on le vit regarder autour de lui avec une sorte d'inquielude.
— Que mettez-vous en banque, Arthur? dit une femme assise auprès de lui.
— Mais... si vous voulez bien recevoir des bons... car je n'ai plus d'argent sur moi... je tiendrai tous les enjeux.
— Ça va ! ça va ! dit le marquis.
Deux joueurs, des gens expérimentés qui connaissaient les inconvénients de risquer de l'argent contre une parole, clignèrent de l'œil et se levèrent; mais le vicomte n'y fit aucune attention.
— Approchez-vous, messieurs, mesdames, disait le marquis en accrochant les boutons de diamant à ses oreilles velues, — vous allez assister à la taille de M. le vicomte de Saint-Bertrand.
— Quel charmant homme ! dit le vicomte entre ses dents.
Et, se penchant vers sa voisine :
— Chère Anna, voulez-vous couper? lui dit-il.
— Volontiers, répondit la jeune femme; mais je n'ai pas la veine ce soir. Je vous porterai malheur.
La prédiction d'Anna s'accompht en cinq minutes. Une sorte de silence relatif se fit d'abord autour de la table du jeu. Le marquis même ne riait plus. Puis on vit la plupart des joueurs se lever les uns après les autres. Le vicomte se leva le dernier; il était pâle et passait la main sur son front.
— Avez-vous donc beaucoup perdu? lui dit le maître de la maison.
— Une centaine de mille francs, mon cher.
Tout le monde tournâtes yeux sur lui; mais l'attention générale fut bientôt distraite par le bruit d'un colloque.
Le masque noir et le domino dont le prince s'était emparé appartenaient au joueur qui portait le costume de marquis, et, ne les troi .ant plus sur la banquette où il les avait déposés, ce dernier les réclamait à grands cris. Le prince, en ce moment, était auprès de lui, écoutant les quelques mots échangés entre Saint-Bertrand et le comte de Perche. Le marquis lui toucha le bras, se mit à rire fit, soulevant le bord du domino, il découvrit les chausses du bouffon.
— Allons, monsieur, s'écria-t-il, la farce est bonne ; mais rendez-moi mon domino, car je veux intriguer les dames.
Le prince essaya de payer d'audace.
— Ce domino n'est point à vous, dit-il en déguisant sa voix.
— Ah bah! voyez-vous ça ! Et à qui donc est-il?
— A moi, monsieur, dit un nouveau venu qui n'était autre que le major Carpentier.
En apercevant les chausses du bouffon, il avait deviné son stratagème.
— C'est moi, ajouta-t-il, qui ai prêté ce domino à monsieur.
— Vous?
— Moi.
Le marquis se gratta le bout du nez.
— J'aurais pourtant juré que c'était le mien.
— Vous auriez fait un faux serment. Au surplus, ajouta-t-il, si vous voulez me suivre de ce côté, je m'en vais vous donner des preuves.
Ce disant, il fit un salut au prince, puis il lui offrit le
bras galamment, et, prenant le marquis par la main, il l'entraîna dans l'embrasure d'une fenêtre. Le prince, qui ne comprenait rien à la conduite de son ennemi, n'osant pas résister, se laissait faire. Quand ils furent éloignés de la foule qui entourait le vicomte de Saint-Bertrand, le major dit au marquis :
— Monsieur, je vous prie d'abord de vouloir bien agréer mes excuses. Je vous ai fait tout à l'heure un petit men^ songe, mais j'y étais obligé. Ce domino est bien à vous. Monsieur Ta pris, mais il ne peut vous le rendre ; ou, si vous l'aimez mieux, il désire vivement le garder. Je joins mes instances aux siennes. J'espère que vous serez assez aimable pour le lui laisser toute la nuit.
Le marquis projetait ses gros yeux devant lui comme un crapaud qui se sent le dos pris sous le pied d'un passant.
— Je le veux bien, dit-il enfin; mais dites-moi pour quel motif. . .
— Eh! monsieur, interrompit le major, ne voyez- vous donc pas qu'il y a un secret des plus graves au fond de tout ceci? Voyons, vous voulez tout savoir? Eh bien, monsieur a intérêt, le plus grand intérêt, comprenez-vous ? à n'être pas reconnu. Son costume ne le déguisait pas suffisamment. Alors il a pris le vôtre.
Le prince se sentait défaillir.
— Mais, reprit le marquis, tout cela ne me dit pas...
— Eh! monsieur, n'abusez pas de la position d'une personne qui a droit à vos égards. Voyons, faut-il tout vous dire?
— Oui.
— Eh bien, monsieur... est une femme I Le prince fit un soubresaut de joie.
— Il ne m'a donc pas reconnu? se dit-il.
— Une femme ! fit le marquis. C'est différent. Madame, vous me ferez plaisir en conservant ce domino.
Et, en se retirant, il adressa au prince un grand salut, avec une grâce bestiale.
— Maintenant, ma belle dame, dit la major au petit prince en serrant amoureusement son bras sur son cœur, puisque, moi seul ici, j'ai deviné votre sexe, permettezmoi de vous servir de cavalier.
Le prince, stupéfait, moitié content, moitié fâché, s'inchna sans oser rien répondre.
En ce moment, le vicomte de Saint-Bertrand passa derrière eux.
IfiÉDISANCES
La partie de baccara qui coûta si cher au vicomte de Saint-Bertrand devint bientôt le sujet des conversations dans tout le bal. Les danseurs en parlaient en se trémoussant aux sons de l'orchestre; les joueurs, en suivant des yeux le va-et-vient des pièces d'or sur la table qui s'arron-
dissait devant eux; les désœuvrés, en s'allongeant sur les canapés aux côtés des femmes rieuses, les valets en dressant les plats du souper. La nouvelle de la ruine du jeune homme descendit en peu de temps jusque dans la rue; et plus d'un, parmi les malheureux qui se chauffaient au feu allumé pour les cochers, oubha un moment, en l'écoutant, de maudire le froid qui lui mordait les reins sous ses guenilles.
Mais c'était dans le petit salon situé auprès de la porte d'entrée, dont nous avons parlé déjà, que Févénement devait être le plus hardiment commenté. Là, sur les divans de satin, était réuni tout ce que la société du comte de Perche comptait de langues bien affilées. On y voyait un certain nombre de ces femmes que l'épaisseur de leur taille, ou les ravages prématurés de la couperose, ont à jamais exilées des contredanses, et qui se dédommagent du supphce de vieillir en dénigrant toute grâce et toute beauté. On en voyait aussi quelques autres auxquelles il avait suffi de naître avec un nez volumineux, un teint fleuri, de gros pieds, pour jouir des malsaines satisfactions d'un mauvais caractère. On y voyait enfin plusieurs de ces hommes qui, sans fortune, sans position, sans talent, sans esprit, trouvent encore le moyen de se faufiler partout, grâce aux attraits que comporte leur médiocrité bien constatée, et qui, n'étant pas tenus d'aimer leur prochain, mieux doué, le déchirent tout doucement, avec de petites dents venimeuses.
Le cercle était au grand complet ! Les jaloux, les envieux, les parasites, les pauvres honteux, les sans-cœur, les malades, les méchants de la société parisienne, étaient
rassemblés là, dans cette pièce isolée jusqu'où n'arrivaient pas les éclats joyeux de la fête. Chacun sifflait, raillait, dépréciait, vilipendait, débinait, mordait, aboyait, donnait son coup de langue ou son coup de dent, prêt à regimber contre toute allusion qui le touchait, même de loin, n'exemptant que lui seul du dénigrement universel, et peut-être, avec lui, ses plus proches voisins qui le secondaient dans sa rage. Il y avait là des danseuses encore jeunes, à qui restaient des traces de beauté, mais qui, ne pouvant plus marcher, affligées qu'elles étaient secrètement d'engorgements du genou, médisaient de Taglioni et d'Elssler ; des cantatrices frappées d'enrouement chronique qui parlaient mal de la Malibran; des pleutres qui se seraient fait fouetter pour un écu et diffamaient les gens de Bourse; des beaux fils qui flétrissaient la passion du lucre et songeaient tristement à la belle santé de leur père. Et vous y étiez aussi, ou du moins quelques-uns d'entre vous y étaient, aimables et charmants tartufes de vertu ! Et vous chiffonniez la toilette des femmes, en déblatérant contre la hcence des romans de mœurs !
— Avez-vous vu la figure de Saint-Bertrand ? disait un phthisique à poitrine défoncée, entre deux accès de toux.
— On dirait qu'il a bu du poison, répondait un roquentin qui avait manqué mourir huit jours auparavant d'une colique néphrétique.
— Où diable trouvera-t-il cent mille francs d'ici à demain?
— Ce n'est pas dans sa famille.
— N'aurait-il pas de famille?
— Je l'ignore. Ce que je sais, c'est qu'il n'en a pas de connue.
— D'où lui vient alors son titre de vicomte?
— Peut-être de son esprit inventif.
— Ah! ah! c'est bon ! Mais enfin d'où sort-il, ce gail- Lud-là?
— Personne ne le connaissait ici, Pan dernier. Un beau |our, il s'est trouvé installé en pleine société parisienne, comme s'il fût tombé de la lune. Cependant il n'arrivait que de Ilombourg. Je sais cela. J'y étais.
— Est-ce qu'il est Allemand?
— Non.
— C'est bizarre ! Croyez-vous qu'il payera les cent mille francs qu'il a perdus ?
=— Peut-être.
— Comment?
— S'il tient à les payer, il trouvera facilement à les emprunter.
— A qui?
— A... à la personne qui l'a rencontré à Ilombourg, où il jouait, qui l'a aimé à Ilombourg, l'a ramené de Ilombourg, et l'a lancé.
— Quelle est donc cette personne ?
— Faites donc l'enfant, mon cher ! cette personne est la comtesse Wanda.
— Quelle comtesse Wanda?
— Ah çà! d'où sortez-vous, monsieur? Vous n'êtes au courant de rien.
— Voyons, ne vous emportez pas. Dites-moi plutôt, entre nous, quelle est cette comtesse.
— Eh bien, c'est une grande dame qui veut du bien à Saint-Bertrand.
— On trouve donc encore de ces personnes-là ?
— 11 paraît.
— Et vous dites qu'elle a fait sa connaissance à Hombourg, comme cela, sans s'informer de ce qu'il était; qu'elle s'est mise à l'aimer tout de suite, et puis qu'elle l'a lancé dans la société de Paris ?
— Oh ! mon Dieu, oui.
— Ces femmes du Nord ! elles n'ont pas plus de retenue que des sauvages ! C'est honteux !
— Une Parisienne n'agirait point ainsi, n'est-ce pas ?
— Oh! non ! Et vous croyez qu'elle...? La! voyons, ne me faites pas d'histoires. Vous croyez qu'elle lui prêterait les cent mille francs dont il a besoin?
— Sans doute.
— Heureux homme !
— Vous dites?
— Je dis que je ne comprends pas qu'il les accepte.
— Dame ! c'est son affaire.
— Après tout , mieux vaut peut-être puiser dans la bourse de ses amis que de faire un troua la lune.
— Fi donc ! monsieur. Quels principes vous avez là ! Un homme entre deux âges, habillé d'un domino vert,
vint interrompre cette conversation. Celui-là avait la tête enfouie dans une haute cravate blanche, l'air flasque, les yeux morts, parlait avec une voix caverneuse, et passait généralement pour un homme Uen informé.
— De qui parliez-vous là, messieurs? demanda-t-il.
— Parbleu! de Saint-Bertrand, répondit le phthisique.
— Ah ! oui, je sais. Pauvre garçon !
— Pas si pauvre, puisqu'il a su se faire aimer d'une belle dame.
— Oh! une belle dame!... D'abord, elle est extrêmement laide ; elle a les cheveux jaunes, et une épaule visiblement plus haute que l'autre...
— Vous la connaissez donc?
— Beaucoup. Ensuite, je vous apprendrai une chose : c'est que, depuis huit jours, les amoureux sont séparés.
— Vraiment?
— Oui.
— Contez-nous donc ça.
— Je ne le puis. J'ai promis de garder le secret. Vous comprenez... Je vous dirai seulement que la comtesse est partie avec son mari, et qu'il n'est pas probable qu'elle revienne de sitôt en France.
— Mais..., s'il en est ainsi, je plains Saint-Bertrand.
— Moi aussi ! Et je plains surtout ses créanciers.
— Est-ce qu'il n'a rien à lui?
— Je ne sache pas qu'il ait jamais rien eu à lui.
— Bon!
— Comment, bon?
— A voir le train qu'il mène à Paris, je le croyais riche.
— Il mènerait moins grand train, s'il avait de la fortune ou un état.
— Vous êtes de bien mauvaises langues, dit un nouveau venu. Qu'est-ce que ce pauvre Saint-Bertrand vous a fait, pour que vous l'arrangiez de la sorte? C'est le meilleur garçon du monde, l'homme le plus poli, le plus obligeant. Il ne dit jamais de mal de personne. Jamais on ne
l'a YU s'occuper des affaires d'autrui. Il trouve des paroles aimables pour tous ceux qui rapprochent, et vous le déchirez tous trois, comme s'il était votre ennemi mortel.
— Mais nous ne le déchirons pas. Nous disons ce que tout le monde dit.
— Tout le monde?... D'abord tout le monde ne dit pas cela.
— Ah bon ! demandez. . .
— Eh bien, s'il en est ainsi, tout le monde est méchant, tout le monde est injuste, tout le monde a tort. Saint-Bertrand n'a peut-être pas de fortune, mais il a le talent de se créer des ressources.
— Mais nous ne disons point autre chose.
— Si fait! du moins vous paraissez lui attribuer des ressources blâmables; et il ne le mérite pas.
— Quelles sont donc ses ressources, selon vous?
— Je n'en sais rien. Saint-Bertrand est un être compliqué et très-mystérieux. Cependant je crois que, à l'exemple d'un grand nombre de jeunes gens, il vit un peu du jeu, un peu du maquignonnage, beaucoup des paris de course ; je suppose qu'il se rend utile à ceux dont il a besoin. Il est intelligent, il sait se renseigner. Tout cela rapporte gros à qui sait s'y prendre, aujourd'hui. Encore une fois, je n'affirme pas, je suppose; mais, quand je vois ce garçon, si bien élevé! si doux! si charmant ! qu'on accueille dans les meilleures maisons de Paris, je dis que je ne puis le soupçonner d'une action réprèheiisible.
— Au fait, vous avez peut-être raison.
— Qui s'est jamais plaint de lui? Qui jamais a dit de lui : « Il a mal agi avec moi ? » Personne. Eh bien, mon
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cher, s'il était ce que vous dites, tous ceux à qui il aurait fait tort l'accuseraient.
— Peuli !... peut-être pas.
— Qui les en empêcherait?
— Leur intérêt.
— Comment, leur intérêt?
— Evidemment, Saint-Bertrand est fin comme l'ambre. Il n'est pas de ces imprudents qui rompent en \isière à leurs créanciers. 11 sait qu'aujourd'hui don Juan, s'il n'était poli, se ferait coffrer par M. Dimanche. Il possède au plus haut degré l'art de manier les gens. 11 a de grosses dettes, mais pas de dettes criardes. Un million que Ton doit, ce/a vous pose; tandis qu'on est déshonoré, si l'on ne paye un millier de francs. De plus, Saint-Bertrand ne nie pas ses dettes. Il les reconnaît même, et par écrit.
« Ne dites pas de mal de moi, ne racontez pas mes affaires, dit-il aux impatients. Quelque jour, je ferai un beau mariage, et vous serez aussitôt désintéressés. Tandis que, si vous parlez, il ne me reste plus qu'à me brûler la cervelle.»
— Celte tactique est si habile, qu'elle pousse à le soutenir ceux qui seraient en position de l'accuser. Tenez, vous qui le défendez, je suis sûr qu'il vous doit de l'argent. Sans cela, vous parleriez de lui comme nous. Voyons, que vous doit-il?
— Rien.
— Oh ! si vous faites le discret !...
— Il ne me doit qu'une misère.
— Eh bien, vous défendez votre misère, mon cher monsieur.
Il y eut ici une explosion d'éclats de rire. Mais l'avocat de Saint-Bertrand ne se tenait pas pour battu.
— Vous penserez de lui ce que vous voudrez, dit-il aux rieurs, mais je ne démordrai pas de mon opinion.
Une jeune femme, vêtue d'un domino rose, qui avait écouté cette discussion en silence, se levant alors, s'éloigna, suspendue au bras d'un chroniqueur qui, depuis une demi-heure, lui débitait des madrigaux entremêlés de plaisanteries. Elle avait la taille exiguë d'une fée et la figure d'un fantoche. Son nez long, bossu et pointu, occupait la plus belle place de son visage ; ses yeux tout ronds étincelaient au-dessous de son front très-bombé; ses dents longues et blanches brillaient entre ses lèvres minces, et, avec ses petites mains, ses petits pieds, son corsage étranglé, sautillante, preste, mutine, elle semblait un hochequeue.
— Ces médisants ont tous raison, lui dit-elle ; mais nul d'entre eux ne connaît la vérité. Voulez-vous que je vous la dise?
— Sans doute ! fit l'autre; je tiens collection de vérités; c'est mon état.
— Eh bien, dit-elle en préparant sa phrase, car elle tenait à bien parler, se mêlant de littérature, et passant môme pour un peu bas bleu : — je vous apprendrai d'abord que j'ai un frère.
— Ah ! bah ! fit le railleur, vous avez un frère? C'est fort original,
— Qu'est-ce que vous trouvez d'original à cela?
— Allez toujours.
— Mon frère est caissier chez un agent de change.
MEDISANCES. 133
— Heureux homme !
— Vous dites ?
— Je dis : heureux homme. Mais contimiez.
— Mon frère est donc caissier chez un agent de change. II y a dix mois environ, son patron reçut de la comtesse Wanda l'ordre de conver'tir une somme de cinq cent mille francs en une inscription de rentes au porteur. Vous comprenez ?
— Fort bien.
— Il exécuta l'ordre. Mais, avant de remettre l'inscription à la comtesse, il consigna sur son registre, selon l'usage, le numéro de cette inscription. Ce numéro, par un hasard assez singulier, était des plus faciles à retenir.
— Quel était-il donc?
— 1,315. Deux mois après... Suivez-moi bien...
— Oui, oui.
— Deux mois après, donc, mon frère, ayant eu quelques difficultés avec son patron, le remercia, et, comme il est très-intelligent, il ne tarda pas à se placer chez un autre agent de change.
— Toujours en qualité de caissier?
— Oui. Or, le jour même de son entrée en fonctions, son nouveau patron fut chargé de vendre une inscription de vingt-cinq mille francs de rentes. Le chent qui avait donné cet ordre était M. de Saint-Bertrand. 11 vint luimême à la caisse pour livrer son inscription et recevoir ses cinq cent mille francs. Mon frère, nécessairement, consigna sur son registre le numéro de cette inscription. C'était le même que celui du titre livré à la comtesse Wanda.
— Le numéro 1 ,51 3 ?
— Oui.
Le chroniqueur regarda la petite femme avec surprise.
— Que concluez-vous de cela? dit-il enfin.
— Pardine ! j'en conclus que la comtesse Wanda avait simplement donné à ce vicomte un chiffon de papier de la valeur d'un demi-million.
— Quelles mœurs ! fit le chroniqueur. Où allons-nous , bon Dieu? Et dire, ajouta-t-il à part lui, que tant déjeunes gens, si intéressants, ne l'ont pas connue, celte comtesse ! — Mais alors, s'il en est ainsi, reprit-il à haute voix, ce Saint-Bertrand pourra payer les cent mille francs qu'il a perdus ce soir?
— Pas sûr ! pas sûr ! répondit la petite femme.
— Pourquoi?
— Parce que les cinq cent mille francs sortis de la caisse de l'agent de change ne tardèrent pas à y rentrer, petit à petit. Saint-Berlrand ne se contente pas de jouer au baccara. Il joue aussi à la Bourse...
— Aurait-il tout perdu, l'imbécile?
— Plus que tout! car il redoit une vingtaine de mille francs au patron de mon frère.
Le chroniqueur regarda de nouveau la petite femme. Il semblait déplorer, en même temps, la faiblesse de l'agent de change, qui avait fait crédit à Saint-Bertrand, et maudire la passion du jeu, qui fait faire aux jeunes gens tant de sottises.
Cependant, comme il ne manquait pas d'intelligence, il reprit : ;,c>'J
— Et cette bonne comtesse, connaît-elle l'emploi que le vicomte a fait des cinq cent mille francs?
— Cela n'est pas probable. Un jour, dans un beau mouvement de libéralité aristocratique, afin d'assurer l'avenir de son bien-aimé, elle a laissé tomber à ses pieds une fortune ; et il n'aura certes pas été se vanter de Tusage qu'il en a fait.
— Mais alors, si la comtesse est partie, le voilà donc Gros-Jean comme devant ?
— Oui.
— Eh bien, voulez-vous connaître mon opinion? Cela m'est absolument égal.
— A moi aussi, fit la petite femme.
Mais son air démentait ses paroles. Le chroniqueur, qui était physionomiste, s'en aperçut.
— Vous paraissez le connaître beaucoup, ce Saint- Bertrand, lui dit-il.
— Mais oui. Je le connais un peu, tout au moins, répondit-elle en souriant.
— Eh bien, parlez-moi donc de lui. Il m'intéresse.
— Que voulez-vous que je vous en dise?
— Parbleu ! tout ce que vous en savez. Jusqu'ici, il me fait un peu l'effet d'un aventurier, à moi ; mais je ne suis pas suffisamment édifié sur son caractère. Manque-t-il simplement du sens moral? Est-il un méchant homme? Est-il dangereux pour tout le monde, ou seulement pour certaines gens? Je le vois très-bien accueilli, et cependant vous me dites de lui r^ s choses... fort laides. Enfin, qu'a-t-il dans l ame, ce gaillard-là?
— Il fait bien chaud ici, '^pondit la petite femme. Si
nous allions nous asseoir là-bas, dans ce boudoir? Nous y serions peut- être plus à l'aise pour causer.
— Très-volontiers, fit le chroniqueur.
La petite femme se mit à rire, et ils sortirent du salon. Lorsque la petite femme se fut assise sur un canapé placé au fond du boudoir, elle appliqua sur son visage le masque rose qu'elle tenait à la main, puis elle rabattit sur sa tête le capuchon de son domino, et elle engagea le chroniqueur à l'imiter.
— Si je prends ces précautions, lui dit-elle, c'est que je ne tiens pas à être reconnue, causant seule à seul avec vous.
Disant cela, elle s'enveloppa de son domino, et, se renversant sur le dossier du canapé, où le chroniqueur, empaqueté et masqué comme elle, avait appuyé sa tête, elle approcha ses lèvres de son oreille, et, parlant à demi-voix, s'exprima ainsi :
— Ce que je vais vous dire ne repose sur aucun fait, ou, du moins, ne m'a été suggéré que par des choses insignifiantes en apparence. Il y a des gens qu'on ne connaît jamais de prime-saut. Un homme vous intéresse, on ne sait pourquoi. Un jour, on vous l'a présenté. Il vous a semblé séduisant. On s'est informé de lui. Les uns — comme il arrive pour Saint-Bertrand — vous en ont dit un peu de mal; les autres, beaucoup de bien. Vous le suivez des yeux dans le monde. Rien de ce qu'il dit, ou de ce qu'il fait, ne vous est indifférent. Peu à peu vous l'entendez manifester certaines doctrines, vous lui voyez commettre certaines actions. Ce sont autant de traits de lumière. Il vous parait alors un autre homme, un homme ne
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ressemblant plus que vaguement à celui qu'on vous avait présenté. Vous continuez à le suivre, et bientôt, à la place de la physionomie d'emprunt dont il se masque en public, sa véritable physionomie vous apparaît, de loin encore et diffuse; mais enfin celle-là n'a rien de menteur. Enfin, si le hasard — ne fût-ce que pour peu de temps — mêle son existence à la vôtre, les moindres faits de sa vie qui passent devant vos yeux deviennent pour vous des indices. L'homme le plus rusé, le moins expansif, se laisse bientôt pénétrer par quelque côté, quand il ne se sait point observé. C'est ce qui est arrivé entre moi et Saint-Bertrand. Le seul fait important de son passé que je connaisse — il ne s'en est jamais douté — est celui que je vous ai dit. Ce que je vous apprendrai maintenant ne provient que de conjectures, et je ne pourrais l'appuyer d'aucune preuve.
— Tout à l'heure vous m'intéressiez, dit le chroniqueur; maintenant vous m'intriguez énormément. Parlez vite.
La petite femme, tirant la barbe de son masque, approcha davantage encore son visage de l'oreille du chroniqueur.
— Saint-Bertrand est ce que les circonstances l'ont fait, lui dit-elle, son caractère étant donné. Je m'explique. S'il était né d'une bonne famille, s'il avait possédé, dès l'âge de vingt ans, une centaine de mille francs de rente, il eût été vraisemblablement l'un des meilleurs et des plus honnêtes garçons du monde. N'ayant pas de famille — pas de famille avouable ou connue, tout au moins, — et n'ayant pas le sou, il est ce que vous le voyez. Vous me demandiez s'il manquait du sens moral. A mon avis,
non-seulement il en manque, mais il ne sait même pas ce que c'est. Cependant il n'est pas méchant, c'est-à-dire qu'il ne fera jamais le mal pour le mal. Ainsi, il est aussi incapable de l'action féroce et bête de Lovelace, — je dis bête, car, au fond, Lovelace est trés-bête avec tout son esprit, — que de l'action impie de don Juan, faisant l'aumône pour le triste plaisir d'entendre blasphémer un pauvre homme. Il vaut mieux et moins, en même temps, que ces gens-là; et, si je le compare à eux, ce n'est ni pour le poétiser ni pour le grandir ; c'est afin de vous donner sa mesure exacte. Tout est calculé chez lui. Néanmoins, il a quelques qualités, et il peut éprouver un bon sentiment. Il rendra service à autrui — si, toutefois, cela ne dérange pas ses combinaisons. — Mais, pour atteindre son but, il commettra, s'il le faut, des actions atroces, exposant la vie des autres avec autant d'insouciance que la sienne, ne se laissant arrêter ni par la pitié, ni par l'affection, ni par le respect humain, par rien enfin! et ses actions seront toujours des plus imprévues, car il a pour principe de ne jamais se trouver là où on l'attend; et il aura toujours à l'avance un alibi tout prêt pour se faire innocenter, ou, mieux, pour ne pas être soupçonné. Il n'est donc pas dangereux pour tout le monde. Il l'est seulement, mais excessivement, pour ceux qui le gênent ou dont il croit avoir besoin.
— Comment! fit le chroniqueur, est-ce que vous le croyez capable de...?
— Je le crois capable de tout, interrompit la petite emme, quand il veut atteindre son but.
— Et quel est ce but'^'^^uianda le chroniqueur.
— C'est en ceci que Saint-Bertrand est très-inférieur aux héros de roman que je vous citais tout à l'heure. Mais cela provient peut-être moins de son fait et du hasard de sa naissance que du matérialisme des temps. Il y avait quelque chose d'élevé, après tout! dans l'âme de don Juan et de Lovelace. Dans l'amour, ils ne cherchaient que l'amour. Ils le trahissaient, mais ils n'en trafiquaient pas. Il est vrai qu'ils étaient tous deux riches. Leurs vices étaient horribles, mais c'étaient des vices élégants, des vices de gentilhomme. Il n'en est pas exactement de même de Saint-Bertrand. Vous me demandiez quel était son but? Ce but n'est autre que la satisfaction de ses passions.
— Et quelles sont ses passions? demanda le chroniqueur.
— Ce sont les plus tyranniques : le désir immodéré de la fortune; le jeu que ce désir traîne à sa suite; la soif ardente, inextinguible, de toutes les jouissances de la vie.
— Mais il me semble, dit le chroniqueur, que bien des gens, aujourd'hui...
— Sans doute, interrompit la petite femme ; mais ceux qui se respectent tendent vers ce but par le travail, tandis que Saint-Bertrand y marche par tous les moyens qui s'offrent à lui, sans choisir et sans compter.
— Ah çà ! vous me faites froid dans le dos, vous ! s'écria le chroniqueur. Savez-vous que, avec son air de sainte nitouche, ce monsieur-là peut aller très-loin?
— Ou très-bas, répondit la petite femme. Et pourtant, reprit-elle en poussant un soupir, même pour ceux
qui le connaissent, il est bien séduisant, quand il le veut ! Le chroniqueur se mit à rire.
— Vous paraissez l'aimer beaucoup !... ou fort peu, lui dit-il.
Elle se leva en faisant un geste de dédain.
— Voyons, comment l'aimez-vous? reprit-il.
Elle ne répondit pas à sa question; mais, prenant un air dégagé en marchant à côté de lui dans le boudoir :
— Écoutez : si, quelque jour, vous croyez devoir raconter cette histoire dans votre journal, arrangez-la le mieux possible, et surtout ne dites pas de qui vous la tenez.
— Bon ! vous le détestez ! fit le chroniqueur. Mais, dites-moi, pourquoi voulez-vous que je raconte cette histoire? Soupirez-vous en vain pour ce beau vicomte? Aurait-il dédaigné vos feux? ou plutôt, redoutant d'y brûler ses doigts, se serait-il sauvé dés qu'il en eut expérimenté l'ardeur ?
La petite femme fit un geste de colère.
— Avec tout votre esprit, lui dit-elle, vous n'inventez que des inepties.
— Plus souvent ! se dit l'autre en la regardant s'éloigner, que j'irais m'exposer à recevoir un coup d'épée pour servir ta rancune ! Bécasse, va ! C'est égal ! ajouta-t-il en hochant la tête, l'aventure est bonne à connaître.
Et il rentra dans le salon.
Justement, en ce moment, Saint-Bertrand y entrait par une autre porte, et, à l'instant où on l'aperçut, il ne fut pas une main qui ne se tendît pour serrer la sienne. On eût dit qu'il ne comptait là que des admirateurs, ou des
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amis. Il était encore un peu pâle, et une expression d'amertume était restée sur ses lèvres. Cependant il souriait des yeux, faiblement, -comme s'il eût été résolu à conserver ses dévorantes émotions pour lui seul.
La petite femme s'était approchée de lui. Elle avait enlevé son masque, et' elle le regardait avec une étrange expression d'amour et de haine.
— Vous n'avez pas été heureux aujourd'hui, lui ditelle.
— On ne peut l'être tous les jours, répondit-il avec politesse.
Un homme maigre, au teint jaune, un de ces êtres curieux du malheur d'autrui, qu'on voit accourir à tous les désastres, comme les corbeaux aux cadavres, pour les dépecer, lui prit le bras et l'emmena à l'écart.
— Vous savez que je suis votre ami, lui dit-il. Je vous plains. Parlez-moi franchement. Vous ne pourrez payer, n'est-ce pas? Eh bien, disposez de moi. S'il ne vous faut que... oui, s'il ne vous faut que six ou huit billets de mille francs pour parfaire la somme..., je verrai, je m'arrangerai; je n'ai pas d'argent comptant, mais je connais un escompteur... Chacun fait ce qu'il peut... Je me charge de lui faire prendre votre billet.
Et son regard acéré, pénétrant celui du jeune homme, semblait vouloir fouiller les plus sombres replis de son âme.
Le vicomte lui serra la main.
— Merci, mon cher, répondit-il. Je n'ai besoin de rien.
Tout le monde l'entoura, 11 demeura debout, appuyé
au montant de la porte. Son costume faisait admirablement valoir l'élégance de sa taille, et trois femmes entre deux âges, mais assez bien conservées, comme on dit, regrettèrent secrètement qu'il ne fût pas plus malheureux encore; car alors, il y aurait eu quelque chance pour elles qu'il consentît à se laisser consoler. Mais lui, qui était venu là espérant se sauver de la ruine qui le menaçait, et qu'il avait irrémédiablement consommée par son imprudence, tout en se disant qu'il était perdu, bien perdu cette fois, et se demandant s'il ne se tuerait pas en rentrant chez lui, il renfonçait orgueilleusement l'inquiétude qui le torturait, promenait des regards indifférents dans le salon, et parlait de choses banales.
Cependant le major Carpentier, après s'être emparé, comme nous l'avons vu, du petit prince, le promenait complaisamment. Dès son arrivée dans le vestibule, il avait été frappé de la contenance embarrassée du jeune homme, et, rapprochant ce fait de sa taille exiguë, plus tard, il s'était dit que son ennemi seul pouvait avoir cette démarche furtive, et conserver ce mutisme et cette taciturnité plus que singuUère dans un tel endroit. Vaguement stimulé par un secret pressentiment, il s'était attaché aux pas du bouffon. L'aventure du domino augmenta ses doutes. Une cicatrice légère que le prince avait au bas de l'oreille et qu'il aperçut au bord de son masque lui révéla tout à coup la vérité.
C'est alors que, pour mieux savourer sa vengeance, il eut l'idée de s'amuser aux dépens de sa victime, et se mit à jouer son rôle d'amoureux. Le prince, de son côté, pensait que le major s'était fait une étrange illusion sur son
sexe, et le malheureux jeune homme, redoutant de le désabuser, s'exerçait douloureusement à marcher à petits pas, à adoucir sa voix, à peser languissamment sur le bras du terrible cavalier que lui avait donné le hasard. Le major saisissait les moindres nuances de ce manège, et affectait de les attribuer à l'enfantine coquetterie d'une âme aimante. Aussi redoublait-il de soins, d'attentions, d'hommages, de compliments. 11 s'extasiait sur la petitesse du pied chaussé de satin qui passait sous le bord du domino; sur l'élégance des jambes qu'il avait longtemps admirées et que ce domino cachait alors; il serrait le bras du charmant bouffon sous le sien pour surprendre chacun des battements de son cœur; il pressait sa main, soupirait, plongeait ses yeux de sacripant à travers les ouvertures du masque. Tout à coup, comme s'il eût été éperdu de bonheur, il entraîna sa victime dans la salle de bal, prit place avec elle au pied de l'orchestre, et l'obligea à danser. Le prince, malgré sa poltronnerie, avait un caractère assez irascible. Un autre, à sa place, se fût peut-être momentanément amusé de l'aventure; lui la prenait au tragique; c'était doubler le plaisir du major, qui expliquait à son avantage la terreur qu'on lui montrait. Aussi ne se privait-il pas d'augmenter cette terreur par toute sorte de choses inattendues, comme, par exemple, de chatouiller la taille de son ennemi en dansant. Quand le quadrille fut terminé, le prince crut pouvoir se débarrasser de son tyran en disant qu'il était fatigué et voulait rentrer chez lui; mais, à sa grande mortification, l'autre lui proposa aussitôt de l'y conduire. La situation s'aggravait, comme on le voit. En une minute, le prince aux abois se. vit
mener dans le salon du jeu, où quelt^ues dominos fatigués sommeillaient paisiblement. Là, le major devint plus pressant; il n'avait pu, disait-il, rester insensible aux charmes qu'il devinait sous ce masque, et, tout en achevant la déclaration qu'il débitait sur le ton le plus passionné, il allongeait la main doucement, soulevait la barbe du masque, s'extasiait sur la beauté de la bouche et du menton qu'il venait d'entrevoir. Le prince, abasourdi, se débattait, suppliait l'audacieux de le laisser partir; l'autre redoublait ses prières. Enfin, on ne sut jamais si ce fut parce que le masque était mal attaché, ou parce que le major l'enleva, le fait est qu'il tomba. On entendit alors une imprécation, et la figure pâle du petit prince apparut sous le capuchon. Le malheureux enfant avait les yeux rouges et ses lèvres étaient toutes blanches.
Quant au major, le visage de ce parfait comédien exprimait une stupéfaction immense. Il avait les yeux fixes, et la bouche toute grande ouverte, comme un poisson mort.
— Oh! oh! fit-il enfin, en remuant la tête de haut en bas comme un homme qui se souvient, c'était donc vous, monsieur, que j'ai tant cherché? Et je vous avais pris, sang-dieu! pour une femme. Vous avez de bien jolies jambes! ajouta-t-il en fronçant les sourcils. C'est bien! c'est bien!
Et, remuant la tête encore, il s'éloigna lentement, à reculons, riant en dedans, mais les regards chargés de menaces.
Quelqu'un entrait en ce moment dans le salon. C'était le vicomte de Saint-Bertrand. Adossé depuis quelque temps à la porte, il avait été témoin de la scène de comédie qui
se jouait dans un angle de la pièce; et, au moment oii le le masque tomba, soit qu'il se sentit poussé par une vague curiosité, soit qu'il eût le charitable désir de s'interposer entre les deux hommes, il s'avança tranquillement. Ni le prince ni le major ne se doutaient qu'il s'occupât d'eux. Cependant, le major s'étant éloigné, le prince, qui n'avait plus de motifs pour garder l'incognito, jeta loin de lui son masque et son domino, puis il se dirigea vers la salle de danse. Saint-Bertrand, lui aussi, avait tressailli en reconnaissant son visage. Il le suivit de loin, sans affectation. Il y eut donc alors, à travers la foule du bal, trois hommes qui se cherchaient et circulaient dans les groupes, à la suite les uns des autres.
Au moment où l'on dressait la table du souper, le prince crut toucher au dénoûment du drame dont les péripéties le torturaient depuis deux heures. Le major, voulant prolonger le supphce qu'il lui infligeait, s'était approché de lui et le regardait dans les yeux.
— Cette nuit, je vous couperai les oreilles, lui dit-il, et demain, je vous tuerai.
Personne que le prince n'entendit ces atroces paroles; mais, à sa pâleur subite comme à l'air menaçant du major, les gens les plus rapprochés supposèrent qu'il y avait entre eux une affaire. Le maître de la maison intervint; mais le major, imposant silence au prince d'un regard, répondit, en pantalonnant, qu'il s'agissait d'une plaisanterie, et le comte de Perche, rassuré, s'éloigna pour donner un ordre à ses domestiques.
Le vicomte n'avait pas plus entendu que les autres la menace du major; mais, seul dans tout le bal, il fut cer-
lain de l'insulte. Il garda cependant un air assez indifférent. C'était un homme très-réfléchi, comme nous le savons, et qui possédait une rare puissance sur lui-même. Jamais il n'avait dit un mot au prince; à peine se saluaientils en se rencontrant. Quant à l'officier, il le connaissait depuis longtemps pour un méchant compagnon, et il le tenait à distance.
Lorsque le souper fut servi, il y eut un grand remuement dans les salons. Chacun, nécessairement, voulait trouver une place. Le prince, réduit alors à l'état d'automate, se laissa tomber sur un siège que lui offrait le comte de Perche, et le major s'assit en face de lui. Trois cents personnes les entouraient, riant, parlant, gesticulant, se penchant sur la table splendide. C'était un charmant spectacle. Les femmes étaient hardiment décolletées. On voyait leurs beaux bras, nus jusqu'à l'épaule, couchés sur la nappe blanche, entre les assiettes de Saxe. Il y avait devant elles des candélabres d'or, éblouissants, et des fleurs exotiques empilées sur des corbeiiles massives. Un parfum de truffes, de vins, se mêlait à l'odeur des violettes, et la chaleur faisait affluer le sang sur tous les visages.
Le vicomte, s'asseyant auprès du major, déphait tranquillement sa serviette. En levant les yeux, par hasard, il rencontra le regard du prince, un regard éloquent, à l'expression duquel il était impossible de se méprendre. Les hommes, en général, se montrent impitoyables pour la lâcheté. Cependant elle n'est rien qu'une infirmité morale, la pire de toutes. Elle soumet celui qu'elle atteint à qui veut se jouer de lui. Cet effondrement de la volonté,
cette paralysie de la résistance, cet engourdissement des facultés, chez certaines natures, sont absolument invincibles. Tout homme vraiment brave plaint un poltron. Qu'y a-t-il pour lui de plus pitoyable que la vue de la peur déformant une face humaine?
Le vicomte, malgré ses. vices, avait peut-être quelque courage. Le fait est qu'il comprit le regard du prince, cet appel désespéré, et il fit une petite moue en haussant imperceptiblement les épaules. Puis il regarda de côté, sous ses paupières, le major, qui, les dents serrées, roulait une boulette de mie de pain entre le pouce et l'index. En ce moment, un domestique posa devant le vicomte une assiette pleine de bisque" brûlante. Le vicomte, connne s'il eût voulu rendre l'assiette, n'ayant pas faim, la souleva par-dessus son épaule, mais si maladroitement, que son contenu se répandit sur la tête du major, qui mangeait, le buste incliné vers la table.
Un cri violent retentit. Le major se leva, et de sa main ouverte souffleta le vicomte.
Le vicomte demeura sur son siège, regardant le petit prince.
L'émotion qui suivit cet acte d'agression brutale est facile à concevoir. Les convives se levèrent de table ; on
148 UN DÉBUT A L'OPEjKa.
se jeta entre les deux kommes. Le major, arraché de sa place, avait beau crier en se débattant ; on l'entraîna et il fut obligé de sortir. Quant au vicomte, il souriait à demi en recevant les marques d'intérêt qu'on ne lui marchandait guère. Le prince avait disparu. Le souper, si malencontreusement interrompu, fut glacial. Personne ne doutait qu'il ne fût suivi de la mort d'un homme.
Le vicomte quitta le bal vers trois heures, accompagné de quelques-uns de ses intimes. Comme il descendait l'escalier, il aperçut le prince dans le vestibule, prenant son temps pour endosser sa pehsse et allumer son cigare. Il feignit de ne pas le voir. Le prince, cependant, n'avait pu demeurer là que pour lui parler. Mais il n'osa pas, au dernier moment, le voyant entouré. Il le regardait, hésitait, tordait ses gants dans ses mains. Peut-être, s'ils avaient été seuls, eût-il pleuré dans les bras de son sauveur. Le vicomte, avec un tact infini, évita les regards du prince, traversa le vestibule et partit. Recevoir les remercîments du jeune homme, n'était-ce pas souffrii: qu'il avouât sa lâcheté ?
Six heures plus tard, un groupe d'hommes cheminait dans le bois de Montmorency, s'avançant vers une cépée solitaire. C'étaient le vicomte et le major, accompagnée de leurs témoins. Ils avaient quitté leur déguisement pour vêtir un costume mieux approprié à la rigueur de la saison et à la gravité des circonstances. Us parlaient peu et regardaient anxieusement autour d'eux, en marchant sur la neige durcie, où se développait la colonnade des arbres dépouillés de feuilles. Le temps était morne, l'air glacé. Une bise aigre passait en sifflant à travers les
LA rencontre; A DES SUITES. 149
branches et les froissait avec un bruit lamentable. Audessus du sol, tout blanc, s'étendait un ciel gris, trèsbas, uniforme, lividement éclairé par le reflet de la neige, et, tout au loin, vers l'horizon, des fumées rampaient sur les toits d'un village.
Les hommes qui, à cette heure matinale, gravissaient la pente de la forêt, étaient au nombre de six. Trois d'entre eux allaient en avant : c'étaient le major Carpentier et deux officiers de son régiment en uniforme de petite tenue. Les trois autres suivaient à trente pas : c'étaient le comte de Perche, le bavard que nous avons présenté au lecteur sous le costume de marquis et que nous appellerons désormais par son nom de La Cruelle, et le vicomte de Saint-Bertrand. Ce dernier paraissait être le plus calme de tous. Il marchait, les mains enfoncées dans les poches de son paletot, la face au vent, et les yeux à demi fermés, comme s'il eût été gêné par la réverbération de la neige. La Cruelle, embarrassé par son obésité, trottait sur ses pas. Il portait à la main une boîte de pistolets, sous le bras une paire d'épées ; une énorilie cravate en cachemire serrait son cou, et, afin de maintenir sur son chef le chapeau un peu étroit qui le couvrait, il l'avait entouré d'un mouchoir blanc dont les bouts étaient retenus entre ses dents, ce qui le gênait pour parler; mais il n'en parlait pas moins, à tout propos, sans savoir seulement si on l'écoutait. Quant au comte de Perche, il avait l'air sérieux de l'homme qui accomplit un devoir pénible. Un de ses hôtes ayant été gravement insulté sous son toit, il avait cru ne pas pouvoir refuser de le seconder dans l'acte de réparation qui devait suivre l'insulte; mais
il déplorait, à part lui, l'idée qu'il avait eue d'inviter à son bal le major Carpentier, le connaissant depuis longtemps pour un querelleur.
— Chien de temps pour mourir ! disait La Cruelle avec le tact qui caractérisait ses moindres actions. — Eh ! vicomte, la terre sera froide ce soir, croyez-vous pas?
Le vicomte sourit de l'à-propos en homme décidé à faire son possible pour éviter d'expérimenter la justesse de la remarque ; mais il ne répondit rien.
— Et tout cela pour une assiettée de bisque ! ajouta La Cruelle précisant un peu mieux son idée. — Si seulement elle avait été bonne, cette bisque !
— N'était-elle pas bonne? dit le comte de Perche, blessé dans son amour-propre de maître de maison.
— Non.
— Que lui manquait-il donc ?
— Le major l'a trouvée trop poivrée.
— Vous êtes incorrigible, La Cruelle.
— Que voulez-vous ! la vie est si triste, il faut bien l'égayer un peu. Ah çàî vicomte, reprit-il, j'espère que vous n'allez pas vous laisser tuer comme un lièvre?
— Soyez tranquille.
. — Je suis intéressé à la prolongation de vos jours, moi. J'ai de Tamitié pour vous, et je désire conserver nos agréables relations.
— Et puis, ajouta le vicomte, je suis votre débiteur d'une quinzaine de mille francs depuis hier, et dame ! par le temps qui court, chacun tient à son argent.
— Ma foi ! puisque vous l'avez dit, je ne vous démentirai pas, riposta La Cruelle avec candeur.
— Calmez-vous, mon cher La Cruelle, vous ne perdrez rien.
— Vous avez donc mis ordre à vos affaires?
— Oui.
— Si je vous dis cela, mon cher, c'est que... vous comprenez... il faut tout prévoir. Ce Carpentier n'est pas manchot, à ce que disent ses amis. Il est vrai que c'est à vous à tirer le premier.
— Oui, n'ayez aucune inquiétude. Tout ira bien.
— Sommes-nous bientôt arrivés? demanda le comte de Perche, après un instant de silence.
— Dans cinq minutes, répondit Saint- Bertrand. Je connais l'endroit; on ne nous y troublera pas; il est trèsisolé.
— Est-ce que vous vous êtes déjà battu ici? fit La Cruelle,
— Non ; mais j'ai chassé dans ces bois.
— Et vous ne pensiez pas alors qu'un jour... ?
— Au contraire, je me suis toujours dit que la place était bonne pour un duel. C'est pourquoi je l'ai choisie.
— Tenez, vicomte, laissez-moi vous le dire : vous êtes superbe de calme. Moi, si j'étais à votre place, je ne pourrais m'empêcher de trembler.
— Mais je tremble aussi quelque peu , monsieur La Cruelle. Il fait très-froid ce matin.
Il y eut alors entre les trois hommes un instant de silence. Ils gravissaient une côte ardue, se cramponnant aux branches du taillis pour s'empêcher de glisser. Saint- Bertrand allait en avant, se tenant sur la piste de son adversaire. La Cruelle suivait, trébuchant à chaque pas.
et maugréant contre la neige et les mauvais chemins. A. cinquante pieds au-dessous d'eux environ, on voyait deux voilures arrêtées sur la grande route; c'étaient celles qui avaient amené de Paris les combattants et leurs témoins. La route s'étendait au loin en avant, droite, blanche, déserte. Cependant, à la distance d'un demi-kilomètre, depuis quelques instants, on apercevait un homme à che val qui, soutenant sa monture à grand'peine, se dirigeait au trot vers le lieu du rendez-vous.
Quand il fut parvenu à se hisser sur le plateau où ses amis l'attendaient, La Gruelle éprouva le désir de prononcer encore quelques paroles. Une centaine de pas séparaient alors le groupe dont il faisait partie de celui qui se composait du major et de ses deux camarades. Ceux-ci s'étaient arrrêtés, trouvant l'endroit propice à leurs desseins.
— Ecoutez, mon cher Saint-Bertrand, dit La Gruelle en ôtant son mouchoir d'entre ses dents, je ne doute pas que vous n'ayez assez d'esprit pour délivrer le monde de cet affreux major; mais l'imprévu tient une grande place dans la vie; le cœur, au dernier moment, peut vous faire banqueroute ; la main peut vous trembler, il fait si froid î un brin de givre soulevé par le vent peut rencontrer votre œil et l'aveugler ; bref, quoique nous comptions bien, de Perche et moi, vous ramener à Paris vivant et intact, il est possible que nous ne remportions que votre carcasse. Vous voyez que je vous traite en homme et ne gaze pas les mots. Eh bien, mon cher, quoique vous n'ayez, à ma connaissance, ni femme ni enfant, vous devez tenir à quelqu'un ou à quelque chose. Dites-nous donc, à nous qui sommes vos amis, vos dernières volon-
tés. Vous pouvez être certain que nous les ferons exécuter.
— Merci, mon cher, répondit le vicomte, mais j'ai prévu le cas. Ne vous en mettez point en peine.
— Ainsi, dans la supposition où l'événement vous serait fatal, nous ne devrions l'annoncer à... à personne?
— Non.
— Même pas à... excusez mon indiscrétion, mais elle est motivée... même pas à... une certaine dame?
— Non. Si je suis tué, les journaux le mentionneront; cela suffira.
— Très-bien. Et, toujours dans le même cas, peu probable, je me plais à me le figurer, que ferons-nous de vous?
— Vous me transporterez chez moi. Mon domestique est prévenu. Il a reçu mes ordres.
— De mieux en mieux. Et vous n'avez aucune recommandation à nous faire, relativement à... vos papiers?
— Je n'ai pas de papiers, mon cher.
— Mais vous avez au moins un testament? reprit La Cruelle poussé à bout. Vous disiez tout à l'heure que vous aviez mis ordre à vos affaires.
— J'ai remis mon testament à mon domestique. Si je succombe, il fera le nécessaire. Ne vous en occupez donc pas.
La Cruelle resta quelques instants silencieux; puis il reprit :
— 11 vous est donc très-attaché, ce domestique?
— Oui. Non. Peut-être. Est-ce qu'on sait jamais cela? La Cruelle écarquillait des yeux énormes.
— Ainsi, dit-il, dans tout le monde, le seul être qui
VOUS porte intérêt, et encore ce n'est pas certain, est votre
domestique? Vous n'avez donc pas de parents?
— Non.
— Pas de maîtresse?...
— Non.
— Pas d'amis?
— Ma foi! à l'exception de vous, de M. de Perche et de cinq ou six créanciers, je ne crois pas que personne icibas s'intéresse beaucoup à moi.
— Et vous allez affronter la mort, risquer de disparaître en une seconde, et... cela ne vous remue pas un peu le cœur de savoir, la... que vous ne manquerez à personne, qu'aucun être ne souffrira de votre perte, que pas une larme ne coulera sur vous?
— Mais, mon cher La Cruelle, fit le vicomte, je ne vous empêche pas de me pleurer.
— Diable d'homme ! grommela La Cruelle.
Force lui fut alors de se taire. Ses compagnons et lui étaient arrivés au lieu du rendez-vous.
Les adversaires s'étant salués, leurs témoins respectifs les conduisirent à. quelque distance ; puis, revenant sur leurs pas, ils s'occupèrent à régler les conditions du combat. Saint-Bertrand se promenait de long en large afin de maintenir la circulation du sang dans ses membres, et, comme il lui paraissait surtout utile d'avoir la libre disposition de sa main droite, il chercha à la réchauffer en la glissant dans le gousset de son pantalon. A cinquante pas de lui environ, le major Carpentier était assis sur un arbre renversé, et il regardait le vicomte avec une expression de douleur. Pour cet homme à cerveau étroit, il n'y
avait qu'un motif de stupéfaction dans tout ce qui lui était arrivé. La veille, il était sorti de chez lui dans la matinée , avec l'intention arrêtée de chercher un ennemi qu'il détestait, et de l'insulter, s'il parvenait à le rencontrer sur son passage. Il ne l'avait pas vu ; le soir, il était allé au bal, et, là, il l'avait reconnu sous un déguisement. Mais alors l'idée ne lui vint pas de profiter sur-le-champ de l'occasion qu'il poursuivait en vain depuis huit jours. Au lieu de la saisir aux cheveux, il s'était amusé à jouer avec elle, menaçant alors qu'il fallait agir, retardant sa vengeance pour la mieux déguster, et, de ce beau calcul, il était résulté qu'avec l'intention de souffleter un homme, il en avait souffleté un autre. Ce duel qui l'amenait de si grand matin dans ce lieu désert, il l'avait appelé de tous ses vœux pendant une semaine ; mais non pour se mesurer avec ce vicomte qu'il ne haïssait pas, et pour qui même, depuis son insulte, il éprouvait une sympathie extraordinaire. Son ennemi lui échappait, un inconnu avait pris sa place, et, comme il ne se doutait pas de la cause qui avait substitué l'un à l'autre, le major maudissait le hasard qui s'amuse à de telles choses ; il regrettait son emportement, qui allait lui faire exposer sa vie sans rien laisser qu'une faible chance à sa haine. S'il avait su comment s'y prendre, il eût tâché de s'excuser; mais la seule vue de son nouvel ennemi engourdissait le peu de pensées qui germaient encore dans sa tête. Celui-là ne ressemblait guère au prince. Une tranquillité fière brillait sur son visage. C'était lui qui dominait le major de toute la hauteur d'un outrage reçu. Palher cet outrage n'était pas possible. Le major, pour se consoler, espéra qu'une blés-
loC UN DEBUT A L'OPERA.
sure légère pourrait suffire à la vengeance de son adversaire. Il se résigna donc à recevoir ou à donner un léger coup d'épée, sans danger, et à poursuivre un peu plus tard l'entreprise qui, plus que jamais, lui tenait au cœur.
La vue de ses témoins chargeant un pistolet lui enleva l'espoir qu'il venait de former. 11 savait que son ennemi avait le choix des armes. Il comprit, à la nature de celles qu'il avait choisies, que l'affaire serait sérieuse.
— Cela ne peut cependant pas se passer ainsi ! s'écriat-il en pétrissant la neige sous son pied. Le pistolet ne fait pas de grâce. Et la mort de l'un de nous..., cela serait aussi par trop hête !
Disant cela, il se leva, et, comme il ne manquait pas de résolution, il s'avança vers son adversaire. Saint-Bertrand, le voyant venir, s'arrêta dans sa promenade, et alors, pour la première fois depuis la veille, comprenant de quelle chose il s'agissait, il fronça les sourcils, comme un homme qui fait appel à tout son courage. Cependant les témoins avait fii« de charger les armes. Sans rien comprendre à la démarche du major, ils le sui\irent. En dix secondes, les six hommes étaient de nouveau réunis.
Saint-Bertrand, droit, le corps légèrement tourné de côté et la main toujours dans la poche, regardait le major de ses yeux expressifs. Le major lui dit :
— Monsieur, je me suis hattu quatre fois. On ne me prendra donc pas pour un lâche. Vous penserez ce que vous voudrez de ma démarche; m.iis je neveux pas échanger une balle avec vous sans vous donner ma parole d'honneur que je regrette ce que j'ai fait.
— Je vous crois, monsieur, répondit le vicomte.
— Eh bien, monsieur, morbleu! s'il en est ainsi... je sais bien qu'un soufflet est dur à digérer... Tenez, voulezvous accepter des excuses écrites?
Et, comme il vit les témoins faire un mouvement de surprise, il ajouta :
— Et qui trouvera mauvais ce que j'aurai fait deviendra mon ennemi. Voyons, monsieur le vicomte, le temps est précieux. Ma proposition vous convient-elle?
Saint-Bertrand avait certainement une rare puissance sur lui-même. Mais les paroles du major touchèrent sans doute Tangle le plus secret de son cœur; il pâlit affreusement en l'entendant, et le rôle qu'il avait si facilement accepté lui sembla cruel. Cependant il se remit, car on avait les yeux sur lui, et, de sa voix la plus douce, gardant toujours la main dans sa poche, il répondit :
— Monsieur, cette proposition vous fait honneur. Vous êtes militaire, elle a dû vous coûter deux fois. Je vous en sais gré. Mais, si je l'acceptais, le monde ne comprendrait ni mon action ni la vôtre. Il nous avilirait tous deux. Moi surtout, j'en suis à mon premier duel ; on dirait que j'ai manqué de courage. Il vaut donc mieux, selon moi, laisser les choses en leur état.
— Morbleu ! vous avez raison! fit le major. Mais c'est dommage !
Et il ajouta entre ses dents :
— Oui, c'est dommage ! Un si beau garçon !
Les témoins s'avancèrent alors, et placèrent les deux ennemis à quinze pas. Ils avaient quitté leur chapeau et leurs gants.
— Nous allons frapper trois coups dans les mains, dit
La Cruelle; vous tirerez au troisième coup. Est-ce entendu?
— Oui.
Alors on remit à chacun des combattants un pistolet chargé, et l'on entendit simultanément le claquement que fait le chien quand on Tarme.
La Cruelle frappa un premier coup dont le bruit s'entendit à cent pas.
— Un ! crièrent les témoins.
La Cruelle écartait les bras pour frapper le second coup; mais le major l'en empêcha.
— Un moment ! s'écria-t-il, j'ai encore quelque chose à dire. Monsieur le vicomte, puisqu'il est entendu que nous n'avons pas de haine l'un contre l'autre, avant de nous mitrailler en gens d'honneur, embrassons-nous; voulez-vous?
— Eh ! monsieur, riposta Saint-Bertrand, que les démonstrations d'amitié de son adversaire mettaient au supplice, ces retards me feront perdre mon sang-froid.
Le major parut choqué.
— Soit! fit-il.
• — Je recommence, messieurs, dit La Cruelle.
Il heurta ses deux grosses mains, et l'on entendit crier:
— Un!
Les deux combattants s'effacèrent. Us se présentaient de profil, l'arme droite et levée à la hauteur de la tempe. Les cochers, qui les regardaient d'en bas, les voyaient se détacher en noir sur le fond éclatant de la neige où se découpaient les contours de leur silhouette.
La Cruelle choqua ses mains une seconde fois.
— Deux! crièrent les témoins.
Aussitôt le bras droit des combattants s'abaîtit. Chacun d'eux, le coude légèrement replié et le front renversé, cligna de l'œil.
Tout à coup on entendit les mains se choquer encore, puis le mot :
— Trois !
Puis, sur-le-champ, deux coups de feu.
Saint-Bertrand demeura droit à sa place ; il fronçait les sourcils, et ses cheveux voltigeaient au vent. La balle de son adversaire lui avait effleuré l'épaule.
Quant au pauvre major, ceux qui le regardaient d'en bas le virent pirouetter sur lui-même ; puis il ouvrit les bras et s'aplatit sur le sol.
La Cruelle, écrasé par l'émotion, s'était assis sur la neige et grelottait en balbutiant des mots sans suite.
Les trois autres témoins marchèrent vers la victime. Ils lui retournèrent la face, qui s'était enfoncée dans la neige.
Le major avait reçu la balle au beau milieu du front, et son crâne était séparé en quatre morceaux comme une grenade miire.
Saint-Bertrand laissa tomber son pistolet ; puis il alla reprendre son chapeau, se couvrit la tête, remit ses gants; et, l'œil baissé, les dents serrées, les narines ouvertes, l'âme perdue dans une atroce concentration de pensées, il commença à descendre le monticule.
Ses témoins le rejoignirent enroule. Le comte de Perche était très-pâle. La Cruelle, claquant des dents, avait renoncé à parler.
Ils trouvèrent les cochers silencieux sur leurs sièges. Auprès d'eux était arrêté le cavalier dont nous avons parlé. Il portait une casquette de livrée, et son cheval, un coureur qui pouvait faire cinq lieues au trot en une heure, reniflait et grattait la neige.
Il ôta sa casquette, et, s' adressant au viconte de Saint- Bertrand :
— Pardon, monsieur. Est-ce que M. le major Carpentier est blessé? lui dit-il,
— Il est mort, répondit le comte de Perche.
— Merci, monsieur.
Et, détournant la tôle de son cheval, le cavalier serra les genoux. Le cheval partit comme une flèche dans la direction de Paris. La neige sautait par grosses mottes sous ses sabots, et de loin on voyait reluire ses quatre fers.
Onze heures sonnaient quand le vicomte de Saint-Bertrand rentra chez lui. Il se déshabilla, endossa une élégante robe de chambre en cachemire blanc à pahneJtes, but une tasse de thé, et s'assit dans un grand fauteuil auprès du feu.
Tout le jour, il demeura là, sans bouger, sans rien faire, seul, les yeux secs et brûlés par l'ardeur des charbons.
Vers cinq heures, son domestique entr'ouvrit la porte.
— Il y a là, dit-il, un homme qui deuiande à parler à M. le vicomte.
— Faites-le entrer.
Le domestique introduisit l'homme, et se retira après avoir placé une lampe allumée sur un guéridon.
Saint-Bertrand, sans se lever, tourna les yeux. Il re-
connut le cavalier qui, le malin, lui avait adressé la parole dans le bois de Montmorency.
— Que me voulez-vous? lui dit-il.
— J'apporte à M. le vicomte une lettre de M. le prmce Rogatchef.
— Donnez.
La lettre était énorme et lourde, enfermée dans une grande enveloppe, et scellée de trois cachets de cire verte.
Le vicomte la garda dans les mains sans l'ouvrir.
— Y a-t-il une réponse? demanda-t-il.
— Non, monsieur le vicomte.
— C'est bien. Faites mes compliments au prince.
— M. le prince est parti pour Varsovie depuis deux heures.
— Pour Varsovie?
— Oui. Son oncle est gouverneur militaire de cette ville.
Le vicomte ne parlant plus, l'homme salua et se retira.
Alors Saint-Bertrand se leva, tira le verrou de sa porte et rompit les cachets de l'enveloppe.
11 n'y avait pas de lettre sous l'enveloppe, mais seulement une liasse de billets de banque de mille francs.
Saint-Bertrand compta ces billets ; ils étaient au nombre de cent.
11 les laissa retomber sur la table. Puis, d'un air décontenancé, il alla se jeter dans son fauteuil.
— Il n'y a plus de grands seigneurs, murmurait-il.
Celui qui, n'ayant jamais vu le vicomte de Saint-Bertrand, se fût introduit chez lui en son absence, aurait été fort embarrassé pour se former une idée sur son caractère, d'après la physionomie de son appartement. Le vicomte habitait un entre-sol spacieux de la rue Saint- Georges, rue généralement propre et peu bruyante, à portée du boulevard, de l'Opéra, de la Bourse, du centre où afflue sans relâche le monde du plaisir et des affaires à Paris. L'antichambre était toute nue, tendue d'une étoffe chinoise égayée d'arbres bleus, de rochers roses, de kiosques qui ressemblaient à de grandes vohères, et de personnages tranquilles et ventrus, aux yeux bridés.
La salle à manger, qui faisait suite à l'antichambre, présentait à l'œil des dressoirs de chêne rehaussés de baguettes d'or ; l'étoffe des rideaux était de soie verte, le tapis vert aussi, mais d'un vert gai. Cette pièce paraissait peu servir, car tout y reluisait, et nul de ces menus objets qui traînent d'ordinaire sur les tables n'en rompait l'uniformité. Le tapis du salon était rose et blanc; le meuble doré, couvert d'une tapisserie de Beauvais blanche et rose. Il n'y avait pas de tableaux sur les murs; mais les glaces, en revanche, n'y manquaient pas. Cette pièce,
elle aussi, semblait avoir peu servi. On l'eût prise pour une chauibre de passage. Tout y était élégant mais correct. En hiver, il y faisait froid. La chambre à coucher était tendue de brocatelle de couleur paille à bouquets. Ses meubles étaient déjà un tant soit peu ternis par l'usage, en bon état cependant. Le lit d'ébène, large et bas, enveloppé de rideaux, paraissait commode. Une glace immense, clouée au mur, du côté de la ruelle, le reflétait presque en entier. Une ménagère en bois de rose; deux jardinières de laque, pleines de fleurs; une table ronde couverte d'un tapis de soie ; une pendule surmontée de la statuette du Silence appuyant un doigt sur ses lèvres, tels étaient les objets élégants et bien choisis qui frappaient les yeux dans cette chambre exhalant une odeur suave. Là non plus, il n'y avait ni tableaux ni gravures; rien sur les murs que le papier. Et de même, on n'y voyait ni livres, ni armes, ni même une écritoire. Au bas des rideaux de vitrage pendait une garniture de dentelle. Il y avait aussi des dentelles au bord de la tenture du ht.
La pièce la plus vaste de l'appartement, la plus confortable, la mieux chauffée, celle où l'on sentait vraiment la vie — presque la seule qui fût constamment habitée — était le cabinet de toilette. Les murs et le plafond de celte chambre étaient tapissés d'une toile perse, de couleur nankin, sans apprêt et parsemée de branches de fleurs. Les meubles se composaient de quatre dormeuses, d'un canapé, d'une psyché et d'un petit bureau en écaihe. Sur la table, longue et large, en marbre blanc, un service en pâte de Sèvres à bouquets roses, composé de toute sorte de pots et de bassins, s'étalait dans un élégant dés-
ordre, pêle-mêle avec des brosses d'ivoire et des trousses en peau de truie où brillaient mille petits outils d'acier fin. Tout reluisait dans cette chambre, tout y était propre et attrayant. Cependant là, pas plus que dans le reste de l'appartement, il n'y avait ni objets d'art, ni rien qui signalât particulièrement la présence d'un homme. Jamais la fumée du cigare ne s'était déroulée en spirales bleuâtres dans la zone de lumière qui s'épandait des fenêtres. L'air était embaumé d'un parfum léger, mais très-pénétrant, aussi doux que celui qu'on respire au printemps dans un jardin, quand le soleil a fait ouvrir les boutons des fleurs. Les sièges légèrement affaissés, le tapis un peu usé par le frottement des pieds, le demidésordre des menus objets dispersés sur la cheminée, la table, le bureau, révélaient l'existence d'une créature élégante, sensuelle, futile, raffinée, mais n'apprenait rien sur son sexe ni sur les spéciaUtés de son caractère.
Sous la table de toilette apparaissait une baignoire en métal argenté; et, dans un vase du Japon, trempait un bouquet de violettes.
La comtesse Wanda avait-elle présidé à l'arrangement de ce logis quasi féminin? Le vicomte de Saint-Bertrand l'avait-il disposé d'après ses idées? Le lecteur est libre de faire, à cet égard, toutes les suppositions que sa perspicacité lui suggérera. Pour notre compte, entre ces deux suppositions, nous inclinons fortement pour la seconde.
Le lendemain du duel qui avait été si funeste au major Carpentier, le vicomte, reposé par huit heures de sommeil et le bain qu'il avait pris en s'éveillant, était assis dans son cabinet de toilette, devant un feu doux et clair. Ce
jeune homme qui, avec une étrange et atroce anomalie de caractère, avait chargé sa conscience d'un meurtre pour trouver le moyen d'acquitter une dette d'honneur, ne semblait en ce moment éprouver qu'une vive préoccupation. Parce qu'il avait exposé sa vie, il croyait avoir eu le droit de prendre celle d'un autre, oubliant qu'il avait volontairement forcé cet autre de l'insulter. Parce que, grâce à cette insulte, il avait probablement empêché sa victime de commettre un homicide, il pensait avoir bien agi, oubhant que l'argent reçu avait fait de lui, non un ami d'un dévouement sans scrupule et sans limite, mais quelque chose de pire encore qu'un spadassin : une sorte de coupe-jarret. Douze heures après le duel, il ne s'agissait déjà plus, pour lui, de s'appesantir sur la terrible nécessité qui avait armé son bras, mais seulement de régler ses comptes avec ses nouveaux créanciers, et de garder en même temps, par devers lui, une somme suffisante pour vivre pendant quelques mois, suivre sa nouvelle entreprise d'amour — l'amour, où qu'il se place, coûte toujours cher — et tenter de nouveau la fortune. Or — si nous avons encore présents à l'esprit les incidents du bal — nous nous rappellerons que le vicomte avait perdu cent mille francs, dont le total se décomposait ainsi : dix mille francs en billets de banque qu'il avait mis dans sa poche le même soir et qui constituaient alors toute sa fortune; dix mille francs à peu près, en bijoux immédiatement livrés à La Gruelle, et quatre-vingt mille francs qu'il devait.
Il commença par retirer de la basse qui lui avait été envoyée par le prince Piogatchef vingt billets de mille francs ; puis, gardant dnas ses mains les quatre-vingts
autres qu'il s'agissait de distribuer à ses créanciers, il se mit à passer leurs noms en revue, arrêtant sa pensée sur chaque nom, comme si maintenant, grâce à je ne sais quelle capitulation de sa conscience, il se fût demandé quels inconvénients résulteraient pour lui de demeurer pour quelque temps — > et peut-être à jamais — en tout, ou en partie, le débiteur des uns ou des autres. Il était évident que vingt mille francs ne lui suffiraient pas pour vivre en attendant des jours meilleurs. 11 ne pouvait diniinuer son train de maison, vendre son mobilier, encore moins sa voiture. De toutes les déterminations à prendre, celle-là, à son avis, était la plus sotte. On n'obtient de crédit, à Paris, on ne compte, on n'existe même qu'à la seule condition de faire figure. Le paroistre de Montaigne est est encore plus indispensable, à celui qui veut réussir, que les dehors de la médiocrité et les formes de la flatterie. Recourir au dévouement de la comtesse Wanda, c'était impossible. Elle-même se trouvait embarrassée. De quel prétexte se servir, d'ailleurs? Celait donc sur cette somme de quatre-vingt mille francs, appartenant à ses créanciers, qu'il s'agissait de prélever celle dont il avait besoin. Mais comment faire ? Garder les quatre-vingt mille francs en entier, c'était tentant ! mais cela ferait crier, ressemblant un peu trop à une banqueroute. Ne rien donner aux uns, payer intégralement les autres, c'était chanceux ! Les derniers s'étonneraient certainement de leur bonne fortune, les premiers se fâcheraient de leur guignon. La chose finirait par se découvrir. Il y aurait des clabauderies. Mauvais moyen ! Il valait mieux ne donner à chacun que moitié, en le priant d'attendre quelque temps le payement du
solde. La surprise, — nul d'entre eux ne devait espérer recevoir tout de suite un si bel à-compte, — la joie, le plaisir d'obliger, naturel aux hommes, — quand ils ne doivent pas sortir d'argent de leur poche, — concourraient certainement à leur faire accepter cette proposition. Saint-Bertrand se décida pour ce dernier plan, qui, selon lui, conciliait toutes choses. Seulement, il y fit une légère correction. 11 devait quinze mille francs à La Gruelle, et cinq mille à une femme. Afin d'éviter leurs bavardages, il les paya intégralement
Ainsi qu'il l'avait prévu, ses créanciers se montrèrent satisfaits. Quant à lui, si ce n'avait été certain doute qui, de temps à autre, lui traversait l'âme en songeant au pauvre major ^ il se serait senti le roi du monde, il était amoureux d'une jolie femme, et il avait en poche cinquante mille francs !
Dés le même soir, il résolut d'ouvrir la campagne contre Barberine. Elle dansait, ce soir-là. Le spectacle se composait de la Sylphide et d'un acte du Comte Orij. Le ballet devait commencer à dix heures. A neuf heures, Saint- Bertrand arriva au théâtre et se dirigea immédiatement vers les coulisses. Il était bien certain de n'y rencontrer aucun de ses amis, leurs principes ne leur permettant de se montrer dans le saticlnaire qu'au moment même de l'entr'acte qui doit précéder le ballet. Pour plus de précaution, il se tint sur le côté gauche de la scène, qui ne mène à rien qu'aux loges des artistes, — la porte qui relie la salle à la scène se trouvant sur le côté droit. — En agissant ainsi, il comptait voir passer Gaskell, l'aborder, et tirer un parti quelconque de leur rencontre. Et, s'il
prenait tant de précautions pour n'être pas vu de ses amis, c'est que, avec son instinct infaillible, il sentait que, grâce à la légèreté parisienne, qui accuse et absout en même temps — jusqu'à ce qu'on lui ait mis des preuves matérielles sous les yeux, — on devait mal parler de lui autour de lui, tout en le tolérant; que quelque chose avait dû transpirer de son existence insolite; et que, dés qu'on le verrait lié avec l'imprésario, vite on irait l'édifier sur son compte, pour lui faire pièce; tandis que personne ne s'aviserait de crier gare à Gaskell, tant qu'on serait dans l'ignorance de leurs relations.
En calculant ainsi, Saint-Bertrand avait compté sans un hôte qui arrive toujours à point nommé pour déjouer les plans les mieux ourdis. Cet hôte est le Hasard. Ce soir-là, afin de faire enrager un peu Saint-Bertrand, il s'amusa à lui lancer dans les jambes le sieur La Gruelle. Voici comment:
LaGruelle, alors âgé de cinquante ans, était le fils d'un marchand de soieries qui lui avait laissé une belle fortune. Vaniteux, lourd, sensuel et commun, il recherchait les ' amours qui font du bruit. Depuis longtemps, l'Opéra lui avait paru le seul champ où tout homme qui se respecte doit cueillir les fleurs destinées à l'embellissement de son existence. Et il avait agi en conséquence. Mais trois liaisons successives, contractées avec les pensionnaires de l'Académie royale de musique n'avaient pu — comme il le disait — lui faire trouver le bonheur. En d'autres termes, La Gruelle avait été abominablement joué par trois fois. D'abord, il avait adressé ses hommages à une brune adorable, nécessairement élève de Terpsichore, qui élait à peine
lancée ; et, en un an, il avait trouve le moyen de dépenser avec el'e une centaine de mille francs. Elle le récompensa en lui adjoignant un jeune comte qui, étant bien certain de faire un jour un beau mariage, menaçait de lui en donner deux cent mille.
La Cruelle , ne se sentant pas de force pour lutter avec un pareil étourdi, rengaina sa mauvaise humeur et se retira. Pour punir Tinfidèle, il alla présenter ses vœux à une jeune personne — cantatrice, celle-là, — un peu maigre, mais fort jolie. Ses vœux furent acceptés, La Cruelle étant bien connu dans les coulisses, où, dés le premier jour, tout nouveau venu est rigoureusement coté. Mais, au bout de six mois, La Cruelle, qui n'était pas bête, commença à s'apercevoir que sa nouvelle passion se dérangeait. Elle avait un trop bon caractère. Elle se montrait toujours soumise et disposée à tout ce qu'on exigeait. Alors La Cruelle la fit suivre, et apprit que, le soir, quelquefois, quand lui, milord Pot-au-feu La Cruelle, n'allait pas chez elle, elle mettait fort tranquillement ses gants et son chapeau, et se rendait... chez un autre. Nouvelle fureur de notre ami ; nouvel éclat, brouille, rupture ! et soixante mille francs de plus portés au débit de son budget. Que faire, cependant? Il ne pouvait, lui, La Cruelle! se passer d'une maîtresse. I! ne pouvait, lui, La Cruelle ! posé comme il l'était, la choisir autre part qu'à l'Opéra. Avant tout, il ne voulait pas être trompé. Cela l'horripilait qu'avec lui il y eût constamment... un autre. Il voulait être à la fois, pour sa maîtresse, lui et l'atUre, ou rien du tout ! Dégoûté des cheveux noirs et des châtains, ayant perdu toutes ses illusions sur les cantatrices et les
danseuses, il résolut alors de fixer son choix sur une blonde qui ne fût ni cantatrice ni danseuse, mais qui figurât cependant dans les divertissements de l'Opéra. Ce désir, comme on le voit, était assez difficile à réaliser; mais LaGruelle ne se décourageait pas pour peu de chose, et il y parvint. Il choisit une blonde magnifique, aux yeux bleus, de cinq pieds six pouces, de formes parfaites, bien en point, à peine âgée de vingt-quatre ans, et qui exerçait au théâtre la profession de marcheuse. Ici, une explication est nécessaire. On appelle marcheuse, à l'Opéra, une femme qui, ne sachant ni chauler ni danser, n'a jamais autre chose à faire qu'à se montrer. Comme c'est aux yeux seuls qu'elle doit plaire, on a soin de la choisir belle, et on relève sa beauté par l'adjonction des plus riches costumes. Ce sont les marcheuses qui, dans la représentation des cérémonies lyriques, défilent majestueusement le long de la rampe, avec une couronne à pointes dorées sur la tête, et traînant derrière elles une longue queue de velours. Celle que choisit La Cruelle avait une telle beauté, qu'elle en était comme hébétée. Elle craignait de parler et de remuer, de peur de déranger quelque chose dans la symétrie de sa figure et de sa toilette. La bêtise, cependant, n'exclut pas l'art de tromper, et la belle lléloïse le prouva bien à son protecteur. Quinze jours ne s'étaient point écoulés depuis la célébration de leur mariage morganatique, que La Cruelle était déjà bourrelé de soupçons. Heureusement pour lléloïse, il n'avait pas de preuves encore; mais il en cherchait, et Héloïse, toute stupide qu'elle était, se méfiait. Le soir où Saint-Bertrand, craignant de rencontrer ses bons amis, était venu rôder de si bonne heure
dans les coulisses, La Cruelle, que sa marcheuse obligeait à venir la voir marcher sur les planches chaque jour de représentation, après l'avoir béatement regardée et admirée, avait quitté son poste à l'orchestre , et était allé la guetter sur la scène, pour lui demander une exphcalion. lléloïse, remplissant dans le Comte Ory le rôle d'une compagne de la comtesse de Formoutiers, stationnait justement dans la coulisse, en attendant le moment de faire sa rentrée à la suite de madame Dorus, et de traîner la longue queue de sa robe devant la rampe, comme d'habitude. La Gruelle la rencontra sur le côté gauche de la scène, précisément à l'endroit où Saint-Bertrand, quelques minutes plus tard, devait s'embusquer sur le passage présumé de Gaskell. Il s'ensuivit que, au moment où le vicomte, s'avançant sur la pointe des pieds, allait s'accoter de l'épaule à l'envers du décor que les spectateurs voyaient de face, La Gruelle lui apparut tout à coup, en train de demander son explication à la belle Héloïse. La tête du galant de cinquante ans fit sur vSaint-Bertrand l'effet stupéfiant d'une Méduse. De tous ceux qu'il craignait de trouver à cette place, déserte d'ordinaire, le loquace La Gruelle était le plus redouté. Quitter la place n'était plus possible. Que faire? Saint-Bertrand s'enfonça de son mieux dans l'obscurité qui baignait ce recoin de la scène, et attendit patiemment le départ de La Gruelle. Mais force lui fut d'assister au petit discours que le jaloux adressait à son infidèle présumée.
— Écoutez, Héloïse, disait-il, faites-y bien attention; je ne vous prends pas en traître ; si vous vous conduisez mal avec moi, je le saurai immédiatement, et tout ! oui, tout î
réfléchissez-y bien, sera fini entre nous. Vous avez depuis quelques jours l'air d'une femme qui médite quelque chose, et ce quelque chose ne me présage rien de bon. Avant-hier, vous avez mangé de l'oignon à votre dîner ; cela sentait l'oignon chez vous quand j'y suis arrivé; — je ne blâme pas le goût que vous avez pour ce légume, comprenez-moi bien, — mais vous savez que je ne l'aime pas, et vous en mangez. Second indice : hier, malgré ma prière, vous êtes sortie à deux heures. Cette heure est celle où il m'est excessivement agréable d'aller vous rendre visite. Elle se place naturellement, et commodément, entre celle de mon déjeuner et celle de mon dîner. Je conviens que vous m'avez engagé à venir le soir ; mais je n'aime pas le soir, vous le savez, pour me livrer aux épanchements affectueux de mon cœur. Je trouve ce moment mal choisi, en ce que, ayant une propension naturelle à dormir après mon repas principal, je dors en causant avec vous, et alors j'ai l'air de manquer de galanterie. Vous m'avez dit, il est vrai, que vous alliez chez votre dentiste. A première vue, cela peut ressembler à une excuse. Vous y êtes allée, en effet, je le sais : je vous ai fait suivre. Mais vous avez des dents superbes, et vous êtes restée trois heures chez ce praticien. Pourquoi faire, mademoiselle? Chose plus grave : l'homme qui vous suivait, ayant eu la curiosité de se faire arranger les dents pour remplir son devoir jusqu'au bout, monta derrière vous chez le dentiste. On lui dit qu'il était sorti. Il y retourna une heure plus tard; deux heures pkis lard; toujours sorti. Ainsi cet industriel était toujours sorti pour mon homme, et jamais pour vous... Laissez-moi continuer, Héloïse.
Chose plus grave encore : j'ai appris, depuis, que ce dentiste n'était pas un dentiste ordinaire, c'est-à-dire un dentiste entre deux âges, un dentiste sérieux, établi^ niarié; mais un jeune Américain, qui porte un binocle, une chaîne d'or, des bagues à tous les doigts ; une sorte de dentiste de fantaisie qui a sa stalle à l'Opéra, et ne sort qu'en tilbury. Vous comprenez, Héloïse, que je ne puis avaler ce dentiste. 11 se place naturellement en travers de mon gosier. Vos efforts, si grands qu'ils soient, ne parviendront pas à me le présenter en long ; cependant, je ferme les yeux, pour cette fois. Je vous passe ce dentiste ; mais plus de bêtises, [léloïsc ! car, je le jure par les cent mille livres de rente que je possède, je ne vous en passerais pas un second !
Héloïse, le dos plaqué contre un 'portant, toute roide dans sa robe de moire jaune à ramages noirs, écoutait ce beau discours, bouche close et les yeux ouverts, comme un perroquet du Brésil assistant à sa première leçon de langue. Saint-Bertrand souriait malgré lui, tout en donnant La Cruelle au diable. Tout à coup La Cruelle saisit le bras de son infidèle, et, ayant vraisemblablement quelque chose de plus particulier encore à lui dire, il l'entraîna derrière la toile de fond, tendue d'un côté à l'autre du théâtre, et fit quelques pas avec elle en courbant le dos, baissant la tète et ouvrant les bras, comme un homme qui dit:
— C'est à prendre ou à laisser!
Héloïse marchait auprès du gros homme, droite comme une poupée fichée sur son pieu; mais Saint-Oertrand n'attendit pas la fin de leur discussion. Profitant du moment oùles deux créatures lui tournaient le dos, il s'élnnrahors
de sa cachette, se précipita vers la porte du couloir qui mène du foyer de la danse au logis des artistes et disparut.
Ce couloir est éclairé par deux quinquets dont la lumière est protégée par un petit grillage en fil de fer. Vers le milieu s'ouvrent deux portes, la première conduisant au foyer du chant, la seconde au foyer de la danse. Le foyer du chant, au rebours de son voisin, est d'habitude fort paisible. De mémoire de machiniste, nul habitué de l'Opéra n'y a mis les pieds. On n'y rencontre guère que des doublures et quelques figurants en costume, attendant, allongés sur les banquettes, le moment d'entrer en scène. Saint-Bertrand, toujours préoccupé par l'idée de se cacher à tous les yeux, — sauf à ceux de Gaskell, — alla se poster sur le premier degré qui descend au foyer du chant, bien certain que ses bons amis ne viendraient pas le chercher là. De temps à autre, il allongeait la tête pour explorer le couloir. Bien lui en prit ; car, au bout de cinq minutes, il entendit battre la porte qui conduit au côté droit des couhsses, puis ua pas lourd retentit dans le couloir; et ce bruit de pas était produit parles bottes de l'imprésario.
Le vicomte sortit de sa cachette et fit quelques pas audevant de lui. Gaskell s'avançait en habit noir, le dos courbé, le chapeau à la main, relevant ses rares cheveux blancs avec ses doigts et fredonnant un air de danse.
— Eh! bonjour donc, monsieur Gaskell! s'écria soudain Saint-Bertrand.
— Âh! monsieur le vicomte! c'est donc vous, enfin, répondit l'imprésario en faisant de grands saints. Il y a une éternité que je vous cherche.
— Je suis allé chasser à trente lieues d'ici, chez un ami. Et, tout en prononçant ces mots, Saint-Bertrand entraîna l'imprésario dans le foyer du chant, où se trouvaient alors les quatorze chevaliers du comte Ory, vêtus de leurs robes de pèlerines.
— Et mademoiselle Barberine est-elle satisfaite? ajoutat-il. Je sais que son succès continue.
— Ah! monsieur le vicomte, répondit Gaskell, le public parisien est vraiment le roi des publics! 11 y a du plaisir à danser devant lui. Ce n'est pas de l'admiration qu'il a pour Barberine; c'est de l'adoration, delà frénésie.
— Elle le mérite, monsieur Gaskell, car elle a beaucoup de talent.
— Oui, monsieur le vicomte, elle le mérite à tous égards. Mais j'espère que vous me permettrez enfin de vous présenter cette chère enfant?
— Croyez-vous qu'il n'y ait pas d'inconvénients à cela? dit Saint-Bertrand. Il ne manque pas de mauvaises langues au foyer, et je dois vous avouer qu'on m'a fait ici une réputation détestable.
— Bah! vraiment? répondit Gaskell. Je vous la présenterai donc dans sa loge.
Et il fit un mouvement pour sortir.
— Si je ne craignais de la déranger..., dit Saint-Bertrand,
— Mais pas du tout, monsieur le vicomte. Un homme tel que vous ne dérange personne. Il est neuf heures et demie, d'ailleurs ; Barberine doit être habillée.
— Montrez-moi donc le chemin, dit le vicomte. Gaskell s'élança aussitôt dans le couloir. Une minute
après, toujours suivi par Saint-Bertrand, il frappait à une petite porte.
Une voix jeune et douce, que Saint-Bertrand ne connaissait pas encore, mais qu'il ne devait plus jamais oublier, répondit :
— Entrez !