‹ Un début à l'opéra;Chapitre 23 sur 25 · LE LOUP S'INTRODUIT DANS LA BERGERIE. 17T · texte numérisé non relu

LE LOUP S'INTRODUIT DANS LA BERGERIE. 17T

première fois. Heureusement, un homme était-là, — que disait-il, un homme? c'était un ange! — qui, d'un seul geste, avait changé la face des choses. C'était à lui que Barberine devait son succès, car le talent ne sert à rien devant un public prévenu. Mais il n'en fallait parler à personne, ou Barberine serait compromise.

Adélaïde, nécessairement, n'avait accordé nul crédit au récit de Gaskell. Cependant quelques détails de ce récit frappèrent son imagination. En apprenant qu'un homme jeune, beau, discret, comme il faut, qui portait un titre et avait toutes les apparences de la fortune, s'intéressait à sa fille, elle se le représenta aussitôt comme le prince Charmant qui devait faire leur bonheur à toutes deux. Désirant en même temps s'édifier sur son compte, et ne donner l'éveil à personne d'hostile, elle ne prononça pas son nom au foyer, et ne s'enquit de lui, ni auprès des habitués, qu'elle connaissait tous déjà, au moins par leurs noms, ni surtout auprès des dames de la danse^ toutes jalouses, comme chacun sait. Mais la bonne commère entreprit de faire jaser un personnage qui, par état, devait connaître les moindres secrets des couhsses. C'était le sieur Polynice Nérisson, artiste en cheveux, qui coiffait les sujets de l'Opéra depuis trente ans.

Ce sieur Nérisson, Méridional et prétentieux, avait été beau jadis, disait-il, et plus d'une des coryphées qu'il coiffait avait daigné — entre deux liaisons sérieuses — laisser tomber sur lui des regards de commisération. Mais il n'avait pas tardé à se blaser sur les beautés souvent réelles, et parfois postiches, des nymphes que chaque soir il voyait dans leur loge, dans les déshabillés le

plus complets et les moins galants. Peu à peu, il ne leur accorda pas plus d'attention qu'aux poupées de cire qui charmaient les yeux des passants derrière les \itres de sa boutique. Elles, de leur côté, avaient si bien fini par s'habituer à lui, qu'elles ne le considéraient presque plus comme un homme, et enfin, elles en arrivèrent au point de ne pas plus se gêner devant lui que s'il eût été un coiffeur en bois, et non en chair et en os, ami du sexe, comme il s'en vantait, et capable de sympathiser avec les personnes sensibles. CeNérisson était alors parvenu à l'âge ingrat de cinquante-huit ans. Il avait une grande quantité de cheveux sur la tête, teints en noir, pommadés et frisés, avec une raie blanche et nette au beau milieu. Son visage bistré, malheureusement, était fripé comme un \îeille pomme de reinette ; et son finge n'était pas toujours des plus propres, non plus que sa chaussure, car le Languedocien économe faisait toutes ses courses à pied. La curieuse Adélaïde ne pouvait mieux choisir que cet artiste incompris pour obtenir des renseignements sur le compte de Saint-Bertrand. Polynice, en effet, était admis depuis six mois à l'honneur de coiffer le charmant vicomte. C'était lui qui, deux fois par jour, maniait délicatement sa tête adorable, et jouissait du privilège de passer au petit fer sa barbe et ses cheveux. Saint-Bertrand, toujours poli, comme on le sait, avait fait la conquête de Polynice. Il était le seul de tous ses clients qui s'entretînt avec lui de son art, lui donnât des conseils et parût le prendre au sérieux. Aux premiers mots que lui dit Adélaïde sur le vicomte, Polynice ne manqua donc pas de lever les yeux au ciel, de pousser des exclama-

LE LOUP S'INTRODUIT DANS LA BERGERIE. 179 lions, de s'extasier. — Il n'existait pas d'homme aussi généreux! — disait-il. Et Adélaïde ayant parlé de sa position de fortune, les exclamations redoublèrent. Si Polynice n'avait pas été, ce jour-là, si fort préoccupé par les savantes combinaisons d'une coiffure mirifique dont il voulait juger l'effet sur la tête de Barberine, il n'eût pas hésité à dire que Saint-Bertrand possédait les mines du Potose. Mais, pour n'avoir pas le loisir de s'avancer aussi loin dans le beau pays de hâblerie, Polynice n'en servit pas moins son client. A l'entendre, on n'avait jamais vu, à rOpéra, de personne mieux faite pour comprendre les nécessités des demoiselles du corps de ballet. Ce n'était pas avec lui qu'on aurait jamais une de ces discussions qui rendent leur devoir si pénible aux mères des danseuses. Les billets de mille francs traînaient sur sa cheminée, plus nombreux que lesbillets doux, et galamment confondus les uns avec les autres. On n'avait pas à craindre qu'il vérifiât jamais les articles ni l'addition d'un mémoire. Avec lui, toute somme réclamée était immédiatement payée. Et comme son intérieur était élégant ! Tout y sentait le luxe, le confortable, la fortune. Enfin, d'après le sieur Nérisson, le vicomte de Saint-Bertrand n'était pas seulement un cavalier accompli, parfait, beau, riche, aimable, jeune, spirituel et bienfaisant, il était simplement un phénix 1

Adélaïde, en écoutant le dithyrambe du coiffeur, se léchait les lèvres comme un chat à qui Ton parle de crème. Jusqu'alors, avec un esprit de calcul qui eût fait honneur à un diplomate, elle avait su résister aux nombreux soupirants : princes russes, comtes polonais, barons aile-

mands, qui tous, et tour à tour, avaient brûlé du désir d'assurer l'avenir de son enfant. Dans sa pensée de mère et de cabotine, Earberine, avant de venir à Pans, n'était pas encore assez bien posée dans l'estime du public pour faire un bon choix, tel qu'elle l'entendait du moins, c'està-dire qui réunît les conditions de fortune et d'agréments personnels, indispensables au bonheur des jeunes fdles. Et puis elle était encore un peu délicate de santé ; elle devait se ménager pour son art. Enfin, elle avait bien le temps ! Il n'y avait pas lieu de se presser ! Mais, depuis la consécration que le talent de Barberine avait reçue des mains du public parisien, Adélaïde, sans le confier à personne, à Gaskell surtout! était décidée à la placer dès qu'une superbe occasion se présenterait. Et, entre tous les gens de qualité qui pouvaient aspirer à l'amour de sa fille, le vicomte de Saint-Bertrand lui semblait, à première vue, ie plus avantageux. Cependant, elle ne voulait rien livrer au hasard, dans une affaire si grave. Aussi, comptant sur son coup d'œil de femme expérimentée, attendait-elle la visite du vicomte avec une impatience fébrile.

Quant à Barberine, tout ce qu'on avait dit du jeune homme autour d'elle avait éveillé sa curiosité. Elle ne se sentait cependant pour lui aucune attraction. Tout au plus était-elle anxieuse de voir enfin ce phénix dont chacun faisait l'éloge, et qui semblait si peu pressé de réclamer la récompense de ses services.

Le soir où l'on devait enfin le lui présenter, Barberine, après avoir dîné, selon son habitude, à cinq heures, était venue au théâtre pour procéder à la toilette minutieuse à laquelle toute première danseuse doit se soumettre

LE LOUP S'INTRODUIT DANS LA BERGERIE. 181 avant chaque représentation. Polynice Nérisson avait mis une heure à la coiffer, manchettes retroussées ; puis les deux habilleuses avaient remplacé le grand artiste; et, à elles aussi, il n'avait pas fallu moins d'une heure pour lacer le maillot , tendre le pantalon de soie que la chaleur du corps distend constamment, agrafer le corsage et les huit jupons réglementaires, dont cinq flottants et trois cousus, qui doivent bouffer autour des hanches plus ou moins harmonieuses de chaque sujet de la danse. Les habilleuses ayant accompli leur fonction avec l'adresse qui les caractérise, Barberine avait procédé, sans le secours de personne cette fois, à l'opération longue et déhcate du maquillage. A l'aide d'une patte de lièvre, elle avait étendu une mince couche de blanc sur son visage, son cou, ses épaules, ses bras et ses mains; non pas qu'elle en eût un besoin réel, car elle avait la peau lisse et satinée comme le pétale d'un camellia, mais pour neutrahser le désastreux effet de la rampe, qui fait paraître jaune le teint le plus pur. Puis elle avait légèrement fardé ses lèvres et les pommettes de ses joues; et, enfin, neuf heures et demie sonnant à la pendule placée sur la cheminée de sa loge, elle s'était posée, debout, devant un miroir qui reflétait sa personne tout entière ; et, rectifiant les plis de sa jupe, tournant sur elle-même pour juger de l'effet de son costume sous toutes ses faces, agrafant ses boucles d'oreilles et son collier, elle présentait alternativement ses deux pieds aux habilleuses qui lui chaussaient d'étroits cothurnes de satin rose, lorsque, Gaskell ayant frappé discrètement à la porte de la loge, elle tourna la tête à demi sur l'épaule, et prononça ce mot charmant à entendre pour

tout amoureux, et qui fit conîracter te cœur de Saint- Bertrand :

— Entrez !

Il entra, en effet, derrière le candide Géréon Gaskejl, avec son air aimable et paisible, le sourire dans les yeux et sur les lèvres, simplement mais élégamment vêtu, le chapeau à la main, respectueux, mais affectueux déjà, et sans familiarité. On eût dit qu'il connaissait depuis longtemps Barberine. Tandis que son introducteur faisait bêtement sonner son nom et son titre, il alla droit à la jeune fille, qui rougissait sous son fard, lui prit les doigts, les serra doucement, s'excusa de la déranger, de lui présenter si tardivement ses hommages, et, toujours souriant, à l'aise, parlant à demi-voix, posément, l'emoêcha de prononcer le mot a Remorcîment; » prétendit qu'il n'avait rien fait pour elle; que cela était peu de chose et ne méritait pas qu'on en parlât; qu'elle était bien digne, au surplus, de tous les dévouements ; que, pour lui, il lui appartenait tout entier; qu'elle n'avait qu'un mot à dire, et qu'il était prêt à la servir; puis, lui serrant la main encore et répondant à son sourire par le sourire le plus aimable, il alla s'asseoir sur le canapé, à côté de mademoiselle Adélaïde Chaussepied, écarlate d'orgueil et cîe plaisir, et, lui serrant la main à son tour, il l'accabla de compliments .

Le bon Gaskell se frottait les mains en contemplant ce tableau, bien fait pour réjouir son âme sensible. Quant à Barberine, clic se sentait interdite et fascinée. Jamais, dans ses rêves les plus heureux, — on en fait souvent de tels à son âge, — elle n'avait évoqué d'image plus persuasive

LE LOUP S'INTRODUIT DANS LA BERGERIE, 183 que celle du vicomte. Dès le premier regard, il s'était imposé à elle, l'attaquant à la fois par le cœur et par les yeux. Le don de plaire échappe à l'analyse; il se compose de l'heureuse réunion d'attraits différents. Saint-Bertrand possédait ce don accordé à si peu de gens. Il le savait et il en usait, mais en homme modeste, évitant de regarder ceux qu'il voulait séduire, — afin de se laisser regarder par eux.

— Votre loge est très-convenablement arrangée, dit-il tout à coup.

— C'est une politesse de notre directeur, répondit Adélaïde.

— Il vous la devait bien, repartit le vicomte.

Et soudain, se levant et se plaçant à quelques pas de Barberine :

— Voyons, mademoiselle, retournez-vous un peu, qu'on vous admire. Charmante! ajouta-t-il en rencontrant ses yeux; mais vos fleurs sont placées trop bas sur le cou. Permettez- vous?

Disant cela, comme s'il n'avait fait autre chose de sa vie, de ses doigts délicatement gantés, il tordit et redressa la tige du volubilis qui s'enroulait autour des cheveux de Barberine. La danseuse baissait la tête pour se prêter à son caprice, et le regard du jeune homme coulait entre ses épaules.

— Monsieur le vicomte est un maître en fait de goût'! dit Gaskell.

Les habilleuses se regardaient, mais n'osaient échanger

un signe, car elles se sentaient sous l'œil du vicomte.

Cependant Saint -Bertrand, toujours debout devant Bar-

berine, échangeait avec elle quelques-uns de ces mots sans suite et sans portée, qui sont à la galanterie ce que les escarmouches sont aux batailles. C'était une chose qui méritait d'être vue que ce jeune homme correctement vêtu de noir, causant sérieusement avec une femme dont les jambes étaient découvertes jusqu'aux genoux, et qui portait des ailes aux épaules comme les anges.

Tout à coup l'avertisseur frappa à la porte. Adélaïde, se levant, laissa tomber son mouchoir, et Saint-Bertrand le ramassa.

Puis tout le monde sortit de la loge ; mais, après avoir fait quelques pas dans le couloir, le vicomte s'aperçut qu'il avait oubhé ses gants sur le canapé. Il laissa s'éloigner Gaskell, Adélaïde, Barberine, et rentra dans la loge. II était temps ! Les habilleuses, livrées à elles-mêmes, échangeaientdes comment aires à perte de vue sur sa visite. Elles s'arrêtèrent et baissèrent les yeux en l'apercevant.

11 ferma la porte derrière lui; puis, plongeant l'index et le pouce de sa main gauche dans son gousset :

— J'ai besoin d'un mois de discrétion absolue, leur dit-il. Voici de quoi vous consoler du silence que vous garderez.

Et il leur mit deux louis dans la main à chacune.

— Si, d'ici à un mois, vous n'avez rien dit, reprit-il, vous recevrez dix louis de plus, que vous vous partagerez.

Et il tourna sur ses talons, puis il fit volte-face :

— Si... vous parlez... vous me connaissez, n'est-ce pas?... je vous ferai quitter l'Opéra. Adieu!

Barberine dansa mal, ce soir-là; elle était préoccupée, distraite. Un sentiment jusqu'alors inconnu était né en

LE LOUP S'INTRODUIT DANS LA BERGERIE. 485 elle. Elle se sentait heureuse, et cependant elle avait envie de pleurer.

Quant au vicomte, il entra fort tranquillement, vers le milieu du ballet, dans la loge infernale.

— Pourquoi ne vous a-t-on pas vu depuis huit jours? lui demanda-t-on.

— Pouvais-je me montrer ici dès le lendemain de mon duel?

— C'est juste! dirent entre eux les lions.

Il affecta de lorgner çà et là, dans la salle, afin de ne pas rencontrer les regards de Barberine.

— Que diable a-t-elle donc ce soir? disait- on autour de lui.

— Elle n'a jamais si peu dansé.

— Est-ce qu'elle est malade?

— Ou déjà fatiguée?

— A propos, Saint-Certrand, que dites-vous de Darberine?

Saint-Bertrand avait l'air boudeur. Il braqua sa lorgnette sur la danseuse; et, après quelques secondes d'examen, il répondit :

— Elle a plus de gentillesse que de talent.

Une longue discussion s'ensuivit, dans laquelle le vicomte se laissa battre le plus complaisamment du monde.

Quelques jours après, vers quatre heures, juste au moment où Barberine, revenant de prendre sa leçon, rentrait chez elle, escortée de mademoiselle sa mère, Saint-Bertrand, qui, par le plus grand des hasards, passait dans la rue Laffitte, se trouva nez à nez avec elles à la porte de leur logis.

— Que je suis heureux de vous rencontrer! leur dit-il. J'ai une foule de choses intéressantes à vous dire.

— Vraiment! quoi donc? s'écria Adélaïde.

— Oh ! ce sera très-long ! fit-il en riant.

— Si vous vouliez nous faire l'honneur de monter avec nous...

— Demeurez-vous donc ici?

— Mais oui.

— Ne serai-je point indiscret? reprit-il.

— Ah! monsieur le vicomte! répondit Adélaïde avec un air de reproche.

Barberine était pâle et fronçait les sourcils.

Cependant Saint-Bertrand monta. Et quand il se vit enfin dans la place, assis dans un bon fauteuil, devant les deux femmes, au moment d'inventer je ne sais quelle histoire de coulisses qui donnât une apparence de réalité au prétexte dont il s'était servi pour s'introduire dans la maison, il sourit doucement, caressa sa moustache, et se dit mentalement :

— Maintenant, je pense bien qu'elle est à moi!

COCODES ET COCODETE

Pendant que se passaient ces événements, l'amour continuait à ravager le cœur de Gaskell. Plus Barberine

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grandissait dans la faveur du public, plus il l'aimait. Plus il voyait approcher le terme qu'il avait fixé à l'avance pour lui déclarer sa passion, plus il s'observait et se rangeait. Le véritable amour épure tout ce qu'il touche. Gaskell, depuis deux mois qu'il était à Paris, n'avait pas à se reprocher une distractiçn, un désir, une pensée qui n'appartînt à Barberine.

Maintenant, le bonhomme se soignait comme un petitmaître. Jl avait toujours été propret : il était devenu élégant. Ses habits étoffaient sa personne un peu replète. II portait du linge fin, des escarpins vernis dès le matin. Un diamant étincelait à son doigt, un autre au beau milieu du plastron de sa chemise de batiste. Enfin, il avait l'air heureux et doux.

Il y avait toujours eu de petites cachotteries entre lui et la jeune fille. Elles devenaient plus nombreuses et plus intimes de jour en jour. Barberine, touchée de l'affection de l'imprésario, le consolait de son mieux des mauvais procédés de sa mère. Elle savait que sa mère détestait le bonhomme. Elle le défendait, elle prenait son parti dans toutes les discussions.

Le matin, pendant qu'Adélaïde dormait encore accablée par la fatigue de ses digestions, qui devenaient de plus en plus laborieuses, Barberine, le visage rose sous son petit bonnet de dentelles, allait trouver son ami, lui offrait ses deux joues à baiser, s'asseyait auprès de lui, dans le salon commun, et l'amusait en lui contant toutes sortes de riens qui lui ravissaient l'âme. Elle lui disait, entre autres choses touchantes, qu'elle n'oublierait jamais ses bons soins; qu'elle lui devait tout : son talent,

sa position, ses succès, et que, jusqu'à son dernier jour, elle aurait pour lui une affection à toute épreuve.

Gaskell pleurait, il avait toujours eu la larme facile. — Il serrait les deux mains de la jeune fille, rappelait son enfant chéri, se levait, se promenait par la chambre en se frottant les mains, chantonnait pour s'empêcher de parler, et regardait le bout de ses souhers pour ne pas voir les yeux dont la rencontre le faisait rougir.

Il ne se méfiait pas de Saint-Bertrand. — Ce dernier, enchanté de pouvoir courtiser Barberine à l'insu de tout le monde, continuait ses visites à l'hôtel Bxjron^ et Gaskell s'y était rencontré deux fois avec lui. — Gaskell se méfiait d'autant moins du vicomte qu'on lui avait dit , à l'Opéra, que Saint-Bertrand était violemment épris d'une grande dame, que cette grande dame ne lui laissait aucune liberté, qu'elle l'empêchait d'aller au théâtre et surtout au foyer de la danse. Gaskell se sentait donc une sympathie toujours respectueuse, mais de plus en plus décidée pour le vicomte, et dormait sur les deux oreilles.

Cependant, tout allait trop bien pour Saint-Bertrand. Avec son expérience des choses du monde, il sentait que cela ne pouvait durer ; qu'un incident quelconque allait survenir pour traverser ses desseins; et il se préparait à le neutrahser en avançant ses affaires auprès de la danseuse. Cette entreprise, tout agréable qu'elle était, devenait de moins en moins facile. Barberine avait une nature aimante mais renfermée. Effrayée des progrès que le jeune homme avait faits dans son cœur, elle luttait de toutes ses forces contre l'amour qui l'envahissait, et, malgré les étonnements de sa mère, qui n'avait jamais rien compris à la

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délicatesse de ses sentiments, elle se faisait d'autant plus silencieuse et réservée qu'elle se sentait s'attacher de plus en plus au vicomte.

L'incident que redoutait Saint-Bertrand, sans pouvoir en deviner la cause et la na^ture, arriva enfin. Voici comment:

Depuis quelque temps déjà avait fait sa première apparition au foyer de la danse un jeune homme de vingt et un ans, de très-grande famille, qui portait le titre de marquis, et le nom formidable de

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