‹ Un début à l'opéra;Chapitre 24 sur 25 · HECTOR DE LAKOCHEFORTE-EN-TERRE · texte numérisé non relu

HECTOR DE LAKOCHEFORTE-EN-TERRE

Ce gros nom, je dois le dire, était assez piteusement porté. Élevé à la campagne, au château de monsieur son père, le jeune Hector avait reçu une singulière éducation. Un excellent abbé du voisinage, savant comme Ducange, plus doux qu'un agneau de trois mois, et honnête homme, avait été chargé de l'instruire. Mais cet abbé, dés le début de son professorat, avait rencontré au château de terribles rivaux qui, chaque jour, défaisaient son ouvrage de la veille, de sorte que son élève, parvenu à l'âge de vingt ans, était tout juste aussi instruit qu'au moment où on le tira des mains de sa nourrice. Les rivaux de l'abbé — je rougis de l'avouer — étaient les palefreniers et les gardes du duc. 11 y avait aussi le piqueux. Ce dernier avait dans la maison une importance extraordinaire. Il est vrai qu'il était habile dans son art, et tout dévoué à la famille. Il se nommait Lacoudraie. De bonne heure Hector s'attacha à cet excellent serviteur qui ne lui imposait pas, comme l'abbé, des leçons ennuyeuses, et le promenait dans les

bois. L'enfant donc, au lieu d'apprendre le latin, les mathématiques et la grammaire, furetait tout le jour à travers les jeunes tailles el les futaies; ou bien il s'en allait au chenil fouailler les chiens, ou bien encore à l'écurie, caresser de la main son petit cheval, car il avait un petit cheval, sur lequel, dès lage tendre de quatre ans, il se tenait fort bien d'aplomb. En grandissant, il apprit — toujours de Lacoudraie — mille secrets curieux pour purger les chiens, reconnaître une piste au clair de lune, distinguer les fumées du cerf en houzars de celles en plateaux, et tant d'autres également intéressants, mais qu'il serait superflu d'énumérer, et dont l'ensemble constituait — toujours selon Lacoudraie — le fond de l'éducation d'un bon gentilhomme. A douze ans, il était cavalier consommé et sautait une barrière de cinq pieds, comme un autre se fût mouché dans ses doigts — disait Lacoudraie. A quinze ans, il était un chasseur émérite, et forçait un dix-cors, tout comme s'il n'eût été qu'un simple dc.guet. Le duc, son père, était fier de lui, ainsi que madame la douairière, sa grand'mère. On le citait, dans sa province, comme un bon louvetier. On ne parlait que de lui au chenil, à l'écurie, à la basse-cour, à l'office. Il n'y avait que le doux: abbé qui geignait tout bas sur le peu d'honneur que lui rapportait son élève, et qui, n'osant se plaindre, toujours concihant, toujours bon, se disait tristement, en prenant une prise de tabac : — Encore si j'étais parvejiu à lui apprendre V orthographe! — A vingt ans, Hector n'avait jamais mis le ne::, dans un livre. Voltaire, Molière, la Bruyère, Bossuet, la Fontaine, Montesquieu, Bousseau, tous les grands écrivains du siècle passé lui étaient

COCODÈS ET COCODÊTE. 191

aussi parfaitement inconnus que ceux de la Chine. Quan à ceux du siècle présent, il n'avait jamais entendu prononcer leurs noms. Chateaubriand n'éveillait d'autre idée en lui que celle d'un filet de bœuf. Et pourtant, il y avait une bibliothèque au château de Larocheforte-en- Terreî Mais elle n'avait jamais servi qu'à l'abbé — et au cuisinier; — non pas que ce' dernier fût un érudit, mais il était toujours en quête de papier pour allumer son feu. Les exercices violents auxquels le jeune Hector se livrait eurent pour résultat de lui donner une santé robuste. Il avait le teint hâlé et très-coloré, buvait sec, mangeait comme quatre, dormait dix heures, tout d'un trait, et jamais la pluie, le vent, la neige, le froid, le soleil ne purent lui donner de rhume ni de migraine. Malheureusement, comme il passait la moitié de sa vie à cheval, son corps, insensiblement, se déjeta, et bientôt il lui devint impossible de se défaire de l'attitude forcée des cavaliers. Ainsi, quand il était debout, ses genoux demeuraient ployés, ses pieds tournés en dedans, son dos voûté, sa poitrine rentrée, et son menton se projetait en avant, tandis que, la tête fléchie sur la nuque, il portait au loin les deux yeux, comme un jockey, juché sur un cheval lancé à fond de train qui mesure, tout en courant, la hauteur d'un obstacle.

Quand Hector eut atteint sa majorité, sa famille lui constitua un état de maison, et l'envoya à Paris pour se dégrossir. Désormais, plus d'abbé pour le jeune homme! mais aussi plus de Lacoudraie! Que faire? Il s'ennuya beaucoup d'abord, regrettant son chenil et ses bois; puis, insensiblement, il fit comme les autres, et vécut de celte

i92 U^' DÉBUT A LOPÉRA.

belle vie de steeple-cliase, de club, de jeu, de ne rien faire, qui développe si vite et si bien les facultés de l'intelligence. Hector finit par s'amuser à l'Opéra, mais une chose le gênait : le malheureux enfant était timide. Quoi qu'il dît, ou qu'il fît, il sentait vaguement que certaines gens, et c'étaient tous des gens d'esprit! se moquaient de lui. Il avait beau se tenir toujours entre deux vins, ça ne lui déliait pas les idées. C'est qu'il ne s'agissait pas là de remlmcher le cerf, de raccourcir l'enceinte, et encore moins de faire la curée. Contrairement aux lois de la vénerie, on y courait la biche et la daine; mais, dans cette chasse pleine de dangers, on était souvent exposé àjjrendre le change et à se donner beaucoup de peine pour faire buisson creux. On pouvait, il est vrai, s'amuser à compter le nombre des andouiilers que portaient les personnes; mais cette distraction manquait de nouveauté pour Hector. Donc, il était assez désorienté, et, quand on le voyait entrer dans les coulisses, avec ses cols en pointe^ sa face rouge, ses cheveux noirs taillés en brosse, son chapeau à bords plats posé en arrière, tout le monde se mettait à sourire. Quoique bon enfant et joh garçon, Hector, comme on disait à l'Opéra, avait toujours l'air si... chose, qu'on lui donna le surnom de Cocodès.

Quand je dis que Cocodès n'osait parler à personne, je me trompe. Entre toutes les nymphes du foyer, il y en avait une, une seule! qui avait trouvé grâce devant ses yeux. Celait une maigre et jolie fille, de quatorz: ans environ, qui remphssait les rôles de page, et faisait nombre dans les chœurs de la danse, levant, de loin, les bras en anse de panier, et lançant alternativement les deux jambes à

COGODÈS ET COCODÈTE. 193

droite et à gauche. On lui donnait dix-huit sous par jour pourfaire ce joli métier. Elle était fille d'un joueur d'orgue, mère inconnue ou absente; elle avait une petite figure futée, un corps mince et flexible comme un jonc, et se nommait Azéma. Je n'ai pas besoin de dire que, à son âge, elle était encore innocehte, de fait, du moins; mais, se sentant grandir, et vivant dans un tel milieu, elle avait l'imagination un peu précoce. Aussi commençait-elle à jeter les yeux autour d'elle, comme pour faire un choix longtemps à l'avance. C'était bien la petite fille la plus rouée. Un jour, voyant Cocodcs isolé au foyer, elle était allée à lui, et lui avait adressé la parole. Gocodès, enchanté, rougit, mais il répondit. Et depuis, chaque soir, les deux enfants causaient, riaient, se pinçaient, assis côte à côte sur une banquette. De la part d'Azéma, il n'y avait, dans tout' cela, que le désir de faire la fevime, de commencer à se poser. De la part d'Hector, il n'y avait qu'un besoin de distraction enfantine. Azéma était à sa hauteur; il n'était pas gêné devant elle; il ne voyait en elle qu'un gamin fort gentil et divertissant. Azéma, abusant de la candeur de son compagnon, lui fourrait dans les poches des billets de loterie qu'il payait en belles et bonnes pièces de vingt francs; elle lui faisait aussi payer ses amendes; elle lui carottait des loges de spectacle, des gimblettes et des bonbons. On s'aperçut bientôt de leur liaison. Les hommes en rirent; les femmes s'en indignèrent. On la calomnia. Azéma se fâcha. Alors on rit plus fort, et, pour exaspérer la petite, on lui donna le surnom de Gocodète.

Or, un soir, — on jouait Guillaîime Tell ce soir-là, —

Azcma, costumée en page, avec une jambe rouge, l'autre jaune, et de longues manches flottantes qui lui pendaient aux épaules, attendant le moment de rentrer en scène, bavardait au foyer, à côté de Cocodès. Ils étaient là presque tout seuls; à peine apercevait-on, groupés au foyer, trois ou quatre des familiers du farouche Gessler. La petite, selon son habitude, tirait à boulets rouges sur tout le personnel féminin de l'Opéra, criblant chacune de ses compagnes avec une perspicacité de jugement extraordinaire; et Cocodès écoutait, la bouche ouverte.

Je dois mentionner ici un fait important: huit jours après les débuts de Barberine, Cocodéte, qui avait le même pied que la débutante, était allée dans sa loge lui demander de lui faire cadeau de ses chaussons de danse de rebut. Une première danseuse changeant souvent trois ou quatre fois de chaussons pendant une représentation, elle en a toujours, comme on dit, à revendre. Les plus pauvres des figurantes s'accommodent fort de ces souliers; elles les mettent à leurs pieds, et vendent en catimini les souhers neufs que la direction leur distribue avec une certaine parcimonie. Ce petit commerce constitue pour ces enfants un léger revenu qui, ajouté à leurs gages, leur permet quelquefois de ne pas mourir de faim. Malheureusement, Barberine avait déjà pris l'engagement de donner ses chaussons de rebut à la fille d'une de ses habilleuses. Il s'ensuivit que Cocodéte se retira toute confuse, et, comme elle était rancunière, elle conserva depuis une dent à cinq crocs contre Barberine.

— Vous ne savez pas, monsieur Hector, dit- elle tout à coup, j'ai découvert une chose.

COCODÈS ET COCODÈTE. 195

— Quoi donc? fit Cocodès en levant le nez.

— L'autre jour, je descendais au foyer, j'ai vu M. de Saint-Bertrand qui sortait, sur la pointe des pieds, de la loge de mademoiselle Barberine.

— Qu'est-ce que cela prouve?

— • Cela prouve d'abord que, lorsqu'on marche sur la pointe des pieds, c'est qu'on a peur d'être rencontré.

— Oui. Ensuite?

— Ensuite, cela prouve que celles qui font les sucrées sont des sournoises.

— Eh bien, quoi ! s'écria Cocodès, Saint-Bertrand est son bon ami ! Après ? Qu'est-ce que cela fait ?

Cocodès lança ce fait énorme avec une légèreté qui choqua Cocodète.

— Gomment, ce que cela fait? s'écria-t-elle. Cela fait que, lorsqu'on a une mère qui fait sa tête comme mademoiselle Chaussepied, et qu'on fait la mijaurée soi-même, on ne doit pas recevoir des hommes dans sa loge. D'ailleurs, il n'a jamais fait attention à moi, ce vicomte !

Cocodès riait sur sa banquette :

■ — Ah bien, moi, je pourrais bien dire autre chose.

Cocodète lui pinça le bras :

— Comment ! monsieur, vous savez quelque chose et vous mêle cachez?

— Mais non!

— Mais si !

Elle le repinça.

— Mais non, puisque je vais tout vous dire. - A la bonne heure ! Qu'est-ce que c'est?

— Voici : il y a deux mois environ que mademoiselle

lOG UN DÉBUT A L'OPÉRA.

Barberine, en arrivant à Paris, alla loger dans un liôtel de la rue Laffitte, dont la cour est séparée par un mur trèsbas de celle d'une maison de la rue Lepeletier, où je vais quelquefois.

— Chez qui ? demanda Gocodète.

— Chez un ami.

— Ça n'est pas vrai ! Vous n'avez pas d'ami rue Lepeietier.

— Mais si !

— Mais non ! tous vos amis habitent le faubourg Saint- Germain.

— Je vous assure...

— Je ne vous crois pas ; mais nous examinerons cela plus tard. Conlinuez.

— Alors, reprit Cocodès, la fenêtre de la chambre de mademoiselle Barberine donne sur celte cour, aussi bien que celle de l'escalier de l'hôtel, et mon ami voit souvent passer M. de Saint- Bertrand devant la fenêtre de l'escaher.

— Bah ! allons donc! il va chez elle?

— Oui.

— Après ?

— Eh bien, il y a deux jours, c'était le soir, mon ami fumait un cigare à la fenêtre de sa salle à manger, qui donne sur celte cour. Il y avait de la lumière dans la cliambre de mademoiselle Barberine, n:iais il n'y en avait pas d iQS la salle à manger de mon ami; de sorte que, hii, il pouvait voir; et on ne pouvait pas le voir, lui !

— Ça, c'est très-bon î dit Cocodète. Après?

— Alors, tout à coup, madenioisclle Baiberine est en-

COCODÈS ET COCODÈTE. 197

trée dans sa chambre, où il y avait de la lumière, et son ombre se dessinait sur les rideaux blancs. Alors, une autre ombre est entrée dans la chambre et s'est aussi dessinée sur les rideaux. Alors, celle-là, c'était celle d'un homme. Il paraissait suppHer mademoiselle Barberine, il lui prenait les mains.

— Fameux! fameux! Et quefaisait-eile?

— Elle se défendait tant qu'elle pouvait.

— Allons donc !

j — Mais oui.

— C'est des mensonges. Après?

— Il n'y a pas d'après. Elle s'est laissé baiser les mains; mais, quand l'homme a voulu lui prendre la taille, elle est sortie tout à coup de sa chambre en emportant la lumière. Alors, la lumière, en passant devant le visage de l'homme, l'a éclairé, et, comme, en même temps, le rideau du vitrage s'écartait un peu, mon ami a reconnu l'homme. C'était M. de Saint-Bertrand.

— Voyez-vous ça! fit Cocodéte. Ce sournois de vicomte! Afin qu'on ne se doute de rien, il lui fait la cour chez elle, et ne met plus les pieds ici !

Cependant, juste au moment où cette intéressante conversation avait heu au foyer de la danse, une autre, non moins intéressante, s'engageait dans un autre recoin de l'Opéra. Ce recoin était la loge de Barberine, où venaient de pénétrer ses deux habilleuses. Tout en mettant en ordre les différentes pièces de son costume de leçon dont la danseuse s'était servie dans l'après-midi, elles échangeaient quelques idées, en bonnes commères qu'elles étaient, et, ne se sachant point écoutées, elles déguisaient

fort peu leur pensée. Celui qui les écoutait n'était autre que Gaskell. Barberine ayant oublié sa montre et quelques menus bijoux dans sa loge, elle avait prié l'imprésario d'aller les chercher, ce à quoi il avait docilement consenti.

Mais, au moment d'ouvrir la porte delà loge, entendant un bruit de voix qui venait de l'intérieur, il s'était arrêlé dans le couloir, avait prêté l'oreille, et les premiers mots qu'il entendit lui semblèrent tellement surprenants, qu'il demeura devant la porte afin d'entendre les autres.

— Yois-tu, Clémence, disait la première habilleuse à la seconde, tout cela est bien étonnant !

— Oui, c'est bien étonnant !

— Car, enfin, pourquoi a-t-il changé de nom?

— Il a donc changé de nom?

— Sans doute. Quand il était au collège de Nancy, il s'appelait Louis Béraud.

— Et maintenant, il se nomme Arthur de Saint-Bertrand ; et il est vicomte. Ça n'est pas la même chose.

— Non, ça n'est pas la même chose.

— Alors, je le voyais passer souvent devant nos fenêtres, quand il allait en promenade avec ses camarades. Il était bien gentil enfant!... Et puis il devint presque un homme. Il était encore plus gentil. Tout à coup, il pouvait avoir dix-huit ou dix-neuf ans, j'ai cessé de le voir.

— Qu'était-il devenu ?

— On disait qu'il s'était sauvé du collège, avec une femme.

— Rien que ça! Excusez du peu!

— Cinq ans plus tard, je quitte ma place de femme de

COCODÈS ET COGODÈTE. 199

chambre pour venir à Paris, et j'entre à l'Opéra, comme habilleuse. Qu'est-ce que je rencontre un jour dans le couloir? Lui. Une me reconnaît pas. Il est vrai qu'il ne m'avait jamais regardée à Nancy.

— Et moi, reprit alors la seconde habilleuse, le hasard veut que je fasse la connaissance d'un valet de chambre qu'il avait renvoyé, soi-disant ];afce qu'il hivait. C'est un prétexte, car il ne boit pas. Il est mi peu gai le soir, voilà tout. Et il me dit que son ancien maître a mangé toute sa fortune, qu'il n'a plus le sou, qu'on n'est occupé chez lui qu'à renvoyer les créanciers.

■ — Et puis, reprit la première habilleuse, il fait la pluie et le beau temps à l'Opéra. Tout le monde le craint et dit du bien de lui. Est-ce drôle !

— Et il nous donne de l'argent pour ne pas dire qu'il est venu dans la loge de mademoiselle. Qu'est-ce que cela lui fait qu'on sache qu'il est venu dans celte loge?

— Oui!

— Dis donc, Clémence, s'il savait que nous savons... tout ce que nous savons... sais-tu qu'il nous donnerait peut-être un peu plus de deux cents francs?

— C'est à voir ! c'est à voir ! As-tu tout rangé?

— Oui.

— Alors, allons-nous-en. Philibert m'attend dans le passage.

Gaskell, le nez collé au chambranle de la porte, se disait:

— Quelle plaie que ces habilleuses ! Il faut toujours qu'elles mouchardent. C'est égal ! ça me fait tout de même bien de la peine que mon vicomte n'ait plus le sou!

20a UN DÉBUT A L'OPÉRA.

II, entra, ne dit mot de ce qu'il avait entendu, prit les bijoux, et sortit de la loge avec les habilleuses, se dirigeant à droite, dans le couloir, pendant qu'elles se reti raient par le côté gauche.

— Il a changé de nom, se disait-il en marchant, c'est bizarre! Et il ne veut pas qu'on sache qu'il est venu dans la loge de Barberine. Oh ! sa comtesse le tient bien !

Tout à coup, comme il passait en rêvant devant la porte du foyer, frisé, rasé, musqué, bien vêtu, pomponné, tenant son chapeau à la main, un page qui sortait du foyer en courant se précipita sur lui, lui marcha sur le pied, et fit tomber son chapeau à terre.

C'était Cocodète qui se hâtait pour ne pas manquer son entrée.

— Diables d'enfants ! s'écria Gaskell, ils se fourrent toujours dans vos jambes!

Or, entre toutes les épithétes qui pouvaient choquer la susceptibihté d'Azéma, celle cVeufant était la plus grave. L'appeler enfant, c'était reculer indéfiniment ses espérances.

Elle revint donc sur Gaskell, car elle avait déjà fait quelques pas dans le couloir, et, portant ironiquement la main à son toquet :

— Dites donc, m' sieur le montreur de chiens savants, si vous y voyiez plus loin que le bout de vot' nez, vous n'écraseriez pas les personnes.

— Comment, montreur de chiens savants? s'écria Gaskell, que la moindre allusion à son ancien métier horripilait.

— Et, au lieu d'embarrasser le chemin des gens, reprit

COCODÈS ET COCODÈTE. 201

Cocodète, vous feriez mieux de veiller sur votre hnitième merveille du monde.

— Ma merveille? fit Gaskell un peu surpris.

— Oui, voire merveille ! dit Cocodète. Elle pourrait bien s'envoler un jour, savez-vous? et plus haut que moi, encore ! quoique je tienne ici V emploi des Amours, et qu'on me tire dans les frises, au bout d'une ficelle.

— S'envoler ! répéta Gaskell abasourdi.

— Oui, s'envoler ! et dans les bras d'un vicomte, encore !

— D'un vicomte?

— Oui, d'un vicomte qui, le soir, vous envoie à l'ours, pour la suivre dans sa chambre.

En entendant ces mots affreux, il se fit une subite révolution dans l'âme de Gaskell. Il se jeta sur l'enfant, cl, la tenant serrée dans ses bras :

— Dis-moi tout ! s'écria-t-il.

Mais Cocodète se débattait comme un singe.

— Voulez-vous bien me lâcher! vous allez friper mon costume! Ah çà! lâchez-moi donc, ou je manquerai mon entrée.

Gaskell la serrait de plus en plus fort.

— Mais on va me mettre à l'amende! glapissait Cocodète.

Gaskell l'entraîna au fond du couloir. 11 était terrifié, hagard. Il était fou.

— Tais-toi, dit-il, je payerai ton amende. Je te donnerai de l'argent, tout l'argent que tu voudras ; des bottines, des gants, des bonbons, des oranges, des pommes ! Mais parle.

— Ah! bah! fit Cocodète, moineau dans la main... Gaskell l'interrompit.

— Tiens, dit-il.

Et il lui donna tout l'argent qu'il avait dans sa poche Cocodète, éblouie, mit l'argent dans sa gibecière, dit tout ce qu'elle savait, et plus encore! A l'entendre, si Saint- Bertrand n'était pas l'amant de Barberine, il ne s'en fallait guère, et il le serait pour sûr avant peu.

Gaskell la lâcha quand elle eut tout dit. Puis, se rappelant qu'il avait laissé le vicomte auprès de Barberine, il se tordit les mains et se précipita vers la porte de sortie,

— Et dire, répétait-il en courant dans la rue Bossini, que c'est moi qui le lui ai présenté! Triple niais! Ça ne fait rien, tout n'est pas encore perdu! reprit-il. Il est l'amant d'une comtesse, Barberine le méprisera. Et il n'a plus le sou! s'écria-t-il avec un geste triomphant! Adélaïde va le mettre à la porte !

NCONVENIENTS DE PRENDRE LES TRUFFES POUR DES POMMES DETERRE, ET LE VIN DE BOURGOGNE POUR DU PETIT-LAIT

Au moment où Gaskell quitta l'hôtel Bijron pour aller chercher les bijoux de Barberine, Saint-Bertrand venait d'y arriver. Il apportait une loge de baignoire pour le thèà-

tre de la Gaieté, où l'on donnait une féerie qui faisait courir tout Paris — disaient les journanx. — Mais, Adélaïde ne se sentant pas bien portante, on était convenu de passer la soirée à l'hôtel. La santé d'Adélaïde inspirait depuis quelque temps de sérieuses inquiétudes à ses amis. La bonne femme s'était considérablement alourdie; elle avait le sommeil agité, plein de rêves incohérents ; elle éprouvait des étourdissements et d'étranges pesanteurs d'estomac ; enfin, elle avait de fréquentes indigestions. Ce soir-là, après avoir mangé — sans faim — un blanc de poularde truffée, une demi-assiettée de choucroute, et bu un ou deux verres d'un vin de Beaune pour lequel elle avait toujours eu une singulière prédilection, elle avait quitté la table, un peu pâle, avec de légers frissons, et, au moment où arriva le vicomte de Saint-Bertrand, Barberine faisait boire à sa mère une tasse de thé, édulcoré de fleur d'oranger. Mais il paraît que la poularde et la choucroute, celte fois, mettaient de l'entêtement à séjourner dans l'estomac d'Adélaïde, car elle devenait de plus en plus pâle. Enfin, elle quitta le salon et se retira dans sa chambre, en disant qu'elle allait reposer, et priant Barberine de tenir compagnie au visiteur.

Saint-Bertrand profita naturellement de cette occasion pour parler d'amour à Barberine. Mais Barberine, plus que jamais, était distraite. L'état de sa mère Linquiétait, et, depuis qu'elle avait entendu le vicomte lui dévoiler pour la première fois ses sentiments, comme si elle se fût défiée de lui encore plus que d'elle-même, elle s'observait rigoureusement, étant honnête fille, et voulant le connaître avant de lui donner le moindre espoir. L'effet que ce jeune

homme produisait sur elle était assez singulier. Elle ne pouvait songer à lui ni l'apercevoir sans pâlir. Quelque , chose, alors, qui ressemblait à un douloureux pressenti- ! liment naissait dans son cœur. On eût dit une contraction lente et presque insensible. Cependant elle se sentait heureuse auprès de lui : heureuse mais trisîe ! Elle éprouvait alors deux désirs assez dissemblables : celui de se jeter dans ses bras, et de pleurer.

C'est que, pour cette enfant, qui, jusqu'alors, avait toujours vécu d'une vie si laborieuse, d'abord pleine de privations et de tourments, puis continuellement absorbée par de fatigantes études, l'amour — de toutes les choses du monde — quoiqu'elle en eût entendu souvent parler, était la chose la moins entrevue. On lui avait bien dit, ou donné à entendre, qu'il existait une liaison particuhére d'homme à femme ; mais on ne lui avait jamais parlé d'une passion capable d'envahir tout son être; et c'étaient cependant les signes précurseurs de cette passion qui lui apparaissaient. Alors il lui venait à l'esprit d'enfantines idées. Elle se demandait s'il était bien d'aimer; si l'amour — tel qu'elle l'éprouvait, du moins — pouvait se conciher avec ce métier de danseuse qu'on lui avait appris, et qui faisait toute sa joie, tout son orgueil? Souvent, en descendant sur les planches, dans son costume de sylphide, et rencontrant inopinément celui qu'elle aimait, elle s'apercevait tout à coup qu il promenait ses yeux sur ses épaules et ses jambes découvertes; et la pudeur, que la curiosité du public n'avait jamais éveillée en elle, s'effarouchait soudain devant les regards de l'amour:

Aussi, concentrée, douteuse, hésitante, plus troublée

qu'une jeune fiancée sur le seuil de la chambre nuptiale, se laissait-elle aller naïvement à ses impressions. Elle ne pouvait demander de conseils à sa mère ; elle craignait de se confier à Gaskell. Elle s'abandonnait donc à elle-même, mais avec appréhension et tristesse, comme un enfant qui se sent malade, n'ose le dire, et pleure à petit bruit sur son oreiller de duvet.

Saint-Bertrand avait pénétré tout cela, et il en tirait parti, prenant plaisir à rassurer la danseuse, à l'attacher à lui, insensiblement ; s'avançant quand il la croyait accablée par l'inertie, reculant dès qu'il la voyait se défendre. Sa perspicacité lui disait qu'il ne la prendrait jamais que par le cœur; mais il cherchait en vain quelle marque de dévouement il pourrait lui donner. Et souvent, malgré son sang-froid et son esprit de calcul, il se sentait aussi troublé qu'elle. Il se disait en pàUssant :

— Est-ce que je l'aime?

Et encore, comme si, par une instinctive pitié, il eiit redouté son amour pour elle ;

— Vais-je l'aimer?

Un fait certain, c'est qu'il la désirait éperdument, comme il n'avait désiré nulle femme.

Le soir où Adélaïde le laissa seul avec elle surtout, il se sentit pendant un instant dominé par sa passion. Mais il suffit à Barberine d'un regard pour le faire mettre sur ses gardes. Elle avait une façon de regarder les gens avec ses yeux d'un bleu sombre et fixes qui l'intimidait toujours ; cependant il continua de lui parler d'elle et de lui, avec sa \oix la plus douce, choisissant les expressions les plus délicates, et, à mesure qu'il parlait, il voyait s'adoucir les

regards de la jeune fille, et ses joues pâlissaient insensiblement, et de grands cercles de bistre teignaient le bord de ses yeux. Tout à coup, comme ils étaient là, tout près l'un de l'autre, sous le même rayon de lampe et la main dans la main, ils entendirent un grand cri, puis un bruit qui ressemblait à celui de la chute d'un corps pesant retentit dans la chambre voisine. Tous les deux se levèrent en sursaut.

— Mon Dieu ! qu'est-ce que cela? dit Barberine.

Mais Saint-Bertrand ne l'écoutait pas. Il s'empara de la lampe, ouvrit la porte de la chambre, et, levant la lampe au-dessus de sa tête, il regarda. Barberine l'avait suivi.

Un cruel spectacle s'offrit à leurs yeux.

Adélaïde gisait à terre, le visage écarlate, les yeux gonflés. Elle agitait ses mains et criait :

— Au secours! J'étouffe !

Barberine voulut se jeter sur elle, mais Saint-Bertrand l'en empêcha. Posant la lampe sur un guéridon, il se baissa, s'agenouilla, déchira en un tour de main, et sans dire un mot, le corsage de la malheureuse femme; puis il ouvrit la fenêtre toute grande ; puis il revint au corps étendu, et qui respirait un peu mieux maintenant, le saisit dans ses bras et le porta sur le lit.

Après cela, il prit la lampe de nouveau, la leva encore, et, d'un œil attentif, examina le visage de la malade.

La malade criait ;

— J'élouffe î Saignez-moi! ■

— Elle vient de dîner, dit Saint-Bern\ind, une saignée la tuerait.

— J'étouffe ! répétait la malade.

— Que faire? demandait Barberine en se tordant les mains.

Saint-Bertrand se débarrassa de la lampe, puis il prit son chapeau.

— Je vais chercher un médecin, dit-il.

— Ah! ne me quittez pas, mon cher monsieur le vicomte, dit Adélaïde.

Saint-Bertrand hésitait; mais, en ce moment, un bruit de pas précipités résonna dans le salon; on entendit battre une porte, et Gaskell, hagard, furibond, entra dans la chambre.

11 n'y vit tout d'abord que Saint-Bertrand, car il ne pensait à nul autre, et, s'élançant vers lui :

— Ah! monsieur, lui dit-il d'un ton concentré mais violent, ce que vous avez fait est indigne! Abuser de ma confiance! de celle d'une mère! Suivez-moi par ici, monsieur, il faut que nous ayons une explication.

— Eh! la la! perdez-vous l'esprit, monsieur Gaskell? dit Saint-Bertrand comprenant aussitôt que qiielqiiiLn avait parlé.

Gaskell allait répondre, lorsqu'un mouvement qui se fit du côté du lit attira son attention. Adélaïde se débattait toujours contre Fétouffement qui la faisait haleter. En voyant C objet de sa haine pénétrer ainsi chez elle, sans même sembler s'apercevoir de son état, elle eut un terrible accès de colère.

— C'est une abomination! s'écria-t-elle. Ce maudit homme ne me laissera-t-il pas mourir tranquille? N'y a-t-il donc personne ici qui me débarrassera de sa vue?

Gaskell s'approcha du lit.

^- Qu'est-ce que vous avez? lui dit-il.

— Elle se meurt! dit Barberine en sanglotant.

— Bah! répondit imprudemment l'imprésario, c'est encore une indigestion.

Ce mot malencontreux, et surtout le ton qui l'accompagna, exaspérèrent Adélaïde.

— Comment! une indigestion?... Quand j'étouffe!... quand il faut me saigner!... quand... Au secours, monsieur le vicomte! s'écria-t-elle.

Et elle retomba, défaillante, sur ses oreillers.

Gaskell voulut barrer le chemin à Saint-Bertrand, qui s'avançait vers le Ut; mais Barberine le saisit par le bras.

— Je vous en prie, allez chercher un médecin tout de suite, lui dit-elle.

— Quoi! fit l'imprésario, tu veux que je te laisse avec ce séducteur?

— De quoi vous mêlez-vous? dit Adélaïde. Puis, se tournant vers Saint-Bertrand, elle ajouta:

— Otez-le de devant mes yeux.

Gaskell, poussé dans le salon par Barberine et Saint- Bertrand, essaya vainement de raconter ce qu'il savait. Barberine ne l'écoutait pas. Elle ne pensait qu'à sa mère. Elle ne comprenait rien à la conduite de l'imprésario. Saint-Bertrand lui reprochait amicalement de prendre si peu d'intérêt à son ancienne amie; il lui mettait son chapeau dans la main; lui disait qu'il n'y avait pas une minute à perdre pour chercher un médecin; qu'il en trouverait un à l'Opéra; qu'ils s'expUqueraient plus tard si, réellement, il y avait lieu, pour eux, de s'expliquer

sur un fait quelconque, mais qu'il fallait, avant tout, sauver la malade. Et Barberine, pleurant, irritée, tapant du pied, répétait sans cesse :

— Mais partez donc ! Êtes-vous devenu fou? Voulez-vous la laisser mourir?

Gaskell partit enfin, se frappant le front avec désespoir, et se promettant de revenir tout de suite.

Alors, sans même essayer de prévenir les accusations de Gaskell, Saint-Bertrand appela la femme de chambre et fit déshabiller Adélaïde. On la mit dans son lit, on lui fit avaler quelques tasses d'eau chaude, et, l'indigestion suivant enfin son cours naturel, Adélaïde se sentit momentanément un peu soulagée, mais brisée.

Barberine pleurait toujours. Elle s'agitait dans le vide, ne sachant que faire et ne se sentant propre à rien. Mais, à travers ses larmes, elle vit une chose qui l'émut profondément. Saint-Bertrand, sans lui dire un mot, commença à tout disposer dans la chambre pour que la malade ne fût pas troublée. Il ferma h fenêtre, baissa les rideaux, et, marchant sur la pointe des pieds, mit un abat-jour sur la lampe, fit emporter les vêlements qui traînaient sur les meubles, attisa le feu sous la bouilloire, releva les oreillers, mit un édredon sur le pied du lit, et, parlant avec une voix basse qu'il s'efforçait de rendre affectueuse :

— Ne vous inquiétez pas, dit-il à Adélaïde, vous êtes mieux déjà, et le médecin va venir.

Le cœur d'Adélaïde se fondait sous le poids de la reconnaissance. Voir un homme sicomme il faut! si bien né! lui prodiguer de tels soins, avec des attentions si délicates,

à elle, pauvre coryphée ! cela lui faisait venir les larmes aux yeux, et, balbutiant :

— Oh! monsieur le vicomte, disait-elle, cher monsieur le vicomte, que ne vous dois-je point aujourd'hui!

— Vous sentez-vous un peu mieux, maman? demandait Barberine en embrassant le front de sa mère.

— Pas trop! faisait Adélaïde d'un ton piteux. J'étouffe moins; je n'étouffe même plus... c'était cette maudite choucroute!... mais je souffre beaucoup... dans le dos!

Et, pleurant, elle recommença à s'agiter sous ses draps. Il semblait que Saint-Bertrand représentait alors la Providence pour Barberine.

— Que faut-il faire? lui demanda4-elle encore. Saint-Bertrand ne négligeait rien pour soulager les

souffrances d'Adélaïde ; mais il commençait à perdre courage. 11 s'approcha du lit et lui toucha les tempes. Elles étaient baignées de sueur.

— Voilà que j'étouffe de nouveau! s'écria-t-elle tout à coup.

Il alla prendre la bouilloire et lui fit avaler une dixième tasse d'eau chaude.

Cependant Gaskell, maudissant le hasard qui s'était servi de cette indigestion pour l'empêcher de faire expulser le séducteur séance tenante, avait repris sa course vers l'Opéra, où la représentation continuait sans incidents, devant une salle comble.

Gaskell, ainsi que le lui avait dit Saint-Bertrand, était sûr de trouver là un médecin : il en trouva même deux ; car, sur les douze ou quinze docteurs qui veillent à la santé des pensionnaires de l'Académie royale de musique, il y

en a toujours deux de service, se relayant de dix en dix jours, et qui sont obligés d'assister à toutes les représentations. Ce soir-là, par hasard, les médecins de service étaient ces deux rivaux célèbres alors, aussi bien par l'étonnante différence de leurs caractères que par leurs habitudes et leurs modes d'expérimentation. L'un comptait cinquante-cinq printemps, et se nommait le docteur Berthaut. Mais, comme il était de complexion amoureuse, jovial d'ailleurs, communicatif, et qu'il voyait toujours tout en rose, on l'avait surnommé le docteur Tant-Mieux. L'autre était parvenu à l'âge vénérable de soixante-quatre hivers, et s'appelait le docteur Cliquet. Mais, comme, au rebours de son confrère, il avait des mœurs très-pures, l'air d'un croque-mort en fonctions, qu'il parlait peu et d'un ton bourru, par monosyllabes, et qu'il voyait toujours tout en noir^ on l'avait surnommé, par opposition, le docteur Tant-Pis. hiutile de dire que ces deux Esculapes s'exécraient. Ils s'évitaient dans les couloirs elles coulisses, ne se parlaient qu'autant que les nécessités du service les y obligeaient. Jamais on ne les avait vus se saluer. Pendant les représentations, le premier, nécessairement, habitait le foyer de la danse. Là, papillonnant, riant, contant des histoires, offrant des jujubes aux coryphées qu'il appelait ses chères -poulettes, écoutant leurs confidences, leur donnant des conseils — aussi bien pour le soin de leur beauté et de leur santé que pour se conduire dans les sentiers périlleux de l'amour et de l'art chorégraphique — il avait toujours à la bouche des paroles aimables. Aussi le respectait-on fort peu, et se permettait-on de lui faire toute sorte de niches, telles que

de s'asseoir sur son chapeau oublié sur une banquette, d'enlever ou de noircir à la fumée des bougies les verres de ses lunettes, de chipper son mouchoir dans sa poche et de le suspendre au bouton de la taille de son habit, d'appuyer une joue couverte de céruse sur la manche de cet habit pour la blanchir, — mais on l'adorait. L'autre, au contraire, ne mettait jamais les pieds au foyer, à moins d'y être impérieusement obhgé. Il avait sa place marquée à l'amphithéâtre, auprès du couloir. Là, juché sur un tabouret, grave comme un pontife, tout de noir habillé, avec des gants de filoselle et une cravate blanche, il écoutait la musique de Meyerbeer ou de Rossini, avec la docilité d'un caniche et l'intelligence d'un bœuf. Il y avait des opéras qu'il avait ainsi entendus trois cent soixante-douze fois, sans sourciller ni broncher, et des ballets qu'il avait regardés jusqu'à cent trente-cinq fois sans y rien comprendre. Mais cela lui était tout un. Il accomplissait un devoir, et le devoir passait avant toutes les choses du monde dans l'esprit du docteur Tant-Pis.

Comme il avait toujours professé la plus grande aversion pour les demoiselles du corps de ballet, et qu'il ne cessait de déblatérer sur leurs mœurs légères, elles le détestaient de tout leur cœur et lui faisaient les cornes du plus loin qu'elles l'apercevaient. Aussi les fréquentait-il le moins possible, et s'était-il spécialement attaché à soigner les machinistes. Quand l'un d'eux avait reçu un portant sur la tète, était tombé sous une trappe ou du haut des frises, vite on allait chercher M. Cliquet. Au contraire, lorsqu'une danseuse s'était foulé le pied, ou souffrait de ses durillons, on lui envoyait M. Berthaut.

Les rivaux ne se faisaient donc pas réellement concurrence, et, si l'un avait été moins gouailleur, et si l'autre avait eu l'esprit moins revêche, ils auraient pu finir par s'entendre. Malheureusement, la médecine était là, c'està-dire le métier. L'un, c'était le docteur Tant-Mieux, tenait pour les traitements doux, anodins, bénins, employait les tisanes gommeuses, les laxatifs et les émoUients, faisait enfin de la médecine de couvent. L'autre, le grand Tan- Pis, étant un peu chirurgien, avait la férocité des tigres. Une parlait que de scier, de couper, détailler, d'amputer, d'employer le fer rouge et le bistouri. Il aimait, disait-on tous bas, à charcuter les gens; les gémissements des patients lui ravissaient l'âme; l'odeur du sang flattait ses nerfs olfactifs. Il faisait de la médecine de tortionnaire, de bourreau. C'était, du reste, je l'ai dit, un homme vertueux. Somme toute, on l'estimait, mais on le redoutait comme la peste. Et le docteur >Tant-Mieux, qui faisait des mots, l'appelait plaisamment vampirique.

Le premier de ces deux docteurs qui tomba sous la main de Gaskell fut l'aimable Tant-Mieux. Au moment où l'imprésario pénétrait dans le foyer, il le vit occupé à rattacher avec des épingles la ceinture d'une jeune fille dont l'agrafe s'était cassée. 11 lui fit part de l'événement qui l'amenait là, et aussitôt le bon docteur, abandonnant sa tâche agréable, s'écria :

— Comment donc ! pauvre chère femme ! mais j'y vais tout de suite !

Et, entraîné par son habitude de rassurer les gens, il ajouta :

— Ce ne sera rien.

Gaskell emmena le docteur, et traversa avec lui les coulisses, puis le couloir qui circule derrière les premières loges et l'amphithéâtre. Au beau milieu de ce couloir, un grand monsieur stationnait, les mains derrière le dos, l'œil braqué sur la lucarne d'une loge. C'était le docteur Tant-Pis.

— Parbleu! se dit Gaskell, je vais emmener aussi celui-là. C'est bien le diable si elle ne se tire pas proniptement d'affaire avec deux médecins. Elle sera complètement rétablie demain matin, et nous pourrons alors procéder à l'expulsi'on de ce vicomte.

Sans prévenir le docteur Tant-Mieux, il aborda le docteur Tant-Pis, et lui exposa son cas. L'autre dit aussitôt ;

— Je vous suis, je vous suis à l'instant.

Et, entraîné par l'habitude comme son confrère, il ajouta:

— C'est très-grave.

Cependant, apercevant son ennemi, il fit un pas de retraite, et dit :

— J'ignorais que vous fussiez déjà pourvu d'un médecin. Et l'autre, piqué au jeu, revenant sur ses pas, dit à son

tour à Gaskell :

— Avons-nous donc besoin de monsieur?

— Oui, fit Gaskell, la malade veut avoir une consultation. Il faut donc que vous m'accompagniez tous les deux.

— Soit, monsieur, fit Tant-Pis.

Et il se plaça au côté gauche de Gaskell. ■ — Soit, cher monsieur, fit Tant-Mieux. Et il se plaça au côté droit.

Comme un malfaiteur entre deux gendarmes, ou, mieux en/îore, comme un monsieur dont la maison brûle, entre

les deux pompiers qu'il est allé quérir, Gaskell sortît de l'Opéra.

En route, le docteur Tant-Pis lui demanda quelques détails sur le menu du dîner, cause apparente de la maladie; et, quand il les connut, il dit gravement :

— Les truffes ne se digèrent pas comme les pommes de terr e

— Et le vin de Bourgone, dit alors son confrère, prompt à la riposte, est un peu plus capiteux que le petitlait.

Gaskell, qui n'avait aucune inquiétude sur l'état d'Adélaïde, écouta fort peu les docteurs. Mais, dès qu'il eut pénétré avec eux dans la chambre de la malade, il lui fallut se rendre à la triste évidence. La pauvre Adélaïde était fort mal. Elle avait vomi vingt fois en une heure, et se plaignait toujours d'une atroce douleur dans le dos.

Barberine, à demi pâmée sur les pieds de sa mère, sanglotait à se déchirer la poitrine.

Et Saint-Bertrand, soutenant le buste de la malade entre ses deux bras, ne sachant plus que faire pour la soulager, lui prodiguait de banales consolations.

Page 1