‹ Un début à l'opéra;Chapitre 25 sur 25 · LE MEDECIN TANT-PIS, LE DOCTEUR TANT-MIEUX ET LE CÉLÈBRE HOMŒOPATHE · texte numérisé non relu

LE MEDECIN TANT-PIS, LE DOCTEUR TANT-MIEUX ET LE CÉLÈBRE HOMŒOPATHE

S'il n'y avait pas eu entre eux une créature qui souffrait véritablement et cruellement, c'eût été un spectacle eu-

216 UN DÉBLT A L'OPÉRA,

rieux, et presque risible, que celui des deux médecins entourant le lit de la malade. D'abord, ils lui tâtèrent le pouls, et constatèrent qu'elle avait la fièvre. Puis ils l'interrogèrent à tour de rôle, et la malheureuse femme, dominant pour un instant ses souffrances, les regardait d'un œil anxieux et effaré. Enfin, ils s'assurèrent, par le contact des mains, du siège de son mal. Elle éprouvait toujours une vive douleur dans le dos, une autre, trèsaiguë et lancinante, dans la région abdominale. La peau était tantôt sèche et brûlante, tantôt baignée d'une sueur froide ; la langue rouge sur les bords et à la pointe; et une agitation nerveuse secouait tout le corps, de la nuque aux pieds.

Les médecins, l'un grave et funèbre, l'autre amène et souriant, — mais tous deux se lançant à la dérobée des regards de mépris, — après avoir recueilli les renseignements nécessaires, se retirèrent dans le salon pour délibérer. Saint-Dertrand, ayant fermé la porte derrière eux, mit un doigt sur ses lèvres, pour engager Barberine à garder le silence, et, se glissant sur la pointe des pieds dans un couloir qui, de la chambre à coucher, aboutissait à la seconde porte du salon, il appliqua l'oreille à la serrure de cette porte, voulant connaître l'avis réel des médecins, apprendre s'ils étaient d'opinion partagée, et se conduire en conséquence.

Barberine, devinant ce que Saint-Bertrand allait faire, manifesta le désir de le suivre ; mais Gaskell l'en empêcha.

Saint-Bertrand ne perdit pas un mot de la discussion des médecins.

— C'est une indigestion. Cela passera. Elle en sera quitte pour une légère gastralgie, dit le docteur Tant-Mieux.

— Je ne suis point de votre avis, monsieur, répliqua le docteur Tant-Pis avec tristesse. Cette douleur abdominale persistante qui se répercute dans le dos, cette tension de l'abdomen, ces vomissements répétés, cette fièvre, tout cela, loin de me parler de gastralgie, me révèle la présence d'un squirre.

— Bon ! un squirre ! fit Tant-Mieux avec dédain.

— Oui, monsieur. Et, si le sujet nous autorisait à pratiquer immédiatement une incision sur sa personne, nous apercevrions aussitôt, au centre de la masse intestinale, cette tumeur dure, d'un blanc bleuâtre ou grisâtre, si bien connue, qui crie sous le scalpel, et dont la consistance varie depuis celle de la couenne du lard jusqu'à celle des cartilages, divisée en lobes, subdivisée en lobules, qu'unit un tissu cellulaire serré, et qui tend à progresser constamment, en tuméfiant les parties voisines.

— Ta ta ta! fit Tant-Mieux en levant les épaules, c'est une indigestion, voilà tout ! 11 faut arrêter les vomissements avec de l'eau de Seltz et de petits morceaux de glace ; puis on mettra la malade dans un bain, et, moyennant quelques jours de diète, une tisane légère et des cataplasmes laudanisés, si toutefois la douleur persiste, elle sera hors d'affaire.

— C'est un squirre, reprit sèchement Tant-Pis, et le sujet succombera si on ne pratique une opération.

— Vous en parlez bien à votre aise ! répliqua Tant-Mieux. Où diable a-t-on jamais vu tenter l'ablation du squirre des intestins?

— On ne l'a jamais vu, monsieur ; mais je suis homme à l'essayer, fit Tant-Pis.

— Parbleu! je le crois bien. Vous ne songez qu'à...

— Qu'à quoi, monsieur? demanda Tant-Pis.

— A rien, répliqua Tant-Mieux, qui ne voulait pas se mettre dans son tort.

Cependant, comme si elle eût entendu de son lit de douleur la féroce intention du docteur Tant-Pis, la malade poussait des cris qu'on entendait distinctement dans le salon. — Mais les deux médecins ne s'en occupaient guère.

Après avoir discuté quelque temps, chacun d'eux s'enfonçant d'autant plus dans son opinion qu'il la voyait contester par son confrère, ils prirent le parti de lever la séance.

— Monsieur et moi, nous ne sommes pas d'accord sur le diagnostic, dit le docteur Tant-Pis à Saint-Bertrand, qui les avait devancés auprès du lit.

— Qu'est-ce que j'ai donc? dit Adélaïde d'une voix éteinte.

— Rien de grave, ma toute bonne, répondit Tant-Mieux. Mais nous ne sommes pas d'accord ; c'est fâcheux. Tant-Pis demeura sombre et muet.

— Alors, qu'est-ce que je vais devenir? demanda piteusement la malade. Une indigestion..., c'est pourtant bien simple... Il est vrai que je n'en ai pas encore eu d'aussi forte! Ah! je ne mangerai plus jamais de choucroute! Ça fait trop de mal. Oh! la la la la la! le dos ! le dos! il me semble que j'ai un pavé dans le dos.

Saint-Cerlrand fronçait les sourcils. ^ .':^^

— A quoi VOUS décidez-vous, messieurs? demanda-t-il aux médecins.

— A recourir aux lumières d'un troisième, répondit Tant-Pis.

— Un troisième médecin ! s'écria Adélaïde, je le veux bien. Quatre médecins, six médecins, ce ne sera pas de trop. Allons, vite, Gaskell, en route! Attendez, je veux un liomœopathe.

Les docteurs firent un geste de répulsion.

— Je vous dis que je veux un liomœopathe, continua Adélaïde. J'en connais un ; il demeure dans larueLaffitte , en face de chez nous. C'est un homme célèbre; il s'appelle le docteur Turlure.

Les médecins firent une geste d'horreur. Il paraît que l'homœopathe leur était connu.

Cependant, force leur fut de se soumettre, Adélaïde réclamant son homœopathe avec des cris de paon.

Pendant la courte absence de Gaskell, les deux rivaux affectèrent de ne pas se parler. Tant-Mieux, toujours souriant, allait du lit, où il encourageait la malade, à Saint- Bertrand, qu'il connaissait bien et à qui il s'amusait à conter des cancans de coulisse. Tant-Pis effrayait Barberine par ses monosyllabes, ses soupirs et ses roulements d'yeux.

Gaskell revint au bout de cinq minutes avec le célèbre homœopathe. Le célèbre homœopathe était un vieillard d'environ quatre-vingt-dix ans, de fort petite taille, à l'air excessivement vénérable, dont les cheveux argentés se déroulaient en boucles soyeuses sur les épaules, dont le menton reposait sur une haute cravate blanche, et qui était enveloppé jusqu'aux talons dans une pehsse fourrée.

Ses mains diaphanes tremblaient un peu, et sa fluette personne imposait comme celle d'un prophète.

Les deux médecins, — non sans lui témoigner le peu de cas qu'ils faisaient de lui, par leur manières, — lui firent part du résultat de leur examen, chacun d'eux motivant de son mieux son opinion.

Le célèbre homœopathe les écouta gravement, sans sourciller; puis, quand ils eurent tout dit, il les salua l'un après l'autre, et, de l'air recueilli d'un prêtre qui monte à l'autel, il se dirigea vers le ht. Adélaïde l'attendait avec une anxiété facile à comprendre. Le célèbre homœopathe, plus méthodique que ses confrères, et se dressant sur la pointe des pieds, pratiqua d'abord sur la malade un examen des plus minutieux. Puis, replaçant paternellement ses deux bras sous la couverture et la regardant avec onction, il lui dit :

— Vous grattez-vous parfois le bout du nez, chère dame?

— Oui, quelquefois, répondit Adélaïde surprise.

— C'est cela. Et, dites-moi, vous devez avoir un appétit exagéré qui diminue tout à coup ?

— Oui ! lorsque j'ai mangé, par exemple.

— C'est cela. Et vous toussez un peu, n'est-ce pas ? m

— Pas beaucoup. fl

— C'est cela. Et vous devez éprouver des picotements dans le gosier ?

— Assez souvent, mais pas toujours.

— C'est cela. N'avez-vous pas, dites-moi, un sentiment de reptation dans l'œsophage ?

— Je ne sais pas, mais j'ai bien mal dans le dos.

— C'est cela. Et vous éprouvez souvent des lassitudes, de l'ennui, un malaise vague, n'est-ce pas?

— Oh! oui, souvent!

— C'est cela. Enfin, vous avez des nausées?

— Fréquemment depuis quelques mois, et ce soir surtout.

— C'est cela, c'est cela, murmura le célèbre homœopathe en s'éloignant du lit. Puis, réunissant ses confrères dans un angle de la chambre, il les salua de nouveau, et, renversant la tête en arrière pour les regarder au visage, il leur dit :

— Messieurs, mon opinion est faite, et s'éloigne sensiblement des vôtres. Selon moi, la malade n'a pas de squirre.

Tant-Pis, secoua convulsivement les épaules.

— ... Pas de squirre, répéta le docteur Turlure, et elle a quelque petite chose de plus qu'une légère gastralgie. La gastralgie existe, en effet...

Tant-Mieux le regarda d'un air aimable et triomphant.

— Mais, continua le docteur Turlure, pour la combattre efficacement, il convient de remonter à sa cause.

— Et quelle est cette cause? demanda brusquement le docteur Tant-Pis.

— Cette cause, monsieur, provient delà présence des entozoaires, autrement dits helminthes, dans le tube digestif. En un mot, cette gastralgie qui, si elle n'était promptement enrayée, ne tarderait pas à dégénérer en péritonite, provient uniquement des vers.

— Des vers chez un sujet de quarante-cinq ans! s'écria le docteur Tant-Pis d'un air méprisant.

— Eh! eh! cela s'est vu, fit observer son confrère Tant- Mieux.

— Qu'est-ce qu'elle a donc? demanda Gaskell, qui écoutait les trois docteurs, les mains derrière le dos et la bouche ouverte, sans rien comprendre à leur jargon scientifique.

— Elle a des vers, monsieur, répondit le célèbre homœopathe.

— Eh bien, je m'en étais toujours douté? s'écria Timpresario.

— Vous le voyez, messieurs, dit le célèbre homoeopa» the, monsieur s'en était toujours douté.

— Monsieur Turlure, s'écria tout à coup la malade, dépêchez-vous de me soigner, car je souffre beaucoup.

— Oui, chère dame, nous allons vous soigner, répondit le petit homme, et dans trois jours vous pourrez vaquer à vos occupations.

— Que faut-il faire, monsieur? demanda Saint-Bertrand. Le célèbre homœopathe tira de sa poche une trousse

en cuir. 11 l'ouvrit, et l'on vit alors qu'elle était pleine de fioles mignonnes et fort gentilles, grosses comme des tuyaux de plume, et hautes à peine comme l'ongle. De tout petits, tout petits bouchons fermaient l'orifice de chacune de ces johes fioles, et, sur les tout petits bouchons, il y avait de toutes petites lettres tracées à l'encre. Cependant, s'adressant à Adélaïde, qui continuait à geindre et à se tordre, tout en manipulant ses fioles, le petit homme s'exprima ainsi :

— D'abord, chère clame, et afin d'arrêter le cours de ces vomissements fatigants, nous allons vous faire prendre

veratrum. Puis, quand les vomissements seront arrêtés, et, afin de calmer les douleurs spasmodiques que vous éprouvez, nous vous administrerons assa fœtida. Après cela, et en vue de détruire les oxyures parasites qui vous incommodent, nous emploierons tour à tour fucus helmin' thocorton,artemisiapontica, aUmmcepa, garcinia morella et opohalsamum. Et nous corroborerons le tout par l'emploi d'arse^îica.

— Est-ce que ce sera très-mauvais à prendre ? demanda la malade effrayée de tous ces noms barbares.

— Pas du tout, chère dame, répondit le célèbre homœopathe. Nos médicaments, c'est même en cela que consiste la meilleure part de leur supériorité sur les autres, ne sentent que l'eau.

— Alors, donnez-les-moi donc tout de suite, dit Adélaïde.

— Voici, chère dame.

Le petit homme se dirigea vers le salon, où, sur une table ronde, il y avait une carafe, des verres, un encrier, des plumes et quelques cahiers de papier. Le docteur Tant-Pis s'était assis devant cette table, rédigeant une protestation motivée, dirigée contre le diagnostic et le mode de traitement de l'homœopalhe. L'homœopathe, il faut le dire à sa louange, ne fit aucune attention au docteur Tant-Pis. Il versa de l'eau dans un verre, et, quand le verre fut plein aux trois quarts, il laissa tomber dans l'eau quatre globules un peu moins gros que des têtes d'épingle, et qu'il prit dans une des jolies petites fioles dont nous avons parlé. Puisil se mita remuer l'eau lentement, à l'aide d'une cuiller.

Pendant qu'il se livrait à cette opération avec la gravitô convenable, Barberine s'approcha de lui.

— Croyez-vous la guérir, monsieur? lui demandât-elle.

— J'en réponds, belle enfant, dit l'homœopathe. Mais, en ce moment, un cri terrible retentit dans la

chambre à coucher, et tout le monde se précipita vers le lit, sauf le docteur Tant-Pis, que n'avaient jamais effrayé, disait-il, les pleurnicheries des malades. 11 continua donc à écrire, traçant de grandes lettres, fort peu lisibles, sur sa feuille de papier; mais, quand il se vit seul auprès du verre qui renfermait le médicament de l'homœopathe, une atroce tentation le saisit, et, avec un geste de mépris, il lança la potion dans le feu, puis remplit le verre d'eau pure. Puis, ricanant comme un vieux singe, il reprit sa plume.

Le docteur Turlure, en rentrant dans le salon, ne s'aperçut naturellement pas de la substitution, les globules homœopathiques ne renfermant pas de matière colorante.

Il s'ensuivit que, reprenant la cuiller, il se mit de nouveau à remuer un bien innocent liquide, au lieu de la potion qui, dans sa pensée, devait arrêter les vomissements d'Adélaïde.

— Faites-lui prendre une cuillerée à soupe de cette potion, toutes les heures, dit-il à Barberine.

Puis, saluant chacun à la ronde, même le docteur Tant- Pis qui lui tournait le dos, griffonnant toujours, il se retira en disant :

— Je reviendrai demain matin.

Le bon Tant-Mieux sortit derrière lui; mais, avant de

partir, il attira Saint-Bertrand dans un coin de la chambre.

— Je n'ai pas grande confiance, lui dit-il, dans les remèdes de ce petit empirique. Administrez-les cependant. Ils ne feront ni mal ni bien. Si la brave femme continue à souffrir, faites-lui avaler de petits morceaux de glace pour arrêter les vomissements, puis couvrez-la de cataplasmes. Et n'épargnez pas le laudanum. Je reviendrai la voir au petit jour. Au surplus, reprit-il, ne vous effrayez pas. Ce ne sera rien.

Le médecin Tant-Pis, ayant enfin terminé sa protestation, apposa au bas un parafe effrayant et extraordinairement compliqué ; puis il prit son chapeau et sortit à son tour.

Alors le vicomte de Saint-Bertrand fit prendre à la pauvre Adélaïde une première cuillerée d'eau pure.

Cependant Barberine était exténuée. Elle ne craignait pas pour la vie de sa mère, mais elle recevait le contrecoup de toutes les douleurs que celle-ci endurait. De toutes les atrocités inventées par la nature pour affliger la race humaine, il n'en est pas de comparable à celle de voir souffrir une personne aimée, surtout quand on ne peut rien faire pour la soulager. Adélaïde, tout en se tordant sur son lit, promenait ses regards par la chambre. Rien de ce qui s'y passait ne lui échappait. Elle gardait sa présence d'esprit comme si elle n'eût éprouvé qu'une indisposition légère. Quand elle entendit sonner minuit, elle se tourna vers Barberine :

— Il faut que tu danses demain, lui dit-elle. Va te coucher, mon enfant.

— Je ne danserai pas demain, maman, répondit Barberine en sanglotant.

— Comment! tu ne danseras pas demain? s'écria la malade. As-tu perdu l'esprit? Que diraitle public? Allons, ne me tourmente pas, Barberine.

— Votre mère à raison, dit Saint-Bertrand à la jeune fille, vous devriez vous reposer.

— Je ne peux cependant pas la laisser seule.

— Je la veillerai, répondit le vicomte. Barberine lui serra les mains.

— Que vous êtes bon ! lui dit-elle.

— Oh! oui, c'est un cœur d'or! dit Adélaïde. Gaskell, qui voyait avec désespoir les progrès qu'avait

faits son rival dans l'alfection des deux femmes, engagea sa pupille à se retirer.

— Tu ne sers à rien ici, lui dit-il. Bentre donc dans ta chambre. Il n'arrivera rien de fâcheux à ta mère. Nous sommes deux, d'ailleurs, pour la veiller.

— Je ne veux pas de vous ! s'écria Adélaïde. Vous n'entendez rien à ma maladie.

— Mais, bonne amie..., fit l'imprésario. La bonne amie lui coupa la parole :

— C'est vous qui m'avez mise en cet état, avec vos dîners.

Le malheureux Gaskell poussa un soupir. 11 avait une affection très-réelle pour Adélaïde, et, au chagrin que lui causaient ses souffrances, s'ajoutait la douleur de la voir le juger si mal.

Enfin, Barberine consentit à obéir aux supplications de sa mère et se retira, après l'avoir longuement embrassée. Mais Gaskell n'entendait pas laisser sous la même clef la

jeune fille et le vicomte. Il dit à la malade, pour éviter de la contrarier, qu'il allait rentrer dans sa chambre; mais il resta dans le salon, étendu sur un canapé, luttant contre le sommeil qui le gagnait en se crevant les yeux à regarder la bougie posée sur la table. Quant au vicomte, il semblait n'éprouver aucune fatigue. Assis dans un fauteuil, auprès du lit, il demeura toute la nuit les yeux ouverts; et, d'heure en heure, il se levait et administrait une cuillerée d'eau pure à la pauvre femme. Les gémissements qu'elle poussait, les divagations que la fièvre lui arrachait, ne l'agaçaient pas plus que les ronflements de Gaskell. Il avait l'air de plaindre Adélaïde, et il la plaignait, en effet, mais il restait calme. De temps à autre, la malade, se dressant sur son lit, lui demandait avec égarement d'où provenait ce bruit effrayant qu'elle entendait. 11 lui répondait que jc'était celui du vent dans la cheminée, ou celui de l'eau qui chauffait dans la bouilloire, ou celui des voitures qui passaient dans la rue; et la malade, retombant^alors sur ses oreillers, s'abandonnait de nouveau à ses rêves incohérents et à ses tortures.

Plusieurs fois, pendant la nuit, Barbcrine, qui ne pouvait dormir, se leva, s'enveloppa dans sa robe de chambre, et s'en vint, sur la pointe de ses pieds nus chaussés de pantoufles, s'assurer de Tétat de sa mère. Elle passait si légèrement dans le salon, que le sommeil de Gaskell n'en était pas troublé, ce qui prouve qu'il était un assez pauvre gardien. C'est à peine si Saint-Bertrand l'entendait venir. Il se levait de son fauteuil dès qu'il l'apercevait, allait à elle, lui prenait les mains, s'efforçait de la rassurer, et l'enfant, tout en s'inquiétant outre mesure, lui

témoignait sa reconnaissance par toute sorte de mots charmants. Le murmure de leurs voix faisait ouvrir les veux de la malade. Elle orrondait doucement sa fille, l'engageait à regagner son lit, lui disait que le vicomte avait pour elle les attentions d'un fils, qu'il faudrait ne jamais oublier ses bons soins; et Barberine, en se retirant, se sentait à la fois le cœur touché par la bonté du jeune homme, et déchiré par les progrès que faisait celte maladie si subite, si étrange, si cruelle. L'eau pure, nécessairement, ne pouvait enrayer sa marche, et Saint-Bertraiit, qui voyait la malade s'agiter et s'affaiblir de plus en plus, com.mençait à être très-inquiet.

Au petit jour, en se levant, pour la sixième fois peutêtre, Barberine vit une chose qui l'émut jusqu'aux larmes. Saint- Bertrand ayant surabondamment constaté l'inefficacité de la potion qu'il administrait, s'était décidé à suivre le conseil du docteur Tant-Mieux. Il avait donc été réveiller la femme de chambre, s'était procuré du laudanum, de la farine de graine de lin, et, tout en faisant avaler de petits cailloux de glace à la malade, il surveillait la confection des cataplasmes, que la femme de chambre manipulait, accroupie devant le feu. Quand Barberine entra dans la pièce, il était en train de verser de l'eau chaude dans un cruchon de grès pour réchauffer les pieds d'Adélaïde. Elle voulut lui ôter la bouilloire des mains; mais il lui résista, et force fut à l'enfant de le laisser faire.

— Où donc avez-vous appris à soigner si bien les malades ? lui demanda-t-elle.

— Nulle part, répondit-il en souriant ; mais cela n'est

pas du tout difficile. Il suffit de très-peu d'intelligence et de beaucoup de bonne volonté.

Ce disant, il boucha le cruchon de grès, l'enveloppa d'une serviette et le glissa sous les couvertures.

Comme il avait les mains mouillées, il prit son mouchoir dans sa poche pour les essuyer; mais Barberine le prévint et les essuya elle-même. Puis, quand elle eut fini, ne pouvant plus contenir l'élan de sa gratitude, elle lui baisa les mains, en pleurant.

Il souriait et se défendait. II se sentait ému lui-même. Dieu, qui ne fait rien d'absolu, en déposant le germe de nombreux vices dans le cœur de cet homme, avait mis à côté, pour les corriger, une certaine bonté qui se manifestait souvent au dehors par des formes séduisantes. Malheureusement pour Saint- Bertrand, il n'avait jamais essayé de résister à ses vices. Et, malheureusement pour Barberine, elle ne se doutait môme pas qu'il les eût. Comment aurait-elle pu suspecter les intentions d'un homme qui prodiguait à sa mère les soins que les enfants n'ont pas toujours pour leurs parents ? Gaskell, enfin éveillé, pénétrant dans la chambre avec ses yeux bouffis, son gilet défait,. sa cravate dénouée, surprit les jeunes gens se tenant les mains.

Ils ne s'inquiétèrent même pas de lui. L'un était tout au plaisir de se rendre utile à celle qu'il aim.ait; l'autre s'abandonnait innocemment aux effusions de sa reconnaissance.

A huit heures, le célèbre homœopathe et le docteur Tant-Mieux arrivèrent. L'état d'Adélaïde les consterna. La fièvre avait augmenté, le pouls était presque insensible et concentré, la malade se plaignait toujours de vives dou-

leurs à l'abdomen et dans le dos, et, pâle, les traits tirés vers le haut de la face, elle se plaignait d'une voix faible et larmoyante.

L'homœopathe qui, rendons-lui cette justice, avait toujours, jusqu'alors, guéri tous ses malades, se méfia de quelque bévue, et voulut continuer l'expérience de ses potions ; mais Saint-Bertrand le remercia; et il se retira, levant les mains au ciel et disant :

— Je suis sûr qu'on lui aura fait prendre trop de vemtnim !

— 11 faut la couvrir de sangsues ! s'écria le docteur Tant-Mieux.

On alla chercher des sangsues, mais il était trop tard. La pauvre Adélaïde se débattit tout le jour et pendant toute la nuit suivante. Saint-Bertrand ne la quitta pas d'une minute, non plus que Gaskell et Barberine. Elle s'éteignit, après quarante heures de souffrances. Bienheureuse futelle encore! La machine humnine a tant de ressorts ! et ils sont si ingénieusement compliqués ! Son agonie eût pu durer quarante mois!

XVIÏI

LES ARTIFICES DU VICOMTE DE S Al NT- BERTR AN D

Pendant le dernier jour de la maladie d'Adélaïde, il y eut un moment où ceux qui la veillaient reprirent un peu

d'espoir. Adélaïde, après l'applicalion des sangsues, s'était assoupie, et Saint-Bertrand, voulant que son sommeil ne fût pas troublé, avait renvoyé delà chambre Gaskell et Barberine. Barberine, à demi rassurée, s'était retirée chez elle, et Gaskell l'y avait suivie. Pendant que la danseuse, assise devant une table de toilette, relevait ses cheveux défaits, l'imprésario, dont les préoccupations secrètes avaient considérablement augmenté devant l'attitude inattendue de Saint-Bertrand, se rapprocha d'elle, et, pour la prémunir contrôles tentatives du vicomte, essaya de lui raconter ce qu'il avait appris à son sujet.

Barberine l'écouta d'abord d'une oreille distraite. Elle avait l'esprit autre part. Mais, quand elle entendit l'imprésario formuler nettement son accusation, elle se sentit prise d'un sentiment de stupeur, et, se renversant sur le dossier de sa chaise, l'un de ses bandeaux relevés, l'autre pendant le long de sa joue, elle le regarda avec une surprise douloureuse, sans pouvoir énoncer un mot.

— Je te dis, répéta Gaskell pour la troisième fois, en approchant sa bouche de l'oreille de sa pupille, je te dis que j'ai appris des choses terribles sur le compte de ce jeune homme; des choses à faire frémir! Tu ne sais pas... tu ne peux pas te figurer... Il a changé de nom! il porte un faux nom! Observe-toi bien avec lui.

— Commuent! il porte un faux nom? fit Barbarine.

— Oui, laisse-moi parler. Je sais tout. 11 a été élevé au collège de Nancy. 11 se nommait alors Louis Béraud. 11 s'est sauvé du collège à dix-huit ans, avec une femme.

Barberine, mécontente, ne répondit rien; mais elle haussa les épaules.

— Et la mère! reprit Gaskell d'un ton sarcastique, ta mère qui l'appelle un phénix! la bonne dupe!... Enfin, je ne veux pas l'accabler, en ce moment surtout, où la brave femme est si malade ! mais elle saura tout, plus tard, quand elle sera rétablie. Oh ! je ne la ména^cerai pas !

— Quoi, tout? fitBarberine rougissante.

— Oui, tout ! Il a mangé sa fortune ! Il est ruiné ! il n'a plus le sou ! Et il est tracassé par une foule de créanciers. On l'a su par son domestique.

— Qu'importe qu'il soit ruiné ! dit Barberine avec force. C'est un noble cœur.

— Laisse-moi donc, avec ton noble cœur! reprit Gaskell. Tu dis cela parce qu'il a passé une nuit auprès de ta mère. Voilà-t-il pas une belle affaire! J'ai passé la nuit aussi, moi! De plus, j'ai été chercher les médecins.

— Jamais je n'oublierai son dévouement, reprit la jeune fille. Que serions-nous devenues, sans lui? Il a eu, pour ma pauvre maman, les prévenances les plus affectueuses. En ce moment encore, il est auprès d'elle, il veille sur son sommeil, et vous l'accusez !

— Voyons, ne te monte pas la tête, interrompit l'imprésario. Tu n'as été déjà que trop loin avec lui. Je sais tout. Je ne te fais pas de morale. Ça nest pas dans mon caractère. Et puis tu étais peut-être excusable : je ne t'avais pas prévenue. Mais tu as eu le plus grand tort de le laisser venir dans ta chambre...

Barberine rougit encore.

— Dans ma chambre? demanda-t-elle.

— Oui, un soir, il y a quelques jours de cela. Il t'a suivie; il t'a baisé les mains; il a voulu te prendre la taille.

Alors tu t'es sauvée en emportant la lumière. Tu vois bien que je sais tout. Cet homme-là, vois-tu, Barberine, c'est un homme qui veut t'enlever !

Barberine reprit son peigne et se mit à hsser son bandeau de cheveux, pour se donner une contenance.

— Tous donnez bien de l'importance à des enfantillages, murmura-t-elle.

— Des enfantillages! s'écria Gaskell. Est-ce aussi des enfantillages, d'avoir donné de l'argent à tes habilleuses? Et sais-tu pourquoi il leur en a donné, de Targent? C'est pour qu'elles ne disent pas qu'il est allé dans ta loge; car il a une peur terrible de sa comtesse.

Barberine devint plus rouge encore, et dit :

— Quelle comtesse?

— Une comtesse dont il est éperdument amoureux, qui ne lui laisse aucune liberté, qui l'empêche d'aller au théâtre, et surtout au foyer de la danse.

— S'il portait un faux nom, répondit Barberine avec la logique superficielle des femmes et des enfants, il ne serait pas aimé d'une comtesse. Et si elle ne lui laissait aucune liberté, il ne viendrait pas nous voir tous les jours, il n'aurait pas passé la nuit d'hier auprès de maman, et toute la journée d'aujourd'hui. On vous a dit des mensonges.

— Mais, petite entêtée!... interrompit Gaskell.

— Non ! reprit Barberine, je ne vous écouterai pas davantage. L'affection que j'ai pour vous ne peut m'obliger à vous entendre calomnier un ami à qui je dois tant! Quelles que soient les actions qu'on puisse lui reprocher, il n'en a pas moins droit à ma reconnaissance. D'ailleurs, vous savez bien comme on est méchant, dans le monde.

Un homme tel que lui, si bon, si dévoué, ne peut être qu'un honnête homme.

— Mais je te dis qu'il est ruiné, fit Gaskell.

— Alors, il est donc malheureux ! Raison de plus pour qu'on Taime.

— Et sa comtesse? reprit Gaskell avec un roulement d'yeux des plus féroces.

Barberine s'était levée. De rouge qu'il était, son visage devint subitement pâle. Elle quitta la chambre en disant :

— Cela ne me regarde pas.

Cependant, de tous les faits articulés par Gaskell, ce dernier fut le seul qui demeura dans son esprit. Il était le seul important pour elle. Les autres lui semblaient tellement improbables, qu'elle les considéra comme de pures calomnies.

Le lendemain matin, quand survint le fatal événement, si imprévu, Saint-Bertrand, de tous les gens rassemblés dans la chambre d'Adélaïde, fut le seul qui conserva sa présence d'esprit. Pendant que Gaskell, consterné, regardait la morte de tout près, mais avec défiance, comme s'il se fût attendu à l'entendre lui dire encore des choses désagréables, il écarta la femme de chambre et le docteur Tant-Mieux, prit Barberine entre ses bras et l'emporta dans la pièce la plus éloignée de l'appartement. La malheureuse enfant, suffoquée, pâmée, se débattait; mais il demeurait sourd à ses prières. — Ce spectacle pouvait la tuer, disaitil. — Et, comme Barberine s'écriait en pleurant que maintenant elle était seule au monde, il se mit à genoux devant elle, écarta ses mains de ses yeux, lui jura de l'aimer toujours, et d'avoir pour elle les soins d'une mère. Enfin, il

lui parla si bien et si longtemps, que, s'il ne réussit pas à la consoler, il parvint du moins à calmer un peu sa douleur.

Gaskell vint les retrouver au moment où, chez Barbe- 7ine, la stupéfaction — une stupéfaction morne, qui ressemble à l'idiotisme, et qu'ont éprouvée tous les êtres sensibles frappés par un événement imprévu — succédait aux cris et aux larmes. Saint-Bertrand, aussitôt, demanda à l'imprésario de l'aider à persuader à la jeune fille de quitter cette maison de deuil. Mais Barberine, secouant sa torpeur, s'y refusa énergiquement. Tant que le corps de sa mère serait là, dit-elle, elle resterait auprès de lui. Alors, le vicomte, avec son instinct quasi féminin, comprenant qu'il fallait, à tout prix, distraire le chagrin de Barberine, écrivit à quelques-unes de ses camarades de théâtre qu'il connaissait pour de bonnes filles, leur annonça l'événement, et les pria de venir tenir compagnie à l'orpheline. Une heure après, on les vit accourir, au nombre d'une demi-douzaine. Elles avaient mis des robes sombres, comme étant de circonstance; toutes avaient le nez un peu rouge et la larme à l'œil, et, quoique jusqu'alors elles n'eussent eu que des relations assez froides avec Barberine, elles l'embrassèrent de fort bon cœur et lui prodiguèrent des consolations. Barberine fut touchée de l'empressement de ses camarades et de leurs témoignages de sympathie. Elle pleurait, assise au milieu d'elles, en répondant à leurs serrements de main et à leurs baisers. Une chose surtout — mieux encore que la mort subite de sa mère — avait contribué tout à coup à la faire aimer. En voyant Saint-Bertrand installé dans la maison, en ap-

prenant avec quelle sollicitude il avait donné des soins à la défunte, chacune des expertes demoiselles qui se trouvaient là ne douta pas un instant qu'il ne fût l'amant de Barberine. Et Barberine ayant un amant n'était plus pour ces bonnes filles une supériorité blessante, mais une personne comme les autres, c'est-à-dire une personne charmante, une excellente camarade ! tant il est vrai qu'on ne se fait jamais apprécier ici-bas par ses qualités ou ses vertus, mais par ses fautes ou ses défauts. — Maintenant, le secret importait peu à Saint-Bertrand : il se sentait entré assez avant dans le cœur de Barberine pour ne plus craindre qu'on l'en arrachât ; il trouvait même utile qu'on l'estimât plus heureux qu'il ne l'était réellement, afin que nul n'essayât de lui disputer une place qui passait pour être sienne. Aussi, sans rien répondre aux sourires de félicitation que les jeunes consolatrices lui adressaient à la dérobée, affectait- il de parler à Barberine sur un ton presque paternel, afin de les enfoncer davantage encore dans leur erreur. Quant à Gaskell, comme il était en ce moment absolument abruti par la douleur, il ne se méfiait pas de ce manège, et, selon l'expression proverbiale, il n'y voyait que du feu.

Vers midi, Saint-Bertrand, laissant Barberine avec ses amies, rentra chez lui pour' se reposer et changer de toilette. 11 avait eu soin de se débarrasser préalablement de Gaskell en l'envoyant faire les démarches nécessaires pour la cérémonie des obsèques, qui devait avoir heu le lendemain.

La journée se passa, longue et lourde pour Barberine. La nouvelle de la mort de sa mère s'étant rapidement

LES ARTIFICES DE fîAlNT-BERTRAND. 257

répondue à l'Opéra — en même temps que celle do sa première faute — il y eut, à l'hôtel Byron, jusqu'au soir, une longue succession d'allants et de venants. Chacune de ses camarades voulait l'embrasser — et la regarder au visage. — On est toujours un peu curieux de la douleur et de la faiblesse d'autrui. — Le salon ne désempht pas jusqu'à l'heure du diner. De temps à autre, quelque jeune coryphée se levait, entrait dans la chambre mortuaire, regardait la pauvre défunte, s'agenouillait au bord de son lit, murmurait une courte prière, rentrait dans le salon avec les yeux rouges, embrassait l'orpheline, et, tout le jour, Barberine entendit bourdonner à ses oreilles des réflexions dans le genre de celles-ci :

— Ce que c'est que de nous !

•^ Mourir si jeune !

— Et si vite ! en trois jours !

— Cette pauvre madame Chaussepied!

— Elle qui allait enfin jouir de la vie î

— Qui aimait tant sa fille !

— Et l'Opéra!

— Et ses pelites aises!

— Et les bons dîners!

— Voilà!

— On se donne bien du mal, on s'extermine le corps et l'âme, et puis on meurt !

— Ça ne fait rien! elle peut se vanter d'avoir été bien soignée!

— Et bien pleurée !

— Tout le monde ira à son enterrement, bien sûr ! même le directeur et les machinistes !

— C'est qu'elle n'a plus l'air de souffrir du tout , maintenant !

— Elle a cependant bien souffert!

— Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle ne souffre plus.

— Elle est d'un calme!...

— Pauvre chère femme !

— Moi, je ne la trouve plus à plaindre. C'est sa fille que je plains!

— En effet, les plus malheureux ne sont pas ceux qui s'en vont !

— Ce sont ceux qui restent!

— Oh! oui.

Etc., etc., etc.

Une foule de choses profondes et bêtes, qui agacent et font pleurer.

Quand la nuit vint, toutes les consolatrices décampèrent, les unes pour aller diner, les autres pour se rendre au théâtre, car on jouait ce soir-là. Saint-Bertrand et Gaskell étaient rentrés depuis longtemps, le premier, reposé par deux heures de sommeil, le second toujours ahuri et fatigué par les courses qu'il venait de faire. Cependant, il s'agissait de veiller la morte. Saint-Bertrand ne voulut abandonner ce devoir pieux à personne, quoique la mère d'une figurante, qui faisait profession de soigner les malades, se fût proposée pour le remplir, — moyennant la modique somme de cinq francs, le café en sus. — Vers dix heures, le vicomte engagea Barberine à se retirer; — elle était écrasée par la lassitude qui suit toute grande émotion, — et il s'installa dans un fauteuil auprès du ht. Gaskell, nécessairement, voulut l'iniiler, et il s'assit eu

face de lui; mais ils n'échangèrent pas une parole. Saint- Bertrand rêvait, Gaskell dormait, le cadavre se rigidifiait. La nuit se passa sans incident notable.

Le lendemain matin, tout l'hôtel fut en désarroi par les préparatifs des funérailles. Barberine, couverte de vêtements de deuil, était renfermée dans sa chambre avec les consolatrices de la veille, revenues dès le point du jour. Gaskell faisait les honneurs. Saint-Bertrand s'effaçait le plus possible. A peine l'apercevait-on, rencogné dans un fauteuil, au fond du salon. Au moment où s'ébranla le chai' funèbre, Barberine, sanglotant, et toujours entourée de ses amies, écarta le rideau de sa fenêtre pour voir passer ce qui restait de sa mère. A la suite du corps, à pied, marchait Gaskell, la tête nue. Auprès de lui se pressaient le direcLeur avec tous ses amis — trois par devant, trois par derrière; — puis les artistes de l'Opéra, au complet, un grand nombre de femmes en deuil, de musiciens, d'employés du théâtre et de machinistes. Cela faisait un encombrement énorme dans la rue Laffitte. Je dois dire que pas un des habitués de l'Opéra ne se montra dans cette foule recueiUie. Barberine avait les yeux si pleins de larmes, qu'elle ne distinguait pas les visages dans la masse des assistants ; mais les femmes qui l'entouraient lui montrèrent le vicomte de Saint-Bertrand cheminant entre le bon docteur Tant-Mieux et le grave docteur Tant-Pis. Elle fut profondément touchée de le voir là, accompagnant pubUquement les restes de la créature qu'elle avait plus aimée que personne au monde. Il leva les yeux vers la fenêtre ; mais Barberine n'y était plus. Une syncope l'avait frappée, et, pendant que le corps de

240 UN DÉBUT k L'OPÉRA,

sa mère était lentement convoyé vers l'église Nolre- Dame-de-Lorette, ses amies s'occupaient à la délacer et à lui faire respirer des sels.

Il y eut d'étranges paroles échangées à l'église entre les deux docteurs et Saint-Bertrand. Pendant que résonnaient les notes formidables du Dies irXy Tant-Pis regretlait tout haut que la famille de la défunte ne lui eût pas permis de faire l'autopsie du corps. On aurait vu alors, disait-il, qu'il ne s'était pas trompé dans son diagnostic, et que c'était réellement un squirre qui avait déterminé le décès. Saint-Bertrand lui faisait observer qu'il était un peu tard, et que le moment était assez mal choisi pour discuter de telles matières. Alors le bon Tant-Mieux, le tirant par la manche, lui expliquait comment et comme quoi l'on peut fort bien mourir d'une indigestion; car c'était une simple, une vulgaire indigestion qui avait emporté la malade ; ce à quoi Saint-Bertrand répondait qu'il n'en avait jamais douté. Cette intéressante conversation continua entre eux jusqu'au cimetière ; mais elle cessa aussitôt qu'on eut inhumé le corps, Saint-Bertrand s'étant petit à petit dérobé dans la foule pour échapper aux bavardages des deux docteurs. Le vicomte avait encore un autre motif pour agir ainsi. 11 trouvait le moment propice pour demander une explication à Gaskell. Au heu donc de suivre la foule qui sortait du cimetière, il se mit à marcher lentement au bord d'une allée, attendant que l'imprésario passât devant lui.

Quand il le vit à sa portée, il alla familièrement lui prendre le bras, et l'entraîna dans un sentier transversal. Gaskell surpris, — et même un peu flatté, malgré

LES ARTIFICES DET SAINT-BERTRAND. 2il

lui, — de l'action du vicomte, n'osait articuler un mot.

— Mon cher monsieur Gaskell, lui dit Saint-Bertrand, j'ai vu, l'autre jour, avec peine, que vous aviez quelques griefs contre moi. L'événement qui nous a réunis ici aujourd'hui ne m'a malheureusement pas laissé le temps do vous prier de me les faire connaître. Maintenant que ni l'un ni l'autre, nous n'avons rien de mieux à faire, permettez-moi de vous demander comment j'ai pu avoir le malheur de vous fâcher.

Il avait l'air si bon enfant en parlant ainsi, que Gaskell ne trouva rien à lui répondre.

— Est-ce que vons ne me ferez pas le plaisir de me dire mes torts, monsieur Gaskell? reprit Saint-Bertrand.

— Mais... vous n'avez pas de torts envers moi, monsieur le vicomte, halhutia Gaskell. Seulement...

— Seulement? fit le vicomte.

L'imprésario eut un court accès de courage.

— Eh bien, vous aimez Barberine ! s'écria-t-il.

— Mais certainement que je l'aime, répondit Saint- Bertrand en souriant, et de tout mon cœur. Je crois le lui avoir bien prouvé.

Gaskell, qui s'attendait à une dénégation, demeura interdit devant cette franchise.

— Est-ce qu'il m'est défendu de l'aimer? continua Saint-Bertrand. Quel mal y voyez-vous?

— Mais je l'aime aussi, moi, monsieur ! réphqua Gaskell. Et mes intentions sont honorables.

— Quelles sont donc ces intentions honorables, monsieur Gaskell?

— Je veux l'éDOuser, monsieur.

2i2 UN DEBUT A L'OPERA.

Le pauvre homme avait cru produire un immense effet en faisant cette déclaration. Mais Saint-Bertrand ne se laissa pas effrayer par si peu de chose.

— Allons donc ! cher monsieur Gaskell ! y pensezvous?

— Comment ! si j'y pense, monsieur ?

— Sans doute; vous avez pour mademoiselle Barberine l'affection qui convient à votre âge, c'est-à-dire celle d'un père, et c'est même très-bien à vous; mais...

— Mon affection n'a rien de paternel, monsieur.

— Tant pis ! tant pis ! fit doucement le vicomte. '- Pour qui, tant pis? demanda Gaskell.

< — Mais pour vous.

— Comment ! pour moi ?

— Eh oui ! Si le monde apprenait cela, il ne manquerait pas d'ajouter foi aux méchants bruits qui circulent. Ce sont des bruits calomnieux, j'en suis sûr ; et, pour ma part, je les ai toujours démentis, car enfin l'on se doit à ses amis ; mais il ne faudrait pas les confirmer par une conduite imprudente.

— De quels bruits voulez -vous parler, monsieur?

— Ne les connaissez-vous pas ?

— Non.

— Vraiment? Eh bien, l'on dit, je n'en crois rien, je vous le répète, mais enfin on dit que vous avez quelque peu exploité, depuis trois ans, mademoiselle Barberine el sa mère ; et cette dernière, je vous l'avouerai, ne se gênait pas beaucoup pour le crier sur les toits. Encore une fois, je ne crois rien de cela, cher monsieur Gaskell; mais, au moment où mademoiselle Barberine est sur le point

d'atteindre sa majorité, et où, nécessairemeTit, le contrat passé par sa mère avec vous va se rompre, si l'on apprend que vous, à votre âge, vous voulez l'épouser, on ne croira guère à votre désintéressement. On dira que vous voulez continuer à exploiter cette pauvre fille, et vraiment, entre nous, sans vouloir vous offenser, convenez que cela en aura un peu l'air.

Gaskell fut écrasé sous le coup. Il se croyait en droit d'accuser, et c'était lui qu'on accusait. Saint-Bertrand possédait quelques notions de tactique.

— Et puis, reprit ce dernier, après la liaison qui a existé entre vous et madame Cliaussepied, comment pouvez-vous songer à ce mariage?

— La liaison? s'écria Gaskell. C'est une infâme calomnie! Il n'y a jamais eu, entre nous, que des rapports d'affaires et d'amitié, monsieur.

— Dame ! ce n'est pas ce que l'on dit, répliqua Saint- Bertrand. Et vous savez... le monde ne revient guère sur ce qu'il croit, d'habitude. Au surplus, se hâta-t-il d'ajouter, je ne veux m'imposer à personne. Si donc les sentiments de mademoiselle Barberine sont conformes aux vôtres, eh bien!... cela me fera beaucoup de peine, certainement..., mais je me retirerai.

Gaskell, qui n'admettait pas que Barberine pût hésiter un instant entre un solide mariage et une liaison passagère — toute séduisante qu'elle lui apparût, — se demanda s'il n'allait pas oublier sa rancune et se précipiter dans les bras du vicomte.

— Ah ! monsieur, s'écria-t-il, voilà un mot qui rachète tout.

— Que rachète donc ce mot? demanda Saint-Bertrand d'un air sournois.

— Bon ! Je m'entends, fit Gaskell.

— Mais je ne vous entends pas, dit le vicomte, et je vous supplierai d'imiter ma franchise.

— Quoi ! vous voulez?. . .

— Ne vous ai-je pas donné l'exemple?

Gaskell, non sans s'embrouiller dans un écheveau de réticences et de circonlocutions, raconta tout ce qu'il avait appris. Mais, poussé par un sentiment de honte, il eut soin d'ajouter qu'il n'en croyait pas un mot. Saint- Bertrand l'écoutait, les yeux baissés, calme en apparence; cependant, quand il entendit l'imprésario prononcer le nom de Louis Béraud, ses dents se serrèrent avec force et il devint horriblement pâle.

— Voyez comme le monde est bête! dit-il enfin. Je ne suis jamais allé à Nancy. J'ai été élevé en Angleterre. Je n'ai jamais porté d'autre nom que celui de Saint-Bertrand, qui est le mien. Si vous voulez prendre la peine de m'accompagner chez moi, je vous montrerai mes papiers de famille, mon acte de naissance, les lettres du directeur de la maison d'éducation où j'ai passé ma jeunesse. Cela vous semble-t-il suffisant?

— Oh! monsieur le vicomte ! fit Gaskell avec un ton de reproche.

— On vous a dit que j'étais ruiné, reprit Taulre. Voulez-vous que je vous prête de l'argent? J'ai cinquante mille francs à votre service.

Gaskell lui serra la main, sans pouvoir prononcer un mot.

— Quant à celte histoire de comtesse,' je conviens qu elle est vraie ; mais elle n'a pas le mérite de Taclualité. Il y a plus de six mois que j'ai écrit le mot fin au bas de sa dernière page.

— Vraiment? demanda Gaskellr

— Et je n'ai nulle envie de la recommencer, reprit Saint-Bertrand.

— Alors, s'il en est ainsi, monsieur le vicomte, que comptez- vous faire?

— Je ne vous comprends pas.

— Je veux dire : quelles sont vos intentions au sujet de Barberine?

— Mais je n'ai pas la moindre intention à son sujet, cher monsieur Gaskell. Je vous l'ai dit, j'ai beaucoup d'affection pour elle. Je ne saurais me priver de la voir, et de lui témoigner, en toute circonstance, le plus vif intérêt. Je continuerai donc à me présenter chez elle jusqu'à ce qu'elle me montre que mes visites ne lui plaisent plus.

— Et vous ne chercherez pas à la détourner du mariage que je compte lui proposer?

— Vous tenez donc toujours à votre idée? demanda Saint-Bertrand.

— Plus que jamais! s'écria Gaskell.

•— Eh bien, rapportez- vous-en à moi.

— Vous me le promettez? fit l'imprésario avec méfiance; vous me le jurez?

— Je vous en donne ma parole d'honneur!

— Alors, touchez là, monsieur le vicomte.

— Un moment! s'écria Saint-Ber4rand. Il faut que vous

me disiez maintenant qui vous a raconté cette belle his*

toire de changement de nom, de ruine et de comtesse

Gaskell n'avait pas promis le secret aux habilleuses. 11 n'hésita donc pas à dire à Saint-Bertrand comment il avait surpris leur conversation.

Le vicomte tressaillit en l'écoutant, puis il se mit à rire aux éclats ; et, prenant Gaskell sous le bras, il le fit monter dans sa voiture et le ramena chez Barberine.

Deux jours plus tard, les habilleuses avaient quitté l'Opéra, et Paris, et la France. Les poches bien munies d'argent, et accompagnées d'un certain Philibert, exmarchand de contre-marques, elles allèrent s'établir en Bussie, en qualité de modistes, et Gaskell n'entendit plus parler d'elles.

Barberine, le soir même de l'enterrement de sa mère, quitta Vhôte\ Byron, et alla demeurer avec Gaskell à l'hôtel des Princes, silué rue de Bichelieu, près le boulevard. Chacun d'eux eut un appartement séparé ; mais Gaskell trouva le moyen de passer toutes ses journées chez sa pupille. Saint-Bertrand y vmt chaque jour pendant une semaine; mais, à la grande surprise de la danseuse, il n'y resta jamais plus de vingt minutes. Il parlait de chose? banales avec l'imprésario, et, de temps à autre, comme il la voyait toujours triste et songeuse, il lui donnait de vagues consolations. La jeune fille s'aperçut bientôt qu'il se faisait de plus en plus réservé avec elle. Craignant de l'avoir fâché, sans cependant savoir en quoi ni comment, elle essaya de l'interroger; mais, Gaskell étant là, comme toujours, le vicomte la regarda d'un air froid et lui fit une réponse évasive. Le lendemain, il ne vint pas. Le sur-

lendemain il fit une courte apparition de quelques minutes, et puis quatre jours se passèrent : il ne reparut plus. Il savait qu'un des bons moyens d'avancer ses affaires auprès de la femme qu'on aime, est de feindre une subite indifférence pour elle, et it s'en servait. Gaskell, qui n'était pas dans la confidence de sa ruse, croyait triompher; aussi était-il enchanté. Mais il n'en était pas de même de Barberine. Prenant au sérieux la conduite du vicomte, elle pâhssait, se dépitait, s'interrogeait, ne dormait plus, s'alanguissait. Enfin, le cinquième jour, l'imprésario, en entrant subitement dans la chambre de sa pupille, la trouva, la face renversée sur les coussins d'un canapé, et pleurant à chaudes larmes.

Gaskell, effrayé des sanglots de Barberine, la souleva dans ses bras, s'assit auprès d'elle sur le canapé, et la tourmenta de questions. Il pensait que cette explosion de larmes provenait du chagrin subit et jusqu'alors trop concentré de la jeune fille; et il lui disait que, la perte des personnes aimées étant un mal sans remède, le bon sens nous conseille de nous résigner. 11 lui disait aussi qu'elle

se devait à son art, et que, si elle n'essayait de réagir contre son abattement, elle ne tarderait pas à perdre ses forces. Enfin, profitant de Toccasion, tant attendue, il ajouta qu'elle ne devait pas craindre l'isolement; que lui, Gaskell, son bon ami Gaskell,ne la quitterait jamais; qu'il lui tiendrait lieu de tout, qu'elle n'avait qu'un mot à dire et qu'il était prêt à l'épouser.

Barberine, tout d'abord, ne comprit pas grand'chose à la tirade de l'imprésario. Elle voyait bien cependant qu'il cherchait à la consoler, et, quoiqu'elle trouvât ses paroles un peu obscures, elle le remercia avec effusion et abandon. Le bonhomme la soutenait toujours dans ses bras; elle avait appuyé sa tête sur son épaule, et, pleurant, mais à petit bruit, elle lui disait gentiment :

— Ne vous inquiétez pas. Ce ne sera rien. Cela passera. Je ne sais ce que j'ai ce matin. En m'éveillant, je me suis senti le cœur plein de larmes.

Mais, quand, pour la seconde ou la troisième fois, Gaskell se faisant plus explicite à mesure que se calmait Barberine, prononça le mot mariage, la jeune fille se leva, se jeta à l'autre bout du canapé, et regarda l'imprésario avec terreur.

Gaskell, qui ne s'attendait certes pas à ce mouvement de répulsion, demeurait à sa place, les bras'pendants et les yeux fixes.

— De quel mariage me parlez-vous, mon Dieu? s'écriat-elle enfin.

— Mais du nôtre, répondit Gaskell.

11 avait l'air parfaitement hébété, et lui aussi, maintenant, regardait éperdument la jeune fille.

— Du nôtre! reprit-elle»

Évidemment, cette idée ne pouvait entrer dans son esprit. Et elle ajouta, en frissonnant :

— Si je consentais à cela, il me semble que j'épouserais mon père.

Son père!... De tous les obstacles que Gaskell avait entrevus, celui-là était certainement le moindre. Lui qui, selon son expression très-juste, quoique surannée, hrûlait de mille feux pour Barberine, il ne pouvait concevoir qu'elle ne vît en lui qu'un vieillard, une créature qui avait fait son temps, ou, du moins, ne comptait plus, n'avait plus de sexe. Aussi la désillusion qui le frappa, l'atteignant à la fois dans son amour-propre et dans sa passion, futelle des plus douloureuses. Cependant, il réagit violemment contre son humiliation, et, prenant les deux mains de la jeune fille :

— Sans doute, lui dit-il, je ne suis qu'un vieux bonhomme; mais je t'aime comme tu ne seras jamais aimée. Ne regarde pas mon visage; ne cherche en moi que mon cœur. C'est moi qui t'ai faite ce que tu es! La première fois que je te vis, tu n'étais qu'une enfant pâlie parla fatigue et les privations; aujourd'hui, grâce à moi, tu es la fleur des jeunes femmes. Laisse-moi parler, je t'en prie : chaque jour, depuis trois ans, j'ai rêvé de trouver en toi un monde de joies, une sorte de paradis personnifié. Je n'ai vécu que par toi, pour toi. Pas une autre pensée que la tienne n'est entrée dans ma tête, qui te semble une caboche. J'ai cinquante ans, cela est vrai, et, malheureusement, je n'y puis rien! et, pourtant, auprès de toi, je me suis senti toujours jeune. Rappelle-toi qui te soignait quand tu étais malade; qui, en voyage, se dépouillait de

son manteau pour te réchauffer; qui t'a donné les premières notions intelligentes de la danse; qui te faisait pleurer en forçant tes petits pieds rebelles à se déboiter, — c'était pour ton bien ! — qui a longuement préparé tes premiers succès; qui les a goûtés plus que toi; qui ne t'a jamais offert que de bons conseils. Où trouveras-tu jamais une amitié plus franche que la mienne? Toute femme doit se marier. Épouseras-tu un jeune homme? Hélas! les jeunes gens ne savent plus aimer aujourd'hui. C'était bon de mon temps! Maintenant, les étourdis sont des sages. Ils n'ont plus d'illusions. Ils ne songent qu'à gagner de l'argent. Sont-ils bêtes! Un jeune mari se lassera de toi au bout de six mois. La jeunesse se lasse de tout ! Il fera comme tant d'autres ! Tu es mince, blonde, petite, avec des yeux bleus; il rêvera de grandes brunes aux yeux noirs. Il ira dépenser avec des coquines tout l'argent que tu gagneras. Moi, chaque sou que j'ai gagné, grâce à toi, je l'ai mis soigneusement de côté, mais c'était pour assurer ton avenir. Ta mère m'accusait de t'exploiter. Hélas! si j'avais su t'exploiter, serais-je devant toi comme un suppliant? Non, non, sache-le bien, ton vieux Gaskell, dévoué comme un chien, n'a jamais aimé en toi que toi-même. Je sais bien que cela doit t'étonner de me voir te parler ainsi, pour la première fois, après trois ans de silence. Mais songe que tu ne t'appartenais pas, que ta mère était là! toujours là! et la pauvre femme avait d'étranges idées pour une mère ! Je ne l'accuse pas, cependant; elle n'est plus; Dieu veuille avoir son âme! Mais il faut songer à toi, aujourd'hui : tu n'es plus une enfant, et que de gens vont t'entourer, dans l'idée de te faire servir

leur cupidité ou leurs plaisirs. Alors, si je ne suis plus auprès de toi, si tu m'as renvoyé, que deviendras-tu contre ces gens adroits, sans expérience ni malice, comme tu es; tout cœur, toute dévouée, et te figurant innocemment qu'il en est de même des autres? Oli! Barberine! ma petite Barberine! s'il est vrai que la droiture des intentions se manifeste sur le visage des personnes, regarde le front ridé de ton vieil ami; tu n'y découvriras pas une pensée qui ne soit inspirée par le désir de ton bonheur.

11 s'agitait en parlant ainsi, il gesticulait, et ses yeux bleus s'éclairaient de lueurs d'une tendresse infinie, }-endant que, ridicule et pathétique, l'intonation de sa voix trahissant ses efforts, parcourait toute la gamme des sons perceptibles, et que, sur son crâne luisant, se dressaient ses rares cheveux. Cela faisait mal à voir que cette passion si verte dans ce cœur de vieillard. Elle était d'autant plus touchante qu'elle avait je ne sais quoi de baroque; elle était d'autant plus comique qu'elle était vraie.

Barberine se sentait émue ; mais elle demeurait muette. Que pouvait-elle répondre à cette déclaration inattendue? Comment s'y prendre pour respecter ces sentiments sans désespérer ce brave homme? Il avait toujours été si tendre pour elle ! Elle s'était si bien habituée à l'idée qu'il lui tiendrait à jamais lieu de père ! Maintenant, voilà qu'il lui dévoilait tout à coup une passion extravagante. Elle ne la partageait pas, elle ne la pourrait jamais partager, quand même l'image de Saint-Bertrand n'aurait pas été imprimée toute vive dans son cœur.

Avant tout, elle ne voulut pas lui laisser le moindre doute sur la nature de son alTeclioa. Elle lui dit;

— J'ai toujours eu pour vous les sentiments d'une fille. J'espère que nous ne nous quitterons jamais; que vous continuerez à veiller sur moi, à prendre soin de moi, de mes intérêts. Je ne me conduirai que par vos conseils. Ma mère était injuste pour vous, je le sais ; je tâcherai de vous le faire oublier. Enfm, je vous aiineiai bien, toute ma vie; mais... ne me parlez plus de tout cela. Je ne puis m'habituer à cette idée de mariage. Ce que vous me demandez est impossible.

Gaskell s'était levé. Sa figure de poupée avait une expression d'anxiété qui la rendait encore plus grotesque.

— Ah ! Barberine! s'écria-t-il, je le vois bien, si tu refuses de m'épouser, c'est que tu en aimes un autre.

Elle était restée assise. En entendant ces mots, les larmes lui revinrent aux yeux.

- — Non, non : vous vous trompez, répondit-elle.

— Je ne me trompe pas, reprit l'imprésario avec tristesse, c'est M. de Saint-Bertrand que tu aimes.

Elle secoua la tête.

— Cela n'est pas, dit-elle en pleurant.

Et, comme Gaskell insistait, elle se leva, lui serra la main, essuya ses yeux et sortit de la chambre en ajoutant :

— Croyez-le bien : cela n'est plus.

Contrairement au désir de Barberine, ces derniers mots

eurent pour effet de rendre un peu d'espoir à GaskelL

— Après tout, le premier coup est porté! se dit-il. Elle reviendra sur sa décision. Je lui ferai quilter Paris. Elle oubliera ce vicomte, ne le voyant plus. Allons, tout n'est pas encore perdu ! Mais c'est égal ! ma déhcatesse ne m'a

LA REYANCIIE DE GASKELL. 253

pas réussi. J'aurais dû m'y prendre plus tôt : à Varsovie, quand elle et sa mère ne savaient plus à quel saint se vouer, par exemple !

Le soir de ce même jour, Barberine devait danser pour la première fois depuis la mort de sa mère. Elle avait déjà repris ses leçons. Lorsque Gaskell fut parti, elle s'habilla, et se rendit au théâtre, accompagnée de sa femme de chambre.

Vers trois heures, la leçon étant terminée, elle changeait de costume dans sa loge, lorsqu'on vint la prévenir que le directeur de l'Opéra désirait lui parler.

Elle alla aussitôt le trouver dans son cabinet. Ce directeur était fort obligeant et fort doux. 11 aimait beaucoup Barberine. 11 se leva en l'apercevant, lui serra les deux mains avec effusion et la fit asseoir.

— Ma chère enfant, lui dit-il, j'ai voulu vous voir pour causer un peu d'affaires avec vous. Vous me devez encore trois représentations ; mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Dans quelques jours, vous serez majeure. Je désire vous attacher à mon théâtre. Voici mes propositions : nous signerons un traité pour trois ans; je vous donnerai cinquante mille francs par an, et vous aurez trois mois de congé. Cela vous semble-t-il raisonnable?

Barberine commença par le remercier. Puis elle lui dit que, tout en reconnaissant la libéralité de ces propositions, elle ne croyait pas devoir s'engager sans avoir consulté Gaskell.

— Eh! à quoi bon Gaskell? s'écria le directeur. Quel besoin avez-vous de lui? Le traité qu'il a fait avec votre mère est sur le point d'expirer. Vous n'avez pas de motifs

pour le renouveler. Croyez-moi : ne vous placez jamais

volontairement dans la dépendance de personne. "

— Je ne sais, répondit Barberine, s'il lui conviendrait à lui-même de renouveler ce traité. Il ne m'en a pas encore parlé. Mais il a toujours été très-bon pour moi. Je lui dois tout ce que je suis. Accordez-moi quelques jours de réflexion, je vous prie. Ce que je puis vous dire, dès à présent, c'est que, si j'accepte vos propositions, je prendrai mon premier congé immédiatement après les trois représentations que je vous dois. Je désire quitter Paris pendant quelque temps.

Elle rougit en prononçant ces derniers mots ; mais le directeur n'y fit aucune attention. Il acquiesça à sa demande et ils se quittèrent.

C'était l'heure où Barberine faisait sa promenade quotidienne. Mais, ce jour-là, au lieu de se rendre aux Champs- Elysées, comme elle en avait l'habitude, elle monta dans un fiacre avec sa femme de chambre et se fit conduire au cimetière. C'était la première fois qu'elle y allait, et elle y avait donné rendez-vous à un marbrier pour arrêter avec lui le plan du tombeau de sa mère. Mais quelle fut sa surprise, en arrivant à l'endroit qu'on lui désigna, de voir que le tombeau était déjà fait et mis en place. C'était un gracieux monument de marbre blanc, en forme de vasque, qui de loin ressemblait à une grande corbeille, et qui était tout couvert de fleurs. Elle demanda qui avait donné l'ordre d'édifier ce monument. On lui répondit que c'était un jetine monsieur de vingt-cinq ans environ, qui était venu lui-môme au cimetière, par trois fois, pour surveiller les travaux- ^t que tout était payé. Elle se retira, profondé-

ment touchée, mais comprenant moins que jamais le mobile qui faisait agir le vicomte.

— M'aime-t-il réellement? se disait-elle. Mais alors pourquoi m'a-t-il boudée pendant huit jours? Et pourquoi ne vient-il plus me voir?

Le même soir, au moment où, parée de son costume de sylphide, elle suivait le couloir qui conduisait de sa loge au foyer, elle vit de loin, dans la partie la plus obscure de ce couloir, une ombre qui se dirigeait lentement vers elle. EUereconnutlevicomteet, perdant toute présence d'esprit, elle essaya de passer, en s'inclinant; mais la place était étroite, et il la retint par les mains. Plus que jamais il avait l'air triste.

— Barberine, pourquoi me fuyez-vous ainsi? lui dit-il. Elle eut à peine la force de répondre :

— J'allais vous adresser la même question

— Oh ! moi! fit-il avec un subit emportement, ma conduite s'explique d'elle-même, car vous me haïssez.

— Je vous hais?

—Oui.

— Et comment?

— Ce Gaskell n'est-il pas toujours auprès de vous? N'estce pas vous qui le priez de ne jamais vous quitter, afin que je ne puisse vous dire un seul mot? Si sa présence, comme à moi, vous était odieuse, vous sauriez bien parfois l'engager à rester chez lui. Mais non!... Et c'est à peine si vous me répondez quand je vous parle !

Barberine resta stupéfaite. Elle ne comprenait rien à l'injustice de Saint-Bertrand, lui qui s'était toujours montré si doux avec elle, elle ne l'aurait jamais cru capable

d'une telle colère. On eût dit qu'il prenait un cruel plaisir à la faire souffrir dès le début de leur liaison. Cependant, comme elle avait un peu la vertu de l'abnégation, elle ne songea qu'à le calmer.

Il Tenlraîna sur la scène, derrière un amas de décors qui projetait une grande ombre sur tout le côté gauche, et, là, regardant bien si personne ne pouvait les surprendre :

— Je vous prie de me pardonner mon emportement, lui dit-il, mais vous savez que je vous aime, et votre indifférence me cause de cruels tourments.

— Mon indifférence ! dit-elle.

Et, comme il ne lui parlait plus, elle reprit:

— Je n'ai jamais prié M. Gaskell de rester chez moi quand vous y êtes; mais j'ai pour lui la plus grande estime, la phis sincère affection, et je ne puis le renvoyer. Vous dites que je réponds à peine quand on me parle. C'est bien à vous plutôt que ce reproche pourrait s'adresser. Pourquoi, depuis cinq jours, n'étes-vous pas venu me voir?

— Eh ! ce n'est pas vous voir, fit le vicomte subitement adouci, que vous voir en présence d'un tiers !

— Ne serait-ce pas plutôt, répliqua Barberine avec intention, qu'on vous a défendu de retourner chez moi?

— De qui donc voulez-vous parler?

— D'une personne qui, à ce qu'il paraît, à ce qu'on m'a dit du moins, n est pas sans se croire des droits sur vous.

— Personne, que vous, n'a de droits sur moi, Barberine.

— Oh! moi!...

— Mais je vous le jure.

► -Quoi! même pas...?

— Qui?

— Une comtesse.

Sur ce mot, le vicomte s'emporta de nouveau.

— Qui vous a parlé de cette personne? s'écria-t-il. C'est encore Gaskell, n'est-ce pas? Cet homme-là doit être terriblement amoureux de vous, car il me hait de tout son cœur. Eh bien, il vous a fait un mensonge. Il est allé chercher dans mon passé, pour nous brouiller, je ne sais quelle aventure terminée depuis plus de six mois. Quels mensonges vous a-t-il faits encore?

Barberine était embarrassée, car, se rappelant les médisances de Gaskell, sa conscience lui disait que le vicomte avait touché juste. C'est pourquoi elle ne répondit pas à sa question.

— Tenez, reprit Saint-Bertrand, ne vous en rapportez point à moi. Vous allez entrer au foyer, n'est-ce pas ? Eh bien, interrogez le premier de mes amis que vous rencontrerez. Demandez-lui si j'ai dit vrai. La personne dont Gaskell vous a parlé a quitté la France et n'y reparaîtra jamais.

Et, sa voix s'adoucissant de nouveau, il ajouta :

— Y reviendrait-elle d'ailleurs, qu'importe? Je n'aime que vous, Barberine. Je n'ai jamais aimé que vous.

Il lui avait repris les mains. Elle soupirait.

— Que je voudrais vous croire ! murmura-t-elle.

— Croyez-moi! s'écria-t-il, car je suis sincère. Elle lui serra la main.

— Vous viendrez me voir demain, n'est-ce pas? Le vicomte secoua la tête.

— Non, dit-il tristement.

— Mais alors nous ne nous verrons donc plus? Où nous verrons- non s?

— Le soir, à l'Opéra, si vous voulez.

Elle fit une petite moue de dépit ; mais, rencontrant les yeux du jeune homme, elle ne put s'empêcher de rougir. Son regard avait une inquiétante expression où le désir et la résolution se mêlaient de façon étrange. '

Tout à coup on entendit résonneries premières notes de l'orchestre. Barberine voulut s'échapper; mais Saint-Bertrand la retint, et, comme elle ne se défendait pas, il la serra sur son cœur.

Quand il entra dans sa loge, le vicomte fut accueilli par un bruyant éclat de rire.

— Qui vous rend donc si joyeux? demanda-til à ses amis.

— Ton habit, lui répondit-on.

Le fait est que les revers de l'habit de Saint-Bertrand étaient tout couverts de poudre de riz.

Deux jours après, il attendit encore Barberine au passage, et cette fois, comme la première, il se montra, en lui parlant, tour à tour irrité et caressant. Elle lui demanda de nouveau s'il ne viendrait pas chez elle, et, de nouveau, il répondit non. Barberine, ce soir-là, ne le perdit pas un moment de vue en dansant. Aussi dansa-t-elle d'une façon un peu incorrecte.

Enfin le jour où elle devait danser pour la dernière fois arriva. Saint-Bertrand, avant le ballet et pendant l'entr'acte, lui parla longuement dans la coulisse. 11 avait l'air de la supplier, et elle semblait interdite. Au moment où le rideau s'abaissa, vers minuit, comme Gaskell se dispo-

sait à suivre Barberine dans sa loge, il se vit tout à coup entouré par un groupe de machinistes qui traînaient derrière eux un long décor, et, comme, en même temps, les rampes de gaz s'éteignirent dans les frises, il se jeta de côté, vers la porte de la loge du directeur, afin de n'être pas renversé dans l'obscurité. Pendant ce temps, Barberine avait quitté la scène et s'était dirigée vers le couloir qui mène, d'un côté aux loges des artistes, et, de l'autre, à la porte de sortie al outissant au passage de la rue Drouot. Un homme l'attendait à l'angle de la scène et du couloir. Dès qu'il la vit arriver, marchant vite, et tout échauffée par la danse, les cheveux défaits, haletante, les épaules en sueur, il se jeta sur elle, l'enveloppa des pieds à la tête dans une sorte de domino de soie noire, rabattit le capuchon de ce domino sur son visage et l'entraîna derrière lui. Une foule énorme de comparses, de machinistes, d'employés du théâtre se dirigeant vers le passage, les entourait si bien, que personne ne les reconnut. Barberine avait fait d'abord un mouvement de résistance ; puis, paralysée par rémotion, elle s'était abandonnée. Un coupé stationnait devant le passage. Le cocher, guides en main, se tenait prêt à toucher son cheval, et le groom maintenait la portière de la voiture toute grande ouverte. Saint-Bertrand s'y jeta avec Barberine, le groom s'élança sur le siège, et le cheval partit à fond de train. Trois minutes plus tard, la sylphide, laissant tomber son manteau, apparut, éblouissante et honteuse dans le salon blanc et rose de la rue Saint-Georges. Saint-Bertrand souriait. En ce moment, il l'adorait. Aussi la rassurait-il de son mieux. Le lendemain, vers midi, comme le vicomte prenait une

tasse de thé dans son cabinet, son valet de chambre lui remit une carte de visite. Le vicomte se leva, garda la carte dans la main, et se dirigea vers le salon. Gaskell l'y attendait. Le malheureux imprésario avait vieilli de dix ans en une nuit. Saint-Bertrand fut effrayé de l'air de souffrance étendu sur son visage. Il y avait une résignation douloureuse et presque de la majesté dans son attitude; et le bord de ses yeux était rouge comme s'il eût longuement pleuré. Dès qu'il vit entrer Saint-Bertrand, il lui dit :

— Monsieur le vicomte, je désire parler à Barberine. Saint-Bertrand, qui ne s'attendait point à tant de douceur, fut pris au dépourvu.

— Pourquoi cela? murmura-t-il.

Gaskell sourit tristement.

— Parce que je pars, monsieur le vicomte, que je ne reviendrai probablement jamais en France, et que je dois lui faire mes adieux.

Saint-Bertrand demeurait muetet rêveur. Gaskellajouta:

— Je vous prie, laissez -moi la voir. Vous n'avez rien à craindre de cette entrevue. D'ailleurs, vous y assisterez, si vous voulez.

Saint-Bertrand retrouva enfin sa présence d'esprit.

— Je vais la prévenir, répondit-il ; asseyez-vous, monsieur Gaskell.

Une minute après, il rentra dans le salon, donnant le bras à Barberine. La danseuse, confuse et pâlie, portait un costume du matin très-élégant, mais qui n'avait point été fait pour elle. Gaskell, en l'apercevant, se leva, et voulut l'embrasser au front ; mais elle se précipita dans ses bras, et ils s'étreignirent convulsivement.

Saint-Berlrand s'était assis dans un fauteuil. Barberine et Gaskell prirent place, en face de lui, sur un canapé. La danseuse essuyait ses yeux et ne disait rien. L'imprésario, quand il eut calmé son émotion, lui prit la main.

— Ma chère enfant, lui dit-il, je ne te ferai pas de morale. Je n'en ai pas le droit. Je sais, mieux que personne, qu'on ne raisonne pas quand on aime. D'ailleurs, il est trop tard pour que j'essaye de dessiller tes yeux. A mes conseils, tout paternels et dictés, crois-le bien, par le souci de ton bonheur, tu as préféré ceux de ta mère. C'est bien. Je n'ai rien à dire. Puisses-tu ne le regretter jamais !

Barberine détournait le visage. Quant au vicomte, il tenait sa main gauche ouverte et renversée dans la paume de sa main droite, et paraissait examiner ses ongles avec la plus grande attention. Mais son regard, passant pardessus le bout de ses doigts, allait de temps à autre interroger le visage de Gaskell. L'imprésario ne s'en effrayait pas.

— Je suis venu te faire mes adieux, reprit-il; je pars ce soir.

— MonDieu! pourquoi voulez-vous partir? s'écria Barberine.

— Veux-iu aonc queje sois témoin de ton bonheur? Barberine baissa la tête.

11 continua :

— Comme je vais très-loin d'ici; que, d'ailleurs, je ne suis plus jeune, — ici une expression d'amertume contracta ses lèvres, — il est probable que nous ne nous reverrons jamais, mon enfant.

Barberine ne le laissa point achever.

— C'en est trop ! Je ne veux pas de cela ! s'écria t-elle. Gaskelldit:

/ — Tu oublies que tu as perdu le droit de m'imposer ta volonté .

— Mais enfin, reprit la danseuse, qui vous oblige à partir? Ce n'est pas bien à vous. Vous me faites beaucoup de chagrin.

— Je t'en ferais bien plus en demeurant, répondit Gaskell. Non, reprit-il, il le faut, et ma décision est irrévocable.

Barberine se tordit les mains en levant les yeux. Gaskell ajouta :

— Tu n'as plus besoin de moi. Te voilà lancée, acceptée. Désormais, pour peu que tu aies d'esprit de conduite, ton avenir est assuré. Cependant, comme il faut tout prévoir, si jamais le malheur t'atteint, si quelque peine, trop vive pour que tu puisses la supporter seule... — ici son regard alla chercher celui de Saint-Bertrand — enfin, si quelque douloureux événement te remet ton vieil ami en mémoire, écris-moi. Adresse ta lettre à New-York, poste restante. Je reviendrai.

Barberine pleurait en se cachant la face dans les mains.

— Maintenant, reprit l'imprésario de la même voix douce et posée, nous allons faire nos comptes.

Barberine leva la tête. Saint-Bertrand baissa les yeux. L'imprésario tira une liasse de papiers de sa poche.

— Depuis trois ans que dure notre association, dit-il, tu as gagné cent vingt mille francs. Nous en avons dépensé soixante mille. Bestent soixante mille francs. Les voici.

Disant cela, il lui mit un paquet de billets de banque sur les genoux.

Mais Barberine s'était levée.

— Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria-t-elle. Vous me donnez cela, à moi? Vous ne me devez rien. Il avait été convenu que vous vous chargeriez de toutes nos dépenses, et que tout ce que je gagnerais, pendant trois ans, vous appartiendrait.

— Je ne l'ai jamais entendu ainsi, répondit simplement Gaskeli.

— Mais ma mère !... fit Barberine.

— Ta mère m'accusait de t'exploiter, dit Gaskeli. Je suis heureux de te prouver le contraire.

— Mais cela n'est pas juste! reprit Barberine. Pendant ces trois années, sans vous, sans vos conseils, je ne serais jamais parvenue à gagner le quart de cette somme. C'est à vous que je dois mon talent. . .

— Tu ne le dois qu'à toi-même. Mes conseils étaient peu de chose et ne méritent pas d'être rémunérés. Au surplus, ce n'est point une proposition que je te fais ; c'est une volonté que je t'impose.

— Mais qu'allez-vous devenir, sans argent? demanda la jeune fille.

— Je possédais une vingtaine de mille francs quand je te rencontrai à Varsovie. Je les ai conservés. Cette somme est plus que suffisante à un vieux bonhomme comme moi. D'ailleurs, je vais reprendre les affaires.

Barberine était atterrée. Elle voulut parler encore ; mais l'imprésario, se levant, lui mit la main sur la bouche.

— Et maintenant, dit-il, embrasse-moi, mon enfant.

26i UN DEBUT A L'OPÉRA.

Barberine se laissa tomber dans ses bras.

— Vous vous vengez bien cruellement! lui dit-elle. Gaskellne répondit rien. Il embrassa la jeune fille avec

effusion, à plusieurs reprises. On voyait luire dans ses yeux la satisfaction du devoir accompli, et il suffisait de regarder le visage de Saint-Bertrand, pour rencontrer le contraste le plus pénible.

— Soyez heureux, monsieur le vicomte, dit tout à coup l'imprésario.

Et il lui tendit bravement la main.

Puis, quand il eut serré cette main, il s'élança dehors. Mais son courage l'abandonna sur le palier. Et ce fut en pleurant qu'il se dit :

— Je suis un vieux fou! Quelle apparence y avait-il qu elle pût me préférer à ce jeune homme !

FIN d'un début a l'opéra

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