Un début dans la magistrature
M. de R..., un des hommes qui honorent le plus la magistrature de notre temps, possède, aux environs de Paris, sur le bord de la Marne, une propriété où chaque année il passe quelques mois avec ses enfants et ses petits-enfants. Un jour, par une de ces claires après-midi dont le dernier automne
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s'est montré si prodigue, il se promenait au Jardin, le long des charmilles, eu compagnie d'un jeune homme, élégant en sa mise comme en ses manières, et qui témoignait de sa bonne éducation par l'attitude respectueuse qu'il avait auprès du vieillard. C'était le fils d'un de ses amis, venu tout exprès pour le consulter sur le choix de la carrière qu'il devait embrasser. Ils avaient examiné les différents états qui se présentent à l'entrée de la vie , et le jeune homme, tout compte fait, paraissait incliner vers la magistrature. M. de R... l'écoutait avec une attention bienveillante , et de temps en temps son regard se portait, plein de sollicitude, sur ce visage blanc et rose où le duvet de la jeunesse n'avait pas achevé de brunir.
— La magistrature ! dit-il enfin en s'arrètant et hochant doucement la tête ; oui, c'est l'ambition de bien des jeunes gens à peine échappés aux écoles. Les uns, c'est le plus
grand nombre, n'y cherchent qu'une position, d'autres se laissent volontiers séduire par l'honneur qui s'attache au titre de magistrat; il en est peu qui s'interrogent sévèrement et se demandent avec loyauté s'ils ont en eux la force nécessaire pour remplir les devoirs que ce titre impose. La magistrature, mon enfant! La science du droit n'y suffit pas. Avez-vous sondé votre cœur? répondez-vous de vos passions? êtes-vous à l'abri des entraînements de votre âge? C'est une chose grave que de représenter la justice et la loi. L'état qui vous attire est moins une profession qu'un sacerdoce; il exige, de ceux qui l'embrassent, presque autant de renoncements que l'Église en demande à ses serviteurs. Dans l'existence du magistrat comme dans l'existence du prêtre, il n'y a pas de fautes légères, et je ne vois jamais sans effroi des jeunes gens, que n'a point encore éprouvés le feu de la vie, se jeter à l'étourdie dans une carrière
qui les condamne à la perfection. Je sais, par expérience, combien sont périlleuses ces années où tout fermente en nous; je sais combien il faut se délier de soi-même avant de s'engager dans des devoirs si lourds; je sais aussi à quelles expiations l'oubli de ces devoirs nous expose. Asseyez-vous là, mon enfant : je veux vous raconter ce que je n'ai dit à personne. Si le premier chapitre de ma jeunesse peut vous offrir un enseignement salutaire, j'en boirai la honte sans regret, et vous, à m'écouter, vous n'aurez pas perdu votre temps.
Le vieux magistrat s'était assis sur un banc de bois adossé contre la charmille; le jeune homme prit place à côté de lui, et M. de R..., après avoir recueilli ses souvenirs, commença le récit suivant :
J'avais vingt-deux ans qaand je fus nommé substitut du procureur du roi près le tribunal de Saint-Marcel, dans le département de l'Isère. Je n'avais pas cboisi la carrière où j'entrais; j'y entrais moins par goût que par tradition de famille. J'étais, vous le savez, d'une ancienne famille de
robe où, depuis près de deux siècles, les magistrats se succédaient de père en fils sans interruption. Pour ne pas remonter plus haut, mon grand-père avait siégé au parlement. A l'époque dont je vous parle, au début delà Restauration, mon père était président de chambre à la Cour de Paris; mon oncle paternel, conseiller à la Cour de Grenoble. Voué, dès le berceau, aux fonc-, tions de la magistrature, assis ou debout, je n'avais pas d'autre alternative. Je le répète, mes goûts ni mes instincts ne me portaient de ce côté. J'avais grandi dans un intérieur austère où ne pénétraient pas les bruits du dehors. Mon père, qui reproduisait en lui toute l'intégrité de sa race, vivait dans la retraite comme dans un fort, inaccessible à toute influence, à toute séduction mondaine : c'était son avis que des hommes qui sont ici-bas la justice et la loi vivante, ne doivent point se mêler, même par leur présence, aux intérêts ou
aux passions qu'ils peuvent êlre appelés à juger plus lard. Il ne sortait guère que pour aller au palais, et ne recevait que quelques amis graves et compassés comme lui. Confinée dans un tel milieu, ma jeunesse n'était pas menacée d'une éclosion précoce. Et pourtant il semblait que le sang de mes ancêtres se fût réchauffé dans mes veines, A mesure que je grandissais, je sentais s'éveiller en moi des aspirations, des ardeurs qui n'avaient pas précisément l'étude du droit pour objet, et qui s'accordaient assez mal avec les devoirs auxquels j'étais prédestiné; mais tout cela était si vague, si confus! tant de mystère enveloppait encore le monde oîi s'agitaient mes rêves ! A peine osais-je entrevoir d'autres perspectives que celles qui s'ouvraient devant moi. Si on m'eût consulté, j'aurai pris à coup sûr une autre voie ; mais on n'y songeait guère, et, grâce à la discipline claustrale sous laquelle j'avais été élevé, ma volonté, dépourvue
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d'impulsion et d'initiative, n'était pas de force à briser une tradition de deux siècles, AlaveilIedenousséparer,mon père m'entretint avec gravité. Les temps étaient difficiles : il me traça ma conduite d'une voix sévère. Nous étions seuls dans le grand salon de l'hôtel héréditaire que nous habitions rue du Cherche-Midi. Tout en parlant, il marchait à pas comptés, allant tour à tour d'un bout de la pièce à l'autre : je l'écoutais dans un respectueux silence, en mesurant mes pas aux siens. Pour derniers conseils, il s'arrêta successivement devant chaque portrait suspendu aux lambris. Tous nos aïeux étaient là, en costume de magistrats : il rappela brièvement, simplement, ce qu'avait été la vie de chacun d'eux. Aucun n'avait failli : tous étaient morts irréprochables, tous avaient été l'honneur même. Là-dessus, sans rien ajouter, il m'ouvrit ses bras et m'embrassa avec une effusion de tendresse à laquelle il ne m'avait point habitué, et
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qui eût suffi pour étouffer dans mon cœur toute velléité de révolte ou de résistance. Je quittai Paris le lendemain pour me rendre au poste qui m'était désigné.
J"ignore ce qu'est aujourd'hui Saint-Marcel; je n'y ai séjourné qu'un an, et n'y suis pas retourné depuis. Dans un temps où les cités se transforment à vue d'œil, et comme par enchantement, je ne serais pas surpris que Saint-Marcel, en Dauphiné, eût à celte heure ses monuments, ses squares et ses palais : quand j'y arrivai, aux premiers jours de 18f7, c'était le plus affreux repaire d'humains qui se pût voir. Je n'en dirai qu'un mot : je n'ai pas souvenir d'une résidence où la vertu coûtât moins d'efforts et fût tenue à plus de modestie. Parfois, dans mon isolement, je me surprenais à sourire, en me rappelant les conseils que m'avait donnés mon père, et la solennité de notre dernier entretien : j'avais pu croire que je partais pour doubler le cap des Tempêtes.
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L'exercice de mes fonctions ne me laissait que trop de loisirs : les affaires oîi, de loin en loin, je portais la parole, n'étaient pas faites pour absorh)er le trouble de mes sens ni pour tromper le vide de mon cœur. J'avais été pris, au printemps, d'une sourde inquiétude et d'une agitation sans but; je sortis de là pour tomber dans un mortel ennui, dans une effroyable tristesse. C'est ainsi que s'écoula ma première année judiciaire.
11 avait été convenu que je passerais chez mon oncle la saison des vacances; au commencement de septembre, j'allai le trouver à Grenoble, et, le jour même, il m'emmenait à sa campagne.
C'était vraiment un homme aimable que mon oncle le conseiller. Esprit orné, cœur bienveillant, imagination souriante, c'était une de ces natures tempérées qui n'étonnent le regard ni par leurs sommets ni par leurs profondeurs, mais qui sont les seules avec lesquelles il soit doux de vivre. Intègre
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sans rigidité, il n'avait pas, comme mon père, fait de son intérieur un couvent. Bien que n'étant plus jeune, il aimait la jeunesse ; il aimait aussi les lettres et les arts, les joies faciles et honnêtes. Inflexible dans son siège, il accrochait au même clou la sévérité et la robe du juge, et montrait, hors du tribunal, une indulgence évangélique pour toutes les faiblesses humaines : dans le monde, on se demandait comment il s'y prenait pour condamner les gens. Sa femme, en mourant, l'avait laissé dans une médiocrité dorée, voisine de l'opulence : il tenait à la ville un assez grand état, et avait, non loin de Grenoble, dans la partie la plus pittoresque du Dauphiné, une jolie campagne qui s'appelait la Roseraie, à cause des rosiers qui s'y voyaient en abondance. Un petit castel dans le goût de la renaissance; des li\Tes, des chevaux, des voitures; d'un côté, la terrasse d'où l'on découvrait tous les aspects de la montagne,
de l'autre, le jardin rempli de fleurs et de soleil; tout cela, dans un site sauvage, solitaire; torrents, cascades et ravines; bois de sapins et de mélèzes : tel était le séjour oii m'attendaient deux mois de loisirs, en compagnie de mon vieil oncle. Je trouvai chez cet excellent homme des distractions inespérées. Je me ressentais encore de la contrainte où j'avais grandi : je n'avais de mon âge que la tristesse qui me consumait, et je la cachais soigneusement sous cet air gourmé, un peu rogue, particulier aux jeunes coqs et aux magistrats fraîchement éclos. Au bout de quelques jours, je me sentis comme transformé. Par le tour affectueux de ses entretiens, par l'enjouement de son esprit, par la bonté qu'il me témoignait, mon vieil oncle avait réussi à me dépouiller de l'enveloppe empesée qui paralysait ma jeunesse ; il m'apprit à goûter, malgré les années qui nous séparaient, la douceur des épanchements
et le charme de l'amitié. Je comprenais, en l'observant, que les fonctions les plus austères n'excluent pas nécessairement les plus aimables qualités de l'âme, et qu'on peut être un digne magistrat sans donner à sa vie les formes d'un arrêt ou l'allure d'un réquisitoire. Je renaissais, je respirais! Le pays était beau; je le parcourus en tous sens. Les grands spectacles de la nature, l'air vif des monts, le fracas des torrents, le bruit du vent dans les sapinières, le galop du cheval qui m'emportait sur le bord des ravins, enfin le sentiment de mon être affranchi, tout me ravissait, tout me plongeait dans des extases dont le souvenir m'émeut et m'agite encore aujourd'hui.
Cependant mon oncle, en vrai sage, arrosait ses plates-bandes ou relisait ses auteurs préférés. Je rentrais ; nous dînions ; un vieux ilacon égayait le dessert, et la soirée se prolongeait devant un feu clair d'automne. Ce n'est pas tout : je passais une
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partie des nuits à dévorer les livres dont mon éducation presque monastique avait été sevrée. Je lus ainsi pour la première fois les œuvres de Rousseau : les Confessions, VÉmile, la Nouvelle Héloise. Je m'enivrai de cette correspondance immortelle ; je me passionnai pour le grand homme qui, au milieu d'une société sombrant dans la matière, avait sauvé le culte de Dieu, de l'amour et de la nature. C'était la mode alors d'outrager ce génie. A voir comment ont fini quelques-uns de ceux qui insultaient à sa mémoire, sans pitié pour les fautes qu'il avait si durement expiées, on peut se demander comment ils auraient commencé si le sort, au lieu de leur prodiguer ses faveurs, eût livré leur jeunesse aux mêmes hasards que la sienne. Ah! aujourd'hui plus que jamais, je m'intéresse et compatis à toutes les défaillances : j'ai vu les hommes de mon temps, je me connais moi-même, et je sais trop que l'indulgence est un de-
voir plutôt qu'une vertu. Je partis un matin pour Chambéry, et je visitai les Charmettes : ce fui moins une visite qu'un pèlerinage. Rien n'était changé, je reconnus tout : la maison étroite et modeste ; au devant, le jardin en terrasse, la vigne au-dessus, le verger au-dessous ; vis-à-vis, la châtaigneraie; plus haut, dans la montagne, les prés pour l'entretien du bétail, tout ce qu'il fallait pour un petit ménage champêtre. Je restai là tout un jour, et m'en allai comme j'étais venu, le cerveau rempli de brûlantes images, le cœur plein d'amour sans objet. En rentrant à la Roseraie, je fus frappé tout d'abord du mouvement et de l'animation qui régnaient dans ce domaine que j'avais laissé si paisible. Les serviteurs allaient, venaient; on lavait les voitures, on sablait la terrasse, on taillait les gazons. A l'intérieur, on enlevait les housses, on essuyait les glaces, on frottait les parquets. Mon oncle, l'air radieux, la figure épanouie,
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mullipliait ses ordres, avait l'œil à tout : je ne supposai pas que tout cela se fit à l'intention de fêter mon retour.
— Que se passe-t-il? demandai-je aussitôt après l'avoir embrassé. Vous attendez une tête couronnée, ou tout au moins quelque prince du sang?
— Pas tout à fait, répondit mon oncle avec un modeste sourire où perçait l'orgueil satisfait : j'attends M. de Champbaudier.
A ce nom trop célèbre dans la magistrature des premières années de la Restauration, je n'avais pu réprimer un vif mouvement de contrariété.
— M. de Champbaudier!... m'écriai-je; ma foi 1 mon cher oncle, je ne vous en fais pas mon compliment.
— Et pourquoi donc cela, mon neveu?
— Vous savez aussi bien que moi...
— Je ne sais qu'une chose, répliqua-t-il avec vivacité, c'est que M. de Champbaudier est mou président. Je l'attends aujourd'hui
même, il arrive ce soir, il vient passer à la Roseraie la fin des vacances, et, quoi qu'il te plaise d'en penser, je prétends, je maintiens que c'est pour moi beaucoup d'honneur.
— La fin des vacances, tout le mois d'octobre? demandai-je de plus en plus consterné.
— Oui, mon neveu, oui, tout le mois d'octobre! M. de Champbaudier passera tout le mois d'octobre à la Roseraie, à ma campag-ne, à la campagne de ton oncle !
— Mais, disais-je en lui pressant les mains, vous ne voyez donc pas que c'en est fait de la bonne vie que nous menions tous deux !
— Qu'entends-tu par là? M. de Champbaudier est un homme charmant.
— Charmant!...
— Le connais-tu?
— Personnellement, non; de x'épulation, oui.
— Eh bien, tu ne le connais pas, car il n'est personne, en ce monde, qui ne vaille plus ou moins que sa réputation. Tu me feras l'amitié de prendre vis-à-vis de lui une altitude convenable, celle d'un modeste substitut devant son premier président.
Et tâche de lui donner une bonne opinion de toi; car c'est de lui que dépend ton avancement.
Mon oncle avait au plus haut degré le respect des positions officielles; tout homme revêtu de fonctions publiques devenait sacré à ses yeux. Je n insistai plus, et, d'un pas boudeur, je me retirai dans ma chambre.
Mon jeune ami, il n'est pas de carrière si honorable, si justement honorée, où ne parviennent à se glisser des gens moins honorables qu'elle ; il n'est pas d'institution si élevée, qui ne soit exposée à rencontrer parfois d'indignes serviteurs. Il y a eu de mauvais rois, de mauvais prêtres, de mau-
vais juges : heureusement, les institutions sont au-dessus des hommes, nos infirmités ne les atteignent pas.
M. de Champbaudier ne rappelait que très confusément les grandes figures des Mole, des d'Aguesseau et des Lamoignon : c'était un de ces magistrats d'aventure qui poussent tout d'un coup, à de rares époques, comme des ceps vénéneux. De Champbaudier n'était pas son nom. Sous l'Empire, il s'appelait Maugars, l'avocat Maugars, comme on disait alors à Poitiers, où il passait pour l'aigle du barreau et jouissait d'une réputation d'homme habile en affaires : il prouva qu'il la méritait. Après le décret du premier consul qui rouvrait aux émigrés les portes de la France, une bonne famille du Poitou, la famille de Champbaudier, s'était empressée de rentrer. Quelques années plus tard, grâce à l'intelligence, grâce à Factivité de l'avocat Maugars, elle se trouvait réintégrée dans une partie de ses anciens
biens. 11 ne restait plus à régler que la question des honoraires ; les Champbaudier pensaient qu'une de leurs fermes y passerait. Ils étaient prêts à s'exécuter, ne croyant pas pouvoir payer trop cher les services de leur avocat, ni trop cher acheter sa discrétion dont ils avaient besoin : le maniement de leurs affaires avait livré à ce galant homme certains secrets qui ne flairaient pas comme baume, et qui intéressaient l'honneur de leur maison. 0 miracle ! ô désintéressement sans exemple ! Non seulement M" Maugars ne réclama rien, mais encore il ne voulut rien recevoir. Vainement M. le baron le supplia d'accepter tout au moins sa tabatière, présent du roi de France pendant son séjour à Mittau; vainement madame la baronne, en désespoir de cause, lui offrit la bague, enrichie de diamants, qu'elle tenait de la reine Marie-Antoinette. M'= Maugars refusa tout : seulement, il demanda la main de mademoiselle de Champ-
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baudier. Et il la demanda si loyalement, avec des allusions si délicates et des insinuations si honnêtes, qu'après une semaine de stupeur, d'angoisses et de réflexions, on se décida à la lui accorder : témoignage éclatant de la haute estime qu'une démarche si bien conduite avait inspirée pour son caractère !
Voici comment, quelques années après, il arrivait d'un bond aux fonctions élevées de la magistrature :
Républicain fougueux sous la République, révolutionnaire exalté aux plus mauvais jours de la Révolution, M® Maugars, en toute rencontre, avait affiché sous l'Empire le dévouement le plus prolixe pour les institutions impériales, l'admiration la plus loquace pour le génie de l'Empereur : l'Empire était tombé avant qu'un si beau zèle reçût sa récompense. En 1814, après la rentrée des Bourbons, M^ Maugars s'était retiré sous sa tente. On commençait à s'étonner du silence obstiné où il se renfermait :
il en sortit par un coup de foudre. Un jeune homme, un étudiant en droit, arrêté pour avoir tenu dans un café des propos séditieux, était sur le point de comparaître devant le tribunal correctionnel : affaire sans importance au fond, mais qui avait pris à Poitiers des proportions inattendues, dès qu'on avait su que Tavocat Maugars s'était chargé de la défense. Cette nouvelle avait suffi pour mettre en présence toutes les passions du moment, pour transformer en lutte de partis un incident des plus vulgaires. Le grand jour était venu ; pendant que l'éhte de l'aristocratie poitevine envahissait sans bruit le prétoire, une foule compacte, ardente, frémissante, se précipitait dans la salle. Les juges occupaient leurs sièges, l'accusé venait d'être introduit, et l'on cherchait des yeux M° Maugars, quand tout à coup deux mouvements simultanés, l'un de surprise, l'autre de stupeur, éclatèrent dans l'assemblée : M" Maugars s'avançait
gravement vers la barre ; sa toque était ornée d'une cocarde blanche à rubans flottants. Il y eut un instant d'émotion générale dont les juges ne furent point exempts. L'audience était ouverte, on se tut. L'interrogatoire ne dura que quelques minutes; le prévenu ne désavouait aucun des propos qu'il avait tenus. Le réquisitoire ne fut pas moins bref; quoique rassuré par la belle cocarde qui étoilait la toque de la défense, le procureur du roi se tenait pourtant sur ses gardes, et, en tacticien habile, il avait ménagé ses meilleures troupes pour les lancer dans la réplique. Évidemment, ce n'était là que les préliminaires de la bataille qui allait s'engager ; une impatience fiévreuse se lisait sur tous les visages. M^ Maugars se leva et prit la parole au milieu d'un silence où Ton sentait palpiter les âmes. M'= Maugars fut magnifique ! Il se surpassa luimême et fit bien voir, en cette occasion, que l'éloquence n'est jamais rebelle aux nobles
causes, aux convictions sincères. Après quelques phrases embarrassées, pleines de modestie et d'humilité, il abandonna vaillamment son client, où, pour mieux dire, il le noya dans la glorification du trône de saint Louis, miraculeusement restauré. S'élevant peu à peu au ton du dithyrambe, il exalta les desseins de la Providence, et, dans un langage fertile en métaphores, émaillé de lis et planté d'oliviers, il salua le retour des princes magnanimes, rendus à l'amour de la France. Interprète Adèle des sentiments de la patrie, il aurait cru manquer à ses devoirs s'il eût oublié les armées étrangères: il leur adressa un compliment des mieux tournés, oti respirait la gratitude la plus touchante, mêlée à laplus exquise courtoisie. Enfin, il sut trouver des accents dignes de Tacite et de Juvénal pour flétrir le règne de l'usurpateur; il le passa par les verges d'une courageuse invective, et termina tout par un parallèle éblouissant, où, rapprochés de
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l'ogre de Corse, Tibère et Attila n'étaient plus que de petits saints.
Cela ne dura guère que trois petites heures, et tel était l'ébahissement de l'auditoire, que M« Maugars put aller ainsi jusqu'au bout, tout d'une traite, sans être interrompu. Quand il eut achevé, une bordée de sifflets partit du fond de la salle ; quelques paroles sévères du président rétablirent aussitôt l'ordre et le silence dans le sanctuaire de la justice.
Le procureur du roi se leva et dit :
— Messieurs, après l'éloquente plaidoirie que vous venez d'entendre, l'accusation n'a plus qu'une tâche à remplir. Si la loi est intlexible, il n'est pas interdit pourtant aux magistrats d'en adoucir parfois les rigueurs : le prévenu est jeune encore, j'invoque en sa faveur l'indulgence du tribunal.
— Prévenu, levez-vous, dit le président. Avez-vous quelque chose à ajouter à votre défense ?
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— Rien, monsieur le président, répondit le jeune étudiant; je remercie M. le procureur du roi, et je pardonne à mon avocat.
Belles paroles, qui furent couronnées par deux mois de prison !
Ainsi finit cette séance judiciaire, restée célèbre dans les annales du Poitou. M*^ Maugars, modeste autant que digne, tenta, mais vainement, de se dérober à l'ovation qui l'attendait à sa sortie; il dut, bon gré mal gré, retourner chez lui à la façon des triomphateurs romains montant au Capitole : un long cortège de huées l'accompagna jusqu'à sa porte.
A six semaines de là, tout au plus, M. Maugars de Champbaudier recevait sa nomination d'avocat général près la cour de Bordeaux.
Éliminé pendant les Cent-Jours, procureur général en 1813, M. de Champbaudier avait été, dans le Midi, un des instruments de réaction les plus violents et les plus
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acharnés. Malheureusement, un orçane plus délicat chez lui que la conscience, le larynx, déjà très compromis, trahissait l'ardeur de son zèle, et, à l'époque dont je vous parle, il venait d'être nommé président de cour à Grenoble, où les passions mal apaisées lui permettaient de montrer sous un jour nouveau son indépendance et sa haute imparlialité. En 1814, il avait obtenu d'ajouter à son nom celui de sa femme ; en 1815, Maugars avait disparu, il ne restait que Champbaudier.
Tel était l'hôte que mon oncle attendait. Quoique mon o|iinion sur lui fût moins arrêtée, moins assise qu'elle ne devait l'être plus tard, cependant j'en savais assez pour que la perspective d'un mois à passer dans son intimité ne me causât qu'un plaisir modéré. Si l'histoire de son mariage flottait encore dans l'ombre du doute, le scandale de son élévation s'était accompli au grand jour. J'avais ressenti violemment nos désastres,
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je restais fidèle au culte de l'Empereur, et l'homme qui, daus tous ses réquisitoires, avait outragé la gloire, le génie, le malheur, m'inspirait une répulsion que je ne cherchais point à combattre. Il faut le dire aussi, dans les dispositions de cœur et d'esprit où je me trouvais, la présence d'un tiers, quel qu'il fût, ne pouvait que m'être importune.
Adieu la liberté dont je jouissais, et mes courses dans la montagne ! adieu les entretiens, les repas familiers en tête-à-tête avec mon bon oncle ! C'en était fini pour moi des fêtes de la solitude et de celles de l'intimité : l'arrivée d'un étranger allait tout perdre, tout gâter. Le triste retour, hélas! et que je me sentais loin des Charmettes !
Je faisais ces rétlexions accoudé sur l'appui de ma fenêtre ouverte, quand mon oncle, qui traversait la terrasse d'un air de plus en plus affairé, me jeta ces mots en passant :
— T'ai-je dit que madame de Champ-
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baudier accompagne son mari? Tâche d'être aimable, et fais eu sorte qu'elle ne s'ennuie pas trop à la Roseraie : c'est toi que cela regarde, mon cher Paul.
Ce fut comme un coup de vent qui disperse les nuées et balaye en un instant le ciel : tout s'éclaira, tout changea de face. Je ne connaissais pas madame de Champbaudier; mais je savais qu'elle était jeune encore, on la disait jolie. Je passai le reste de la journée dans les enchantements de l'attente. Le mari s'était évanoui, comme une apparition nocturne aux premières clartés de l'aube; je ne songeais plus qu'à la femme. Je cherchais à deviner ses goûts, son caractère, les lignes de sa figure, l'impression qu'elle ferait sur moi, celle que je ferais sur elle. Je la parais complaisamment de toutes les perfections; il ne m'en coûtait rien, je ne lui en épargnai aucune. Par moments, la pensée que nous allions vivre de la même vie, sous le même toit, s'offrait
à mon esprit en confuses images qui ne laissaient pas de me troubler un peu. Je veillai aux apprêts de son installation; je visitai la chambre où eJle devait habiter. J'aurais voulu pouvoir y réunir toutes les élégances; j'y portai les livres et les fleurs que je supposais qu'elle aimait. A mon tour, j'allais, je venais, je donnais des ordres, je les exécutais moi-même, et mon oncle de s'écrier dans le ravissement de son âme :
— A la bonne heure! bravo, mon cher Paul! C'est un homme délicieux, te dis-je! Tu reviendras de tes préventions.
Elle arriva, je la vis enfin : tout ce que j'avais imaginé, rêvé, pâlit et s'effaça devant elle. Mon jeune ami, elle était charmante! La peinture nous a transmis deux types bien distincts de présidentes des anciens parlements : les unes, vieilles, maigres et sèches, le nez barbouillé de tabac, l'air
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revêche et maussade comme un dossier de procureur ; les autres, éblouissantes de grâce et de jeunesse dans leurs atours un peu sévères et cachant à demi une belle main blanche sous les longues soies de l'épagneul qui dort en boule sur leurs genoux. C'est parmi ces dernières qu'il eût fallu chercher le portrait de madame de Champbaudier. Je la vois encore, petite, un peu grasse, d'une beauté moins idéale que je ne me l'étais représentée, mais si fine pourtant, et si animée, si vivante! Des cheveux blonds à profusion, des yeux bleus les plus jolis du monde, une bouche fraîche et souriante, des pieds, des mains d'enfant, et la blancheur du lait. Son caractère ne répondait pas plus que sa personne à l'idée que je m'en étais faite. A peine arrivée, elle s'emparait de la Roseraie, elle y régnait, elle en devenait l'âme. Gaie, familière, remuante, gazouillante, elle était partout à la fois, elle eût jeté la vie dans un cloître ou dans un
désert. Certes, ce n'était pas ainsi que je me figurais l'héritière des Champbaudier, livrée en holocauste à l'honneur de sa famille. Quant à M. le président, il était tout sucre et tout miel. Esprit souple, enlaçant, langue dorée et bien pendue, quelque chose de câlin dans la voix et de félin dans les manières, il paraissait avoir de cinquante à cinquante-cinq ans, et jouissait du privilège qu'ont généralement les hommes à cet âge, de n'être ni beaux ni laids. Je m'étais promis de me tenir sur la réserve et de répondre à ses avances par une attitude pleine de dignité ; mais, dès l'abord, il m'entretint en si bons termes du talent oratoire dont j'avais fait preuve à mes débuts, que je me demandai si décidément il n'y avait pas bien de l'exagération dans les bruits qui couraient sur son compte. Mon oncle ne se sentait pas d'aise, la jolie présidente ne rêvait que parties et fêtes, ce bon M. de Champbaudier se
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prêtait à tous nos projets, et, quoique septembre touchât à sa fin, la saison resplendissante promettait des jours enchantés.
Jours heureux, je vous ai payés cher!
mais votre souvenir m'est doux, premiers jours de bonheur qu'il me fut donné de connaître! Elle n'avait rien de mes goûts ni de mes idées, et certes, la fortune ne pouvait pas jeter sur mon chemin une créature qui ressemblât moins à l'héroïne de mes songes. Le mouvement était sa vie; figurez-vous un tourbillon de grâces, d'enjouement, de frivolité! Avide de distractions, l'appréhension seule de l'ennui la glaçait d'effroi; heureusement, elle ne se souvenait plus le soir de ses impressions du matin, ce qui lui permettait de recommencer le lendemain ce qu'elle avait fait la veille, et d'y prendre un plaisir nouveau. Plus je l'observais, moins je croyais à l'histoire de son mariage, et je l'aurais tenue
pour complètement fausse, si je n'eusse remarqué, dans son attitude vis-à-vis de son mari, une indépendance d'allures, je ne sais quoi de sec et de hautain, où se trahissaient l'orgueil et le ressentiment de la race. Telle qu'elle était, je l'aimai. Tout était prêt en moi depuis longtemps pour une explosion : elle fut l'étincelle légère qui embrasa mon cœur et mes sens.
Le pays m'était devenu familier : c'est à moi qu'appartenait le soin de diriger les excursions qui remplissaient toutes nos journées. Dès que le soleil avait dissipé la brume, nous partions. Les belles matinées! Qu'elle était jolie avec son corsage, sa jupe d'amazone, son chapeau de feutre et ses cheveux au vent! M. de Charaphaudier avait tout à fait bon air sur sa pacifique monture, et la figure réjouie de mon oncle égayait doucement le paysage. On commençait par chevaucher en caravane ; bientôt un temps de galop nous séparait de nos