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compagnons, et le plus souvent je nie trouvais seul auprès d'elle. La course l'enivrait; parfois le sentier se resserrait tellement, que son voile vert me fouettait le visage, et je buvais le souffle de ses lèvres, aussi pur que la brise des monts. De loin en loin, elle s'arrêtait pour écouter le torrent qui grondait sous nos pieds ou pour contempler les cimes qui se dressaient au-dessus de nos têtes; elle demeurait un instant pensive; puis, au moment où on aurait pu croire qu'une émotion sérieuse allait s'emparer d'elle, elle s'y dérobait brusquement, et nous repartions au galop des chevaux. Çà et là, nous mettions pied à terre; je la sentais à mon bras, vive comme une mésange et toujours prête à s'envoler. Nous causions; son frais babil effleurait tous les sujets et me semblait plus éloquent que les épîtres de Julie à Saint-Preux. Tout en jasant, elle cueillait, le long des rampes, les fleurs, les herbes odorantes, dernière
parure de l'automne ; elle devait les garder en souvenir de ces beaux sites, en souvenir aussi de nos entreliens : une minute après, elle les jetait à l'eau du gouffre et s'amusait à les suivre des yeux, emportées par le courant. Découvrait-elle une masure au fond du ravin, une baraque au flanc de la montagne, c'est là qu'elle aurait voulu vivre : et nous voilà en pleine idylle qu'elle interrompait tout à coup pour parler des bals du prochain hiver, de ses toilettes et de ses chiffons. Et moi, je ne pouvais me rassasier de sa vue; tout ce qu'elle disait me charmait! Ainsi nous allions, n'obéissant qu'à sa fantaisie. L'ombre des pics, en s'allongeant, nous rappelait l'heure du retour. Nous tournions bride et retrouvions à mi-côte le président et le conseiller cheminant au pas de leurs bêtes. La caravane se reformait : on revenait comme on était parti. M. de Champbaudier ne témoignait aucune jalousie, et mou oncle
me savait gré de l'empressement que je montrais à divertir, à promener ses hôtes.
Les soirées s'écoulaient dans une intimité dont elle était la vie. Elle descendait à l'heure du dîner, encore tout animée par la course et par le grand air, parée comme pour une fête. Les gais repas! et si vous l'aviez vue trempant ses lèvres mutines dans la mousse des vins pétillants comme elle! Au salon, elle eût sauté par la fenêtre plutôt que de rester en repos. Elle tapait de ses petits doigts sur les touches d'un vieux clavecin, commençait un morceau qu'elle n'achevait pas, se levait, cajolait mon oncle, l'entraînait dans un tour de valse, et s'échappait pour courir au jardin. M. de Champbaudier était pour elle plein de mansuétude; il souriait à tous ses caprices, et, quoi qu'elle s'avisât de dire ou de faire, n'y trouvait jamais à reprendre. Mon oncle ne m'avait pas trompé, c'était
un homme délicieux. Dans mon ivresse, j'avais tout oublié, je ne savais plus rien; je ne voyais plus qu'elle, il n'y avait plus qu'elle pour moi dans l'univers : tout le reste n'était, à mes yeux, qu'ombre, fantômes, illusions.
Je la voyais en toute liberté ; sa beauté n'avait rien de farouche ni d'imposant ; je pouvais supposer, sans trop de présomption, que ma présence ne lui déplaisait pas. Eh bien, vers le milieu d'octobre, je n'étais pas plus avancé que le jour de son arrivée. C'est qu'en vérité elle n'était, dans son abandon, ni coquette ni provocante; la mobilité de son esprit la défendait mieux que n'aurait pu le faire la pruderie la plus consommée; sa familiarité même déroutait la passion plutôt qu'elle ne l'encourageait, et vingt fois mon secret avait briîlé mes lèvres sans réussir à s'échapper. Je m'indignais contre moi-même, je me demandais si je la laisserais partir sans emporter au moins
l'aveu de mon amour. Chaque malin, je remettais au soir, le soir au lendemain, et le lendemain me retrouvait aussi entreprenant que la veille.
Un jour, j'étais seul avec elle, sur un pelit lac situé au pied de la montagne, à quelques portées de fusil de la Roseraie. M. de Champbaudier avait grand souci de sa peau, et n'était pas homme à l'exposer plus volontiers à l'eau qu'au feu; il était resté prudemment sur la rive, en compa-
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gnie de mon oncle, qui n'avait pas de son côté un goût bien prononcé pour les excursions nautiques. Henriette, — qu'on m'eût étonné si on m'eût dit alors que ce n'était point là le plus suave des noms! — Henriette avait exprimé le désir de faire le tour du lac en bateau, et nous étions partis tous deux.
Les promenades sur l'eau portent à la rêverie les natures les moins rêveuses. Nous étions partis gaiement, elle riant, et moi riant, comme elle, de ma maladresse à gouverner notre embarcation ; en moins d'une heure, le rire et le babil s'étaient éteints, une vague tristesse nous avait gagnés insensiblement l'un et l'autre. C'était par un de CCS derniers soleils qui ont tant de douceur et de mélancolie. L'air était tiède, le ciel un peu voilé, le lac uni et bleu comme une nappe de lapis. Nous gardions un profond silence. Elle se tenait assise en face de moi dans une attitude recueillie qui ne lui était
pas habituelle; je ne ramais plus, je la regardais, tandis que la barque, poussée par un courant, allait s'échouer sur le sable d'une anse creusée dans le rocher et qu'abritait un taillis de chênes. Nous étions là depuis quelques instants, et je croyais sentir le trouble de mon cœur passer peu à peu dans le sien. Je ne sais plus comment cela se fil : je pris sa main, j'osai lui dire enfin que je l'aimais. J'étais sincère, je dus être éloquent. Je m'attendais à ce qu'aux premiers mots elle m'interrompit par un de ces éclats d'implacable gaieté qui désarçonnent la passion plus sûrement que le dédain ou la colère : il n'en fut rien. Elle avait laissé sa main dans les miennes, et, grave comme une jeune mère, elle m'écoutait d'un air triste et doux.
— Monsieur Paul, répliqua-l-elle d'un accent pénétré, je mentirais en vous disant que je me tiens pour offensée. Non, je suis touchée, au contraire, des sentiments que
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vous m'exprimez ; je le suis d'autant plus que je u'ai rien fait pour les mériter. Permettez-moi de m' acquitter en bons conseils. 11 faut en rester là, monsieur Paul ! Mon devoir est de vous arrêter au début d'une aventure où je ne saurais vous suivre, et qui pourtant vous mènerait plus loin que vous ne le voudriez peut-être. Prenez garde!
Oubliez ce que vous m'avez dit, et n'y revenez jamais! M. de Cliampbaudier est plus ombrageux, plus clairvoyant qu'il n'en a l'air, et... vous ne le connaissez pas.
— Me tuera-t-il? demandai-je en souriant.
— Prenez garde! prenez garde! répétât-elle avec une étrange insistance : c'est plus sérieux que vous ne le pensez.
— Enfm, me tuera-t-il?... Eh bien, qu'il mo tue! m'écriai-je.
— Oh! il ne vous tuera pas, dit-elle doucement, fi donc !
Et, après un moment d'hésitation, d'un ton bref et d'une voix ferme :
— Il ne vous luera pas, monsieur Paul ; mais, tant qu'il vivra, il vous poursuivra de sa haine, et partout, à toute heure, vous la sentirez, veillant à vos côtés. Il ne vous tuera pas ; mais il vous frappera, par des voies ténébreuses, dans votre carrière, dans votre considération, dans vos amitiés les plus chères, dans vos affections les plus innocentes. Il ne vous tuera pas; mais il sera dans votre destinée comme un de ces insectes invisibles qui accomplissent dans l'ombre et le silence leur travail destructeur. Si une disgrâce imprévue vous atteint, ne cherchez pas d'où le coup part, c'est lui cpii l'aura machinée ; si vous subissez une défection, c'est lui qui l'aura provoquée; si tout à coup le sol où vous marchez tremble et s'effondre sous vos pieds, c'est lui qui l'aura miné sourdement. Je le connais, moi, je l'ai vu à l'œuvre. Malheur à qui le heurte! malheur à qui l'offense! malheur à qui lui fait obstacle! C'est une belle âme,
allez, et moi, jo suis une heureuse femme. En achevant ces mois, sa voix s'était brisée dans un sanglot : elle pleurait, et de ses dents elle déchirait son mouchoir. Je baisais ses mains, j'aurais donné ma vie pour avoir le droit de sécher sous mes lèvres les pleurs qui baignaient son visage.
— Et moi, disais-je, qui vous croyais heureuse !
— Je suis folle, j'ai tort de vous dire tout cela, reprit-elle en passant son mouchoir sur ses yeux. J'ai tort, c'est mal. Il y a des choses qu'une femme ne doit jamais dire, alors même que tout le monde les connaît. C'est la première fois que cela m'arrive. Vous êtes jeune, vous entrez dans la vie avec toute l'inexpérience, tout l'entraînement de votre âge, il m'a semblé que je devais vous avertir. Vous ne me méprisez pas, monsieur Paul?
Ce que je répondais, vous le devinez sans peine. Ces révélations inattendues, ce beau
sein goutlé de sanglots, l'immolation de sa jeunesse, dont j'avais pu douter jusque-là, dont je ne doutais plus à cette heure, étaient autant de séductions nouvelles: je l'avais aimée dans son enjouement, et je l'adorais dans ses larmes.
— Laissez-moi vous aimer, lui disais-je. Que me fait, à moi, la haine de cet homme ? Je vous aimerai tant, qu'à votre tour vous m'aimerez peut-être.
— Non, monsieur Paul, non, réponditelle, et, si vous avez pour moi une affection sincère, vous ne devez point souhaiter que je vous aime. Je ne suis pas heureuse, mais Dieu fait bien ce qu'il fait ; Dieu connaissait le sort qui m'était réservé, et, dans sa bonté, il m'a créée d'essence mobile et légère. Je me suis appliquée à perfectionner son œuvre ; vous avez pu voir que je n'y ai pas trop mal réussi. Voilà comment j'ai surnagé où d'autres, à ma place, se seraient englouties. Des qualités sérieuses m'auraient
servie moins bien que mes travers : béni donc soit Dieu qui m'a faite ainsi ! A défaut de bonheur, j'ai les petits profits de ma frivolité. Tout me distrait, un rien m'amuse. Je cours aux joies qui se jouent à la surface de la vie : si elles ne sont ni profondes ni enivrantes, elles ne coûtent ni remords ni regrets. Enfin, et surtout, je suis libre : il y a dans mon cœur un sentiment qui me venge et qui m'affranchit. L'homme à qui j'ai été livrée sent un juge dans sa victime : j'échappe à sa domination, et, malgré Jui, il subit la mienne. Je suis libre, mais à la condition de ne point donner prise au joug qui reste suspendu sur ma tête, et qui m'écraserait. Si j'aimais, si j'avais le malheur d'aimer, il le saurait bien vite, les rôles seraient intervertis, ma chute le relèverait, et, sous un pareil maître, juste ciel! sous un pareil maître qui aurait le droit de se dire outragé, que deviendrais-je ? une esclave avilie. Allons, monsieur Paul, ajou-
DANS LA MAGISTRATURE ol
ta-t-elle en se levant et changeant brusquement de ton, laissons là l'amour, et soyons amis ! Un instant vous avez cru que vous m'aimiez : c'est ce bateau qui a causé votre illusion. Vous aurez pris cet étang pour le lac de Genève, ces rochers pour ceux de Meillerie, et vous m'avez fait l'honneur de voir en moi Julie d'Étange. Venez, partons, retournons par terre, puisque les promenades sur l'eau peuvent vous égarer à ce point.
Elle avait sauté du bateau sur le sable, et déjà elle gravissait de roche en roche, pendant que moi, debout, immobile à la même place, je la suivais des yeux, confus comme un enfant qui voit l'oiseau qu'il comptait mettre en cage glisser entre ses doigts et s'envoler en sifflant.
— Eh bien, Saint-Preux, venez-vous ?
cria-t-elle.
Je la rejoignis, et nous revînmes par la berge. J'essayai vainement, durant le trajet,
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de ressaisir l'étrange créature ; c'est à peine si elle paraissait se souvenir de la scène qui venait de se passer entre nous. Le jour baissait ; quand nous arrivâmes, il était nuit close. Au moment de franchir la grille, elle se retourna et me tendit la main.
— Adieu ! dit-elle. Gardez un bon souvenir de moi. Je n'oublierai pas cette journée, et votre amitié me sera toujours chère.
Je cherchai à la retenir ; j'ou\Tis les bras pour l'enlacer et l'attirer contre mon cœur : elle courait déjà le long de l'avenue.
Nous étions, en rentrant, plus agités, elle et moi, qu'il n'eût convenu de le laisser paraître. J'ignorais l'art de feindre et me sentais contraint, embarrassé. Henriette, malgré ses efforts pour reprendre son aplomb et sa sérénité, avait encore quelque chose d'ému dans la voix, et il était aisé de voir que ses jolis yeux avaient pleuré.
Mon oncle ne s'aperçut de rien : c'était un enfant, mon bon oncle. En revanche, le président avait le front soucieux, et, pendant le dîner, à la clarté rabattue de la lampe, je remarquai qu'il nous observait d'un regard oblique et défiant. De mon côté, je l'examinais avec une attention sérieuse, et j'étais frappé, pour la première fois, de la laideur morale empreinte sur la figure de cet homme. Je l'examinsiis, et, comme un hideux palimpseste, sous Champbaudier je découvrais Maugars. Des gens épris du pittoresque diraient qu'il avait l'œil saillant du crapaud et la bouche de la vipère... Non! Sa face était tout simplement l'enseigne d'une âme basse; elle éclairait d'un jour sinistre les avertissements que j'avais reçus, et, franchement, je fus épouvanté. J'aurais fait bon marché de moi-même. Ce n'était pas de moi qu'il s'agissait, mais de l'aimable et charmante femme qui portait si légèrement le fardeau de sa destinée. Je ne