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faire qui, en ce moment, occupait la cour. On répondit de tous les côtés à la fois :
— L'affaire de Jean le bûcheron ! l'affaire de la Roseraie!
Il était temps ! Je repoussai le bras de Dominique, et, d'un pas rapide et sûr, je franchis les degrés du palais. Jamais je n'ai mieux constaté qu'à cette heure l'autorité de l'âme sur le corps : épuisé par six semaines de maladie, brisé par trois jours et trois nuits de route, je sentais en moi une force à soulever le monde. En traversant la salle des Pas-perdus, je me croisai avec un vieux avocat qui sortait de l'audience.
— Pardon, Monsieur, où en est l'affaire?
— La défense a été pitoyable ! dit-il en agitant ses longs bras dans ses larges manches.
— Est-ce que tout est fini? demandai-je dune voix étranglée.
— Pitoyable, Monsieur, pitoyable!
M° Loustaud a été au-dessous de tout.
Je m'appuyai sur Dominique.
— Tout est donc fini! m'écriai-je.
— Au surplus, si vous êtes curieux d'entendre ces jeunes avocats se disant l'espoir du barreau, si vous tenez à savoir comment ils s'y prennent pour envoyer leurs clients aux galères, entrez, Monsieur, entrez, donnez-vous ce plaisir, M^ Loustaud achève sa réplique... Moi, j'en ai assez... Serviteur!
Il s'éloigna en grommelant, et je pénétrai dans la salle. Pendant que Dominique m'ouvrait lentement un passage à travers la foule, M'= Loustaud lançait les derniers feux de son éloquence. Il montrait aux jurés, dans un langage pathétique, la femme et les sept enfants de l'accusé; il rappelait les erreurs trop nombreuses qui avaient entaché les annales de la justice; il évoquait l'ombre de Calas, et, terminant le tout par une philippique des plus virulentes, il flétrissait Tabstenlion de l'unique témoin qui
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eût été cité, et dont la présence seule aurait suffi pour sauver un innocent.
J'arrivais au sein du prétoire juste au moment où M^ Loustaud achevait de m'accommoder. Aussitôt mon nom courut de bouche en bouche, et de toute part on entendit ces mots :
— Le témoin! le témoin! le substitut de Saint-Marcel !
Je profitai de cet instant d'émotion générale pour examiner une partie de l'assemblée. Sur l'estrade, derrière les fauteuils des magistrats, il y avait un groupe de personnes du monde au milieu desquelles je reconnus aussitôt Henriette et mon oncle : tous les deux s'étaient levés en m'apercevant. Mon oncle me salua d'un geste amical et fit un mouvement d'épaule qui pouvait se traduire ainsi : « Que viens-tu faire ici? on se serait bien passé de toi. » Henriette, la brave créature, me jeta un coup d'œil qui disait clairement : « J'en étais sûre, je comptais sur
vous! » M. de Champbaudier présidait la séance : il m'adressa un sourire des plus gracieux, et, malgré la gravité de la circonstance, je ne pus m'empêcher de me représenter la figure qu'il allait prendre, quand il m'entendrait déclarer formellement que l'homme qu'il croyait tenir était encore dans la montagne. Dès que l'ordre et le silence, troublés par mon arrivée inattendue, furent rétablis, il me félicita, dans une petite allocution, de mon zèle, de mon courage, et poussa même la courtoisie jusqu'à m'offrir un siège.
Le ministère public prit des conclusions tendantes à ce que ma déposition fût entendue et à ce que la confrontation eût lieu. M« Loustaud, acquiesçant aux réquisitions de M. le procureur général, trouva le moyen de placer quelques phrases bien arrondies, par lesquelles il remerciait la Providence de la protection évidente qu'elle accordait à son client; il rétracta délicatement les
paroles acerbes qu'il avait prononcées à mon endroit, et daigna me leliciler, lui aussi, de mon empressement à me rendre aux injonctions de la justice.
Je prêtai serment et répondis aux questions d'usage.
Cela fait, le président dit à l'accusé :
— Accusé, levez-vous.
Puis, s'adressant à moi :
— Témoin, regardez cet homme, et dites à MM. les jurés si vous le reconnaissez.
Un silence profond régnait dans l'auditoire : on aurait entendu une araignée filer sa toile. J'étais debout, je portai les yeux sur Henriette, et mon regard désespéré lui demanda pardon de ce que j'allais faire : intrépide, sereine, son attitude m'absolvait et m'encourageait. Je me retournai résolument et me trouvai face à face avec l'accusé... Dieu bon! Dieu clément! Dieu sauveur!... Immobiles et muets, l'homme et moi, nous nous regardions, et, pendant qu'il
me contemplait avec une indicible expression de terreur, je me repaissais avec avidité de sa physionomie.
— Répondez, témoin, le reconnaissezvous ?
— Oui, m'écriai-je enfin d'une voix éclatante et qui dut retentir comme un clairon ; oui, je le reconnais... et lui aussi me reconnaît!
— Est-ce bien l'homme sur qui vous avez tiré?
— Oui, monsieur le président, c'est bien lui!... Qu'il ose le nier en ma présence
Et, en prononçant ces mots, je le tenais palpitant et effaré sous mon regard.
— Eh bien, accusé, la confrontation que vous demandiez, vous l'avez obtenue: qu'avez-vous à répondre?
— J'avoue, mon président, j'avoue. Une femme, sept enfants, et pas de pain dans la maison!
Il s'affaissa sur son banc, et son œil ha-
gard, toujours attaché sur moi, semblait encore implorer mon silence. Ma lâche était remplie, mon rôle terminé. Je fus emmené presque sans connaissance à l'hôtel de mon oncle, et j'appris dans la soirée que la cour, usant d'indulgence et tenant compte à l'accusé do ses aveux, l'avait condamné à deux années d'emprisonnement.
Vous avez tout deviné. J'avais reconnu dans le prétendu voleur de la Roseraie le bandit bien réel qui m'avait, un soir, attaqué au coin du bois ; en tirant sur lui au hasard, je l'avais atteint sans m'en douter; en donnant, quelques heures après, le signalement d'un malfaiteur imaginaire, j'avais donné, à mon insu, le signalement de ce malheureux, et il se trouvait qu'en fin de compte, tous mes mensonges n'étaient qu'un déplacement de la vérité. L'homme avait compris, en me reconnaissant, que, d'un mot je pouvais tout au moins l'en-
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voyer finir ses jours aux galères, et il avait saisi avec empressement la planche de salut que je lui offrais en ne le chargeant que d'une tentative de vol. Ce qui venait de se passer n'était, au point de vue de la justice, ni très irrégulier ni très orthodoxe ; mais tout est bien qui finit bien, et nous devions nous féliciter, maître Jean et moi, d'en être quittes à si bon marché. Comment s'expliquait-il le rôle que j'avais joué dans le dénouement de celte affaire? Il y pensa plus d'une fois sans doute: il y avait là matière à réflexion, et plus qu'il n'en fallait pour mettre à la torture un esprit moins borné que le sien.
Quelques jours plus tard, je quittais Grenoble sans revoir madame de Champbaudier; nous nous étions vus à l'audience pour la dernière fois. Mon père me reçut avec sa gravité habituelle, et ne me fit aucune question; seulement, au bout d'une semaine, il me dit :
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— J'ai cru m'apercevoir, mon fils, que l'air du Dauphiné ne convenait pas à votre santé. J'ai demandé votre cliangement de résidence, et vous ôtes nommé substitut à Niort. Vous passez d'un tribunal d'arrondissement à un chef-lieu de département, ce n'est donc pas une disgrâce.
Deux ans après, je me mariais : je n'épousais pas un de ces anges dont les ailes m'avaient été oflertes par mon excellent père, mais tout simplement une bonne et aimable fille qui devint la compagne dévouée de ma vie.
J'entendais parler quelquefois de madame de Champbaudier. Henriette était toujours la jolie présidente ; toutes ces émotions avaient glissé sur elle comme une pluie d'orage sur les plumes d'un cygne.
Soit qu'il gardât encore quelques doutes dans son esprit, soit qu'il ne m'eût point pardonné d'avoir troublé un instant son repos, M. le président, tant qu'il vécut, me
poursuivit lénébreusement de sa haine; il ne m'épargna ni la délation ni la calomnie; il chercha à me frapper jusque dans mes amis, et j'eus longtemps à me défendre contre les entreprises de cette âme basse.
Vous savez maintenant, mon jeune ami, où peut conduire une heure de passion et d'égarement. Les conséquences en sont graves pour tous ; pour un magistrat, elles peuvent être terribles. Au moment d'entrer dans la carrière, faites vos réflexions, et puisse mon récit vous être profitable !
Le conlident de cette histoire demeurait silencieux et recueilli ; le vieillard l'observait avec complaisance et jouissait secrètement de l'effet qu'il avait produit, quand le jeune homme relevant la tête :
— Monsieur le conseiller, dit-il, votre récit m'a vivement intéressé et me profitera, j'espère... mais comment vous y prîles-vous
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pour arriver jusqu'au balcon de la présidente?
— Ouais!... fit le conseiller. Si vous m'en croyez, ajouta-t-il en se levant, vous attendrez encore quelques années avant d'entrer dans la magistrature.