DS DEBUT
s'éloignait lentement sous la neige, la tête nue et inclinée.
Dominique avait pris place devant moi : les fouets claquèrent , et le carrosse s'ébranla.
— Dominique, m'écriai-jeen lui prenant les mains, pendant que les chevaux nous emportaient vers la barrière d'Italie, tu m'as vu naître, tu m'as vu grandir; tu es de la maison, tu fais partie de la famille. Tu m'aimes et tu m'es dévoué, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur Paul.
— Je peux compter sur toi, Dominique?
— Oui, monsieur Paul, oui, mon jeune maître.
— Eh bien, il est possible que, pendant la route je m'évanouisse, que je perde connaissance. Quoi qu'il advienne, tu ne t'effrayeras pas, tu n'arrêteras pas et tu iras toujours.... toujours, entends -tu bien?
comme le vent, toujours, jusqu'à Grenoble, où il faut que je sois le 18 au matin; et si.
en arrivant, je ne pouvais me soutenir, tu me prendrais entre tes bras et lu me porterais au palais de justice, dans la salle d'audience.
— Oui, monsieur Paul.
— Embrasse-moi !
Quel voyage ! qui m'eût dit que celle même route qui m'avait vu passer si triste et si accablé, me reverrait plus malheureux encore et plus désespéré ? Oui, plus désespéré, plus malheureux encore! mais du moins, celte fois, j'étais soutenu par la conscience du devoir que j'accomplissais. Arri-
ver, arriver à temps, telle était mon unique pensée, et nous allions comme la tempôte. Je gourmandais les postillons, j'accusais les chevaux de lenteur, j'aurais voulu leur donner des ailes; le plus léger obstacle, le moindre empêchement me glaçait d'effroi, l'avais sans cesse devant les yeux une femme et des enfants dans la détresse, un homme au bagne et traînant sa chaîne.
« — Rends-moi mon mari ! » disait la femme.
« — Rends-nous notre père ! » criaient les enfants.
L'homme se taisait et me regardait. Arriver, arriver! Je comptais les minutes, je pressais les relais, je semais l'or et les menaces, les supplications et les emportements. Nous dévorions les côtes, nous brûlions les descentes; les vallées, les bois et les villages fuyaient, disparaissaient, s'évanouissaient comme des visions. Malgré les chemins défoncés, malgré la tourmente de neige et de
givre qui ne cessa pas un seul instant de nous envelopper, aucun accident sérieux n'entrava, ne retarda ma course. Le carrosse tint bon, pas un trait ne se rompit, pas un cheval ne s'abattit. Le ciel me protégeait : protection bien incomplète, hélas! et qui, elle-même, était un châtiment; car, si je sauvais un homme que je ne connaissais pas et qui m'était indifïérent, je perdais du même coup la femme que j'aimais, je la livrais aux éternels soupçons de son mari, je lui donnais un maître.
J'entrai dans Grenoble le 18 au matin : onze heures sonnaient, quand les chevaux, tout fumants et souillés de boue jusqu'au poitrail, s'arrêtèrent devant le palais de justice. Les abords en étaient assiégés par une foule d'hommes et de femmes accourus des plateaux voisins. Je mis pied à terre, et, m'adressant à un des groupes qui s'étaient déjà formés autour de la voiture, je demandai quelle était l'af-