‹ Un début dans la magistrature (volume 2)Chapitre 9 sur 15 · ICI UN DÉBUT · texte numérisé non relu

ICI UN DÉBUT

de fêle. Je me représentais la {:;rimace que ferait M. de Champbaudier quand il saurait que, malgré sa dénonciation, j'étais maintenu dans mon poste. Je me gaudissais en songeant aux trois anges olierts à mon choix. Je riais en voyant toute la maréchaussée de l'Isère courant par monts et par vaux sur les traces de mon bandit : tout cela me semblait plaisant. J'avais achevé mes préparatifs et je me disposais à aller chez mon père, quand Dominique, notre vieux serviteur, entr ouvrit discrètement la porte et me remit une lettre que venait d'apporter le facteur. Je jetai les yeux sur la suscription, et reconnus aussitôt l'écriture de mon oncle. Je brisai le cachet avec un sentiment de bonheur; ce papier, sans doute, allait me parler d'Henriette.

Voici cette lettre : après tant d'années écoulées, je puis encore vous la dire mot par mot, car l'impression qu'elle fit sur moi, malgré son tour frivole, en a gravé, en a

incrusté chaque phrase dans ma mémoire.

« Victoire, mon cher Paul, victoire ! Nous le tenons! nous tenons ton homme! En ce moment, il réfléchit, abrité contre le vent de bise, sur les inconvénients qu'il peut y avoir à s'introduire autre part que chez soi nuitamment et par escalade ; quelques années de galères lui permettront de compléter ses méditations sur ce «rave sujet. 11 est dans la montagne, disais-tu, mon neveu!

Le drôle était dans la montagne, et ce n'est pas un àne qui l'a pris. C'est Béju, l'illustre Béju, le brigadier de Saint-Laurent-du-Pont, qui, après avoir trouvé sa piste avec le flair d'un chien de race, a eu l'honneur de lui appliquer sur l'épaule sa large main gantée de peau de daim. Si Béju n'est pas élevé d'emblée à la dignité de maréchal des logis, il faut désespérer de voir ici-bas le mérite récompensé.

» Attention, mon cher Paul! C'est Béju lui-même qui vient de me conter la chose,

avec un esprit, une grâce dont je vais essayer de reproduire ici quelques traits, sans rae flatter d'y réussir.

» C'était à la dernière foire de Saint-Laurent-du-Pont. Deux femmes, descendues des plateaux pour vendre leurs œufs et leurs fromages, devisaient entre elles sous le bouchon d'un cabaret, pendant que Béju, suivi de son gendarme, se promenait majestueusement dans la foule, où il maintenait l'ordre par sa seule présence.

>■> — Jean ne va pas mieux, disait l'une en hochant la tête; sa blessure ne se ferme pas.

» — Pauvre homme! disait l'autre: c'est tout de môme un bien mauvais coup qu'il a attrapé là. Êtes-vous sûre, Marie-Jeanne, que la balle soit dans le trou?

» — Je l'ai encore sentie ce matin avec mon aiguille à tricot.

'> — Tant que la balle sera dans le trou, il n'y a pas de chance que Jean guérisse.

» — Jean dit que si, pourtant.

» — Moi, je vous dis que non, Marie- Jeanne. Il faudrait voir le médecin.

)' — Jean ne veut pas.

» — C'est vrai, bon Jésus! que ça coûte gros.

» — Ça coûte gros, et puis ça parle.

» Elles se turent en apercevant le terrible Béju qui rôdait par là. Ce Béju est un des auxiliaires les plus précieux qu'ait la justice ; à l'œil du lynx, au nez du chien cou rant, il joint la finesse d'ouïe de la taupe, et une subtilité d'inductions que ne désavouerait pas un Peau-Rouge. Béju n'avait entendu que quelques mots de l'entretien des deux commères; mais ces quelques mots avaient suffi pour lui faire dresser l'oreille. Au bout d'une heure, il s'était renseigné discrètement, et savait ce qu'il voulait savoir : bûcheron de son état, maraudeur, contrebandier ou braconnier selon l'occasion, l'homme à la Marie-Jeanne habitait

dans la monla,G[ne, au-dessus du plateau de la Grande-Ciinrtreuso. Le lendemain, avant le jour, Bî'ju, suivi de son gendarme, gravissait les rampes du Giiyer-Mort, et, après quelques heures d'ascension, il s'arrêtait devant une hutte, isolée au pied du grand Sund, à la lisière des derniers sapins. Il laissa son gendarme à la porte, et, sous l'insidieux prétexte de se reposer un instant, il entra d'un air à la fois auguste et paterne. Dans celte hutte, il y avait un graba!, et sur ce grabat un homme enveloppé d'ime couverture; la femme et les enfants étaient déjà partis pour aller au bois. Béju s'assied sur un escabeau, place son arme entre ses jambes, ôte son chapeau, s'essuie le front, et, par des paroles pleines d'astuce et d'aménité, il cherche à rassurer son hôte, que la vue de l'uniforme avait visililement troublé.

)) — Encore au lit, mon camai'ade, quand ie soleil est déjà haut! Nous sommes donc

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malade? qu'est-ce donc que nous avons, mon ami?

» — J'ai les lîè\Tes, répondit Jean.

» — Mauvaise affaire! dit Béju; il vaudrait mieux avoir des rentes. Voilà longtemps que ça vous tient?

» — Voilà bien douze jours, et ça ne fait pas mine de vouloir s'en aller.

» — Est-ce venu tout seul? En abattant, en ébranchant vos arbres, vous vous serez blessé peut-être ? un coup de cognée dans votre état, c'est plus vite attrapé qu'un voleur dans le mien.

» — C'est venu tout seul, répliqua Jean.

» — Vous m'étonnez, car vous êtes en bon air, ici.

» — L'air que boivent les gueux est partout le même, brigadier ; dans la plaine ou dans la montagne, c'est toujours l'air de la gueuserie.

» — Ce que vous dites là est profond mon ami, repartit gravement Béju.

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» El, tout en causant, Béju couvait des yeux la tête dont il avait, depuis douze jours, le signalement dans sa poche. Parfaitement exact, mon neveu! Collier de barbe rouge, sourcils touffus, cheveux roux en broussailles... Si tu n'étais la fleur des substituts et l'espoir du parquet, tu mériterais d"ètre employé au bureau des passeports, à la préfecture de police.

" — Allons, mon brave, adieu et bon courage! dit le brigadier se levant. Avalez de la tisane, faites-vous suer. Je suis né natif d'un pays de Bretagne où les pauvres gens se coupent la fièvre avec des pilules de toiles d'araignée ; essayez-en, c'est un remède que vous ne serez pas forcé d'aller chercher bien loin.

» Il s'éloignait, quand tout à coup :

» — Vrai Dieu! c'est pitié de voir un chrétien aussi mal couché que vous l'êtes! Souffrez que je vous accommode.

5) Et voilà mon Béju qui se jette sur Jean,

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qui le palpe, le roule, le tourne, le retourne, jusqu'à ce quïl ait mis à nu une épaule fort endommagée.

" — Oh! hél qu'est-ce là? dit Béju.

» — Rien, répondit Jean.

» — Vous me la donnez belle ! Je m'y connais, j'ai fait la guerre: c'est une blessure d'arme à feu. A quelle bataille Tavezvous reçue, camarade? Ce n'était toujours pas en faisant face à l'ennemi.

» Pressé de questions, mis au pied du mur, Jean finit par confesser qu'à son métier de bûcheron il mêle un peu de braconnage ; il raconte qu'un soir, étant à l'affût, il a reçu dans l'épaule une balle qui sans doute se trompait d'adresse.

■>■' — Brigadier, ne me livrez pas, ajoulat-il d'une voix suppliante : vous le voyez, je subis ma peine.

» — A l'affût, l'ami, à l'affût ? C'est à l'affût, vous en êtes sûr?

» — Oui,brigadier, foi d'honnête homme!

» — Et VOUS ne savez point qui vous a fait ce petit présent?

» — Je n'en sais rien, non, brigadier. » — Eh bien, moi, je le sais, s'écrie Béju se redressant de toute sa taille et pareil à un dieu vengeur; je le sais, je vais te l'apprendre! Ce n'est pas à l'affût, c'est à la Roseraie que tu as reçu cette prune, à la Roseraie, où tu t'étais introduit de nuit, par escalade, pour faire un coup de ta façon! C'est le neveu du propriétaire qui a tiré sur toi au moment où tu prenais la poudre d'escampette! je te reconnais, mon gaillard ; j'ai ton portrait dans ma giberne. Debout, sur pied, et qu'on me suive! Comme disait l'Empereur à Wagram, épaule entamée n'empêche pas deux jambes de marcher.

» Jean se récrie et proteste de son innocence.

» — Tu t'expliqueras avecla justice. Mon affaire, à moi, n'est pas de t'entendre, mais de l'arrêter.

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» Jean résiste.

» — A moi, Monaco !

)> A ce nom, prononcé d'une voix tonnante, le gendarme qui était resté de planton à la porte se précipite dans la hutte : on tire Jean du lit, on l'aide à s'habiller, on lui met les menottes.

)) — En route! dit Béju.

» C'est ici, mon cher Paul, qu'est le côté piteux de l'aventure. A l'instant même où ce malheureux sortait de chez lui, les mains liées, la Marie-Jeanne rentrait, escortée de ses sept enfants. Je te laisse à penser quelle scène! La femme, comme une lionne, les petits pleurant et criant.

» — Madame, dit enfin Béju quand il put se faire écouter, rassurez-vous, ce ne sont pas des Turcs qui rendent la justice en France : si votre époux est innocent...

)) — Il est innocent, monsieur le gendarme ! Au nom du bon Dieu , laissez-lemoi! laissez-le-nous, ne l'emmenez pas!

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