DN DÉBUT
Pour que rien ne manquât au martyre que j'endurais, mon père, dans sa sollicitude, m'avait ménagé des distractions auxquelles j'étais loin de m'allendre. A peine remis de mes fatigues, il m'emmenait dans son carrosse, à la campagne d'un de ses amis. Cette campagne, située près de ÎS'anterre, se composait d'une maison sans style, d'une basse-cour oîi gloussaient quelques volailles, et d'un jardin de deux arpents où les laitues, les soucis, l'oseille et les tournesols poussaient pêle-mêle et vivaient fraternellement entre quatre murs. On y arrivait par une route poudreuse, à travers des terrains vagues et dénudés : pas un filet d'eau, pas un bouquet d'arbres, pas même un champ de luzerne alentour. C'est là que M. X... passait la saison des vacances en compagnie de madame X... et de mademoiselle Angélina, leur fille. C'est là, au sein de la nature, qu'il venait, chaque année se reposer de ses travaux, et s'écrier avec Virgile : u Heureux
l'homme des champs, s'il connaît son bonheur! » M. X... connaissait son bonheur : quand il avait pu tuer une douzaine de colimaçons avant l'heure de son déjeuner, plus heureux que Titus, il n'avait pas perdu sa journée. Raide, froide, guindée, toute hérissée de ses devoirs, madame X... était une de ces femmes qui semblent créées tout exprès pour rendre la vertu haïssable. Mademoiselle Angélina avait dix-sept ans, et ne paraissait pas en avoir plus de vingt-cinq. Elle était longue, maigre, sèche et blanche comme un corbeau. Ornée des qualités les plus rares d'ailleurs, elle justifiait son nom d' Angélina : sa mère assurait qu'elle était un ange. Quelle journée! Je pensai n'en voir jamais la fin. Le soir, en revenant, mon père ne tarissait pas sur les perfections de ce ménage digne des temps bibliques. Je le laissais dire; il ne m'en coûtait pas de reconnaître que M. X... était le flambeau de la magistrature, madame X...la gloire de
son sexe, mademoiselle Angélina un ange exilé sur terre, et leur campagne un spécimen de l'Arcadie, un échantillon de la vallée de Tempe.
Deux jours après, mon père m'entraînait à la campagne d'un autre magistrat de ses amis. J'en arrivais à croire que le monde n'était plus peuplé que de juges. Là, comme à Nanterre, il y avait un ange : celui-ci, du moins, avait la beauté du diable. Le soir, en me ramenant dans son carrosse, mon père énumérait avec complaisance tous les mérites de cette famille digne de l'âge d'or : j'écoutais sans chercher à le contredire.
Deux jours plus tard, je l'accompagnais en visite, au Marais, chez un troisième magistrat de ses amis. Là aussi, il y avait une jeune fille en sa fleur. Sans être jolie, mademoiselle Claire ne manquait pas pourtant d'agrément: avec sa taille mince et ronde, sa mine éveillée, son nez retroussé,
et ses petits yeux vifs, pétillants de malice, noirs comme deux pruneaux, elle avait l'air d'un gentil lutin.
— Mademoiselle Claire est tout à fait charmante, dis-je à la mère, qui leva les yeux au ciel et me répondit :
— C'est un ange !
— Encore un intérieur de patriarches !
disait mon père.
— Encore un ange! me disais-je.
J'étais sans défiance et ne me doutais de
rien : je me laissais conduire comme un mouton qu'on mène à la boucherie. Les choses ne devaient pas s'arrêter en si beau chemin. Il y eut à l'hôtel de la rue du Cherche-Midi un grand dîner de magistrats, suivi d'une petite fête dont les trois anges étaient le plus bel ornement. Mademoiselle Angélina chanta en s' accompagnant avec la harpe. Je me reportais aux soirées de la Roseraie : j'étais submergé de tristesse. On dit qu'il n'est pas de bonne fête sans len-
llf> fN DÉBUT
demain : le lendemain, mon père m'appelait dans son cabinet, et, comme si ce n'était pas assez de toutes les tribulations que j'avais essuyées, de tous les désastres auxquels j'éoliappais à peine, il me signifiait nettement, à brûle-pourpoint, que l'heure était venue de songer à me marier. Plus clairvoyant que son frère, avait-il deviné quelque chose de ce qui se passait en moi? Soupçonnait-il une partie de mes égarements? Rapprochée de la présence d'Henriette à la Roseraie, la dénonciation de M. de Champbaudier Tavait-elle mis sur la voie de la vérité? La mélancolie que je laissais paraître était-elle pour lui un avertissement, et jugeait-il prudent de brider ma jeunesse? A rien de tout cela il ne fit allusion. C'était son avis, c'est aujourd'hui le mien, qu'un magistrat doit se marier jeune. Il pensait aussi que, le corps de la magistrature ayant ses mœurs et ses traditions comme la noblesse, les familles de
n\NS LA MAGISTRATURE 117
magistrats devaient, autant que possible, se rechercher et s'allier entre elles. Il avait mon âge quand il s'était marié, et il avait épousé la fille d'un conseiller au parlement; il n'avait jamais vu, sans un vif déplaisir, les fourrures et les mortiers s'unir à la finance. Je savais trop bien que mon père n'était pas homme à consulter son fils, même sur des questions aussi délicates : quoique résolu, cette fois, à user de mon libre arbitre, je n'essayai pas de résister ouvertement , je me bornai à demander du temps.
— Il ne s'agit pas, répliqua-t-il, de vous marier aujourd'hui ou demain. J'ai toujours considéré le mariage comme une chose grave, et qui mérite réflexion. Vous pouvez choisir entre trois jeunes filles également bien élevées, appartenant toutes trois aux familles les plus honorables. Elles ne sont ni des merveilles de grâce ni des miracles de beauté; mais il n'est pas de nécessité
118 UNDKBCT
absolue qu'un magistrat ait une jolie femme. Ce qui importe, c'est que la compagne dont vous aurez fait choix veille assidûment à l'honneur de votre fojer, c'est que la simplicité de ses goûts réponde à l'austérité de vos fonctions : il ne sied pas que nos demeures soient hantées par le luxe et la dissipation. Vous allez partir pour retourner à Saint-Marcel : vous réfléchirez, vous consulterez votre cœur, et vous m'écrirez ce qu'il vous aura conseillé.
Je n'avais plus à consulter mon cœur; mon cœur avait parlé, et mon choix était fait. Les perspectives que mon père venait de dérouler à mes yeux auraient suffi pour me rejeter dans la passion; je n'avais pas attendu jusque-là pour m'y replonger tout entier. Mon amour, qui avait été sur le point de s'éteindre, s'était réveillé plus ardent que jamais sous les étreintes de l'ennui ; étouffé un instant par le remords,
il avait repris peu à peu le dessus : à son tour, il avait étouffé les révoltes de ma conscience. De quoi s'agissait-il, après tout? d'un délit supposé, d'un attentat imaginaire. Le grand crime et le beau malheur! La justice en serait pour ses frais de déplacement, la gendarmerie de l'Isère pour quelques excursions hygiéniques dans le pays : voilà, en fin de compte, à quoi se réduisaient mes méfaits! Était-ce un cas pendable? fallait-il, pour des peccadilles, se flageller, porter un ciliée et coucher sur la cendre? Je plaisantais agréablement, je me raillais finement moi-même. J'allais plus loin encore, je me glorifiais dans ma dégradation, je me faisais un pavois de ma honte : en m'abaissant pour sauver la femme que j'aimais, je m'étais élevé. Le croirez-vous? Après tant d'angoisses, après tant de tortures qui auraient dû me rendre la raison, ma folie recommençait, je ne pensais qu'à retrouver Henriette. Le souvenir de la
dernière nuit que j'avais passée à la Roseraie flambait dans mon cerveau comme un incendie par un venl d'orage. Quel obstacle, «luelle barrière m'empêcherait de la revoir? Elle m'aimait, elle était à moi. Je savais comment on s'y prenait pour escalader les balcons. Je connaissais, entre Saint-Marcel et Grenoble, de frais réduits, de mystérieux asiles qui semblaient faits pour abriter l'ivresse des amants heureux. Au besoin, je la disputerais à son mari, je l'arracherais au joug odieux qui pesait sur elle. Rien ne m'arrêtait, je ne reculais devant rien : c'était l'ùme de don Juan, égarée sous l'enveloppe d'un substitut du procureur du roi. La haine même de M. de Champbaudier était pour moi un aiguillon de plus. Le coup de Jarnac qu'il m'avait porté m'affranchissait de tout scrupule : je n'y cherchais plus seulement une excuse, j'y voyais un encouragement, une excitation, un défi.
DANS LA MAGIRTR \TCRE 121
Insensé! je ne me trouvais encore ni assez coupable ni assez puni : je tentais la colère du ciel, j'appelais sur ma tête le plus effroj'able, le plus inattendu de tous les châtiments.
Un matin, j'étais seul dans ma chambre, alerte et dispos, gai comme un pinson. Je devais partir le soir pour retourner à Saint- Marcel. La pensée que j'allais me rapprocher d'Henriette remplissait mon cœur d'une folle joie. Il y avait bien longtemps que je ne m'étais senti si léger. Tout m'était sujet