‹ Un début dans la magistrature (volume 3)Chapitre 12 sur 89 · livre d'images que Gaston se souvenait d'avoir un · texte numérisé non relu

livre d'images que Gaston se souvenait d'avoir un

jour rapporté de Nantes à son fils.

— Une méningite!... murmura Gaston, comme se parlant à lui-môme... Mais, docteur, j'ai donc été fou? ajouta-t-il en attachant sur le vieillard un regard inquiet.

— Damel mon cher comte, entre nous, vous n'aviez pas la tête en fort bon état. Vous avez, pendant six semaines, passablement battu la campagne; sans quitter votre lit , vous avez fait beaucoup de chemin, eii compagnie de votre ami Mario.

— Six semaines I s'écria Gaston. Il me semble que des siècles se sont écoulés depuis le jour...

— Depuis le jour où vous êtes tombé malade, dit la jeune femme achevant la phrase qu'il avait commencée. Oh I mon ami , ces six semaines ont été, pour nous aussi, des siècles d'angoisses et de douleurs.

— Six semaincTs ! répétait Gaston.

— Un mois et demi de fièvre et de délire... monsieur le comte ne se tient pas pour satisfait I s'écria le docteur en riant.

— Mais comment tout cela est-il donc arrivé? demanda Gaston avec une curiosité hésitante.

— Je vais vous le rappeler, nion ami, dit I4

jeune comtesse en trayaillant à un ouvrage de tapisserie interrompu depuis quatre ans et commencé sous les yeux de Gaston. Vous étiez allé avec Olivier dîner chez notre cher voisin. Le temps était à l'orage depuis plusieurs jours; votre tôle souffrait déjà. Après le repas, qui, dit-on, avait été fort gai...

— Beaucoup trop gai, dit le docteur en manière de réflexion.

— Vous étiez passé sur la terrassé, et là, vos amis s'amusaient, amusement cruel, à tirer les oiseaux du bon Dieu. Mario assure que déjà vous aviez la figure en feu.

•— Monsieur le comte, ajouta le docteut*, avait bu, au dessert, trop de vin de Vouvray.

— Malgré la promesse que vous m'aviez faite la veille, vous prîtes un fusil... le fusil de Mario...

— Oui , oui , c'est bien cela ! s'écria Gaston qui sentait se réveiller en même temps et sa raison et sa folie... J'avais pris le fusil de Mario... Olivier était à vingt pas de moi... Je relevai brusquement mon arme... Le coup partit...

— Et monsieur le comte tomba, dit tranquille-

ment le docteur; monsieur le comte tomba foudroyé. Voilà ce que c'est que de boire trop de vin de Vouvray au dessert...

— Et de désobéir à sa femme, ajouta madame de Valgrand; mon ami, Dieu vous a puni.

— Et alors, que se passa-t-il? demanda le jeune homme en essuyant la sueur qui perlait sur son front.

— Ce qui devait se passer, répondit le vieillard. On vous' rapporta chez vous sur un brancard. Vous jugez quelle agréable surprise pour cette bonne petite comtesse qui vous avait vu partir dispos et bien portant! Deux heures après, j'étais assis, comme à présent, à votre chevet. Pour parler franc, je vous croyais perdu. Vous ne savez donc pas,' mon jeune ami, ce que c'est que le vin de Vouvray? C'est de la méningite en bouteille. Le lendemain, vous aviez une fièvre ardente, et le plus joli délire qui ait jamais fait exlravaguer la cervelle d'un galant homme. Comme vous y ^alliez , vertu Dieu ! Quelle imagination I Quel galop effréné dans les champs de la fantaisie ! Vous souvient-il des beaux rêves dont vous nous avez régalés?

— Ohl des rêves affreux, docteur I s'écria Gaston en cachant son visage entre ses mains.

— Oui, mon enfant, dit le docteur, oui, des rêves épouvantables... Mais regardez un peu ce gaillard-là, ajouta-t-il en montrant Olivier: à-t-il Tair d'avoir reçu une charge de plomh dans la poitrine? Et cette honne et charmante femme, vous fait-elle l'effet de vouloir vous livrer au bourreau?

La figure de Gaston s'était éclairée comme par enchantement. Les fantômes, qui l'obsédaient depuis quatre ans, venaient de s'évanouir, emportant avec eux le spectre sanglant de la réalité. Il ouvrit ses bras à sa femme, à son fils, et, les réunissant tous deux dans une même étreinte, il les inonda de baisers.

J'arrivai sur ces entrefaites. Je venais d'abattre le buisson de barbe que j*avais laissé pousser pendant le voyage , et qui , la veille encore, me donnait * Taspect d'un bandit italien. Quelques coups de rasoir m'avaient rajeuni de quatre ans. J'élais vêtu comme le jour où Gaston avait dîné chez moi. Il eut, en me voyant, un moment de trouble et d'hés: '.a lion. Je n'eus pas Tair de m'en apercevoir; je le

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félicitai dé sa guérison, et plaisantai de mon mieux sur les voyages qtlë ûbùs avions faits ensemble, à si peu de ftâis.

— Décldéitieiiti ajoutàî-jci je te broyais la tôle plus forte. Odand tu viendras dlher chec mdi^ je jure bien que lu ne boiras qiié de l'eau.

Cela dit, j'embrassai Oliviei», qdë j'avais caressé dans la inalihée, et qiii the traitait déjà comme une vieille coniiaissancé.

— TU cdnnais ce itionsieur? lui iemanda Gaston.

— C'e^l le bon âiHi à papa^ répohdit sans hésiter ie ciier petit être, qtii n'avait pas oublié sa leçon.

C'est ainsi qtl'Olitier hi'appëlait autrefois. La inère, que là qtîestion adressée ft Ténfant avait fait frissonner, retint à peine un mouvement de joie qui pouvait la trahir : elle bourut à lui et ië bâisa.

— Allons, allons, dit le docteur, assez d'ëmëiiofls en un jouri monsieur le comte a besoiii de repos. Faites-moi l'amitié de déguerpir el de laisser mon malade en paix.

A ces mots, il nous entraîna.

— Sauvé ! il est sauvé !

Et nous tious embrassions en pleurant»

— Maman y demanda le petit, qui tirait madame de Valgrand par sa robe, ai-je dit comme il fallait dire?

— Oui, cher trésor perdu et retrouvé, oui, cher ange envolé que m'a rendu le ciel ! s'écria la comtesse en l'enlevant entre ses bras.

vin

GaUon était sauvé. Au bout d*un mois h pcîne, il avait repris les habitudes de sa vie heureuse. Tout le monde autour de lui, amis, serviteurs, connaissances, se prêtait pieusement à la ruse innocence qui vena it de lui rendre la raison. Entretenir, prolonger son erreur, était notre étude constante, notre unique pré occupation. Olivier lui-môme , grâce à la vigilance de sa mère , grâce aussi à je ne sais quel merveilleux instinct, semblait s'appliquer à reproduire tous les gestes, toutes les inflexions de voix, toute s les locutions familière s qui pouvaient abuser la tendresse du convalescent. Quatre années de deuil et de veuvage avaient lais se des traces profondes sur le visage de madame de Valgrand; mais

Gaston étaijt si changé lui-même, qu'il ne songeait

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guère à s'en étonner, et la pâleur de là j eune femme, ses traits flétris, ses yeux brûlés de larmes, s'expliquaient d'ailleurs par les nuits sans sommeil qu'elle avait dû passer au chevet de son mari.

Cependant, à mesure qu'il retrouvait les forces et la santé de la jeunesse, une sourde inquiétude grondait au fond de sa destinée. Déjà le vague sentiment de la réalité, qui nous poursuit au sein des rêves, commençait à se glisser sous l'illusion qui le berçait. En dépit de nos soins, de subites lueuis éclairaient l'abtme où s'étaient englouties quatre années d'épouvante et de désespoir : penché sur le bord, il y plongeait un regard effaré, et se deniandait si c'étaient bien, en effet, la fièvre et le délire qui avaient enfanté tous les monstres qui l'habitaient.

Depuis quelques semaines , il manifestait le désir de venir me voir. Nous avions imaginé vingt prétextes pour l'en détourner. Un matin, il sortit seul et se dirigea vers mon petit manoir. Arrivé sur la terrasse, il s'arrêta à la place fatale et n'alla pas plus loin.

A parlir de ce jour, son humeur, si facile naguère

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et si bienveillante, était devenue inégale et presque farouche. II avait des heures de sombre mélancolie que rien ne parvenait à distraire, où la présence d'Olivier l'irritait. Il se surprenait quelquefois à Tobserver d'un œil défiant. Parfois aussi il le contemplait avec bonheur; mais, dans ce bonheur même, pour ceux qui en étaient témoins, il y avait un c6té douloureux, presque aussi poignant que la folie. Nous redoutions sa clairvoyance, et son aveuglement nous navrait. Nous sentions bien que sa guérison ne serait complète que lorsqu'il aurait soutenu, sans faiblir, le sinistre éclat de la vérité; mais quelle main oserait arracher le bandeau qu'il avait sur les yeux?

Il avait fini par remarquer que sa femme sortai tous les soirs, quelquefois seule, plus souvent avec Olivier, sans jamais dire oîi elle allait.

Un soir, Gaston, à leur insu, s'avisa de les suivre. Après une heure de marche sur le flanc de la colline, il les perdit de vue au tournant du sentier. Parvenu lui-même au sommet du coteau, il les chercha vainement des yeux, et, décidé à les attendre, s'assit sur un mur à hauteur d'appui,* tapissé de

mousse et de lîerre. Au bout de quelques instants, il s'aperçut que le mur clont il s'était fait un lit de repos servait de clôture in cimetière du village. Il passa dans Teneeinte, et, marchant à pas lents, se prit à regarder une à une les tombes rustiques, presque toutes enfouies sous les fleurs et la verdure. Il allait se retirer, lorsqu'il découvrît, à demicachée par des buissons de chèvrefeuille et de rosiers, une plaque de marbre surmontée d'une croix, qu'en cet instant frappaient les derniers rayons du soleil. Il s'approcha et lut cette inscription :

OLIVIER DE VALGUAND,

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