LE CHATEAU DS MONTSABREY
Le docteur n'avait pas trompé Frédéric, Lucile était aux prises avec uae fièvre ardente. A peine eut-elle aperçu le jeune peintre, que son visage se calma comme par enchantement. L'éclat de ses yeux s'adoucit; elle lui tendit la main, et, d'une voix qui exprimait à la fois la reconnaissance et le reproche :
— Pourquoi donc, dit-elle, vouliez-vous partir?
Frédéric s'assit. à son chevet et n'eut pas de peine à se justifier»
lift vie du château, ûti înstdût troublée par cellerechute imprévue, avait repris won coUrs accoutumé. L'étude,' Tamitié, les causeries sans fiu se partageaient les jouts de Lucile. Elle ne se lassait pas d'interroger Frédéric sur sa mère, sur sa sœur, sur ses débuts; elle voulait savoir ce qui Tavait amenéàBâidt-Matiriee, et comment il avait vécu jusque-là. FrédéHiâ racontait gaiement ses pre*^ mières épreuves et ses premiers travaui. Il parlait de son art avec fëu ; il disait avec simplicité sa pauvreté fière et iaborletise. Puis venait le récit de son voyage; LuCile le suivait, en souriant, tantôt sur les routes poudreuses, tantôt le long des sentiers verdoyants. Il esquissait d'une façon charmante tous les originaux qui avaient posé devant lui, et dont
les visftges hétéroclites, copiés avec une impitoyable fidélité, avaient composé la dot de sa sœur. Son arrivée chez sa vieille mère, le mariage des deux fiancés, ses poétiques excursions dans la Creuse, son entrée à Saint-Maurice et son séjour à V Aigle d'or, il n'oniettait rien*, il racontait tout avec grâce. 11 n'oublia pas la bannière du saint patron rongée par les rats indiscrets. Lucile, malgré son respect pour le bon curé, ne put retenir im joyeux éclat de rire au récit de cet épisode. Elle s'intéressait surtout à cette jeune sœur qu'elle ne connaissait pas, et se faisait redire sans cesse le bonheur du jeune ménage.
— Je veux connaître votre sœur, vous me ramènerez; ou, quand ma mère sera de retour, nous irons ensemble la voir. Je l'aimerai, oh ! je l'aimerai bien : croyez-vous qu'elle m'aimera? disait-elle.
Souvent aussi la conversation prenait un caractère plus sérieux. Pour satisfaire la curiosité de Lucile, moins encore que pour féconder cette âme virginale, les deux vieillards l'entretenaient gravement de leur existence modeste, vouée tout entière aux malheureux. En le$ écoulant, Lucile comprç-
DE montsabuet. 201
naii la sainteté du dévouement et la grandeur de la bienfaisance. Puis, à son tour, elle racontait tout ce qu'elle avait pensé, tout ce qu'elle avait senti ayant d'entrer dans la vie commune.
— C'était un état bien étrange, et dont j'essayerais vainement de vous rendre compte. Je comprenais toat, je sentais tout le prix des soins affectueux qui m'étaient prodigués. J'étais pleine de reconnaissance pour l'amour qui veillait à mes côtés : j'aurais voulu répondre aux caresses de ma mère; mais je ne trouvais pas de paroles pour exprimer les sentiments et les idées qui s'agitaient, qui bourdonnaient en moi comme l'essaim d'une ruche en travail. Que vous ayez été bon, docteur, pour cette enfant! Vous aussi, mon ami, ajoutait-elle s'adressant au pasteur. Je vous aimais et ne pouvais pas vous le dire. Continuellement j'entendais dans mon sein un bruit de source qui cherche à jaillir et ne peut percer le rocher. Si j'essayais de rompre le silence, mes efforts redoublaient le tumulte de mes pensées ; la vie me suffoquait, et ma lutte se terminait par la défaillance. Ce que j'ai souffert, je ne saurais l'exprimer. Quand ma mère embrassait mes genoux, en s'écriant : — En-
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tends-moi ! réponds-moi I... — il me semblait que mon cœur allait éclater, et je tombais Inanimée, écrasée par mon impuissance. Je n'étais bien que seule, j'aimais la nature, qui me donnait tout sans me demander rien. Je n'ai d'ailleurs qu'un souvenir confus de ces années douloureuses. L'image du passé n'est pour moi qu'un rô?e dont j'ai peine à rassembler les fantômes épars. Ma vie a commencé le jour où je vous ai aperçu à mon réveil.
Et Lucile attachait sur Frédéric un regard reconnaissant.
Le docteur écoutait ce récit ingénu, comme il eût écouté la leçon d'un maître. Au sentiment de la curiosité satisfaite se mêlait chez lui un légitiRte sentiment d'orgueil : il s'applaudissait d'avoir deviné ce que Lucile venait de raconter.
Ainsi les. jours s'écoulaient doucement. Mademoiselle de Montsabrey, qui sentait son ignorance et qui voulait ménager à sa mère une joyeuse surprise, s'emparait avidement de toutes les idées nouvelles offertes à son esprit. L'hiver n'était pas achevé, qu'elle avait déjà réparé le temps perdu.
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Pareille à ces arbustes du Midi, qu'une chaude journée de printemps suffit pour charger de bourgeons et de fleurs, elle en savait autant que la plupart des jeunes filles de son âge. Elle avait même sur elles un précieux avantage : elle aimait ce qu'elle savait et en nourrissait sa pensée; son éducation n'avait pas été un pur exercice de mémoire.
Cependant, on touchait à la fin de Thiver, madame de Montsàbrey n'était pas revenue et n'avait pas donné de ses nouvelles. Le docteur avait écrit de nouveau, cette fois au ministre de France, à Milan, à Venise, à Rome, à Florence : madame de Monlsabrey n'avait traversé aucune des capitales de ritalie. Il avait envoyé un exprès à Paris : l'hôtel du vicomte était fermé depuis plusieurs mois. Dans sa terre du Berri, personne ne savait où était le vicomte; l'intendant lui-môme l'ignorait. Que devenait madame de Montsàbrey? Dans quelles contrées voyageait sa douleur? Pendant que l'infortunée promenait au loin son désespoir, le bonheur l'attendait au seuil de sa porte... Il y avait là quelque chose ^de poignant qui eût navré le cœur le plus indifférent.
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— Pourquoi ma mère n'est-elle pas ici ? demandait constamment Lucile à ses amis; pourquoi tarde-t-elle à revenir? Elle me pleure, et rien^nelui dit que sa fille respire et l'appelle I
Tantôt elle voulait partir, la chercher dans le monde entier. Il lui semblait qu'un instinct infaillible guiderait ses pas; elle refusait de croire que le monde, si grand qu'il fût, pût la cacher longtemps à son amour. Tantôt, seule dans sa chambre, assise devant sa fenêtre ouverte, elle l'appelait à haule voix.
— Ma mère I ma mère ! disait-elle ; à mon tour, je te crie : Entends-moi, réponds-moi I
Tous les bruits du dehors la faisaient tressaillir: le galop d'un cheval, le roulement d'une voiture, faisaient affluer son sang à son cœur. On se $ouvient du compagnon fidèle qui veillait sur Lucile enfant, et la ran^enait au château quand elle s'oubliait dans les bois. Gomme par le passé, il la suivait partout, il était toujours auprès d'elle. La jeune fille lui disait parfois :
— Turc, où est ma mère? cherchc-Ia, mon bon chien I
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Turc, aussitôt, agitant sa queue, furetait dans tous les ceins du logis, s'échappait de la cour en poussant des abois plaintifs, battait les campagnes environnantes et revenait, Toreille basse, se coucher aux pieds de sa jeune maîtresse, qui le caressait tristement. Il y avait des jours où le découragement s'emparait de LuciFe ; mais les trois amis veillaient sur elle et la relevaient par de douces paroles. Le docteur lui promettait le prochain retour de madame deHontsabrey; le curé lui enseignait la soumission aux volontés de Dieu; Frédéric redoublait d'empressement et de tendresse fraternelle. Touchée de tant de soins et d'affection, Taimable enfant craignait d'être ingrate y et se reprenait à l'espoir, au bonheur.
Les premiers beaux jours complétèrent sa régénération. Elle assista au réveil de la nature, comme Eve contemplant pour la première fois les enchantements de l'Eden; ses facultés achevèrent de s'épanouir, comme la corolle d'une fleur sous les tièdes baisets dû soleil. La jeunesse et l'intelligence rayonnaient sur son front et dans son regard autrefois immobile; la via circulait sous l'albâtre rosé de
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son visage, et jusque dans les boucles de ses blonds cheveux, où la brise aimait à se jouer. Jamais beauté plus suave n'avait souri à la clarté du ciel. Tout verdissait, chantait, ileurissait autour d'elle; elle était elle-môme une des grâces de la création.
Avec le printemps étaient revenues les longues promenades. Hs allaient ensemble le long des haies, admirant et commentant le poëme étemel qu'ils avaient sous les yeux. Frédéric ne songeait plus à partir; il oubliait tout ce* qui n'était pas Lncile.* Respire/ l'air qu'elle respirait, s'enivrer à toute heure du charme de sa voix et du charme de sa présence, il ne rêvait, ne demandait rien au delà. Sa conscience était en repos : il avait voulu s'éloigner, et le docteur l'avait retenu en lui parlant de devoirs à remplir. Que lui réservait l'avenir? Quel serait le dénoûment de son séjour prolongé au château de Montsabrey? 11 ne s'en inquiétait pas et laissait couler les jours. De leur côté, les deux frères étaient sans défiance. Candide comme un enfant, complètement rassuré d'ailleurs par l'attitude de Frédéric et par la pureté de Lucile, le curé avait pris le parti de ne plus s'alarmer de leur intimité; le docteur
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lui-même, secrètement charmé d'avoir pour hôte ce jeune homme qai égayait sa solitude, le docteur, malgré sa clairvoyance et sa pénétration, vivait dans une paix profonde. Cette sécurité fut troublée.
Depuis longtemps Lucile désirait descendre à Saint-Maurice. Un dimanche, par une belle matinée, elle prit le bras du docteur Vincent et s'ache« mina vers le village ; Frédéric marchait auprès d'elle. Gomme ils arrivaient sur la place, la foule silencieuse achevait de s'écouler dans le temple rus* tique; le service divin commençait. Les paysans, qui ne connaissaient madame de Montsabrey que par ses bienfaits, avaient à peine entrevu sa fille; mais, on le sait, la pauvre innocente avait été, pendant dix ans, la grande préoccupation du hameau. La nouvelle de sa mort les avaient consternés; sa résurreclion était le sujet de tous les entretiens. L'hôtesse de V Aigle d'or n*hésitait pas à dire à tout
venant que c'était Frédéric, Frédéric qui Tavait
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sauvé, Frédéric qui lui avait rendu la vie et la raison. Comme le jeune peintre était aimé de tout le village, personne n'avait refusé d'y croire, si bien qu'à deux lieues à la ronde Frédéric passait pour avoir ressuscité, en moins d'un an, le grand saint Maurice et maJemoiselle de Montsabrey. On' venait en pèlerinage visiter la chambre qu'il avait occupée à l'auberge de V Aigle d'or. Pendant la messe, tous les regards restèrent fixés sur lui et sur Lucile. Us étaient si beaux, si charmants tous les deux, que la pensée ne pouvait s'empêcher de les fiancer aussitôt l'un à l'autre. A la sortie de l'église, sous l'auvent de tuiles moussues, ils furent entourés d'une foule empressée, qui les accompagna jusqu'à la porte de la cure. Lucile passa le reste de la journée au presbytère et se retira le cœur tout imprégné du bon parfum qu*on y respirait. Elle avait repris le bras du docteur Vincent ; mais, au bout de quelques pas, le docteur, retenu par un groupe de bonnes femmes qui', depuis le matin, guettaient âon passage, avait dû céder à Frédéric le bras de mademoiselle de Mqntsabrey. Les deux jeunes gens traversèrent la place et gagnèrent le sentier creusé dans la mon-
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tagne, sans entendre les propos de la foule qui s'ouvrait devant eux.
— C'est pourtant lui gui l'a sauvée 1 disait l'un.
— II en sera bien récompensé, disait l'autre. C'est, nia foi, une belle cure, mais c'est aussi un beau brin de fille.
— Allez, croyez-moi, compère, disait un troisième, " n'y a que la jeunesse pour sauver la jeunesse.
— Et à quand le mariage? demandait le gros Nicolas en se frottant les mains,
— Jarnîdieù! reprenait maître Sylvain, voilà un Parisien qui n^tiura pas perdu son temps chez nous. C'est un bon métier que le métier de peintre.
— Oui, ajoutait le petit Léonard, ça rapporte plus que de gauler des noix.
Lucile et Frédéric s'étaient hâtés d'échapper à la curiosité des indigènes. Us cheminaient dans 1& sentier désert, la jeune fille appuyée au bras du jeune homme. C'était la première fois qu'ils se trouvaient seuls : ils s'enivraient sans trouble et sans remords de ce bonheur qu'ils n'avaient pas cherché. Ils ne se disaient rien que le docteur ou le curé n'eût pu entendre, et pQWA■l€^ot ils élaieut heureux de se sen-
tir ainsi l'un près de Tautre, marchant sans témoins sous la voûte du ciel. Jamais ils ne s'étaient inquiétés des regards qui veillaient sur eux, et cependant ils jouissaient délicieusement de cette première heure de solitude et de liberté. La soirée était belle. A quelque distance du château, ils allèrent s'asseoir sur le tertre incliné où Frédéric avait aperçu pour la première fois mademoiselle de Montsabrey. Les étoiles commençaient à poindre ; les haies se remplissaient de cris d'oiseaux qui se blottissaient daas leurs nids. Ils restèrent longteoips silencieux, recueillis, regardant les teintes orangées du couchant, prêtant l'oreille aux confuses rumeurs qui montaient du vallon^ abîmés dans la contemplation des splendeurs de la nuit.
— C'est ici, dit enfin Frédéric, c'est à cette place où nous sommes que je vous ai vue pour la première fois. C'était par un beau jour d'automne. Je"n'a\ais fait que vous entrevoir, et déjà vous étiez l'unique préoccupation de ma vie.
Et le jeune peintre raconta quel intérêt soudain il avait ressenti pour la destinée de Lucile. Sa parole avait l'éloquence facile des sentiments sincères;
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Lucile, charmée, ne songeait pas à Tinterrompre; la voix de Frédéric arrivait à son cœur, plus fraîche, plus embaumée que le vent qui courbait autour d'elle les hautes herbes et les genêts fleuris.
* Quand il eut cessé de parler :
•—Ainsi, dit-elle, fivant de me connaître, vous pensiez à moi, vous étiez attiré par mon malheurï Oh! mon ami, c'est que vous êtes bon. Tenez, puisque nous sommes seuls, je veux vous confier une chose que je n'ai jamais osé dire devant le docteur et le curé. Au temps où ma vie n'était qu'un rêve pénible et tourmenté, je voyais toutes les nuits un être mystérieux qui s'asseyait à mon chevet et gui vous ressemblait comme un frère. Il me regardait en souriant, et je sentais mon intelligence se dégager sans effort des liens qui l'opprimaient. Il me parlait, et je trouvais sans peine des paroles pour lui répondre. U avait tous vos traits; sa voix était douce comme la vôtre ; quand je vous aperçus à mon réveil, je reconnus Tarai qui visitait mes songes.
Ils étaient rétombés dans leur rêverie silencieuse; ils sç taisaient, pour mieux écouter le langage divin de leurs âracs, A deux pas du tertre où ils étaient
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assis, le docteur, qui venait de les rejoindre et qu'ils ne voyaient pas, les regardait, depuis quelques instants, d'un air pensif et doux.
— Mes enfants, dit-il avec bonté, il se fait tard; Hippocrate est d'avis qu'on ne doit pas «'exposer trop longtemps à la fraîcheur des nuits sereines.
Aussi purs que le ciel qui étincelait au-dessus de leurs têtes, les deux jeunes gens n'avaient senti, à la voix du vieillard, ni rougeur au front ni confusion au cœur^ Ils étaient sans honte, mais non pas sans émoi. Le reste du trajet se fit en silence , et le bras de Lucile tremblait sur le bras du docteur. A peine rentré, Frédéric, au lieu d'achever la soirée avec son hôte, comme il en avait l'habitude, lui serra la main et se retira dans sa chambre ; le bonheur a besoin de recueillement, et, comme la douleur, est ami de la solitude.
Les étoiles pâlissaient, l'orient commençait à blanchir ^ et le docteur Vincent se promenait encore dans les allées de son verger. Il avait entendu et recueilli la veille tous les propos qui se tenaient à Saint-Maurice ; il avait observé la muette rêverie de Lucile et de Frédéric : un mutuel aveu ne lui en eût
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pas appris davantage. Jusqu'à ce jour, le bon docteur n'avait vu, dans i'entratnement de la jeune fille vers le jeune peintre , qu'un instinct irréfléchi dont la raison finirait par triompher. D'une autre part, la tendresse purement fraternelle que Frédéric témoignait à mademoiselle de Montsabrey avait achevé de le rassurer. Le bon docteur comprenait un peu tard qu'il s'était fourvoyé. Que faire? quel parti prendre? La position était périlleuse. Sî Frédéric s'éloignait, que deviendrait Lucile? S'il restait, où s'arrêterait cette affection qui n'osait pas encore se nommer? Madame de Montsabrey se résignerait-elle à donner la main de sa fille à un artiste de passage? Le vicomte, qui ne manquait pas de morgue aristocratique, se prèterait-il à une telle mésalliance? De quelque côté qu'il se retournât, le docteur n'entrevoyait qu'embarras et difficultés. Il pensait avec tristesse à l'avenir des deux enlknts qu'il aimait, à la vie de l^uclle, à peine éclose et déjà éprouvée j il pensait avec effroi à l'absence prolongée de madame de Montsabrey, et se sentait plier sous la lourde responsabilité qui pesait sur sa tête chenue. Après avoir pris quelques heures de repos, il so
disposait à descendre au village pour se Consulter avec son frère : comme il ouvrait la grille du jardin, il se trouva nez à nez avec le facteur rural , orné de sa boite en sautoir.
— Une lettre pour vous, monsieur Vincent.
Le docteur poussa-un cri de délivrance, en reconnaissant récriture de l'adresse : c'était une lettre de madame de Montsabrey. Tandis qu'on la cherchait en Italie, la mère de Lucile, qui n'avait pas quitté la France, vivait retirée à Saint-Raphafil, dans le Var. Elle écrivait :
Cl Saint-Bapljaêl, 23 juin 18&6.
» Mon vieil ami,
» Je suis arrivée ici mourante; j'ai refusé d'aller plus loin. A quoi bon? Ma douleur n'est pas de celles qui cherchent des distractions; puisque je n'eu suis pas morte, j'en vivrai jusqu'à mon dernier jour. Pourquoi avez-vous souffert qu'on profitât de mon évanouissement pour m'arracher du lit où ma fille venait d'expirer? C'était pour me sauver, m'at-on dit: allez, la douleur ne tue pas. Je me sens cnfln la force de retourner dans la demeure où j*ai
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vécu si longtemps avec ma bien-aimée Lucile. C'esl là que je veux vieillir et m'éteindre moi-même , seule avec son image. Je n'ai jamais compris ces faibles cœurs qui craignent d'habiter les lieux où tout leur rappelle sans cesse les êtres cbéris qu'ils OHt perdus. Dans quelques jours, je serai près de vous. Je n'attends plus de bonheur ici-bas; ma seule consolation sera de parler d'elle à toute heure. Placez à mon chevet le portrait que vous m'avez promis. J'avais écrit pour vous le demander : par une pitié cruelle, mon frère a retenu ma lettre. C'est donc là, ma Lucile, tout ce qui me reste de toi! » A bientôt, mon ami, que Dieu veille sur vous!
)) Amélie de Montsabret. »
A toute heure, la promesse du prochain retour de madame de Montsabrey eût comblé de joie le docteur Vincent. Au point où en étaient les choses, il la reçut comme un bienfait, comme une bénédiction du ciel : Texpérience lui avait appris que la surveillance de deux jeunes gens n'est pas une petite tâche. Le retour de madame de Montsabrey coupait court à toutes les difficultés : la mutuelle affection^
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de Lucile et de Frédéric n'aurait pas le temps de grandir, de pousser des racines profondes; ils pourraient se séparer sans que leur vie fût à jamais brisée. Le vieillard, à qui le bonheur venait de rendre le pas de sa jeunesse , courut à la chambre de Frédéric.
— Madame de Montsabrey a écrit, elle revient! s'écria-t^il ; allons vite porter cette bonne nouvelle à sa fille.
 ces mots, le jeûne peintre devint pâle comme mort; le docteur, sans temariïuer Taltération de son visage, Tentratna vers le château.
— Mon enfont, dit-il en abordant Lucile qui se promenait au jardin, dans quelques jours vous embrasserez votre mère.
Lucile jeta un cri de joie, et, Isâisissant la lettre que lui tendait le docteur, elle la couvrit de larmes et de baisers.
Frédéric j morne et silencieux, se tenait debout auprès d'elle : il atraài fait un doux rêve et venait de se réveiller.
Frédéric âtôîl sfehti stif-lfe-chftmp ijtie ^ti rftle était fini j stt tâche terminée, et ^il'lih seul parti lui restait déiiortttàis. L'hésitAtlori n'était pas permise ; cependant il arâit bomprià en mêtile téttips que son devoir l'obligeait d'attêtidre tnadàtne de Itbtitsabrey : la fuite j au ttlbmetii dé sod arrivée, aurait éu l'apparence d'un remords. Quant à Lucile, un' seul sentiment remjilissiÉît son cœiir : elle allait revoir ^ elle allait embrasser sa mère. La pensée que Frédéric devait parlir ne Idl était même pas venue à l'esprit; si quelqu'un fût tenu lui dire (^d'elle était sur Ife point de perdre sott atni, elle n*eûl répondu que p\r un sourire d'infcrédulilé.
Tout était prêt pour le retour. Le docteiir s'avait que la joie peut foudroyer comme la douleur,. et
voulait ménager le cœur de madame de Montsabrey; il sentait qu'elle succomberait, s'il lui annonçait trop brusquement la résurrection de sa fille. Il avait tout prévu, tout calculé; Lucile et les serviteurs avaient promis de le seconder.
Un matin, ils étaient tous réunis au salon du château, Lucile, le docteur, le curé et le jeune peintre. Le salon, rempli de fleurs, inondé de soleil, avait un air de fête. Tous quatre paraissaient en proie à une émotion dont on peut aisément se faire une idée: le docteur venait de recevoir quelques lignes du vicomte, annonçant pour le jour môme l'arrivée de madame de Montsabrey. Les deux vieillards cherchaient à calmer l'agitation de la jeune fille.. Témoin de leur bonheur à tous, Frédéric savourait en silence la seule joie qui ne lui fût pas interdite : dans cette demeure, si longtemps habitée par le désespoir, il n'y avait plus que lui de malheureux. Par un sentiment de discrétion facile à comprendre, il eût voulu ne pas assister à la première entrevue, mais ses amis avaient insisté : puisqu'il avait été à la peine, il devait être à la récompense.
Les heures se traînaient bien lentement au gré de
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Lucile, que consumait la fièvre de Paltente. A chaque instant elle interrogeait la pendule, courait au balcon, plongeait dans la campagne un regard avide, et allait se rasseoir d'un air découragé. L'attente est le supplice du bonheur. 11 était midi : VAngelus sonnait à l'église de Saint-Maurice. Tout k coup, Turc, qui était couché aut pieds de sa maîtresse, se leva, dressa les oreilles et flaira le vent. Presque aussitôt on entendit le roulement lointain d'une voiture. Le bruit se rapprochait de plus en plus. Entourée du docteur, de Frédéric et du curé, Lucile se tenait debout dans l'embrasure d'une fenêtre. Elle était pâle, tremblante, éperdue, et pressait son cœur à deux mains. Enfin, un cri partit de sa poitrine : une chaise de poste venait d'enfiler l'avenue et s'avançait au galop des chevaux.
— Ma mère 1 c'est ma mère !
Et la jeune fille fit un mouvement pour s'élancer à la rencontre de madame de Montsabrey. Le docteur la retint avec autorité.
— Est-ce là, mon enfant, ce que vous m'avez promis? Soyez maîtresse de vous-même. Votre mère a résisté à la douleur de vous perdre; voulez-
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VOUS qu*elle succombe à la joie de vous relrouvcr?
— Oui, mon ami, je serai forte; oui, je serai maîtresse de pQoi-mémel s'écrit L^pil^, se jetant dans les bras de son ^eil ^m; mai$, au pom du ciel, aye^ pitié de moii w prolpqge^ p^s trop longtemps cette épreuve I
Quelques iustapts aprôs, lif pprte du château s'ouvrait à deus^ battants, a^ \e pavé de la cour s'ébranlait sou$ le^ Ff>ues fie )a f^tiaise de poste. Les deux frères étaient dpsçepdus au perron; Frédéric, qui les avait Mvis, se tapait k réçar(. ^ fut le doeteur qui ^uv^it 1^ gortiJ^^q et abaissa le marchepied; pqîs, avec Is) galanterie d'uq vie^^ gentilhomme, il offrit 94 maip 1 mad^pxe de Itfontsabrey. La mère de Lqoil« était ?i phapgée, que les serviteurs, groupés autour de U voiture, hésitèrent à la reconnaître; des larfpes jdf^ttendrlssemept coulaient de toi^s les yeux, W^^ pron^f^pa autpuf fi'elle un regard douloureux, n'appuya fin gileqce sur le bras du docteur, et monta lentement Içs degrés du perron, pendant que le pastfiùr, qui avait pH» '^ vicomte à part, le mettait d^DS la ponfidence. En présence de ses gens, elle ^v^it cpntenu son émo-
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tion; à peine entrée dans le salon, elle s'affaissa sur un divan, et son sein éclata en sanglots. Les deux vieillards et le vicomte, assis auprès d'elle, contemplaient, avec un sentiment qui ressemblait presque an remords, l'explosion de ce désespoir qu'ils pouvaient, d'un seul mot, changer en transports d'allégresse.
— Mon ami, dit-elle au docteur, dès qu'elle fu un peu calmée, montrez-moi le portrait de ma fille.
— Madame, répliqua gravement le docteur, consultez bien votre courage. Vous étiez la plus infortunée des mères, votre fille venait d'expirer, lorsqu'on a dessiné ses traits : vous sentez-vous la force d'en soutenir la vue?
— Qui, mon ami, oui... Mais pourquoi ces fleurç? Pourquoi cet air de fête répandu autour de mon deuil? Ail ! je comprends... Ha fille aimait les fleurs, et vous avez voulu que tout me parlât d'elle. Vous avez bien lait, mon aini ; il me semble que je respire son âme mêlée à tous ces parfums... Donnez-moi son portrait, ajouta-t-elle avec une nouvelle insistance.
— Je crains...
— Ne craignez rien; j*ai vu mourir ma fille, je puis tout supporter.
— En ètes-Yous bien sûre, madame? i
— Oui, mon ami, oui, je réponds de moi... Hélas! 1 vous le savez, jamais la vie n'éclaira le visage de ma 1 pauvre Lucile; la mort n'a pu le changer.
~-Eh bien, madame, dit le docteur, puisque vous êtes sûre de vous-même, puisque vous Êtes prête à tout, puisque vous croyez pouvoir tout supporter... tournez la tête et levez les yeux : votre fille est au-dessus de vous.
Madame de Montsabrey tressaillit, se retourna vivement, et resta immobile, frappée de stupeur, devant un portrait de Lucile, que Frédéric avait achevé quelques semaines auparavant. C'était une belle peinture, vraiment digne du pinceau d'un maître. On sentait que l'artiste avait plus d'une fois regardé dans son cœur pour reproduire l'image du modèle. Le front resplendissait de vie et de jeunesse; la pensée étincelait dans le regard ; les lèvres, pleines de boTité, s'épanouissaient en un demi-sourire. La poitrine respirait largement; les cheveux foisonnaient aux tempes et ruisselaient le long des joues
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en boucles blondes et vîvaces. Il y avait, dans Texpression de ce doux visage, quelque chose de Tétonnement de Psyché au moment où son âme vient de s*éveiller à l'amour.
— 0 mon Dieu! est-ce un rêve? s'écria madame de Montsabrey; elle vit, elle respire, elle pense, elle va parler! Oh ! mes amis, c'est ma Lucile, c'est mon enfant deux fois ressuscitée !
— Madame, dit le curé. Dieu fait encore des miracles, il en fait tous les jours;* ceux qui ne les voient pas sont des aveugles, ceux qui les nient sont des ingrats.
— Dieu qui m'a pris ma fille ne me la rendra pas, murmura-t-elle en secouant tristement la tête.
— Dieu peut vous la rendre, madame.
— Que dites r vous?... Ah! laissez,, laissez-moi... dit madame de Montsabrey, se soutenant à peine.
— Oui, madame, Dieu peut vous la rendre, Dieu peut tout! ajouta le pasteur en élevant la voix. Appelez votre fille, appelez-la avec la foi d'une chrétienne... Peut-être verrez-vous ce portrait s'animer, prendre un corps et se détacher de son cadre pour
venir tomber dans vos bras.
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Madame 4e Monts^brey regardait tour à tour, avec régarement de la folie, le curé, le docteur et le vicointe, qui lui çQuriaient Mf^ trois. Slle doutait, elle hésitait encore.
— Lucilel ma LuciUI s'^cria-t-elle enfin d'une voix éclatante.
A ces mots, U porte de la pièce voisine s'pi|vrit, et Lucile se jeta dans les bras de sa mère.
XIÏ
Frédéric avait assisté à la fin de cette scène. Il s'élait glissé, discfètement dan§ Tembrasure d'une fenôfre, et là, il se disait avec amertume qu'il n'y avait plus de pUce pour lui dans cette famille rendue au bonl^eur. Personne ne songeait à lui, si ce n'est Turc, qui lui léchait les mains. Il allait s'éloigner, lorsque madame de Montsabrey lui adressa quelques paroles affectueuses : elle venait d'apprendre que c'était à ce jeune étranger qu'elle devait le portrait de s^ fille. Dans l'ivresse de ^a joie, elle ne pensait qu'à le remercier, et ne se demandait pas comment il se trouvait qu château.
Après avoir répondu en balbutiant, Frédéric se relira et passa le reste de la journée à errer seul dans la campagne, ^ visiter une dernière fois le^
lieux qu'il avait tant aimés et que remplissait l'image de Lucile. Il dîna dans une métairie , et ne rentra qu'à la tombée de la nuit. La maison du docteur était vide ; le docteur n'avait pas quitté le manoir. Frédéric s'occupa sur-le-champ des préparatifs de son départ. Comme il mettait en ordre ses crayons et ses pinceaux, il entendit frapper à sa porte, et ne fut pas médiocrement surpris en reconnaissant sur le seuil le vicomte de Montsabrey.
Le visage impassible, l'air froid et compassé,, d'une élégance qui ne variait jamais, d'une politesse tellement exquise qu'elle touchait à l'impertinence, d'un esprit si correct, d'un savoir-vivre si raffiné, d'un comme il faut si désespérant, qu'après l'avoir subi pendant une heure on éprouvait un farouche besoin d'aller finir ses jours chez les Hurons; galant homme d'ailleurs , je n'en veux d'autre preuve que son dévouement pour sa belle-sœur et son affection pour sa nièce : tel était le vicomte de Montsabrey, qui passait généralement pour un gentleman accompli. Entre autres prétentions, il avait celle d'aimer les arts et de s'y connaître. Quant aux artistes, il les considérait comme une espèce d'animaux barbus,
DE MONTSABRET. 22î>
qui tenaient du castor par Tintelligcnce, de Tlroqiiois par les manières, et que Dieu avait mis sur terre uniquement pour peindre des tableaux ou tailler des statues. La vue seule du chapeau de Frédéric l'avait plongé dans une profonde stupeur. En apprenant que depuis plusieurs mois ce jeune homme était, en quelque sorte, devenu lliôte du château, il n'avait pu dissimuler son étonnement, et n'avait imaginé qu'une explication plausible au séjour prolongé de Frédéric à Saint-Maurice : toute peine mérite salaire, et ce garçon ne voulait pas quitter le pays avant d'avoir touché ses honoraires. — Monsieur, dit le vicomte après l'avoir salué et s'asseyant auprès de lui, le docteur Vincent nous a mis au courant de tout ce que vous avez fait pour ma nièce. Je regrette sincèrement de n'en avoir pas él6 instruit plus tôt. Votre temps est précieux; il se trouve que, sans le savoir, nous en. avons singulièrement abusé. Je me plais à le reconnaître, le portrait de Lucile est une véritable merveille. Ne prenez pas ce compliment pour une parole en l'air: j'ai visité l'Espagne, l'Italie, la Belgique, et, je l'avoue, j'ai vu peu de peintures qui m'aient fait
230 LE GKATSAU
autant de plaisir. Fixez vous-même le prix de \otre travail; quel qu'il soit, je ne croirai Jamais avoir payé trop cher un ouvrage si remarquable.
En achevant ces mots, le vicomte ouvrit son portefeuille. Frédéric l'avait écouté sans le comprendre, fin voyant le portefeuille s*ouvrir, il sentit tout son sang lui monter au visage; il devina qu'il avait affaire à un de ces hommes du monde qui croient que tous les services peuvent se payer avec de l'argent.
— Est-ce madame de Montsabrey qui vous envoie, monsieur? demanda-Hl d'une voix brève.
— Ma sœur est tout entière à sa fille et n'a pu songer encore à s'acquitter envers vous. Permettez donc, mon cher monsieur..,
— Vous ne me devej! ripn, monsieur le vicomte, répondit froidement Frédéric. Mon travail, puisqu'il vous plaît de l'appeler ainsi, est payé bien au delà de sa valeur par le spectacle Couchant auquel j'ai assisté ce matin. Je ne veux pas d'autre récompense que la joie et le bonheur de madame de Montsabrey.
— Cependant, monsieur...
D£ «OI!iTSABB£Y. 231
--N'iQsistez pas, mpii&ieur le vicomte, dit Frédéric d'up top §eo qui ne souffrait pas de réplique.
le viçpmte sentit qu'il veoait de fidre un pas de çlerc. Il se leva ua p^u eoufus, et se retira en redûulflant 4q politesse.
Qii diable la fi^i44 va-t*eUe se nieber? disait-il ea poussant \^ grille du jardiq. Depuis qu'un empereur a r^mass^ le pinceau du Titien, il p'est pas de rapip qui ne se prenne pour un grand seigneur.
Une beprç aprè$, )e dpctem? Vincent p^ptrait chez lui. Il acheva la soirée avec son jeune ami; c'était k dernière qu'ils devaient passer ensemble. Frédéric avait résolp d'en^porter avec lui le secret de son cfi^^r; ^^is M ^int pn instant où, pe pouvant plus se maUr||;er, il ^<Aa sa tète entre ses mains et laissa qouleiv se§ larmes. i<e vieillard connaissait id source de ces pleurs; il n'avait pas besoin des CQD^depce^ d^ ce m^Ib^ureujjF jeune bomme pour savoir ce qui §Q)if]rait en lui. II )e prit entre ses bras et le tint Ipngtemps em))rassé.
•— AUops, mon eniant, du courage I lui disait-il; que la conscience du bien que vous ?vei fait vous
relève et vous réconforte. Votre cœur n'est pas seul atteint; à l'heure de votre départ, vous ne serez pas seul à pleurer. Du courage, mon cher Frédéric! Soyez fort pour elle et pour vous. Il y a trois grands docteurs qui, pour ne point signer d'ordonnances, guérissent pourtant plus de malades que toute la Faculté. Ils vous guériront, mon ami : c'est le travail, c'est l'art, c'est le temps. Un jour viendra où la douleur qui vous accable en ce moment ne sera plus pour vous qu'une image souriante, le plus frais, le plus pur de tous les souvenirs que vous aura laissés la jeunesse.
Le lendemain, dans l'après-midi, Frédéric, accompagné du docteur, se présentait au château, en habit de voyage. Madame ie Montsabrey, Lucile, le vicomte et le curé étaient réunis au salon.
— Madame, dit-il après avoir salué respectueusement madame de Montsabrey sans oser jeter les yeux sur Lucile, je viens prendre congé de vous. Je vous suis désormais inutile; le peu de bien que je pouvais taire, je l'ai fait. Le spectacle de votre bonheur ne sortira jamais de ma mémoire. Ma plus douce joie, mon plus cher orgueil, sera toujours de
DE MONTSABREY. 233
penser qa'il m'a été donné de tenir, moi qui suis si peu de chose, une place dans votre vie.
Malgré sa ferme résolution de cacher ce qui se passait en lui, il ne put soutenir son rôle jusqu'au bout. Sa langue s'embarrassait; ses paroles devenaient confuses. Gomme il détournait la tête pour cacher son émotion, il aperçut deux larmes sur les joues de Lucile, et se sentit lui-môme près de pleurer.
— Ainsi, monsieur, vous partez quand j'arrive! dit madame de Montsiibrey le priant de s'asseoir; je m'en afflige, et ne saurais m'en étonner. Il y a si longtemps que vous n'avez vu votre mère, votre sœur t.. . Et puis les travaux de votre profession vous rappellent à Paris; c'est à Paris seulement que la renommée s'acquiert. J'aimerais à vous garder près de moi, car j'ai à peine eu le temps de vous remercier; mais ce serait trop d'exigence, vous m'en voudriez peut-être, et moi-même, monsieur, je ne me le pardonnerais pas.
Chacune de ces paroles entrait comme une pointe d'acier dans le cœur de Frédéric. Dans sa douleur muette, il accusait madame de Montsabrey d'ingra^
234 LE GHATEAl}
tilude et de sécheresse, k vrai dire, ce n'était point là les adieux^ qu'il avait rôvés. 11 avait compté sur l'expression naïve d'un sentiment sincère, il ne rencontrait que cette banale urbanité que donne l'habitude du monde.
Il se leva pour se retirer; madame de Montsabrey le relint et l'obligea à se rasseoir. Peu à peu la conversation prit un tour plus affectueux et presque familier. La châtelaine questionnait l'artiste sur sa famille, sur ses débuts, sur ses projets; chaque réponse de Frédéric lui prouvait que le bon docteur et le bon curé n'avaient rien exagéré, en louant, en exaltant sans mesure les qualités d^ ce jeune homme. Lucile se taisait, mais son visage trahissait toute son anxiété. Madame de Montsabrey ^obse^ vaità la dérobée, et parfois attachait sur elle un regard qui semblait descendre jusqu'au fond de son âme.
— ^e veux pourtant, monsieur^ m'acquitter envers vous, dit-elle brisant brusquement le fil de l'entretien. Je sais que vous avez rèfiisé les offres de mon frère; j'aime à croire que vous me traiterez avec moins de rigueur.. Vous ne partirez pas, vous ne
DE ||PMTÇ^9«£Y. 335
pouvez pas partir sans emporter un gage de ma rccûnqai$sançe. *
Frédéric, blessé, presgqQ humilié» comme la Teille en écouUipt le vipomtç, w leya, la mprt dans le cœiir, pt jeta ^ m^dam^ d9 If optsabrej nn regard de doalQUfeii^ reproc^ç. Toq$ }e9 personnages qui assistaient à cette ^çèpe s'étaient levés en même temps. Lucile, pr^s de défaillir et blancbe comme un linceul, s'appi^yait s^r (e bras du docteur, qui partageait en secret le piartyr^ de oesdçux enfants.
— Madame, dit 1§ jf)UQe p^Ptre, souffrez que je me retire. J4 joiirn^f^ çs) «Tancép» je vc^age k pied, et ma première étape est longue.
— Mqpfi^pr npu$ perniettra du moins,. dit le vicomte avec courtoisie, 0e )e Caire conduire en voiture jusqu'à la vill^ voisii^fi.
— MpnsieviF le viçomlp ^pt mille fois trop bon, répliqua Frédéric gui p'avait pu s'empdcher de soïirire.
Madame de Montsabrey s'était approchée de lui et le regardait depuis quelques instants avec une expressipn d^ tendresse ineffable.
— Jeune aipi, dit-el|^ k Frédéric d'une voix si
douce qu'il sentit son cœur près de se fondre, il y a une récompense que vous ne refuserez pas, la seule que je puisse vous offrir, la seule qui soit digne de vous... MaLucile, donne-moi ta main.
Soutenue par le docteur et le curé, demi-moi le, demi-souriante, Lucile s'avança vers sa naère.
Madame de Montsabrey prit la main de sa fille, la mit dans celle du jeune homme, et, les réunissant dans une môme étreinte, elle leur dit :
— Vous êtes mes deux enfants.
Le docteur et le curé pleuraient.
Le vicomte, impassible, refusait d'en croire ses yeux et ses oreilles.
Madame de Montsabrey se tourna vers lui.
— Vous n'y aviez pas songé? dit-elle. •
— Vraiment non, dit le vicomte.
— Eh bien, mon frère, ajouta-t-elle gaiement, nous aurons un artiste dans la famille. ^
Le vicomte se pinça les lèvres et répondit avec dignité :
— Un de mes ancêtres a connu Léonard de Vinri et le Primatice à la cour de Fontainebleau : nous avons de tout temps encouragé les arts.
DE KONTSABREY. 237
— Saint Maurice n'a pas été ingrat, dit le bon curé en pressant les main» de Frédéric.
Car le pieux vieillard n'hésitait pas à proclamer l'iotervention du saint patron dans l'heureux dénoûment de cette histoire.
Quelques jours après, la famille de Frédéric arrivait au château de Montsabrey.
Frédéric sauta au cou de sa sœur, et, la conduisant vers Lucile :
— J'étais parti , lui dit-il , pour t'amasser une dot : j'ai rencontré sur ma roule l'amour et le bonheur I
MADAMfc; G. DE GOURBONNE
^ Ainsi , dit Mario m'interrompant , vous ne croyez pas à la Providence? Selon vous, c'est la fatalité qui gouverne et régit le monde?
— Ëntendons-nous, lui dis-je; je croîs à la Providence générale, à celle dont émane de toute éternité la loi qui règle toutes choses. Il faut être aveugle ou insensé pour la nier, celle-là : la nature entière* la révèle et la proclame; mais, je Tavoue, je ne crois pas qu'une Providence particulière se dérange à chaque instant pour nous. Dieu, qui veille à la conservation des espèces, se soucie fort peu deb individus, et c'est, à mon sens, une sotte manie que de le faire intervenir à tout propos dans nos affaires.
— Prenez garde! reprit Mario'; que penseriezvous d'un roi qui, apr^s avoir promulgué les lois de son royaume, vivrait, les bras croisés, au food de son palais? S'il étendait sa sollicitude jusqu'au moindre de ses sujets, vous en paraîtrait-il moins grand? Dans une nuit noire, sur un marbre noir, ime fourmi noire. Dieu la yoit et l'entend... Cela me semble plus conforme à la grandeur de l'Être suprême que les systèmes qui le représentent immobile et indifférent dans sa gloire.
— A ce compte) lui demandai-je en souriant, vous croyez au rôle actif de la Providence dans la destinée de chacun de nous?
— Pourquoi pas? répliqua Mario. Si vous reléguez la Divinité sur des hauteurs inaccessibles, si je ne puis ia bénir dans ma joie ni lltnplorer dans ma détresse, si, dans Un cas désespéré, je ne dois rien attendre d'elle, pas même le brin d'herbe que la colombe jette à la fourmi qui 8e noie, que m'importe, à moi, votre Dieu? Roseau pensant» j'ai besoin d'un appui; il me faut un Dieu secourable. Je crois, comme vous, aux lois immuables de la création; je ne pense pas que la Providence daigne
changer pour nous l'économie du monde, se manifester à toute heure, ni qu'on doive sottemçnt invoquer son intervention, comme font les portières à propos de leur chat ou de leur serin; mais je dis qu'il y a des circonstances où Ton ne saurait, sans . ingratitude, s'empêcher de la reconnaître et de la proclamer. Tout homme a dans sa vie une page au bas de laquelle le nom de Dieu se trouve écrit en signes éclatants. Tenez, ajouta-t-il en s'arrôtant au milieu de l'allée où nous marchions tous deux, au lieu de discuter, comme nous le faisons depuis deux heures, sur des questions où tout n'est que ténèbres et incertitude quand on n'y pénètre pas avec le flambeau de la foi, voulez-vous que je vous raconte une histoire?
Nous nous assîmes au bord de l'allée, sur la mousse qui tapissait le pied d'un chêne, et Mario parla en ces termes, après s'être un instant recueilli;
Le comte Gaston de Valgrand est nlon ami ; aussi vieille que nous, notre amitié n'a pas vieilli d'un jour. Nous sommes nés presque en même temps; nous avons grandi côte à côte. Nos habitations sont voisines Tune de l'autre; vous voyez d'ici les tourelles de son château et les ombrages de son parc. Si, comme je l'espère, vous passez quelques jours avec moi, vous le connaîtrez à coup sûr. Si vous l'eussiez connu voilà dix ans, vous sauriez que le bonheur peut se rencontrer ici-bas.' Jeune et beau, il avait épousé mademoiselle de C..., qui était ellemême dans tout l'éclat de la beauté et de la jeunesse. Leur union donnait tm démenti formel au* moraliste qui prétend qu'il n'y a pas de mariages délicieux. Ils vivaient dans leur terre, faisaient du
bien à leurs paysans, et ne paraissaient point se douter qu'il y eût sous le ciel d'autres joies que celles qu'ils goûtaient à Tombre de leurs bois. On les eût dits créés l'un pour l'autre... C'est là une phrase parfaitement banale, mais qui rend bien la conformité de leurs goûts, Tharmonie de leurs sentiments. On assure que le charme de l'intimité naît de l'opposition des caractères : je n'en crois rien, à moins pourtant que le charme de l'intimité ne consiste à se quereller du matin au soir. Quoiqu'ils fussent toujotirt du même avis sur toutes choses, ils étaient l'un pour l'autre un monde toujours charmant. Il y avait, cependant, un point assez grave sur lequel ils ne s'entendaient pas. Gaston était, en philosophie, de l'école des indifférents. Comme vous, il niait la Providence et se raillait volontiers des gens qui ont la faiblesse d'y croire. Il estimait * que Dieu avait assez fait pour nous en créant l'ordre admirable qui se voit dans l'univers, et qu'en toute occasion l'homme ne doit compter que sur lui seul. Madame de Valgrand était aussi pieuse que belle. Une philosophie, si contraire à ses croyances et à ses instincts, devait l'affliger plus sérieusement
niTlIR. 247
qu'elle n'en coQyenait elle-même; mais elle espérait en triompher à la longue; et, d'ailleurs, les discus* siona métaphysiques ne traient pas xme assez large place dans la vie du jeune ménage pour que la paix et le bonbeuf dont il jouissait en fussent troublés bien profondément. Bien ne manquait à leur félicité : dix-buit mois après lenr mariage, un petit ange leur était né. Je ne yens dirai pas leur ivresse; il eût fallu les voir, penebés sur le berceau où l'en* fant gazouillait déjà.
Un soir d'automne, j'étais assis, près de madame de Yalgrand, sur le perron de leur cbAtaau. A quelques pas de nous, sqr la pelouse, Gaston jouait avec son fils. Le petit Olivier avait trois ^n» passés : c'était un bel en&nt, épanoi|i pomme pi^e fleur, et qui promettait de ressembler trait pour trait à ^n père. Cette ressemblance, déjà frappante, exaltait à la fois chez la jeune comtesse l'amour de la mère et la tendresse de l'épouse. Souriante et recueillie, elle contemplait en silence le doux tableau qu'elle avait sous les yeux. Tout à coup la sérénité de son front se voila, et je vis une larme qui brillait au bout de ses cils.
— Yous pleurez ! m'écriai -je. en lui ^jrcuant la main; qu'avez-vous? i
— Je suis trop heureuse, dit-elle; il y a des instants où mon bonheur m'accable et m'effraye. | S'il est vrai, comme on nous l'assure, qu'il n'y a pas i de félicité durable en ce monde, et que tout se pa;e ou s'expie, à quelles épreuves suis-je donc résenée?
. J'essayai de la rassurer; j'énumérai complaisamment tout ce qui devait ranimer sa confiance : sotï enfant bien portant, son mari presque aussi jeune qu'elle, sa fortune solidement assise.
— Que pouvez -vous redouter? ajoutai -je; b foudre n'éclate pas d^ins un ciel sans nuage.
— Sans doute, je suis folle, répliqua-t-elle d'un air distrait; mais, que voulez-vous? c'est plus fort que moi, il y a des instants où j'ai peur.
Elle était ce soir-là, contre son habitude, inquiète, nerveuse, agitée. Elle se leva, courut K sou fils, et le baisa coup sur coup, en disant d'une voâ fiévreuse :
— Tu n'es pas malade? tu ne souffres pas? L'enfant était vermeil et frais comme un bouqucl
cueilli dans la rosée de mai. Le temps menaçaîl; M
vifs éclairs sillonnaient Thorizon. J'attribuai cet état de surexcitation à Tinfluence de Tatmosphère, et ne m'en alarmai pas autreipent. Comme je rappelais à Gaston que nous avions pour le lendemain une partie de chasse où devaient se trouver plusieurs de nos amis communs , la jeune femme pâlit et le supplia de n'y point aller. Ce n'était pas la première fois qu'elle suppliait ainsi. De tout temps les armes à feu lui avaient inspiré une instinctive horreur;. son mari ne partait jamais pour la chasse sans qu'elle sentit son cœur se serrer. Elle y mit cette fois une insistance toute particulière. Nature déliée, organisation délicate, elle frissonnait sous le pressentiment d'un épouvantable malheur. Après avoir commencé par rire de ses appréhensions, Gaston céda de bonne grâce, et, pour la rassurer tout à fait, promit généreusement qu'il ne chasserait plus désormais. Elle lui sauta au cou, le remercia avec effusion et fut joyeuse le reste de la soirée. v
En effet, le lendemain, Gaston manquait au rendez-vonà. La bhasse fiit heureuse et s'acheva sans accident. Il avait été conrehu qu'au retour on dînerait chez moi. Au moment de nous mettre à table, nous vîmes paraître Valgrand jqui venait dtner avec tiens, en compagnie de son petit garçon qu'il tenait par la main. Il était encore dans l'enivrement de la paternité, et se plaisait à le mener partout avec lui. Olivier fbt reçu avec tous les honneurs dus k son âge, à sa gentillesse et à sa beauté vraiment mer^ veilleuse. A la grâce, à l'élégance des races aristocratiques, il joignait la force et la spontanéité des enfonts sains et vigoureux qui poussent en pleine nature. Gé fût à qui le choierait et lui ferait fête ; on se disputa ses caresses et ses baisers. La jeune corn-
tesse Tavait paré avec cette coquetterie dont le secret n'appartient qu'aux mères. Je vois encore ses cheveux blonds, ses jambes nues, son cou de neige, et ses grands yeux, taillés dans le vif azur d'un ciel de printemps. On l'eût dit détaché d'une vignette anglaise, ou, mieux encore, d'une toile d'Hanoion. Il prit place au milieu de nous, et fut la gaieté du festin.
Le repas achevé, nous étions passés sur la terrasse, où nous nous amusions à tirer les martinets qui volaient dans l'air bleu du soir. Olivier, comme un petit brave, battait des mains à chaque cdup de feu, et se précipitait aussitôt pour ramasser l'oiseau, qui ne tombait jamais. Honteux de notre maladresse, Gaston, qui jusque-là s'était contenté de nous regapder, vint à moi, et me demanda mon fusil. Je lui rappelai, en riant, la promesse qu'il avait faite la veille à sa femme; il me répondit qu'on lui permet* tait la chasse aux moineaux.
— Papa va tirer I s'écria le petit, tout fier et loui joyeux; papa va tuer tous les oiseaux ! i
Il se fit un profond silence. Gaston, l'arme incl» née, un doigt sur la g&chette, observait le vol da hirondelles et guettait le moment propice. Dispersé
ouYiift. 253
ci et là, comme des tirailleurs au repos, noas attendions humblement la leçon qu'il s'apprêtait à nous donner. A quelques pas de lui, l'enfant se tenait debout, immobile, pâle d'émotion. Les martinets, effarouchés, avaient pris le parti de s'éloigner. Enfin il en vint un, qui, après avoir tracé de gracieux méandres, plana un instant au-dessus de nos têtes. Gaston, qui le suivait des yeux, releva brusquement son arme : le coup partit , Olivier tomba. . Ce qui se passa là, dans l'épouvante de la pre* mière heure, je ne puis vous le dire. Ce fut une scène dont rien ne pourrait vous rendre l'horreur. L'enfant gisait sur le gazon, la poitrine trouée et sanglante. Il avait reçu toute la charge de plomb dans le cœur; la foudre n'eût été ni plus prompte ni plus terrible. Les cheveux hérissés, les yeux secs et hagards, le front livide et chargé de sueur, Gaston se débattait, comme une béte fauve, au milieu de nos amis qui s'étaient jetés sur lui pour l'empêcher de se tuer. Ce n'était pas du désespoir, mais de la fureur, du délire. J'avais moi-môme le vertige; je courais çà et là comme un insensé; je sentais la folie poindre dans mon cerveau. J'avais pris dans
mes bras le corps inanivoé du pauvre petit être qui paraissait ^prmir, Is^ t0(^ penchée sur mou sein; je l'emportai dans ma chambre et le posai doucement sur mon lit, compip si j'avais eu peur de le réveiller. Quand je retourp^^i prés de Qaston, il venait de perdre connaissance e^ de s'affaisser sur lui-môme. Nous profitâmes de son évanouissement pour Tarraclier de ce lieu A? désolation. On le plaçH dans la voiture de M. de B..., qui l'^mpiena oh^ lui, à quelques lieues de l^. ^'ava\s confié à Qies s^mis le soin de veiller sur l'ipfortuné; une t^^çhe plus rude m'était réservée. Étonnée dç^ ne point voir revenir son fils, la m^re pouvait s^rriver d'un instant à l'autre. J'appelai à mon aide toutes mes forces et toute ma raison ; je pi'çirqiai 0e covi^age ^t me rendis au château de Valgrand.
J'entrai par la grille du parc. Ce ne fut qu'au bout de l'avenue, ^ face de cette Meilleure, recueillie, ^ilfuiçieusfi, pu tov^t respirait encore la paix et le bpDl^ew» qwe je PPnapris bien nettement pourquoi j'éta^is venu. Jfe m'arrêtai; mes jambes fléchissaient, je sentais mon cœur qui se mourait dans ma poitrine. La soirée était délicieuse. Un vent doux et
frais agitait la cime des arbres. Madame de Yalgrand se promenait , calme et sereine , sur le sable fin de Tallée qui courait devant le perron. En passant près d'une fenêtre, elle jeta un coup d*œil sur la pendule du salon, et, s'adressant à un de ses serviteurs :
— Germain, dit-elle, monsieur le comte s'oublie. Il se fait tard, allez chercher Tenfant; je craindrais qu'il ne prît du mal.
Je souhaitai que la terre s'enlr'ouvrît sous mes pieds ou que le ciel s'écroulât sur ma tête. J'eus la pensée de me sauver, de m'enfuir jusqu'au bout du monde. En se retournant, madame de Valgrand m'aperçut et fit vers moi quelques pas en souriant. Elle n'avait point remarqué le bouleversement de mes traits et croyait sans doute qu'Olivier et Gaston me suivaient de près. J'allai droit à elle et lui pris la main. Je me taisais. Elle me regarda, tresi,saillit et devint blanche domme un linceul.
— Mon mari?... mon enfant?... dit-elle.
— Madame, lui dis-je enfin, hier vous aviez raison : tout bonheur se paye ou s'expie. Vous étiez la plus heureuse des femmes... vous en êtes la pins misérable.
Elle répéta :
— Mon mari?.,, mon enfant?...
— Votre mari est vivant, lui dis-je.
— Mon enfant est mort !
Je ne répondis pas.
Elle jeta un cri, et, saisissant mon bras :
— Ce n*est pas vrail... Vous me trompez, vous mentez... Ce n'est pas possible! Il s'est blessé en jouant, voilà tout... mais il n'est pas mort... Vous mentez!...
Je pleurais en silence; je n'y tins plus, j'éclatai en sanglots.
— C'est donc vrai! c'est donc vrai! s'écria-t-elle en se frappant le sein et le visage. Mon enfant est mort! on m'a tué mon enfant!... Allons, ajoutat-elle résolument, menez-moi vers lui... Je veux le voir.
C'était là ce que je redoutais. J'essayai de la retenir; mais elle m'entraînait avec une force surnaturelle.
— Je veux voir mon enfant... On .ne m'empochera pas de voir mon enfant! disait-elle d'une voix ardente, éperduo.
— Madame, lui dis-je avec autorité, votre place,
à cette heure, est près de votre mari; c'est près de ' lai que vous devez vous rendre d'abord. Quand j'ai quitté Gaston, il était déjà bien malade. Si vous manquez de courage , il mourra. II n'y a que vous au monde qui puissiez le sauver. Si vous voulez qu'il vive, hâtez-vous. Vous n'avez pas un instant à perdre.
Ainsi que je l'avais prévu, elle s'empara avec avidité de ce nouvel aliment offert à son désespoir.
— Oui, dit-elle, vous avez raison. .. Hais, mon Dieu, que s'est-il donc passé?
Et, sans s'inquiéter de savoir comment il se faisait que Gaston ne fût pas auprès de son fils, elle continuait de m'entralner vers la grille. Au bout de quelques pas, elle chancela; je la portai dans ma voiture que j'avais laissée à la porte du parc. U était plus de minuit quand nous arrivâmes au château de M. de B... Madame de Valgrand ne savait qu'une partie de la vérité; elle croyait que son fils s'était tué en tombant du haut de la terrasse. Pendant le funèbre trajet, j'avais exalté son courage en lui parlant de son mari.
— Vous êtes pieuse, lui disais-je; vous êtes plus forte que lui. Vous avez Dieu pouî* vous soutenir; lui, le malheureux, n'a que vous.
J'avais la conviction que ces deux infortunés ne pouvaient être sauvés que Tun par l'autre; j'espérais que leur désespoir s'amortirait dans une pitié réciproque, dans un mutuel attendrissement. Je me trompais. A peine arrivé, je me précipitai vers l'appartement dont les fenêtres brillaient dans l'obscurité de la nuit. Je voulais préparer Gaston à la présence de sa femme. J'ouvris la porte et j'entrai. Madame de Valgrand, que j'avais laissée dans la calèche, m'avait suivi à mon insu; elle entra presque en même temps que moi. Gaston était assis sur un divan, l'œil morne, la bouche béante, dans l'attitude de l'hébétement ou de la folie. Il se dressa brusquement sur ses jambes, regarda sa femme, recula de deux pas, poussa un cri terrible et tomba roide sur le parquet. Quelques heures après, au lever du soleil, la voiture qui nous avait amenés rapportait au château de Valgrand Gaston, étendu sans vie près de moi, et le corps de l'enfant que la mère, à moitié folle, berçait sur ses genoux.
Est-ce assez d*horreur, mon ami? Et pourtant je n'ai pas tout dit. Gaston se réveilla, mais non pas sa raison. Lorsqu'il revint à lui, il était fou. Folie furieuse que la présence de sa femme exaspérait au lieu de Tapaiser; folie d'autant plus affreuse, qu'elle n'étouifait pas en lui la conscience de la réalité, et que la mémoire survivait au naufrage de l'intelligeuce! Il croyait qu'après avoir tué son enfant il avait été condamné à mort, qu'il s'était enfui au moment oji on le traînait au supplice, et que sa femme ne le cherchait que pour livrer sa tôle au bourreau. Assez calme lorsqu'il était seul avec moi, il jetait des cris effrayants aussitôt qu'il l'apercevait. Vainement elje venait à lui, éplorée et suppliante; vainement elle essayait de le rassurer par de douces
paroles : saisi de terreur, il se cachait derrière les meubles, ou, s'échappant des bras qui s'efforçaient de le retenir, allait, pâle et tremblant, se blottir dans les combles du château, d*où j'avais bien de la peine à Tarracher pour le ramener dans sa chambre. J'avais cru d'abord à un délire passager; mais, loin de céder, la fièvre du cerveau redoublait. II ne se laissait approcher que par moi; ma figure était la seule qui n'éveillât point sa défiance. Madame de Valgrand avait dû se résigner à ne plus paraître devant lui. La malheureuse avait tout perdu enui jour; elle avait, du môme coup, perdu son mari et son fils. Supprimez le Dieu des affligés, ôtez à celte infortunée le Dieu qui relève et console, le Dieu bon qui compte nos larmes: je vous le demande, que lui restail-il?
J'ai vu là ce que peuvent la foi et la résignation chrétiennes. Dans les grandes crises de la vie, la philoFophie n'est d'aucun secours; la religion seule nous enseigne à souffrir. Qu'est-ce d'ailleurs que la force et le courage qui ne nous viennent pas du ciel? Une question de tempérament; le chêne résiste, et Tarbuste est brisé. Madame de Valgrand se soumit
Cl pria sur les ruines de son bonheur. Au plus forl de son désespoir, il ne lui échappa pas une insulte à la Providence; elle garda toujours Tattilude d'une sainte, d'une martyre. Elle savait qu'Olîyier ne s'était pas tué en tombant, comme je rav<iis raconte. Elle avait tout compris, tout deviné. Elle enferma cet horrible secret dans son cœur, et jamais il n'en fut question entre nous; seulement, au sentiment d'adorable pitié qu'elle éprouvait pour son mari, au redoublement de sa tendresse, à la façon tout angélique dont elle s'humiliait, pour ainsi dire, devant le malheur du pauvre insensé, je voyais bien qu'ello savait tout. Quand Gaston, broyé par la fatigue» succombait enfin au sommeil, elle se glissait dans sa chambre, s'agenouillait à son chevet, et, pendant qu'il dormait, elle lui parlait à voix basse. Elle répandait ainsi, dans le silence de la nuit, les trésors d'amour et de douleur dont son àme était pleine. Il lai semblait qu'en se réveillant, Gaston, rendu à la raison, allait l'attirer dans ses bras, s'attendrir, pleurer avec elle. Vain espoir I La folie le ressaisissait à son réveil, et l'infortunée, forcée de s'éloigner, disparaissait comme une ombre plaintive.
Il s'agissait de prendre un parti. J'avais appelé le docteur Fouré, de Nantes. Vous le connaissez; vous n'ignorez pas que les plus aimables qualités de l'esprit et du cœur s'unissent, chez ce doux vieillard, à la science la plus éprouvée. Il ne s'entend pas seulement à guérir les maladies du corps ; il est aussi le médecin des âmes, et j'en sais plus d'une qui lui doit la santé. Madame de Valgrand avait en lui une confiance absolue; à coup sûr il en était digne. Après quelques jours d'examen et de réflexions, il me prit à part et me dit :
— Je ne crois pas que le cerveau de ce malheureux jeune homme se relève jamais du coup qu'il a reçu. Il faudrait un miracle; la science n'en fait pas. La folie qui s'appuie sur la raison est presque toujours incurable. C'est comme l'erreur qui découle d'une vérité; la conclusion a beau être absurde, si les prémisses sont justes, elles fa protègent et lui font comme un rempart inexpugnable. Cependant, nous devons tout tenter en vue d'une guérison, môme impossible. M. de Valgrand ne peut pas rester ici. La présence de sa femme, la vue des lieux longtemps témoins de son bonheur entretiennent
son exaltation, rirrîtent et l'exaspèrent. Qu'il parle, qu'il s'éloigne. Dès qu'il se sentira à l'abri des poursuites qu'il croit avoir à redouter, son délire se calmera. Je réponds qu'une fois hors de France, sa folie, aujourd'hui furieuse, prendra un caractère tout pacifique, à la condition pourtant qu'on ne le contrariera pas. Pour le reste, laissons faire au temps, c'est le remède que nous conseillons, lorsque nous n'en avons pas d'autres.
Tel était l'avis du docteur ; c'était aussi le mien. Je le soumis à madame de Valgrand, qui ne chercha pas à le combattre.
— Mais, dit-elle en pleurant, puisque c'est moi qu'il fuit, je ne puis pas partir avec lui... Qui donc l'accompagnera?
•— Moi, madame, lui répondis-je.
Le lendemain, par une nuit sans lune et sans étoiles, une chaise, de poste attendait à la porte du parc. J'entraînai Gaston; je l'avais sans peine décidé à me suivre. J'étais censé avoir pris toutes les mesures qu'indiquait la prudence pour assurer son évasion. La nuit était sombre; ses serviteurs dormaient; sa femme pe se doutait de rien. Nous sor-
limes à pas de loup. Arrivé à la grille, il se jeta dans la voiture. J'allais y monter à mon tour, quand je reconnus dans Tombre madame de Valgrand. Elle saisit ma main, et, malgré moi, la porta à sa bouche. Un instant après, les chevaux partaient au galop.
Quel voyage, mon amîl TAchez de vous en faire une idée. Nous avions pris la roule d'Italie. Ainsi que l'avait prédit le docteur, dès que nous eûmes passé la frontière, la folie de Gaston était devenue plus douce et plus traitable. Il n'y avait, à vrai dire, qu'un point de son cerveau qui fût attaqué; tout le reste était net et sain. Il parlait sur toutes choses avec son bon sens ordinaire ; mais il sufQsait de prononcer le nom de sa femme pour détraquer aussitôt sa raison. Nous allions de ville en ville, moi, essayant de le distraire, lui, traînant partout la désolation de son âme; car, si parfois sa démence semblait s'endormir, sa mémoire, plus implacable, ne lui laissait ni trêve ni répit. Ainsi , de quelque côté qu'il se tournât, le malheureux ne réussissait qu'à changer
de tortures. Cependant, je tenais religieusement la promesse que j'avais faite, en partant, à la comtesse et au docteur. Je leur écrivais, je les mettais au courant de tout. De leur côté, ils me répondaient assidûment. Deux mois après notre départ , je reçus, à Gênes, une lettre de madame de Valgrand. Le cfoirez-vous? cette lettre se terminait par un cri d'espérance. Ce fut pour moi ce qu'est, pour le naufragé près de sombrer, la voile inespérée qu'il voit blanchir à l'horizon. Le docteur avait ajouté quelques lignes, qui confirmaient l'heureuse nouvelle et m'enjoignaient de la cacher avec soin à Gaston. Quelques mois plus tard^^je recevais, à Florence, deux lettres par le môme courrier, l'une de la comtesse et l'autre du docteur. La première était un hymne de pieuse reconnaissance; je la lus à genoux et je là mouillai de mes pleurs. La seconde renfermait mes instructions pour l'avenir.
— Rien n'est désespéré, tout peut se réparer, ajoutait le vieillard après m'avoir montré le but vers lequel nous allions marcher; seulement, n'oubliez pas que M. de Valgrand doit tout ignorer, ei que le succès de la campagne dépend de votre discrétion.
Des mois, des années s'étaient écoulés sans apporter aucun changeinent dans l'état de noire pauvre. ami. Pious avions parcouru pi^esqùe toute l'Europe, nous avions visité l'Orient; sa folie l'avait suivi partout. Jusqu'au pied du mont Olympe,* jusque sur les bords de la mer Morte, partout il avait vu des agents secrets de sa femme. A peiue avions-nous planté notre tente, qu'il fallait la lever aussitôt.
— Mais, lui demandais-je parfois « comment Vexpliques-tu que ta femme, une créature si douce, SI tendre, si dévouée, veuille ta mort, et te poursuive avec un tel achariiement?
— Comment je iné'i'expliqiië! ë*écriàit-îl ; maïs tu es donc foii, Mario I Vhê mêhë pardonne-t-elle au meurtrier de son fils? Est-ce que je n'àl pas tué son enfant?
Et c'étaient alors dès dôléres et des emportements sans honi, des révoltes inouïes contre Dieu, d'incroyables blasphèmes coiitré la Providence, pendant qu'elle agissait ^oùi* Itii.
Je mentirais, je mé ferais theilletir quejé ne suiâ, si je vous disais, mon âiili, ^ûe je de me sentis
jamais défaillir sous le poids de la tâche que j'avais acceptée ; plus d'une fois je pensai en être écrasé. Le dévouement qui consistait à soigner les lépreux parait doux et facile lorsqu'on a vécu dans l'uitimité d'un fou. Il y avait des instants où je m'interrogeais avec anxiété, où je me demandais si je n'étais pas fou moi-môme, ainsi que l'affirmait Gaston. Aujourd'hui même, je ne suis pas bien sûr que la folie ne soit pas à la longue une maladie contagieuse.
Les lettres qui m'arrivaient de la patrie soutenaient mes forces, relevaient mon courage. Celles du bon docteur respiraient la confiance. Quoique toujours voilées par la douleur, celles de la jeune comtesse étaient comme ces ciels d'orage où le soleil brillQ à travers les nuées : le sourire s'y mêlait aux larmes, et de naïfs enchantements éclataient çà et là sous la tristesse des regrets. Trois ans s'étaient écoulés depuis notre départ; encore unan, et nous touchions à l'épreuve suprême : encore un an, et peut-être Gaston était sauvé!
Moins agitée que celles qui l'avait précédé^, cette dernière année ne devait pas être moins ru^e. Nous avions fini par nous installer dans un peth
village d'Allemagne. Depuis quelque temps, Gaston étail tombé dans un état de prostration moins gênant, mais plus alarmant que les fureurs de la démence. Il restait des jours, des semaines entières sans prononcer une parole. Si j'essayais dB le tirer de la torpeur où je le voyais enseveli, il me regardait d'un œil éteint et me souriait d'un air hébété. A tout ce que je lui disais, il répondait invariablement : Olivier est mort, c'est moi qui l'ai tué! Le nom de sa femme le faisait encore tressaillir; mais, la folie n's^ssant plus que sur des facultés épuisées, il retombait presque aussitôt dans sa morne immobilité. Indifférent à toutes choses, il ignorait et ne s'inquiétait pas de savoir où je l'avais conduit : tous les lieux lui étaient bons, pourvu qu'il ne fût pas en France. Justement effrayé, j'avais écrit au docteur pour le supplier d'abréger un si long martyre; le docteur impitoyable m'avait répondu : Attendez.
Enûn le grand jour fitait prdcbe^ il y avait tfiiâtre and que nous atioas quitté la Fratieë. tJn Ibir, j'ahnonçai bruëqaemènt à Baetotl qUë tibtië allions partir.
— Pourquoi partie? âit^ilf noiië sbfflinés bien iti, restons-y.
— il n'y a pas à hésiter^ ré|)li^ai^jëi If btfe ter traite est découyerte endore une ftiisi J'ai tu rôdei* dans le village des hommes k mifle SUspedte. 11 y va de ton saluti
Chose étrange! ce tsalfieureilh tenait à la Vie. Dieu laisse à la folie même Tinstinet de la cohservation. Il se leva et me sùiTiti
— Où allons-nous? demanda-t-il , quand nous fûmes dans la voiture.
— En Russie, répondis-je sans hésiter.
Il poussa un profond soupir, appuya sa tôle contre les coussins, et s'abima dans l'espèce de léthargie d'où je ratais un instant arraché.
La chaise de poste qui nous emportait au galop des chevaux, roula, sans s'arrêter, pendant trois nuits et trois jours. J'avais placé des vivres dans le coffre, afin de n'avoir pas à descendre dans les auberges. Nous allions comme un ouragan. Tant que dura le trajet, Gaston ne m'adressa pas une question; il ne jeta pas un regard sur les paysages que nous traversions. Une seule fois il ouvrit la bouche pour me dire, en grelottant :
— n fait froid ici... nous arrivons.
Et il s'enveloppa dans son manteau.
Vers le milieu de la quatrième nuit, par un temps sombre, la voiture s'arrêta devant une habitation où Ton n'apercevait pas une seule lumière. J'invitai Gaston à descendre et le conduisis à tâtons. Comme j'ouvrais la porte d'une chambre obscure :
— Où sommes-nous? me dit-il.
— Dans un village, près de Moscou.
Et comme il s'étonnait des ténèbres où toute la
maison était plongée, je lui répondis qu'on nous avait peut-être suivis, et que je craignais d'éveiller les soupçons. Satisfait de ma réponse, brisé par la fatigue, il se coucha sans lumière et s'endormit d'un profond sommeil.
n faisait jour depuis longtemps, lorsque Gaston se réveilla. Un gai soleil d'automne entrait à pleins rayons dans sa chambre. La brise , imprégnée de la senteur des bois, se glissait par la fenêtre entr'ouverte, et apportait jusqu'à lui des émanations embaumées qui le pénétraient à son insu, et dont il subissait, sans chercher à s*en rendre compte, la douce et mystérieuse influence. Éblouis par le vif éclat de la lumière, ses yeux s'étaient refermés presque aussitôt; il resta quelques instants plongé dans cet état qui n'est ni la veille ni le sommeil, bercé par les mille rumeurs qu'il entendait jadis à son réveil. C'était le chant des pâtres, le roucoulement des ramiers, le fracas lointain des écluses, le ^ caquetagcdu moulin, et, plus rapprochés, de joyeux
cris d'enfant qui partaient» comme des fusées, dan Tair sonore et frais du matin. Ces bruits, ces mélodies agrestes le reportaient vaguement aux jours heureux de sa jeunesse. Il murmura d'une ^oix étouffée le nom de son fils et celui de sa femme; une larme gonfla sa paupière et mouilla ses cils abaissés. Gepend^int les pensées orageuses, un moment assoupies, commençaient à gronder dans son sein. Il s'accouda brusquement sur sa couche, et promena^ autour de lui un regard étonné. 11 était chez lui , sous le toit de ses pères , sous ce toit qui avait si longtemps abrité son bonheur. 11 reconnaissait un à un tous les objets qui Teatouraient, ses livres, ses tableaux, ses meubles, ses tentures, et tous les riens charmants qui donnent la vie aux lieux que nous habitons. Il passa sa main sur son front, comme un homme qui se demande s'il n'est pas le jouet d'une illusion ou la dupe d'un songe. En tournant la télé, il aperçut, debout au chevet, sa femme et le docteur qui l'observaient tous deux en souriant.
— Eh bien, mon cher comte, dit gaiement le vieillard, il me semble que nous n'allons pas mal
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ce matin. Nous voila tiré traffaire; mais nous Tavons échappé belle. Nous pouvons nous vanter, comme Thésée, d'avoir vu les sombres bords.
— Ah ! s'écria madame de Valgrand , c'est vous, docteur, qui l'avez sauvé I
— Moi, madame!... Monsieur le comte s'est, pardieu! bien sauvé lui-môme. Il n'a pas voulu se laisser mourir comme un sot, et, quand je pense à toutes les bonnes raisons qu'il a d'aimer la vie, j'estime que monsieur le comte- a bien fait.
— Cher Gaston! s'écria madame de Valgrand avec l'accent d'une tendresse passionnée... Savezvous, mon ami, que vous nous avez inquiétés? Savez-vous que dans votre délire vous ne reconnaissiez plus votre femme?... Tu me reconnais bien, n'est-ce pas, maintenant? Je ne te fais plus peur? C'est moi, moi qui t'aime, moi qui ressuscite avec toi!
— Voyons un peu ce. que dit ce pouls, ajouta le docteur en prenant la main de Gaston.
— Eh bien , docteur? demanda la jeune comtesse.
— Eh bien, madame, ce pouls ne craint pas d'af-
Grmer qu'avant huit jours monsieur le comte sera
sur pied, et qu'en attendant il prendrait Yolontien un bouillon offert par votre blanche main.
En ce moment, Germain entra. Il s'approcha d« lit de soa maître et s'informa de sa santé, absolument comme s'il l'eût vu la veille. Gaston regardait tour à tour sa femme et le docteur. Il croyait rêver. Tout à coup il tressaillit et se dressa sur son séant.. Il avait entendu une voix enfantine qui gazouillait sous sa fenêtre. Madame de Valgrand alla vers la croisée, souleva le rideau, et prononça ces simples paroles :
— Olivier, viens donc dire bonjour à ton père. La porte s'ouvrit, un beau petit garçon entra
vivement dans la chambre. Il sauta sur le lit, jeta ses bras blancs autour du cou de Gaston, et lui dit;
— Bonjour, papa...
C'était lui, c'était Olivier. L'œil mémo d'une mère aurait pu s'y tromper. C'était Olivier, tel que nous Tavionç vu le jour fatal où son père l'avait amené chez moi. C'étaient les mêmes yeux, bleus et limpides, la môme bouche, fraîche et souriante, les mômes cheveux, blonds et fins. 11 avait, près du sourcil droit, le môme signe brnn, et, ii la naissance
du nez, sous la transparence de la peau, la môme veine azurée, pareille à la moitié d'un anneau de lapis. Immobile, éperdu, sans voix, Gaston le dévorait des yeux et promenait sur lui des mains avides et tremblantes. Enfin, par un mouvement brusque, il déchira plutôt qu'il n'ouvrit la blouse de l'enfant, et, en voyant blanche et unie comme une feuille' d'ivoire cette poitrine sur laquelle il cherchait vainement la trace du coup qu'il avait cru mortel, frappé de stupeur, trop faible pour des émotions si violentes, il tomba évanoui, avec le petit dans ses bras.
Lorsqu'il reprit ses sens, madame de Valgrand et le docteur étaient assis à son chevet : Olivier jouait sur le pied du lit.
— 0 mes amis, dit-il enfln, que s'èst-il passé? cpie se passe-t-il?
— Ce qui s'est passé, mon cher comte? répondit le vieux docteur. Vous avez été très-malade. Vous avez eu ce quC' nous autres, gens de la Faculté, nous appelons une méningite, ni plus ni moins, mon cher enfant. Ce qui se passe? vous le voyez. Avec la santé vous avez retrouvé la raison, et avec la raison le bonheur. Ce n'était pas plus difficile que cela.
— Papa est guéri, papa n'est plus malade... je
suis bien content , moi I dit Olivier, qui feuilletait un