CHAPITRE PREMIER
En quelle année naquit le docteur Herbeau, Aristide Herbeau, docteur de la Faculté de médecine de Montpellier, membre du conseil municipal de Saint-Léonard, chevalier de la Légion d'honneur, une des figures les plus poétiques qu'ait ensevelies l'ombre des temps modernes ? Â quelle époque vint-il exercer la médecine à Saint-Léonard? C'est ce que^ nul ne saurait dire. Il n'est personne qui se rappelle avoir assisté aux débuts du docteur Herbeau, personne qui se souvienne qu'un autre docteur ait existé à Saint-Léonard avant le docteur Herbeau. On l'a toujours connu avec la même perruque et le même jonc à pomme d'or; il a toujours eu cinquante ans» le môme cheval, la môme femme, la môme culotte de velours et les mômes souliers à boucles d'argent. Son cheval, c'était une jument, avait nom Colette : horrible hôte d'un gris sale, mais d'un trot solide
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qui boitait toujours en sortant de Técurie, mais qui, au bout d'une beure, allait comme un petit vent. Madame Adélaïde Herbeau était une grande femme sèche, acariâtre^ et d'un tempérament jaloux. Le docteur^ qui était versé dans la connaissance de l'antiquité grecque, se consolait en songeant à Socrate. C'était bien à coup sûr le plus aimable des docteurs, d'une bonté vraie, d'une humeur facile, d'une naïveté charmante. Il aimait le chevalier de Parny, citait volontiers Horace, recherchait la société des femmes, et jouissait auprès du beau sexe d'une réputation de galanterie qui aurait pu justifier la jalousie d'Adélaïde, s'il n'avait porté dans ses mœurs une austérité qui eût fait honneur à un esprit nourri de lectures moins profanes. Je ne dirai rien de son habileté pratique : ses clients ne s'en plaignaient pas. 11 tuait les uns, guérissait les autres, et tout le monde était content. Sans rivaux, sans confrères, il régnait seul à Saint-Léonard. A la ville et aux alentours, on ne vivait, on ne mourait que par le docteur Herbeau. Aussi quelle existence occupée que la sienne I Rarement le soleil levant le surprenait auprès d'Adélaïde. En été, à trois heures du matin, à six heures en hiver, par la bise, par la pluie, par la glace, le docteur était sur Colette, trottant dans les sentiers, gravissant les monts, côtoyant les eaux de la Vienne. Et c'était le bon temps! Il visitait la ferme, le château, la chaumière, et partout il trouvait des visages amis et des cœurs bienveillants. — Monsieur Herbeau ! s'écriait-on aussitôt qu'il paraissait le long de la haie, ses ailes de pigeon auvent, la face épanouie,
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le ventre mollement ballotté par le trot régulier de sa monture ; — • et les enfants d'accourir; l'un prenait la bride, Tautre Tétrier, un troisième venait en aide aux courtes jambes du docteur. La ménagère rinçait les verres, et, pendant qu'Aristide prescrivait ses ordonnances, Tenfance joyeuse, grimpée sur Colette^ promenait le pacifique animal, qui baissait humble* ment la tête et prenait son triomphe en patience. Au château, c'était bien autre chose I On y aimait la gaieté d'Aristide, sa bonhomie et sa grâce parfaite. Quel touchant accueil et quelles tendres prévenances I n s'y rencontrait bien parfois quelques esprits dénigrants et sceptiques qui traitaient assez légèrement la science du cher docteur; mais ce que je puis affirmer sans crainte d'être démenti, c'est que tous les gens bien portants le voyaient avec plai« sir et faisaient de lui le plus grand cas.
II était roi de la ville. Si deux maisons rivales choisissaient le même jour poyr réunir à leur table les gloutons de Saint-Léoqard» on se disputait le docteur presque & main armée (de fourchette, s'en« tend), et c'étaient des querelles dont l'acharnement rappelait les divisions des Gapulet et des Montaigu. Pour prévenir b la fois ces façons d'agir malséantes elles inimitiés que lui aurait nécessairement attirées soit un double refus, soit une préférence plus im* prudente encore, le docteur avait décidé qu'en pareille occurrence on le tirerait au sort. Dans les der-* niers temps, on le jouait en un cent de piquet. Un soir, chez la directrice de la poste aux lettres, le bri» gadier de gendarmerie proposa au receveur des coa-
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tr&utions indirectes déjouer madame Herbeauàqui perd gagne. Ce mot incisif et méchant fut rapporté le lendemain à madame Herbeau qui ne le pardonna jamais à la gendarmerie royale. L'année suivante, une épidémie, qui frappa particulièrement les gendarmes, s'étant déclarée dans le pays, madame Herbeau menaça Aristide d'une séparation judiciaire s'il visitait un seul gendarme de Saint-Léonard. Belle occasion dont ne profita pas Aristide ! Époux soumis et résigné, il refusa ses soins à la gendarmerie souffrante : tous les gendarmes guérirent. Je suis loin d'approuver cette soumission d'Aristide aux rancunes d'une épouse implacable. Un médecin se doità l'humanité tout entière. Toutefois, si l'on songe aux orages que le docteur, en résistant aux ordres d'Adélaïde, eût infailliblement déchaînés sur sa tête, peut-être l'excusera-t-on d'avoir sacrifié à la tranquillité de son ménage les intérêts de la société frappée dans ses enfants les plus chers.
n faut bien reconnaître, hélas I qu^en toutes choses le docteur ployait ainsi sous la volonté conjugale. Aristide tremblait sous un regard de madame Herbeau, comme la perdrix sous l'œil magnétique du chien qui la tient en arrêt. Souvent, dans les cercles brillants de la ville, on le voyait, auprès des jeunes beautés, se livrant à toutes les grâces d'un esprit attique et léger. Sa figure rayonnait ; Horace et Parny voltigeaient sur ses lèvres ; de ses petits yeux sortaient des jets de flamme, et ses mains, enhardies par la poésie latine^ osaient parfois des libertés toutes paternelles. Mais soudain ses traits se cristalli-