‹ Un début dans la magistrature (volume 3)Chapitre 15 sur 89 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

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saient, un nuage cuivré passait sur son front, ses mains se retiraient confuses. C'est qu'un regard de madame Herbeau, parti, comme une flèche, de la table de jeu, avait traversé le salon et frappé Aristide âu cœur. Le reste de la soirée, le docteur était triste et muet. On le voyait errer, comme une chauvesouris, autour des parties de boston, insensible aux agaceries des femmes, morne, inquiet, et se crispant douloureusement aux approches de l'orage qu'il entendait gronder à l'horizon. L'orage éclatait au retour. Auprès d'Adélaïde, les transports d'Othello, la jalousie d'Hermione, n'eussent été que fureur de ramier et colère de gazelle. C'étaient toute la nuit des cris, des larmes, des sanglots, des tonnerres mêlés de pluie et de grêle à renverser des chênes druidiques ; comme le roseau, Aristide ployait la tête, attendant, pour la relever, qu'un rayon de soleil vînt rendre un coin d'azur au ciel. De ces scènes déplorables, qui ne se renouvelaient que trop souvent, le docteur avait retiré je ne sais quelle outrecuidance juvénile, dont il ne se rendait pas compte à lui-même, mais qui n'en était pas moins réelle. A force de s'entendre déclarer coupable, le bon docteur en était arrivé à douter de son innocence, à sentir je ne sais quelle velléité de fatuité posthume se glisser dans son cœur et se loger sous sa perruque. Il finit par interpréter la jalousie de madame Herbeau en faveur de ses agréments personnels, et sa vanité, fleur hivernale, éclose sous les transports jaloux d'Adélaïde, grandit au milieu des orages comme ces violiers qu'a semés la tem-

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péte et qui croissent sur les ruines, battus des yents et de la tourmente. Hélas ! il la caressait avec amour, cette fleur épanouie sur ses rameaux jaunissants, et ne prévoyait pas qu'elle dût un jour attirer la foudre sur Tarbre de ses prospérités !

Adélaïde était donc la plaie du docteur, l'ombre de son soleil, l'eau qui trempait son vin, le rugueax revers de sa médaille d'or. Quelle existence n'a pas un mal secret qui la ronge ! La plus belle rose ca« che un ver destructeur au fond de son calice, disait à ce propos un poôte de Saint-Léonard. Au reste, le docteur puisait aux réalités de la vie des consolations beaucoup plus positives que celles qu'auraient pu lui offrir toutes les muses limousines. 11 avait foit de son jonc à pomme ciselée un véritable sceptre, qui ré« gnait sans partage sur dix lieues à la ronde, et, grâce aux contributions qu'il levait tous les ans sur la santé de ses sujets, il préparait à ses vieux jours cette médiocrité dorée qu'avait chantée son cher Horace. Déjà sa maison s'élevait, blanche et coquette, sur la place des ItécolletSj dominant les riches prairies, les champs baignés par la Vienne, et les fabriques de porcelaine semées au pied du coteau. Déjà, sur les flancs de la colline, couraient les allées sablées d'un jardin où, nouveau Zenon, le docteur promenait ses rares loisirs. On y remarquait un kiosque dont l'architecture, excessivement chinoise, faisait honneur au goût d'Aristide Herbeau, qui, plus heureux que Perrault, fut à la fois un habile architecte et un grand médecin. C'était là que, durant les soirées chaudes et sereines, il aimait à rassembler les in«

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telligeoces d'élite qui faisaient revivre alors à Saint- Léonard les beau jours de la cité de Périclès. Il leur montrait avec orgueil les bordures de jacinthes et d'œillets qui encadraient symétriquement ses planches de légumes, et ne manquait jamais de citer Vutile dulci de son bien-aimé poôte, précepte que les beaux esprits de la ville, versés dans la latinité du siècle d'Auguste, étaient parvenus à traduire ainsi ; — Mêlez les œillets aux choux-fleurs et les jacinthes aux navets. — Les petites réunions du kiosque furent célèbres dans le pays, on en parle encore à Limoges. U s'y buvait une énorme quantité de bière La politique en était bannie; mais les arts, la science et la littérature s'y voyaient traités avec une supériorité qu'on ne rencontre guère que dans les salons de Saint-Léonard* Les poètes du lieu y lisaient de petits vers, et parfois les dixièmes muses d'alentour venaient y montrer le coin de leurs bas azurés. Aristide présidait ces assemblées avec une aménité qui lui gagnait tous les cœurs; aux grandes solennités, il maniait lui-môme le téorbe et la lyre, et l'on com* prenait bien^ à l'entendre, qu'Apollon, dieu des plantes salutaires, fut aussi le dieu des savantes mélodies. La maison du docteur était petite, mais l'intérieur en était élégant et habilement disposé. Il est vrai que les cheminées fumaient, qu'il fallait passer par la cuisine pour arriver à la salle à manger, que les tapis en étaient proscrits, le carreau glacé ; qu'on y gelait en hiver, qu'on y grillait en été; mais c'était d'ailleurs un véritable bijou. Enfin, l'écurie de Coktte^ bonbonnière où la paille était moins rare que

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ravoine, rappelait confusément les écuries du château des Condé aux habitants de Saint-Léonard qui ne connaissaient pas Chantilly. Ajoutez que le docteur Herbeau était adjoint au maire, membre du conseil municipal, chevalier de la Légion d'honneur ; que si le présent était riant, Tavenir était plus riant encore; qu'au bout de quelques années de labeur Aristide pourrait se retirer dans un noble repos, laissant ^exemple de ses vertus et l'exploitation de sa clientèle à son fils, Célestin Herbeau, élève en médecine à la facullé de Montpellier, jeune bachelier qui faisait déjà pressentir, par sa haute capacité^ le digne successeur de son père ; et vous conviendrez que la destinée, en infligeant Adélaïde au docteur, avait pris soin d'envelopper cette pilule amère dans le miel le plus doux. Mais rien n'est stable ici-bas : le bonheur de l'homme est bâti sur le sable, un coup de vent suffit à le balayer.

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