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exprès pour le consulter sur le choix de la carrière qu'il devait embrasser. Us avaient examiné les différents états qui se présentent à rentrée de la vie, et le jeune homme^ tout compte fait, paraissait incliner vers la magistrature. M. de R... Técoutait avec une attention bienveillante, et de temps en temps son regard se portait, plein de sollicitude^ sur ce visage blanc et rose où le duvet de la jeunesse n'avait pas achevé de brunir.
— La magistrature ! dit-il enfin en s'arrétant et hochant doucement la tête; oui, c'est l'ambition de bien des jeunes gens à peine échappés aux écoles. Les uns, c'est le plus grand nombre, n'y cherchent qu'une position; d'autres se laissent volontiers séduire par l'honneur qui s'attache au titre de magis^ trat; il en est peu qui s'interrogent sévèrement et se demandent avec loyauté s'ils ont en eux la force nécessaire pour remplir les devoirs que ce titre impose. La magistrature, mon enfant! La science du droit n'y suffit pds. Avez-vous sondé votre cœur? répondez-vous de vos passions? ôtes-vous à l'abri des entraînements de votre âge ? C'est une chose grave que de représenter la justice et la loi. L'état
qui VOUS attire est moins une profession qu'un sacerdoce, il exige, de ceux qui l'embrassent, presque autant de renoncements que l'Église en demande à ses serviteurs. Dans l'existence du magistrat comme dans l'existence du prêtre, il n'y a pas de foutes légères, et je ne vois jamais sans effroi des jeunes gens, que n'a point encore éprouvés le feu de la vie, se jeter à l'étourdie dans une carrière qui les condamne à la perfection. Je sais, par expérience, combien sont périlleuses ces années où tout fermente en nous; je sais combien il faut se défier de soi-même avant de s'engager dans des devoirs si lourds ; je sais aussi à quelles expiations l'oubli de ces devoirs nous expose. Asseyez*vous là, mon enfant : je veux vous raconter ce que je n'ai dit à personne. Si le premier chapitre de ma jeunesse peut vous offrir un enseignement salutaire, j'en boirai la honte sans regret, et vous, à m'écouter, vous n'aurez pas perdu votre temps.
Le vieux magistrat s'était assis sur un banc de bois adossé contre la charmille ; le jeune homme prit place à côté de lui, et M. de R..., après avoir recueilli ses souvenirs, commença le récit suivant :
J'avais vingt-deux ans quand je fîu nommé substitut du procureur du roi près le tribunal de Saiot- Marcel, dans le département de liséré. Je n'avais pas choisi la carrière où j'entrais; j'y entrais moins par goût que par tradition de famille. J'étais, vous le savez, d'une ancienne flBtmille de robe où, depuis prés de deux siècles, les magistrats se succédaient de père en fils sans interruption. Pour ne pas remonter plus haut, mon grand-pére avait siégé au parlement. À l'époque dont je vous parle, au début de la Restauration, mon père était président de chambre à la cour de Paris; mon oncle paternel, conseiller à la cour de Grenoble. Voué, dés le berceau, aux fonctions de la magistrature, assis ou debout, je n'avais pas d'autre alternative. Je le répète,
mes goûts ni mes instincts ne me portaient de ce côté. J'avais grandi datis un intérieur austère où ne pénétraient pas les bruits du dehors. Mon père, qui reproduisait en lui toute llntégrité de sa race^ vivait dans la retraite comme dans un fort, inaccessible à toute influence, à toute séduction mondaine : c'était son avis que des hommes qui sont ici-bas la justice et la loi vivante, ne doivent point se mêler, même par leur présence, aux intérêts ou aux passions qu'ils peuvent être appelés k juger plus tard. Il ne sortait guère que pour aller au palais, et Qe recevait que quelques amis graves et compassés comme lui. Confinée dans un tel milieu^ ma jeunesse n'était pas menacée d'une éclûslon préooee. Et pourtant il semblait que le sang de mes ancêtres se fût réchauflé dans mes veines. A mesure que je grandissais, je sentais s'éveiller en moi des aspirations, des ardeurs qui n'avaient pas précisément l'étude du droit pour objet, et qui s'accordaient assez mal avec les devoirs auxquels j'étais prédestiné; mais tout eela était si vague, si conftis I tant de mystère enveloppait encore le monde oii s'agitaient mes rêves ! A peine osais-je entrevoir d'autres perspectives que celles
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qui s'ouvraieat devant moi» Si on m'eût consultéi j'aurais pris à coap sûr une autre voie; mais on n'y songeait guère, et, gr&ce à la discipline claustrale sous laquelle j'avais été élevé, ma volonté, dépourvue d'impulsion et d'initiative, n'était pas de force à briser une tradition de deux siècles, A la veille de nous séparer, mon père m'entretint avec gravité. Les temps étaient diiUciles : il me traça ma conduite d'une voix sévère. Nous étions seuls dans le grand salon de l'hôtel héréditaire que nous habitions rue du Cherche-Midi* Tout en parlant, il marchait à pas comptés, allant tour à tour d'un bout de la pièce à l'autre : je l'écoutais dans un respectueux silencci en mesurant mes pas aux siens. Pour derniers conseils, il s'arrêta successivement devant chaque portrait suspendu aux lambris. Tous nos aïeux étaient là, en costume de magistrats: il rappela brièvement, simplement, ce qu'avait été la vie do chacun d'eux. Aucun n'avait failli : tous étaient morts irréprochables, tous avaient été l'honneur même. Là-dessus, sans rien ajouter, il m'ouvrit ses bras et m'embrassa avec une effusion- de tendresse à laquelle il ne m'avait point habitué, et qui eût
suffi pour étouffer dans mon cœur toute velléité de révolte ou de résistance. Je quittais Paris le lendemain pour me rendre au poste qui m'était désigné. J'ignore ce qu'est aujourd'hui Saint-Marcel; je n'y ai séjourné qu'un an , et n'y suis pas retourné depuis. Dans un temps où les cités se transforment à vue d'œil, et comme par enchantement, je ne serais pas surpris que Saint-Marcel, en Dauphiné, eût à cette heure ses monuments, ses squares et ses palais : quand j'y arrivai, aux premiers jours de 1817, c'était le plus affreux repaire d'humains qui se pût voir. Je n'en dirai qu'un mot ; je n'ai pas souvenir . d'une résidence où la vertu coûtât moins d'efforts et fût tenue à plus de modestie. Parfois, dans mon isolement, je me surprenais à sourire, en me rappelant les conseils que m'avait donnés mon père, et la solennité de notre dernier entretien : j'avais pu croire que je partais pour doubler le cap des Tempêtes. L'exercice de mes fonctions ne me laissait que trop de loisirs : les affaires où, de loin en loin, je portais la parole n'étaient pas faites pour absorber le trouble de mes sens ni pour tromper le vide de mon cœur. J'avais été pris, au printemps, d'une sourde inquié-
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Ittde et d'une agitation sans bat; je sortes de là pour tomber dans un mortel ennui, dans une effroyable tristesse. C'est ainsi que s'écoula ma première année udiciaire. Il avait été convenu que je passerais chez mon oncle la saison des vacances; au commence* ment de septembre, j'allai le trouver à Grenoble, et le jour même il m'emmenait k sa campagne.
C'était vraiment un homme aimable que mon oncle le conseiller. Esprit orné, cœur bienveillant, imagination souriante, c'était une de ces natures tempérées qui n'étonnent le regard ni par leurs sommets ni par leurs profondeurs, mais qui sont les seules avec lesquelles jl soit doux de vivre. Intègre sans rigidité, il n'avait pas, comme mon père, fait de son intérieur un couvent Bien que n'étant plus jeune, il aimait la jeunesse ; il aimait aussi les lettres et les arts, les joies faciles et honnêtes. Inflexible dans son siège, il accrochait au même clou la sévérité et la robe du juge, et montrait, hors du tribunal, une indulgence évangélique pour toutes les faiblesses humaines : dans le monde, on se demandait comment il s'y prenait pour condamner les gens. Sa femme, en mourant, l'avait
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laissé dans une médiocrité dorée^ voisine de l'opulenee : il tenait à la ville un assez grand état» et avcit, non loin de Grenoble, dans la partie la plus pittoresque du Daupbiné, une jolie campagne qui s'appelait la Roseraie, à cause des rosiers qui s'y voyaient en abondance. Un petit cartel dans le goût de la renaissance ; des livres, des chevaux, des voitures; d'un côté, la terrasse d'où l'on découvrait tous les aspects de la montagne, de l'autre, le jardin rempli de fleurs el de soleil; tout cela, dans un site sauvage, solitaire; torrents, cascades et ravines; bois de sapins et de mélèzes : tel était le séjour où m'attendaient deux mois de loisirs, en compagnie de mon vieil oncle.
Je trouvai chez cet excellent homme des distractions inespérées. Je me ressentais encore de la contrainte où j'avais grandi : je n'avais de mon âge que la tristesse qui me consumait, et je la cachais soigneusement sous cet air gourmé, un peu rogue, particulier aux jeunes coqs et aux magistrats fraîchement éclos. Au bout de quelques jours, je me sentis comme transformé. Par le tour affectueux de ses entreliens, par l'enjouement de son esprit, par
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la bonté qu'il me témoignait» mon vieil oncle avait réussi à me dépouiller de l'enveloppe empesée qui paralysait ma jeunesse; il m'appnt à goûter» malgré les années qui nous séparaient» la douceur des épan* cbements et le charme de Tamitié. Je comprenais, en l'observant, que les fondions les plus austère^ n'excluent pas nécessairement les plus aimable^ qualités de l'àme» et.qu'on peut être un digne ma« gistrat sans donner à sa vie les formes d'un arrêt ou l'allure d'un réquisitoire. Je renaissais» Je respirais ! Le pays était beau ; Je le parcourus en tous sens. Les grands spectacles 4e la nature» l'air vif des monts, le fracas des torrents» le bruit du vent dans les sapinières» le galop du cheval qui m'emportait sur le bord des ravins» enfin le sentiment de mon être affranchi» tout me ravissait» tout me plongeait dans des extases dont le souvenir m'émeut et m'agite encore aujourd'hui. Cependant mon oncle, en vrai sage» arrosait ses plates-bandes ou relisait ses auteurs préférés. Je rentrais; nous dînions; un vieux flacon égayait le dessert» et la soirée se prolongeait devant un feu clair d'automne. Ce n'est pas tout : je passais une partie des nuits à dévorer les
livres dont mon éducation presque monastique avait été sevrée. Je lus ainsi pour la première fois les œuvres de Rousseau : tes Confessions, V Emile, la Nouvelle Héloîse. Je m'enivrai de cette correspondance immortelle; je me passionnai "poMv le grand homme qui, au milieu d'une société sombrant dans la matière, avait sauvé le culte de Dieu, de l'amour et de la nature. C'était la mode alors d'outrager ce génie. A voir comment ont fini quelques-uns de ceux qui insultaient à sa mémoire, sans pitié pour les fautes qu'il avait si durement expiées, on peut se demander comment ils auraient commencé si le sort, au lieu de leur prodiguer ses faveurs, eût livré leur jeunesse aux mêmes hasards que la sienne. Ah! aujourd'hui plus que jamais, je m'intéresse et compatis à toutes les défaillances : j'ai vu les hommes de mon temps, je me connais moi-môme, et je sais trop que l'indulgence est un devoir plutôt qu'une vertu. Je partis un matin pour Chambéry, et je visitai les Charmettes : ce fut moins une visite qu'un pèlerinage. Rien n'était changé, je reconnus tout : la maison étroite et modeste ; au-devant, le jardin en terrasse, la vigne au-dessus; le verger au-dessous;
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\is-à-vis, la châtaigneraie; plus haut, dans la montagne, les prés pour l'entretien du bétail, tout ce qa'il fallait pour un petit ménage champêtre. Je restai là tout un jour, et m'en allai comme j'étais venu, le cerveau rempli de brûlantes images^ le cœur plein d'amour sans objet.
. En rentrant à la Roseraie, je fus frappé tout d'abord du mouvement et de l'animation qui régnaient dans ce domaine que j'avais laissé si paisible. Les serviteurs allaient, venaient; on lavait les voitures, on sablait la terrasse, on taillait les gazons. A l'intérieur, on enlevait les housses, on essuyait les glaces, on frottait les parquets. Mon oncle, l'air radieux, la figure épanouie, multipliait ses ordres, avait l'œil à tout : je ne supposai pas que tout cela se fit à l'intention de fêter mon retour.
— Que se passe-t-il? demandai-je aussitôt après l'avoir embrassé. Vous attendez une tête couronnée, ou tout au moins quelque prince du sang.
— Pas tout à fait, répondit mon oncle avec un modeste sourire où perçait l'orgueil satisfait : j'attends M. de Champbaudier.
A. ce nom trop célèbre dans la magistrature des
premières années de la Restauration, je n'avais pu réprimer un vif mouvement de contrariété,
— M. de Ghampbaudierl... m'écriai-je; ma foil mon cher oncle, je ne vous en fais pas mon compliment.
— Et pourquoi donc cela, mon neveu?
— Vous savez aussi bien q^ue moi,.,
— Je ne sais qu'une chose, répliqua4-il avec vivacité, c'est que M, de Champbaudier est mon président. Je l'attends aujourd'hui môme, il arrive ce soir, il vient passer à la Roseraie la fin des va* cances, et, quoi qu'il te plaise d'en penser, je prétends, je maintiens que c'est pour moi beaucoup d'honneur.
— La fin des vacances, tout le mois d'octobre? demandai-je de plus en plus consterné.
— Oui, mon neveu, oui , tout le mois d'octobre I M. de Champbaudier passera tout le mois d'octobre à la Roseraie, à ma campagne, à la campagne de ton oncle 1
— Mais, disais-je en lui pressant les mains, vous ne voyez donc pas que c'en est fait de la bonne \iq que nous menions tous deux I
— Qu'entends4u par là? H. de Champbaudier est UD homme charmant.
— Charmant!..,
— Le connais-tu?
— Personnellement, non; de réputation, oui.
— Eh bien, tu ne le connais pas, car il n'est personne, en ce monde, qui ne vaille plus ou moins que sa réputation. Tu me feras Tamitié de prendre visà-vis de lui une attitude convenable, celle d'un modeste substitut devant son premier président. Et tâche de lui donner une bonne opinion de toi, car c'est de lui que dépend ton avancement.
Mon oncle avait au plus haut degré le respect des positions officielles; tout homme revêtu de fonctions publiques devenait sacré à ses yeux. Je n'insistai plus, et, d'un pas boudeur, je me retirai dans ma chambre.
Mon jeune ami, il n*est pas de carrière si honorable, si justement honorée, où ne parviennent à se glisser des gens moins honorables qu'elle; il n'est pas d'institution si élevée, qui ne soit exposée à rencontrer parfois d'indignes serviteurs. II y a eu de mauvais rois, de mauvais prêtres, de mauvais juges : heureusement, les institutions sont au-dessus des hommes, nos infirmités ne les atteignent pas. M. de Champbaudier ne rappelait que très-confusément les grandes figures des Mole, des d'Aguesseau et des Lamoignon : c'était un de ces magistrats d'aventure qui poussent tout d'un coup, à de rares époques, comme des ceps vénéneux. De Champbaudier n'était pas son nom. Sous l'Empire, il s'appelait Maugars , l'avocat Maugars, comme on disait
alors à Poitiers, où il passait pour Taigle du barreau et jouissait d'une réputation d'homme habile en affaires : il prouva qu'il la méritait. Après le décret du premier consul qui rouvrait aux émigrés les portes de la France, une bonne famille du Poitou, la famille de Champbaudier, s'était empressée de rentrer. Quelques années plus tard, grâce à l'intelligence, grâce à l'activité de l'avocat Maugars, elle se trouvait réintégrée dans une partie de ses anciens biens. Il ne restait plus à régler que la question des honoraires; les Champbaudier pensaient qu'une de leurs fermes y passerait. Ils étaient prêts à s'exécuter, ne croyant pas pouvoir payer trop cher les serrices de leur avocat, ni trop cher acheter sa discrétion dont ils avaient besoin : le maniement de leurs affaires avait livré à ce galant homme certains secrets qui ne flairaient pas comme baume, et qui intéressaient ITionneur de leur maison. 0 miracle! ô désintéressement sans exemple! Non-seulement M* Maugars ne réclama rien, maïs encore il ne voulut rien recevoir. Vainement M. le baron le supplia d'accepter tout au moins sa tabatière, présent du roi de France pendant son séjour
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àMittau; vainement madame la baronne, en désespoir de cause, lui offrit la bague » enrichie de diamants, qu'elle tenait de la reine Marie-Antoinette. M« Maugars refusa tout; seulement, il demanda la main de mademoiselle de Champbaudier. Et il la demanda si loyalement, avee des allusions si délicates et des insinuations si honnêtes, qu'après une semaine de stupeur, d'angoisses et de réfleiions, on se décida à la lui aecorder : témoignage éclatant de la haute estime qu'une démarche si bien con<duite avait inspirée pour son oaraetère I
Voici comment, quelques années après, il arrivait d'un bond aux fonctions élevées de la magistrature :
Républicain fougueux sous la République, révo* lutionnaire exalté aux plus mauvais jours de la Révolution, M^ Maugars, en toute rencontre, avait affiché sous l'Empire le dévouement le plus prolixe pour les institutions impériales, l'admiration la plus loquace pour le génie de l'empereur : l'Empire était tombé avant qu'un si beau cèle reçût sa récompense. En 4814, après la rentrée des Bour- R)ns, W Maugars s'était retiré sous sa tente. On commençait à s'étonner du silence obstiné où il se
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renfermait : il en sortit par un coup Ce foudre. Un jeune homme, un étudiant en droit, arrêté pour avoir tenu dans un café des propos séditieux, était sur le point de comparaître devant le tribunal correctionnel : affaire sans importance au fond, mais gui avait pris à Poitiers des proportions inattendues, dès qu'on avait su que Tavocat Maugars s'était chargé de la défense. Cette nouvelle avait suffi pour mettre en présence toutes les passions du moment, pour transformer en lutte de partis un incident des plus vulgaires. Le grand jour était venu; pendant que l'élite de l'aristocratie poitevine envahissait sans bruit le prétoire, une foule compacte, ardente, frémissante, se précipitait dans la salie. Les juges^occupaient leurs sièges, l'accusé venait d'être introduit, et l'on cherchait des yeux M^ Maugars, quand tout à coup deux mouvements simultanés, l'un de sur* prise, l'autre de stupeur, éclatèrent dans l'assemblée : M^ Maugars s'avançait gravement vers la barre; sa loque était ornée d'une cocarde blanche à rubans flottants. Il y eut un instant d'émotîoix générale dont les juges ne furent point exempts. L'audience était ouverte, on se tut. L'interrogatoire
ne dura que quelques minutes; le prévenu ne désavouait aucun des propos qu'il avait tenus. Le réquisitoire ne fut pas moins bref; quoique rassuré par la belle cocarde qui étoilait la toque de la défense, le procureur du roi se tenait pourtant sur ses gardes, et, en tacticien habile, il avait ménagé ses meilleures troupes pour les lancer dans la réplique. Evidemment, ce n'était là que les préliminaires de la bataille qui allait s'engager; une impatienice fiévreuse se lisait sur tous les visages. M^ Maugars se leva et prit la parole au milieu d'un silence où l'on sentait palpiter les âmes. M* Maugars fut magnifique I II se surpassa lui-môme et fit bien voir, en cette occasion, que Téloquence n'est jamais rebelle aux nobles causes, aux convictions sincères. Après quelques phrases embarrassées, pleines de modestie et d'humilité, il abandonna vaillamment son client, ou, pour mieux dire, il le noya dans la glorification du trône de Saint Louis, miraculeusement restauré. S'élevant peu à peu au ton du dithyrambe, il exalta les desseins de la Providence, et, dans un langage fertile en métaphores, émaillé de lis et planté d'oliviers, il salu i.