TIN DÉBUT
Iç retour des princes magnanimes, rendus à Tamour de la France. Interprète fidèle des sentiments de la patrie, il aurait cru manquer à ses devoirs s'il eût oublié les armées étrangères : il leur adressa un compliment des mieux tournés, où respirait la gratitude la plus touchante, mêlée à la plus exquise courtoisie. Enfin, il sut trouver des accents dignes de Tacite et de Juvénal pour flétrir le règne de l'usurpateur; il le passa par les verges d'une courageuse invective, et termina tout par un parallèle éblouissant, oùj rapprochés de Togre de Corse, Tibère et Attila n'étaient plus que de petits saints.
Cela ne dura guère que trois petites heures, et tel était rébahissement de l'auditoire, que M** Maugars put aller ainsi jusqu'au bout, tout d'une traite, sans être interrompu. Quand il eut achevé, une bordée de sifflets partit du fond de la salle ; quelques paroles sévères du président rétablirent aussitôt l'ordre et le silence dans le sanctuaire de la justice.
Le procureur du roi se leva et dit :
— Messieurs, après l'éloquente plaidoirie que vous venez d'entendre, l'accusation n'a plus qu'une tâche à remplir. Si la loi est inflexible, il n'est pas
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interdit pourtant aux magistrats d'en adoucir parfois les rigueurs : le prévenu est jeune encore > j'invoque en sa faveur l'indulgence du tribunal.
— Préyenu, levez-vous, dit le président. Avezvous quelque chose à ^jouter à votre défense?
— Rien, monsieur le président, répondit le jeune étudiant; je remercie M. le procureur du roi, et je pardonne à mon avocat.
Belles paroles, qui furent couronnées par deux mois de prison!
Ainsi finit cette séance judiciaire, restée célèbre dans les annales du Poitou. M*" Maugal^s, modeste autant que digne, tenta, mais vainement, de se dérober à l'ovation qui l'attendait à sa sortie; il dut, bon gré mal gré, retourner chez lui &*la façon des triomphateurs romains montant au Capitole : un long cortège de huées l'accompagna jusqu'à sa porte.
A six semaines de là, tout au plus, M. Mangars de Champbaudier recevait sa nomination d'avocat général près la cour de Bordeaux.
Eliminé pendant les Gent-Jours, procureur général en iSio, M. de Champbaudier avait été, dans le
Midi, un des instruments de réaction les plus violents et les plus acharnés. Malheureusement, un organe plus délicat chez lui que la conscience , le larynx, déjà très-compromis, trahissait l'ardeur de son zèle, et, à Tépoque dont je vous parle, il venait d'être nommé président de cour à Grenoble , où les passions mal apaisées lui permettraient de montrer sous un jour nouveau son indépendance et sa haute impartialité. En 1814, il avait obtenu d'ajouter à son nom celui de sa femme; en 1815, Mau-gars avait disparu, il ne restait que Champbaudier. Tel était l'hôte que mon oncle attendait. Quoique mon opinion sur lui fût moins arrêtée, moins assise qu'elle ne devait l'être plus tard, cependant j'en savais' assez pour que la perspective d'un mois à passer dans son intimité ne me causât qu'un plaisir modéré. Si l'histoire de son mariage flottait encore dans Tombre du doute, le scandale de son élévation s'était accompli au grand jour. J'avais ressenti violemment nos désastres, je restais fidèle au culte dei'empereur, et l'homme qui, dans tous ses réquisitoires, avait outragé la gloire, le génie, le malheur, m'inspirait une répulsion que je ne
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cherchais point à combattre. U faut le dire aussi, dans les dispositions de cœur et d'esprit où je me trouvais, la présence d'un tiers, quel qu'il fût, ne pouvait que m'étre importune. Adieu la liberté dont je jouissais, et mes courses dans la montagne I adieu les entretiens, les repas familiers en téte-àtête avec mon bon oncle I C'en était fini pour moi des fêtes de la solitude et de celles de l'intimité : l'arrivée d'un étranger allait tout perdre, tout gâter. Le triste retour, hélas! et que je me sentais loin des Gharmettes I
Je faisais ces réflexions accoudé sur l'appui de ma fenêtre ouverte, quand mon oncle, qui traversait la terrasse d'un air de plus en plus affairé, me jeta ces mots en passant :
— T'ai-je dit que madame de Champbaudier accompagne son mari? Tâche d'être aimable, et fais en sorte qu'elle ne s'ennuie pas trop à la Roseraie : c'est toi que cela regarde, mon cher Paul.
Ce fut comme un coup de vent qui disperse les nuées et balaye en un instant le ciel : tout s'éclaira, tout changea de face. Je ne connaissais pas madame de Champbaudier; mais je savais qu'elle était jeune
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encore» on la disait jolie. Je passai le reste de la journée dans les enchantements de l'attente. Le mari s'était évanoui, comme une apparition nocturne aux premières clartés de l'aube; je ne songeais plus qu'à la femme. Je cherchais à deviner ses goûts, son caractère, les lignes de sa figure, l'impression qu'elle ferait sur moi, celle que je ferais sur elle. Je la parais complaisamment de toutes les perfections; il ne m'en coûtait rien, je ne lui en épargnai aucune. Par moments, la pensée que nous allions vivre de la même vie, sous le môme toit, s'offrait à mon esprit en confuses images qui ne laissaient pas de me troubler un peu. Je veillai aux apprôts de son installation; je visitai la chambre où elle devait habiter. J'aurais voulu pouvoir y réunir toutes les élégances; j'y portai les livres et les fleurs que je supposais qu'elle aimait. A mon tour, j'allais, je venais, je donnais des ordres, je les exécutais moi*méme, et mon oncle de s'écrier dans le ravissement de son âme :
— A la bonne heure! bravo, mon cher Paul! C'est un homme délicieux « te dis-jel Tu reviendras de tes préventions.
Elle arriva, je la vis enfin : tout ce que J'avais imaginé, rêvé, pâlit et s'effaça devant elle. Mon jeune ami, elle était charmante 1 La peinture nous a transmis deux types bien distincts de présidentes des anciens parlements : les unes, vieilles, maigres et sèches , le nez barbouillé de tabac, l'air revéche et maussade comme un dossier de procureur; les autres, éblouissantes de gr&ce et de Jeunesse dans leurs atours un peu sévères, et cachant à demi une belle main blanche sous les longues soies de Tépagneul qui dort en boule sur leurs genoux. C'est parmi ces dernières qu'il eût fallu chercher le por* trait de madame de Ghampbaudier. Je la vois encore, petite, un peu grasse, d'une beauté moins idéale que je ne me Tétais représentée, mais si fine
pourtant, et si animée, si vivante I Des cheveux blonds à profusion, des yeux bleus les plus jolis du monde, une bouche fraîche et souriante, des pieds, des mains d'enfant, et la blancheur du lait. Son caractère ne répondait pas plus que sa personne à l'idée que je m'en étais faite. A. peine arrivée, elle s'emparait de la Roseraie, elle y régnait, elle en devenait l'âme. Gaie, familière, remuante, gazouillante, elle était partout à la fois, elle eût jeté la vie dans un cloître ou dans un désert. Certes, ce n'était pas ainsi que je me figurais l'héritière des Champbaudier, livrée en holocauste à l'honneur de sa famille.. Quant à M. le président, il était tout sucre et tout miel. Esprit souple, enlaçant, langue dorée et bien pendue, quelque chose de c&Iiû dans la voix et de félin dans les manières, il paraissait avoir de cinquante à cinquante-cinq ans, et jouissait du privilège qu'ont généralement les hommes à cet âge, de n'être ni beaux ni laids. Je m'étais promis de me tenir sur la réserve et de répondre à ses avances par une altitude pleine de dignité; mais, dès l'abord, il m'entretint en si bons termes du tajent oratoire v dont j'avais fait preuve âmes débuts, que je me de-
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maadai si décidément il n'y avait pas bien de TcxagératioD ulans les bruits qui couraient sur son compte. Mon oncle ne se sentait pas d'aise, la jolie présidente ne rêvait que parties et fêtes, ce bon M. de Ghampbaudier se prêtait à tous nos projets, et, quoique septembre touchât à sa fin, la saison resplendissante promettait des jours enchantés.
Jours heureux, je vous ai payés cher I mais votre souvenir m'est doux, premiers jours de bonheur qu'il me fut donné de connaître I Elle n'avait rien de mes goûts ni de mes idées, et certes, la fortune ne pouvait pas jeter sur mon chemin une créature qui ressemblât moins à l'héroïne de mes songes. Le mouvement était sa vie; figurez-vous un tourbillon de grâces, d'enjouement, de frivolité ! Avide de distractions, l'appréhension seule de l'ennui la glaçait d'effroi ; heureusement, elle ne se souvenait plus le soir de ses impressions du malin, ce qui lui permettait de recommencer le lendemain ce qu'elle avait fait la veille, et d'y prendre un plaisir nouveau. Plus je l'observais, moins je croyais à l'histoire de son mariage, et je l'aurais tenue pour complètement fausse, si je n'eusse remarqué, dans son attitude
vis-à-vis de son mari, une indépendance d'allures, je ne sais quoi de sec et de hautain^ où se trahissaient l'orgueil et le ressentiment de la race. Telle qu'elle était» je l'aimai. Toi^t était prêt en moi depuis longtemps pour une explosion : elle fut Tétin*celle légère qui embrasa mon cœur et mes sens«
Le pays pot'était devenu familier: c'est à moi qu'appartenait le soin de diriger le^ excursions qui remplissaient toutes nos journées. Dos que le soleil avait dissipé la brume, nous partions, Les belles matinées! Qu'elle était jolie 4vec son corsage, sa jupe d'^mazpne, son chapeau de feutre et ses cheveux au vent! M. de Champbaudier avait tout à fait bon air sur sa pacifique monture» et la figure réjouie de mon oncle égayait doucement le paysage. On commençait par chevaucher en caravane; bientôt un temps ^e galop nous séparait de nos compagnons, et le plus souvent je me trouvais seul auprès d'elle, La course l'enivrait ; parfois le sentier se res* serrait telleinent, que son voile vert n^e fouettait le visage, et je ]|Uvais le souffle de ses lèvres, aussi pur que la brise des monts. De loin en loin, elle «'arrêtait pour écouter le torrent qui grQodait sous
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nos pieds ou pour contempler les eimes qui se dressaient au-dessus de nos tètes; elle demeurait un instant pensive ; puis, au moment oh on aurait pu croire qu'une émotion sérieuse allait s'emparer d'elle, elle s'y dérobait brusquement, et nous repartions au galop des cbevauz. Çà et là, nous mettions pied à terre; je la sentais à mon bras, vive comme une mésange et toujours prête à s'envoler. Nous causions ; son frais babil ef&euraittous les sujets et me semblait plus éloquent que les épltres de Julie à Saint-Preux. Tout en jasant, elle cueillait, le long des rampes, les fleurs, les herbes odorantes, dernière parure de l'automne ; elle devait les garder en souvenir de ces beaux sites, en souvenir aussi de nos entretiens : une minute après, elle les jetait à l'eau du gouffire et s'amusait à les suivre des yeux, emportées par le courant Découvrait-elle une ma* sure au fond du ravin, une baraque au flanc de la montagne, c'est là qu'elle aurait voulu vivre : et nous voilà en pleine idylle qu'elle interrompait tout à coup pour parler des bals du prochain hiver, de ses toilettes et de ses chiffons. Et moi, je ne pouvais me rassasier de sa vue ; tout ce qu'elle disait