CHAPITRE IV
Le docteur consterné laissa tomber la bride sur le cou de Colette ; deux larmes, deux grosses larmes, montèrent de son cœur à ses yeux, et roulèrent silencieusement sur ses joues. Il entrevit de grands malheurs, son âme frissonna douloureusement sous le pressentiment de sa destinée.
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On a pu se convaincre que M. Riquemont n*aimait pas le docteur Herbeau. On se rappelle qu'il nourrissail contre lui une humeur jalouse qu'il n'expliquait pas, mais qui pouvait d'un jour à l'autre prendre des formes plus nettes et plus arrêtées. Malgré son mépris de toute noble science, malgré le dédain qu'il affectait pour la distinction des manières et l'élégance du langage, il se confessait néanmoins à lui-même la supériorité d'Aristide, et lorsque celuici débitait ses phrases fleuries, le châtelain, tout en le raillant, éprouvait vis-à-vis de sa femme un sentiment d'humiliation inavouée, mais réelle. Par une inexplicable bizarrerie du cœur humain^ M. Riquemont, qui eût peut-être pardonné cette supériorité chez un jeune homme, s'indignait de la rencontrer chez le vieux docteur, et de voir que ce bonhomme s'avisât d'être aimable et trouvât le secret de plaire, quand lui, M. Riquemont, n'avait plus que le dond'ennuyer. Il s'apercevait qu'Aristide amusait Louise, qu'elle avait plaisir à le voir, qu'il était une distraction pour elle; c'était là surtout ce qui l'exaspérait etle rendait furieux. On sait s'il s'en vengeait, et comment! Malheureusement, ainsi que je l'ai dit plus haut, il étaitun terrain sur lequel le rustre ne pouvait atteindre sa victime, et lorsque M. Herbeau se retranchait dignement dans sa science de docteur, force était bien au campagnard de se retirer et de lui laisser le champ libre ; il s'en affligeait d'autant plus qu'il soupçonnait fort Aristide de n'être pas beaucoup plus solide sur ce terrain que sur beaucoup d'autres. H avait été tenté plus d'une fois d'appeler un médecin
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de Limoges et de le mettre aux prises avec celui de Saint-Léonard ; mais il avait toujours reculé devant les frais qu'aurait entraînés un pareil tournoi. D'ailleurs qu'en serait-il résulté? Aristide convaincu d'ignorance, il eût fallu confier la santé de Louise au vainqueur; Dieu sait ce qu'auraient coûté les visites I Mais un jour, ayant appris qu'un nouveau docteur était venu s'établir à Saint-Léonard, il résolut aussitôt de les appeler tous deux en consultation auprès de sa femme. L'occasion d'humilier Aristide à bon compte était trop belle pour qu'il la laissât échapper. Nous devons dire aussi qu'il commençait à s'irriter singulièrement de l'état de langueur de Louise, qu'il était las de la voir souffrir, fatigué, alarmé peut-être, et qu'enfin sa conscience troublée entrait bien pour quelque chose dans cet appel aux lumières réunies du jeune et du vieux médecin. Louise s'était efforcée d'en dissuader M. Riquemont ; elle comprenait vaguement que la médecine n'avait rien à faire auprès d'elle, elle craignait surtout de blesser la susceptibilité de son vieil ami; mais M. Riquemont, voyant que sa femme répugnait à ce concours de la science, ne l'avait que plus énergiquement sollicité. On en connaît les résultats, si glorieux pour M. IJerbeau. On n'a point oublié la gaieté perfide du châtelain, quelques heures avant la consultalion, alors qu'il espérait assister à la défaite d'Aristide, ni son désappointement, ni de quelle façon brutale il leva la séance et coupa court à l'éloquente dissertation du docteur. Plût à Dieu que celui-ci se fût tenu à ce premier Uiomphe I C'était bien assez