‹ Un début dans la magistrature (volume 3)Chapitre 45 sur 89 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

jeune homme qui avait su vous plaire, vient d'être enlevé prématurément à la science et à ses amis : M. Savenay n'est plus.

— Il n'est plus ! s'écria M. Riquemont.

— Il n'est plus I répéta le docteur Herbeau. Le jour de ce fatal orage, on a vu, dans la matinée, ce jeune imprudent sortir à cheval de la ville ; on ne Ta pas vu revenir, et ce matin nous avons reçu la nouvelle que son cadavre a été retrouvé dans la Vienne, près du moulin de Champ fleuri.

— Vous avez la chance. Monsieur^ dit le châtelain : les dieux sont pour vous.

— Monsieur, veuillez croire à la sincérité de mes regrets, s'empressa de répondre Aristide.

— Ces regrets vous honorent, je m'y associe de grand cœur. C'était un brave jeune homme que j'aimais beaucoup. Je n'oublierai jamais le déjeuner que j'ai fait chez lui : il traitait bien, son vin était meilleur que le vôtre ; mais enfin. Monsieur, c'était pour vous un rival, un rival dangereux, j'ose le dire.

— Je n'ai jamais souhaité la mort de personne I s'écria le docteur Herbeau.

—- Sans doute ; il ne faut pas pourtant être ingrat envers le ciel lorsqu'il veut bien se charger lui -môme du soin de nos intérêts. Vous ne vous êtes pas dissimulé^ n'est-ce pas? que l'établissement de M. Savenay en ce pays vous était on ne peut plus préjudiciable. n ne s'agissait, croyez-moi bien, que de la ruine de votre maison.

— Monsieur...

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•—* Je mets de côté la question de mérite ; jefkis plus, j'admets, avec vous, votre supériorité : vous n'en étiez pas moins perdu, Monsieur. Rappelezvous l'histoire de ce jeune médecin de Montpellier que vous m'avez racontée vous-même, ici dans cette allée, le jour delà consultation. Savenay était jeune et beau, vous n'auriez pas tenu longtemps contre ces deux avantages. Comptez plutôt les défections que vous avez essuyées en moins d'un mois. Je ne nommerai que madame d'Olibès, il en est vingt autres que je pourrais citer. Je ne vous cacherai pas que ce jeune homme plaisait singulièrement à ma femme.

— Quoiqu'il en soit. Monsieur, répliqua le docteur Herbeau, je déplorerai toujours le coup affreux qui vient de le frapper.

~Qui vous parle, Monsieur, de vous enréjouir?Je dis seulement que la vie du docteur Savenay étaitia mort du docteur Herbeau.

-^ Il est bien vrai, dit Aristide en soupirant, que ce malheureux jeune homme était l'espoir de mes ennemis. Plût à Dieu qu'il vécût encore ! ce n'est pas ainsi que je devais triompher de leur orgueil.

— Oui, sans doute, reprit M. Riquemont, plût à Dieu qu'il vécût encore l Je l'aimais, moi ; il buvait sec. Mais avez-vous songé. Monsieur, à la destinée que ce jeune homme préparait à Céleçtin ? car vous êtes père, Monsieur, vous avez un fila. Vous n'ôtes pas de ces gens qui peuvent jeter^aiement leur bonnet par-dessus les moulins, eu s'écriant : Après moi la fin du monde ! Que serait devenu Célestin ?

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«*I1 est certain, dit le docteur Herbeau, que cet infortuné jeune homme avait compromis l^avenir de mon cher enfant.

— N'en doutez pas : Savena; vivant, Gélestin n'aurait pu recueillir lefruit des labeurs de son père. Tenez, papa Herbeau, nous sommes souvent en contradiction l'un avec l'autre. Nous n'avons pas les mômes opinions politiques ; vous êtes vif, emporté, ^ même un peu colère. De là des discussions qui dégénèrent aussitôt en disputes. Mais au fond, papa, nous nous aimons ; vous avez beau dire et beau &ire, vous êtes un brave homme : votre famille m'inté* resse. J'ai toujours eu'de la sympathie pourmadame Herbeau, et je sens Ik quelque chose pour ce jeune Gélestin. Eh bien, franchement entre nous, il ne faut pas trop murmurer de ce qui arrive.

— Ah ! Monsieur, c'est un grand malheur, c'est . une perte irréparable.

— Que voulez-vous ? nous n'y pouvons rien, et la Providence ne nous a pas consultés. Nous pleurerions toutes les larmes de notre corps, nous nous frapperions la poitrine à coups de poing, nous nous couvririons la tôte de cendres, quetout cela ne changerait rien à l'affaire. D'ailleurs, ce pauvre garçon, je ne le connaissais pas, moi : c'est vous qui me l'avez amené.

— Je ne le connaissais pas davantage, reprit le docteur Herbeau ; je l'ai vu chez votis pour la première et dernière fois.

— Vous était-il ami ?

-— Pas le moins du monde»

IIS LE DOCTCUR HBilBBAU.

— Parent ?

— A Dieu ne plaise !

— Eh bien ! donc, pourquoi se désoler? Si nous pleurons les indifférents, que ferons-nous pour nos morts ? Je tous l'ai dit, vous avez la chance, le ciel vous protège. Et puis, voyons, sérieusement, est-ce pour la science une si grande perte?

— Je n'ai vu qu'une fois ce jeune homme, dit le docteur, je n'oserais décider...

— Osez, Monsieur, osez : indulgence pour les vivants, mais justice aux morts. H me faisait l'effet, à moi, de mieux s'entendre à la culture des melons qu'à la guérison des malades, et dévider plus volontiers un verre de vin de Bordeaux qa*une question scientifique.

— n faut bien avouer que sa conversation était quelque peu frivole.

— L'avez-vous observé pendant la consultation ? Je suis obligé d'en convenir, vous l'avez roulé, papa.

— Entre nous, dit Aristide en souriant, je crois qu'il n'était pas très*fort.

— Je crois, moi, que c'était une ganache, dit M. Riquemont enfonçant résolument ses mains dans ses poches.

— Vous pourriez bien ne pas vous tromper, s'écria le docteur en riant.

— C'eût été un fléau pour le pays.

— Il aurait fait beaucoup de mal.

— Et savez-vous, docteur, qiî'il était plein de morpie et d'insolence? Vous n'ignorez pas comment je Tai i-eçu, quelles avances je lui ai faîtes, le dréte

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est mort sans nous avoir rendu sa visite de digestion !

— A vrai dire, c'était un jeune homme assez mal élevé : peu de tenue, point de manières, un laisser aller incroyable 1

; — Un beau fils I - — Un faiseur d'embarras !

— Tranchons le mot, c'était un faquin.

— Ma foi I Monsieur, dit le docteur, ce n'était pas grand'chose de bon.

— £t d'où venait-il ? Je vous le demande. Sa famHle, ses amis, ses antécédents ? Ni vu ni connu^Il s'appelait Henri Savenay : qu'est-ce que cela, je vous prie ? Qui connaît les Savenay ? où les Savenay perchent-ils ? Riquemont, Herbeau, voilà des noms, à la bonne heure I Mais Henri Savenay I.. ne pensezvous pas que ce devait être quelque enfant trouvé ?

— Tout est possible, répondit le docteur.

— Tenez, papa, voulez-vous que je vous parle à cœur ouvert? Voulez-vous que je vous dise toute mon opinion ?

— Monsieur, vous me ferez plaisir.

— £h bien I.., dit M. Riquemont à voix basse, en se penchant à l'oreille du docteur.

Il s'interrompit et regarda autour de lui pour s'as* iturer qu'on ne pouvait l'entendre.

— £h bien ? demanda le docteur effaré.

— Ëh bien, Monsieur^mon opinion est que c'était un espion du gouvernement.

— Je crois, Monsieur, que vous allez trop - loin, s'écria le docteur Herbeau ; nous devons respecter les mof^^ne^ point accuser qui ne peut se défendre,

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— Je soutiens, répliqua M^ Riquemont» que ce jeune homme n^était pas plus médecin que vous et moi. Est-il naturel qu'un botnme libre vienne exercer une profession indépendante daîis un pays où il ne connaît personne, où personne ne le connaît? Comment expliquez-vous qu'ayant à choisir dans les quatre-vingt-^six départements, il lui mis précisément le doigt sur Saint-Léonard ? Voilà longtemps, Monsieur, que les opinionsavancéeti de Saint-Léonard inquiètent le pouvoir ; le pouvoir, sachee*-]e bien, a les yeux sur Saint-Léonard ; je pense^ moi, que ce Savenay était un envoyé du pouvoir.

— ' Au fkit, on aurait vu des choses plus étonnantes que celle-là, dit Aristide en hochant la fête.

— Vous voyez donc bien, monsieur, que la mort de cet homme n'est pas un si grand malheur que vous le prétendiez d'abord ; je veux que ce soir, à dîner, nous vidions ensemble un vieux flacon, en signe de réjouissance.

A ces mots, comme ils venaient de monter les marches du perron, M. Riqueniont ouvrit la porte du salon et poussa en avant le docteur Herbeau, qui aperçut Louise et Savenay assis IMu près de Tautre et causant.

Peut-être n'a-t-on pas oublié l'effet que produisît, un soir, sur le docteur Herbeau la carte du docteur Savenay. Certes, ce fut pour Aristide un rude moment à passer : Jeannette a raconté souvent qu'elle n'avait pas vu deux fols son maître dans un état pareil. Eh bien, la terreur qu'alors il éprouva, terreur bien légitime, bien cruellement justifiée, puis-

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que c'est à partir de cette heure fatale que Tastre de» Herbeau pâlit et déclina, fut une frayeur d'enfant» comparée à celle qu'il ressentit ea apercevant son riyal assis auprès de Louise, dans le salon du château de Riquemont. Le diable en personne Teût frappé de iDoins d'épouvante. Son chapeau et sa cravache échappèrent de ses mains défaillantes, il demeura debout, immobile, les pieds vissés, rivés, scellés au parquet. M. Riquemont se tenait derrière lui, les bras croisés, souriant d'un sourire satanique. Louise et Saveuay s'étaient levés et regardaient d'un air. étonné.

*- La chose est facile à dire, s'écria enfin M. Riquemont. Docteur Savenay, on vous croit mort k Saint-Léonard, M. Herbeau me racontait, en venant, qu'on a repêché vûtre cadavre dans la Vienne, près du moulin de Ghampfleuri. Le brave homme pleurait en me faisant ce récit lamentable ; et moi, je n'avais garde de le détromper, tant je jouissais de ces larmes qui vous honoraient tous deux. En vous apercevant, plein de vie et de santé, dans ce salon, près de ma femme, la surprise, la joie, le saisissement... Allons I papa, ne vous gônez pas, lâchez la bride à vos transports , jetez-vous dans les bras de votre confrère.

En parlant ainsi, il le poussait vers Savenay, qui, fort embarrassé lui-même, ne savait quelle conte« nance faire.

— Oui, balbutia le docteur Herbeau qui se sentait mourir de jalousie, de stupeur et de honte, oui^ la surprise, la joie, le saisissement... Je vous croyais

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mort... Souffrez, jeune homme, que je vous embrasse.

— Ce tableau m'attendrit jusqu'aux larmes, s'écria M. Riquemont. Ah ! docteur Savenay, vous pouvez vous flatter d'avoir un ami dans papa Herbeair. Embrassez-vous encore, car je ne sais rien de plus beau ni de plus touchant que deux médecins qui s'embrassent. Jeune homme, si vous aviez entendu, comme moi, l'oraison funèbre que M. Herbeau a prononcée sur votre cadavre, le cantique de louanges et de regrets qu'il a chanté en voH^ honneur, vous seriez satisfait, j'ose Taffirmer.

M. Herbeau eût été plus à l'aise dans un buisson d'épines ou dans un nid de serpents.

— Non, docteur Savenay, poursuivit le féroce ch4telain, non, vous ne sauriez croire quel ami vous avez là 1 Papa Herbeau n'aurait pas pleuré autrement son fils Célestin. Gomme je cherchais, pour l'éprouver, à déprécier votre mérite et votre caractère, essayant, par des insinuations perfides, de l'amener à reconnaître que votre mort était pour lui une bénédiction du ciel, croiriez-vous que ce patriarche a levé sa cravache et déclaré qu'il m'en frapperait plutôt que de me laisser parler de la sorte ? Papa, je n'y tiens plus, ajouta-t-il en ouvrant les bras, souffrez qu'à mon tour je vous embrasse. Je veux que nous dînions ensemble pourfôter dignement ce beau jour.

M. Herbeau tenta à plusieurs reprises, mais toujours en vain, de détourner les persécutions du bourreau. Celui-ci ne se lassa point de harceler sa victime. Confus et jaloux, t^lessé à la fois dans son

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amour et dans son amour-propre, honteux de s'être laissé prendre au piège, aiguillonné sans relâche par le rustre qui s'acharnait à lui comme un taon, Aristide finit par arriver à un état d'exaspération difficile à décrire. La meilleure crème s'aigrit. On a vu des moutons devenir enragés. Le cerf aux abois se retourne contre les chiens qui le poursuivent, et succombe rarement sans en avoir éventré deux ou trois. Poussé à bout, le docteur Herbeau jura de se venger : madame Riquemont, qu'avait si longtemps res«pectée son amour, fut l'holocauste promis à sa vengeance.

— C'est toi, Riquemont, qui l'as voulu ! s'écriat-il dans son cœur, en serrant ses poings avec rage.

M. Herbeau s'excusa de ne pouvoir diner au château ; et, profitant d'un instant où M. Riquemont causait avec M. Savenay, qui se préparait, lui aussi, à prendre congé de ses hôtes, il s'approcha de la jeune femme.

— Louise, lui dit-il à voix basse et d'un ton déterminé, il faut que je vous voie sans témoins, non pas au château^ où nous pourrions être surpris, mais aux environs. Fixez vous-même le jour, l'heure et le lieu.

— Mais, cher docteur, répondit Louise en riant, c'est un rendez-vous que vous me demandez ?

— Oui, Louise, c'est un rendez-vous que je vous demande, répliqua M. Herbeau de l'air le plus sérieux du monde.

Et comme madame Riquemont réfléchissait et ne répondait pas :

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— Louise» jusqu'à ce jour je ne tous ai rieu demandé, dit Aristide d'un ton de reproche*

— « Mon Dieu I rien de plus simple, dit enfin ma* dame Riquemont, tout étonnée d'avoir pu hésiter un instant à satisfaire la fantaisie de cet excellent homme; si ma santé le permet^ j'irai jeudi procliain, dans raprès-midi, visiter mes pauvres de Saint*Herblain. Venes à la métairie entre quatre et cinq heures : j'y serai.

— Jeudi prochain, de quatre.à cinq heures, à Is métairie de Saint-Herblain, répéta le docteur d'un air mystérieux.

— Est-ce entendutdit Louise.

— C'est entendu, répondit le docteur flerbeau. Un sourire indéfinissable passa sur ses lèvres,

et l'âme de don Juan rayonna Un instant sur ce pacifique visage.

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