‹ Un début dans la magistrature (volume 3)Chapitre 44 sur 89 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

II faut que j'aille aujourd'hui à la foire de Pouligny. Vous tiendrez compagnie à ma femme. Cette petite s*ennuie quand elle est seule. N'est-ce pas, Louison, ajouta>t-il en lui pinçant la joue, que tu t'ennuies quand tu n'as pas ton petit Riquemont?

— Mais, mon ami, dit Louise, qui s'effrayait instinctivement à l'idée de demeurer seule avec ce jeune homme, ne sauriez-vous vous dispenser de vous absenter aujourd'hui? Je crains que monsieur ne s'ennuie.

— Me dispenser d'aller à la foire de Pouligny! s*écria M. Riquemont ; la plus belle foire de chevaux du département!... Le docteur ne s'ennuiera pas avec toi : pas vrai, docteur? Manquer la foire de Pouligny 1 c'est comme si Monsieur le curé manquait la messe le dimanche.

£n disant cela, il s'attachait autour du corps une ceinture de cuir garnie de gros écus sonnants, passait sur son habit une blouse bleue à passements rouges, et s'armait d'un gros bâton ferré qu'il portait aux foires en guise de cravache. Son cheval de bataille l'attendait sur la terrasse : il serra la main de Savenay, et partit en promettant de revenir le soir.

Ce fut encore un heureux jour. Louise emmena Savenay visiter avec elle les métairies voisines qui avaient le plus souffert de l'orage. Faibles tous deux et souffrants, ils marchaient d'un pas lent, non sans des haltes fréquentes le long des sentiers couverts. Ils purent s'assurer par eux-mêmes des dégâts causés par la foudre etia grêle. M. Riquemontn'a-

i4S LK DOCTfiCIL HARBBAD.

vait rien exagéré. Us aperçureat au loin la ferme de Gros-Bois qui n'était plus qu'un monceau de ruines. Louise^ sur son passage, essuya plus d'une larme, fit renaître Tespoir dans plus d'un cœur découragé. Elle était bonne pour ses paysans, et tous l'aimaient. Tous semblèrent beureux de la voir au bri^s de ce beau jeune bomme qui l'accompagnait : les petits enfants de Saint*Herbla^i lui demandèrent, en la tirant par sa robe, si elle avait changé de mari. La journée se passa ainsi, çà et là, sous les toits de cbaume. Us partagèrent gaiement le repas rustique et émiettèrent le pain bis (lans le lait fumant. Savenay se prêtait à tous ces enfantillages avec une grâce dont sa gravité naturelle relevait singulièrement le prix. }1 y avait un mariage au Coudray : Louise et Henri restèrent quelques instants à voir danser la noce dans une grange. Us attei\dirent pour retourner au cb&teau que le soleil eût amorti l'ardeur de ses rayons. Us revinrent, causant des misères qu'ils avaient soulagées, admirant les jeux de la lumière dans le feuillage et sur les coteaux, comparant les sij^es de la Vienne avec les aspects de la Creuse, s'entre tenant des livres aimés, des -poètes préiérés, mêlant ainsi dans une conversation sans fin leur cœur, leur esprit et leur âme. Louise s'enivrait, sans crainte, d'un plaisir tout nouveau pour elle. Comment se serait-elle défiée du charme de ces chastes entretiens! Elle ne savait rien de l'amour; jamais une pensée mauvaise n'avait terni la piireté de sa jeunesse. Elle ignorait, voici quelques jours à peine, 60US queUe influeace s'effeuillait la couronne de son

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printemps , et maintenant elle s'épanouissait aux rayons Tiviflants, sans savoir ni se demander d'où luiyenaient la chaleur et la vie.

Leur retour ne précéda que de quelques minutes celui de M. Riquemont. Le châtelain revint en belle humenr. 11 avait fait des affaires d'or; et, comme ces sortes d'âf&ires ne se traitent pas sans de copieuses libations, M. Riquemont était à peu près ivre. A peine arrivé, il demanda sofi lit, but un verre d'absinthe et alla se coucher. Ce fetour de son mari ramena Louise au sentiment de la réalité et termina assez prosaïquement dette poétique journée. Pour la première fois elle cothprit nettemetit quel homme c'était là et combien était lourde la chaîne qu'elle portait. Elle tomba dans une tristesse que Savenay n'essaya pas de dissiper. Tous deux restèrent silencieux le reste de la soirée. Près de se retirer, il arrêta sur Louise un regard où se peignait une sympathie douloureuse ; par un brusque mouvement, elle lui tendit la main sans rien dire : il la pressa gravement et sortit.

Le lendemain était jour de visite du docteur Herbeau. Sur le coup de midi, Colette trottinait dand l'allée de parc, où M. Riquemont se promenait de» puis une heure. Aussitôt qu'il l'aperçut, Aristide mit pied à terre et salua le châtelain, qui lui rendit poliment son salut. Colette, la bride sur le col, gagna l'écurie d'un pas guilleret.

— Votre jument boite, dit M. Riquemont

— Je le sais, Monsieur, répondit le docteur en soupirante

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Il le savait depuis quelque vingt ans.

— C'est dommage, ajouta M. Riquemont, car c'est une jolie bote.

— Monsieur» dit le docteur, nous n'avons pas sujet de rire. Un grand malheur vient de frapper la ville de Saint-Léonard, nous sommes tous plongés dans une consternation que vous partagerez sans doute.

— Pardieu I Monsieur, s'écria M. Riquemont, j'ai bien le temps de m'intéresser auxmalheurs de Saint- Léonard 1 Savez-vous ce qui m*arrive?Ma ferme de Gros-Bois est écroulée ; j'ai trois bœufs écrasés, deux granges brûlées, trois chevaux sur le flanc. Par-dessus le marché, ma femme est malade depuis deux ans, et vous êtes son médecin. Que Saint-Léonard s'arrange I S'il s'agit de souscription, merci ; jç ne donnerai pas un rouge liard. Je me suis ruiné pour les Grecs.

— Monsieur, dit le docteur, nous avons tous souffert de* cet affreux orage, moi-môme j'ai vu mon kiosque emporté par un coup de vent et précipité dans la Vienne. Le tonnerre s^est introduit dans mon salon par la cheminée de la cuisine et s'est échappé par la fenêtre, après avoir saccagé ma vaisselle et tordu indignement tous les instruments de ma trousse. Jour funeste! Plût à Dieu que nous n'eussions pas de plus grand désastre à déplorer I

— Ah, çàl Monsieur, où voulez-vous en venir? s'écria M. Riquemont avec impatience. MadâmeHe^ beau est-elle morte?

— M. Savenay, ce grand médecin, cet aimable

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