CHAPITRE VIL
Décidément^ M. Riquemont était jaloux. A partir du jour où il avait surpris le docteur Herbeau aux genoux de Louise, lui baisant les doigts et la comparant à Vénus, c'avait été chez lui une idée fixe que le docteur Herbeau faisait la cour à Louison. Les gens que les idées visitent rarement se jettent avec avidité sur celles que le hasard leur présente; ils s'y attachent, s'y cramponnent, et s'en dessaisissent difficilement. M. Riquemont avait d'autant mieux accueilli celle-là, qu'elle rôdait depuis longtemps autour de son cœur, et qu'il était déjà, à son insu, familiarisé avec elle. Il avait commencé par en rire; mais ses soupçons, à peine éveillés, s'étaient presque aussitôt changés en certitude. Une fois sur la piste, le fin renard s'était tenu en observation, ne perdant pas de vue Aristide, épiant ses moindres gestes, corn-
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mentant ses lapiodres paroles, toujours présent à ses visites; et, bien que de son c6lé le docteur se tînt prudemment sur «fis^rdes, chaque visite avait illuminé d'un nouveau trait de lumière l'esprit clair* voyant du rusé châtelain.
Le premier mouvement de M. Riquemont avait été de provoquer Aristide, et de lui passer d'abord son grand sabre à travers le ventre. Mais la prévoyante nature avait pris soin de mitiger la férocité de cette âme par une forte dose d'amour-propre ; la crainte de jouer un rôle ridicule lui conseilla d'attendre, de se venger sans éclat et sans bruit. Il savait d'ailleurs à quoi s'en tenir : tout en s'exagérant les coupables intentions d'Aristide, il savait que le mal n'était pas allé loin; et je dois dire, à la honte de cet homme abominable, qu'il puisait ses motifs de sécurité moins dans la vertu que dans la santé de sa femme.
Au point où en étaient les choses, la position pouvait sembler embarrassante. Après l'avoir suffisamment abreuvé d'amertumes et de déboires de tout genre, il s'agissait de trouver un prétexte honnête pour jeter M. Herbeau à la porte. Rien n'était plus simple en apparence ni plus difûcile en réalité. Pour rien au monde l'orgueilleux butor n'aurait consenti à s'avouer jaloux du vieux docteur. Reconnaître une pareille rivalité, en convenir vis-à-vis de sa femme, donner à M. Herbeau la satisfaction de croire qu'il avait pu troubler le grand Riquemont dans sa sécurité conjugale, étaient autant d'humiliations auxquelles sa vanité répugnait invinciblement. II rc-
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doutait surtout de devenir la feble du pays et de compromettre la belle influence politique qu'il avait conquise dans son déparlement. M. Riquemont jaloux du docteur Herbeaul certes le cas eût été plaisant, et les malins esprits delaVienne en auraient fait des gorges chaudes. G'étaitlàcequ'ilfhllaitévîter. Cependant, que résoudre? Obliger, à force de mauvais procédés, l'ennemi à serelifer?M. Riquemont avait tout épuisé, et le docteur ne semblait nullement disposé à déserter la plaoe. Surprendre le coupable en flagrant délit amoureux? Au train dont allaient les choses, Toccasion pouvait rie se présenter jamais, ou du moins se faire longtemps attendre. Après de mûres réflexions, M. Riquemont avait pensé que le partile plus convenable était de renvoyer ramant sous le prétexte du médecin. On sait la fôçon dont il s^y prît auprès de Louise, comment il aborda la que^^tîon, de quelle sorte il leva la séance. Il s'était bien attendu à quelque résistance; mais il tt*avail pas compté sur une telle obstination. Son humeur jalouse s'en irrita et faillit éclater. Il se retira furieux et ne doutant plus que sa femme ne fût complice du perfi Je.
Le grand air le calma et le ramena à des idées plus saines. Après quelques tours d'allée, il finit par se demander s'il était vraisemblable que Louise se fût laissé prendre avec ses vingt ans aux grâces écloppées d'Aristide. Il est vrai qu'en songeant à l'étrange figure qu'il avait aperçue dans son miroir toutes les fois qu'il s'était feit la barbe, il convenait avec une impitoyable impartialité que la femme qui avait po se résoudre à épouser un pareil visage pouvait, sans
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beaucoup déroger, accueillir bvorablement iès bom<^ mages du vieux docteur. Puis il se rappelait ce qu'il avait entendu conter de Tinfluence des médecins sur leurs malades. A vrai dire, il ne savait trop que croire, qu'imaginer. Ce qu'il y avait de plus clair, c'est que le docteur Herbeau lui était odieux pour toute espèce de raisons ; qu'il le haïssait pour son esprit, pour ses manières^ pour ses opinions, pour sa croix d'honneur, pour sa jument, pour sa culotte courte, pour ftes bas de soie, pour sa perruque, pour ses boucles d'argent; que tout en cet homme lui était souvérainemeut antipathique, et qu'enfin il n'avait rien tant à cœur que de se débarrasser de cet hôte incommode. Mais là sa reproduisait la difficulté dont nous pariions tout k l'heure. Vis-à^vis de lui«méme, M. Biquemont avait bien un prétexte plausible et plus que suffisant ; malheureusement ce prétexte, l'orgueil lui commandait de le taire. Vis^à-vis -du monde, vis-à-vis de Louise et du docteur Herbeau, il fallait un autre expédient qu'il pût mettre en avant sans aventurer la dignité de son caractère. Congé* dier l'amant, c'était couronner la victime de myrtes et de roses ; une telle disgrâce équivalait au triom** phe le plus beau; tandis qu'en congédiant le méde<^ cin comme convaincu d'ignorance, M. Riquoii>ont sauvait une défaite à son amour-propre, perdait son rival dans l'esprit publicet le couvrait de honte pour la fîn de ses jours. Mais à cela Louise avait répondu victorieusement : ■— Pourquoi vouloir remplacer le docteur Herbeau par le docteur Saven ly, puisque le docteur Savenay y appelé en consultation a
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rendu un éclatant hommage au talent du docteur Herbeau? — Que répliquer? Le rustre en perdait la tête.
Le lendemain, il se leva de grand matin ; après avoir visité ses écuries et ses étables, il fit seller un cheval et partit pour Saint-Léonard. Il mit pied à terre à la porte de M. Savenay. Le jeune homme le reçut avec une grave cordialité, sans contrainte, sans empressement.
— Je viens, lui dit M. Riquemont, déjeuner avec vous et parler d'affaires.
— Je suis tout à vous. Monsieur, répondit le jeune docteur.
On déjeuna; car partout où se trouvait M. Riquemont, on dînait ou on déjeunait. Vers la fin du repas, le cb&telain s'accouda sur la table, et après avoir vidé préalablement un grand verre de vin :
— Jeune homme, dit-il Je vais vous entretenir de choses graves.
— Monsieur, je vous écoute, répondit M. Savenay en croisant les bras sur sa poitrine.
M. Riquemont promena lentement sa langue sur ses moustaches rousses et hérissées comme l'enveloppe d'une châtaigne.
— Jeune homme, dit-il enfin, que pensez-vous du docteur Herbeau?
— Je pense, comme vous. Monsieur, répondit M. Savenay, que le docteur Herbeau est l'honneur de cette ville. Je le tiens pour un galant homme; pour un modèle d'urbanité, de grâce et de savoir-vivre ; pour un de ces rares esprits, charmants et naïfs,