CHAPITRE VIII
Une fois dans le sentier de Riquemont, lorsqu'il eut perdu de vue le clocher de Saint-Léonard, le docteur Herbeau ne réprima plus les mouvements tumultueux de son cœur; une joie sauvage et presque farouche éclata dans ses yeux et rayonna sur son visage. Il allaitse vengerenfin de deux années d'outrages dévorés en silence. Avait-il assez longtemps souffert? l'avait-on assez abreuvé de fiel? avait-on assez abusé de sa résignation et de sa longanimité? Ah ! certes, il était quitte avec sa conscience et pouvait se sentir en paix avec lui-même, il avait largement payé le droit de représailles, il pouvait en user sans crime et sans remords.
Sans remords ! En étiez-vous sûr, ô le plus charmant des docteurs, et n'était-ce pas trop présumer de l'endurcissement de votre âme? Ah ! sans doute, vous étiez justement irrité par le sentiment de l'injure ; mais étiez-vous sûr de ne pas sentir votre haine faiblir et vos rancunes s'apaiser, en songeant à l'aimable victime que vous alliez froidement immoler?
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Il s*avançait au trot de Colette, le long de ces haies qui l'avaient vu passer tant de fois inofTensif, ne rapportant que de purs souvenirs ou ne caressant que de chastes espérances, éternelles prémices de Tamour I Sur ce chemin si souvent parcouru en des intentions meilleures, il n'était pas un arbre, pas un hallier en fleur qui ne fût consacré dans sa poétique mémoire, pas un coin dece paysage qui nefût peuplé de Timage saintement adorée, pas un brin de Therbe qu'il foulait qui ne fût imprégné du virginal parfum de ses pacifiques tendresses. Sans y songer, Aristide avait laissé sa monture ralentir le pas, et déjà, à son insu, le calme de la nature descendait insensiblement dans son âme. Déjà ses traits avaient perdu l'expression féroce qu'ils avaient au départ ; on eût dit qu'une main invisible versaitgoutte à goutte unbaumeadoucissant sur ses blessures. Comme autrefois, les liserons de neige se penchaient sur les traînes pour le regarder; les oiseauxle saluaient de leurs chants ; les papillons d'azur voltigeaient dans l'air ; les menthes, échauffées par l'ardeur du soleil, répandaient sur son passage leurs exhalaisons enivrantes. Bientôt ses pensées, par degrés détournées de leur cours impétueux^ suivirent des pentes moins alpestres, et, ramenées enfin dans leur lit naturel, s'égarèrent en gracieux méandres. Il allait lentement, déroulant dans son esprit la trame immaculée de sa liaison avec la jeune châtelaine, ressaisissant à chaque pas les honnêtes émotions de cet amour plus blanc que les liseronsdes haies, plus odorant que les menthes qui tapissaient les marges du sentier. Ses visites au château, les re-
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gards échangés à la dérobée, les pressions de min furtites, les entretiens voilés, les secrètes intelligences, tout ce riant passé, tous ces pudiques incidents, toute cette amoureuse histoire, bourdonnaient autour de lui comme autour d'une ruche un esçaim de blondes abeilles. Cependant les pâtres, en l'apercevant, se découvraient avec respect; les enfants des hameaux voisins lui envoyaient le bonjouraccoutumé, et lesjeunes filles qui gardaient leurs troupeaux, retenant leurs chiens hargneux qui s'élançaient après Colette^ disaient : — Voici le bon docteur Herbes^u ^ui va vîsî-i ter ses pauvres.
n passait, touché de ces témoignages d'affection et de déférence, rendant h tous leur salut« non sans; adresser à chacun quelques paroles bienveillantes, ni sans deoiander aux uns et aux autres des nouvelles de la ferme, de la métairie ou de la chaumière. Les pauvres gens de la campagne l'aimaient et le vénéraient, car î.l avait toujours été bon pour leur pauvreté. Nonseulement il ne leur vendait pas sa science, m^is çn-> core il les visitait avec une sollicitude toute spéciale, et sa bourse se vidait volontiers au chevet des indigents. Il allait donc, recueillant çàet là le prixhumble, mais précieux, de ses soins et de ses bienfî^its, récoltant, pour ainsi dire, sur sa route la dîme de 1^ reconnaissance. Cette popularité à travers champs le vengeait et le consolait de la sottise et de la méchan* ceté de la ville. Son cœur s'amollissait et ses yeux se mouillaient de larmes. L'image de Louise se mêlait à tous ces naïfs enchantements. Dans les pervenches épanouie^ sous les buissons, il croyait voir le bleu