CHAPITRE VIII
regard de l'objet adoré, il entendait sa voix dans le murmure des brises à travers le jReuilIage ; dans les émanations des plantes, il retrouvait le par Aim de ses blonds cheveux, plus fins que les fils de la Vierge qu{ flottaient sur Tazur du ciel. Maiscequ^i retrouvait surtout dans son âme attendrie, c'était le sentiment de pieuse adoration qui, depuis deux ans, faisait le charme de ses jours; c'était Tamour profond et vrai qu^il nourrissait pour cette belle enfant depuis qu'il Tavail vue s'appuyer sur lui pour essayer de vivre ou pour achever de s'éteindre. '
Ainsi rêvant et clieminant, le docteur approchait du château de Riquemont, déjà il pouvait voir au loin les massif^ de verdure sous lesquels se cachait la ferme de Saint-Herblain, quand tout d'un coup, ramené confusément au sentiment de l'heure présente, il s'examina des pieds à la tête, et, reconnaissant la peau de loup ravisseur qu'il avilit endossée en partant, il arrêta brusquement Colette ets'fiposti^ophant lui-même avec indignation :
-r- OùyaMu, malheureux? s'écrîa-t-il. Quel démon t'agite et te pousse? Tu vas flétrir la fleur d'amour et de beauté qui, depuis deu;^ans, embellit ta vie et réjouit ton cœur! Tu vas immoler à ton orgueil ce qu'avait jusquMcî respecté ta tendresse I Ce n'est pas même la passion qui t'égare, c'est la vanité qui t'emporte. Tu veux te venger, malheureux! mais est-elle coupable des aflronts qu'on t'a fait subir, cette adorable enfant dont tu n'as pas craint de méditer la perte ? Ne Tas-tu pas vue sans ce: se occupée à t'en adoucir l'amertume? Tu veux te verger, et
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c'est là la victime que tu désignes à ta fureur ! Pour satisfaire un transport insensé, tu veux ternir la blancheur de cette âme, souiller la pureté de ce lis ! Ingrat l c'est le lis qui parfume tes jours, c'est l'âme dont le soufQe a rajeuni la tienne l
Il avait penché sa tête sur sa poitrine, comme pour cacher sa honte et ses remords.
— C'est donc là, poursuivit-il le cœur plein de confusion et le front couvert de rougeur, c'est donc là ce docteur Herbeau dont on vante l'honneur et la loyauté 1 le bon docteur Herbeau^ comme ils disent, qui va visiter ses pauvres ! Hommages usurpés! menteuse renommée I le bon docteur Herbeau va séduire l'innocence et déshonorer la vertu I
A ces mots, le brave et digne homme n'y tint plus; deux ruisseaux de larmes inondèrent ses joues et soulagèrent un peu sa conscience. Durant ce temps, Colette, d'abord immobile, avait fait volte-face, comme si elle eût deviné les pensées de son maître, et la noble hôte regagnait Saint-Léonard d'un pied joyeux et tête haute.
Cependant, ce premier transport apaisé, Aristide sentit bientôt sa haine et sa colère, un instant submergées par les larmes, s'agiter dans son cœur et remonter à la surface. Au souvenir des outrages qu'il avait si longtemps endurés, son sang s'alluma de nouveau, la voix du remords se calma, celle de la vengeance prit encore une fois le dessus. Les plaies de son amour-propre s'étaient rouvertes et saignaient toutes vives. Les mauvais traitements que M. Riquemont lui faisait subir depuis plus de deux ans, les
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sarcasmes de cet homme, ses paroles amères, ses procédés indignes, tout ce douleureux poème, tout ce cruel et long martyre lui revenaient en mémoire. Il s'accusait de faiblesse et de lâcheté; il était las de son innocence, il se disait que son supplice lui semblerait moins dur dès lors qu*il Taurait mérité.
Ramenantdonc Colette du côté de Saint-Herblain, il lui pressa les flancs d'un talon irrité.
Mais, dans cette belle âme, la conscience, un instant étouffée, ne devait pas tardera reconquérir ses droits. Bientôt l'image de Louise, comme l'étoile des mers qui apaise les tempêtes et rend l'espoir aux matelots, perça une fois encore les nuages qui la voilaient, les éclaircit, les dispersa, et versa dans le cœur orageux d'Aristide ses calmantes et chastes influences. Toutefois, l'orgueil se débattait et ne voulait pas mourir. Les deux principes qui, depuis qu'il existe, se disputent le mondé, étaient aux prises et se livraient des .combats acharnés sous la perruque du docteur. Iraitil ou n'irait>-il pas à ce rendez-vous criminel? — Va ! disait le mauvais principe. — Retourne ! s'écriait le bon. — 11 allait, flottant, indécis, ne sachant que résoudre, passant tour à tour de l'attendrissement à la fureur, se demandant s'il devait épargner ou frapper la victime. L'ange et le démon, que chacun de nous porte en soi, le tiraillaient en sens contraire, l'un par devant, l'autre par derrière, avec un égal acharnement. Le démon l'aiguillonnait et le poussait : l'ange le retenait par les basques de son habit. L'un lui jetait Louise à dévorer, l'autre enveloppait la belle enfant de ses ailes. — Pointde pitié I s'écriait Satan.
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— Grâce pour elle I disait Tange dhine voix suppliante. -^ Venge- toi de deux* années d'outrages I s'écriait l'esprit infernal. -«- Ne renie pas en un jour deux années d'abnégation et de vertu 1 disait le eâleste esprit. -^ Cueille la palme de ton martyre, s'écriait le diable. •— Conserve à ton amour, disait range, sa couronne de roses blanches. -*• Le bon docteur suait à grosses gouttes et ne savaitauqueldes deux entendre. Tantôt l'ange terrassait le démon, tantôt le démon terrassait l'ange. Qui triompherait, du ciel ou de l'enfer ? C'est ce que nul n'aurait pu décider. A la même heure, Louise et M. Riquemont sortaient du château et s'en allaient chacun de son côté : M. Biquemont, escorté de ses chiens, son lùsil sur Tépaule, et réfléchissant au moyen d'en finir avec son odieux rival ; Louise, son ombrelle à la main, triste, alarmée, rêveuse, et n'ayant plus d'espoir qu'en son vieil ami, le docteur Herbeau, pour échapper au danger qui la menaçait. Elle prit le sentier de Saint^ Herblain, ce même sentier qui l'avait vue, quelques jours auparavant, appuyée sur le bras du jeune docteur, s'enivrant sans défiance de ce bonheur sans nom dont la source lui était alors inconnue. Louise ne put défendre son cœur de ces trop charmants souvenirs. Elle s'arrêtait de loin en loin pour contempler avec mélancolie les sites qu'ils avaient admirés ensemble ; ce n'était pas le soleil qui dorait les coteaux, mais l'image de ce jeune homme. Elle marchait lenloment, cherchant sur le gazon les traces mêlées de leurs pas; toutes les paroles qu'avait laissé tomber Savenay, elle les entendait s'éveiller sur son
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passage et chanter^ comme les oiseaux, dans les haieSé Vainement elle acousait sa mémoire de iftche complaisance» Taîiiement elle s'efforçait de repousser les gradeux fantômes qui venaient se jouer autour d'elle ; pour un qui s'enfuyait, il en accourait millei et mieux que Jamais la pauvre eûfant comprenait qu'elle ûe devait plus revoir le jeune élrangeri
 SaintrHek'blain) les geâs de la ferme s'informèrent du beau monsieur qiii accompagnait leur jeune dame à sa dernière visite» Tous se louaient de son affabilité et de sa bonne grâce^ Les enfants s'étaient pris d'affection pour lui, et le plus mutin de la troupe, tout barbouillé de raisiné, dit à Louise que ce mari'là était plus à son gré que l'autre» Madame RiquemoQt tortit de la ferme pour aller visiter lea pauvres familles du village ; elle découvrit qu'il sa dernière venue elle avait eu M. Savënay pour complice dé sa bienfaisance. Tout semblait conspirer contre le repos de son âme^ Émue, troublée, elle s'échappa du hatnèau et suivit uli sentier bordé de sureaux, par où devait arriver Aristide» Que lui voulait le docteur Hérbeau? Pourquoi ce rendez-vous mystérieux, Sollicité avec tant d'insistance? âans doute il avait surpris ce qui se passait en elle, cet excellent ami venait pour l'aider de son appui, de son expérience et de ses conseils. Ab I lui seul, en eSet, oui^ lui seul pouvait la sauver ! Ainsi, confiante, elle allait à la rencontre du loup*-eervier qui s'approeMit poar la déchirer.
Que faisait le docteur ? L'heure du rendez-vous était passée» Déjà l'ombre des peupliers commen-.
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çait à s*ailonger sur Therbe des prés. Aristide ne venait pas. Louise prêta Toreilie aux lointaines ru-, meurs; au milieu des confuses harmonies de ia campagne, hymne éternel de la terre au ciel, elle n'entendit pas le trot inégal de Colette. A quoi pensait le docteur Herbeau ? Louise sentait ses forces épuisées par la marche. Plus d'une fois elle avait tenté de s'asseoir sous la haie du sentier; mais par suite du dernier orage, les fossés étaient encore pleins d'eau, et vainement elle cherchait un tertre qui pût offrir un siège à sa fatigue.
A quelque distance de Saint-Herblain, sur le bord du chemin que suivait Louise depuis près d'une heure, était une masure dès longtemps inhabitée. Ouverte à tous les vents, les hirondelles en faisaientune volière durant les beaux jours. Le soleil et la pluie avaient transformé le toit de chaume en un véritable parterre où les joubarbes, les campanules et les giroflées croissaient sur une mousse épaisse. On eût dit un tapis de velours vert broché des plus riches couleurs. Affaissé sous les ans moins encore que i^ous son propre poids, ce toit chargé de fleurs et de verdure offrait une pente presque insensible. Un noyer voisin étendait au-dessus ses feuilles odorantes. Aux alentours, les arbres fruitiers pliaient, comme aurait pu dire le docteur Herbeau, sous les dons luxuriants de Pomone. Louise, prompte à saisir les poésies de la nature dans leurs révélations les plus humbles et les plus modestes, se prit à regarder cette pauvre cabane oubliée sur la lisière du sentier, comme d'autres regarderaient Saint-Pierre de Rome ou la