CHAPITRE YIU. 2S
d'anguilles que de couleuvres. On se souvient de vos prouesses à Saint-Léonard. Vous étiez la terreur des époux. Mais vous ne mangez pas, Monsieur? Mais, papa, vous ne buvez pas? Vous êtes blanc comme un âne de moulin, et vous tremblez comme un moineau qui sèche ses plumes au soleil.
Louise, qui souifrait visiblement de la grossièreté de son mari et de la position d'Aristide, se leva de table avant le dessert et se retira dans sa chambre, non sans avoir jeté à son cher et pauvre docteur un regard de tendresse compatissante.
— On étouffe ici, s'écria le docteur Herbeau. Baptiste, mon ami, ouvrez, je vous prie, la fenêtre.
Baptiste regarda le docteur d'un air ébahi : depuis le commencement du repas» la fenêtre était toute grande ouverte.
Le repas achevé, M. Riquemont se leva et présenta au docteur Herbeau son chapeau avec son jonc à pomme d'or.
— Si vous le voulez bien. Monsieur, nous irons respirer l'air du soir dans l'allée du parc. La soirée est belle, l'exercice nous fera du bien.
Pour le coup, le docteur ne douta plus que sa dernière heure ne fût proche. Il prit sa canne, son chapeau, et suivit machinalement le châtelain.
Une fois dans la grande allée, M. Riquemont, pour prolonger son plaisir, pour savourer à longs traits sa vengeance, commença par entretenir le docteur de choses indifférentes. Il lui soumit plusieurs questions d'agriculture : il parla de la rentrée des foins, de l'espoir des regains, d'améliorations à tenter dans
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rcûtretiân dès prairies artificielles. Il Idi detnâûda tranquillement sonai^is sur le meilleur mode à soivre pour engraisser les bestiaux, à cette fin de balancer au marché de Poissy la prééminence des produits normands. C'était là son unique ambition, disait-il. Le docteur Herbeau n'en retenait pas et se croyait sauvé encore une fois, lorsque, après avoir joui tout à Taise de Tanxiété de sa victime :
— Monsieur, dit gravement M. Riquemont, vous m'avez conté l'autre jour l'histoire d'un jeune docteur de Montpellier ; cette histoire m'a tîvemeut iti^ téressé, et, pour vous rendre le plaisir que je vous dois, je prétends, à môii tour^ vous èortter l'histoire d'un vieux docteur de ma connaissance. Cette histoire est courte et vousamuseta, je l'espéré. Ce vieux docteur, ainsi que votre jeune docteur, était ignorant comme une carpe. Vous avez dit comme une carpe, je lîToîs. C*est d'ailleurs là seule ressemblance qui ait jamais existé entre votre docteuretle mien. Le mien était fort laid ; toutefois â sa laideur il joignait les prétentîonsduvÔtre.Appeléauprèsd'unefemmejeune, belle et soufi'ranle, il se Vit accueilli par le mari avec une confiance dont il abusa. Le mari s'en aperçut et prit le parti d'en rire. Seulement, un soir qu'ils avaient dîné ensemble, chez le mari bien entendu, car chez le docteur on ne dînait guère, l'amphitryon entraîna son convive dans une allée qui servait d'avenue à sa maison. La maison de ce mari était située conirûe la mienne, et l'allée dont je vous parle était pareille h celle-ci. C'était, comme aujourd'hui, par une belle soirée d'été ; mon docteur et mon mari cliemmaient
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léâtement, ôôte à cGtë^ ainsi que Ûôxié faisons tous dètix.<. Cette histoire votis eiliiuie peixùèitel
— ^ Ali èontraire, tôpondit d'une voLic éteinte le dé^ faillant et malhètirêux BetbeâQ.
— Vous m*eii voyet charitié. Mon mari et mon docleui" cheminaient donc lentement entre deux haiei de charmilles, par une belle soirée d'été< Le mari régardait le docteur absolument comme Je vous re** garde en cet instant. Le docteur était silencieux: côitime vous et quelque peu troublé, j'imagine, car il se doutait de quelque méchante affaire. Arrivés au bout dé Taventie, le tnari, sans mot dire^ ouvrit la pof té à deua: battants, ainsi que je fais à cette heure, et lé docteur aperçut, sellé, bridé et harnaché, son cheval^ qull croyait encore dans les écuries de son hAtè.
- Aux pâles lueurs du crépuscule, le docteur Heiv beau reconnut^ en dehors du pare, Colette attachée par la bride à un arbre.
~ Je pense, Monsieur, s'écria M. Riquemontôn croisant ses bras sur sa poitrine^ qu'il est inutile de vëils l3ônter le dénoûment de mon histoire : vous le devinez sans peine.
Sûr de son malheur, le docteur Herbeau répirit enfin toute la dignité de son caractère. A son tour il pouvait se venger, et d^une façon sanglante; il pou^ vait réhabiliter d'un seul mot ses cinquante ans si indignement outragés : il ne songea qu'au sàlut de Louise.
-^ Monsieur , dit-il avec assurance, ma vie est entre vos mains, vous pouvee en disposer à \iotrc
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gré; je n'attends ni grâce ni merci; Tonique faveur que je demande, c'est qu'il me soit permis d'espérer que vous épargnerez votre épouse. J'en atteste le ciel I madame Riquemont est innocente.
— Je le sais, Monsieur, je le sais, répliqua le châtelain; vous me diriez le contraire que je ne vous croirais pas, mon brave homme. Quant à votre vie, je n'en ai que faire, merci ! Seulement, retenez bien ceci : tout le pays saura demain que vous avez perdu la clientèle du château de Riquemont; dans votreintérét, Monsieur, dans l'intérêt de vos oreilles, je vous conseille de veiller à ce que le pays et ma femme surtout ignorent toujours le vrai motif de votre renvoi; car, j'en atteste le ciel à mon tour, si je dois être ridicule, je ne le serai pas à demi.
A ces mots, il ferma la grille et s'éloigna en sifflant, tandis que le docteur Herbeau, pareil au premier homme chassé de l'Éden par l'ange au glaive flamboyant, regardait pour la dernière fois, d'un air consterné et d'un œil plein de larmes, les célestes ombrages d'où il était à jamais exilé : mais Eve suivait les pas de notre premier père, et tous deux du moins avaient mordu dans la même pomme.
11 faudrait une langue qui s'écrivtt avec des larmes et se parlât avec des sanglots, pour pouvoir raconter en quel état le docteur Herbeau retourna à Saint- Léonard. Vers le soir, le ciel s'était voilé de nuages; il faisait une nuit sans lune et sans étoiles, moins sombre toutefois que le cœur du docteur Herbeau, Quelle journée I quel dénoûment à de si char^ mantes amours I Aristide s'arrêta devant sa porte, et^
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s'étant laissé glisser jusqu'à terre, il entra pâle et défait dans sa maison. Aussitôt qu'elle l'aperçut, Adé* laide faillit se précipiter sur lui; mais se contenant d'abord :
— Vous venez de dîner chez le curé de Savigny? dit-elle avec un calme apparent.
— Sans doute, répliqua négligemment le docteur. Après un silence durant lequel la lionne rugit intérieurement :
— Comprenez-vous rien, reprit-elle, au retard de l'arrivée de Célestin?
— Rien, assurément, répondit le docteur d'un air distrait.
— II est fâcheux pour vous, dit l'épouse grinçant des dents, que le curé de Savigny ait dîné aujourd'hui môme chez le curé de Saint-Léonard : deux heures après votre départ, vous avez reçu sa visite. Quant à l'arrivée de noire fils, la lettre que voici vous en expliquera peut-être le retard.
A ces mots, elle lui porta sous le nez le billet de contre-ordre qu'il avait lui-même écrit à son héritier.
Ainsi commença l'orage le plus violent, le plus terrible qui eût éclaté jusqu'alors sous le toit des deux époux. Mais qu'importait au docteur Herbeau? que lui importaient désormais toutes choses? Il demeura impassible et ne se donna pas môme la peine de répondre aux emportements de sa femme. Au bout de deux petites heures, force fut bien à la mégère d'adoucir l'éclat de sa voix. La foudre s'éteignit dans les larmes. L'ouragan apaisé, le docteur se leva
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graTêtnent ettfonna Jeannette. La grosse fille s'étàtit présentée :
•^ Notre fils Célestih, dit^I à hante voix eh s'adressant à madame Herbeau, sera de retour ayant une semaine accomplie. Que tout s'apprête pour sa réception. Dès demain, je m'occuperai d'acheter un cheval qui lui fasse honneur. Vous, Jeannette, suspendez en lieu sûr et convenable ma selle et ma bride, et que Colette, soignée comme parle passé, achève en paix ses jours dans mon écurie; vous la mettrez seulement à la demi-ratidn d'avoine. Aut malades qui m'enverront chercher, vous ferez répondre qu'à partir d'aujourd'hui le docteur Herbeaii n'exerce plus la médecine, et qu'il a déposé sa clientèle entre les mains de àon fils, Gélestin Herbeau, docteui^médecin de la faculté de Montpellier.
M. Herbeau se retira ensuite dans le salon, et s'y enferma pour le reste de la nuit. Là, seul et libre, le bon docteur cacha sa tôte entre ses mains et répandit des larmes abondantes. Le sacrifice était consommé ! En tooins d^un jôur^ il avait perdu deux couronnes. Pour ne pas compromettre madame Riquemont, il venait d'abdiquer sa clientèle^ Plus grand que son illustre homonyme dé l'antiquité grecque, Aristide j^révenait en ihéme temps l'injustice desesconci* toyens et se condamnait lui-tnéme à l'ostracisme^ Ah) ce n'était point là ce qui faisait couler ses lar« mes ! Ce dernier sacrifice, il l'avait accompli avec une sombre jdié; c'était une immolation de luimôme qu'il offrait avec bonheur ah souvenir de la jeune beauté qu'il avait tant aimée, qu'il devait