CHAPITRE X
VOUS nous avez indignement trompés, vous vous êtes joué cruellement de notre crédulité et de noite aveugle tendresse. Vous êtes un mauvais jBls, la honte et le désespoir de deux cœurs qui se plaisaient à vous appeler leur orgueil et leur joie. Vous deviez être la gloire de nos vieux jours, vous en êtes le déshonneur. Puisse Dieu vous pardonner I puisse aussi vous être douce et consolante la pensée que vous aurez abrégé la vieillesse de votre père !
A ces mots, Célestin, véritablement ému, ôta son bonnet de velours qu'il avait d'abord gardé sur sa tête.
— Ne m'interrompez pas, poursuivît le docteur. Assez longtemps vous avez mystifié notre amour, il convient de mettre Un terme à cette triste comédie ; vous nous avez fait une douleur assez grande pour que vous la respectiez désormais. Écoutez-moi, Monsieur ; c'est de vous qu'il s'agit à celte heure. Vous êtes pauvre. J'ose le dire ^avec une noble fierté, j*ai fait, durant ma longue carrière, plus de bien que je n'en ai reçu ; ma clientèle était la seule fortune qu'il vous fût permis d'espérer : incapable de la recueillît, Vous l'avez laissée passer en des mains étrangères. Quant à l'héritage qui vous attend après ma mort, croyez-moi, vos désordres l'otat réduit à très-peu de chose. Indigne d'exercer le grand art de la médecine, qu'allez-vous devenir? quel parti prétendez-voUs prendre? à moins que vous n'ayez espéré que je nourrirais Coinplaisamment votre paresse et Votre înbônduite.
Célestin baissa les yeux et ne répondit pas.
300 LK DOCTEUR HBRBEAD.
— Vous êtes jeune, Monsieur ; vous pouvez encore réédifler votre destinée, moins brillante sans doute que ne l'avait rêvée votre orgueil : la déchéance de vos ambitions sera votre châtiment sur la terre. Vous partirez aujourd'hui même pour Limoges. A ma sollicitation, mon digne ami, M. Pistolet, que vous connaissez, consent à vous prendre pour élève apothicaire,
— Apothicaire, jamais I s'écria Gélestin, qui sentit, à cette injonction, tout son sang lui monter au visage. Douanier, gendarme, huissier même, si vous l'exigez; mais apothicaire !...
— Monsieur, répliqua le docteur Herbeau, attendez, pour dénigrer ce titre cher à l'humanité souffrante, que vous soyez digne de le porter.
— Jamais I répéta Gélestin.
— Vous partirez ce soir, dit le docteur avec fermeté. Et, levant la séance, il abandonna son fils à ses
méditations.
Notre jeune homœopathe commença par se frapper le front, par arracher quelques mèches de ses longs cheveux, jurant qu'il ne mettrait jamais les pieds dans le «laboratoire de M. Pistolet. La réflexion le calma. Il ne pouvait s'empêcher de reconnaître qu'il n'avait obtenu qu'un médiocre succès à Saint-Léonard, qu'il s'était joué outrageusement de sa famille, et qu'avec ses globules pour toute ressource il courait grand risque de mourir de faim. Nous devons dire aussi que le langage du docteur Herbeau avait produit sur lui une assez vive impression. D'une autre part, il se trouvait avoir sur