CHAPITRE XI
doux parfum, ce parfum enivrant qui s'exhale des lettres aimées, il les livra une à une aux flammes. Lutinées par les brises d'avril que laissait entrer la fenêtre ouverte, les feuilles consumées, après avoir voltigé dans la chambre, gagnèrent les plaines de f air ; le vieillard les suivit longtemps d'un regard mélancolique; il les vit flotter, s'élever, disparaître dans l'azur du ciel, où son âme, qu'à vrai dire elles emportaient tout entière^ ne devait pas tarder à les suivre. Il brûla du môme coup, à la même flamme, les fleurs qu'il avait rapportées, durant les jours heureux, du château de Riquemont : il ne voulut pas qu'aucun de ces chers souvenirs pût être profané après sa mort.
Bien qu'il sentit sa fin prochaine^ il refusa de faire appeler son fils. Il ne souffrait pas, il s*éteignait. Des pensées austères occupèrent ses derniers jours. Les poètes profanes s'étaient vus exilés de son chevet; il ne lisait plus que des livres pieux qui lui enseignaient à mourir. Il avait pardonné dans son cœur à Gélestin, àlordFlamborough, à M. Riquemont, aux huissiers, à l'homœopathie, à tous ceux enfin qui l'avaient abreuvé d'amertume. Détachée des passions de la terre, son âme était prête à comparaître devant le souverain juge.
Un soir de mai, comme le soleil, près de se coucher, inondait de lumière les prairies qu'arrose la Vienne, le bon docteur se fit porter dans un fauteuil près de sa fenêtre. Il voulait dire un dernier adieu à cette belle nature qu'il aimait. C'était une soirée enchantée. Les coteaux nageaient dans la vapeur en-
• 1S LE DOCTEUR HBBBEAU.
flammée du copohant, La rivière ipo^lait dès Qpt§i d'orque voilait, saqs les cacher, \m rideau de feuille^ naissantes. L'air était chargé dçs senteurs em))aumées de Taubépine. La ville se taisait comme pour écouter les bruits de la campagne ; )es tintement^ de V Angélus s^ n\êlaient seulement aux harmonie^ de la nature,
Le docteur Qerbeau avait plongé ses regards dans la vallée que sillonnait le sentier de Riquempnt. H se tenait depuis une heure immobile et recueilli, bercé par les mélodies du soir qui lui arrivaient conime up ^cho lointain de son bonheur évanoui, quand il ive^saillit soudain; ses yeux éteints s'animèrent ; la pâleur de ses joues s'alluma; un dernier éclair de jeunesse et d'amour illumina son front livid^^ Dans le «entier qui blanchissait à travers la verdure, il venait d'apercevoir une jeune amazone glissant le long des haies, sur un coursier rapide, les chevenz épars, en corsage bl^nc, comme un lis emporté par la brise.
Quand le soleil eut disparn derrière ïes collines. Jeannette, qui redoutait pour son maître \s^ fraîcheur des soirées sereines, entra dans; la chambre et s'approcha du docteur Herbeau. Il n'avait pas changé d'attitude : la tête appuyée sur le dos du fauteuil, lès yeux tournés vers le château de Riquemonf, Il neréponditpas à la voix de sa servante ; Jeannette lui prit une main, cette main était placée. La bonne fille s'agenouilla auprès dii fauteuil et pleur£| ; le docteur H^rbean ^tait mort^
A quelques jours de là, madame Riquemont et son
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idtiarîiBé prometiaient ensemble dans l'allée deleul* garenne. Louise avait recouvré depuis longtemps tous les trésors de la santé. Sa démarche était Couple et légère. La vie brillait dans son regard : son frais visage rayontiaît du pur éclat de la jetinesse; Ses blonds cheveux ruisselaient le long de ses joues en flots de boucles luxuriantes. Jeutie reine dii printetdps en fleurs, il y avait autout* d'elle comme une atmosphère de bonheur; oh eût dit que le isoleil la contemplait avec amour.
Le galop d'tin cheval fee fit entendre, M. Sàvenay parut à la grille du parc. Il mit pied à terre et s'avança vers les deux promeheurs. Un voile de tristesse était étendit sur sa figure» Après avoir salué madame Riquemont avec respedt et serré col*dialeîheht la iïiâiA du câinpagnat'd :
^ Je vous apporte iiné fâchèUse tiouvéllë, dit^il d'un ton pénétrée
^ Quoi donc^ mon Dieti I fe'écria Louise*
-**• Qu'y à-t-il ? demanda le châtelain.
-^ Vous ii'ignorez pas» repartit le jeune dodteiirj que M. Herbeau était souffrant depuis quelques iiddife , Ëhbien I...
— Eh bien? dit Louise avec inquiétude.
— Eh bien, Madame, le docteur Herbeau a trouvé le mot de la grande énigme que cherche vainement la science. Le docteur Herbeau n'est plus : nous l'avons conduit avant-hier à sa demeure dernière.
Deux larmes roulèrent sur les joues de Louise.
— Pauvre vieil ami I dit-elle.
— Ah I il e»i mor* I s'écria M. Riquemont en se f rot-
9U LE DOCTEUR UKRBEAU.
tant les mains ; cela prouve qu'il y a une joistice au ciel. Papa Herbeau doit se trouver au cimetière e^^ pays de connaissances.
—Mon ami, dit Louise, vous avez assez tourmente la vie de cet excellent homme ; vous devriez au moins ménager sa mémoire.
— Allons donc I s'écria le châtelain. Un cafard 1 un carliste I un sot qui m'a ruiné en frais de tout genre, et qui n'a pu faire en deux ans ce que mon ami Savenay a fait en dix mois ! Et puis, docteur, croiriezvous que ce vieux diable était amoureux de ma femme ?
— En vérité ? répondit Savena) .
— Quelle folie I dit Louise en rougissant.
— Oui, oui, oui, répéta M. Riquemont, en appuyant sur chaque mot ; le docteur Herbeau était amoureux de ma femme. Maintenant qu'il est mort, convenez, docteur Savenay, que le vieux mécréant n'a jamais rien compris à la maladie de Louison.
— Monsieur, répondit le jeune homme, le temps est magnifique, et, si vous le voulez, nous irons vi* ' siter vos poulains.