‹ Un début dans la magistratureChapitre 2 sur 12 · DANS · texte numérisé non relu

DANS

M. de R...y un des hommes qui honorent le plus la magistrature de notre temps , possède, aux envi* rons de Paris, sur les bords de la Marne, une propriété où chaque année il passe quelques mois avec ses enfants et ses petits-enfants. Un jour, par une de ces claires après-midi dont le dernier automne s'est montré si prodigue, il se promenait au jardin, le long des charmilles, en compagnie d'un jeune homme, élégant en sa mise comme en ses manières, et qui témoignait de sa bonne éducation par l'attitude respectueuse qu'il avait auprès du vieillard. C'était le fils d'un de ses amis, venu tout

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exprès pour le consulter sur le choix de la carrière qu'il devait embrasser. Ils avaient examiné les différents états qui se présentent à rentrée de la vie, et le jeune homme^ toi^t compte fait, paraissait incliner vers la magistrature. M. de R... Técoutait avec une attention bienveillante, et de temps en temps son regard se portait, plein de sollicitude, sur ce visage blanc et rose où le duvet de la jeunesse n'avait pas achevé de brunir.

— La magistrature ! dit-il enfin en s'arrôtant et * hochant doucement la tête; oui, c'est Tambition de bien des jeunes gens à peine échappés aux écoles. Les uns, «'est le plus grand nombre, n'y cherchent quMne position; d'autres se laissent volontiers séduire par l'honneur qui s'attache an titre de magistrat; il en est peu qui slnterrogenl sévèrement et se demandent avec loyauté s'ils ont en eux la force nicessaîre pour remplir ks devoir» que ce titre impose. La magistrature, mon eafent ! La science dn droit n'y suffit pas. âvcE-vous sondé votre cœuf? répondez-vous de tos passions? étes-vous à l'abri des entracînements de \otre âge ? C'est une cbose grave qcre de représenter la justice et la loi. L'état

qui VOUS attire est moins une profession qu'un sacerdoce, il exige, de ceux qui Tembrassent, presque autant de renoncements que TÉglise en demande à ses serviteurs. Dans Texistence du magistrat comme dans l'existence du prêtre, il n*y a pas de fautes légères, et je ne vois jamais sans effroi des jeunes gens, que n'a point encore éprouvés le feu de la vie, se jeter à Tétourdie dans une carrière qui les condamne à la perfection. Je sais, par expérience, combien sont périlleuses ces années où tout fermente en nous; je sais combien il faut se défier de soi-même avant de s'engager dans de3 devoirs si lourds ; je sais aussi à quelles expiations l'oubli de ces devoirs nous expose. Asseyez-vous là, mon enfant : je veux vous raconter ce que je n'ai dit à personne. Si le premier chapitre de ma jeunesse peut vous offrir un enseignement salutaire, j'en boirai la honte sans regret, et vous, à m'écouter, vous n'aurez pas perdu votre temps.

Le vieux magistrat s'était assis sur un banc de bois adossé contre la charmille ; le jeune homme prit place à côté de lui, et M. de R..., après avoir recueilli ses souvenirs, commença le récit suivant :

Tavais vingt-deux ans quand je fos nommé sub* stitut du procureur du roi près le tribunal de Saint- Marcel, dans le département de llsère. Je n'avais pas choisi la carrière où j'entrais; j'y entrais moins par goût que par tradition de famille. J'étais, vous le savez, d'une ancienne famille de robe où, depuis près de deux siècles, les magistrats se succédaient de père en fils sans interruption. Pour ne pas remonter plus haut, mon grand-père avait siégé au parlement. A l'époque dont je vous parle, au début de la Restauration, mon père était président de chambre à la cour de Paris; mon oncle paternel, conseiller à la cour de Grenoble. Voué, dès le berceau, aux fonctions de la magistrature, assis ou dehout, je n'avais pas d'autre alternative. Je le répète»

mes goûts ni mes instincts ne me portaient de ce côté. J'avais grandi dans un intérieur austère où ne pénétraient pas les bruits du dehors. Mon père, qui reproduisait en lui toute l'intégrité de sa race, vivait dans la retraite comme dans un fort, inaccessible à toute influence, à toute séduction mondaine : c'était son avis que des hommes qui sont ici-bas la justice et la loi vivante, ne doivent point se mêler, même par letir présence, aux intérêts ou aux passions qu'ils peuvent être appelés à juger plus tard. H ne sortait guère que pour aller au palais, et ne recevait que quelques amis graves et compassés comme lui. Confinée dans tm tel milieu, ma jeunesse n'était pas menacée d'ufie éclosion précoce. Et pourtant il •emblait que le sang de mes ancêtres se fftt réchauffé dans mes veines. A mesure que je grandissais, je sentais s'éteiller en moi des aspirations, des ardeurs qui n'avaient pas précistaieiit l'étude du droit pour objet, et qui s'accordaient assez mal avec les devoirs auxquels j'étais prédestiné; mais totrt cela était si vague , si conftas ! tant de mystère enveloppait encore le monde où s'agitaient mes rêves ! A. peine osais-je entrevoir d'autres perspectives qus celles

qai s'ourraient devant moi. âî on m'eût oonsaltéy j'aurais pris à coup sûr une autre me; mais on n'y songeait guère, et, gràee à la Aîicipline claustrale sous laquelle j'avais i\é éie^ mamlonté, dépourvue d'impulsion et d'initiative, n'était pas de force à briser une tradition de denx siècles. A la veille de nous séparer» mon père m'entretint avec gravité. Les temps étaient difficiles : il me traça ma conduite d'uae voix sévère. Nous étions seuls dans le grand salon de l'hôtel héréditaire que nous babitions rue

du <3ierche-Midi, Tout en parlant, il marchait à pas comptés, allant tour à tour d'un bout de la pièce & l'autre : je i 'écoutais ilans un respectueux silence, en mesurant mes pas aux siens. Pour derniers conseils, il s'arrêta successivement devant diaque portr^at suspendu aux hmbris. Tous nos aïeux étaient là, en costume de ma^trats: il rappela brièvement, simplemoit, ce qu'avait été la vie de chacun d'eux. Aucun n'aTdt failli : tous étaient mcrts irréprochables, tous avaient été l'honneur même. Là-dessus, sans rien ajouter, il m'ouvrit ses bras et m'embrassa avec une eifusion de tendresse à laquelle il ne m'avait point baUtué, et qui eût

suffi pour étouffer dans mon cœur toute velléité de révolte ou de résistance. Je quittais Paris le lendemain pour me rendre au poste qui m'était désigné. J'ignore ce qu'est aujourd'hui Saint-Marcel; je ' n'y ai séjourné qu'un an , et n'y suis pas retourné depuis. Dans un temps où les cités se transforment à vue d'œil, et comme par enchantement, je ne serais pas surpris que Saint-Marcel, en Dauphiné, eût à cette heure ses monuments, ses squares et ses palais : quand j'y arrivai, aux premiers jours de 1817, c'était le plus affreux repaire d'humains qui se pût voir. Je n'en dirai qu'un mot : je n'ai pas souvenir d'une résidence où la vertu coûtât moins d'efforts et fût tenue à plus de modestie. Parfois, dans mon isolement, je me surprenais à sourire, en me rappelant les conseils que m'avait donnés mon père, et la solennité de notre dernier entretien : j'avais pu croire que je partais pour doubler le cap des Tempêtes. L'exercice de mes fonctions ne me laissait que trop de loisirs : les affaires où, de loin en loin, je portais la parole n'étaient pas faites pour absorber le trouble de mes sens ni pour tromper le vide de mon cœur. J'avais été pris, au printemps, d'une sourde inquié-

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tude et d'une agitation sans bat; je sortis de là poar tomber dans un mortel ennui, dans une effroyable tristesse. C'est ainsi que s'écoula ma première année udiciaire. Il avait été convenu que je passerais chez mon oncle la saison des vacances; au commence* ment de septembre, j'allai le trouver à Grenoble, et le jour même il m'emmenait à sa campagne.

C'était vraiment un homme aimable que mon oncle le conseiller. Esprit orné, cœur bienveillanti imagination souriante, c'était une de ces naturea tempérées qui n'étonnent le regard ni par leurs sommets ni par leurs profondeurs, mais qui sont les seules avec lesquelles il soit doux de vivre. Intègre sans rigidité, il n'avait pas, €omme mon père, fait de son intérieur un couvent. Bien que n'étant plus jeune, il aimait la jeunesse ; il aimait aussi les lettres et les arts, les joies faciles et honnêtes. Inflexible dans son siège, il accrochait au même clou la sévérité et la robe du juge, et montrait, hors du tribunal, une indulgence évangélique pour toutes les faiblesses humaines : dans le monde, on se demandait comment il s'y prenait pour condamner les gens. Sa femme, en mourant, l'avait

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Jaissé dans uno médiocrité doréet ?oi«ine de l'opu» lence : il tenait à la TiUe un assea grand état» et a¥£it^ non loin de Grenoble « dans la partie k plus pittoresqae da Dtaophinéi une jolie campagne qui •'appelait la Aoseraie, à cause des rosiero qui s'y f oyaient en abondance. Un petit castel dane le goût de la reaaiasanct ; dies lirresi des chevaux» des voitures; d'un cébii^ la terrasse d'où Ton découvrait tous les aspects de la montagne, de l'autre, le jardin rempli de fleurs et de soleil; tout cela, dans un site lauvage, solitaire; torrents» cascades et ravines; bds de sapins et de mélèses : tel était le séjour où m'attendaient deux mois de loisirs» en compagnie de mon vieil oncle»

Je trouvai chex c^ excellent, homme des distractions inespérées. Je me ressentais encore de la oo&trainte où j'avais graadi : je n'avais de mon âge que la tristesse qui me consumait» et je la cachais soigneusement sous cet air gourmé, un peu rogue^ parliculief aux jeunes coqs et aux magistrats frai* ohement écïos. Au bout de quelques jours» je me soatis comme traBsf<u*nié. Par le tour affectueux de ses entretiens, par Teiyouemcnt de son esprit, par

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la bonlé qu'il me témoignait, mon vieil ooele aiaît réussi à me dépouiller de Tenveloppe empesée qui paralysait ma jeuaesse ; il m'apprit à goûier, malgné les aimées qui nous séparaient, la douceur des épancbeffients et le charme de Tamitié. Je comprenais, es l'observant, que les fondions les plua au&ières n'excluent pas nécessairement les plus aimables ^polHés de Tâme, et qu'on peut être un di^e magistrat sans donner à sa vie les formes d'un arrêt ou lUlure d'un réquisitoire. Je renaissais, je respirais ! Le pays était beau ; je le parcourus en tous sens. Les grands spectacles de la nature, l'air vif des monts, le fracas des torrents, le Imiit du vent dans ks sapinières, le galop du eheial qui m'emportait sur le bord des ravins, enfin le sentiment de mon . être ai&anehi, tout me ravissait, toi^ me plongeait dans des extases dont le souvenir m'émeut et m'agîte encore aujourd'hui. Cependant mon oncle, en vrai sage, arrosait ses pbtes-hamdes ou relisait ses auteurs préférés. Je rentrais; ams unions; un Hms. flacon égayait le éessert, et la. Boii4e te prolongeait devant un feu clair d'automne. Ce n^est pas tout : je passais «ne partie des ns&s à dévorar les

livres dont mon éducation presque monastique avait été sevrée. Je lus ainsi pour la première fois les œuvres de Rousseau : les Confessions, VÉmile, la Nouvelle Héloïse. Je m'enivrai de cette correspondance immortelle; je me passionnai pour le grand homme qui, au milieu d'une société sombrant dans la matière, avait sauvé le culte de Dieu, de Tamour et de la nature. C'était la mode alors d'outrager ce génie. A voir comment ont fini quelques-uns de ceux qui insultaient à sa mémoire, sans pitié pour les fautes qu'il avait si durement expiées, on peut se demande! comment ils auraient commencé si le sort, au lieu de leur prodiguer ses faveurs, eût livré leur jeunesse aux mêmes hasards que la sienne. Âh! aujourd'hui plus que jamais, je m'intéresse et compatis à toutes les défaillances : j'ai vu les hommes de mon temps, je me connais moi-même, et je sais trop que l'indulgence est un devoir plutôt qu'une vertu. Je partis un matin pour Chambéry, et je visitai les Charmettes : ce fut moins une visite qu*un pèlerinage. Rien n'était changé, je reconnus tout : la maison étroite et modeste; au-devant, le jardin en terrasse, la vigne au-dessus, le verger au-dessous;

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vis-à-vis, la châtaigneraie; plus haut, dans la montagne, les prés pour l'entretien du bétail, tout ce qu'il fallait pour un petit ménage champêtre. Je restai là tout un jour, et m'en allai comme j'étais venu, le cerveau rempli de brûlantes images, le cœur plein d'amour sans objet.

En rentrant à la Roseraie, je fus frappé tout d'abord du mouvement et de l'animation qui régnaient dans ce domaine que j'avais laissé si paisible. Les serviteurs allaient, venaient; on lavait les voitures, on St^blait la terrasse, on taillait les gazons. À l'intérieur, on enlevait les housses, on essuyait les glaces, on frottait les parquets. Mon oncle, l'air radieux, la figure épanouie, multipliait ses ordres, avait l'œil à tout : je ne supposai pas que tout cela se fît à l'intention de fêter mon retour.

— Que se passe-t-il? demandai-je aussitôt après l'avoir embrassé. Vous attendez une tête couronnée» ou tout au moins quelque prince du sang.

*- Pas tout à fait, répondit mon oncle avec un modeste sourire où perçait l'orgueil satisfait : j'attends M. de Champbaudier.

A ce nom trop célèbre dans la magistrature des

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