CR DÉBUT
premières années de la Restauration, je n'avais pu réprimer un vif mouvement de contrariété.
— M. de Ghampbaudi^L.. m'écriai-je; ma foi !
mon cher oncle» je ne vous en lais pas mon compliment
— Et pourquoi doioc cela, mon neveu?
-— Vous savez aussi bien que moi...
— Je ne sais qu'une chose, répliqua-t-il avec vivacité, c'est que M. de Champbaudier est mon président. Je l'attends aujourd'hm môme, il arrive ce soiTy il vient passer à la Roseraie la fin des va* cances, et» quoi qu'il te plaise d'en penser, je prétends, je maintiens que c'est poor moi beaucoup d'honneur.
-<- La fin des vacances, tout ie mois d'octobre? demandai-je de plus en plus consterné.
— Oui, mon neveu, oui, tout le mois d'octobre I M. de Champbaudier passent tout le mois d'octobre à la Roseraie, à ma campagne, à la campagne de ton oncle I
«— Mais, disaifrje en lui pressant les mains, vom ne voyez donc pas que c'en est iait de la bonne via que nous menions loue deux 1
— Qu'entends-tu par là? M. de Charapbaudier est un homme charmant.
— Charmant I...
— Le connais-tu?
— Personnellement, non; de réputation, oui.
— Eh hien, tu ne le connais pas, car il n'est personne, en ce monde, qui ne vaille plus ou moins que sa réputation. Tu me feras Tamitié de prendre visà-vis de lui une attitude convenable, celle d'un modeste substitut devant son premier président. Et tâche de lui donner une bonne opinion de toi, car c'est de lui que dépend ton avancement.
Mon oncle avait au plus haut degré le respect des positions officielles; tout homme revêtu de fonctions publiques devenait sacré à ses yeux. Je n'insistai plus, et, d'un pas boudeur, je me retirai dans ma chambre*
Mon jeune ami, il n*est pas de carrière si honcK rable, si justement honorée, où ne parviennent à se glisser des gens moins honorables qu'elle; il n'est pas d'institution si élevée, qui ne soit exposée à rencontrer parfois d'indignes serviteurs. Il y a eu de mauvais rois, de mauvais prêtres, de mauvais juges : heureusement, les institutions sont au-dessus des hommes, nos infirmités ne les atteignent pas.
M. de Champbaudier ne rappelait que très-confusément les grandes figures des MoIé, des d'Agnesseau et des Lamoignon : c'était un de ces magistrats d'aventure qui poussent tout d'un coup, à de rares époques, comme des ceps vénéneux. De Champbaudier n'était pas son nom. Sous l'Empire, il s'appelait Maugars, l'avocat Maugars, comme on disait
alors à Poitiers, où il passait pour Taigle du barreau et jouissait d'une réputation d'homme habile en affaires.: il prouva qu'il la méritait. Après le décret du premier consul qui rouvrait aux émigrés les portes de. la France, une bonne famille du Poitou, la famille de Champbaudier, s'était empressée de rentrer. Quelques années plus tard, grâce à l'intelligence, grâce à l'activité de l'avocat Maugars, elle se troavtit réintégrée dans une partie ûe ses anciens biens. Il ne restait plus à régler que la question des honoraires; les Ghampbaudier pensaient qu'une de leurs fermes y passerait. Us étaient prêts à s'exécuter» ne croyant pas pouvoir payer trop cher les services de leur avocat, ni trop cher acheter sa discrétion dont ils avaient besoin : le maniement de leurs ai&dres avait livré à ce galant homme certains secrets qui ne flairaient pas comme baume, et qui intéressaient H^onoeur de leur maison. miracle l ô désintéressemenl; sans exemple ! Non-seulement M^ Hangars ne réclama rien, mais encore il ne voulut rien recevoir. Vainquent M. le baron le supplia d'accepter tout au moins. sa tabatière, présent du roi de France pendant son séjour
DANS LA KAGISTRATUEE. Id
k MiUaQ ; vaioement madame la baroime, en désespoîr de cause, lui offrit la bagae, enrichie de diamaots» qu'elle tenait de la reine Marie-Aotdnette. M* Mangars retea tout; Bealemeat, il demanda la ffiaiii de maéeMoiacUe de Champbaudier. Et il la demanda si loyaloBenl, avec des allusions si délicates et des îminnations si bonDétes, qu'après «Bie semaine de stupeur, d'angoisses et de réflexions, OB ae décida à la lui accorder : témoignage éclatant de la haute estime qu'une démarche si bien con« duiie avait inspirée pour sob caxaetère I
Voici comment, qudques années après, il arrivait d'an hond aux fonctions élevées de la magistrature :
fiépublicain fougueux sous la République, révo* lidicmnaire exalté aux plus mauvais jours de la BéiK>luUoii, M"* Maugars, en toute rencontre, avait affiché sous TEmpire le dévouement le pins prolixe pour les institutions impériales, l'adBuiration la plus loquace pour le génie de l'empereur : l'Empire était tombé avant ^'un si beau zèle re^ sa récompense. En 1814, après la rentrée dee Bourbims, M* Maugars s'âait retiré sous sa tente. On conamençait à s'étonner du silence obstiné oè il £6
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renfermait : il en sortit par un coup de foudre. Un jeune homme, un étudiant en droit» arrêté pour avoir tenu dans un café des propos séditieux, était sur le point de comparaître devant le tribunal cor* rectionnel : affaire sans importance au fond, mais qui avait pris à Poitiers des proportions inatten* dues, dès qu'on avait su que Tavocat Maugars s'était chargé de la défense. Cette nouvelle avait suffi pour mettre en présence toutes les passions du moment» pour transformer en lutte de partis un incident des plus vulgaires. Le grand jour était venu; pendant que l'élite de l'aristocratie poitevine envahissait sans bruit le prétoire, une foule compacte, ardente, frémissante, se précipitait dans la salle. Les juges occupaient leurs sièges, l'accusé venait d'être introduit, et l'on cherchait des yeux M® Maugars, quand tout à coup deux mouvements simultanés, l'un de sur-» prise, l'autre de stupeur, éclatèrent dans l'assemblée : M* Maugars s'avançait gravement vers la barre; sa toque était ornée d'une cocarde blanche à rubans flottants. Il y eut un instant d'émotion générale dont les juges ne furent point exempts. L'audience était ouverte , on se tut. L'interrogatoire
DANS LA HAGISTBATURE. 21
ne dura que quelques minutes; le prévenu ne désavouait aucun des propos qu'il avait tenus. Le réquisitoire ne fut pas moins bref; quoique rassuré par la belle cocarde qui étoilait la toque de la défense, le procureur du roi se tenait pourtant sur ses gardes» et» en tacticien habile, il avait ménagé ses meilleures troupes pour les lancer dans la réplique^ Evidemment, ce n'était là que les préliminaires de la bataille qui allait s'engager; une impatience fiévreuse se lisait sur tous les visages. M* Maugars se leva et prit la parole au milieu d'un silence où l'on sentait palpiter les Âmes. M* Maugars fut magnifique I II se surpassa lui-même et fit bien voir, en cette occasion, que Téloquence n'est jamais rebelle aux. nobles causes, aux convictions sincères. Après quelques phrases embarrassées, pleines de modestie et d'humilité, il abandonna vaillamment son client, ou, pour mieux dire, il le noya dans la glorification du trône de Saint Louis, miraculeusement restauré. S'élevant peu à peu au ton du dithyrambe, il exalta les desseins de la Providence, et, dans un langage fertile en métaphores, émaillé de lis et planté d'oliviers, il salua
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tereioinr ûe$ princes màgnanioMs, rendus à Tamonr de la Fr»iee. Interprète ftdèle des sentim«[its de la patrie, il aurait crB numquer à ses devoirs sit eét oabfié les armées étrangères : il leur adressa an compliment des mieu tournés , où respirait la gratitude la plus touchante, mêlée à la plus exquise eeurtoisie. Enfin, H sol troarer des aeœnts dignes de Tacite et de Jhnéaal pour flétrir le régne de Tusurpat^r; il le passa par les rerges d'une coum» gense invectife, et termina tout par un paraUèk éblouissant, où, rapprochés de l'ogre de Corse ^ Hbère et Attila n'étaient j^s que de petits saints.
Gela ne dura guère que trois petites heures, et tel était Tébahissement de rauditdre, que M"* Maugars put aller ainsi jusqu'au bout, tout d'une traite, sans être interrompu. Quand il eut achevé^ une bordée de sifflets partit du fond de la salle ; quelques i>aroIes sévères din président rétablirent aussitôt l'ordre et le silence dans le sanctuaire de la justice.
Le procureur du rd se leva et dit :
-* Messieurs, après P^oquente plaidoirie que TOUS venez d'entendre, l'iaceusation n'a plus qu*ané tJiche à remplir. Si la loi est rnHexible, il n'est pas
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ioteidit pourUmt âux magistrats d'en adoucir parfois les rigueurs : le préyena est jeune encore > j 'invoque en sa finreur l'indulgence du tribunal.
— Prérreno, levezHvou&, dit le préâdenL Ares* vous gueiqne ebo£e k qonter à Yotre défense?
-^ Bien» monsienr le président, répondit le jeune éJndianf.; je nsnercie AL le procureur (fai viA, et je pardonne à mon atocat.
Belles paroles^ qui lireai couronnées par deux vam de prison l
Ainsi finit cette séance judiciaire , restée célèbre dns les annales dm Poitou. M* Maogars, modeste autant que digne, tenta, mais vainement, de se dé^ rober à Toyalion qpÉ rattendait à sa sortie; il dut, bon gré mal gré, retourner chez lui à la façon des triomphateois rmnaîns mràtant au Capiftole : un long cortège de kuéas raecoo^gna jusqu'à sa porte*
A six semaines de là, tout an plus, M. Hangars de Ghampbaudier reeevmt sa nornssation d'avocat général près k eonr de Bm^deanx*
Eliminé pendant; les Cen(4oBrs , procureur génér al en IM5, JMLde.Oiampbaïadler arait été, dans le