‹ Un demi-siècle de civilisation françaiseChapitre 11 sur 112 · É. BOUTROUX · texte numérisé non relu

É. BOUTROUX

L'activité philosophique, qui, depuis Descartes, en des sens divers, a toujours été très vive dans notre pays, présente, depuis le dernier tiers du xix' siècle, un développement remarquable, qui permet, semble-t-il, de dater de cette époque une période distincte, dite période contemporaine.

Dans les deux premiers tiers du dernier siècle, la philosophie française avait été dominée par la pensée de réagir, en exaltant les parties les plus hautes de l'âme humaine, contre les doctrines sensualistes ou matérialistes qui avaient régné au xviii' siècle, et que l'on rendait en partie responsables des maux qui avaient désolé la France. On rattachait, en ce sens, la philosophie aux lettres plutôt qu'aux sciences, afin de signifier qu'elle avait affaire aux nobles sentiments, aux aspirations idéales que les lettres célèbrent et développent, plutôt qu'aux réalités matérielles qu'analysent les sciences.

Sous l'empire de ces idées, une philosophie se forma, qui produisit des œuvres claires, accessibles à tous, souvent remarquables par la beauté de l'inspiration comme par la finesse de l'analyse morale. Les noms de Cousin et de Jouffroy résument ce mouvement. Les deux idées les plus originales qui dominèrent alors sont, peut-être, d'une part,

celle d'un développement philosophique spécial, autonome, se poursuivant à travers les siècles sans dépendre, autrement que d'une manière occasionnelle, des conditions extérieures; d'autre part, celle d'une psychologie fondée exclusivement sur l'introspection, et indifférente aux conditions physiques ou sociales des phénomènes de conscience. La première de ces idées s'était développée sous l'influence de la philosophie allemande, la seconde, sous l'influence de la philosophie écossaise.

La philosophie était comme gouvernée par ces dogmes, lorsque se produisirent, il y a une cinquantaine d'années, plusieurs faits qui amenèrent ou dénotèrent un changement d'orientation.

Tel l'enseignement de M. Lachelier à l'École Normale à partir de 1866, appel singulièrement persuasif à une méditation libre, passionnée, toujours plus profonde, de la pensée des maîtres, et, du même coup, puissante excitation à l'initiative de l'esprit; la publication du Rapport sur la philosophie en France au XIX" siècle, par Félix Ravaisson (1868), hymne enthousiaste en l'honneur de la pensée vivante, de la beauté, de la générosité, comme sources premières des sciences et de la vie; la publication de V Introduction à l'étude de la médecine expérimentale de Claude Bernard (1865), démonstration, par le fait, de la parenté des sciences positives avec la philosophie ; la publication de Vlntelligence de Taine (1870), effort obstiné pour relier la psychologie à la physiologie.

Sous l'influence de ces enseignements, on s'avisa que le XIX' siècle avait produit, en France même, tout autre chose que la philosophie officielle, et que nous possédions, en Maine de Biran, en Auguste Comte, en Rcnouvier, sans parler de Lamarck ou de Cournot, qui ne fixèrent l'attention des philosophes qu'ultérieurement, des penseurs d'une grande originalité, destinés à prendre rang parmi les maîtres de la philosophie. Et l'on conçut le travail philosophique d'une manière sensiblement différente de celle qui avait généralement prévalu pendant les deux premiers tiers du XIX* siècle.

A l'idée d'une philosophie dès maintenant constituée, et

enseignable dogmatiquement, se substitua la conception de la philosophie comme recherche de plus en plus profonde, comme activité et vie de l'esprit. Non que la question des résultats soit indifférente; mais le progrès, selon cette manière de voir, consiste dans le perfectionnement du jugement, de la raison, de la réaction de l'esprit en face des choses, plutôt que dans la détermination de formules placées désormais au-dessus de la discussion. Et la philosophie ainsi conçue obtint, parmi les hommes de science comme parmi les lettrés, une faveur nouvelle : en sorte que, de toutes parts, en tout sens, se produisirent des travaux marqués au coin de l'indépendance, de la compétence, de la probité intellectuelle, d'une foi réfléchie en la puissance de la raison humaine.

De ce point de vue on estima artificielle et préjudiciable l'autonomie que les Cousin et les Jouffroy avaient revendiquée pour la philosophie et pour la psychologie. On replaça l'âme et la pensée dans les milieux où elles se développent, on étudia de près leurs rapports avec leurs conditions d'existence. D'une manière générale, on s'efforça de relier le plus étroitement possible les diverses branches de la philosophie aux sciences positives qui s'y rapportent. On estima que la philosophie, détachée des sciences, était quelque chose comme un discours sans sujet réel, un brillant exercice de rhétorique scolaire. Dès lors, non seulement les philosophes s'appliquèrent à posséder les connaissances scientifiques relatives à leurs recherches, mais des savants de plus en plus nombreux se préoccupèrent des problèmes philosophiques; et il se forma une collaboration toujours plus étroite entre savants et philosophes.

De ce changement d'orientation', résultèrent des recherches abondantes et variées, qui introduisirent, dans les différents domaines de la philosophie, nombre d'idées ou de doctrines originales. Tenter un classement de ces recherches est une entreprise téméraire; car, alors même que l'objet est restreint, la doctrine représente, le plus

I . Cf. Li création de la Revue philosophique, dirigée par Th. Ribot, en 1876.

souvent, une direction philosophique d'un caractère général; et, au point de vue de la méthode, ces travaux s'accordent dans l'effort pour combiner les enseignements des sciences avec les exigences de la raison. Il y a, cependant, parmi ces chercheurs, en principe, une dualité de point de vue qu'il paraît juste de faire ressortir. Les uns conservent les cadres classiques, et étudient les problèmes métaphysiques, psychologiques, logiques, moraux, esthétiques, tels qu'ils se présentent dans les ouvrages des grands philosophes. Les autres prennent pour point de départ, non plus la tradition philosophique, mais les différents groupes de connaissances ou de réalités qui s'offrent actuellement à nous; ils réfléchissent sur ces données, et s'efforcent d'en dégager la signification profonde. Dès lors, leur objet n'est plus précisément de travailler à l'avancement de la métaphysique, ou de la logique, ou de la morale, telles que les conçoivent les philosophes : les cadres de leurs recherches leur sont fournis, directement et uniquement, par les sciences elles-mêmes; ils se proposent de constituer la philosophie spéciale des mathématiques, ou de la physique, ou de la biologie, ou des sciences sociales, ou encore de l'art, des mœurs, de la religion.

Dans la pratique, à vrai dire, ces deux directions se combinent fréquemment; et, peut-être, au fond, la différence de ces deux méthodes n'est-elle pas aussi radicale qu'il semble au premier abord. Mais, actuellement, les travaux de nos philosophes se répartissent assez naturellement dans ces deux catégories.

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