I. Lachelier, Delbœuf, Liard, Goblot, Couturat, etc
Demi-siècle civilis. franc. 3
pation très générale de se tenir, le plus étroitement possible, sur le terrain de la raison, de la science, des faits, et, en même temps, de ne rien sacrifier des idées qui sont considérées, par toute conscience droite, comme l'honneur de l'humanité'.
L'idée de la morale comme science positive s'est exprimée dans le petit livre de Léon Bourgeois intitulé Solidarité (1896), d'une manière qui a frappé les esprits et suscité de nombreux travaux, Léon Bourgeois voit dans la solidarité le fait-principe qui felie le moral au physique, ce qui doit être à ce qui est. En nous appuyant sur la nature, nous devons créer des solidarités de plus en plus rationnelles et puissantes pour le bien.
Belot, tout en proclamant que l'homme doit vivre pour la société, insiste sur la distinction nécessaire entre les sociétés données et la société idéale. C'est cette dernière seule qui fournit la norme suprême de l'activité humaine.
Renouvier, qui, le premier peut-être, avait mis en avant l'idée de solidarité morale, veut que cette solidarité soit essentiellement l'œuvre des volontés libres.
Bougie demande que les conséquences de la solidarité, donnée ou instituée, soient rectifiées selon les exigences de la conscience, comme autorité originale et inviolable.
Darlu, Jacob protestent contre la prétention qu'émettrait la société d'absorber toute l'activité de l'homme : celui-ci possède une dignité personnelle, qu'il ne peut aliéner, et que la société doit respecter, si elle veut être vraiment humaine.
Ferdinand Buisson s'efforce d'assurer à une morale purement laïque et rationnelle toute l'ampleur et l'élévation que peuvent offrir les plus hautes idées métaphysiques ou religieuses.
Estimant que toutes ces doctrines, qui considèrent, non ce qui est, mais ce qui doit être, se réclament à tort de la méthode scientifique, Lévy-Bruhl réserve le nom de science aux études purement spéculatives et explicatives, et, dès lors,
1. Renouvier, Léon Bourgeois, Ferdinand Buisson, Thamin, Fouillée, Lévy-Bruhl, Belot, Lalnndc, Jacob, Bougie, Adolphe Landry, Rauh, Georges Lyon, Chabot, Georges Lefèvre, Emile Thouvcrez, Parodi, Albert Leclère, Finot, etc.
n'admet pas que la morale puisse être dite une science. II résout ce qu'on appelle morale en deux ordres de recherches : d'une part la science des mœurs, d'autre part l'art moral, où sont appliqués les principes établis par la première, comme dans l'art de l'ingénieur sont mis en œuvre les principes de la mécanique.
Avec beaucoup de finesse Rauh entendit maintenir la possibilité de traiter la morale comme science sans rien lui ôter de sa valeur normative. Il professa que l'homme croit à un idéal, à un devoir, avec la même irrésistibilité qu'il croit à l'existence de lois naturelles. Mais en même temps il soutint que, même en morale, l'esprit doit aller, non des principes aux faits, mais des faits aux principes, et que c'est de la réflexion sur la vie morale concrète, ou expérimentation morale, que la conscience doit dégager, peu à peu, des principes moraux de plus en plus élevés.
5. La sociologie, dont les bases avaient été jetées par Auguste Comte, a donné lieu à de nombreux travaux, qui ont vivement attiré l'attention en France et à l'étranger *.
Dans un remarquable ouvrage intitulé Les Sociétés animales (1877), Alfred Espinas soutint que la communauté n'est pas, au regard de la vie, un accident, mais une condition essentielle. Vivre, c'est vivre en commun. L'union pour la vie est plus primitive que la lutte pour la vie. Toute société est un individu, comme tout individu est une société. Une société humaine est une conscience commune.
Emile Durkheim s'est appliqué à montrer l'homme essentiellement créé par la société. L'évolution qu'il a subie a consisté à se transformer, de partie similaire dans un tout mécanique, en organe spécial dans un tout organique. A la morale classique, dont le précepte était : sois homme, doit, dès lors, se substituer une morale fondée sur la division du travail, et prescrivant à l'homme de s'adapter, de tout son être, à une fonction sociale déterminée. Ayant, par cette étude sur la solidarité, démontré l'existence de la sociologie
I. Espinas, Durkheim, Fouillée, Tarde, Gaston Richard, René Worms, Henry Michel, Eugène de Roberty, Adolphe Landry, etc.
comme science, Durkheim en rechercha les conditions générales : il les trouva dans ces deux notions : i" réalité et spécificité des phénomènes sociologiques; T emploi d'une méthode exclusivement objective. Il développa la science conformément à ces principes, et il vit dans la religion le fait social par excellence, le point de départ des mouvements collectifs, arrachant l'homme à son étroite individualité. Il expliqua même par les conditions d'existence de la société les principes généraux de la connaissance humaine, que Kant avait rapportés à l'action originale de la raison.
En face de la doctrine comtienne de la société comme entité véritable et supérieure. Tarde maintint énergiquement la réalité irréductible de l'individu, non sans concevoir ce dernier comme doué de fonctions précisément sociales.
Henry Michel, s'inspirant de Charles Renouvier, distingua, de l'individualisme empirique, suivant lequel l'individu prétend se suffire, l'individualisme rationnel, selon lequel l'individu ne peut se réaliser pleinement, c'est-à-dire devenir une personne, qu'en se solidarisant avec d'autres individus.
Plus radicalement encore, Alfred Fouillée considère la société comme donnée dans l'acte même de penser, en sorte qu'au cogito ergo sunt de Descartes, il substitue : cogitOy ergo sumus.
6. L'esthétique, elle aussi, s'est efforcée, sans perdre de vue son objet propre, particulièrement difficile à saisir et à définir, d'atteindre à une précision et à une certitude comparable à celle des sciences*.
Sully-Prudhomme se demande anxieusement comment des formes qui s'adressent aux sens externes peuvent être expressives, c'est-à-dire éveiller dans notre âme certains sentiments. Il pense trouver la raison de ce phénomène dans la présence, au sein de la forme et du sentiment, de quelque
I. Sully-Prudhomme, Gabriel Séailles, Guyau, Jules Combarieu, Jean Pérès, Durand (de Gros), Bergson, Georges Lechalas, Robert de la Sizeranne, Dugas, Roussel-Despierres, Souriau, Dauriac, CharlcB Lalo, Paul Gaultier, Paulhan, Albert Bazaillas, etc.
élément commun, lien secret du physique et du moral, que le poète a le don de percevoir.
Gabriel Séailles discerne la parenté de la nature et du génie. Déjà la nature est création et poésie; et la conscience de l'homme de génie ne diffère qu'en degré de celle de l'homme ordinaire.
Henri Bergson voit dans le comique la solidification, en grimaces durables, d'une physionomie où tendait à se manifester l'effort infini de la vie : c'est le mécanisme de la matière, prétendant opprimer la liberté de l'esprit. Le rire est la revanche triomphante de la liberté.
Paul Souriau réfute la doctrine qui ramène la beauté au sentiment subjectif de l'individu : il en trouve l'essence dans la perfection évidente.
Charles Lalo distingue profondément la conscience esthétique des autres formes de la conscience. La conscience esthétique est intuitive et normative, ainsi que la conscience scientifique et la conscience morale. Pour arriver à définir les règles qu'elle impose à l'art, l'esthétique doit s'aider de toutes les données que chaque science, depuis les mathématiques jusqu'à la sociologie, est susceptible de lui fournir.
7. L'histoire de la philosophie* présente moins des tableaux d'ensemble que des études analytiques relatives à tel philosophe ou à telle doctrine particulière. Le souci de la vérité historique, de l'exactitude profonde et réellement objective domine toute autre préoccupation, et fait, d'un grand nombre de ces œuvres, de durables contributions à l'histoire de la pensée des maîtres.
Des recherches fort originales ont été instituées par Paul Tannery, dans le dessein de démêler la véritable genèse et signification historique des plus anciennes doctrines philo-
I. Renouvier, Ravaisson, Janct, Fouillée, Lachelier, Penjon, Emile Boutroux, Brochard, Paul Tannery, Espinas, Pillon, Dauriac, Lyon, Lévy-Bruhl, Thamin, Mauxion, Georges Noël, Rodier, Gaston Milhaud, Elie Halévv, Picavet, Alengrv, Xavier Léon, Basch, Delbos, Berr, Karppe, Louis Germain-Lévy, f'iat, Albert Lévy, Hamclin, Hannequin, Albert Rivaud, Bréhier, Rabier, Léon Bloch, André Fauconnet, Denys Cochin, etc.
sophiqucs nées dans le monde hellène. Il voit, en ce sens, dans les doctrines antésocratiques, non une élaboration logique de concepts abstraits, mais la théorie des données de la science contemporaine. Brisant les systèmes clos où les historiens philosophes se sont plu à enfermer et isoler les spéculations des vieux penseurs, Paul Tannery réintègre ces recherches dans l'histoire générale des sciences et de la vie humaine.
Sans pousser, en général, aussi loin que Paul Tannery la réaction contre la doctrine de l'autonomie de la pensée philosophique, la plupart de nos historiens de la philosophie se sont efforcés de déterminer les relations des doctrines avec la personne et la vie de leurs auteurs, avec les événements contemporains, avec l'histoire générale de l'humanité, de manière à restituer, dans leur réalité intrinsèque, en dehors de toute préoccupation dogmatique, l'origine, la signification et l'influence des monuments philosophiques légués par le passé.