L. DE LAUNAY
La géologie et la minéralogie sont deux sciences distinctes et qui, pour des professionnels, diffèrent à beaucoup d'égards, aussi bien quand on envisage leur but que lorsqu'on examine leurs moyens d'action et leurs méthodes. La géologie se rattache au groupe des sciences naturelles; elle étudie dans le passé les trois règnes de la nature et comprend de la zoologie et de la botanique rétrospectives. Son champ de travail embrasse la Terre entière. Son expérimentation très spéciale consiste seulement à prévoir et à vérifier, par des recherches systématiques sur le terrain, les conséquences encore inconnues d'un ou plusieurs faits observés. La minéralogie rentre, au contraire, dans les sciences physiques, auxquelles elle emprunte ses méthodes optiques ou ses moyens d'analyse chimique ; elle étudie la constitution intime des cristaux plutôt que leurs gisements et, pour connaître cette structure moléculaire, elle utilise, au laboratoire, le microscope ou le goniomètre comme la pince thermo-électrique ou l'aimant; elle effectue, dans des creusets, des reproductions et des synthèses. Mais, aux yeux du public, ces deux sciences ont ce caractère commun, qui domine tout, d'étudier le règne minéral, ce qu'on appelle vulgairement les pierres; et, comme il arrive souvent, ceux qui regardent du dehors ont raison contre les spécialistes, parce que les traits généraux les frappent
aussitôt, tandis que les techniciens ont l'œil attiré par les détails : la minéralogie n'est, en effet, qu'un rameau affranchi de la géologie ; néanmoins nous aurons à nous rappeler une distinction, qui a sa valeur, quand nous examinerons la part prise, dans les deux cas, par l'esprit français, toujours particulièrement doué pour les larges initiatives, les vues d'ensemble et les synthèses.
Ce n'est, d'ailleurs, pas la seule subdivision que nous aurons à introduire dans notre examen. Ici, comme dans beaucoup d'autres sciences, le progrès et le développement des travaux ont forcé à morceler les efforts par la formation de sciences nouvelles qui suffisent chacune à occuper toute l'activité d'un homme. La géologie commence par étudier les superpositions normales des terrains, l'ordre et le mode de formation de leurs dépôts sédimentaires : c'est ce qu'on appelle la Stratigraphie ; ou bien elle examine la structure intime des roches {Pétrographie) ; mais elle envisage aussi' les mouvements subis ultérieurement par ces terrains dans ce qu'on appelait volontiers autrefois, d'un mot démodé, les convulsions du globe : c'est la science dite la tectonique ou Vorogénie. Enfin, un intérêt pratique de premier ordre amène à porter une attention particulière sur le mode de concentration des substances minérales utiles et, particulièrement, des métaux (métallogénie), ou sur les circulations d'eau souterraines (spéléologie). Les savants se consacrent ordinairement à l'une ou l'autre de ces branches, en laissant un peu de côté les autres ; et, comme la nature d'esprit, le mode de recherches qu'elles exigent sont assez différents, nous verrons, suivant qu'il s'agira de l'une ou de l'autre, exceller plus ou moins notre esprit national. A plus forte raison si l'on voulait, comme on le fait parfois, rattacher à la géologie deux sciences qui, pour moi, rentrent dans la zoologie et dans la botanique, en sorte que je n'en parlerai pas : la paléontologie animale et végétale. Nous serons ainsi tout à l'heure amenés, pour mettre de l'ordre dans notre travail, à le diviser en compartiments distincts. Mais il est une réflexion générale qui domine l'ensemble.
Pour un jugement sommaire comme celui que nous voudrions porter ici sur les progrès accomplis depuis une
soixantaine d'années, des sacrifices sont nécessaires; et le mieux est d'oublier les menus faits qui ont absorbé journellement l'attention et de rechercher seulement où se sont produites, dans cet intervalle, des transformations, des révolutions, de brusques percées sur l'inconnu, en se représentant l'état d'esprit où serait un savant mort avant 1850, si, ressuscitant aujourd'hui, il venait écouter un de nos cours ou s'il lisait un de nos livres. Dans quels cas et par quelles constatations, par quelles explications, par quelles théories serait-il surpris, étonné, choqué, bouleversé ou même scandalisé d'abord, pour s'émer\^eiller ensuite? Tout le reste a pu contribuer au progrès scientifique, mais dans la mesure où des manœuvres participent à un édifice en plaçant régulièrement, les unes sur les autres, des assises prévues. Les noms qu'il faut retenir, ce sont ceux des novateurs, qui ont renouvelé les anciens plans pour donner aux voûtes une portée singulière, pour faire monter quelque tour d'où l'on découvre un côté, jusque-là invisible, de l'horizon.
La conclusion, à laquelle on est ainsi conduit dans le cas présent ne ressemble guère à celle que paraîtrait entraîner la lecture de nos traités de géologie. Si les savants qui ont édifié la géologie vers le début du xtx.' siècle, les William Smith, les Brongniart, les Guvier, les d'Orbigny, ouvraient un traité de géologie récent, comme ceux de Lapparent ou d'Emile Haug, ils seraient, à coup sûr, pleins d'admiration pour la merveilleuse enquête poursuivie par des milliers de chercheurs dans tous les pa^'-s du monde sur les séries de terrains classés et datés qui constitue ce qu'on appelle la stratigraphie; d'innombrables observations semblables accumulées dans des régions inexplorées ou désertes de leur temps les intéresseraient très vivement ; peut-être seraient-ils plus séduits encore par des remarques ingénieuses et nouvelles sur des régions qu'ils croyaient connaître à fond; mais aucune de ces observations et de ces remarques ne pourrait leur causer un étonnement profond, puisque toutes se conforment aux méthodes d'observation qu'ils ont euxmêmes trouvées et enseignées : méthodes plus ou moins bien appliquées par des observateurs plus ou moins patients et
attentifs. L'établissement de la stratigraphie, c'est leur œuvre à eux, une œuvre qui a occupé presque exclusivement toute la première moitié du xix^ siècle et qui constitua alors une véritable découverte, une révélation magnifique sur le passé de notre planète. En ce temps-là, quand il y eut à inventer, les savants français et anglais furent à î'avantgarde. Plus tard, tout le monde a pu suivre la route frayée; et il serait difficile d'attribuer désormais à aucun peuple, dans cet ordre d'idées, une part bien spéciale. Chacun d'eux a travaillé avec un zèle presque égal et avec des résultats équivalents. Ces résultats ont beaucoup dépendu, soit de la nouveauté du sujet, où la moisson fut d'autant plus abondante que le sol était auparavant plus vierge, soit des conditions matérielles, telles que le nombre des collaborateurs et les ressources pécuniaires mises à leur disposition par l'État. De la stratigraphie, nous ne dirons donc ici que peu de chose. Mais ce sont d'autres parties de la géologie presque entièrement modernes et récentes qui vont absorber notre attention. C'est, avant tout, la tectonique, définie plus haut. C'est un peu aussi lamétallogénie. Dans le domaine minéralogique, ce seront la cristallographie et la minéralogie de gisements. Il est bien certain que les savants, dont je rappelais tout à l'heure les noms, commenceraient par protester si on leur développait nos théories actuelles sur la formation des chaînes montagneuses, sur les renversements et charriages des terrains, sur le mode de cristallisation des roches ignées, sur la répartition et le groupement des minerais, sur le système réticulaire des cristaux. En nous écoutant parler de paléontologie, ils auraient également été stupéfaits par le rôle attribué depuis soixante ans à l'idée d'évolution.