‹ Un demi-siècle de civilisation françaiseChapitre 36 sur 112 · LART · texte numérisé non relu

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succès des premières œuvres de Carolus-Duran, par leur adresse à déployer les toilettes, et à disposer les attitudes en de somptueux décors, à la façon du xviii' siècle anglais. L'intérêt des groupes de portraits, à la manière hollandaise, a été reproduit par Roybet et, dans une autre gamme, par Fantin-Latour. Marcel Baschet a tracé, pour les générations à venir, des effigies saisissantes de Rochefort, de Richepin et de bien d'autres, avec une impeccable sûreté de métier. Dans cette galerie d'hommes célèbres et représentatifs, on remarque encore YHanotaux et le CJiauchard de Benjamin Constant (au Louvre), le Peyrat de Baudr}' (au Luxembourg), le général André de Gabriel Ferrier. Enfin, Jacques Blanche est venu parer de tous les prestiges de la couleur, dans la facture la plus libre du monde, des têtes pourtant très profondément étudiées au point de vue psychologique.

Ainsi, n'est-il guère de nuances dans l'élégance, la grâce ou la beauté féminine, en ces derniers cinquante ans, dont le portraitiste français n'ait été l'interprète.

Par portraitiste, j'entends aussi le sculpteur. Les bustes de femmes de Bartholomé, de Puech, de Saint-Marceaux, par exemple, ont presque égalé ce que la sculpture française a produit de plus vivant et de plus gracieux, en ce genre, au xviir siècle. Les visages d'hommes par Rodin, comme son Rochefort ou son Dalou, ou encore par Paul Dubois, par Chapu, par Barrias, par Antonin Mercié, par Falguière, par Guillaume, par Segoffin, par Bouchard, par Landowsky, n'ont pas leur équivalent dans toute l'Europe, durant la période correspondante. Les œuvres de Verlet, de Vermare, d'Injalbert, de Dampt, de Marqueste, de Gardet, de Bourdelle sont également sans rivales au dehors de nos frontières. Sans doute, lorsqu'ils ont eu à honorer quelque homme célèbre, nos sculpteurs n'ont pas toujours trouvé l'aspect monumental qui convient à une statue et leurs échecs, en ce genre, sont nombreux, mais ils ont toujours traité le visage lui-même largement, puissamment, sans détails inutiles, comme les Maîtres.

Leur effort ne s'est pas arrêté là. Sur bien des places publiques, au bord de la mer, dans le rocher, en France ou

loin de France, le passant leur doit une saisissante vision. C'est le Penseur et le Victor Hugo de Rodin à Paris, ses Bourgeois de Calais, le Lion de Belfort de Bartholdi et sa Liberté éclairant le Monde à New-York, l'ingénieux monument de V Union Postale Universelle de Saint-Marceaux à Berne, la Jeanne d'Arc de Paul Dubois à Reims, le Génie des Arts de Mercié au-dessus du guichet du Louvre, les Dernières Funérailles de Barrias, la Jeunesse au monument d'Henri Regnault de Chapu, la République de Dalou et son Hommage à Delacroix au Luxembourg, le Chasseur de l'âge de pierre de Frémiet, au Muséum, le Marat de Baffier, 1^ Pierre de Monter eau de Bouchard, les Fils de Caïn de Landowsky, au Carrousel, enfin l'œuvre capitale de Bartholomé, qui est au Père-Lachaise, le Monument aux Morts. Arrêtons-nous devant cette œuvre qui a fait une si profonde impression sur les générations contemporaines. Elle dégage une intensité d'émotion qu'on pourrait à peine croire possible dans un ouvrage de plastique. Ce n'est pas que l'auteur fût un grand novateur. Ce n'est pas non plus qu'il s'imposât, plus que les autres maîtres, par ses qualités de praticien. C'est qu'il abordait, avec un sentiment très profond du grand mystère, un sujet tout nouveau dans l'Art : la Misère de l'Homme, — je veux dire sa misère psychologique, celle que Pascal a tragiquement décrite. Qu'on y prenne garde : depuis le Moyen Age jusqu'à notre époque, les trois sujets habituels de la sculpture avaient été le jeu, la lutte ou la danse. De nos jours, le statuaire s'est appliqué à exprimer ces trois états : le travail, la pensée et la douleur. Ce n'est plus le triomphe dans le combat, ni l'ivresse du plaisir, ni le libre essor des forces pour la beauté du geste, qu'il célèbre dorénavant dans l'homme : c'est la beauté de l'effort utile : le travail ; ou bien le drame de l'être sensible aux prises avec les forces de la nature : la douleur; ou devant l'énigme de la destinée : la pensée. Et, par une conséquence obligée, le geste, qui avait été presque toujours jusque-là en extension, est presque toujours aujourd'hui, en flexion. Qu'on veuille bien se rappeler les sujets groupés par le hasard dans la Loggia dei Lanzi, à Florence, et les comparer à ceux que le hasard a groupés au seuil de

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notre musée du Luxembourg, — et l'on sentira tout de suite lo HifT'pT'GncG

Cette sympathie pour l'effort et la misère de l'homme, ce n'est pas seulement le trait distinctif du sculpteur moderne : c'est le grand trait de l'Art français contemporain. Jamais, jusqu'à notre génération, l'on n'avait vu les scènes de la vie populaire traitées avec cette ampleur, cette gravité, ce respect qu'on apportait autrefois aux sujets épiques. Les Hollandais, parfois les Espagnols avaient traité ces sujets, mais dans un esprit voisin de la caricature ; quelques artistes modernes, pour leur défroque pittoresque et leur ragoût sentimental. Pour la première fois, depuis les frères Lenam, et sur la voie ouverte par Millet, de grands artistes ont cherché à découvrir en quoi consistait la beauté de ces Cariatides de l'édifice social : le paysan, l'ouvrier, la mère de famille pauvre, le marin, le mineur.... Un monde nouveau de sentiments et de caractères se révéla quand parurent, aux Salo7ts, les Foins et les Ramasseuses de pommes de terre de Bastien-Lepage, le Chantier de Siiresnes et la Grève de Roll, la Paye des moissonneurs et le Vin, de Lhermitte, le Pardon de Dagnan, la Visite à l'Hôpital de Geoffroy, et plus tard la Vie de la mer de Cottet, la Messe en Bretagne de Lucien Simon, la Carrière et le Laboureur au repos de Bouchard, les Faucheurs d'Henri Martin et surtout les poignantes expressions d'amour maternel ou de douleur concentrée dans les admirables figures de la Famille, et de la Maternité de Carrière. L'œuvre de ce dernier, en particulier, se grava si fortement dans les âmes contemporaines, qu'on peut presque comparer son influence à celle de Puvis de Chavannes et de Rodin.

Ce ne fut pas un mouvement limité à la France : en Belgique, Constantin Meunier et Léon Frédéric, ont produit une impression semblable, et en Italie, Segantini. Mais c'est en France que cet « art social » naquit avec Millet et qu'il trouva, depuis quarante ans, sa plus forte expression.

Nous touchons, là, en effet, au plus profond des sentiments qui animèrent les artistes de ce pays, dans les deux dernières générations. A travers la diversité extrême des sujets et des esthétiques, il est nettement perceptible et il

distingue nettement l'Art français de l'Art étranger. Ce sentiment, notons le bien ce n'est pas l'admiration pour les héros du Passé, ce n'est pas la curiosité des aspects de l'avenir, ce n'est pas le culte de la force, ni même de la parfaite beauté plastique, ce n'est pas la joie manifestée par l'homme moderne de dominer, enfin, la matière, ni encore le goût d'une nature extraordinairement pittoresque, ou d'une vie à grand spectacle. Tout cela pourrait être matière de grand Art, mais ce n'est pas cela que l'Art français a magnifié : c'est la beauté du travail quotidien le plus humble et le plus utile, la dignité de la douleur, le charme des choses les plus communes, les moins éclatantes, aux yeux distraits du dilettante : c'est la Vérité, l'Intimité et la Fraternité.

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