MINÉRALOGIE
La minéralogie présente tout un côté déductif d'analyse géométrique et de mesures patientes qui devait attirer l'implacable logique sans imagination comme le soin méticuleux des Germains. En effet, le jour où cette science a été bien constituée par des Français, les géomètres allemands se sont appliqués consciencieusement à mesurer des angles de faces cristallines, en même temps que les chimistes de semblable nationalité accumulaient les analyses. Bien que les Allemands aient également fait des travaux plus intéressants sur les cristaux mous et liquides, la cristallographie n'en est pas moins une science française, créée par un Français de génie, l'abbé Hatiy, continuée par Delafosse, reprise un demi-siècle après par Bravais (1849, 1851, Etudes crislallographiques), précisée par Mallard en 1879 {Traité de cristallographie), encore perfectionnée récemment par Wallerant et par Charles Friedel. C'est à cette lignée de savants qu'appartient l'honneur d'avoir édifié solidement une des plus belles théories physiques que nous possédions, une de celles qui suivent la nature de plus près, en vérifiant incessamment ses résultats par l'observation directe, et pourtant une de celles aussi qui pénètrent le plus profondément dans la constitution mystérieuse de la matière. Le nom de Pasteur doit être rappelé ici pour ses premières recherches sur la loi régissant les formes cristallines d'un corps polymorphe et celui de Gernez pour les cristallisations en liqueurs sursaturées.
La minéralogie descriptive n'a pas été négligée en France, comme suffiraient à le montrer les œuvres de Descloizeaux et de Lacroix. Mais les minéralogistes français ont particulièrement excellé dans les synthèses de minéraux, avec toute une brillante école qui comprend les noms de Berthier,
Ebelmen, Sénarmont, Durocher, Daubrée, Fouqué, Michel Lévy, Moissan. La reproduction du rubis, du saphir et du diamant a été réaUsée en France. C'est un Français aussi, A. Lacroix, qui a donné le premier exemple un peu généralisé et rigoureusement déduit de ce que l'on peut appeler la minéralogie de gisements, en étudiant méthodiquement les minéraux de la France et de ses colonies, avec le souci constant de rattacher chaque particularité minéralogique et chaque groupement d'espèces à la constitution géologique ou métallogénique de son gisement, qui permet le plus souvent de l'expliquer.
CONCLUSION
Ainsi, dans toutes les branches de la géologie et de la minéralogie, lorsqu'il s'est agi d'imaginer, d'inventer, de projeter un faisceau de lumière à travers l'obscurité, on retrouve des noms de Français. Je ne voudrais pas dire qu'ils aient été seuls à avoir ces initiatives : ce serait se montrer profondément injuste pour de grands savants étrangers, anglais, américains, suisses, italiens, norvégiens, qui, dans bien des cas, ont, eux aussi, lancé des idées nouvelles et pénétré les secrets de la nature. Mais il est peu de théories qui se soient montrées viables sans avoir été inventées ou tout au moins mises au point, développées et généralisées par des Français. Les voies ainsi ouvertes, il nous est arrivé ensuite souvent, dans ces sciences comme dans tant d'autres, de voir les légions disciplinées d'étudiants allemands suivre plus loin les routes tracées et nous accabler sous leur nombre ainsi que sous la pesanteur de leurs travaux. L'aide puissante de l'État et des grands industriels ne se produit malheureusement pas toujours dans notre pays en temps opportun pour favoriser des recherches d'apparence désintéressée qui, dans le cas de la géologie,
l68 UN DEMI-SIÈCLE DE CIVILISATION FRANÇAISE.
peuvent cependant conduire à de très fructueux résultats pratiques. Nos États-Majors n'ont pas toujours eu le nombre de soldats qu'il leur aurait fallu pour réaliser entièrement toutes les conquêtes entrevues. La France n'en a pas moins été ici, dans ce dernier demi-siècle comme auparavant, une initiatrice féconde.